« Ces quelques débris de temps qui ont précédé la fin. » | (Valérie Cibot, Nos corps érodés, Inculte, mars 2020).

« La vague. La voilà. Il faudra la puissance de millions de mètres cube d’eau venus des grands fonds pour venir à bout de soixante-quinze ans de béton.

La vague nous entraîne vers le fond. Une vague pour tout racler sous la surface. Le blockhaus bouge, dehors l’océan arrive, lèche les coquilles, plus intense à chaque aspiration. Son roulis s’installe. La poussière fossilisée s’abat sur nos fronts. Brisant la croûte, explosant les mottes, lissant les pierres. L’océan pèse. Il est trop tard. L’inclinaison s’est modifiée. La coupole pointe vers la vase. La dune s’effondre, le blockhaus avec. La pression est trop forte. Tout est voué à disparaître. On disparaîtra. On doit disparaître pour que le ciel mauve advienne. On ne le sait pas. On sait juste que le monde que l’on a construit est en train de s’éroder d’une manière définitive. Avec la vague, partout le sel aura cheminé et rongé. Les métaux seront rouillés. Les marches effritées (à la fin le sel à bien entendu cheminé et rongé, les métaux sont rouillés, les marchés effritées.) Bientôt les déferlantes, l’assaut, la plateforme inondée, les couloirs jonchés d’algues, les murs asphyxiés. À l’intérieur : le silence en couche épaisse, la poussière partout. Déposée là comme une cendre, tenace et vaporeuse, sur le crépi étanche. Trois pièces. Déchets, graffitis, cadavre d’un rat.

Un instantané de ce moment. Ces quelques débris de temps qui ont précédé la fin. »

(Valerie Cibot, Nos corps érodés, Inculte, mars 20200).

Il faut parfois se perdre, et s’en souvenir.

J’ai commencé à lire ce livre dans les premiers jours de ce black-out mystère, juste avant sa parution fantôme, mi-mars 2020, et m’y suis d’abord perdu.
C’est à dire : je n’y comprenais rien.
C’est à dire : le livre n’est pas en cause, je crois que je ne comprenais rien à rien, cette semaine-là de mars.
Ça m’est rarement arrivé à ce point, d’avancer ainsi dans un livre, de l’apprécier, de penser même aux liens avec le monde comme avec le travail de son auteure, d’être dans ce mode de lecture ouverte et active que j’apprécie, et d’en même temps ne rien « imprimer », que rien ne reste – de cette semaine de mi-mars 2020 dont globalement rien ne devait me rester que l’hébétude des confins. De cette absence si particulière je garderai trace, et cette trace sera une ombre portée dans mon souvenir de ce livre (ou, pour dire plus net, dans l’absence première de souvenir précis, cette arpentage hébété de ce qui pourtant s’écoulait si clair, lavé comme le ciel océanique par les averses lumineuses.)

Alors je l’ai repris, et ne l’ai pas regretté. Car il y a dans mon expérience, si personnelle et contextuelle fût-elle, quelque chose aussi de ce qui constitue ce deuxième roman de Valérie Cibot, à savoir : un dépôt atmosphérique dense, une traversée de paysages, où résonne intérieurement ce qui se joue de dehors, dans ces pages. Le roman trame personnages et intrigue, porte un regard propice à réflexion — mais il se constitue d’abord en paysage , et ce paysage nous occupe et nous demeure.

Il y a une île, il y a des plages, il y a des blockhaus, et l’érosion, qui tout menace. Mona, géologue revenue au pays d’origine (cette île) avec en tête l’idée de la sauver de ce qui la menace, à savoir, la montée des eaux, et l’érosion qui va avec — cette érosion qui prépare la catastrophe et qui constitue, déjà, la catastrophe. La catastrophe est déjà là qui annonce sa version majuscule ; déjà là et pourtant invisible – ou plutôt, pas vue. Car l’érosion est, comme dans tant de zones balnéaires, aggravée par l’usage touristique qui est fait des lieux. Les tentatives de préservation de la géologue provoquent la colère, puis la rage de la population îlienne – et c’est une folie ancestrale qui s’empare d’eux, qui la jettent contre elle – on n’en dira pas la fin, de cette traque, aussi brûlante (sexuelle) que brûlée (morbide), entre dunes et blockhaus.


Cette rage archaïque dit pleinement ce paradoxe autodestructeur des hommes qui vivent de la terre « nourricière », tout en la détruisant – la métaphore est extensive, il pourrait autant s’agir de la partie la plus schizophrène et intensive du monde paysan ; mais au-delà c’est notre présence collective au monde, ce suicidaire écocide, qui s’exprime :

« La pression est trop forte. Tout est voué à disparaître. On disparaîtra. On doit disparaître pour que le ciel mauve advienne. On ne le sait pas. On sait juste que le monde que l’on a construit est en train de s’éroder d’une manière définitive »

Et c’est alors Bouche creusée, premier roman si fulgurant de Valérie Cibot, qui fait signe, cette folie villageoise, ce collectif qui ne peut plus se dire que contre (dans la violence, donc) qui se rappelle à la mémoire, et qu’on file relire. Pour autant, Nos corps érodés, s’il fait signe à son prédécesseur, n’en est pas une redite, tant les paysages sont autres (et les paysages en sont l’essence, d’une certaine façon), tant la problématique en est élargie autant que l’horizon ; tant la langue, d’entrée, ne jour pas les mêmes partitions (plus unifiée, ici, quand Bouche creusée jouait une pluralité stylistique qui tenait d’un bloc comme par miracle : ici la mer apaise la phrase… dans les premiers temps au moins).

C’est sans doute à ça que s’attellent ce si beau roman et son auteure, à poser question au corps collectif des hommes (qui est autant un chœur, bien désaxé), d’en ausculter la folle puissance – la puissante folie.

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