D’un futur mis au passé faire un possible au présent | Antoinette Rychner, Après le monde (Qui-vive, Buchet-Chastel (2020))

« Chant pour se souvenir

C’était l’année 2023. Sur les huit milliards d’habitants que comptait la terre, environ un milliard et demi de personnes vivaient dans des pays appelés « pays développés à économie de marché ». Nous en faisions partie. »

 

Lire un Après pour que résonnent nos Pendants

À ce moment de début mai 20 où, paraît-il, on déconfine et où pour lecture on nous propose des plans & protocoles de déconfinement (les mots où les note et ils pourraient dater l’article ; ou plutôt, la date de l’article nous fera mémoire de l’apparition de ces mots-là dans nos bouches) ;

et alors que de se plonger dans cette fiction d’après une catastrophe à venir eût pu paraître redondant il y a six ou huit semaines (et j’écris bien « paraître » car déjà alors le spectre de cette puissance romanesque-là me revenait vivement, hantant les angles morts des moments de compulsion hagarde des dernières nouvelles du fléau, les hantant d’une présence autre) ; de lire Après le monde maintenant constituera une expérience forte, littérairement, intellectuellement, émotionnellement.

Cette roman post-apocalyptique, préfacé par Pablo Servigne, raconte l’après de la catastrophe, par la voix de femmes, dont certaines ont fait de ce récit même, de leur chant épique qui narre les événements « au féminin pluriel. », une possibilité d’existence.

Il y a, comme le disait très bien cet article paru dans en attendant Nadeau, un lien possible à établir avec le récent deuxième roman de Valérie Cibot dont j’ai aussi parlé ici, dans la façon dont ces fictions différemment écrites et organisées prennent valeur non seulement prédictive mais également analytique et pédagogique – quelque chose est à apprendre de ce qu’elles disent de nos postures et usages du monde ; et d’en quoi ces postures et usages peuvent à la fois participer voire précipiter sa fin (du monde) ; d’en quoi en retour elles peuvent si ce n’est le sauver, mais au moins produire du et des possibles.

Et de sortir (semble-t-il) d’un temps comateux et épouvanté, comme celui que nous vivons ces mois-ci, nous a certainement remués et fait traverser des états si étranges, si bizarres et nouveaux, que ces fictions, toutes deux aussi analytiques que poétiques, sont d’une aide précieuse – on touche du doigt en les lisant et relisant, cette puissance propre de la fiction à dire et imaginer d’un même geste, quand la réalité nous laisse pantois et perdus.

 

Les fins des temps

Après le Monde, d’Antoinette Rychner, paru dans la belle collection Qui-vive de chez Buchet Chastel, s’articule d’abord sur un usage du temps – des temps du récit, donc.

Il entrelace les paroles et les chants, paroles de survivantes d’une catastrophe survenue dans les années 2020 (dans notre proche avenir donc), et chants intitulés Une épopée — qui sont, comprend-on peu à peu, une partie des chants que créent Christelle et Barbara, deux des survivantes qu’on pourrait dire principales :

« Animée, sincère, elle dirigeait en cet instant son plein rayonnement vers Christelle et Barbara. Quand ces dernières évoquèrent le nombre de feuillets composés à ce jour – ou plutôt chants ; oui, maintenant il fallait parler de « chants », s’empressa de préciser Christelle –, Faye s’exclama qu’elles devaient absolument continuer, raconter la suite, les temps présents. » (p.95)

 

On met un italique à « principales », car si Christelle et Barbara, en tant qu’autrices de ces chants, et protagonistes d’une part des récits, dont, fil aussi rouge que ténu, la propre épopée de leur épopée, l’histoire de la création de ces textes, de leur transmission, de leur patrimonialisation, occupent une place centrale dans le récit, elles ne sont pas les deux voix autour desquelles tout s’organise, puisque le principe est choral, et chacune des femmes ne parle qu’une fois. Façon de prendre au pied de la lettre le parti-pris choral et féministe qui construit ce récit de l’Après :

« Barbara :

Nous nous relaterons donc au féminin pluriel. Circonstances comprises où nous n’avons été qu’une seule, ou en compagnie masculine. » p.23

 

Elles se et nous raconterons au féminin pluriel, est-il écrit au futur. Mais, venons-en aux temps du récit plus haut évoqués : c’est au passé que nous est raconté ce futur.

 

« Chant pour se souvenir

C’était l’année 2023. Sur les huit milliards d’habitants que comptait la terre, environ un milliard et demi de personnes vivaient dans des pays appelés « pays développés à économie de marché ». Nous en faisions partie.
Nous consommions, en moyenne, plus de 250 litres d’eau potable par jour et par personne – par année, plus de 3 000 litres de pétrole. Nos ménages s’élevaient à 2,5 personnes. Ils participaient à la production de centaines de millions de tonnes de déchets par an, garantissaient la consommation destructrice de masse et contribuaient à dévaster le monde ; nous le reconnaissions. »

 

L’effet est immédiat et double, prédictif et littéraire – le passé, temps du récit, rend « admissible », du moins, possible à appréhender, cette terrifiante perspective d’effondrement ; quand la fable, se donnant pour vraie, puisque passée, donne un tour autrement réel aux spéculations de la catastrophe. La qualité de langue (constante tout au long du livre : on pourra s’abreuver au site de l’autrice (https://www.toinette.ch/), également poète et dramaturge, pour constater cette qualité) fluidifie ce récit quand la précision des informations et analyses permet un déroulé implacable de la catastrophe à venir. (Là encore, le site d’Antoinette Rychner offre un corpus bibliographique, mêlant fiction et non-fiction, aussi abondant qu’éloquent).

 

L’effet produit par ces chapitres prédictifs ainsi narrés est fort et frappant, donnant corps à ce dont les scientifiques nous alertent mais qui se noie dans la mélasse informationnelle ordinaire. Mais cet effet est aussi poétique et troublant ; en effet ce nous au passé m’en a ramené un autre à la mémoire, celui qui organisait le trop méconnu Bandes alternées, troisième roman de Philippe Vasset (Fayard, 2006) et qui y amenait du trouble — un sentiment, donc, imprimant en mémoire ce qui aurait pu n’être qu’un texte spéculatif.

 

De plus, ce passé, on le comprend au long du livre, est bien le passé de celles qui narrent – et ce passé dure : c’est bien qu’il y a eu (pour elle), aura (pour nous) un présent. Par sa structure même, en profondeur et dans son développement, le roman d’Antoinette Rychner ouvre des possibles, de réflexion, d’action.
Et parmi celles-ci, comme une mise en abyme, la production artistique d’un récit, d’une mémoire. Le chant prend fonctions multiples et toutes essentielles : il s’agit, au fil du récit, de « chants pour se souvenir », puis de chants « pour redémarrer », enfin de chants « pour tenir ».

 

Les Echappées, pourvoyeuses d’Après

Ces femmes échappées d’une assignation à disparaître m’en ont rappelé d’autres. Un autre très beau livre de 2019 me revient et qui fait signe à celui-ci : les Echappées, de Lucie Taïeb (L’Ogre, 2019), où la voix poétique constitue un fait en soi, qui en soi produit une existence, et de fait, une résistance – un possible inattendu, déroutant, et paradoxalement efficace – comme les mauvaises herbes surgissant du goudron urbain me semblent plus efficaces à affirmer que quelque chose doit ne plus être pareil après ce que nous vivons en ce printemps 20, plus performantes qu’un discours performatif (celui qui affirme, doigts croisés, que « Rien ne sera plus pareil »).

Après le monde, est donc, tout romanesque soit-il, sinon un essai (car la fiction y règne), du moins une très belle tentative de produire de l’Après – dans la fiction, dans le poème.


Antoinette Rychner, Après le monde (Buchet-Chastel (2020)) // (mais aussi : Lucie Taïeb, Les échappées, L’ogre, 2019 / Bandes alternées, Philippe Vasset (Fayard, 2006))

 

 

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