L’absence au travail (autour des romans de Julien Bouissoux, Emmanuelle Lambert et Emmanuel Vilin ) | janvier 2018

Julien Bouissoux, Janvier (éditions de l’Olivier, janvier 2018) / Emmanuelle Lambert, La désertion (éditions Stock, janvier 2018) / Emmanuel Vilin, Microfilm (éditions Asphalte, janvier 2018)

L’absence au travail

Des plusieurs dizaines, voire centaines, de romans qui s’agrègent en quelques semaines, début janvier, on ne saurait de seulement trois d’entre eux tirer une tendance générale (moins encore à la sauce « sociétale » des hebdos culturels, celle qui de trois faits et gestes disparates dressent un constat général).

Non, ce surplomb serait un leurre — et d’ailleurs, sur les vingt ou trente livres paraissant début janvier auxquels je me serai intéressé de plus près, il y a des attirances subjectives, des formes de confiance, de complicité, implicites. Et donc, si dans ces trois beaux livres lus, ô hasard, successivement, je lis un récit de la fuite du travail (que j’y lis parce qu’elle y est effectivement écrite, qu’elle est même le motif central de deux d’entre eux, au moins), il n’y a rien à en déduire qu’un rapport, subjectif, ténu et intense, entre des livres distincts, dont la lecture se voit ainsi ouverte, appelée par ailleurs, par un autre livre qui lui fait signe. Les fictions telles qu’elles se présentent à nous disent autant de notre rapport au monde que de celui de leurs auteurs. L’absence nous (me) travaille donc autant que le travail lui-même.

Il y a donc ce tronc (ou trou) commun aux trois livres : celui de poser comme centrale une absence au travail — qu’il s’agisse de ce Janvier, narrateur chez Bouissoux, relégué dans un bureau excentré et oublié là par son entreprise, qui continue de vaquer à ses affaires sans plus l’y convier ; de cette Eva Silber, disparue de son poste, à propos de laquelle s’interrogent plusieurs voix périphériques chez Emmanuelle Lambert ; ou de ce travail qui s’offre (le poste) puis se refuse (les tâches), sans cesse au narrateur opiniâtre de Microfilm de Emmanuel Vilin — on est très loin du roman « social » à proprement parler, ici le travail et l’emploi sont mis en question plutôt que mis en cause ; leur absence, leur fuite, leur estompage produisent le trouble, et le récit.

Julien Bouissoux, Janvier (éditions de l’Olivier, janvier 2018)

« Six mois que Janvier n’avait reçu aucun nouveau dossier. Première étape avant qu’il ne supprime son poste, il en était persuadé. Pourtant, les semaines avaient passé, et ce qui n’était à l’origine qu’une hypothèse improbable s’était peu à peu imposé comme une évidence : ils l’avaient tout simplement oublié. Avec les restructurations, les déménagements successifs et les changements d’organigramme, Janvier avait fini par glisser sous le radar, petit point scintillant dont la lueur s ‘était estompée jusqu’à ce plus personne n’y prête la moindre attention ; les quelques employés qui avaient eu affaire à lui avaient été mutés ou remplacés par des plus jeunes. Personne ne se rappelait l’existence de ce bureau situé dans une impasse loin du siège acheté lors d’un creux de l’immobilier d’affaires et où l’on avait délégué une des innombrables activités de soutien de la firme, activité de soutien dont on venait de perdre la trace à l’occasion du dernier redécoupage. »

Sitôt nommé (dès la première phrase du livre, donc), Janvier s’échappe, nous échappe. Sous ce patronyme, dont on ne sait s’il est nom, prénom, ou un peu des deux, se cache un héros paradoxal, aussi ectoplasmique (figé dans une attente désœuvrée) que volontaire (dans sa façon de continuer à vaquer à la tâche et de ranger ses affaires en attendant la nouvelle de son inéluctable congé). Servile, il accepte son sort absurde et inique, et range soigneusement le local oublié où il végète en compagnie des plantes vertes (qu’il entretient tout aussi soigneusement). Il s’y abrite, même, nous semble-t-il, quand repasse le voir un ancien collègue, face à qui il fait mine de rien – ou plutôt de tout est normal, les dossiers en cours, les messages, les appels… Pleine ambiguïté que la position de ce narrateur, qui s’absente docilement, avec soin, quand c’est le travail qui a fui.
De son rapport absurde à la transaction (immobilière, quand il échange son appartement contre quelque chose de plus petit, de crainte de manquer bientôt des revenus nécessaires) ; des déceptions d’un autre personnage (un ambitieux tôt déçu) qui joueront leur rôle également ; de cette fin, enfin, dont on dira qu’elle seulement qu’elle est parfaitement ouverte ; de cet ensemble naît une fable, non pas de l’entreprise, déjà déchue, déjà relique et fiction, mais de son après, de son inutilité si active, de la vacance paradoxale qu’elle engendre et constitue.

Emmanuel Vilin, Microfilm (éditions Asphalte, janvier 2018)

La tendance à l’absurde, qui pointait déjà chez Bouissoux, semble, dans ce deuxième roman d’Emmanuel Vilin chez Asphalte (dont j’avais beaucoup aimé déjà le premier, Sporting club, beau récit de dérives contemplatives dans Beyrouth, l’an passé, sélectionné dans ma liste de Rentrez ! 2016), prendre un tour plus franc encore, dès ce premier chapitre de déambulation au cimetière Montparnasse, où le regard d’un narrateur (qui s’avère être un cinéphile obsessionnel) détaille les éléments du décor avec une maniaquerie de trainspotter, connaissant chaque allée du cimetière des célébrités, s’emparant mentalement d’une silhouette de vieille dame pour en fonder une rêverie cinéphilique :

« Sans raison, il lui vient à l’idée que la femme patiente là probablement depuis des heures. Sa main droite est prolongée d’une canne en aluminium, modèle peu élégant mais partiellement remboursé par la sécurité sociale, d’une hauteur réglable au moyen d’un petit bouton rétractable dans lequel on se pince inévitablement le bout des doigts. Sa main gauche tient un sac plastique défraîchi frappé du logo de la Warner Bros. dans sa version revisitée par Saul Bass et que le studio a utilisée de 1972 à 1984, celle où le B. a disparu au profit du seul W stylisé. »

Ce narrateur, jamais nommé, sera le « il » dont nous suivrons (vivrons) la mésaventure.
Tout — puisque tout ici est une affaire de regard — commence à Montparnasse, dans cette ballade circulaire qui pose pour nous cet œil loufoque, cet angle de vue par lequel « il » capte ce qui lui arrive. Mais tout — puisque tout ici est aussi question de déroulement, d’un récit déroulé comme une pellicule folle — commence réellement à l’agence pour l’emploi, qui propose à notre cinéphile, confiné ordinairement aux figurations ordinaires (« Physique quelconque, visage commun » griffonné par une directrice de casting au dos de sa fiche, constitue l’incipit du livre et la seule description qui nous sera offerte de son physique), un poste aussi mystérieux que mirifique, pour lequel il ne présente aucune compétence, hormis la corrélation logicielle de deux données :

« Dans votre CV, il est question de microfilm et de site web, et l’un des deux mots-clés de l’annonce est précisément « microfilm », l’autre étant « site web ». Ne cherchez pas midi à quatorze heures. Je serais vous, je ne me poserais pas trop de questions ».

Pas de questions, donc. Et pour lui, s’enchaînent alors un entretien et une prise de fonction aussi aisées qu’improbables, dans cette mystérieuses « Fondation pour la paix continentale », sise Place-Vendôme-quand-même. De cette entreprise nous ne côtoierons que que quatre membres, du travail qu’il s’y fait nous ne saurons rien que les éléments de langage auxquels il s’affaire pour des plaquettes de communication creuses, dans l’attente des fameux microfilms au décryptage desquels il est censé s’atteler.

Cette fantaisie délicieuse n’est pas sans étrangeté. Derrière le travail toujours enfui, comme derrière les sourires de façade d’un responsable ou la sécheresse autoritaire d’une autre, semblent se cacher quelque menace — dont on ne dévoilera rien, si ce ce n’est l’ambiance qu’elle produit, de clair-obscur, d’irrésolution, de factice (et donc, de possible secret) qui, au-delà du loufoque, semble dire quelque chose du travail en soi. De sa vacuité toujours potentielle. De la fiction, de la comédie sociale qu’il constitue.
La traque du travail à accomplir, de ces microfilms attendus comme les guetteurs attendent à l’entrée du Désert des Tartares de Buzzati, prennent une dimension autre : ce qui surgit aussi à la toute fin, une fois tous les doubles fonds crevés, toutes les supercheries éventées, c’est une possibilité : une possibilité d’envers, d’un point de vue réellement neuf, d’un certain calme — de ce calme qui fait avec une certaine mélancolie, avec une inquiétude fondamentale, ce calme qui compose avec la mélancolie du regardeur solitaire, qui compose avec elle autant qu’il en est composé.
Regarder attentivement le travail, comme un endroit d’intensité de notre rapport au monde, c’est en exhausser la part fictionnelle. Si le travail est une fiction, le monde ensemble l’est sans doute, à laquelle le spectateur (ce « il » générique) ne parvient jamais à adhérer complètement.

Emmanuelle Lambert, La désertion (éditions Stock, janvier 2018)

« Aujourd’hui il avait su qu’il ne fallait pas la chercher. Cela faisait plus d’un an qu’il l’avait recrutée. Ces trois dernières semaines, elle n’était plus venue. Elle ne reviendrait pas. »

Quand dans les deux romans pré-cités c’est le travail qui s’absentait, fuyait, se dérobait, quand leur narrateur à chaque fois tentait de s’opposer dérisoirement à cette absence, ici c’est l’individu qui déserte. Et ce d’entrée. Eva Silber a disparu, a quitté son poste sans laisser de nouvelles, et c’est par cette absence que nous entrons en contact avec elle, sur le mode de l’enquête (tel qu’est organisé le livre, en quatre prises de paroles successives, qui se découpent et recoupent pour reconstituer quelque chose d’Eva depuis ses traces). Frank, son supérieur hiérarchique, voué corps et âme à ce travail (dont on dira le détail plus loin), fait des fiches et surveille la vie ordinaire de ses subalternes — et jouit douloureusement de ce travail de surveillance qui redouble son travail d’organisation. Cette figure archétypale (du masculin, du vertical, de l’organisation, du primat de la technique), n’est pas sans failles. Et si l’on comprend vite qu’Eva, jeune femme un rien hors cadre, l’a troublé tant politiquement que psychiquement, le déclencheur de la crise qui précipitera leur affrontement et le départ de celle-ci tient dans un différend fondamental quand au fait de : nommer les morts (les absents).

Car le travail d’Eva et de cette entreprise de recoupement statistiques, tel que l’annonçait leur échange initial lors de son entretien d’embauche; devait « s’insérer dans une chaîne d’actions qui commençait entre la fin d’une vie et le début de sa conversion en données administratives. » Sa place dans cette chaîne se situant plus précisément :

« entre le Certificat de Décès et la Statistique. Elle devrait isoler, et parfois corriger, la cause de décès notée par le médecin, et, en fonction de ce qu’elle aurait identifié, lui appliquer un code préconstruit quelle entrerait dans la base de données. »

L’habileté première d’Emmanuelle Lambert dans la tenue de ce récit c’est de poser des archétypes (l’Ordre patriarcal et technique incarné par Frank, renversé symboliquement par la figure féminine d’Eva Silber), et d’y laisser ce qu’il faut de jeu pour qu’elles interagissent assez librement. Le deuxième témoin, Marie-Claude, collègue on ne peut plus ordinaire, inscrit cette figure féminine excentrée dans un registre à la fois plus ordinaire et autrement sensible — cette Eva est aussi renversante que renversée ; le monde l’assaille et la déborde.
Et ce travail, si rassurant pour Frank, d’intégration des morts en tant que données rationalisées, la comprime jusqu’à l’insupportable: nommer les morts, ainsi qu’elle commence de le faire, est inadmissible, car non seulement contradictoire (l’organisation rationnelle du travail n’en est pas à sa première contradiction, l’Histoire en est pleine), mais d’une contradiction pleine, majuscule. Il s’agit de refaire place au possible, au rêve, à la fiction — à l’étrange et à l’erreur, donc, qui n’est pas une marge ou un taux chez Eva mais un principe.

Cette insoumission aussi fondamentale que mutique, secrète, solitaire, n’est évidemment pas sans risque, et la tangente se fait déroute. La pleine force du livre (outre l’habileté première de nous mettre en position d’enquêteur, face à un puzzle, un jeu, donc) est redisons-le, d’être subtil dans ses expositions et reconstitutions – la clé tient aussi dans son économie, et ce qu’elle ouvre de possibles (interprétatifs comme fictionnels).

L’absence des morts, leur absence de mots (« La plupart du temps, elle se taisait. Aussi, elle n’avait personne à qui parler, les morts ne l’écoutaient pas, ils vivaient leur vie de morts »), provoque l’absence d’Eva. Absence au travail, au monde, à elle-même… Et cette absence nous travaille, nous ronge discrètement, nous accompagne comme une part manquante et fidèle. Douce et retorse. Discrète, oui, et discrètement poignante.


Julien Bouissoux, Janvier (éditions de l’Olivier, janvier 2018) / Emmanuelle Lambert, La désertion (éditions Stock, janvier 2018) / Emmanuel Vilin, Microfilm (éditions Asphalte, janvier 2018)

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