« Il n’y a rien ici ou presque mais il faut pourtant en dire quelque chose » | Pierre Ducrozet, L’invention des corps, Actes Sud, août 2017

 

« Il n’y a rien ici ou presque mais il faut pourtant en dire quelque chose. Des baraques seules sous un ciel bas, des chemins qui serpentent vers des amas de pierres. La terre a été pelée par des siècles de soleil. Les gestes ont un temps de retard sur les choses. Les fils électriques s’entortillent autour d’une taqueria, aux relents de porc grillé. Au loin, sur les collines, des plantations de pavot et de marijuana, un village qui porte un nom. Les mots qui pouvaient reformuler le réel se sont englués le long des parois en chaux ».

Tout est là d’entrée dans le ce livre, posé ou plutôt comme jeté sur la page (je dis bien comme, quand c’est en fait tout sauf vite fait — il faut on le sait un long et lent travail pour produire effectivement cette sensation de vitesse), tout est là d’entrée de jeu, dès ce premier paragraphe, dès l’incipit.

« Il n’y a rien ici ou presque mais il faut pourtant en dire quelque chose »

Double enjeu au moins, énoncé dès cette phrase : de la nécessité de faire récit de ce qui est là (du monde extérieur en son état), hic et nunc, ici, maintenant.
Maintenant :
de faire littérature avec ce qui se présente et advient au-dehors, ce monde contemporain tellement multiple (et multiplement commenté en live, sur réseaux et écrans, jusqu’à saturation) qu’il s’échappe sans cesse, défiant la représentation, d’en faire littérature parce que justement c’est nécessaire, la littérature est un moyen d’appréhension du monde ;

Ici : de faire littérature avec, de représenter ce qui s’échappe ou échappe aux regards (ces « choses » sur lesquelles « les gestes ont un temps de retard », comme l’affirma aussi ce premier paragraphe), d’en exhausser donc des formes de beauté (comme il y a de la beauté chez Philippe Vasset à rendre des lieux innommés ; chez Aude Seigne à décrire les tuyaux qui portent le web).

Pour ce faire, Pierre Ducrozet a trouvé un moyen – la fiction – et surtout un véhicule (un personnage, son corps), pour s’ y mouvoir, précéder et lancer l’action. Car il y a de l’action, dans ce livre, sans cesse; comme il y a hic et nunc ; et comme il y a des idées : maelström ou flux d’agents contradictoires rendus complémentaires, choses, idées et narration s’engrangent, aux rythmes de ses phrases.

Narration ? Pitchons, donc, pour mieux situer, préciser ce qui fait tenir ensemble ces qualités différentes (idées, récit du monde, et action). Ce qu’on perçoit dans ce premier paragraphe, c’est le monde vu avec les lunettes d’Alvaro, jeune mexicain en quête (d’un avenir, de lui-même), corps en rage et en mouvement (« Alvaro l’aime bien. (…) il partage avec lui une rage froide et sans nom », p. 10), qu’on suit dans ses pérégrinations au cœur d’un Mexique désargenté, d’où il espère, sans le formuler (« Quelque chose ne va pas, n’est jamais allé », p. 18), s’extirper vers un avenir meilleur – dans le monde de l’informatique, technique qu’il maîtrise à merveille. Le nerd se pique un peu de politique, un rien, et puis, soudain, le voici rescapé et seul témoin d’un fait de ceux qu’ont divers, réellement advenu (le 26 septembre 2014), un massacre qui marqua au-delà du périmètre de son action. Dès lors la fuite n’est plus un désir implicite de tangente, mais une nécessité vitale et immédiate.

Voici donc Alvaro tentant de passer la frontière vers les US. Le voici cavalant — et nous avec : car ce qui fait tenir ce récit si direct, comme live, c’est une manière de caméra embarquée. Ducrozet nous empoigne et embarque, nous embedde comme on dit des journalistes en temps de guerre. Et c’est sa phrase, son agencement des saccades, qui nous embedde, donc – pour faire mouvement, il faut du rythme, et celui-ci est effréné. D’ailleurs, quant au bout de quelques dizaines de pages nous l’avons, littéralement, passée, cette fichue frontière, derrière l’épaule d’Alvaro, on se sent, lecteur, comme essoufflé.

« Il revoit la nuit les ombres. Les coups reviennent et les souffles des gars dans son cou. Il reprend alors sa marche qui enfonce les choses en lui. Il ne pense pas, il ne se souvient pas, il ne descend pas, il s’efforce simplement d’éteindre les braises.
La rage d’Alvaro est plus ancienne que lui-même, elle le dépasse, elle ne lui appartient pas. (p.39)»

Avisé, l’auteur le sait, qu’on pourrait s’essouffler, l’auteur Ducrozet qui pose alors son jeu comme on remet la balle au centre, puis fait intervenir d’autres personnages, pour constituer un premier triangle, d’où fonder le deuxième mouvement de son récit.

Commence le deuxième mouvement, aux Etats-Unis, Californie, Silicon Valley, où Alvaro espère bien prospérer, produire, devenir enfin. Deux personnages entrent en jeu : Parker Hayes, tycoon des nouvelles technologies, fiction synthétique, mix de plusieurs dominants existant, transhumaniste convaincu. Et Adèle Cara, jeune neurobiologiste française, débauchée par le suscité pour travailler à l’amélioration d’une machine imparfaite : l’organisme humain.

Ne pitchons plus, nous n’avons pas atteint le cinquième du livre et ce serait enchaîner trois pages de paraphrases réductrices — car tout est tenu dans la langue, épure et fracas, mais aussi, on l’a évoqué plus haut, idées : le roman fait également une manière d’état des lieux du net et de ses enjeux, de la différenciation de ses approches, des clivages entre libertariens (dont sont Parker Hayes et ses modèles, ultra-capitalistes marchant dans les traces de Ayn Rand) et libertaires (dont sont les pionniers du web, hackers et autres militants du commun), comme entre désir et volonté :

« Parker Hayes ne connaît rien au désir. Il connaît la volonté. Ne sachant rien du désir, il n’a pas de notion de la mort. Le noir infini n’est pour lui qu’une peur, une angoisse sourde, sans le moindre lien avec le vivant. Non seulement la mort n’a pas lieu d’exister, mais elle n’existe pas. Elle est entièrement détachée du réel, elle est hors de toute chose. S’il avait fait plus tôt l’apprentissage du désir, il aurait appris que la perte lui est consubstantielle, et que rien n’existe qui ne puisse disparaître. S’il s’était livré à ses sens, il aurait vu le noir infini logé dans toute couleur. Mais il n’a pas voulu. »

Le livre aborde aussi la question du corps comme enjeu, moyen et fin – la question de sa modification, de son amélioration, n’est pas tranchée mais abordée de deux angles radicalement différents. Ce faisant il nous parle neurobiologie, trace une Histoire transversale du Xxième siècle sous le prisme des réseaux. Mais il le fait sans rien mettre en pause, les idées sont partie prenante de l’action, un tempo donné d’emblée qui emporte tout (et nous, lecteurs, en passant), au rythme des mouvements qui structurent le récit (divisé en quatre « mouvements » comme une partition musicale) autant qu’ils le rythment (le lancent, le relancent).

Le podcast ci-dessous (un entretien avec Pierre Ducrozet, enregistré à la vie devant soi, Nantes, fin octobre de cette année) permet d’en entendre lu, et d’approfondir cette lecture et les multiples possibles offerts par cet texte – assurément, et bien au-delà de ce prix de Flore (dont on le félicite), un des plus nourris et nourrissants de cet automne.

Pierre Ducrozet,La vie devant soi, 20 octobre 17, « L’invention des corps » Actes Sud |entretienGB

Pierre Ducrozet, L’invention des corps, Actes Sud, août 2017

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