Lisa Liautaud / les éditions de l’Observatoire (entretien réalisé avec/pour les étudiant(e)s ML deuxième année, La Roche sur Yon, 2019)

« être éditeur, c’est avoir un cerveau schizophrène ; être à l’affût du texte qui emporte sa sensibilité propre tout en tentant de discerner si ce texte a la capacité d’emporter le plus grand nombre. » (Lisa Liautaud, avril 2018)

 

Cet entretien a été réalisé collaborativement, avec les étudiant.e.s en deuxième année de DUT métiers du livre de La Roche-sur-Yon, où j’enseigne et interviens depuis plusieurs années. On en retrouve de larges échos dans leurs dossiers documentaires, disponibles ici).

Les éditions de l’Observatoire, observées sous le prisme d’une rentrée d’hiver (et des trois titres parus en janvier 2018, Le Poids de la neige de christian Guay-Poliquin, Les déraisons d’Odile D’Oultremont, Les Corps électriques de Manuel Blanc, différents dans leur propos comme dans leur traitement graphique), sont exemplaires d’une manière résolument innovante de produire et vendre la littérature en format « traditionnel » (imprimé – ceci pour différencier du projet transmedia publie.net, dont la rencontre et l’interview (disponible en podcast ici) .  Elles auront constitué un autre angle d’approche de ce semestre / le troisième étant une rencontre avec le génial et profus Camille de Toledo dont il a été souvent question sur ce site).

Publier cet entretien maintenant est une manière de saluer ce travail, ce parcours (et de remercier Lisa pour sa disponibilité et la prolixité de ses réponses), de revenir sur ces trois livres marquants (avant le bain de la prochaine rentrée; celle de septembre, où Lisa Liautaud fait paraître trois titres encore aussi singuliers que désirables), et de saluer l’engagement et le travail (de lecture, de découverte, d’écriture) des étudiant(e)s – dont je rappelle (même si j’y reviendrai bientôt plus en détail) qu’on peut accéder aux dossiers documentaires, disponibles ici).


Interview Lisa Liautaud (directrice littéraire à l’Observatoire)

1 – Un parcours

– Après des études littéraires, vous avez préparé l’agrégation – mais ne l’avez pas passée ? Qu’est-ce qui motive cette décision, cette bifurcation vers les métiers de l’édition ? Quel cheminement entre ces deux étapes ?

La préparation de l’agrégation de lettres modernes était la suite logique de mes études littéraires très classiques. J’avais le goût de la transmission mais pourtant pas de vocation pour l’enseignement, ni pour la recherche. Ma passion pour la littérature s’était, elle, confirmée. Je cherchais donc un aboutissement professionnel différent, mais qui ne s’en éloigne pas. C’est une de mes professeures de Lettres modernes à l’université qui m’a parlé pour la première fois de l’édition et m’a encouragée à faire un stage, et à m’intéresser aux masters professionnels.

– Vous faites alors un stage chez Plon. Pourquoi cette maison (et pas une autre) ? Qu’en connaissiez-vous ? Qu’avez-vous découvert de cette maison en la fréquentant de l’intérieur ?

Une ancienne camarade de classe préparatoire faisait un stage chez Plon au moment où je commençais à me renseigner et m’a indiqué qu’un poste de stagiaire se libérait au service éditorial. J’ai candidaté, dans cette grande maison très légitime, qui publiait des essais, des romans, des témoignages, et qui me semblait la plus intéressante car la plus généraliste. J’ai été retenue et ai commencé à travailler aux côtés de Muriel Beyer, qui m’a rapidement embauchée. J’y ai tout appris, sur le tas, l’ensemble du fonctionnement d’une maison d’édition, de l’administratif au commercial, de la création à la production, les techniques éditoriales, les relations avec les auteurs, tout.

– Chez Plon, vous avez fait deux passages successifs, à deux postes différents – lors du deuxième, à un poste d’éditrice de littérature contemporaine, vous affirmez un objectif de changement (source  : interview dans lesnouveauxtalents.fr) : quel changement ? Quelle vision préalable en aviez-vous ? Comment s’est-il mis en place, déroulé ?
Après votre départ, regardant derrière vous, comment voyez-vous ce changement, ses résultats  ?

-Cette (cf. lesnouveauxtalents.fr) mise en place progressive d’une politique éditoriale et de communication (cf. notamment, une attention portée aux bloggeurs, booktubeurs) ? Comment avez-vous établi ce plan de rénovation progressif ? Seule, ou accompagnée, en équipe ? Quelle organisation ?

J’ai été recrutée à ce poste d’éditrice après quatre années passées hors de l’édition, pendant lesquelles je m’étais occupée de la communication d’une fondation politique. En revenant chez Plon, j’ai eu pour feuille de route de reconstruire une identité – à la fois en termes de ligne éditoriale et de communication – en littérature française, pour faire progresser Plon dans ce domaine. J’ai donc établi un constat des points à améliorer et ai fait des propositions pour gagner d’une part en cohérence (sur les auteurs, les thèmes abordés, les types de romans publiés), et d’autre part en modernité (le ton, la charte graphique). Avec le soutien de la directrice éditoriale, Muriel Beyer, j’ai d’abord construit mon programme éditorial (définition de la ligne, choix des textes, programmation), puis travaillé avec la directrice artistique à la création d’une nouvelle charte graphique pour affirmer cette identité (notamment par l’utilisation de pantone fluos) et avec le service de fabrication à la finalisation des objets (choix des papiers, des finitions…). Ensuite a démarré la phase de communication et de commercialisation, avec l’attachée de presse, la directrice commerciale et toute l’équipe de diffusion. Il me semblait important de bâtir une stratégie de communication globale, tous supports, en ne prenant pas en compte uniquement les médias traditionnels, mais en englobant également les nouveaux médias, le web, les réseaux sociaux. Je reste persuadée que le succès d’un livre ne peut se construire aujourd’hui qu’en touchant l’ensemble des canaux de communication.

– « On ne nait pas éditeur, on le devient ? » Comment le devient-on ? Par formation, par expérience (laquelle, lesquelles), par un mélange des deux ? Quelles expériences ont été déterminantes dans ce « devenir » ?

Par passion, d’abord – une passion pour la littérature née très tôt et jamais démentie. Par formation, ensuite – mes études littéraires m’ont forgé une culture solide, et m’ont sans doute donné une curiosité pour la fabrique des textes, le processus de création. Par expérience, enfin – la découverte chez Plon des rouages d’une maison d’édition, des étapes très concrètes de la production d’un livre, de sa commercialisation, des relations avec les auteurs, qui sont au cœur d’un métier qui reste profondément humain. Mais aussi par expérience en négatif, au sens photographique du terme : tout en étant extrêmement formatrices sur un pan que je n’avais encore pas abordé, les questions de communication, mes quatre années d’expérience loin de l’édition ont également été importantes pour moi : elles m’ont permis de vérifier ce que je voulais vraiment faire, en prenant conscience que l’édition, et singulièrement l’édition de fiction, me manquait.

2 – L’Observatoire

source / DR /Lisa Liataud, facebook.

Les éditions de l’Observatoire sont une maison d’édition assez jeune – mais déjà dotée d’un catalogue général prestigieux. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette maison (son organisation, son organigramme), et la création de ce pôle littérature en son sein ?

L’Observatoire a été créé fin 2016, au sein du groupe Humensis, lui aussi tout nouveau et né du rapprochement entre les éditions Belin et les Presses Universitaires de France. L’Observatoire est une maison généraliste, qui publie des essais, des documents, des romans français et étrangers. Elle est dirigée par Muriel Beyer, qui a notamment dirigé les éditions Plon. L’équipe est aujourd’hui constituée de 9 personnes (3 éditeurs, 1 assistante éditoriale, 2 attachées de presse, 1 responsable commerciale, 1 apprentie communication web, 1 assistante de direction) et s’appuie également sur les services transverses du groupe Humensis et la diffusion Flammarion. C’est une jeune maison aux grandes ambitions. Nous doublerons la production en 2018, pour arriver à une soixantaine de titres, dont une quinzaine en littérature. Il était évident dès la création de la maison que la littérature y aurait toute sa place et il était évident pour moi, quand Muriel Beyer m’a proposé d’en prendre la responsabilité, qu’il était enthousiasmant de rejoindre une telle aventure, qui alliait liberté – en me laissant développer mon projet éditorial – et ambition – dans une structure solide.

L’édition, un métier

– Votre politique éditoriale : y-a-t-il une « ligne », une « charte », plus ou moins stricte ? Qu’est-ce qui vous décide à publier un livre ? A le refuser ? (Exemples ?)

La création d’une nouvelle maison d’édition permet cet immense luxe de ne pas avoir à s’enfermer dans une ligne éditoriale trop contraignante et de s’aventurer sur des terrains moins balisés. Une tendance traverse sans doute les livres que je publie : une attention particulière à une littérature qui interroge la réalité, le monde tel qu’il va – ou ne va pas –, notre époque contemporaine ou notre passé. On retrouve cette préoccupation dans des romans aussi différents que ceux de Manuel Blanc, Les Corps électriques (les questions d’identité, de genre…), d’Odile d’Oultremont, Les Déraisons (le rapport au travail, l’individu face à l’entreprise, la maladie…), ou de Christian Guay-Poliquin, Le Poids de la neige (le progrès vs la nature, la capacité à faire société, la solidarité…). Bien entendu, au-delà de cette tendance de fond, chacun de ces romans témoigne aussi d’une singularité de la langue, d’une narration maîtrisée et d’une coïncidence formelle avec son sujet, qui lui permet de porter un univers de caractère ; de nouvelles voix qui nous racontent des histoires inouïes.

Je suis seule chargée de la littérature à L’Observatoire et ai une réelle liberté de choix. Comment s’opère ce choix ? Outre les tendances que j’évoquais, cette recherche de voix singulières, et les critères objectifs de qualité, ma subjectivité est le critère décisif, à la fin. J’ai la chance de pouvoir ne publier que des livres qui m’enthousiasment. Bien entendu, il ne s’agit pas d’une subjectivité égoïste, autocentrée : être éditeur, c’est avoir un cerveau schizophrène ; être à l’affût du texte qui emporte sa sensibilité propre tout en tentant de discerner si ce texte a la capacité d’emporter le plus grand nombre.

– Et l’Histoire éditoriale ? En tant que « jeune éditrice », apportant de nouvelles méthodes et approches, quel rapport entretenez-vous avec l’Histoire de ce métier, avec vos pair(e)s et vos aîné(e)s ?

Il me semble qu’un mouvement positif est à l’œuvre dans l’édition depuis quelques années, qui voit l’accession de plus en plus de femmes à des postes à responsabilité au sein de grandes maisons ou de grands groupes. L’édition est un milieu assez particulier sur ce point, une profession très féminisée, peut-être parce que les formations littéraires ont été historiquement féminisées. Mais les postes à responsabilités, comme dans l’ensemble de la société, ont longtemps été occupés davantage par des hommes. Malgré tout, des personnalités féminines ont pu accéder à la direction de maisons – en les créant (on pense à Sabine Wespieser, Viviane Hamy ou plus récemment Nadège Agullo…), ou en étant nommées à la tête de maisons ou de départements, notamment ces dernières années (on peut citer Véronique Cardi, Sophie de Closets ou Marie-Christine Conchon). Plus encore, j’ai le sentiment que non seulement cette évolution est un reflet d’une progression des femmes qui traverse (enfin !) l’ensemble de la société, mais qu’elle est favorisée par des solidarités féminines, dans l’édition, entre des générations – dont j’ai évidemment moi-même bénéficié avec Muriel Beyer – ou au sein de la même génération – nous entretenons des relations d’entraide voire d’amitié avec plusieurs de mes consœurs.

– Le métier d’éditrice : quel est votre degré d’intervention sur le texte ? Votre place d’éditrice implique-t-elle accompagnement, correction, commande affinée (ou les trois) ? Et ensuite, lors de la parution, l’accompagnement des auteurs continue, qu’il y ait succès ou insuccès – quel devient alors votre rôle ?

Je n’hésite pas à couvrir les manuscrits de post-its ou les fichiers Word de commentaires, même si c’est bien évidemment toujours l’auteur qui a le premier et le dernier mot. Après avoir passé plusieurs mois, voire plusieurs années, seul avec son texte, face à ses mots, tout auteur a, je crois, besoin d’un regard extérieur, qui le rassure, l’encourage et le critique de façon constructive. Mon rôle tel que je le conçois est d’amener, avec mon regard de lectrice professionnelle, un texte à sa meilleure version possible. Il m’arrive aussi de suggérer des titres, d’écrire ou de remanier les éléments du paratexte, argumentaires, quatrièmes de couverture, etc., de choisir les visuels de couverture : un auteur ne me paraît pas forcément le mieux placé pour savoir comment mettre en valeur, faire comprendre au mieux sa création. C’est aussi mon rôle de l’épauler sur ces aspects. Après la parution, l’accompagnement continue bien entendu, en lien avec les équipes de communication et de commercialisation. J’essaie de porter le plus possible les livres que je publie auprès des libraires, des journalistes, sur les réseaux sociaux, et d’accompagner mes auteurs sans cesse. En réalité, la relation avec l’auteur ne se distend jamais, c’est une conversation ininterrompue, pendant la séquence proprement dite de travail éditorial, en amont de la parution, pour discuter de différents projets de livres, par exemple, ou en aval, pour l’entourer lors du moment de la parution.

– À L’Observatoire : qu’avez-vous mis en place comme stratégie de communication ? Par exemple, cette rentrée de janvier – quand commence-t-elle réellement ? Quand la promotion des livres se met-elle en place et comment ? Quelle part de prospection ? Vers qui ? Et comment ? Le travail est-il spécifique et différencié selon les titres, les auteurs ?

La grande nouveauté pour moi à L’Observatoire est le travail de dentellières fait auprès des libraires avec Virginie Migeotte, qui est spécialement chargée des relations avec les libraires, ce qu’on appelle dans le jargon la « surdiffusion ». Nous avons développé une politique de communication ciblée auprès des libraires, qui nous permet de leur faire lire les textes très en amont, et qui a porté ses fruits dès les premières parutions, avec notamment le succès du roman de Sébastien Spitzer, Ces rêves qu’on piétine, qu’on trouve encore aujourd’hui mis en avant sur les tables des librairies, orné de leurs coups de cœur, 6 mois après sa sortie – une rareté.

Avant même la communication auprès des libraires, qui a démarré pour les parutions de janvier dès le mois d’octobre, la première étape est la présentation des livres à la diffusion : premières réunions commerciales dès début septembre ; réunion avec les représentants fin septembre.

La communication presse débute elle au mois de novembre, après la remise des grands prix littéraires.

Tous les livres bénéficient de cette stratégie globale, que nous adaptons au positionnement spécifique de chacun : nous ne nous adressons pas aux mêmes journalistes, libraires ou blogueurs, nous les ciblons en fonction de leurs sensibilités. Chaque livre est défendu avec une même énergie personnalisée.

– Cette rentrée de janvier, encore : vous faites paraître trois titres, fort différents. Quelle complémentarité (littéraire, avant tout, mais également « commerciale ») voyez-vous entre eux ? Qu’est-ce qui les relie, qu’est-ce qui les distingue ?

Publier trois romans très différents en même temps était une volonté ; c’était déjà le cas en août, avec les quatre toutes premières parutions littéraires de L’Observatoire, ce sera encore le cas pour la rentrée littéraire d’août 2018.

D’abord, la diversité de ces romans, la variété de cet éventail, répond à ma volonté de porter des voix singulières – donc, par définition, différentes. Elle raconte aussi quelque chose de mes goûts littéraires, qui vont des œuvres les plus formelles aux œuvres les plus classiquement romanesques – je cite volontiers À rebours, de Huysmans, dans la première veine, et La Promesse de l’aube, de Gary, dans la seconde. C’est bien entendu également une réflexion stratégique : dans un marché très concurrentiel, où plus de 500 titres paraissent à chaque rentrée, il est impensable pour moi de créer une concurrence au sein même de la maison, entre les titres que je publie. Publier peu, et publier chaque fois des livres aux positionnements affirmés et très différents est la meilleure façon que j’aie trouvée de défendre au mieux chacun d’entre eux.

Si en apparence tout distingue ces trois romans – leurs sujets, leurs genres, leurs styles, on peut leur trouver, je crois, un air de famille dans les préoccupations sociales – d’autres diraient politiques – qui les traversent (je les ai évoquées plus haut) ; on peut relever aussi leur maîtrise narrative – les trois récits obéissent à une construction remarquablement tenue ; ils sont liés enfin, à mon sens, en ce qu’ils appartiennent à une littérature « de caractère », à forte personnalité. Ils se ressemblent dans leur singularité affirmée.

Le Poids de la neige. Comment tombe-t-on, trouve-t-on un livre tel que celui-là ? Qu’est-ce qui vous a plu, qu’est-ce qui vous a décidée, convaincue, d’en acheter les droits ?

C’est l’agent littéraire de ce livre qui me l’a proposé l’an passé, à l’issue de notre tout premier rendez-vous, au mois de mars. Elle avait pressenti qu’il pouvait me plaire, elle ne s’est pas trompée. Je l’ai lu sans tarder, d’une traite, au cours d’une après-midi de printemps qui ne m’a pas empêchée de me laisser emporter dans l’univers glacé, net et hypnotique bâti par Christian Guay-Poliquin. Une telle maîtrise dans la sobriété est rare. J’ai été captivée par la capacité de Christian à conjuguer un roman d’une redoutable efficacité, presque un thriller psychologique post-apocalyptique, et un texte d’une telle densité littéraire, qui accumule les strates de références et de sens. Tout en s’inscrivant dans une tradition littéraire déjà balisée, ce texte dégageait un sentiment de parfaite nouveauté. Quand l’ensemble de ces qualités m’a décidée à acheter les droits de ce roman, il avait eu un succès critique au Québec, mais représentait une certaine prise de risque – peu nombreux sont les auteurs québécois qui parviennent à émerger en France. A l’automne 2017, au moment où nous préparions la parution, Le Poids de la neige a remporté de nombreux prix littéraires au Québec et est devenu un véritable phénomène, nous aidant à attiser la curiosité des libraires et des journalistes ici. Depuis sa parution début janvier, l’engouement ne se dément pas et nous espérons le faire durer longtemps – Christian est déjà invité en septembre au prestigieux Festival America. Je suis ravie que mon coup de cœur initial semble se transformer en succès !

Les Déraisons. La dernière phrase du livre est très étrange (« Louise était le mystère absolu, y avoir accès eût été la plus grande des déceptions. »), s’ajoute à une fin ouverte… Vous rappelez-vous de votre réaction initiale face à l’étrange beauté de ce texte ? Quel travail avez-vous effectué avec l’auteure (qui est une primo-romancière) ?

La première fois que j’ai lu ce qui allait devenir Les Déraisons, il s’agissait d’un synopsis de quelques pages, écrit comme une nouvelle, qui contenait déjà tout le roman en germe : le récit, les personnages, et surtout cette langue qui explosait d’inventions et d’images. J’ai encouragé Odile d’Oultremont à développer ce court texte pour en faire un roman, dont elle m’a d’abord envoyé quelques chapitres, dans le désordre, puis une structure très détaillée. Nous avons alors discuté de la construction – et elle a opté, à raison, pour cette double narration, en deux temps, ce présent du procès et ce passé de l’histoire de Louise et Adrien. La compétence de scénariste d’Odile l’a sans doute aidée à séquencer ainsi son roman. Elle a écrit assez vite le premier jet, en quelques mois, puis nous l’avons retravaillé. Il me semblait notamment important, pour conserver la force de sa langue, qui fait à mon sens la force de ce roman (et de ses prochains), qu’elle apporte à certains moments des inflexions à ses belles bizarreries, qu’elle baisse leur intensité, pour qu’elles ressortent davantage ailleurs par contraste. Je lui ai aussi proposé de passer au présent les chapitres du procès, pour mieux les distinguer, leur donner plus d’allant. Dans l’ensemble, nous avons fait un travail de perfectionnement, d’orfèvre, sur le joyau brut qu’était le premier jet.

Les Corps électriques. Un texte aussi étrange et séduisant vous est-il arrivé « terminé » ? Ce personnage de femme à la fois brute, fière, et troublée par des fantasmes et par ce jumeau imaginaire était-elle déjà telle ? Là encore, quel travail avez-vous effectué avec l’auteur, quel accompagnement ?

Dans la première version que j’ai lue, l’histoire de ce personnage de femme si marquant, Virginie, hantée par son jumeau, ne constituait qu’une partie du roman, l’autre étant consacrée à un personnage masculin, qui n’avait aucun lien. J’étais très séduite par l’écriture charnelle, sensuelle de Manuel Blanc, par cet univers aux accents fantastiques, mais j’avais le sentiment qu’il y avait deux romans en un, que Manuel n’était pas parvenu à faire un choix entre ses deux personnages, ses deux fils narratifs. L’histoire de cette danseuse de pole dance, de sa quête quasi initiatique et de son affirmation me touchait davantage. Il se trouve que c’était le projet initial de Manuel, le premier personnage qu’il avait souhaité développer, pour travailler sur le corps et la façon dont il porte l’empreinte de traumatismes familiaux. Manuel est donc revenu, conforté, à sa première idée, pour la mener au bout. Il a développé certains pans de l’histoire de Virginie, qu’il avait passés sous silence, lui a donné un corps, une voix, un souffle même. Nous avons également retravaillé ensemble la fin ; une première version me semblait trop s’éloigner du sujet, verser trop dans le fantastique voire le fantasmagorique, alors que je trouvais important que le roman se termine sur le duo formé par l’héroïne avec ce frère – dont on ne sait plus très bien s’il existe réellement ou non –, sur ce couple qui constitue à mon sens le cœur du roman. J’aime beaucoup la façon dont Manuel Blanc interroge par l’écriture du corps, de la porosité fantastique entre rêve et réalité, les notions d’identité et de genre.

L’édition, un commerce

– « Le numérique » n’a pas pour l’instant eu l’impact (imaginé, parfois redouté) sur les métiers du livre, avez-vous affirmé. (cf. lecteurs.com). Il change assurément certains aspects de la lecture comme des métiers appariés… À quels endroits de la chaine ressentez-vous plus ou moins fortement ces changements et leurs effets ?

– Vous travaillez depuis à peu près 10 ans dans l’édition… quels changements notables, et prospective : quels sont les plus importants changements à venir, selon vous ?

La part du livre numérique progresse mais lentement par rapport aux annonces qui avaient été faites il y a une dizaine d’années. La « révolution numérique » est bien moins rapide et violente que dans d’autres domaines culturels, la musique, la télévision ou la presse écrite par exemple. L’impact le plus fort aujourd’hui se ressent dans la commercialisation du livre : la stratégie agressive d’Amazon porte ses fruits et fragilise énormément le tissu de libraires. Elle cristallise (ou provoque ?) de véritables transformations des modes de consommation, en faisant du livre un produit comme les autres. C’est là le grand enjeu de demain, sauvegarder la singularité du livre – qu’il soit papier ou dématérialisé – qui passe aussi par ses modes de commercialisation. Il me semble aussi important de réfléchir déjà à après-demain  : le livre numérique progresse notamment chez les plus jeunes, parmi lesquelles la part de lecteurs diminue, et dont les habitudes de lecture se transforment – à la faveur des nouveaux modes de narration à l’œuvre des séries aux jeux vidéos. Comment amener ces générations aux livres ? Quelles seront, au-delà du livre numérique homothétique, les métamorphoses du livre issues des potentialités numériques ? Qu’appellerons-nous livres, après-demain ? Des questions passionnantes et vertigineuses.

Suivre Lisa Liautaud sur facebook : https://www.facebook.com/lisa.liautaud

Le site des éditions L’observatoire : https://www.editions-observatoire.com/

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s