Station de vacance et art de l’enfance | Christian Garcin, Les oiseaux morts de l’Amérique (Actes Sud, janvier 2018)

«  – Je sais pas trop, hésita Myers. Des fois il me semble que le temps n’existe pas vraiment. Que tout a déjà été vécu, le futur comme le passé. Non ?

Mc Mulligan hocha la tête.

–Comprends pas.

–C’est difficile à expliquer. Ça t’arrive jamais, toi ? La sensation qu’on a déjà tout vécu. Que la vie dont nous avons conscience n’est qu’un film rétrospectif vu depuis un futur lointain. Qu’on vit à l’intérieur d’un souvenir, quoi. »

On sait le rapport complexe et tenace de Christian Garcin à l’espace :cette discussion à Vent d’Ouest il y a deux ans, ici podcastée, avait été l’occasion de parler longuement de cabanes et de cabines ; il développe avec délicatesse ces rapports dans ce long entretien avec Elodie Karaki sur remue.net ; deux de ses derniers livres d’apparence (et de contenu (mais non exclusivement)) historique, Vies multiples de Jeremiah Reynolds (Stock, 2016) et Jeremiah et Jeremiah (collection échos, éditions du Château des ducs de Bretagne, 2016), nouaient les entrelacements des lignes géographiques avec les successions de dates — Vies multiples, au sein de sa frénésie narrative, jouait des inventaires, notamment toponymiques, avec autant d’art que d’efficacité.

Ce nouveau roman (chez un nouvel éditeur, Actes Sud, qui commence par lui offrir une des plus belles images de couverture de cette rentrée de janvier, beau début de collaboration), non content d’entamer une nouvelle station (nord-américaine), chez cet auteur pour qui les lieux et les déplacements constituent une assise autant qu’un motif essentiel (et cette figure a priori paradoxale du déplacement comme assise ne l’est pas tant – repenser aux cabanes et aux cabines ci-dessus évoquées), lui permet d’appliquer son inimitable fabrique d’entrelacements fictionnels au temps. Du temps assassin se faire un allié. Le dilater, en jouer, le traverser selon des trajectoires arborescentes, ainsi qu’il en est et fut des espaces traversés en tous sens dans les romans de Garcin.

Après la trépidation géographique, les traversées des terres australes des récents romans de Garcin (ce doublon de Jeremiahs suscité, notamment), qui avait succédé, enchâssée, aux errances orientales des précédents), il fallait peut-être un nouvel espace, libre (libre, ici, au sens de « vacant », plutôt que de « sans entraves »). L’Amérique, donc – du Nord, ici, les U.S.A, donc. Mais l’Amérique, comme une station de vacance abordée par l’envers.

Ces oiseaux morts de l’Amérique ont plusieurs niveaux d’interprétation ; ils sont tout d’abord, littéralement, ces oiseaux qui tombent en pluie drue, dans le dernier tiers du livre, sur les hobos décatis dont Garcin nous raconte l/les histoire(s) :

« Il était en train de se reboutonner lorsqu’il entendit derrière lui un drôle de bruit, à la fois sec et mou. Un bruit qui, sans qu’il sût pourquoi, le mit instantanément mal à l’aise.

Puis un autre, identique, un peu plus loin.

Il se retourna, et vit Armstrong en train de renifler un petit cadavre d’oiseau. Le second était à deux ou trois mètres. D’où sortaient-ils ?

Soudain le chiot eut un mouvement de recul apeuré : un troisième oiseau mort venait de tomber à quelques centimètres du premier. C’était de petits oiseaux entièrement noirs, à l’exception d’une bande rouge en haut des ailes.

Hoyt leva les yeux. Le ciel était couvert, presque blanc. Il ne voyait rien de particulier.

Puis il entendit d’autres bruits identiquement brefs et sourds plus loin sur sa gauche, et vit encore trois oiseaux au sol, à quelques mètres de là. Il leva à nouveau la tête, et discerna des tas de petits points noirs sur le fond blanc du ciel. Il plissa les yeux, et les rouvrit brusquement. Les points noirs se précipitèrent vers lui à grande vitesse.

Il y eut encore un bruit similaire à sa droite, puis un autre devant lui, puis deux autres à gauche, puis dix, vingt autres partout à la fois. Cela s’accélérait. C’étaient des bruits horribles, flasques, qui ne pouvaient plus être produits que par des corps morts depuis peu, encore souples et chauds. Et cela continuait : autour de Hoyt, devant lui, à dix mètres, vingt mètres, les oiseaux morts s’amoncelaient toujours plus nombreux. C’était une hécatombe, d’où venaient-ils tous ? Il fut saisi d’une sorte de terreur incontrôlée et se hâta vers l’entrée du tunnel, Armstrong sur ses talons.

Les oiseaux pleuvaient en rideau dru à présent. Le bruit était effrayant — dégoûtant, même. Le temps qu’il rejoigne l’abri, plusieurs dizaines de petits corps morts étaient venus lui percuter le crâne, les épaules. Armstrong était terrorisé. Il gémissait. McMulligan et Myers, qui étaient restés à l’intérieur, fixaient muettement la scène, debout, interloqués. Le bruit horrible recouvrait tout. »

Cette scène, figure poétique à la fois d’apocalypse béante, me renvoie aussitôt à cet autre livre, paru quelques mois plus tôt, « Pourquoi les oiseaux meurent » (Finitude, 2017), du primo-romancier Victor Pouchet, chroniqué ici même, dans lequel ces morts en masse d’oiseaux sur les plages de Normandie constituait un motif à la fois narratif (le socle d’où partir en quête pour le narrateur-enquêteur) et poétique : car quelle béance, oui, que celle-là, et quel envers de cet appel élégiaque, cette suspension heureuse que constitue pour tous la contemplation des passereaux lorsqu’ils se meuvent par milliers, mystérieusement coordonnés : la chute en myriades est lourdeur et béance, elle nous suspend au sol, en somme.

Les personnages de ce roman de Christian Garcin le sont, suspendus au sol, rivés à l’intérieur d’eux-même, à l’arrêt depuis qu’ils sont revenus des guerres dont ils sont les rescapés. Nos trois vétérans vivent en marge, au sens le plus littéral du terme : puisqu’ils « hantent », enfin, habitent, les tunnels de canalisation de la ville de Las Vegas, aux marges du désert où fut érigée la ville du plaisir, du fake, ville-décor dont ils arpentent les coulisses.

« Du centre-ville de Las Vegas jusqu’à la périphérie, les voies ferrées désertes, les no man’s land et les échangeurs autoroutiers, tout un réseau d’égouts et de collecteurs d’eaux de pluie creusait la ville de part en part, trois cent vingt kilomètres en tout, des canalisations allant de tuyaux de soixante centimètres de diamètre à des tunnels de trois cent mètres de haut sur dix de large dont beaucoup étaient habités, dessinant un monde souterrain en partie inexploré et secret, une ville bis, un envers du décor à l’ombre des lumières et des paillettes clignotantes du Strip. La ville ayant été bâtie au milieu d’une cuvette aride, ces collecteurs étaient indispensables en plein désert du Mojave, le plus sec des Etats-Unis, en raison des flancs pentus des collines et montagnes alentour dont le sol rude et craquelé, quasi vierge de végétation, n’absorbait presque rien des pluies violentes qui avaient par le passé inondé la ville à plusieurs reprises. Il avait donc fallu creuser cet immense réseau de collecteurs d’eaux fluviales qui, s’il n’empêchait pas toujours les inondations (la dernière avait eu lieu en 2003), servait d’abri à quelques centaines de personnes. »

D’entre eux se détache Hoyt Stapleton, vétéran du Vietnam – où déjà il arpentait les galeries du sous-sol, membre d’une unité spéciale dite de « rats des tunnels » (qualificatif augurantdu meilleur pour la vie à venir), spécialisée dans les combats souterrains. Stapleton, au cœur des méandres comateux qui constituent les journées de ces rats des tunnels de Vegas dont il fait maintenant partie, est occupé à l’expérimentation de voyages spatio-temporels. En effet, ceux-ci sont une possibilité théorique, de l’ordre des univers parallèles, spéculations scientifiques dont Garcin raffole en tant que nourriture (elles l’informent, le documentent) et que matériau (à titre d’exemples, voir quelques-unes de ses mini-fictions, comme ici, ou ). Et Stapleton, lors de trips qui s’apparentent à des séances de méditation, descend au creux de lui-même, se projette, dans une dimension ou l’autre du temps.

D’abord vers le futur, un futur guère reluisant (« où il fera trop chaud, où la plupart des zônes côtières seront englouties », p.29), puis vers le passé, et c’est là qu’au (déjà très beau) roman du hors-champ, des marges, de l’envers du rêve américain que constitue ce livre s’ajoute une dimension autre, onirique et intime (« il pourrait tout aussi bien retrouver la cuisine de son enfance au printemps 1950, sortir ensuite sur la pelouse avec le gamin qu’il avait été et lui souffler à l’oreille la meilleure manière d’attraper les lézards. »)

Hoyt Stapleton se concentre sur un lieu et un moment de son enfance (dont on comprend bien entendu qu’il constitue une station symbolique, épiphanique ; mais vite qu’il s’agit aussi d’un moment de bascule narrative, d’aiguillage, de ceux qui changent des vies). Et nous cheminons avec lui, en lenteur et douceur, dans ce temps suspendu.

«Cette cuisine, c’était comme un film qu’il rembobinait et visionnait sans se lasser. Il aimait la lumière qu’il y avait, le silence bercé par la radio en sourdine, le cocon de tiédeur paisible qu’il y trouvait. Le monde à cette époque-là, le sien tout au moins, n’était pas encore hostile et laid. Rien n’avait encore eu lieu. Les fées en robe bleue n’étaient pas encore menacées de disparition. »

Le passé convoqué déborde peu à peu dans le présent du personnage – dans sa perception au moins, devenue poreuse à de nouvelles images, où s’infiltrent, en rémanence, d’autres moments passés. Les promenades quotidiennes, errances au ralenti, de Hoyt Stapleton dans l’envers mélancolique de Vegas, sont parasitées par des flashes, images de fictions surgies du passé, versions alternatives de ce qui aurait pu arriver.

Et c’est un nouveau centre, décalé, du livre que constituent ces implants de temps suspendu ; pendant que d’autres passés plus proches se disent et se font signe : ainsi les récits de guerre de ces vétérans, plutôt que de constituer le seul centre, le seul nœud, du récit, en sont un pôle ; quand les voyages immobiles de Stapleton dans son enfance, et les diffractions légères du présent qui leur font suite, en constituent un autre. Ces pôles déjouent sans cesse l’aiguille légèrement tremblante de notre boussole — car une fois encore, ce que ce roman de Garcin parvient à produire, c’est un usage du temps différencié, un usage promeneur, littéralement spatial, du temps – une distorsion de l’espace-temps, en somme, comme on dit dans les livres de science-fiction.

Et l’enfance réitérée, par sa qualité de suspension, constitue une épiphanie perpétuelle (doucement addictive), un état poétique du texte – en écho de ce travail de traduction entrepris par Garcin, qui après Edgar Poe, s’affaire depuis plusieurs années à la traduction de poètes U.S. Un état poétique où se nichent aussi les nombreuses occurrences de citations et de présences des susdits poètes – fort justement relevées par Anthony Poiraudeau dans un statut facebook (qui mérite d’être cité ne serait-ce que pour ne pas rejoindre l’immense fosse à bitume des commentaires du réseau) :

« Il y a en plus, mais sans que ce soit une couche artificielle ajoutée, une autre strate qui fait corps avec le texte, qui est une autre traversée de cette histoire par un parcours dans la littérature, depuis le passage dans le roman de Neal Cassady jusqu’à une déambulation dans la poésie américaine (et anglaise avec William Blake) qui fait route, comme de nouvelles pistes à travers l’esprit, avec le personnage de Hoyt Stapleton — une bonne part des poèmes qui émaillent le récit étant d’ailleurs assez peu connus, et souvent traduits par l’auteur lui-même, ce qui ouvre au passage un champ de découvertes tout à fait excitant. ».

Et c’est un doux étonnement que cette station de vacance, cet art de l’enfance, nous procurent, lecteurs/ices, un état sinon d’exaltation, du moins d’attention  aussi vive, aiguë.

Christian Garcin, Les Oiseaux morts de l’Amérique, Actes Sud, janvier 2018.


Christian Garcin sur ce site – et sur remue.net

On lira aussi l’excellente critique de Marianne Charybde, qui à raison pointe le remarquable travail de Bruce Begout sur Las Vegas, notamment (à quoi on rajoute ce lien vers ce qui fut relevé de Bégout sur ce site – en convenant qu’il en faudrait encore bien plus).

Et deux podcasts donc, sur ma chaîne dédiée

https://www.mixcloud.com/guénaël-boutouillet/christian-garcin-entretien-avec-gb-la-roche-sur-yon-médiathèque-rabier-nov-2016/

https://www.mixcloud.com/guénaël-boutouillet/christian-garcin-gb-vents-douest-nantes-mars-2016

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