« Il n’y a pas d’hypermarché Auchan dans le Jura. » | Pierric Bailly, Les enfants des autres, P.O.L , janvier 2020

« Le jour n’est toujours pas levé quand je me décide à rentrer. Je file à l’étage en ne cherchant en aucun cas à préserver le sommeil de Julie ni celui des garçons, je balance mes habits par terre et la boucle de ceinture claque sur le parquet flottant. Je pourrais choisir la salle de bains du bas mais je n’ai pas envie de m’allonger dans la baignoire, j’ai envie de sentir l’eau me taper sur la tête, j’ai envie d’une douche, pas d’un bain, et je reste au moins dix minutes sous le pommeau qui crache plein pot son eau brûlante. En sortant je tombe sur Julie et Gaby qui sont déjà debout. Il n’est pas si tôt que ça. Ils sont mêmes habillés. Gabriel me saute dessus et m’enlace au niveau des cuisses et me serre contre lui, et j’ai l’impression qu’il y a erreur sur la personne. J’ai l’impression que ce n’est pas moi le père, que ce n’est pas mon gamin. Je ne me sens pas concerné par son enthousiasme. Comme si je m’étais trompé de film. Je force un sourire parce que c’est un enfant et que c’est quand même le mien, mais j’ai du mal à y croire. Non, vraiment, ça ne prend pas. Je ne me suis jamais senti aussi loin, aussi extérieur à tout ça. Depuis que tout ça existe. Depuis les naissances, le mariage, le début de l’histoire avec Julie. Je ne me suis jamais senti aussi détaché. Je m’en fous. Je n’ai pas envie d’être là. Je ne vois plus de sens à ma présence dans cette maison avec ces gens-là. Ça me ferait presque sourire. Un sourire plus franc, celui-là, mais que je m’interdis d’afficher. Un sourire d’étonnement, d’ébahissement, de stupéfaction. Comme face à une situation inattendue et surtout incongrue et même un peu absurde voire délirante. Qu’est-ce que je fous là, chez moi, avec mes fils et ma femme ? Pourquoi tout ça ? À quoi bon ? C’est quoi le sens ? Quel est l’intérêt ? » (page 12)

Au départ, Bobby, ça ne va pas fort.

(Et puis, ensuite, encore moins.)

Ce roman de Pierric Bailly s’entame en mode vaudeville assombri – Bobby rentre chez lui et surprend sa femme et son meilleur ami, Max, échangeant leurs fluides après avoir échangé les coups suite à leur entraînement de boxe commun.
Bobby, on le comprend, le vit mal – d’autant que la vie de Bobby est bâtie sur ces fondamentaux-là, que sont le boulot (un peu), et le foyer (beaucoup). Vaudeville assombri donc, puisque c’est Bobby notre narrateur, et c’est avec lui qu’on dévisse, qu’on ripe, et part marcher une nuit entière dans la forêt.

La forêt, cette part-là du Jura qui constitue le lieu de fabrication des histoires de Bailly, qu’elles fictionnent, telle celle-ci, au plus près des réalités ordinaires les plus communes, ou enquêtent, comme son bouleversant L’homme des bois (P.O.L, 2017), au plus près de la réalité d’une vie ordinaire (celle de son père) ; la forêt jurassienne porte cette part nocturne et solitaire : Bobby aime y marcher des heures, de nuit, y tracer sa part sombre, compensatrice du normal écoulement des jours. La fable de la normalité est abolie dès cette entame adultérine : cette tromperie est une trahison, certes ; elle est surtout un décollement, un effritement, de ce qui semblait si solide. Cette évidence in-questionnée puisque ordinaire, ordinaire comme on dirait naturel, se trouble — car, comme la forêt le symbolise si fort et bien, la nature elle-même n’est pas si simple, si limpide, si « naturelle » en somme.

Le doute s’installe, comme dans le passage suscité, doute qui n’avait jusqu’alors pas sa place dans l’organisation englobante (sociale, physique, mentale) qu’est la famille pour Bobby.

Ça ne va pas fort, donc.

Mais ça ne fait que commencer.

Car après cette première crise, que Bobby traverse par cette équipée nocturne en solitaire et par ses retrouvailles avec une grand-mère adorée (un havre bien hors-norme), et un acharnement au boulot (boulot physique, sur un chantier de démolition, à taper au marteau-piqueur), Bobby revient au bercail, rêvant un retour à la normale impossible.

Et c’est alors tout autre chose, qui démarre :

« Elle me retrouve sur la terrasse et ne vient pas m’embrasser et ne m’adresse pas la parole. Elle garde ses distances, comme si elle avait quelque chose à me reprocher. On reste comme ça sans bouger, à deux mètres l’un de l’autre, et je suis le premier à esquisser un mouvement. Je me retourne lentement, je franchis la porte du garage et je l’entends qui m’emboîte le pas. J’entre dans la cuisine et j’ouvre le frigo, qui n’est pas si vide que ça. Elle referme derrière elle et ouvre le placard sous l’évier pour jeter son mégot à la poubelle, et ça m’échappe, ça sort tout seul, je dis : « Les garçons, ça va ? »

Je laisse passer cinq ou dix secondes avant de reformuler ma question, parce que le sujet m’intéresse, tout de même.

« Les garçons, ça a été aujourd’hui ?

– Les garçons… lâche-t-elle avec un air de dépit, ou plutôt d’étonnement

– À l’école, à la crèche, ça a été ?

– L’école… fait-elle avec le même air.

– Putain, Julie, c’est bon… »

Elle me lance un sourire que je n’arrive pas à interpréter.

« Tu ne veux plus me parler, c’est ça ?

– C’est toi qui ne veux pas me parler. Tu dis rien depuis que t’es rentré.

– Je viens d’arriver, oh.

– Mais tu dis rien…

– Toi non plus, tu dis rien.

– J’ai rien de spécial à dire.

– Moi non plus. Et puis je te parle, là. Regarde, je te demande comment vont les garçons.

– Mais c’est quoi cette histoire de garçons, Bob ?

– Oh, c’est bon, laisse tomber. »

Et encore ce sourire indéchiffrable.

« Qu’est-ce qui t’arrive, Bob ? » (page 27)

Et le roman de Bailly prend un tour un peu plus fou encore – rien n’allait, rien ne va plus, mais plus-du-tout, comme dans un casino dérangé. Les trois garçons que Bobby « a » avec Sabrina, ce fondement-là de leur foyer, ne sont pas là.

Pas là du tout.

Ils n’ont jamais eu d’enfants, tente-elle de lui expliquer. Se serait-il, effectivement, « trompé de film » ? (La référente est permanente et discrète aux films, aux séries ; car c’est ainsi que Bailly dit avoir voulu construire son intrigue, comme une série à rebondissements, mais aussi par fidélité aux référents culturels qui sont ceux de ses personnages : un des moments d’ébranlement est celui où il fouille le meuble télé sans rien trouver de ses DVD mais « Des films que je n’ai pas vus et dont je n’ai même jamais entendu parler. »)

C’est alors un argument de comédie, de comédie certes fort assombrie comme l’était le vaudeville initial, mais tout de même – de cette « disparition du réel » ordinaire naît un trouble existentiel, mais aussi des situations impropres – et férocement drôles. En effet ce point de bascule ne repose pas, on l’a compris, que sur la disparition des enfants mais sur leur inexistence – sauf que non, c’est encore un peu plus « extra-ordinaire » que cela : les enfants, Gaby, Hugo, et Jimmy, existent, mais pas là, pas chez Bobby et Sabrina. Les mêmes Gaby, Hugo, et Jimmy sont les enfants de leurs amis Max et Alexa.

« – Gaby, Hugo, Jimmy… Nos enfants…

– C’est pas nos enfants.

– Mais Julie…

– C’est pas les nôtres. C’est les enfants de Max… Max et Alex… »

Ces enfants existent, mais ils ne les ont pas – d’autres les ont. Et le verbe avoir, qui structure si fondamentalement, si « naturellement », notre rapport de possession, est caduc.

Et cette nouvelle rupture est aussi, génératrice d’actions et situations folles : car si d’autres les ont, il faut (comme dans les films), les leur reprendre — ce à quoi Bobby va s’essayer, dès leur sortie de l’école. Et les catastrophes s’enchaînent, au rythme frénétique et parfaitement logique des meilleures comédies existentielles : il s’agit pour Bobby de ramener les choses à « la » normale – dont nous lecteurs, nous demandons bien quelle est la nature, puisque les hypothèses se sont déjà annulées. Et que nous voyons, avec Bobby, la « réalité » se défaire, comme une tapisserie s’effondrant mollement au sol, couche par couche, lai par lai.

Notre narrateur (à la première personne, au présent), Bobby, a de plus, un problème de perception du réel qui ne va cesser de s’accroître, au fil du roman – puisqu’une plaie contractée lors de travaux, qu’il soigne mal et qui vire en panaris, lui génère une addiction aux anti-douleurs, tramadol, ou ixprim, qu’il gobe à longueur de jour. Encore une fois, comme chez Julia Deck dont la narratrice assez fêlée guide et fait notre perception de la réalité interne du livre, comme chez Emmanuel Carrère (La moustache) ou surtout chez Philip. K. Dick (à qui Carrère a consacré une excellente biographie), la perception de la réalité qui est faite par un narrateur dont on perçoit qu’il/elle n’est pas net, plutôt que de juste contredire ce qui nous est narré, applique une nuance de doute supplémentaire. Et le vertige, la mise en cause du réel ordinaire, est accentuée encore par cette distorsion psychotropique.

Et ça ne va, toujours, pas fort :

« Ça doit se voir, non ? Je me demande si ça se voit. C’est comme avec l’alcool, parfois on ne se rend pas compte que le type en face de nous est bourré. Parfois ça ne se voit pas. Parfois on réussit à masquer son sale état, à sauver les apparences.

Je me demande si j’ai l’air aussi énervé que je le suis. Et si j’ai l’air aussi bourré que je le suis. Parce que là c’est carrément les deux à la fois. Je me ressers un verre de vin, toujours personne pour me raisonner.

En même temps, il n’y a pas de raison qu’ils s’en rendent compte. Je ne leur fournis aucun indice. Au contraire, ils doivent penser que je suis bien, égal à moi-même, c’est-à-dire calme, un peu effacé. Alors que c’est un de ces bordels à l’intérieur, je vous assure.

Après un peu de fromage – camembert et comté –, j’avale mon cinquième Ixprim de la journée. Puis on passe au dessert, un nougat glacé avec son coulis de framboise de la marque Auchan mais qui vient du magasin Atac. Il n’y a pas d’hypermarché Auchan dans le Jura. Il n’y a pas non plus de Carrefour. Il y a quelques Carrefour City et Carrefour Market, mais pas de grand magasin Carrefour. Les grandes enseignes dans le coin c’est Géant, Super U et Leclerc. Après, on trouve surtout des magasins hard-discount : Colruyt, Leader Price, Lidl, Aldi.

« Tu ne vas pas nous faire la liste de tous les supermarchés du Jura… me fait Max en raclant les dernières miettes de nougat au fond de son assiette. » (page 121)

Ce livre est une drôle de glissade dont on ne dira pas la fin, sauf que d’autres twists, c’est garanti, il y en aura, et jusqu’au bout.

Et ce que ce livre pointe, superbement, par un effet d’hyper-réalisme (qu’on nommera aussi, au sens propre, « connaissance du terrain », de cette France rurale-là, de ces délaissés-là, de ces paysages extérieur et mentaux, de la répartition territoriale des supermarchés aux façons de se retrouver et de faire la fête), c’est la fragilité de toute évidence, de tout système supposément stable.

L’ordinaire n’est jamais lisse, le quotidien jamais une simple surface.

La famille, aussi belle et aimante puisse-t-elle être, est, et demeure une fiction – c’est à dire une construction, aussi parfaitement réfutable que source de mille possibles.


Pierric Bailly, Les enfants des autres, P.O.L , janvier 2020

(Un livre paru en janvier 2020, qui n’aura donc bénéficié que de deux mois de « vie publique » avant confinement, mais qui en mérite bien plus – d’où cette note de lecture dans cette rubrique dédiée : Les livres fantômes – chroniques du printemps incertain, 2020 )

 

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