La médiation littéraire, c’est quoi ? (Work in progress)


(Parce que ma fonction est toujours transitive,  et mon autorité toujours adressée.)

Ilona Riou-Artus, croisée au master Limès de Poitiers, puis dans le cadre du festival des littératures européennes de Cognac où elle fait son stage de fin d’études, m’envoie des questions quant à la médiation littéraire et à la modération de débats, ce que je qualifie comme étant mon métier… et comme après une journée  d’études, et un portrait dans le magazine de Mobilis, c’est la troisième fois que je tente de répondre à cette interrogation, qui me travaille moi-même, voici mes réponses, amplement développées, à ses questions.

(comme il y a de la matière, et des questions nous parlerons d’un work in progress – to be continued, donc…

Comment définissez-vous le métier de modérateur, la médiation culturelle ? 

Je reprendrai ici certains points évoqués ça et là pour Mobilis, à qui je remercie de m’avoir donné la parole à ces sujets, dans le magazine (https://www.mobilis-paysdelaloire.fr/magazine/metier/guenael-boutouillet-mediateur-litteraire) et lors d’ une journée  d’études (très intéressante, bien au-delà de mon propre cas), il y a deux questions dans l’une, et qui me semblent bien distinctes. Le métier de modérateur s’inscrit dans le vaste champ de la médiation culturelle, et plus spécifiquement littéraire.

La médiation culturelle a été bien et largement définie par d’autres, et avant moi – je me contenterai de l’inscrire, pour ce qui me concerne, dans l’histoire de l’éducation populaire, un terme soigneusement et discrètement discrédité (on pourrait dire « ringardisé ») au cours des années 2000, et qui semble regagner en actualité, tant le besoin dans les faits s’en fait, cruellement et chaque jour un peu plus, sentir – il en est ainsi de certains termes, dont l’évacuation du champ par un apparent effet d’« air du temps », vise à tenter d’en gommer la nécessité en actes, quand celle-ci ne cadre pas avec certaines doxa dudit temps.

Educ ‘pop’, donc : Il m’importe d’aider à l’appropriation d’œuvres, et d’œuvres plus spécifiquement littéraires (car là se situent mon goût, et mon champ de compétences) ; car la littérature m’importe en elle-même, et qu’en ce sens, la partager est d’abord pour moi un désir vif. Car aussi il m’apparaît qu’elle peut aider autrui à se développer, à s’ouvrir, à accroître ses moyens d’appréhension du monde, et de soi dans le monde. Car la littérature, qu’elle soit de fiction ou de non-fiction (j’y reviendrai), opère à une reconsidération du langage, et à une reconsidération par le langage des êtres, de leurs sens, de leur Histoire, de leur façon d’être au monde. Le langage, ses possibles et les problèmes qu’il pose, offre d’infinies possibilités de jeu – au sens ludique ; au sens mécanique, également, de « jeu » entre deux pièces, et ce double sens du mot « jeu », outre qu’il illustre par ce qu’il ouvre d’espace et de frottement entre les idées cette opinion mienne d’un langage infiniment riche de problématiques, dit encore cette alliance fertile entre différents (sinon contraires) : celle de la profondeur et du jeu ; du sens et du sourire ; de la grandeur (de l’œuvre) et de la facilitation à y accéder. Médiation culturelle, puis plus précisément littéraire, toujours double, donc : toujours liées à l’œuvre, toujours orientée vers l’être, vers l’autre.

Médiation littéraire, donc. Pour ma part. Oui, mais encore — ou plutôt, ou pareillement : Oui, mais plus précisément ? Pour parler de mon propre cas, je reprendrai certains propos déjà tenus ailleurs :

Je travaille dans la lecture et écriture depuis plus de 20 ans. J’ai été salarié une dizaine d’années et indépendant une dizaine d’années ; durant lesquelles j’ai animé des ateliers d’écriture ; écrit de la critique littéraire, sur le web et en revue, parfois (rarement) rémunérée ; fait du community management en littérature ; organisé des événements et en organise encore ; depuis quelques années je présente des livres dans les bibliothèques au moment de la rentrée littéraire, les parlant et les lisant, exercice de critique littéraire live et adressée, qui m’est propre et cher.

J’ai commencé par céder à l’inventaire (non exhaustif), parce que ce terme, de « médiateur », me va, pour des raisons d’abord personnelles et usuelles ; car avec lui, c’est la première fois en tant d’années que je parviens à dire en deux mots (« médiateur », « littéraire ») ce que je fais (de là, ce que je suis, socialement).

J’ai, en effet, passé un certain nombre d’années de ma vie professionnelle à me présenter de façon énumérative, positivement comme je viens de le faire ou, plus souvent, bien plus souvent, par la négative, me disant par ce que je ne suis pas :

« moi, moi ?
Je ne suis pas écrivain mais (j’écris) ;

Je ne suis pas écrivain mais (j’anime des ateliers d’écriture) ;
Je ne suis pas journaliste mais (je fais de la critique littéraire) ;
Je ne suis pas journaliste mais (j’anime des débats littéraires) ;
Je ne suis enseignant mais (j’enseigne),

Je ne suis pas conférencier ni universitaire mais (je parle en public – et on m’écoute).»

Ce terme de médiateur me va donc pour cette première raison-là, que je peux dire ce que je suis (ce que je fais), d’une façon à peu près claire : Je suis médiateur littéraire, et pense l’être pleinement, tout ce que je produis comme actions et signes s’inscrivant dans une mise en lumière de textes contemporains, de leur richesse, et d’en faciliter la connaissance et l’accès.

Il me va aussi par sa définition même : « médiation » parce que lien, parce que « entre ». Dans toutes les « choses » littéraires que je peux entreprendre, qu’ils agisse d’ouvrir ma valise de livres et d’en parler, dans les ateliers, dans l’animation de débats, il y a toujours, depuis ma position d’énonciation, un mouvement, une adresse. Ma fonction est transitive, mon autorité toujours adressée.
Un exemple : pour les entretiens avec des auteurs, parmi toutes les choses auxquelles il ne faut pas oublier de penser AVANT, juste avant, c’est comment seront disposées les chaises – sur la « scène », et dans la salle. Et donc comment je me disposerai moi, par rapport aux gens à qui je vais poser des questions et par rapport au public.Matérialisation, spatialisation, du « ENTRE », terme qui apparaît alors comme très concret, via cette question de place. « Entre », c’est la place du médiateur, qui oriente et distribue. Il y a une question de place, de positionnement, d’énonciation et d’adresse. Ce qu’on transmet ou aide à transmettre, soit dans l’action soit l’organisation d’actions qui viennent ensuite, c ‘est pour ce qui me concerne, la lecture-écriture, et la littérature.


Quel est le rôle du modérateur selon vous ? Quelles sont les qualités du modérateur ? 

Si ce mot-là a une étymologie commune avec médiateur, et un usage bien défini (de régler la partition et d’orchestrer une discussion publique pour qu’elle soit la plus « audible » possible), je n’oublie pas de le mettre en question (comme il est de notre fonction de le faire avec la langue, en accord avec les parti-pris sus-énoncés) : le modérateur, s’il veille à la concorde et au bon équilibre ainsi qu’à une juste répartition des paroles sur scène, n’est pas un édulcorant (ou un mitigeur, pour filer la métaphore domestique) ; il ne nous incombe pas d’amollir ou de tiédir les passions en présence ; mais d’en exhausser le potentiel. Et d’harmoniser, de couper la parole aux bavards pour encourager les timides, de surjouer le candide face au savant jargonnant, de se tenir aux aguets de la parole du fébrile pour tenter d’en éclairer les zones d’ombre.

Tout est une question d’angle (ne pas oublier la sacro-sainte adresse, vous n’êtes qu’un amplificateur, un producteur – au sens de celui qui joue des patterns, des basses et des aigus), tout est une question de dosage.

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