Avrillectures – 13 livres en image, extrait, et note de lecture

Screenshot-2018-4-30 Faire (800) signes

Avril lectures – 13 livres en image, extrait, et note de lecture

(avec Valérie Cibot, Nathalie Quintane, Huch Josten, Camille de Toledo, Audrey Poussier, Sylvain Prudhomme, Nicolas Richard, Eric Plamondon, Charles Robinson (et Xavier Mussat), Marina Skalova, Sandra Lucbert, Xavier Person, Jean-Pierre Suaudeau)

(des livres parus chez Inculte, P.O.L, Grasset, L’école des loisirs, L’arbalète, Quidam, Apocope, Seuil/Fictions& Cie, Gallimard, Verticales & Joca Seria).

Faire (800) signes, reprise

C’est un tumblr, quelques années d’existence, sur ce principe : chaque jour un extrait d’un livre lu ou en cours de lecture. Comme tout format contraint, il bouge et ne se tient pas tout à fait à sa contrainte – et 2017 ayant été chargée, il s’est mis en pause depuis la rentrée dernière.

Reprise en ce printemps, avec changement de la contrainte : l’extrait y est pris en photo, mais s’y ajoute une notice courte.

Le journal de lecture devient un journal critique. Et chaque mois je reprendrai ici les compte-rendus du mois précédent.

« Bouche creusée », de Valérie Cibot, éditions Inculte, janvier 2018

« Vous mangez la terre du jardin. Je devrais rentrer. Je regarde par la fenêtre. Vous êtes dans le jardin. ».

(Cet incipit.)

C’est un premier roman. Impossible de commencer par un autre angle, car de cette affirmation je ne reviens pas : c’est un premier roman, ce court, dense et fulgurant texte, qui ne ressemble à rien d’autre, dans son détail et dans son ensemble, est un premier – est un roman.

Le « vous » introductif du livre s’adresse à un voisin – d’un village assez petit et replié sur lui pour que chacun y soit un voisin – vu par la fenêtre en train de s’enterrer vif, de manger, tel un pénitent aliéné, la terre de son jardin.

Et puis l’énonciation change, car la narratrice s’efforce d’élucider ce drame absurde, en en remontant le fil. Et puis l’énonciation, et puis la forme-langue, et puis l’atmosphère, et puis les dispositifs formels, et puis – et puis TOUT semble changer, à chaque court chapitre. Sans perdre de l’efficace et du mystère ambiant ; sans – et c’est peut-être le plus impressionnant – sans verser dans la démonstration formelle, dans la ludique vaine. La compacité stupéfiante ne se dissout pas dans cette aisance métamorphique. Et la multiplicité permet de rendre du collectif – car le mécanisme de la rumeur et de la médisance collective sont le point nodal, le motif ; ils font la cause comme l’effet.

Ce terrible roman est un merveilleux premier – et vice-versa.

Nathalie Quintane, « Un oeil en moins », P.O.L, mai 2018

 

Il s’est passé un truc chez Nathalie Quintane – mauvaise entrée : car il se passe toujours au moins un truc chez Quintane, porteuse de textes porteurs d’affections retorses -, mais disons qu’il s’est passé un déport déterminant depuis « Tomates », qui consignait au premier degré une relation politique aux choses. Comme un changement d’échelle, une rupture de l’ironie – en connaissance de la possibilité ironique, mais comme en, sinon plus grande, du moins autre conscience de sa destination.

Il y a eu un passage nécessaire de certains textes à La Fabrique, dont « Les années 10 », sorte de mise au point (au sens photographique) de sa pratique politique et littéraire ; et en ce printemps le lien semble se faire entre rapports sur soi (ce soi intime et citoyen, tentant d’agir sur le monde alentour) et réflexion littéraire avancée, car quand à La Fabrique elle livre un « Ultra-Proust », où le littéraire est réapproprié, voici que déboule chez P.O.L ce « pavé » extralucide, récit de ses (de nos) aventures et mésaventures sociales des deux dernières années – par et depuis Nuit Debout en somme.

Le lien est fait et les réseaux de relation, d’intelligence possible entre choses diverses ou adverses (dedans et dehors, le monde et moi, politique et littéraire), sont éclairés à la lampe frontale.

La colère, vive et drôle par réaction de langue, l’engagement, n’excluent pas l’autre, ne tentant pas de le rallier pour autant ; il y a déjà tant à faire à démêler ce qui en elle et d’elle advient durant et par ses tentatives d’action.

C’est un livre encore en cours de lecture dont on sait, de toutes façons, qu’il restera en cours, même terminé, qu’il aura cours en nous, objet possible de parlement intérieur, de continuation du monde, de notre lien à.

Husch Josten, « Wittgenstein à l’aéroport », Grasset, janvier 2018

En focalisation hyper subjective, j’écrirais de ce livre qu’il me fit d’abord l’effet d’un fragment d’un des romans « eighties », électrisés du chaos du monde, de DeLillo (de « Mao 2 », de « Chien Galeux », de « Joueurs », par exemple, de ceux qui tissent un fil dans un agrégat de paranoïas), d’un fragment observé de très près, à la loupe, méticuleusement, d’où s’assemblent un monde, une vision (plus encore qu’une « vision du monde », donc).

Il y a ici un lieu, exemplaire, nœud, cristallisation : un des halls d’attente d’un aéroport londonien ; une situation : l’attente, étirée, grevée de menace terroriste ; deux personnages : la narratrice, journaliste, souhaitant rejoindre Paris au lendemain des attentats de novembre 2015 ; et cet homme qui lui parle, qu’elle nomme Wittgenstein du fait d’un carnet de notes, réflexions et citations qu’il a ostensiblement laissé traîner. Et il y a leur échange qui se pose et régit, colore, architecture le reste à mesure de l’avancée anxieuse du peu d’évènements (bombe ou pas bombe ? Suspect ou pas suspect).

On lit suspendu, suspendu à ce peu (d’actions), à ce peu si peuplé, si plein, d’angoisse et de sa formulation, de tentative de déprise (de se défaire du poids du monde, de ses attaques), et de reprise (de faire sens, d’ordonner quelque chose au cœur de nos chaos). De nos vies.

« Herzl, une histoire européenne», Camille de toledo (textes), Alexander Pavlenko (dessins), Denoël Graphics, mars 2018

Retrouver Camille de Toledo, un an après son incroyable « Livre de la faim et de la soif »(Gallimard, 2017), roman monde et fondateur qui accueillait déjà entre ses chapitres les si belles gravures de Pavlenko, dessinateur d’origine russe exilé à Berlin (après avoir fui l’antisémitisme renaissant en Russie), pour un projet si différent – une variation biographique autour de Theodor Herzl, considéré comme le père du sionisme politique ; si différent et où pourtant tout fait signe aux œuvres antérieures de De Toledo, à sa remise en cause de toutes les réifications nostalgiques. L’errance juive au cœur d’une Europe en mutation, dans l’attente insue de la dislocation des Grands Empires, l’espoir porté par ses deux causes qui se frottent, socialisme et sionisme naissants (reliées symboliquement toutes deux par l’extrême misère d’où tout cela part), sont rendues romanesques par l’astucieuse introduction d’un narrateur fictif, témoin lointain et distancié de cet étrange destin – et des étranges destins de ces promesses, promesses de terre (promise) et de bonheur (dont on sait comme le siècle qui suivit les brûla au fer).

C’est un très bel album, surtout, et les dessins de Pavlenko, leur patine, elle-même porteuse d’un Lointain, de souvenirs, nous emmènent — sont une splendeur efficace.

« Le bain d’Abel », Audrey Poussier, l’Ecole des loisirs, 2014

Il y a chez Audrey Poussier, et dans cette -autre- série d’albums parus chez l’École des loisirs (Mon pull, Le rendez-vous, Une farce…), un langage et une grammaire graphiques uniques. Où le mouvement DIT tout, large sourire en bouche. Tout de l’individu (et de l’enfance, de ce moment absolu, irréductible), du collectif, du partage des sentiments.

Il y a cela dans cet album, à quoi s’ajoute un mode de narration autre, peut-être onirique, en tout cas implacable, déroulant sa logique (ou contre-logique) avec une stupéfiante évidence.
Ces premières pages le disent mieux que mes mots – et sachez-le, rien ne faiblit ensuite de cette invention-là du monde. Où se grandir, amplifier toute perspective, depuis l’enfant, ou plutôt l’enfance, état d’ idiotie fondamentale, fusée et fondement.

« L’affaire Furtif », Sylvain Prudhomme, L’arbalète Gallimard, mars 2018

(réédition – 1ere edition chez Burozoïque, 2010)

Léger : L’adjectif pose problème quant à définir les livres et ce qu’on attend d’eux, adjectif auquel j’ai (et toute personne mise en position de prescription) été souvent confronté. Le premier problème sémantique réglé (un livre n’est pas un objet léger ; un texte ne l’est pas non plus, par essence, car chaque mot pèse), on peut avancer : non, ce qui est inscrit dans cette demande faite au livre, c’est qu’il nous procure de la légèreté – de l’air, du souffle. En ce sens seulement il y a de la légèreté, réitérée, dans ce que nous apporte Prudhomme.

Chaque livre est pour lui un nouveau projet, un nouvel élan, thématique, formel, rythmique, conceptuel – et jamais rien ne pèse au lecteur là-dedans, tout y fait souffle, neuf, vigueur. Retrouver l’Affaire Furtif presque dix ans après, judicieusement réédité par l’Arbalète, en est exemplaire : cette fuite utopique d’artistes conceptuels vers un retrait au bout d’un bout d’île – et du monde, est drôle, ironique, réflexive – mais jamais, jamais en surplomb. On y circule en légèreté et harmonie, on s’y trouve bien, et drôle, et observateur avisé – comme une danseuse étoile qu’on regarde peut nous donner l’illusion de ressentir sa grâce. On y est très, très, à l’aise, furtif, souple, agile – léger, oui.

(Chronique de la première édition ici : https://materiaucomposite.wordpress.com/2010/04/07/laffaire-furtif-desylvain-prudhomme-editions-burozoique-collection-le-repertoire-des-iles-2010/)

« La dissipation », Nicolas Richard, éditions Inculte, janvier 2018

Sonore anamnèse : On pense d’abord à l’ombre portée de Georges Perec, et de sa « Disparition » fameuse – laquelle est d’ailleurs citée dans l’exergue, qu’on re-cite ici :

« Ayant appris, tout à fait par hasard, qu’il avait fui d’Azincourt, vous laissant sans indications sur son sort, j’ai cru bon, sautant sur l’occasion, vous fournir cinq ou six informations qui – voilà mon souhait – concourront à adoucir vos soucis ou vos chagrins. »

Plaisir de constater à quel point la contrainte légendaire (écrire un roman sans « e ») ne se donne ni à voir ni à s’entendre ; et qu’en ce sens elle parvient à ses fins : permettre la production de quelque chose qui la dépasse. Plaisir aussi d’une première relance joueuse, cartes rebattues : car le « dissipé » ici autour de l’absence duquel tout tourne, s’il se nomme « P », a tous les aspects (bio et mythographiques) d’un autre écrivain : Thomas Pynchon (dont Nicolas Richard a déjà été plusieurs fois l’émérite traducteur), qui n’a cessé de fuir toute représentation publique.
Léger trouble inaugural, parfait pour introduire du clair-obscur dans cette enquête méticuleuse et fragmentaire – et donc parcellaire, parfaite illustration du halo de mystère régnant autour de l’écrivain américain, autant que ses propres obsessions de décryptage paranoïaque du monde et de ses signes.
Ce livre est une malicieuse mise en abyme, réflexive à l’envi, rendant hommage à P, à ses reconfigurations incessantes du récit du monde par la fiction, dans sa forme propre (courte, fragmentaire, à revers des enlacements baroques de la phrase Pynchonienne), évitant ainsi le versant parodique.

« Taqawan », de Eric Plamondon, éditions Quidam, janvier 2018

Traversée kaléidoscopique d’histoires individuelles et collectives, « Taqawan » (ainsi que l’on appelle, chez les indiens Mig’maq, le jeune saumon à sa première remontée du cours d’eau, saumon dont il est multiplement question dans le livre), se fait thriller palpitant (genre dont Plamondon, avec sa scansion particulière, en rafales de phrases courtes, fait son miel), mais surtout, parvient via cette structure aussi éclatée que sa phrase est nette, à donner plusieurs choses à lire simultanément : une Histoire populaire du Canada et des rapports compliqués entre natifs et colons, un récit animalier, une exofiction des plus audacieuses (tout partant de faits attestés et documentés).

« Infinite loss », de Charles Robinson et Xavier Mussat, Apocope, février 2018

Les dessins sont de Xavier Mussat, les textes de Charles Robinson, et ce petit livre (infiniment) noir est la première référence d’un label, Acopocope monté par le premier : label, le terme est ici usé à dessein, car Mussat est par ailleurs musicien noise et expérimental ; on peut prévoir d’autres sorties encore plus mixtes, sons, textes et dessins voués ici à se répondre et s’amplifier – qui la pédale, qui l’effet, c’est indéterminable. Et ça l’est d’emblée dans cette première parution, Infinite loss (littéralement « perte infinie »), répond à une double contrainte (pour Xavier, des dessins à tenter de refaire de mémoire, ceux d’un carnet perdu ; pour Charles, répondre à ces nouveaux dessins, et tenter de faire écho à ce qu’ils disent de la perte). L’objet n’en est que plus fascinant, la conversation entre les formes (agglutinantes, enchevêtrées, hyper-charnelles pour le dessin ; assertive autant que mystérieuse pour le texte) fonctionne. On s’y perd, infiniment,

& again

& again

& again

« Exploration du flux » de Marina Skalova, editions du Seuil/ coll. Fictions & Cie, avril 2018

(Le livre contient le flux. À l’origine, des textes d’intervention, récit hybride, mis en ligne sur remue.net par le cher et immense Philippe Rahmy, à qui le livre est dédié. Un texte en tension maximale, par l’observation des « migrants » depuis le langage (ou du langage depuis les « migrants » ; car ce texte telle une folle machine, spirale son lecteur). Deux flux au moins en regard oblique : celui des êtres, celui des informations. La forme livre, enserrant la spirale, compactant les entrelacs, est un nouveau détonateur, pour ce texte phénoménal, incroyablement agi, agité, agissant.)

« La toile », de Sandra Lucbert, Gallimard, février 2017

(Un an plus tard n’est pas trop tard, ce livre ne perd pas de sa pertinence, qui en fait plus qu’une actualisation des « Liaisons dangereuses » en contexte numérique (ce qu’il est par ailleurs, fort habilement) ; mais une acide et pertinente approche de nos jours numérisés. Entièrement épistolaire (comme son modèle) cette « Toile »redouble d’ironie dès son « Avis au lecteur », semblant emprunter aux indispensables « Exemplaire de démonstration » de Vasset et « 6/5 », ou du moins prolongeant cette question du narrateur et du logiciel, de cette ambiguïté grandissante. Vertigineux, habile, attentif. Précieux.)

Xavier Person, «Derrière le cirque d’hiver » , éditions Verticales, février 2018

(Où ce qui semble s’apparenter à une galerie de portraits fugitifs se voit percé par les anamnèses les plus étranges et frappantes qui soient, jusqu’à constituer un autoportrait en creux, chemin intérieur vers un soi toujours plus distant et mutique, toujours plus approché et toujours plus fuyant – un soi asymptote. Un livre tissé de silences, et pourtant un livre à la puissance, aux effets oniriques à nuls autres pareils.)

« Les forges, un roman », de Jean-Pierre Suaudeau, éditions Joca Seria, janvier 2018

Un si beau livre, qui répondant à l’appel d’un lieu, de son esprit, des visions qu’il engendre et de son histoire attestée, fait prendre chair à l’expression « patrimoine industriel. Un livre qui transcende son objet premier, à savoir dire un lieu (et quel lieu que ces forges de Trignac, à côté de Saint-Nazaire), ou du moins, en appréhende et rend la multiplicité relationnelle.

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