Archives mensuelles : juillet 2016

Ecrivains en bord de mer 2016, du 13 au 17 juillet 2016 | Copieux et savoureux

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(logo du festival, ©Quentin Faucompré)

C’est comme un rituel, chaque année, à cette période, ici même, sur ce site : vous donner le programme de Ecrivains en bord de mer, et dire un peu ce que j’y ferai. Car oui, c’est aussi comme un rituel, j’y fais quelque chose, à chaque fois, poser des questions, présenter une collection, twitter même parfois, et puis toujours savourer, écouter goulûment l’essentiel des rencontres – c’est peu dire que je suis heureux d’en être complice.
Et cette année c’est comme chaque année sauf que cette année-ci est tout à fait particulière, oui, plus encore, oui, car : le festival fête ses vingt ans. Mazette. Donc, déjà, chapeau, Brigitte et Bernard Martin, d’avoir tenu, porté, avivé sans cesse cette jolie entreprise, et de l’avoir fait sans s’obliger à grandir – ainsi que trop souvent se pense l’évolution des festivals, comme un grossir–toujours  pour ne pas mourir–demain. Eh bien non, ici, on ne s’oblige à aucune démesure, aucun excès, ici c’est l’accueil, le sourire, la densité de propositions, leur renouvellement qui valent — un exemple, tiens : Quels autres festivals aussi reconnus évitent les chevauchements sur la grille, pour vous permettre, à une bière en terrasse près (mais c’est là votre fait, votre loisir, ô public), d’assister à tous les échanges ? Parce que, comme le programme ci-dessous repris, mais évidemment dispo sur le site du festival, l’indique, le programme est copieux. Il l’est encore plus cette année sans doute, du fait de la formule proposée :

« Dix personnalités parmi les plus familières et les plus marquantes de ces rencontres ont été invitées.

Il leur a été proposé à chacun d’inviter un auteur de son choix, jamais venu à ce festival et de le présenter au public :

Et c’est ainsi que :

Yves Arcaix invite Jérôme Game
François Bon invite Martin Page
Guénaël Boutouillet invite Ryoko Sekiguchi
Chloé Delaume invite Anne-James Chaton
Mathias Enard invite Camille de Toledo
Philippe Forest invite Catherine Millot
Christian Garcin invite Gilles Ortlieb
Thierry Guichard invite Sébastien Barrier
Sophie Merceron invite Mathieu Simonet
Marie Nimier invite Thierry Illouz
Yves Pagès invite Noémi Lefebvre
Tanguy Viel invite Olivier Cadiot »

Alors comme mon nom l’indique, je suis complice au carré, puisqu’invité à inviter – ce qui me va droit au cœur, comme d’accueillir Ryoko Sekiguchi (belle occasion pour monter enfin ce dossier à elle consacrée sur remue.net).

Je poursuivrai aussi mon année Garcin (après cette rencontre à Vents d’Ouest, celle pour remue.net avec Patrick Devresse, et avant le festival Echo au château de Nantes cet automne), reprendrai la conversation avec Enard et de Toledo, demanderai des trucs à Chloé Delaume pour la troisième fois à La Baule (et les trucs en question concerneront Anne-James Chaton, on ne s’en plaindra pas 😉 ; et puis, et puis, j’écouterai Tanguy Viel déplier « son » Cadiot, je découvrirai Gilles Ortlieb, écouterai Philippe Forest lire son roman de rentrée, « Crue », lequel a l’air fameux…, savourerai la façon dont François Bon tourne son Page…

et interrogerai Ryoko Sekiguchi — un récit de saveurs où nous parlerons fantômes et fadeur, voix sombre et astringences…

Le festival à La Baule, quelques jours où : Comment sourire et lire avec la même intensité, comment rire à la tâche, penser joyeux — quelle meilleure façon de sprinter heureux avant la grande vacance estivale…

On s’y retrouve ?


Mercredi 13 juillet : Un avant-goût de la rentrée

17 heures : Rencontre avec Chloé Delaume suivie d’une lecture d’extraits de son roman à paraître en septembre aux éditions du Seuil : Les Sorcières de la République.
(animée par Bernard Martin)

18 heures : Rencontre avec Philippe Forest suivie d’une lecture d’extraits de son roman à paraître à la rentrée littéraire de septembre chez Gallimard : Crue
(animée par Bernard Martin)

19 h 30 : inauguration

Jeudi 14 juillet

11 h 30 : Humeurs apéritives de Gérard Lambert
14 h 30 : Marie Nimier présente Thierry Illouz

15 h 30 : Rencontre avec Christian Garcin
(animée par Guénaël Boutouillet)

16 h 30 : Lecture par Tanguy Viel d’extraits de Article 353 du code pénal à paraître en janvier 2017 aux éditions de Minuit

17 h 30 :  Rencontre Guénaël Boutouillet / Ryoko Sekiguchi : Un récit des saveurs

18 h 30 : Rencontre Sophie Merceron / Mathieu Simonet
(animée par Bernard Martin)

19 h 30 : Lecture par Yves Pagès d’extraits d’un texte en cours d’écriture

20 h 30 : Rencontre Yves Arcaix / Jérôme Game suivie d’une lecture
(animée par Bernard Martin)

Vendredi 15 juillet

11 h 30 : Humeurs apéritives de Thierry Guichard

14 h 30 : Rencontre Camille de Tolédo / Mathias Enard
(animée par Guénaël Boutouillet)

15 h 30 : Lecture de François Bon : Vie et oeuvre de Howard Phillips Lovecraft”

16 h 30 : Rencontre Philippe Forest / Catherine Millot
(animée par Bernard Martin)

17 h 30 : Marie Nimier et Thierry Illouz évoquent l’écriture des chansons
(animée par Bernard Martin)

18 h 30 : Rencontre Christian Garcin / Gilles Ortlieb
(animée par Thierry Guichard)
19 h 30 : lecture par Anne Waldman accompagnée de Vincent Broqua

20 h 30 : Au cinéma le Gulf Stream : projection “La saison des femmes” de Leena Yadav (5 €)

Samedi 16 juillet

11 h 30 : Humeurs apéritives de Thierry Guichard

14 h 30 : Rencontre avec Sonia Faleiro autour de ses deux livres parus chez Actes-Sud : Bombay Baby et Treize hommes (ouvrages traduits de l’anglais (Inde) par : Eric Auzoux)
conversation en anglais
(animée par Bernard Martin)

15 h 30  : rencontre avec Mathias Enard
(animée par Bernard Martin)

16 h 30 : Tanguy Viel présente Olivier Cadiot suivi d’une lecture par Olivier Cadiot

17 h 30 : rencontre François Bon / Martin Page
(animée par Bernard Martin)

18 h 30 : rencontre Yves Pagès / Noémi Lefebvre
(animée par Bernard Martin)

19 h 30 : rencontre avec Anne Waldman
(animée par Alain Nicolas)

20 h 30 :  Chloé Delaume présente Anne-James Chaton suivi d’une lecture par Anne-James Chaton
(animée par Guénaël Boutouillet)

Dimanche 17 juillet
11 heures : Rencontre avec un éditeur indien S. Anand en compagnie d’une éditrice nantaise Christine Morault de MéMo
(animée par Bernard Martin)

« Il se dit que la lumière pouvait venir simultanément de l’intérieur et de l’extérieur. » | Emmanuel Moses, Le compagnon des chacals, Galaade, mai 2016

« Soudain, il en eut assez, de ce récit, du patron désagréable qui lui lançait des regards interrogateurs à présent que son verre était vide, de l’odeur écoeurante de la saucisse. Non, décidément, la lumière ne venait pas de l’intérieur. Il fourragea dans le fond de sa poche, en sortit un billet et quitta le café sans un mot.
Une fois dehors, la main sur le guidon chromé, face aux ormes guillerets dans le jour resplendissant et frais, il retrouva avec un sentiment d’allégresse la pleine sensation d’un cadeau inopiné d’infinies possibilités.
Le branchage revêtu de jeunes feuilles qu’une brise affolait, qui se frottaient malicieusement ou maladroitement les unes aux autres, le toit de la mairie, en ardoise noire aux nuances subtiles allant du bleu nuit au gris terne, le drapeau qui se balançait à la manière d’une queue de chat, de-ci, de-là, l’azur concave du ciel strié par les panaches d’avions invisibles, telles des lignes tirées sur une page par des écoliers s’apprêtant à y appuyer leurs lettres en cursives majuscules, tout ça, et bien d’autres détails encore, se précipitaient sur lui, affluaient en se ruant dans ses orbites qui buvaient en vrac cette bousculade. Il voyait, captait et intégrait ce désordre qui était précisément celui de la vie éclatée, impossible à répertorier ou classer, à ranger dans des caisses ou empiler dans des rayons comme le faisaient les magasiniers de la sciure des pièces de bois ou des outils. Exalté par ses observations et ses réflexions, alors qu’il enfourchait son vélo, il se dit que la lumière pouvait venir simultanément de l’intérieur et de l’extérieur. »
(Emmanuel Moses, Le compagnon des chacals, Galaade, mai 2016)


Cet extrait de la troisième des cinq fictions (car non, il n’est pas marqué nouvelles sur la couverture, mais fictions, on y reviendra) qui composent ce livre d’Emmanuel Moses, est, à la fois, le cœur, le nœud de cet étrange univers de récits indépendants, et en ce sens, représentatif du livre en entier – il l’est, représentatif de l’ensemble, et, à la fois : pas du tout.
Ce récit d’excentrement, de fuite du quotidien de « Philippe, ouvrier paysan » (l’usine est fermée ce jour-là, il faut rebrousser chemin, et le chemin rebroussé se fait promenade inédite), pour saisir un peu de l’infini des possibles du monde extérieur, de ce qu’il y a à voir, dehors, qui se reflète au-dedans, est une merveille, une épiphanie : où quand le monde, en son désordre, mis en récit, se fait poème, tableau, suspension sensorielle.

Chacune des fictions fonctionne en autonomie, mais de les réunir en augmente la puissance. Le format y est pour quelque chose : nous sommes toujours ici plus proche de la novella ; chaque récit dépasse les 40 pages, chacun imbrique plusieurs temporalités (par le biais de la remontée de souvenirs comme chez Philippe ; par la concaténation d’époques comme pour Marie dans Lettre de nuit, dont l’histoire d’amour se raconte en fragments, d’époques, de temps ; par le récit du récit d’un autre (modifiant l’unité d’espace et de temps, d’un commissariat la nuit du réveillon), pour le policier Arden dans la fiction éponyme Le compagnon des chacals), chacun invente sa dramaturgie, se défiant souvent de tout art de la chute. Si art de la chute il y a, puisque c’est parfois ainsi qu’on définit la nouvelle, il s’agit d’un art de tout fonder sur la chute, de la mettre au cœur — parfois, littéralement, au centre structurel du récit, comme dans Lettre de nuit. Et comme par symétrie, la belle fugue de Philippe sus-évoquée fait le parfait centre du livre, en constitue le noyau lumineux.

Dans tous les cas, les lieux nous sont donnés à voir en une belle économie de mots, nommant peu mais judicieusement, les lieux. C’est tout l’art de Moses, poète, par ailleurs, que de nous faire voir le monde, nous le faire voir absolument – et avant toute autre chose —, nous faire voir « ce désordre qui était précisément celui de la vie éclatée, impossible à répertorier ou classer », à travers les yeux d’individus non répertoriés. En nouvelliste, Moses nous place ce narrateur, comme ceux des autres fictions (le commissaire Arden à qui sera livré un terrible secret dont il ne peut rien faire, rien d’autre que le recueillir ; Marie qui converse à travers les lieux et les temps avec son amant), nous le pose, le trace, le « monte », en peu d’informations, qui nous servent à l’accompagner ensuite en ses méandres. En romancier, Moses bâtit a minima une vie entière, un trajet de et dans la vie : qu’il soit saisi sur une échelle large ou dans un moment de suspension comme pour Philippe l’ouvrier fugueur ou Arden le commissaire désabusé face à un sidérant témoignage ; dans le chaos journalier comme pour Gébé, Job et Lucile, triangle pervers du récit Toute une vie, c’est toujours l’univers entier d’un individu, que capte Moses. Moses écrivain comment dira-t-on, complet ? sans étiquette ?, Moses inventeur de réels singuliers, inédits, loin mais si proches. Des réels, singuliers, comme seule la fiction littéraire les invente.

Fictions, donc, que les récits qui composent ce compagnon des chacals, invention pour chaque d’êtres, lieux et du temps qui les invente et les emporte.

« Il me vient alors la réflexion suivante : le temps est bien plus un faisceau de fils qu’un fil unique. Je le vois sous la forme d’un paquet de nerfs. Oui, le temps est, dans mon idée, constitué de nerfs. Je ne m’aventure guère plus loin dans l’analogie. L’idée revêt à mes yeux sa valeur et son poids de sens ; je les soupèse sans chercher à les explorer, je n’ignore pas qu’ils ne me mèneraient nulle part. »

Emmanuel Moses, Le compagnon des chacals, Galaade, mai 2016

Les grands espaces de la (mini) fiction (Christian Garcin, Patrick Devresse, sur remue.net)


©patrickdevresse

Les grands espaces de la (mini) fiction

« « Les choses ne sont pas telles qu’elles paraissent être », voilà, c’est là que ça se joue, de façon toujours différente. » (Christian Garcin)

Parmi ce qui me remue sur remue, il y a toute une part « pro » reliée aux résidences en Ile-de-France – laquelle n’exclue nullement des découvertes (Luc Bénazet et sa lecture de la poésie, Dimitri Bortnikov et le souffle de sa phrase…) ou l’approfondissement de la relation à des auteurs dont je suis le travail de longue date (Pierre Senges est là-bas mais aussi ici ; Emmanuelle Pireyre là-bas mais ici également), mais il y a aussi celle que l’on parvient à continuer de faire en dépit des diverses obligations, la part d’investissement « gratuit », celle qui nourrit la revue de création et, en moi-même, la part curieuse, lectrice.

En 2015-2016, ce qui m’aura peuplé le plus sont ces mini-fictions, proposition de Christian Garcin, écrivain, et de Patrick Devresse, photographe : un dialogue inédit entre formes, et si simple dans sa formulation : un texte, une image.

Si simple et si profond dans ses possibilités de relance du sens et des possibilités (de rêverie, de spéculation, de questionnement) : il n’y a jamais à proprement parler un principe, une contrainte directrice – ni dans le texte ni dans les photos : le texte est court, les photos en noir et blanc, ok. Mais au-delà, les modes de conversation entre les deux médiums sont variables, et l’art du bref, que Garcin maîtrise si bien, joue de contrastes : du très-très bref, à la vie dépliée en une page (non sans une douce ironie, souvent), il y a une infinité de nuances : comme si le métier, la technique, le savoir-faire (réels : il y a comment dire quelques dizaines de textes et livres déjà derrière), ne prenaient jamais le pas sur la surprise.

Reprise ici, non pas de l’ensemble – que vous pouvez retrouver ici –  mais de cette belle soirée à la maison de la poésie de Paris, début juin dernier, pour remue, qui concluait ce cycle : lecture de Christian, projection de Patrick. Un bien beau moment

—–

En 2015 et 2016, chaque semaine ou presque, a paru sur remue.net une « mini-fiction » : l’association concertée d’une photographie de Patrick Devresse et d’un texte de Christian Garcin.
Cette année de mini-fictions nous aura offert un panorama de cet art si particulier du bref, en lequel Garcin est passé maître : épiphanies, digressions, , interstices, réflexions scientifiques et poétiques : le genre est ouvert ; comme est ouvert le dialogue entre l’image et le texte.
Découvrons ensemble ce travail grandeur nature, par une lecture-projection

Soirée proposée par remue.net (www.remue.net), en partenariat avec la Scène du Balcon (www.scene-du-balcon.com).

Lecture par Christian Garcin – podcast

http://remue.net/audio/2016/lectureminifictions.mp3

Les photos dans l’ordre de la lecture

Disputatio

La lorgnette

Drôles de dames

La fin des fantômes

Tuyaux

Les sardines

Dans la cabane

Champions

Jalousie

Phobie

La joie

Astres

Vision

Les abysses

L’esprit de sérieux

Dialogue



christian garcin©patrickdevresse, autoportrait fantasmé©patrickdevresse, patrick devresse ©sébastien jarry

Christian Garcin est écrivain, à lire notamment sur remue.net – lire en particulier cet entretien paru en août 2014,à la parution de Selon Vincent (Stock). Christian Garcin est auteur de nombreux livres chez de nombreux éditeurs – on se référera à l’excellente bibliographie du site des non moins excellentes éditions Verdier, ainsi qu’à sa notice wikipedia, pour en saisir l’ampleur.

Patrick Devresse est photographe. De lui, Dominique Sampiero dit : « Patrick Devresse est un homme qui regarde. Qui scrute doucement le réel autour de lui. Comme ça. Mine de rien. Et même parfois qui baisse les yeux en souriant. L’esprit ailleurs. Comme si poser une vigilance sur le monde et vivre étaient intimement liés. »
Voir son site http://www.patrickdevresse.com/, et son parcours personnel.