Produire du temps | Maylis de Kerangal, Un monde à portée de mains (Verticales-Gallimard, août 2018)


J’ai eu le plaisir (merci Charlotte, merci Étienne) d’interviewer l’auteure à la librairie La vie devant soi, à Nantes, en septembre – ce ne fut pas anodin, et c’est une autre qualité de Maylis de Kerangal ; que de continuer – continuer le travail du livre hors du livre, continuer cette belle entreprise de déchiffrement du sensible et de l’abstrait.

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Maylis de Kerangal, Un monde à portée de mains (Verticales-Gallimard, août 2018)

«Je croyais que tu voulais être peintre. Paula sursaute : je veux peindre, c’est tout. »

Ce roman de Maylis de Kerangal, c’est l’histoire de Paula Karst et de ses deux compagnons de route, Kate et Jonas, lors et depuis leur année d’apprentissage en commun à l’Institut de peinture de Bruxelles (haut lieu, très renommé, « la seule école au monde à enseigner depuis 1882 les techniques traditionnelles de la peinture décorative. », est-il écrit sur leur site) ; c’est aussi l’histoire de cet apprentissage technique (on sait déjà la passion fertile entretenue par De Kerangal avec les techniques de travail les plus variées, de l’architecture à la chirurgie) et ce qu’il produit : un lien, des trajets, individuels et reliés, un début de vie professionnelle (et amoureuse, mais là, ainsi qu’on dit sur les réseaux, c’est compliqué) ; c’est enfin l’histoire de ce travail (des jobs, enchaînés ; une vocation, nébuleuse, entrelacée ; des ouvrages, variés, soignés, méticuleusement décrits).

Focale multiple sur cette période si étrange, de charnière, d’entrée dans cette partie-là d’une vie, transitoire et formidable, de cette appréhension autre du temps ; qui cesse de simplement advenir pour devenir (du temps qui prend forme et pesanteur). Le trompe-l’oeil, art du faux, et ce qu’il génère (diégétiquement, dans l’intrigue, menant Paula de Cinecitta à Lascaux IV, hauts lieux de production de faux, de faux intenses et créateurs ; autant que conceptuellement, tant ils résonnent sur l’action en cours, ce geste de reproduire autre qui est celui de l’art), sont le cœur vivant de ce vaste monde à portée de mains.

Les retrouvailles

Les retrouvailles avec une autrice (avec son travail), qu’on suit de près (son travail) depuis des années, sont une délicate affaire, à mener avec tout ce dont on dispose de précaution, de scrupule, pour tenter de voir aussi clair que possible ce qui se trouve là face à notre œil : ce qui se re-trouve, littéralement, et ce qui change. Qui requiert, pour être envisagé ainsi (comme un visage qu’on connait jusqu’à ce ne plus, ne pas le reconnaître, comme par exemple, le nôtre,dans le miroir), attention et souplesse, quelque chose comme une rigueur dans l’approche absolument subjective. Et ce d’autant plus lorsque ce à quoi on a à faire — ce nouveau roman de Maylis de Kerangal, quatre ans après Réparer les vivants (Verticales-Gallimard, 2014)est précédé des bruissements, aussi inévitables qu’intempestifs, de ce qui a rencontré le (grand) succès.
On le sait déjà avant de l’ouvrir, ce livre rencontrera (mécaniquement, quoi qu’il en soit du texte) un écho en rapport avec ce succès précédent, apport événementiel qui ne nous facilite pas la clarté d’appréhension sus-évoquée. Le livre qui suit un grand succès, quoi qu’il en soit de son réel contenu, en est toujours une réplique – dans sa réception, dans la lecture qui en sera massivement faite.

S’il y a pourtant dans ce nouvel opus, Un monde à portée de mains, des liens forts avec ceux qui le précédèrent, avec tous ceux qui le précédèrent (Réparer les vivants inclus, ne serait-ce que par sa considération de la jeunesse comme phénomène, comme production de vivant avant même que de personnages), c’est vers Naissance d’un pont (Verticales-Gallimard, 2010) que convergent les rapports les plus forts : il est ici question d’observer le travail par son apprentissage (du travail qu’est apprendre, du travail de se mettre en travail), en collectif – un collectif cette fois resserré sur trois personnes, Paula, Kate et Jonas, partis à Bruxelles apprendre l’art du trompe-l’oeil et des techniques multiples et anciennes — et de l’ampleur, de la résonnance du travail, de ce travail, en eux et hors d’eux.

Le lexique propre au travail considéré est une matière constitutive de cette phrase longue qui fonde la langue de l’autrice, qu’elle ramifie plus encore, partant toujours d’un présent actif pour aller chercher plus loin encore, loin dans l’esprit, les archives, les matières, le passé :

« Elle prépare sa palette : une part de noir impérial et une part de terre de Cassel que le pinceau incorpore par petites touches à mesure qu’elle accomplit la coalescence des images. Elle appelle lentement les deux tortues géantes pêchées le long des côtes de Bornéo vers 1521 et dont les chairs seules pesaient vingt-six et quarante-quatre livres – Paula a compulsé la chronique de Pigafetta, lu le récit de la traversée du Pacifique, l’angoisse de l’océan, les jours qui s’accumulent, l’eau et les vivres qui manquent, les souris qui se vendent trente ducats, les rats qui pissent sur le biscuit, le cuir et les copeaux de bois bouillis en guise de soupe, le scorbut et le béribéri, les premiers contacts avec les autochtones, les ambassades méfiantes et les salamalecs, les perles des rois indigènes grosses comme des œufs de poule, les embuscades sagaies contre arquebuses, Magellan tué par une flèche empoisonnée dans la baie de Mactan ; elle invite une marqueterie en écaille de tortue travaillée sur feuille d’or au fond d’un atelier de la rue de Reims par André-Charles Boulle, une pièce d’une virtuosité si grande que Louis se raidit en la regardant, haussa un sourcil – une telle insolence ! – et nomma l’artisan ébéniste royal afin de se réserver sa production entière ; elle convoque le berceau d’Henri IV, le couffin de légende façonné dans la carapace brune et vernissée d’une tortue de mer où elle visualise sans peine le nourrisson royal, la collerette plissée sous le double menton et les paupières closes aux longs cils ; enfin, elle synchronise le tout avec cette paire de lunettes dans la vitrine de l’opticien de la rue de Paradis, article dont il justifie le prix exorbitant en rappelant à Paula que l’écaille naturelle possède une qualité extraordinaire, l’autogreffe – elle est indestructible, éternelle. »

Et c’est cela qui frappe alors – et réjouit – le lecteur fidèle, car il y a une avancée, une avérée progression, de ce qui plaisait tant déjà dans cette façon-là : cette coalescence formidable entre le geste en cours et le geste considéré, une forme d’art poétique poussé ici à un niveau formidable. Une ampleur neuve, spatiale et temporelle.

Travail dans le temps, travail du temps.

Du temps s’y passe, et l’ouvrage façonné par le temps et l’effort consacrés produit lui-même, en retour, du temps nouveau, du temps changé : il le produit comme, en musique, on produit un son (le son, la « patte », résultant d’un agrégat d’ensemble, le son de Prince, mettons, n’est pas qu’un son, mais un traitement d’ensemble du et des sons), il le façonne et l’aménage, il le bâtit de l’intérieur, en l’occupant. Et ce qui ici, pour, autour et par les trois personnages et principalement Paula, ce qui ici se passe plutôt que de simplement passer, c’est le temps, à plusieurs échelles : à l’échelle de la toile, du marbre, de l’ouvrage (de la page) ; à l’échelle de la vie des personnages, de cette charnière temporelle si curieuse, qui n’est pas l’adolescence mais le temps de passage qui la suit, d’entrée dans l’âge (on ne dira même pas « adulte », l’entrée dans l’âge suffira à dire la rupture progressive d’avec l’avant, cet avant-là, celui de la pure jeunesse où l’âge ne comptait si ne se comptait) ; ce moment si crucial et peu observé, où dans nos vies, le temps prend, cahin-caha, consistance et matérialité (dont on sait aussi qu’elle ira s’accentuant, le temps gagnant en pesanteur à mesure qu’on vieillit), où le temps, littéralement, existe.

C’est peut-être la plus belle et douce réussite de ce livre, la plus belle et discrète rupture dans ces continuités existantes (de phrase, d’élan, de regard, de flux, réitérés et renouvelés) : de parvenir à hisser la machine-langue Kerangal, cette manière de phrase attrapeuse, agrégative, à cette nouvelle densité d’appréhension : continuant son entreprise de captation du vivant par la langue (qui a trouvé sa forme depuis Corniche Kennedy, magnifiée dans Réparer les vivants), au plus près du détail, du geste, de l’instant, mais la changeant d’échelle, littéralement : il s’agit d’ici de capter de la vie dans l’instant ET dans son flux.

Le chantier Lascaux IV, où Paula, pour finir (pour tout rependre, où tout peut-être commence, en fait, puisque tout y commença), trouve à s’employer, est alors le lieu symbole vers quoi tout cela converge et résonne. Le lieu où l’art fut inventé, ce lieu, est sublimé encore par la construction de sa reproduction, de cet artefact, qui en multiplie l’écho (reproduisant la reproduction du vivant, on réfléchit, au sens propre, la reproduction (le geste), autant que le vivant), la trace, et la résonnance active – tout comme ce livre stimule son lecteur autant qu’il se laisse contempler.

« Dehors, un flot noir a gonflé dans les caniveaux, les corniches et les arbres ruissellent mais c’est fini, il ne pleut plus, la place est une flaque où la réalité se déforme, et la voix de Kate sonne clair quand elle accélère : j’en ai marre de copier, d’imiter, de reproduire, à quoi ça sert, vas-y, j’écoute. Elle a enfoncé ses mains dans ses poches en repliant ses coudes vers l’arrière si bien que les manches de son blouson se sont rétractées sur les avant-bras, découvrant ses poignets carrés, et plus haut, dépassant sous le cuir, tatouée, une splendide nageoire caudale. Paula aimerait retrousser la manche afin de voir le poisson qui circule en silence sur la peau de son bras, lui et les autres, elle sait qu’ils sont là, surpuissants, le squale ombrageux, la baleine secrète, le dauphin amical, elle aimerait poser une main sur leurs écailles, elle aimerait escorter cette faune des profondeurs, couchée sur leur encolure, portée dans leur sillage. Au lieu de quoi elle murmure dans un souffle : ça sert à imaginer. Kate s’est figée. Durant quelques secondes, son regard se porte dans la rue, se déplace sur les pas de ceux qui quittent les abris pour se remettre en marche, évitent les gouttières et enjambent les ruisselets. Alors elle a vidé sa bière à son tour, s’est redressée, puis s’est penchée en avant par-dessus la table, a déposé un baiser sur le front de Paula. Ça sert à imaginer »

Maylis de Kerangal, Un monde à portée de mains (Verticales-Gallimard, août 2018)

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