« à quel point cette narratrice, quand même, n’est pas nette et nous floue » | Propriété privée, de Julia Deck, éditions de Minuit, août 2019

« Les travaux se sont embourbés dès qu’il a commencé à pleuvoir. Les ouvriers venaient raccorder une maison pendant une éclaircie, puis ils disparaissaient pendant des jours. Toi et moi, on se parlait peu. Tu semblais me reprocher les désagréments comme si c’était moi la cause de nos maux, et non un désastre objectif.

J’avais pris l’habitude de travailler au Voltigeur pour fuir la maison. Le bar-tabac présentait bien sûr des inconvénients. Assise en vitrine, j’étais la proie de tous nos voisins qui se rendaient vers le RER. Ils n’avaient pas le choix, je ne pouvais leur en vouloir de venir les uns après les autres toquer à la vitre pour me faire coucou. Parfois ils entraient pour demander si le café était bon, puis ils décidaient d’en boire un avec moi, de s’asseoir cinq minutes avant de partir au boulot – je te promets que je ne te dérange pas plus d’un quart d’heure, mais qu’est-ce que tu as de la chance de pouvoir bosser où tu veux quand tu veux, toi au moins tu profites.

Bientôt les confidences affluaient. Les inquisiteurs se trompent en bombardant leurs victimes de questions. Il suffit souvent de garder le silence pour que l’autre croie que vous vous intéressez, avec votre air circonspect qui très paradoxalement rassure, vous confère une réputation de compétence et d’objectivité, alors que je n’en avais vraiment rien à faire de leurs histoires de compost, de vide-grenier.

J’abhorrais spécialement les vide-greniers. Depuis toujours, je me tenais éloignée de ces déballages d’objets inutiles, dont les propriétaires monopolisent le trottoir avec une jovialité indécente, comme s’il n’existait pas de plus grand bonheur sur terre que de se soûler tout un dimanche en exhibant ses rebuts. Mais j’apprenais soudain que tout n’allait pas pour le mieux sous le ciel des vide-greniers.

L’ambiance s’était ternie à la Pentecôte, m’a confié Cécile un pluvieux mercredi de juin. Ce week-end-là, tous nos voisins s’étaient retrouvés devant l’Intermarché, entre les jouets déglingués, les bacs de 45-tours et la vaisselle hors d’âge. Inès et Annabelle tenaient un stand un peu différent. Je restais assez sceptique face à cet attelage, mais il semblait qu’elles se fussent alliées dans leur passion pour les « loisirs créatifs ». Ainsi, la première présentait ses abat-jour ornés de couchers de soleil tandis que l’autre vendait des cupcakes – des gâteaux atrocement bourratifs ornés de petits nœuds en sucre, m’a expliqué Cécile. Il se trouvait malgré tout des amateurs, notamment masculins, et de plus en plus à mesure que la journée avançait.

En fin d’après-midi, comme Cécile, Malika et toute une cohorte d’épouses du quartier tentaient de contenir les débordements d’enfants et les gobelets de bière qui valsaient sur les tables, les messieurs s’étaient attroupés près des abat-jour et des cupcakes avec un surplus de canettes, riant très fort aux bons mots d’Annabelle. Dans mon expérience, ces traits d’esprit se résumaient à un catalogue d’inepties assaisonnées de gloussements. Nul ne pouvait s’en délecter à moins d’être ivre ou animé d’une motivation ultérieure. Or celle-ci, à ce point, semblait parfaitement claire. Je connaissais les microshorts d’Annabelle. Elle en possédait toute une collection, qu’elle assortissait avec des talons compensés quand elle avait flairé le gogo à l’agence. J’avais également noté à quel point les microshorts confèrent de l’esprit à celles qui les portent, et combien leurs auditeurs les créditent soudain d’une verve insoupçonnée. Je me figurais très bien Patrick, Youssef, et même toi – car tu faisais maintenant quelques pas à l’extérieur le dimanche –, vautrés sur des sièges en plastique et tordus de rire aux récits désopilants d’Annabelle pendant que Cécile et Malika essayaient vainement de s’interposer en proposant des parts de quiche, du taboulé. »

C’est un long extrait (mais on n’y voit pas le temps passer durant la lecture, au sens premier mais aussi en profondeur : on passe allègrement d’un endroit, d’un temps, d’une situation à une autre, sans s’en rendre compte : merci l’habileté narrative, madame Deck), c’est un long extrait que j’ai fréquenté cet automne 19, alors que Propriété privée, quatrième roman de Julia Deck, faisait partie de ma sélection de rentrée ; je l’ai choisi, cet extrait, pour sa cruelle drôlerie, d’abord, qui donne le ton du livre, si drôle, donc, et si cruel. Je l’ai donc lu une quinzaine de fois à voix haute devant une assistance étonnée, que j’avais à cœur aussi de faire rire, un peu – et j’y parvenais, à chaque fois ou presque. Sans grand mérite, nul besoin d’être grand rhéteur ou bon comédien (je ne le suis pas) : il suffit de se laisser guider par le texte, tentant d’en rendre les accents toniques, de détail et d’ensemble.

Cet extrait joue donc à plein ce rôle, d’extrait, représentatif (sorte « d’échantillon représentatif de la la population des extraits du livre Propriété privée »), représentatif de l’humour en saillies perfidement dosées (le mot « micro-short » en est un parfait exemple, qui déboule comme une verrue grossière, comme une tâche de vin faite aux bons endroit et moment du discours, réduisant pleinement Annabelle à cette fonction de séductrice et l’auditoire à la bête masculinité ahurie avinée qui le résume à cet instant) ; représentatif des incessantes ruptures de ton, subtilement orchestrées, qui font la phrase délicieuse tout au long de cette comédie noire (comme l’insertion d’oralité non marquée par la ponctuation : « mais qu’est-ce que tu as de la chance de pouvoir bosser où tu veux quand tu veux, toi au moins tu profites. ») ; représentatif des subtilités énonciatives qui font beaucoup à l’envoûtement que le livre produit , (ainsi le dosage de cette adresse à la deuxième personne, toujours présente, mais en mode mineur, sauf à des moments d’attaque précis et percutant), à cette façon perverse qu’il a de « nous avoir » — et le double sens de l’expression nous revient alors, de l’innocent « je vous ai bien eus » à la chosification de cette possession.

Mais surtout, et c’est à force de lectures désaxées (concentrées sur tel aspect ou objectif dans un rendu public, notamment le rire un brin cruel évoqué plus haut) qu’on aperçoit, que nous apparaît parfois ce qui est justement fait pour ne pas être vu. En l’occurrence, ici, c’est venu, lisant, de cette phrase : « Ce week-end-là, tous nos voisins s’étaient retrouvés devant l’Intermarché, entre les jouets déglingués, les bacs de 45-tours et la vaisselle hors d’âge. », cette phrase en précision. Une précision pas seulement rythmique, mais tout simplement descriptive : en un lieu et trois groupes nominaux, une liste à peine esquissée (l’Intermarché, les jouets déglingués, les bacs de 45-tours la vaisselle hors d’âge), Julia Deck nous donne à voir l’ensemble : en cette dizaine de mots vite semés, elle nous « monte » un vide-greniers. (A la façon dont l’amas de petites tiges dans une bouteille devient soudain un trois-mâts à contempler pour l’éternité). Elle nous fait voir un vide-greniers qui contient tous les vide-greniers, une vide-greniers absolument générique — et c’est beau, plastiquement, en terme de rendu, de captation (on se souvient des descriptions parfaites de zones portières, industrielles, dans Le Triangle d’hiver) — mais c’est beau, aussi, faisant un pas en arrière pour regarder plus loin, c’est beau en terme d’art narratif. C’est dans ce soin apporté absolument au moindre détail, pour le rendre visible (en même temps que le geste, lui, se camoufle, fait en sorte de n’être surtout pas vu), visible fugacement, c’est fugitif mais on l’a vu, sans même le savoir, on a vu ; c’est en procédant ainsi, sans altérer jamais l’entrain, l’allégresse avec laquelle ça file, cette allure si fluide à laquelle semble couler le texte (qui fut bâti phrase à phrase, mot à mot), qu’elle nous a — et qu’elle nous aura plus tard, quand il s’agira de renverser les points de vue, situations, perceptions du réel.

Et de faire de cette comédie noire de voisinage, de cette horreur de la vie collective non désirée, vue d’une narratrice horripilée et en souffrance ; un régal à première vue (quand encore on n’a rien vu, que ce qu’on voulut nous faire voir), mais plus encore à deuxième, troisième, énième vue : j’évoquais ainsi l’énonciation, le point de vue, et sa grande importance dans ce dispositif d’envoûtement, ce piège — et il m’a fallu la deuxième lecture, et l’explosion au sol d’une cocotte-minute, pour me rendre compte à quel point celui-ci compte ici,

à quel point cette narratrice, quand même, n’est pas nette et nous floue,

à quel point ce jeu (comme une pièce joue dans un mécanisme, coulisse et actionne) compte, pour notre plaisir infiniment renouvelé de lecteur : ce plaisir d’être piégé, de s’en rendre compte, de déjouer le piège, d’en trouver un autre, qu’on n’attendait pas, ou du moins pas ainsi, ah quand même, ce jeu bien plus profond qu’on l’imagine, puisqu’il tient en cette fonction première de la littérature, qui est cette de raconter une histoire.

Fonction toujours renouvelée car toujours à nouveau et différemment déréglée, nous rappelant à quel point, comme une histoire n’est jamais la même selon qui et comment on l’écrit, une histoire n’est jamais la même non plus selon qui la raconte.

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