Une rentrée dessinée (dessins de Sébastien Vassant, d’après des livres de T.de Fombelle, J. Deck, B. Giraud, V. Pouchet)

Cette première édition de On rentre !, dont j’ai assuré la programmation littéraire, en septembre de cette année, fut une belle réussite – joignant qualité de propositions, d’échanges et proximité, un moment ainsi que j’aime à les vivre (et donc à les produire, et faire produire).

Parmi tout ce qui marqua, de la journée professionnelle « nos rentrées buissonnières » à la lecture poignante de « Un loup pour l’homme » par Brigitte Giraud et Sébastien Souchois dans l’écrin de l’Abbatiale de Saint-Philbert, il y a cette réalisation originale, qu’avec un peu de retard (l’automne fut dense, tant la rentrée le peupla) j’aimerais vous donner à voir-lire.

A Sébastien Vassant, auteur dessinateur de bd notamment documentaires, dont on sait le talent (et pour celles et ceux qui voudraient réécouter ce podcast, la douceur et la pertinence), j’ai proposé ceci : de lui donner à lire les livres des quatre auteurs « de la rentrée » invités le samedi (Timothée de Fombelle, Julia Deck, Brigitte Giraud et Victor Pouchet), pour que lui nous donne en retour sa lecture, en image, de ces livres. Une adaptation libre de sa capacité documentaire, en somme, un exercice critique original – et inédit – qui prit la forme suivante : les quatre planches furent réalisées in situ (après préparation), et projetées live dans l’Abbatiale pendant l’après-midi, puis dans notre dos durant l’échange final que nous eûmes, avec les quatre auteurs.

Ces dessins sont beaux, et ils disent quelque chose de fort de chacun de ces livres, de fort et d’inattendu. Découvrez-les ci-dessous (avec quelques mots de ma part sur l’œuvre dont ils se sont fait l’écho).

Neverland de Timothée de Fombelle (2017, éditions L’iconoclaste)

Dans ce premier roman « adulte », de Timothée de Fombelle, tout part, tourne et revient à l’enfance. C’est une rêverie métaphysique, douce et parfois douloureuse, car assurée d’emblée de l’impossibilité de parvenir à ses fins — à savoir, de mettre mots et images, de « définir » en somme, ce mystère qu’est l’état d’enfance, en cherchant, remontant le cours des souvenirs, d’y arriver par l’envers : c’est-à-dire, de situer ce moment où on la quitte, l’enfance, où on la/ elle se perd, mute, devient autre chose ? Ou cesse ?
Et depuis ce moment faire une encoche, une marque mentale, pour enfin comprendre — mais encore une fois, comprendre quoi, sinon, ce qu’on sait déjà sans le nommer, et qui s’échappe sans cesse : que l’enfance, disparue, est notre socle et notre manque (elle est absente comme elle est enfance). Pour ce faire, Timothée de Fombelle, dans sa langue souple et grignotée d’images toujours éclatant, comme des bulles, à sa surface, s’accroche (et nous accroche) à quelques anamnèses fondamentales, sensations premières saisissantes.

Et puis il y a la forêt, présence toujours, intense en sa réalité comme en puissance métaphorique – c’est elle que Sébastien Vassant développe, utilise et explore, dans cette illustration touffue — et drôle même pour dire la déception (cet empêchement de l’adulte à se retrouver enfant, tellement justement rendu).

(Neverland de Timothée de Fombelle (2017, éditions L’iconoclaste))

Un loup pour l’homme de Brigitte Giraud (2017, éditions Flammarion)

Brigitte Giraud ne s’en cache pas : ce roman, paru en cette rentrée et auréolé d’un joli succès critique et commercial, découle d’une interrogation autobiographique. Il part de sa propre naissance, en 1960 à Sidi-bel-Abbès — en ce contexte si particulier de cette guerre d’Algérie qu’on ne nomme alors pas ainsi. Le père est un jeune appelé, qui, refusant de porter les armes, devient infirmier. La future mère, intrépide (féministe?) sans même le réaliser, rejoint celui-ci en Algérie.
Ce qui permet à Giraud de nous décrire les hommes (jeunes) entre eux, leur pudeur et rugosité mêlées, lisant avec eux les lettres qu’ils reçoivent et qu’ils racontent, se racontent – et qui parfois se taisent, peu à peu, pour certains d’entre eux : où l’on retrouve l’art du dosage des silences et des blancs de la romancière. Elle raconte l’attente, et l’Algérie ; elle raconte aussi ce qu’est un ménage à l’époque, ce bricolage domestique, cette invention de la vie à deux, à l’orée d’une époque dont on sent bien qu’elle sera neuve sans savoir encore en quoi. Elle raconte la jeunesse, l’énergie qui la porte (cette scène de nage magnifique, dans la mer Méditerranée, l’eau qui reste un des motifs récurrents de son œuvre). Et puis elle raconte la guerre, par les confessions des blessés qu’il soigne, le père ; par celles en particulier d’un jeune appelé amputé, d’abord mutique, avec qui une relation s’est nouée ; elle nous la raconte par intermédiaire, on la devine puis la découvre par ces récits. Délicatesse qui n’empêche pas la frontalité, le noir brisé d’éclats. C’est aussi un roman fort romanesque, et assez admirablement organisé il faut avouer – mais on n’en dira pas plus pour ne pas spoiler.
Ce triangle relationnel est ce sur quoi s’est basé Vassant dans ce dessin, qui veille à n’en dire pas plus, et pose Antoine (l’amputé, ici au premier plan) immobile et comme statufié comme socle et centre de l’histoire — possibilité de lecture valide qui n’annule pas les autres, tant Brigitte Giraud, soucieuse de l’harmonie d’ensemble, organise l’air de rien une mystérieusement égale répartition des importances accordées à chaque personnage.

Un loup pour l’homme de Brigitte Giraud (2017, éditions Flammarion – lire un extrait par ici)

Pourquoi les oiseaux meurent de Victor Pouchet (2017, Finitude)

Ce premier roman de Victor Pouchet tient, pourrait-on croire, entier, dans son titre qui, en tautologie magique, contient le noyau autour duquel tourne le livre : narrativement et poétiquement, les oiseaux morts organisent le récit et lui donnent sa couleur. En effet, tout démarre de là, de cette découverte effarée par un narrateur de ces morts massives et inexpliquées d’oiseaux — ici sur des plages de la Normandie dont celui-ci est originaire, mais le fait est avéré et constaté plusieurs fois en divers endroits du monde (fait avéré dont le grand étoileur de motifs Christian Garcin s’empare aussi à un moment de son prochain livre, Les oiseaux morts de l’Amérique, à paraître chez Actes Sud en janvier, dont on reparlera).
L’image est une béance (ou l’envers de cette autre image poétique des oiseaux en vol groupé, l’appel et le mystère qu’elle nous fait à toutes et tous, tel un infini minuscule), elle est à résoudre, se dit ce narrateur, qui part en quête, remontant (d’une autre manière que De Fombelle, mais il y a comme un écho) le fleuve (ou le descendant, en l’occurrence, puisqu’il rejoint le Normandie par la Seine depuis Paris) vers ses origines autant que vers la stupeur muette des oiseaux morts.
Il le fait… en croisière (là encore, ça existe, des croisières sur la Seine), en enquêteur plus que nonchalant ; et se passionne, une fois posé à Rouen, pour les arcanes de l’ornithologie. Ce premier roman brille d’un charme hors du commun, drôle et lunaire, délicat et loufoque, sans jamais verser trop dans un genre, sans jamais trop en faire…
J’aime beaucoup la façon dont Sébastien Vassant, dans cette image, dit à la fois peu et beaucoup, comme ce titre qui pourrait tout résumer mais ouvre autant. Et la posture, de cet enquêteur pas tout à fait à son aise, est, littéralement, exacte. Parfaite.

Pourquoi les oiseaux meurent de Victor Pouchet (2017, Finitude – lire un extrait par ici)

Sigma de Julia Deck (2017, éditions de Minuit)

Le dessin de Sébastien Vassant le dit à sa façon (précise et libre à la fois) : nous sommes ici dans un drôle de théâtre de marionnettes. Julia Deck s’amuse avec ces couples de personnages hors du commun, scrutés pour nous pas la mystérieuse agence Sigma. Jeu avec les codes de l’espionnage, au premier abord anodin (presque kitsch, comme ce masque fantomatique et enfantin), ce roman, comme les précédents de l’auteure, est à multiples fonds. Et mérite plusieurs lectures – en tous les cas, les encourage – sans pour autant qu’on bute à la première : tout ici se déroule comme dans un roman d’espionnage, dialogué par les dépêches que s’échangent Sigma et ses agents.
Mais l’enjeu de l’agence (à savoir,de maîtriser les effets, potentiellement dévastateurs, de certaines œuvres d’art subversives) est forcément conceptuel (puisque peu réaliste) : même ironiquement retourné, il pose question, après coup. (Après coup, car on l’a dit, pendant la lecture on est bluffé par la vivacité des voix, aspiré par la précision de rendu de ces mondes comme parallèles aux nôtres (ceux des affaires, de l’art et de son commerce, du star-system cinématographique, tous hyper-médiatisés jusqu’à la déréalisation), emporté par l’intrigue, par les intrigues enchâssées).
C’est un livre épatant à de nombreux points de vue, et notamment par cette façon d’être à la fois hyperréaliste (la documentation qui y préside doit peser cent fois son poids) et absolument fictionnel. Qui multiplie les angles et points de vue (et la scène de dénouement est admirable de cinématographie potentielle) — sur ce, je vous laisse, car j’ai soif d’à nouveau le relire.

Sigma de Julia Deck (2017, éditions de Minuit – lire un extrait par ici)

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