« des mécaniques à l’œuvre, plus ou moins animées par des battements de cœurs d’hommes ou d’animaux en fuite » | Frédérique Cosnier, Pacemaker (éditions du Rouergue, mars 2020)

« La poésie n’est pas un genre mais un état, que l’on ne possède pas, même si on le travaille au corps. Si elle peut être mise en musique, ce n’est pas seulement parce qu’elle est musicale. C’est d’abord et avant tout parce que c’est un mouvement, auquel il faut rendre son dû. Protéiforme, irrésolu. »

la citais-je en 2013, dans cette présentation pour Gare maritime, et c’est ce qui se confirme en de multiples points au cours (j’allais «écrire « aux cours » car le mouvement fait du multiple, par nature), de ce roman, deuxième signé Frédérique Cosnier, paru en mars 20 au Rouergue (après un premier, Suzanne et l’influence (La clé à mollette, 2017, prix Marcel Aymé)).

Ce qui caractérise ce livre et sa phrase, c’est le mouvement. Tout est mouvant (et heureusement, tenu – fluide, mais : tenu). Cette histoire d’animaux morts et vifs, de rapport père-fille aimant, contradictoire et taiseux, et surtout de gazelles – du nom de la troupe de danse orientale dont Louise fait partie, est racontée en dansant. C’est-à-dire, sans trop de lyrisme déplacé, plutôt par déplacements lyriques (mais pas trop).

Dire un livre est une vaste question, il y a d’infinis façons de (et c’est tant mieux). Ici, on peut dire au moins deux livres différents, faisant le pitch — ou ne le faisant pas.

Faisant le pitch, ou ne le faisant pas

Faire le pitch, tentons par le résumé : c’est une histoire familiale et sociale, où l’endroit de paix (et de vie) dans l’existence de Louise, partagée avec un vieux, très vieux (son âge n’est pas donné), père, et le chat Gary, fauve domestique, c’est la danse. Danse orientale qu’elle pratique avec sa troupe des Gazelles, dont on perçoit l’ambition extrêmement mesurée (à l’échelle du canton disons, ou peut-être, du département). Il y a d’ailleurs un happening en préparation, pour un public lui aussi très mesuré ; quand arrivent deux événements sans rapports : une prise d’otages dans une école voisine, et une chute idiote et douloureuse, pour Louise, qui peut-être, pense-t-on, compromettra la tenue de ce spectacle. L’argument serait de réalisme social, et vaudrait déjà, car l’aventure miniature de ces artistes amateurs dit quelque chose du sens, qu’il y a, à fabriquer de l’art, même en contexte artisanal, voire pauvre – et non « modeste » comme ils disent à la télé. Il y a une insurrection miniature, une fête, un drame – et ces aventures en miniature sont immenses.

Mais pourquoi le sont-elles ?

Par faits de langue, et d’invention.

Sans faire le pitch, donc, complétons :

« Il y a du monde, presque tous les enfants de Grisors en âge d’être scolarisés, oui, c’est normal, c’est une école, donc il y a aussi des maîtresses, des maîtres aussi sans doute, et des dessins sur les murs, c’est une école, c’est terrible, chacun ici se dit cela, mais il ne faut pas divulguer d’informations à la légère. Nathalie il faut être prudents, si vous m’entendez, vous m’entendez ?

Et en effet on voyait, dans l’autre partie de l’écran, tantôt la principale tantôt dans la petite fenêtre du coin supérieur, le visage de Nathalie, au brushing impeccable, souple, aux beaux reflets très naturels, avait-elle pensé à cela quand la coiffeuse avait réalisé son brushing quelques minutes plus tôt dans la loge, quand la maquilleuse avait étalé les ombres nude en à-plat avec un pinceau de poils très doux, avait-elle pensé qu’elle devrait affronter cette terrible situation, en direct, devant des milliers, peut-être bientôt plusieurs millions de téléspectateurs, un maquillage léger et parfait pour Nathalie, mais déjà un peu figé le fond de teint aux commissures des lèvres, quand elle prend la parole pour nous dire à son tour, oui en effet, on ne sait pas grand chose à cette heure et il faut rester très prudent,s très vigilants mais il est vrai que chacun redoute, c’est vrai, on peut le dire Eric, il est vrai, chacun redoute. Et on la voyait redouter, en direct, redouter avec nous, avec papa et moi qui redoutions énormément tout à coup, depuis combien de temps étions-nous déjà en train de redouter tous les deux, le cœur de plus en plus serré, le cœur de plus en plus haut dans la poitrine, un haut-le-cœur on appelle ça, oui c’est cela, depuis combien de temps redoutons-nous, ensemble, le cœur haut ? » (p.25)

Merveille que ce passage de retranscription du discours de l’info continue, de cette manière de fabriquer quelque chose à partir de rien, de captiver en soi, d’informer (d’émouvoir) continûment, et de la fabrication de langage insensée, éperdue, qui se doit de fabriquer du choc en continu — pour le dire il fallait une poète, il fallait cerner la vrille absurde du verbe redouter, pour en venir à expliquer le « haut-le-coeur » infligé par ces procédés de capture émotionnelle. Cette scène est suivie d’une confrontation entre Louise et son père, quand s’exprime (une fois de plus, une fois de trop) le racisme du dernier.

Il fallait ainsi saisir cette production sensorielle pour poser cette impossibilité politique – comment penser ensemble, même opposés, comment construire un discours quand le haut-le-coeur est une permanence ?

Saisir et construire en poète

Il fallait saisir en poète, mais aussi construire en poète. Car du cœur qui se serre ici, il sera constamment (du moins, très régulièrement) question dans le livre, dès son titre et jusqu’à son terme. Le père, vieux, si vieux, est doté d’un pacemaker, qui régule le rythme de son cœur, artificiellement – et on comprend bien que ça ne peut pas fonctionner, un rythme ainsi greffé, ça peut bien marcher mais ça ne pourra pas danser.

Saisir en poète, donc, en permanence, dans le flux des paroles et des gestes (et non en commentaire, le poète ne regarde pas le monde vivre, ici, c’est le monde qui vivant, est malgré tout poétique) :

« Alors que je malaxais le corps de Gary, les nuages s’étaient mis à faire masses et couleurs au-dessus de la terre, et j’ai expliqué à papa que selon moi, tous ces gros paquets de coton, liés par toutes les masses d’air sans limites, ne faisaient qu’un, comme nous ne faisons qu’un avec l’humanité, en tout lieu, à toute époque. Il a répondu que je disais des choses somme toute assez niaises et qu’il fallait peut-être que je sorte le dimanche, puis il a murmuré les nuages… les merveilleux nuages… le regard dans le vague, tout en poussant un léger soupir. Tout semblait revenu au calme et j’en profitais pour tenter de retrouver une respiration plus ample. » (p.37)

Le livre est un régal, de lecture et de relecture, donc, tant les motifs, qui sont semés en discrétion, discrètement construisent, quelque chose de l’ordre de la vision (mais d’une vision d’ensemble, de l’ensemble du monde, par l’ensemble des sens, du monde vu en dansant).

On ne revient pas au pitch, donc, même si ce qui se trame d’immense et minuscule, plusieurs fois dramatique, est bouleversant, et on laisse la parole à la langue à nouveau donc, pour dire, redire, comme c’est beau. D’évidence :

« La ville, à l’extérieur et tout autour de nos corps de passage, est un espace dédié aux mouvements imprévus. Chaque jour, à chaque heure, elle dessine un territoire aux contours fluctuants, fait de courbes et de dangers inédits, où se croisent et s’effleurent des silhouettes, des allures, des mécaniques à l’œuvre, plus ou moins animées par des battements de cœurs d’hommes ou d’animaux en fuite. La ville, à l’extérieur et tout autour de nos corps de passage, exhale des nappes de vapeur, parfois imperceptibles mais immanquablement présentes, elle guide nos pas au son des airs et des murmures secrets qui se mélangent, des inquiets se rendant au travail pour y mourir sûrement, des enfants cherchant la route de leurs pères et mères qui marchent plusieurs mètres devant, dans l’espoir à peine déguisé de les semer, des jeunes amoureux attendant un appel, une rencontre au square ou derrière la porte cochère, sur le banc derrière l’église. Tous, amis, vagabonds, esthètes, membres d’une généalogie diffractée et fourmillante, se repèrent, non grâce aux panneaux de signalisation, mais grâce au rythme dansé, toujours surgissant, renouvelé, que font sur les murs de pierre les ombres des arbres reclus dans les petits cercles de terre aménagés dans le bitume, tous les dix ou quinze mètres le long du boulevard. Arbres émus de leur propre isolement, d’autant plus rebelles et élancés hors de leur sphère de cantonnement. On dirait qu’ils chantent. »

Frédérique Cosnier, Pacemaker (éditions du Rouergue, mars 2020, 128 pages, ISBN 978-2-8126-1978-6)

 

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