Aroa MORENO DURAN, De l’autre côté, la vie volée, traduit de l’espagnol par Isabelle Cugnon (J-C. Lattès, 2019)

(Où il apparaît que le fait qu’un livre m’ait plu me plaise plus encore, en ce qu’il me confirme que ce qui n’a pas plu à autrui peut me plaire, sans que ce désaccord de goût ne nuise à l’entendement ; qu’au contraire même, de l’arpentage délicat de ce malentendu puisse naître un plaisir redoublé.)

 

L’ami Julien Delorme parlait récemment sur un réseau de l’ambigüité du rapport qu’il entretenait (en tant que responsable des éditions de La Peuplade, mais aussi en tant que lecteur « informé ») avec Babelio, ce site fourre-tout où sont déposés des monceaux d’avis de lecture, sorte de vrac extrêmement intéressant du fait de son indistinction même – ce nivellement horizontal qui est celui du web originel, un web d’avant les «filtres sociaux » que sont fb et twitter. Je ne dédaigne moi-même pas y faire un tour, en conscience – et tente d’enseigner aux étudiants qu’il faut le considérer comme une source de « seconde main », à ne pas consulter «en premier », mais seulement secondairement (après avoir creusé les traces de web de l’auteur, de son éditeur, de sources critiques fiables), en tant qu’élément contextuel d’une recherche sur un livre ou un auteur. Une seconde main qui s’avère paradoxalement précieuse dès lors qu’on s’intéresse à l’autre, au véritablement autre, celle ou celui qui ne lit pas les mêmes choses que vous — ou qui, lisant le même livre, le lit tout à fait autrement.

Pour préparer les questions d’un entretien distant avec Aroa MORENO DURAN pour le festival des littératures européennes de Cognac, enquêtant sur cette autrice espagnole dont je ne savais rien ou presque, ou du moins RIEN que le livre (en format numérique), ce qui je vous l’accorde n’est pas rien, mais n’offre pas l’arrière-plan qui peut aider à poser un contexte, j’ai trouvé d’abord sur le dit site des résumés reproduisant peu ou prou l’argumentaire de l’éditeur, dont je disposais déjà (et que m’offraient également les quelques sites francophones de festival ayant prévu de recevoir l’autrice) : un cv minimal (journaliste, premier roman, autrice de deux biographies) et le pitch du livre.

[on s’imagine un instant opérant tel certains « correspondants » de la PQR (ou comme certaines têtes de gondole du petit écran), renversant les phrases de l’argu en mode interrogatif : « Bonjour Aroa MORENO DURAN. Et donc, vous êtes journaliste ? Autrice de deux biographies ? Et Vies volées est votre premier roman ? Et dans le livre (pitch)…?? », on en rit un instant, et on procède autrement ; concentré sur le livre et rien que). Partant du livre lu, donc.]

Mais le livre lu n’est pas le même pour tous, voire n’est le même pour personne ; Babelio nous le prouve à chaque fois. Et puis, ces avis de lecteurs autres vous donnent parfois l’impulsion où l’on ne l’imaginait pas surgir. Je cite, de mémoire, cette courte critique déçue d’un livre trop bref, quand il recelait tous les possibles d’une saga familiale vaste et ample. Les goûts sont incontestables, indiscutables en soi (disait « en gros » Roland Barthes), et je ne le discuterai pas (sans doute goûté-je plus le bref, l’allusif, que les vastes sagas familiales, mais je ne les récuse ni ne m’interdis de les aimer), d’autant que le constat de départ m’intéresse – m’intéresse au point de construire non ma lecture, mais un axe de ma relecture – et renforce mon appréciation. Cette qualité (au sens littéral, « ensemble des modalités sous lesquelles quelque chose se présente ») en est aussi une au deuxième sens, mélioratif : « Aspect positif de quelque chose » ).

Car oui, le livre de Moreno Duran est bref : 200 courtes pages pour narrer une demi-vie (de la petite enfance à l’âge adulte), de 1956 à 1992, dans l’Allemagne d’après-guerre, puis scindée en « d’Est »et « d’Ouest », puis réunifiée dans une hâtive joie. Demi-vie marquée par un premier exil, celui des parents venus d’Espagne d’où ils ont fui le Franquisme, puis par un second, celui de Katia, la narratrice, qui toute jeune adulte, passe d’Est en Ouest par amour. Double migration qu’on imagine symétrique, et qui l’est par certains aspects (celui de l’enfouissement de la mémoire, d’un volontariste oubli, volontariste et parfois simplement nécessaire, vital) ; mais plus trouble encore car le mouvement qui se joue, d’un totalitarisme vers un autre, pour ses parents, puis de ce régime liberticide vers l’Ouest libéral, pour Katia, n’est pas le même, ni dans ses conditions ni dans ses modalités. Vertige de l’identité fuyante, quête empêchée et tue des origines, puissance expatriatrice de l’amour ; il y a de quoi nouer, rebondir et révéler ; il y a de quoi dénouer et raconter ; il y a, là aussi, de quoi contextualiser. Pourtant, avec un tel « sujet » en or, la journaliste Moreno Duran opte pour la brièveté.

Les chapitres de la première partie jouent l’anamnèse ; un fragment de vie (volée, donc) à Katia, de ses yeux d’enfant (1956, 1958, 61), puis d’adolescente (63, 68), puis de jeune adulte naïve (69,70) puis de femme dessillée par son mariage à l’Ouest (72 et après). Un fragment dit une époque de la vie entière, et le dit avec force précision et poétique – il y a des discrètes et petites formes d’inventaire, manière de rendre une époque dans les détails d’un instantané. Très rarement cet effort documentaire déborde, et quand il le fait (pour une description pittoresque des spécialités culinaires de l’Allemagne du Sud) c’est de courte durée — le bref a cette qualité-là, d’économie.

Évidemment la tentative aura lieu de retour aux origines, retour sur les traces des aïeux ; mais là aussi l’autrice sait surprendre et dévier l’itinéraire, attentive au silence coupable dans lequel se trouve plongée l’exilée Katia, partie sans laisser d’adresse. Et si un twist, une révélation d’un secret de famille a lieu, en toute fin de parcours, c’est de là et d’où on ne l’attendra plus.

En bref, ce roman est une belle surprise, par ses qualités documentaires (non excessives, non étouffantes), par l’intérêt de ce focus sur ces exilés-là (d’Espagne vers Berlin-Est, que je n’aurais, sottement, pas imaginés), par ce que produit narrativement la maîtrise de cet art très particulier du bref, et puis il est une belle surprise personnelle, en ce qu’il me confirme que ce qui n’a pas plu à autrui peut me plaire, sans que ce désaccord de goût ne nuise à l’entendement ; qu’au contraire même, de l’arpentage délicat de ce malentendu puisse naître un plaisir redoublé.

Elle a répondu à mes questions et je m’en réjouis :

 

Aroa MORENO DURAN,De l’autre côté, la vie volée, traduit de l’espagnol par Isabelle Cugnon, JC Lattès, 2019 .

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