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La sérendipité c’est avoir la vie devant soi (texte de soutien à la librairie nantaise de Charlotte Desmousseaux)

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Charlotte c’est une amie, mon amie libraire, on a galéré ensemble (passer l’hiver 2013-2014 en se serrant les coudes, il fallait), on s’enthousiasme en on se chamaille comme frères et sœurs (alors qu’on se connaît depuis pas tout à fait 5 ans), on bosse en fraternité et intelligence (et complémentarité, je pense notamment au travail avec Vent d’Ouest, en grande concertation avec elle, pour ne pas inviter des concurrences imbéciles quand tout dehors devrait nous inciter à se tenir chaud…) Charlotte a longtemps attendu avant de pouvoir monter sa librairie, c’est fait — La vie devant soi a un peu plus d’un an d’âge, et rayonne dans son quartier, dans Nantes et loin au-delà.

Elle a fait un livre de soutien (via ulule, via Bernard Martin et Joca pour la réal impec), j’y suis – avec plein d’autres amis & ou admirés, je reprends ici le texte que j’ai produit pour contribution, qui est un hommage à Charlotte (mais aux libraires qui comptent & ou comptèrent, comme Jean-Yves Bochet ou Alain Girard), et au-delà, aux libraires, aux espaces qu’ils occupent (mentaux et de circulation), un texte qui me tenait depuis longtemps.

La librairie est là : http://www.librairie-laviedevantsoi.fr/ mais aussi sur facebook (où j’ai rencontré Charlotte, comme pour beaucoup d’entre nous ; la liste non exhaustive des contrbuteurs reprise de son fil, ci-dessous, renvoie d’ailleurs à leur profil facebook à chacun).

Je cite Charlotte (sur facebook, bien entendu) :

« 50 auteurs, dessinateurs, éditeurs, libraires. acteurs du livre ont offert leur travail à La vie devant soi!
Le Livre de soutien que nous attendons depuis un an vient d’arriver il est en vente au prix de 35 € et sera offert aux clients fidèles lors de leur 30e passage en caisse.
Ce livre a été réalisé par Bernard Martin et les éditions Joca Seria – merci pour ce travail minutieux, attentionné & collectif.

avec Claude Ponti, Charlotte Des Ligneris, Marie Desmeures, Stéphane Pajot, Valérie Millet, Catherine Blondeau, Aude Le Corff, Coline Pierré, Benoit Laureau, Lark Ascending, Alain Nicolas, Daniel Morvan, Julien Delorme, Martin Page, Sylvain Coher, Arno Bertina, Sylvain Renard, Lionel Besnier, Delphine Bretesché, Alain Girard-Daudon, Sylvain Pattieu, Emmanuelle Collas Galaade, Brigitte Bouchard, Christian Garcin, Mathieu Larnaudie, Guénaël Boutouillet, Aurélien Blanchard, Claire Duvivier, Baptiste Liger, Suzanne Côté-Martin, Julia Kerninon, Attila Virot, Christophe Davy, Hélène Gaudy, Carole Zalberg, Eric Plamondon, Anthony Poiraudeau, Eric Pessan et Brigitte Martin.

(Ma contribution au livre de soutien)

Comme une princesse de Sérendip

Connaissez-vous la sérendipité ?

C’est une idée popularisée par le web, qui lui était préexistante (cherchez-en donc l’origine sur le dit web, et découvrez la jolie légende des princes de Sérendip, qui vous dira quelque chose, puis vous mènera ailleurs). La sérendipité qualifie une recherche qui ferait profit des hasards, pour aboutir à une trouvaille, obtenue sans calcul et sans, surtout, l’avoir initialement prévu. Cette notion est importante, m’est importante, c’est une des grâces que je trouve à l’usage quotidien des outils dits de « nouvelles » technologies : elle constitue une échappée, une trouée dans le programme, une possibilité autre. Possibilité d’ailleurs chaque jour plus menacée par les géants du web, google amazon facebook & friends, dont le socle économique est de vous tenir captifs.

Mais pourquoi, vous dites-vous, si vous n’avez par chance pas encore tourné la page pour y trouver proposition plus adaptée à ce que vous pensez être venu chercher dans ce recueil, pourquoi vient-il ici nous chanter sa scie techno-militante ? On devait pas causer libraire, librairie indé? (Ok, ok, opiné-je, je vous perds (manière de joindre le geste à la parole, en fait, de faire ce que je fais, d’écrire ce à propos de quoi j’écris) mais promis j’y viendrai bientôt).

(J’y viens, donc).

A chaque fois ou presque que j’ai posé le pied dans une librairie où officiait Charlotte Desmousseaux, j’ai acheté un livre – non, deux – voire, plus. Et s’il y a certes, dans ce geste, me diront les retors, une manière de scrupule, de bien-pensance, une gentille posture de belle âme, à quoi s’ajoutent l’amitié, la sympathie éprouvée pour la tenancière, dont je ne nierai pas les pouvoirs ; s’il y a une part, effective, de volonté, bien consciente, dans le geste, il y a surtout le constat, qu’à chaque fois que j’y ai acheté un livre – non, deux – voire, plus, aucun des titres en question n’était imaginé, investi en amont.

(Quand c’est chez Charlotte), je sors de cette librairie avec autre chose que ce que j’y cherchais, que ce je pensais y chercher.

Le constat ne vaut d’ailleurs pas que pour Charlotte, je pourrais en citer d’autres, comme mon cher Jean-Yves, à l’Iris Noir (XIe arrondissement, métro Ledru-Rollin) ; où ces samedis matin où je passais voir Alain (Girard) chez Vents d’Ouest, avec Elias souriant dans la poussette – poussette dont les pochettes latérales se garnissaient de livres, au retour : plus de place (plus de temps) pour passer au marché, même – beau prétexte pour se taper une frite en ville, passant.

Chez ces libraires-là, ce qui se passe et préside à mon acte d’achat(s), c’est une opération complexe, mêlée de : discussions interrompues (car le libraire fait commerce, pendant ce temps, et en bon ami que vous êtes, vous ne prenez pas la place d’autres clients potentiels), durant lesquelles vous furetez en attendant de reprendre ; de coqs à l’âne et digressions ambulatoires : la parole se déplace avec nous au gré des rayons, quand d’autres fois elle nous y guide, au gré d’incessants et partagés « tu l’as lu ça ? », « tu l’as vu ça ? », « tu l’as reçu, ça » ?

Et comme on partage, avec Charlotte, une forme de compulsion, un appétit sans cesse relancé, le jeu débouche toujours sur autre chose : le livre que je finis par saisir puis acquérir n’est quasiment jamais celui que j’envisageais, ni même un de ceux dont on a précisément parlé, mais un autre encore, celui sur lequel un index (celui de la libraire ou celui de l’acheteur, prescripteur ou interrogatif) s’est, à un moment de l’errance rebondissante, de nos paroles et de nos pas, posé.

Cet index, doigt ne désignant jamais la lune mais nombre d’astres inconnus, organe partagé du libraire indépendant, de son client curieux, trace je crois, dans l’air, les lettres du mot : SERENDIPITE.

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Nous y sommes (extrait du chantier Climax  Instin)

Climax, une fiction, encore ? ( Le Nouvel Attila, octobre 2015), paraît en même temps que Général Instin, une anthologie, chez le même magnifique éditeur (Le nouvel attila). (J’en parle en détail plus bas).

Dans les deux livres j’ai apporté des – textes ?, oui, pour l’anthologie, mais  dans Climax, fiction collective, rien n’est certain,  j’ai laissé des signes, du moins, qui font partie du texte final, pour certains d’entre eux, peut-être, qui firent partie de son processus d’élaboration assurément. En même temps que le livre paraît un blog, http://www.generalinstin.net/ , témoin du travail et réceptacle de ces étapes successives, en évidente et passionnante complémentarité à la parution du livre. Ce à quoi le web est voué à servir, à quoi il sert toujours trop peu… Je republie ici ces deux chapitres que j’ai commis, grandement coupés au montage ; des chutes en somme. L’ensemble du plan et des matières originelles sont ici.

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4A Nous y sommes

Nous voilà nous venions nous y sommes.
Rien qu’un peu d’empire, restant de son emprise.
Qui résiste, s’accroche – refonder ce qu’il en reste, ce qu’il nous en reste, avant dispersion, nous accrocher au sol d’ici. L’Empire, à peine un songe, même plus un lieu quitté – le lieu quitté, poussières, s’est envolé dans nous. Là-bas n’existe plus, même en nos songes, poussières mouillées diluées, nous sommes partis c’était il y a des années, et dès le départ Là-bas disparut et l’empire n’eut plus lieu, l’horizon pour seul lieu droit devant, mais : front bas, le sol déjà en cible, un signe.
Seules des parts étrangères de nous-mêmes, nos fictions intérieures, nos fantômes crayonnés, s’y rendent encore, Là-bas, l’originelle contrée, Rome Paris Sologne Pyrénées Casamance Arkansas, y séjournent hagardes durant notre sommeil, nous échappent, y convolent en noces de matières nobles, y vont y restent, spectres nourris logés blanchis ; et la carcasse demeurée, au réveil, bée d’un mauvais rêve : ce nous suivant, migraineux, qui demeure, s’en trouvant délesté d’un peu de ces surplus. Riche d’un peu moins de l’empire fondé, d’un peu plus de l’empire à fonder. Comme notre peau desséchée s’est couverte d’un cal anesthésiant, comme nos pores peu à peu obstrués, ultime trace perdue du contact avec les peaux les odeurs la toilette matinale, le broc vert d’eau écaillé et la vue sur la cour de l’école. Souvenirs sans emprise, tapisserie intérieure, photos cornées dans nos portefeuilles striés.

Nous voilà nous venions. L’Empire est grand. L’Empire est bien trop grand. Général assidu de ses frontières. Il nous faut buter contre. Nous marchons encore dans la campagne notre, même cadence en son principe mais moins vite, vitesse virtus et baïonnette fichées un peu en terre. Plantées (déjà charrue, déjà palissades, murets). Nous sommes nombreux mais moins mais, mais ce qui nous tient soudés c’est aussi ce qui manque, nous sommes unis par une perte, seul et tous, bizarrement tenus par nos pertes, troupe plus forte et folle enragée par ses pertes, moignon super habile. En même façon concaves et convexes, notre intérieur ne comptant plus, nos pieds nous ont tant porté, nos jambes tant plié levé posé, qu’ils ont façonné un corps mobile, nous sommes essieux tournant, sandales rechapées dans l’arrière-cuisine : après avoir été, flambant neufs au rapport, expression de la virtus ; puis en mouvement guerroyant, expression de la virtus en marche ; nous ne sommes plus rien qu’expression de la marche. Touristes organisés, encombrés et hargneux. Hectolitres de pisses aux angles des murs, qui dessinent de nouvelles cartes liquides. Ecume de notre vague – écumons le limes.
(Un mur). Buter contre – effet rebond. Marche qui perdure quand on s’arrête. Face à ce qui se définit comme limite, comme limes, c’est ainsi, c’est ici, que notre flèche se cogne clong, face à un horizon inchangé, vert dans vert – le Nord non n’ira pas plus loin, le paysage pivote à guise en trompe-l’oeil, au décor changeons d’axe, c’est ainsi, c’est ici : ici qu’on s’écrase sur ce qui sera (un mur), ici que s’éparpille notre troupe ordonnée, le long d’un pic étiré devenant ligne de front, un front bientôt ridé, fatigué de lui-même et de la lutte pour.

Nous venions. La conquête est derrière, les batailles passées, les cris les gueules le crâne les couleurs gueulées, les gueules colorées et les chairs et les corps mutilés. La furie acide et, là-dedans, notre puissance satisfaite d’aucune fin, notre insatiable soif de domination. La furie la conquête passées, une autre lutte s’entame. Dans guerre de mouvement il y avait : guerre mais guerre ne dit rien de la chose puisque guerre nous résume, guerre est notre fonction, notre essence ; dans guerre de mouvement il y avait : mouvement. Puis, stop. (Un mur, son fantôme : le précède). Validée, saluée, acculturée, notre puissance s’arrête.
Notre masse se pose. S’éparpille, bouge, mais ces mouvements (fourmis, bestioles, travailleurs journaliers) ne sont plus le mouvement.
Notre puissance démembrée : s’oppose un peu mais quoi, minaude, négocie, terres contre poules, femmes contre terre, terre brûlée parcimonieusement, on sait qu’il faut passer les hivers, avec les denrées locales. Notre puissance s’enracine, s’enfonce. S’y fait. Déclare que c’est ici chez nous, chez nous se clame encore l’empire, mais signifie chez nous – se calme, l’empire. Enclave et coin du feu. Nos poules et nos moissons. Comme la carte le dit. La carte, peaufinée en route, de ces terres désolées, dont nous saurons tirer le meilleur parti, dont nous saurons tirer la meilleure partie, c’est écrit, c’est chez nous. Protégeons notre bien. Plantons-nous dans la terre, enclavons-nous. Et construisons (un mur).

Un mur. Tracer la carte dans le sol. Ecrire le monde maintenant et à venir. Strier les nuances de vert et gris d’un trait large, décidé, ferme. Tracer. Tracer sur feuille et dessiner dans l’air, gribouiller ardemment, combat de géomètres. Tailler enfin à l’aune de l’Empire ce qui en sera l’orée. Ce serait simple, ce devrait, l’environnement rien qu’un décor, redessiner, à grands traits dans l’espace, retailler. Réifier, monter juste ce mur dont le fantôme (ce (mur)) déjà existe, attend, comme le galion dans la bouteille n’attend qu’un signal de nos doigts pour se lever et prendre dimension trois. Mais tout rebouge autour, dès lors que notre marche cesse, et les géomètres se chamaillent, des gamines – sans mouvement, plus d’armée, une piétaille plus ou moins (plus ou moins éduquée, plus ou moins technicienne, plus ou moins sanguinaire).
(Un mur) pourtant existe, son tracé flotte en l’air et parcourt les pelouses, tout est forcément là, ce fantôme de muraille, ce là-où-on-s’arrête, existe.
De ce (mur) faire un mur, qui, ainsi fait par nous, constituera : le mur.

Faire un mur : faire sortir, dresser – mais : pour monter il faut descendre. Pour ériger il faut creuser. Lever-poser-levier-marcher, mais avant tout, creuser. Creuser la terre, cette bonne terre arable ou patûrante. Cette qualité de terre, la constater de ses mains, s’y projeter sans savoir. L’envisager. S’enraciner déjà, prendre pied dans cette terre, en soldatesque paysanne. Creuser creuser creuser sortir, poser, porter, combler – faire un mur de cette sorte et manière, un rempart, une limite, cent-dix-sept kilomètres de limite, faire ce mur nous limite. Nous limite à : nous, ici. Nous y sommes.
Nous y sommes. Au pied du mur, qui n’est plus un fantôme, ni un rêve de mur, qui n’est plus qu’une force posée pleine, au repos. Même crénelé massif percé de meurtrières, même épais plus qu’une citadelle, même visible d’aréostat, rien qu’un mur.
Nous y sommes. A l’abri des assauts, du feu, des ennemis. Mais nous ne sommes plus une armée, plus un Empire, nous ne mangerons plus l’horizon, qui nous regarde, nous menace : nous y sommes : pauvres hommes unis derrière un mur par une essence commune. La peur de ce qu’il y aura derrière le limes tracé par nos géos. Peur des barbares, peur du Nord, du tout autre et de l’horizon.
Dessinant la limite du monde, l’écrivant sur le sol, nous y avons inscrit notre fin.
Ici s’érige le mur, et dedans, notre peur.

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Explications du projet reprises  du site http://www.generalinstin.net/

« La vitesse de rotation de la terre fait tous nos récits courbes, impossibles à raccorder proprement. »

Climax, fiction collective signée Général Instin et écrite à sept mains, paraît aux éditions Le nouvel Attila, collection Othello, en octobre 2015.
Ce site a pour but d’en montrer la genèse, les étapes d’écriture, l’ensemble formant un palimpseste avec des pans entiers disparus ou remodelés au cours d’une élaboration qui a duré six années (2009-2015).

Derrière le livre paru, il y a d’autres livres sensiblement différents dont l’écriture n’a pas connu son terme.

Même s’il n’est pas question pour les auteurs d’effacer leur identité, l’auteur véritable de ce livre est le Général Instin, cristallisation particulière du projet artistique du même nom qui existe depuis 1997 sous diverses formes avec près de deux cents contributeurs et qui, notamment, interroge de façon critique la notion d’auteur.

Les textes proposés ici sont donnés bruts, non retravaillés. Ils ont avant tout valeur de trace

Avance (extrait du chantier Climax  Instin)

Climax, une fiction, encore ? ( Le Nouvel Attila, octobre 2015), paraît en même temps que Général Instin, une anthologie, chez le même magnifique éditeur (Le nouvel attila). (J’en parle en détail plus bas).

Pour les les deux livres j’ai écrit des – textes ?, oui, pour l’anthologie, mais  dans Climax, fiction collective, rien n’est certain,  j’ai laissé des signes, du moins, qui font partie du texte final, pour certains d’entre eux, peut-être, qui firent partie de son processus d’élaboration assurément. En même temps que le livre paraît un blog, http://www.generalinstin.net/ , témoin du travail et réceptacle de ces étapes successives, en évidente et passionnante complémentarité à la parution du livre. Ce à quoi le web est voué à servir, à quoi il sert toujours trop peu… Je republie ici ces deux chapitres que j’ai commis, grandement coupés au montage ; des chutes en somme. L’ensemble du plan et des matières originelles sont ici.

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2A Avance

Avance.
C’est la campagne qui avance.
C’est nous, la campagne qui avance.
Je suis l’un d’entre nous, je suis chacun d’entre nous – avec aisance.
Car nous constituons un amas, une machine dont sommes rouage, chacun, et tous. Nous sommes très nombreux, nous sommes un, je suis tous.
Sommes rouages identiques, hommes-machines marchant, tous également appareillés. Nous sommes légion en marche, scolopendre ventru, dix cohortes de cinq cent hommes ça en soulève de la poussière, à chaque paquet de cinq mille pas lourds. Et la poussière semble sonore, fumée chantée funèbre, parfois, quand en retrait je, centurion, ferme la cohorte, ou la précède, ou quand, en cavalier exploratore, je la rejoins dans l’air du soir après avoir fureté tout le jour l’alentour, et ne puis m’empêcher d’admirer, craintif, la belle force de Rome. Virtus terrifiante, même et plus encore pour nous, qui en sommes.
Marcher dans une cohorte, en colonnes et lignes serrées de rouages appareillés, est plus que marcher – inclut marcher, et la dureté, l’acide lactique et la dilution intermittente d’un peu du corps et de sa dureté dans la fatigue de la marche ; inclut marcher mais c’est plus. La poussière sonore et l’air tremblé sur les vallons entiers et l’écrasement des sols comme talochés par nos pas, disent la virtus de Rome, représentent, annoncent, nous rouagent : Virtus nous tient nous fait nous porte.

C’est la campagne, c’est nous qui faisons la campagne en mouvement, autour. Notre ombre pèse. Elle s’étire sur des hectomètres, sur notre gauche, au matin. Elle pointe ramassée au devant à midi et rebascule, en symétrique, des hectomètres sur notre droite, au soir. Et tout ce temps durant elle change couleur, et forme, du paysage. Puissance pendulaire. Notre ombre terrifiante est grincement de dents de la virtus de Rome, qui joue du décor à sa guise. Allez vous-en, ombres, dites-vous – et nous continuons droit devant, pauvres fétus, vous écrasons, vous écartons, silhouettes dans du décor, amovibles. Nous allons au devant. Nous traçons. Nous sommes très nombreux, infinité de points, nous sommes un, des points qui agglomérés font un trait, je suis tous. Nous traçons, un large trait, massif, trapu, épais, un large trait qui coupe. Trace, trace, dessine : le paysage. Règle qui monte le monde autour, l’invente. La campagne je la dessine, rectifie et précise, quand je, géomètre, refait le monde, l’écrit pour Rome. J’organise le monde, qui autour de ce trait, fil à plomb, se dessine. Inexistant, avant, barbare c’est-à-dire autre ; c’est-à-dire : rien, négation, avant-texte, sous-couche informe. Rien avant Rome. Et ce trait que je nous trace dans ce rien, découpe, invente la limite, le contour. La multitude des gouttes, sommes. La multitude des hommes fait-elle un empire ? La multitude de moi soldat fait-elle une armée ? Elle fait une flèche, qui posée sur ce monde, l’invente. Le trace.

Allons-nous en, allons, murmure la campagne d’avant, l’inexistante, brimborion, piaillement.
Non, dit notre pas, massif, frénétiquement lourd-et-lent. C’est nous, la campagne, qui avance, qui dessine, trace. Qui marche. Lever, poser, levier, lever : marcher. Et lorsque l’on s’arrête, décalque des opérations : lever, poser, levier, marcher. Quand je, ingénieur, bâtit, pour la nuit, pour deux nuits ou pour le monde à venir. Érige. Monte tentes ou fortins, temporaires – le temporaire aussi lourd à porter pour nos bras mien, qui lèvent, posent, font levier, marchent.
Allez-vous en, disent-elles, craignant la brutale emprise horizontale, quand : repos. Nos sommes dressés, verticaux ou horizontaux, vertical chaque rouage, horizontal leur amalgame indivis. Verticaux puis horizontaux, bandaison toujours prête dès qu’ôtée la cuirasse. L’armure corsète et tend notre virilité. Nous sommes tout angles droits, perçants, dressés, notre corps à chacun convexe, rouages contondants, surplus de la virtus romaine, du trop-plein. Nous sommes un corps armé, excroissance du princeps, bras armé – plutôt : lance au bout du bras armé du princeps, bandé à mort, notre chaleur vous en cuira. L’énergie mécanique libérée par les lever-poser-levier-marcher accumulés, il faut en faire quelque chose, l’employer. Et le viol, à l’occasion, à toute occasion présentée, sert aussi bien Rome, sa virtus fertile, son emprise.

La ligne que nous traçons désigne une autre ligne, celle de la limite nord. Chaque pas vers le limes de Bretagne, vers ce mur d’Hadrien qui contient et propulse Rome, chaque pas nous éloigne de ce qui fut chez nous et, nous en délivrant, des nostalgies, du souvenir, nous rapproche de ce qu’est Rome, dissout notre âme dans notre fonction : limite nord mobile de la virtus de Rome. Je suis celui qui pose les lignes, mon vocabulaire anguleux est une arme de guerre, nos pila, nos gladia, nos legiones, IX Hispana, XX Valeria Victrix, II Augusta sont chiffres contondants, taillés le long de cette horizontale. Notre récit nous dirige et nous fait, général, légionnaire, nous suivons la règlette posée sur la carte.

Je marche, légion. Je dirige la marche, en général, commande à toutes les marches, suit chacun, suit son ombre, je dirige. Chaque goutte du nuage, chaque rouage, j’en suis. Nous la campagne qui avance, c’est moi. Je suis le géomètre, le botaniste, le scribe, le tailleur de pierres, l’exploratore, l’instructeur, l’artilleur, le tanneur, l’armurier, le cavalier, je suis Climax et tous frères d’armes,
je suis chaque cheval et même les animaux domestiques, trainés là pour nourrir nos milliers de bouche, c’est une façon de servir Rome,
je suis chacun, suis général, je les dirige,
je contrôle le bras armé, suis l’âme du corps d’armée, ô général,
tout digne Caesar fut un jour un général, l’ambition n’est pas interdite, la gloire peut advenir, même si (les missions de surveillance, la logistique, l’intendance, veiller à la bonne marche du troupeau, à la bonne santé du cheptel, bientôt au dû versement de l’impôt), la gloire peut advenir mais :
Mais je ne suis rien, qu’un peu, de Rome.

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Explications du projet reprises  du site http://www.generalinstin.net/

« La vitesse de rotation de la terre fait tous nos récits courbes, impossibles à raccorder proprement. »

Climax, fiction collective signée Général Instin et écrite à sept mains, paraît aux éditions Le nouvel Attila, collection Othello, en octobre 2015.
Ce site a pour but d’en montrer la genèse, les étapes d’écriture, l’ensemble formant un palimpseste avec des pans entiers disparus ou remodelés au cours d’une élaboration qui a duré six années (2009-2015).

Derrière le livre paru, il y a d’autres livres sensiblement différents dont l’écriture n’a pas connu son terme.

Même s’il n’est pas question pour les auteurs d’effacer leur identité, l’auteur véritable de ce livre est le Général Instin, cristallisation particulière du projet artistique du même nom qui existe depuis 1997 sous diverses formes avec près de deux cents contributeurs et qui, notamment, interroge de façon critique la notion d’auteur.

Les textes proposés ici sont donnés bruts, non retravaillés. Ils ont avant tout valeur de trace

Sarajevo-Beyrouth, lignes de fuite (avec photos d’ Alexandre Chevallier)

Sarajevo-Beyrouth, lignes de fuite

(textes sur des photos d’ Alexandre ChevallieR, parus dans la revue Eponyme n°4 (2007))

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À l’occasion de la réédition chez publie.net – enfin en format epub – de Sarajevo, lignes de fuite, livre écrit sur des photos d’Alexandre Chevallier, republication ici même du texte dérivé, ou remixé, de celui-ci, hybridation de visions de Beyrouth et de Sarajevo, paru en 2007 dans l’excellente revue Éponyme, numéro 4, édité par Joca Seria et dirigée par Eric Pessan. (numéro encore disponible ici).

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sb01
Là-bas je suis allé là-bas, pour voir, ai vu : plein champ, hors champ, lignes et courbes, de bout en bout. J’ai vu Sarajevo, laquelle ? J’ai vu j’ai vérifié, la carte ne quittait pas mes mains, pliée dépliée sans cesse. J’ai vu Sarajevo, laquelle, Sarajevo, a vu [la guerre] [la guerre] moi je ne sais pas, pas vu : ai cru lire, parfois, en braille, [la guerre] aveugle, ai cru déchiffrer tâtonnant, déduire de l’eczéma des murs. [la guerre] j’ai entendu tonner son assourdissant silence, d’après l’assaut et son bruit total, silence d’après qui va avec. Plein champ hors champ, le silence vit dans les photos, rampant parfois dans les marges — fait une traînée grasse dans l’espace, autour. La ville elle vue, en 2004, elle vit sa vie : quotidienne/fanfaronne/quincaillière/bricoleuse, chamaillée. Selon son cours ordinaire d’avant-neige imminente. La ville elle bouine, joue. S’en fout pas mal, moi et mon œil notre, mouvant, biais (c’est la gêne). [la guerre] là-bas ça fait dix ans, là-bas on fête l’enfance : eux les seigneurs, enfants qui jouent, leur rire résonne, partout, limpide. Et moi nous on y marche mêlé, traces mêlées comme du sang échangé, marche à travers Sarajevo, qu’on croit lire qui sitôt s’efface. Allés y foutre quoi, Sarajevo 2004 : comprendre mais comprendre quoi : [la guerre] ? Quoi, alors. Sarajevo, avant-poste d’incertain réel, contamine contaminera (les ruines présagent) : allés peut-être apprendre, lire dans son passé marqué, un peu de quoi dira notre futur : ce que je vois je le revois, je marche ensemble dans l’informé, toutes extrémités tendues à se rompre, à battre l’air pour démasquer, démasquer qui : huit lettres. Derrière les signes, alors. Voir l’envers de l’image, tenter. Pour voir.

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sb02

Ce que je vois de Beyrouth brille du flambant du neuf. Ce que j’en vois je l’imagine, c’est au printemps, printemps qui doit, là-bas, Beyrouth, être éternel, me dis-je. Beyrouth je la vois comme un paradis fatigant, front de mer essoré d’UVA et vent tiède. Se parcoure en automobile, et forcément décapotable, et forcément coude à la fenêtre – histoire aussi pour eux, là-bas, de se venger de n’avoir longtemps pas pu profiter, tout occupés qu’ils étaient, qu’ils étaient qui, occupés à : 1/ se venger. Puis, 2/ des vengeances se venger.

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sb03
[Libération, lundi 10 juillet 2006 : CRUEL – l’Italie bat la France aux tirs aux buts en finale de la Coupe du monde.] L’image de Beyrouth c’est front de mer, qui même automnal berce (le vent, tantôt tiède tantôt frais, léger). Mais d’où je suis à ma table devant mon écran, dévisageant le mur où bientôt punaiserai le plan, il suffit d’une pression de l’index, clique souris, pour en voir surgir l’envers : et ce ciel qui soudain se couvre laisse augurer de célestes enfers. Mais j’imagine, me dis-je, mon imagination clique et court. Attendons de dévisager le plan pour commencer de s’y promener.

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sb04
Ce que je vois, devant, partout, partout autour de moi. Ce sont des lignes et des courbes — un espace (la feuille-le paysage-la carte) et des repères marqués, où pointer son compas : ce sont des lignes et des courbes qui font des formes dans l’espace. C’est ce que je vois, yeux ouverts et fermés l’un puis l’autre, je vois. Ce sont des traces à demi effacées dans lesquelles marcher. Traces sur traces, parfois tout brouillent, il en faudrait peu de plus pour se perdre, il en faut peu, c’est fait, gagné, perdus : perdus dans des cités inhabitables — et habitées. C’est ici, c’est comme partout ailleurs pareil mais non, c’est ici, c’est à Sarajevo, petite capitale au charme incomparable, c’est ici et partout ailleurs, se perdre. Suivre la trace en chasseur effaré pour, à sa suite, errer, doigt sur la carte œil dans le loin, œil sur la carte doigt dans le loin, dans la ville, pour, à sa suite, se perdre. Ces cités, inhabitables, cités inhabitables plus qu’on n’oserait le croire, pire encore que partout ailleurs. Cités habitées malgré tout — inhabitables, surhabitées. Voir le paysage d’ici, d’ailleurs, réclame : de regarder, de gommer : car tout encombre et ici à Sarajevo, qu’un million et demi d’obus ont plongé dans la ruine et le chaos, de ce que j’en vois, ce sont les vides qui brouillent la vue. Les trous font hiatus, dentier brisé, un grand désordre, inhabituel : l’in- habituel, ici, fut il faut croire habituel. Il y a de la vie je vois, des gens derrière les fenêtres dedans, plongés dans l’image du dehors, il va falloir le répéter, insister, limite exagérer, plein de vie, on sait d’avance il va falloir enfoncer dur le clou face aux je vois, je vois qu’on nous rétorquera. De la vie plein l’inhabitable, jusque dans les cavités noires ça grouille, s’agite : nœuds dans les lignes encombrent l’espace.

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sb05
La ville, pour la voir il faut ne pas vouloir, faire mine. On voudrait l’effacer pour voir derrière elle le ciel, objectif entravé. Qu’elle barre la route de l’œil — regarde derrière pour voir l’obstacle : si tu veux voir la ville essaie de ne pas ; échappe-t-en l’œil tu verras ses toits ; écarte-toi jusqu’en ses confins tu tâteras ses formes (les moins montrées, les plus parlantes). Confins trouvés on marche, ils sont faits pour traverser sans voir, vite vite : la ligne de tram n’est jamais loin — la ligne de tram n’est jamais loin à Sarajevo : trait épaisseur 2 mm pour deux marges étalées grises autour. Tu vois les toits, d’immeubles qui furent modernes il y a peu : [Sniper Alley]n’est pas loin — [Sniper Alley]n’est jamais loin. L’œil en marche pointe les toits pour toper une paillette, infime, de ce que [la guerre] fut, procédant par inversion : voyant les toits quand dans [la guerre] c’était impensable, impossible, marche courbée l’œil au sol, plus de toits plus de ciel dans les marges, immeuble alors valait snipers (immeuble-nid, immeuble-cible, au choix).

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sb06
Beyrouth je ne peux pas dire. Je peux moins encore dire «بيروت ». Je peux articuler Beyrouth, les syllabes passent la gorge la bouche et dans l’air transformées font son, mais quand je dis Beyrouth, je grippe. Alors pour pouvoir la dire, Beyrouth, il me faudrait aller là-bas, peut-être, dis-je, là-bas où dure le printemps, j’y apprendrai à dire Beyrouth – à moins qu’ils aient fini par la taire, ou tous la prononcent différent ? Beyrouth la taisant je la vois tape à l’œil, faux et vrais ors en breloques sur peaux cramées, chemins ouverts aux cols, aux cuisses, aux bras, mon imagination ne négocie pas, elle y va. Beyrouth je la vois rutiler, je m’y vois profil bas dans le rutilant, je file. Beyrouth j’irais bien, à Noël, profiter, ce serait bien, loin, au calme, au calme et en même temps plein de vie comme aussi il est souvent dit.

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sb07
J’irais et je me poserais, qu’il soit de vers Noël ou de printemps je humerais l’air frais-tiède-léger du soir, posé là à : attendre, posé pour attendre et voir. Regarder bien, saturer l’œil, l’user à force de ricochets de l’iris : regarder bien c’est regarder encore après saturation première, on n’y voit plus rien on regarde encore on a beau faire, on y voit rien. Rien – que des détails, qui apparaissent, détails soudains, coquilles en façade du paysage texte : balcons dans les étages, et terrasses au sommet, plantes grasses et vertes derrière les baies vitrées des balcons et terrasses. L’effet de confusion est d’époque : qui la mère blonde cramée breloquée d’or, qui la fille blonde cramée breloquée d’or ; qui l’immeuble flambant neuf jamais terminé (infini), qui l’immeuble flambé vieux jamais fini de refaire (infini).

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sb08
Contemplation désolée. Ce que je vois : trous noirs, trous gris, fond blanc : ce serait, vu d’en dessous, un tas de vieilles traverses, une remise de fusées. Des fenêtres (trous noirs) me regardent, ce sont bien, il faudrait vérifier, des fenêtres (pas les trous gris), il faudrait voir — entrer dans chaque deux pièces, typique ou pas, pour, une fois dedans, regard dedans, jauger, faire les trajets, un millième de seconde y vivre, un millième y rentrer chaque soir, chaque soir je rentre ici chez moi. Ici chez moi. Je redis je contemple : ce que je vois : je rentre chez moi — mots et idées se dispersent, s’irisent, ne me disent rien. Ce que je vois des fenêtres : ce que j’en vois des fenêtres vérifier, faire en soi le reflet du chemin, l’inverse, pour voir : ce que je verrais des fenêtres (C’est qui ce con planté sur le trottoir en bas ?) Ce que je vois (fenêtres (noires), impacts (gris) déjà me quitte. Images et idées se ferment, taisent. Se contempler contempler. Un millième — d’imagination de possible. Il faudrait pouvoir un millième de seconde, vivre un millième de seconde ce que fut ici pendant [la guerre] (puisqu’il y a eu, [la guerre] on nous l’a dit c’est écrit). Il faudrait rentrer oui chez soi, par fenêtres trous noirs, là-dedans où nulle part, personne ne peut se considérer à l’abri. Dedans se dire : je suis sauf. Mais ce dans quoi je suis est cible, alors : se taire. Se contempler contempler un millième de soi, un millième de seconde, s’écouler. Écouter — compter les impacts et encore et encore jusqu’à ne plus les compter mais tressaillir encore à chaque, un millième (réflexe infime, une survivance). Qui porte qui, du bruit, du silence, lequel prime et seul existe, lequel passe et lequel reste, ici, ici chez moi dans mon abri-cible. (Il attendait le moment où il pourrait compter les éclairs des lancements de roquettes. Quand il entendait les roquettes, il voyait aussi les éclairs.)

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sb09
Ce que je vois : ce que je vois je l’imagine mais c’est rien, un millième pas même. On appelle ça l’enfer j’y ai une chambre, mon quotidien, ne suis pas seul, notre enfer quotidien domestique, nous habitons, ici, au cœur des choses qui se jouent (hardcore, qui tape), qu’on assiège qu’on défend — dans les rues rectilignes, vides, on aperçoit des silhouettes furtives le long des porches ; des hommes surarmés, des gamins cachés, des portes barricadées — ce qu’on assiège qu’on défend : plantation d’immeubles cousins, piqués tous par la même rouille. C’est mon quartier je l’imagine, mon grand quartier périphérique, bien desservi, toutes les sorties à deux doigts. C’est ici. Mon enfer de démonstration — à côté la porte du monde, ici le paillasson. Ce que je vois : points noirs sur façades et ronds blancs, traces tous des intrusions du monde, des ruées du dehors hostile sur un dedans vidé de lui-même.

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sb10
Le paysage est comme la ville, mélangé – mélange d’Orient et d’Occident, mélange de mer et de montagne – Beyrouth, de toujours mélangée puis à jamais punie d’être ainsi mélangée (troc de vengeance, la guerre civile joueuse, immature, obus et mortiers comme calots et billes échangés frénétiques à la récré). Beyrouth on tablerase, mise à plat, de ce qui faisait ville on tire une immense pâte brisée, grumeleuse, base de bétons enchevêtrés entrelacés enroulés d’après la direction donnée par la ferraille qui l’armait ; de cette pâte on tire un amalgame semi-neuf puis qu’on refait, puis qu’on reprend : ruines comme humus, fumure brûlante d’où mise à neuf – oublions la guerre, n’oublions pas le mélangé. Et du restant il émerge : du futur, du fringant, du fort neuf.

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Beyrouth j’irais bien voir, pour voir, j’irais bien profiter du printemps, me dis-je, du mélange et de la douceur qu’on dit beyruthins. Y prendre l’apéro du soir. Me dis-je au printemps, j’irais là-bas vers Noël ou plein automne, profiter du printemps qui s’étale sur pleines largeur et longueur du calendrier, rêver prenant l’apéritif, à un apéro perpétuel.

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sb12
Ce que je vois, d’ici. Ce que je vois ici de [la guerre] : d’ici on ne sort pas, et bientôt de chez soi. Rester planqué guetter, attendre compter ne plus compter Mesure les murs, puis les briques des murs, puis le mortier entre les briques, puis les fissures dans le mortier. Ici n’est plus, perdu son nom Sarajevo, capitale de la Bosnie Herzégovine, Sarajevo, 318 000 hab 41 n’est plus, Sarajevo n’est plus ici. Ici on s’entasse, d’enfer, quartier d’enfer en surcharge, excédentaire en tout, les matières s’entas- sent : projectiles font des trous dans les murs dans les corps, des bouts éboulés qui traînent, des corps aussi, de morts aux coins de rues, des tas. Ici on reçoit sans cesse, ici personne ne vient — ceux qui passent, passent à côté. On se mettrait à la fenêtre (on dirait qu’on pourrait), regarderait [la guerre], on verrait les avions tout proches, qui vont viennent passent, sans un regard. Mais quoi, qui ici, ailleurs, jette un œil au paillasson, en passant ? On se poserait à la fenêtre, à la terrasse, dans l’absolu quotidien, tout à la normale, rien ne bougeant que le linge qui sèche. Posé là on fixerait l’extérieur mais : quel extérieur ? Voilà la confusion, dehors, dedans. Dur de faire le ménage, de bien distinguer, entre dehors et dedans. L’appartement : existe quand on le voit : dedans je rentre chez moi, dehors ce que j’en vois, depuis ce restant de rue, c’est confus : un amalgame de vides et de pleins. Ce que je vois, comme des stigmates, trop et ça gêne, c’est trop et ça gêne de penser que c’est trop, ça gêne cette part (touriste ou quoi ou sais-je), qui en soi minaude et, en bien-portant occidental, s’étonne, vraiment ça semble trop, trop bien faits ces arrachements de murs, ces planisphères de trous, comme pour de faux. Trop énorme et trop intégré au reste. (Il y a tout l’art du tireur aussi là-dedans, c’est le boulot, faire passer ainsi dehors pour dedans, mélanger tout, dedans dehors et vice-versa.)

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sb13b
À saisir : loft spacieux, vue imprenable sur Méditerranée étale, larges baies non vitrées, pas de vis-à-vis, libre de suite. Je regarde l’image et regarde le plan et regarde l’image et regarde le plan satellite, je cherche, j’irais me dis-je voir s’il a un jour été achevé, prendre un peu l’air là-bas j’irai, là-bas où le printemps ne cesse, quand ici l’été démarre, ça crève, trop chaud, j’irais bien oui vers Noël, me dis-je en punaisant le plan. J’irai mais. [Libération, jeudi 13 juillet 2006 : UN AIR DE GUERRE – Israël ouvre un nouveau front au Liban]

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sb14
Pas bientôt sorti de cet enfer qui toujours s’ouvre sur sa perpétuité.

Un livre, sa traîne

dans le dossier « Des livres qui traînent » coordonné par Dominique Dussidour d’après une idée de Nicolas Buenaventura).

Je ne sais plus la fin, les fins.

Je dirai il, pour prendre place, poser les choses et me poser, moi, à quelque distance, à quelques pas. Je serai distant. Il racontera cette histoire mienne, pour opérer la juste mise au point. Je serai distant et puis il, lui, saura finir, me dis-je, moi je n’y arrive jamais. Finir je ne sais pas. Finir une histoire ne me va pas. Il annonce, il décrit. C’est une mansarde, accolée à une chambre d’amis (de famille plutôt que d’amis, dans les faits : en cette époque en ces lieux, où la maison fut érigée, on ne loge chez soi que de la famille, car les amis, en leur ensemble et (réelle) variété, vivent dans un rayon de dix kilomètres autour de la mansarde). Les volumes se perçoivent en parquet non cirés et tapisseries à motifs et reliefs, pièces enchâssées, le dédale minuscule des maisons d’après-guerre, celles de l’immédiat après-guerre, en zone dévastée, tout un bâti un peu vrac, remonté en grande hâte. La maison on n’y a plus accès, mais mentalement on y retourne, on entreprend l’ascension en volumes décroissant (dédale minuscule et amoindri, à mesure qu’on y monte les volumes s’amenuisent, s’étriquent, l’ascension n’est pas somptuaire, en ces rivages de peu d’attrait). L’air est captif, l’atmosphère est à la fois capiteuse et pauvre, cocon grenier, originaire. On retourne là où l’on fut, où l’on a laissé quelque chose. Quelque chose, c’est un livre, un livre et puis sa traîne, avec (ses périphériques, son réseau).

On y retourne et on y cherche y creuse on y reprend ses marques. Pose-t-il, ceci pour ne pas s’égarer, pour n’égarer ni soi ni rien d’autre en chemin : il y a (au moins) un livre, qui traîne, qu’on doit retrouver dans la mémoire, bien au fond, aux fins fonds de la réserve, là-bas les rayonnages anciens, ceux-là où nul ne s’aventure, rangements partiels, moutons de poussière réifiés, fugace crainte d’y trouver des fossiles.

On cherche, dit-il, accents volontairement sévères, froncés, on sera méthodique, on procédera, pause, en scientifique, syllabes bien détachées, on plongera en soi-même. Scientifique et équipé, sus à la trouvaille d’un soi qu’on tiendra à distance, en respect : panoramique et précis, on se jaugera pincé, regard travers presque du style de ceux qu’on destine à l’intrus mal fagoté, celui qui parle à tort et à travers au milieu de la boutique, ce type aux réglages hasardeux, à contretemps, deux tons trop haut, geste trop amples, lanceur de phrases jamais assorties aux contextes (jamais la bonne phrase qui jaillit, jamais dans les temps impartis). Ce type-là, l’échalas transitoire, qui serait, à mieux l’observer, un autre moment de soi-même, à une autre époque, ce type-là on tentera de ne pas le laisser recouvrir le moment choisi de soi-même, de ce soi-même plus jeune et comme intact, qu’on regarde, on l’a dit, insiste-t-il, avec une forme de : distance. Distance, un mot qui compte. Distance, pas comptés. Calculer l’adéquate distance, à quoi, se dit-on, l’antéposition maniérée du précédent adjectif (adéquate) aidera, qui matérialisera, qui formalisera la distance : se voir plus net de loin, recul du temps, se jauger en conscience, peser, doser, examiner. Se dit-il.

Ne pas se perdre. Ne pas s’y perdre, déjà que. Pose-t-il. On cherche le souvenir d’un livre et c’est, évidemment, autre chose qui se présente, en abondance, le langage va son chemin et les images le leur, autre. Les images nous reviennent par paquets, en un montage malhabile, in-crédible. De la caméra subjective à l’abord, la montée vers le grenier avec la toute petite peur toujours au ventre, excitation douce de l’enfant libéré enfin, aux environs du fromage, de l’étreinte de ces repas du dimanche qui nous semblent durer des années ; puis des inserts de contre-plongée, image de soi-même en enfant sage penché sur le livre, images trafiquées, impossibles : le narrateur est une fiction, ce chercheur, ce distant, qu’on invente pour cette énonciation-là qu’on désire élaborée nette, invente, lui-même. Il nous le prouve par ce montage impossible, il invente cet enfant mais le livre, l’invente-t-il ?

L’enfant je l’invente, forcément je l’invente, et surtout si c’est moi. Admet-il. Admettons. J’ai passé des infinités de moments dans cette mansarde, à lire, feuilleter et relire les mêmes livres, jusque tard, quasi adolescent encore – les deux pièces, mansarde et chambre d’ami attenant, me font fondation, fondation en lecture, mais pas en littérature. Se dit-il. Ce qui s’y trouve, ce sont majoritairement des magazines et illustrés, car la plupart des livres dits sérieux, non illustrés, sont déjà rapatriés dans la maison familiale, ils y tiennent place, on les y lit – qu’en reste-t-il longtemps à cette distance ? Il reste du temps passé. Les bibliothèques rose, verte, et castors, on ne s’en souvient qu’en tant que temps, passé à. On s’en souvient, on les lisait – on ne se souvient de rien de ce qu’on y lisait.

Mais les images.

Les images, elles, reviennent. Les planches, uniques ou doubles, en regard, des bandes dessinées belges des années cinquante. Celles qui paraissaient en feuilleton dans l’hebdomadaire Tintin : Blake et Mortimer, le susdit Tintin, les moins connus Chlorophylle, Bob et Bobette, Professeur Lambique. Les garçons de la famille, à l’âge requis, en recevaient un recueil compilatoire, à Noël. Le dit recueil compilait dix ou quinze numéros successifs de l’hebdomadaire, l’équivalent d’un trimestre de parution. Les feuilletons y étaient publiés par épisodes de deux ou quatre pages, pour constituer des aventures de vingt-six ou quarante-huit pages, dont aucune n’était contenue intégralement dans un de ces recueils. Et les quelques recueils entassés dans la mansarde ne se suivaient pas : offerts à Noël, ils étaient espacés d’un an.

Les images, qui reviennent, sont éparses : une coupe verticale d’une base terroriste sous Londres, dans La Marque jaune (ou était-ce SOS météores ?) de Blake et Mortimer, une aventure de Bob et Bobette en pays approximativement inca (où le professeur Lambique prend un bain de lait réservé aux invités de marque, dans lequel il nage avec une énergie telle qu’il change le lait en beurre), Zig et Puce qui dénouent une intrigue en sous-sol près du hameau où ils résident. Nombre de tunnels, doubles fonds et passages secrets, comme l’imaginaire enfantin en dévore (se nicher au fond des greniers pour s’y engloutir dans des fictions emplies de cachettes et terriers : l’esprit de cabane gouverne décidément la lecture, enfant, note-t-il). Des épisodes de feuilletons, ce sont des cliffhangers (fins suspensives) à chaque dernière case de bas de page. Et en cas qui nous intéresse, qui nous concerne, se reprend-il, qui me concerne, avoue-il, car la distance n’est plus de mise, ni la troisième personne, les dénouements n’arrivent jamais. Les aventures ne sont jamais complètes, et donc jamais terminées, l’intrigue jamais dénouée, la fiction jamais close. J’ai lu, relu, avec un émerveillement toujours neuf, des années durant, des aventures jamais terminées – et pour nombre d’entre elles, jamais commencées à la date, car prises en cours de développement (pour les mêmes raisons de découpage, évoquées plus haut). Pas un livre, pas une histoire : un ensemble de fictions fragmentaires, jamais terminées, à jamais ouvertes. Un des recueils, qui avait souffert du passage de mains en mains années après années, se dilacérait, et je me souviens d’avoir, fort jeune, sans m’en rendre tout de suite compte, lu en boucle l’une de ces aventures, n’en distinguant pas clairement le déroulé, et ceci sans gêne. Je crois même y avoir pris goût (mais peut-être, sans doute, est-ce mon distant qui m’invente ce goût, ajoutant ce détail par esprit de suite).

Un spectre fictionnel, une myriade, des boucles narratives. Pas de littérature (Bob et Bobette, Zig et Puce, non, même la distance du temps ne les change pas en littérature). Pas tout à fait un livre, mais sa traîne : à-côtés, cheminements, pièces à monter.

Je ne sais plus la fin, dit-il, dis-je.

Je sais que je ne sais jamais la fin.

Trames et spectres. Un livre, sa traîne : où s’originent nombre de mes fibres, mais surtout, avant tout ?, un esprit de suite, mon goût des boucles, et cette incapacité de finir, qui me constitue lecteur, qui me constitue. Je ne sais plus la fin. Jamais. Des livres, livres qui traînent ou qui s’imposent, je ne me souviens que d’un centre et d’articulations, de motifs et saccades, ombres et lumières, où chercher, où creuser,

d’où reprendre.

Trente-neuf | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Presque tout

billet39Un ami me demande de faire une liste, l’invitation tombe bien me dis-je, car j’aime les listes, je suis croyant pratiquant & prosélyte, je liste & fais écrire des listes, dans mes ateliers, la liste énoncé-je inlassable, c’est un pré-texte, un avant-texte, & c’est surtout déjà du texte, c’est du texte intensément réflexif, du texte s’inventant lui-même ainsi débarrassé du surmoi enfermant des intentions de résultat, du texte déployé spatialement selon des logiques propres & singulières (la plus strictement droite des listes ne tenant jamais tout à fait droit), du texte sans diégèse ni message mais pas sans rythme, non, du texte en expansion comme la matière – bref, j’aime les listes, & la demande fait mieux que me plaire, elle me stimule & fait écrire (avant même de dresser la liste, l’idée de la liste fait écrire, un prétexte au pré-texte, expansion vers l’antérieur, fabuleux mouvement arrière-avant, un branle joueur de l’esprit).

La liste, elle, pendant que j’y pense & l’oublie, elle se trace gomme & redessine dans ma tête, pendant que les yeux scannent la bibliothèque, elle se replie s’incurve repart, elle est étique puis boursouflée, sa forme ne tient pas sa place, tandis qu’émerge ce constat :

Je retiens mal les livres.

Plutôt : je ne les laisse pas, ou peu, & peu de temps, seuls (en moi).

Des conditions d’expérience poussent en ce sens : souvent, je lis, pour des raisons précises (un débat à animer), tous les livres d’un auteur, en un temps resserré. Ainsi, de l’année 2012, me restent, souvenir encore vifs, quelques semaines passées dans les livres d’Emmanuel Rabu & Charles Robinson en janvier, de Mathieu Riboulet & Maylis de Kerangal au printemps, de Carole Zalberg à l’automne, d’Oliver Rohe tout le second semestre). Pas un livre, dans chaque cas, même si des a-pics il y en a, des préférés on saurait les nommer, des Naissance d’un pont, des Dans les cités, des Avec Bastien, mais le préféré, pourvoyeur de grand choc, s’il agrandit un moment passé en sa compagnie, m’offre bien plus, envisagé dans un ensemble, répétitions béances malfaçons éventuelles y compris – car toutes sont appels & connexions, motifs & places où me mettre moi, agencements & arrangements dont je serai l’urbaniste.

(Notre vanité de lecteur, le plus vain serait de l’ignorer, elle fait un si puissant moteur).

Je considère le travail d’un auteur, s’il m’a marqué, comme un ensemble, dont certes je peux observer, du haut de la colline ou penché sur les points-virgules, des sommets & des creux, mais dont la masse m’importe constituée & en constitution, dont une part essentielle reste à venir.

Peut-être aussi, auteurs, critiques, lecteurs, pensons-nous moins en livres, peut-être que quelque chose à déjà changé, dont la mesure peine à être prise, quelque chose ou le web joue sa part mais pas seul, quelque chose où la lecture publique, ses autres temps de création & d’intervention, joue également sa part, où le commerce aussi a joué la sienne, imposant des formats étriqués (le roman de rentrée, 216 pages police 11 & double interlignages, guère extensible) & forcément réducteurs, je ne sais si ce qui vaut pour moi (& qui me vient aussi d’ailleurs intimes, enfouis, enfances, effarements) vaut pour tous ou pour le nombre. N’empêche : le livre n’est plus seul, en moi, en nous, le livre s’ouvre encore quand on l’a ouvert, il s’ouvre avant, il s’ouvre ailleurs.

& me revient aussi ce constat adjacent : il n’est pas anodin que j’ai, pour plusieurs auteurs aimés, reculé souvent devant un dernier obstacle, un dernier livre avant l’intégrale, pour m’en tenir au presque-tout-lu, freiné comme par une paresse paradoxale & dérisoire, revenant à poser le pied à terre à quelques mètres du dernier lacet de l’Alpe d’Huez : il faut qu’il y ait un trou, dans cela qui se fixe, dans cette image mentale du livre en cours, de l’œuvre ouverte, ce plus grand livre, en cours, que tous ceux qui sont faits, un tout bien plus grand que la somme de ses parties. & le livre, chéri, désiré, manquant à ma liste permet ce possible-là, de l’encore-à-lire, encore-à-faire, du presque-tout.

Peut-être, alors, ma vraie liste, serait-elle celle-là : ma liste des livres en chemin, à lire encore, du Rheinard Jirgl à main gauche, du Fernand Combet à main droite, du Reznikov dans la chambre.

Du presque-tout qui reste à lire, qui m’attend, qui m’espère – je l’espère.

Tout m’est permis, épisode #4

(Lire l’épisode 3)   (Reprendre au début)

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J’ai des alliés.
Leur nombre est variable, et nos alliances jouent des circonstances, lesquelles circonstances sont elles-mêmes changeantes, dépendant de multiples facteurs : du temps qu’il fait dehors, de la saison, des rapports entre le temps qu’il fait dehors et la saison ; de l’heure qu’il est dehors, des rapports entre l’heure qu’il est dehors et l’heure qu’il est en moi ; de mon assise en ce siège où d’agir j’attends, des rapports entre l’assise effective de mon corps en ce siège et la sensation que j’en ai (cette peine immense à en appréhender les limites et contours, dès que ceints dans cette assise-là) ; des flux et reflux de la circulation routière, des flux et reflux de la circulation intérieure, des rapports mouvants entre les deux circulations : démarrer, par exemple, ne se fait pas toujours aisément. L’assise validée, il convient d’osciller du chef en toutes directions avec méthode pour vérifier que de voitures à l’approche il n’y a pas (ni vélo ni piéton ni chien), puis de prendre sa décision, en intelligence avec les constatations topographiques engrangées par cette giration du chef (ni vélo ni piéton ni chien, pour l’instant – mais combien mesure-t-il, cet instant), de se tenir à la décision prise (démarrer braquant à gauche, avertisseur clignotant gauche enclenché : exécuter les gestes enchainés fluide, réflexion sitôt faite sitôt ajournée, mais cette ambivalence-là, en faction : une réflexion est à revoir, reconsidérer, reprendre, à l’aune des changements du contexte, des surgissements éventuels (une voiture vélo piéton chien). Il faut être ferme, à sa décision se tenir (à gauche on a dit à gauche). Mais il faut être fluide, alerte, d’une décision toute pimpante neuve s’emparer (stop on a dit, voiture vélo chien stop, stop). Le tout n’est pas de prendre une bonne décision, il faut pouvoir le refaire – c’est-à-dire en prendre une autre, une infinité d’autres, ci-incluant : la même (variée) en circonstances proches, la même (variée) en circonstances éloignées, son inverse en circonstances autres, mais aussi son inverse en circonstances approchantes – les circonstances sont infiniment changeantes, immensément variables. Les circonstances jouent contre. Les circonstances sont l’ennemi. Il me faut me jouer des circonstances, à la fois passer outre & faire avec. Tornade décisionnelle, maëlstrom réflexif (à gauche non voiture pied posé ensuite oui clignote à gauche et gauche non oups chien stop reprendre gauche puis droite mais vélo plus loin droite ralentir surveiller puis agir), le flux financier international n’est pas un torrent si vaste que ces flux-là d’informations.
Heureusement, j’ai des alliés.
Mes pieds sont au nombre de ces alliés.

A ces alliés il faut chaussure à leur pied, il faut les munir en confort et souplesse et fermeté, rigueur, technique, il leur faut une chaussure qui procure et détente et légèreté, qui soit robuste et fonctionnelle, dont le chaussant soit optimal, et l’amorti autant, l’amorti c’est important, sans oublier l’aspect détente, qui ne doit pas pour autant primer, mes chaussures doivent m’aller comme des chaussons, elles vont comme mais ne constituent pas chausson, ces chaussures devant demeurer des chaussures, pas des chaussons, car d’une part, qui : sort en chaussons, d’autre part, qui : conduit quel véhicule en chaussons, et puis enfin, qui : qui combat en chaussons (car c’est un combat qui s’engage). Optons pour une version sport, légères robustes fonctionnelles c’est ainsi qu’elles vont aider, aider à agir au mieux. Voyez ces vieilles baskets, faites puis défaites à mon pied, trop usées même pour le sport, troisième main troisième peau, parfaites.
Mais non. Ce n’est pas encore ça. La semelle un peu accroche, me dis-je en fin d’heure de conduite, après ces calages, hoquets et cet effarant enchaînement de mauvais choix qui furent les miens, la semelle oui accroche et ça ne va pas, ça ne peut pas, si mes pieds sont mes alliés, que mes chaussures sont leurs armes, et que la semelle accroche, alors les armes de mes alliés sont déficientes, (ni souplesse ni fermeté, ni rigueur ni technique, ni robustes ni fonctionnelles : impuissantes – que me voilà démuni). Désarmé. Rien ne semble convenir à mes deux pieds devenus palmes, raquettes, jouez donc des pédales en raquettes, vous verrez (m’abstiens-je de dire, à l’assis perpétuel ensuqué stable à mes côtés).
Ces alliés manquent, faillent, pèsent.
Peut-être s’agit-il d’elles en fait, mes deux raquettes en bout de jambe, qui font défaut, qui sont défaut, mes pieds sont des circonstances, et ces circonstances nuisent.
Si j’ai le choix des armes, je n’ai pas le choix des alliés.

Tout m’est permis, épisode #3

(Lire l’épisode 2.2)   (Reprendre au début)

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6 heures et suite, par froide matinée d’hiver.

C’est lundi je me lève je ne travaille pas. Ce lundi je ne travaille pas je me lève. Ce lundi dès 6 heures je me lève je ne travaille pas, je me lève car je dois. J’attends depuis longtemps je dois. Je me lève je ne me recouche pas, le lundi c’est comme ça, j’attends longtemps puis me lève (mon attente se lève), puis me déplace (mon attente, déplace), de quelques mètres. Puis me pose – glisser déposer mon attente, quelques mètres, eux pièces, plus loin. J’attends comme j’attendais – de me lever j’attendais, je l’attendais comme on attend le sommeil lointain. Levé assis je continue, j’attends.

Levé assis, six heures et cinq minutes un jour chômé je me demande. Je me lève d’attente, depuis de longs moments j’attends. Levé dès l’aube ce lundi j’attends que sais-je, que lundi soit, j’attends qu’il vienne. Il fallait aller aux toilettes, où il fait froid – l’hiver dans cet appartement domine, et les toilettes lui sont royaume. Je devais venir  j’en avais envie, ce mot si souvent pour un autre, comme un doigt d’enfant timidement levé dit j’ai envie, il le fallait. Il est six heures et huit minutes, ma montre est belle c’est vrai me dis-je, le cadran tourne l’aiguille est fixe, je la regarde encore, je me lève – non. Mon assise me regagne. Et sous la lumière du néon ça reprend, ce qui s’appelle envie, à tort, ce qui s’appelle besoin, à tort, reprend. Et sous le néon je me vide, laborieusement, je me vide mais plus ou moins, je me vide approximativement.  Mon corps et mon transit hésitent, l’information les concernant fluctue, je récapitule sans effet, mangé quoi qui hier au soir, des légumes de la viande des liquides, trop ou pas assez de fibres, toute hypothèse valable, l’information s’en va venant.

Et je sais bien que rien n’y change, que c’est souvent, les lundis, ces levers si matinaux, c’est si souvent l’ennui gastrique, l’affaire dure pour laquelle j’ai déjà accusé les légumes, les lipides, les liquides, la fiesta, les tapas, le café, les alcools forts ou faibles, la fatigue, fatigue passagère ou bien de fond ou bien virale ou microbienne, nos week-ends pauvres en sommeil, cette écume de vie étudiante qui sied mal aux corps vieillissants – mais non ma montre belle c’est vrai me le dit j’ai trente ans, pas même encore vieillissant, tout au plus attendant – de vieillir, de grossir, s’amollir, s’alourdir, se détendre se plisser – notre corps levé pour feindre, pour feindre l’encore jeunesse, feindre de n’être pas assis d’attente.

Mon affaire affligeante, son information fluctuante. Rien ne vient vraiment, rien ne cesse pour autant. En aurai-je enfin, quand, fini, de mon affaire accaparante, qui n’est nulle besoin nulle envie, qui n’est qu’une charge, irai-je aller me recoucher alors, aurai-je le temps de dormir encore alors, envie serait impropre, de besoin il y a, oui, retrouver le sommeil laissé, le retrouver avant d’à nouveau le quitter, quand il est quoi six heures quatorze ma montre est nette, d’où appert qu’il sera bientôt sept, ce qui ne laisse le temps de rien, d’aucun sommeil authentifié, de l’artefact, du trois fois rien.

Autant demeurer dans l’étreinte de l’attente, dans l’information flottante et puis,

Et puis je ne suis pas certain même d’en avoir fini, mon embarras gastrique m’attend je le sais, qui sitôt remis dans la tiédeur des draps se réveillera. Affalé dans ma confusion j’attends.

Six-heure vingt-six, la route est longue jusqu’à sept heures, lundi alors naîtra, me dis-je. Lundi naîtra long dans l’attente. Trouverai-je un calme, vivrai-je un repos rien n’est moins sûr, quant à mon indéfinie purge en vient-elle à son terme, je ne sais, en cette heure assise, problématique, en cet endroit-là, une chose seule me semble sûre : ma leçon de conduite est à neuf heures.

Tout m’est permis, épisode #2.2

(Lire l’épisode 2.1)   (Reprendre au début)

tmp05

Il vient l’air frais le voilà, récompense pour la peine investie, ça y est c’est fait on est passé, c’est soulageant c’est comme en course à pied, après l’effort grand réconfort, quand enfin la chimie intérieure nous envole et qu’on déroule allègre, respirer des mollets, f l u i d e, pas non plus t’emballer, après la pente viendra du plat ton corps le sait pour toi, il faut se tenir prêt pour relancer l’effort, ready but : cool reste cool, reste cool mon ami, me dit-il mon ami mon cher ami camion qui, faut-il croire, me parle, la fonction créant l’organe, un ami c’est ainsi : ça écoute et ça parle en écho, en écoute, camion m’est ami donc il me parle mais – mais il me parle f l u i d e, solidaire – en sus de quoi, en ami haut-de-gamme, il m’aide aussi par le geste, filant un train d’éponge, en cohérence, par le geste il souligne ses mots c’est cool, cool dont il multiplie les oo pour le faire suave, limite herbeux, cooool, ce qu’il faut c’est du cool, dans le cool demeurer, dans le cool se couler, se lover, bien calé. Je maîtrise (et je ne calerai pas, j’ai toute autorité sur ma secondetroisièmedeuxième, vitesse).

Eh bien, me dis-je. Content. Je suis, content. Se le dire. On n’a pas si souvent l’occasion. On n’en prend pas assez le temps. Je suis content : content de moi, de ma maîtrise. Mon contrôle, contrôle de moi-même dans la situation dont je suis l’inducteur, contrôle de moi et d’au-delà de moi. C’est qu’il en faut, en réserve, de la présence rassurante. Cool est tranquille. Tranquille, un peu traînant sous le an, comme en continuité du oo de cool. L’obstacle est franchi – ce pont n’était qu’un pont. L’ascension fabuleuse est passée, elle repose derrière nous, qui n’avons plus qu’à nous laisser descendre (cools). Vision panoramique, comme c’est joli vu d’ici, vraiment, ça valait le déplacement : à gauche, la rivière s’évasant vers l’aval, rives tachetées d’entrepôts, zones plus ou moins portuaires, semi-industrielles, on sait trop mal nommer cette grisaille des plans ; à droite la touffeur du pavillonnaire, desserrée peu à peu pour se ramifier en intrications verticales, jusque vers ce qui là-bas culmine en quelques tours, isolées, les plus hautes, une verticalité centrale qui se doit d’être vue de loin.

Me dis-je.

Lui, rien.

L’assis, à ma droite, rien. Je l’avais oublié, tout à mon amitié nouvelle compliquée d’audacieux schémas mentaux. Et puis ce paysage quand même, duquel profiter dans l’après de l’effort. J’entends enfin son silence, qui se prolonge. Schéma mental, deux trois quatre – mais qu’est-ce qu’un arbre à came, me demandé-je soudain. Le camion peine, l’assis prolonge son silence. Coupé pas même par un souffle.

Il y a quelque chose qui.

Me dis-je.

Il prend les commandes, accélère (un peu brutal, à mon avis que je garde), se tait, le compteur remonte, 60, c’est vrai nous en étions arrivés là, tranquille, 70, 80, 90, 100, en un éclair (peu tranquille, voire brutal, un éclair et c’est l’orage, à mon avis qu’encore je garde), ça a de la reprise ces bagnoles j’aurais pas cru, gardons aussi. J’enterre oui mais, j’enfouis tous mes oui mais sous la litière comme font les chats.

Il cale le compteur à 100 et me remets la main droite, intimidée, sur le levier de vitesse. Ne dit plus un mot, n’en dira plus un jusqu’à notre arrivée à bon port. D’ici là m’innerve encore et gonfle, la honte qui m’affirme me serine que grosse est ma connerie, qu’on la voit facile d’avion, je me répète que troplahonte, que vraiment, que nulputaintropnul vraiment, pas bon ah ça putain c’est sûr pas bon, le roi des, à rien, à rien, à rien. Honte n’aidant non plus à rien, je prends les mauvaises voies, cale à tout démarrage, ne fais rien de bon, ne sais plus rien, n’ai jamais su. Jamais. Tout allait pourtant si bien, une heure avant, passé lointain.

Le ciel se charge, nous aurons de l’orage.

(Lire l’épisode 3).

Trente-huit | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Accueillir

blog-2012-12-15

Ces derniers mois & ceux à venir, récurrence d’interventions en binôme avec Yann Dissez, modules de formation (comme cette série avec le CRL Pays de La Loire) ou format conférence (improvisation sur un synopsis co-écrit, distribution ouverte des rôles) à destination des médiateurs ; laissant la main à Yann, bien plus expert en cette partie, sur la question cruciale (oui, il faut, oui oui, payer l’écrivain il le faut, répétons et répéterons-nous à l’envi) & complexe des principes & modes de rémunération des auteurs. Ces prises de parole et mises en situation nous sont essentielles (ce que nous nouons de confiance, ce qui se confirme des affinités pressenties des années avant, Yann alors au Triangle, moi à la Maison Gueffier, avec Cathie Barreau, ne fait qu’en amplifier la nécessité) : c’est une reprise de ce que nous avons chacun élaboré, au fil des ans, de façon non pas concertée mais participative, empirique ; reprise dotée d’une part d’élucidation, via ce retour sur expérience, mis en partage. Affirmation de l’Éducation populaire : notre posture (debout, assis, variable) n’est pas celle de l’expert pérorant d’un jargon lointain, elle n’est pas de surplomb, elle se veut horizontale, s’organisant pour tendre au mieux à cette horizontalité. Nous écoutons, aussi, beaucoup, ce qu’ont à nous dire ces gens venus nous écouter. Notre parole, nos récits, répondent (pour partie) aux leurs, se construisent en écho. Leurs représentations, plus ou moins justes ou erronées, de ce que c’est, ce travail, de l’auteur, et de ce que peut être ce travail de travailler avec l’auteur, nous les accueillons. Nous les accueillons comme j’accueille, en atelier d’écriture, les formes et manières et représentations les plus absolument opposées aux miennes, car de leur mise en dialogue dépend la possibilité que quelque chose advienne. Quelque chose comme un mouvement, réitéré, réinventé.

Accueillir, donc.
& partant, accueillir un auteur : accueil qui n’est rien d’exotique, rien d’adopter un orignal ni déclamer un hommage en klingon. Accueillir comme on accueille quelqu’un, homme femme, jeune vieux, riche pauvre, une personne rien que ça, n’importe qui en somme, mais – sans tapis rouge, sans mille courbettes, mais – poliment. Accueillir comme on accueillerait toute autre personne mais – une personne dont on sait, pour en avoir lus (oui, lus, en entier oui), qu’elle écrit, a écrit, écrira des textes, livres, formes mixtes.
& l’accueillir pour quelque chose (une rencontre, une lecture, un échange) dont on sera l’auteur (voire le co-auteur).

Dont on sera l’auteur(e) ? Oui. Ceci n’est pas une confusion, une fumerie démagogique. Vous serez auteur, affirmons-nous.
Auteur est transitif, quand écrivain ne l’est pas. Nous reprécisons bien, à ce moment : vous n’êtes pas l’écrivain. Vous êtes un lecteur des livres de l’auteur par vous invité, mais : vous serez, l’invitant, vous-même auteur(e) de quelque chose : auteur d’un moment (de parole, de lecture, de sens, d’échange, de vie) à inventer, moment auquel l’auteur invité sera convié, duquel il sera un point de convergence, une ou la source.
Répétons : Auteur, lui, est transitif, quand écrivain ne l’est pas : L’auteur est avant tout auteur de quelque chose (qu’il faudra, répétons-nous, avoir lu : que vaudrait sinon d’inviter cet auteur-là et pas mille autres, ainsi qu’ils font dans les festiveaux maximalistes : 300 auteurs, du vin, des attractions et dégustation de productions locales).

D’où l’importance, dans ces moments de formation coopérative, de l’écriture, du faire-écrire. Car sans elle, nulle énonciation de soi (dans un espace, un temps, un environnement) n’émerge vraiment. Or l’énonciation susdite est un socle : pour inviter, puis accueillir. (impliquant : reconnaître, saluer, présenter, accompagner, héberger, payer, remercier, toutes actions accompagnées de signes, dont nombre seront écrits).
Vous : écrirez : pour. Répétons-nous.
Vous serez l’auteur de ce moment-là, de cette rencontre souhaitée entre le texte & ses lecteurs, entre l’auteur du texte & ses lecteurs, voire, favorisant ce passage-là, entre l’auteur & des parts immergées de son travail. Il n’y a pas de confusion, il n’y a qu’une nécessaire énonciation (comment sinon, rester à sa « bonne place », si on ne l’a jaugée), il n’y a qu’à inventer.

Pour accueillir,

il y a à inventer.

Il y a à écrire.

Le pouce levé en bon camarade quand même

Les Circonstances

 Milieu de seconde mi-temps du match de poule de Champions League opposant Lyon à Barcelone, mardi novembre 2007, alors que les temps sont durs pour une équipe de Lyon à bout de forces et menée 2 à 1, qu’il s’agit du moment où tout en chacun cède mais quand rien ne doit céder, surtout face au Barça, surtout en champions league, Fabio Grosso, à l’image de cette contrainte du moment – ne pas céder alors que tout son corps le lui réclame : cédons, corps jambes et armes déposons, lâchons, organisons la déprise -,

Fabio Grosso qui a eu déjà fort affaire en la personne du p’tit prodige Messi dont il lui a incombé de contenir les assauts – de contenir les assauts réels du p’tit prodige Messi et de tenir, ne pas céder, face à l’impression de Mission impossible (et Grosso n’est pas Tom Cruise) produite par cette tache (résumons : 1/ il est malaisé de contenir Messi 2/ il est de surcroit malaisé de contenir l’effet produit par l’aura de Messi et les vilaines blagues subies depuis l’annonce de la composition aux exercices, à l’entraînement, les ricanements amicaux des collègues, c’est toi qui t’y colle hin hin 3/ il est d’autant plus malaisé de contenir l’envie de trop prouver de sa force face au morveux, malaisé de se contenir parfaitement, de ne pas casser la moindre jambe au morveux argentin (de longue date on les connaît les morveux argentins, on se rappelle moins de ceux qui de longue date firent profession de leur casser les jambes, Grosso ne sera pas Goikoetxea)) -,

Fabio Grosso tout à sa mission traverse cette plaine de creux et tient, comme il peut Fabio tient.

 Les causes

 Trêve de circonstances qui sont ce qu’elles sont, et qui semblent n’affecter en rien la mécanique de certains gestes automates et codifiés. Grosso donc, est forgé à cette soixante-dixième minute environ, métallisé de l’épuisement multiple qu’on a dit, mais il tient il a dit il fera jusqu’au bout il tiendra et s’il peut même il en plantera un, d’ailleurs il s’échappe le long de sa latérale, il y a des espaces il fait l’appel, la course pourra se faire il y a des espaces l’appel est fait et c’est Kallström dont on connaît la qualité de passe et la fraîcheur, Kallström tout juste entré en jeu qui reçoit l’appel, obtempère ça peut aller au bout et Kallström il : la plante en touche. Hop hop, tant pis. Bof bof, dommage. Course lancée pour rien, espaces en place gâchés qui ne réapparaîtront pas de sitôt. De chez planté. Un beau gâchis, tiens.

 Le geste

 C’est peu de dire que c’est rageant, pour le corps métallisé de fatigue de Grosso plus que pour mettons le moral de Grosso, mais c’est idem son moral étant entièrement contenu dans son corps à cette époque du match, on imagine son corps parler un peu (on tient le manuel de PNL tout proche, parce qu’on est gestologue consciencieux, on traduira tout du geste, même italien), nous donner quelque news de son moral, par une grimace ou un soupir chargé, moral dont on parierait qu’il n’est pas au top. Et alors, il fait quoi, Grosso :

Il lève le bras en direction de son équipier, bras vide de tout objet contondant ou explosif, vide de toute menace, il le lève et le tend et dresse le pouce, les autres doigts fléchis en leur ensemble, pouce seul dressé en félicitations ou grâce Césarienne, le condamné survivra, il n’est même pas condamné semble-t-il mais félicité, on n’y comprend pas grand-chose, moins encore quand Grosso y ajoute un sourire épuisé, le moral alors il est intact, bon, ferme et joyeux pourquoi pas ? Non mais quoi encore ajouterait-on si l’on ne se rappelait que le geste et le sourire épuisé de dommage amical, Ben Arfa eut le même une heure plus tôt, c’est un geste partagé, chronique, et dont on se dit qu’au vu du niveau de passe moyen de la Ligue 1 il doit faire l’essentiel du langage des signes du terrain, en France, le week-end. Est-ce vraiment là l’Esprit d’équipe (du moins une manifestation presque incantatoire, obligée de cet Esprit-es-tu-là-d’Equipe ?), est-ce ironie contenue face au geste raté au plus mauvais moment, au beau gâchis bête, tiens, que cette manie de féliciter du pouce (variable d’intensité : en le regardant, ou pas), le vilain vendangeur, le coéquipier gâcheur, est-ce un geste-sarcasme, Ouais, bravo la buse, des comme ça garde-les moi pour la Coupe de la Ligue, y’aura pas de mal ?

On oserait pas conclure « un peu des deux », même si on sent dans ce pouce levé et dans le sourire crispé harassé du Grosso vendangé, gâché de cette heure, une disjonction obligée, chronique, fascinante entre le geste et son fond, entre ce que dit et ce que vit le corps du joueur à ce moment, à cette heure. Désunion de l’âme et du corps.

 

(Ce texte a paru dans un blog intitulé Le sport par les gestes, éphémère extension du recueil collectif Le Sport par les gestes, paru en 2007).

Trente-Sept | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Remercier

« On ne pensait pas être capable d’écrire ça », « On ne savait pas que l’écriture pouvait être un outil de pensée » : propos rapportés par celle qui m’a invité il y a peu à animer un atelier d’écriture pour des étudiants. C’est important, ce qu’ils en disent, c’est important de l’entendre, y compris en ces évidences qu’on manipule quotidiennes, façon sacerdoce : oui on leur a dit, on a répété une des ritournelles perso, qu’écrire fait penser, qu’on n’a pensé qu’encore incomplètement avant d’écrire. Me revient, les lisant, une lettre qui fut si importante quand on la reçut, à l’atelier, des années derrière, une lettre qui disait qu’on avait agrandi la vision, la perspective, le rapport au monde, avec nos ateliers hebdomadaires, des années durant, dans cette maison de quartier. Des années durant à venir & revenir, remettre en route une machinerie, un rapport & des interactions, à réinventer chaque semaine, un retour à rejouer, des façons de faire (façons d’écrire, façons de faire écrire) à ne pas laisser sédimenter, rudoyant même un peu pour lancer du neuf, & toujours, ensuite, à chaque texte, sans manières ajoutées mais, toujours, léger : remercier.
Remercier, verbe épinglé aussi au mur, dans un des couloirs du premier, une phrase chipée à Char, par Cathie (merci), copeau coupant lancé, fermée : « Dans mon pays on remercie. ». Phrase que j’emporte comme je cite, nomme, m’y efforce : je cite à qui j’emprunte, ce que du moins je perçois d’emprunts, quand je parle. Je cite & remercie.
& l’on me remercie aussi, pour une chose ou pour une autre, on me remercie de faire, de faire faire, de permettre, d’encourager, on me remercie pour l’écoute, pour la parole, on me remercie, je remercie. Civilités qu’on dirait ordinaires & qui soudain m’apparaissent, ces jours, au regard de ce dans quoi barbotent autour, comme en eaux glaireuses, des amis salariés, m’apparaissent comme lucioles pavant mon chemin.
Mes dernières années de travail salarié, je m’en souviens, ne m’apportèrent, outre emmerdes usuelles & trop-plein toujours grandissant, outre salaire infiniment maigre, outre usure des transports, le roulis du toujours même train, cette toujours même sensation d’être rincé, comme hâlé à l’acide ; mes dernières longues années de ce commerce-là de son temps employé à on ne sait (si vite) plus trop quoi ne m’offrirent que : tourbe amère.
Ni merci ni. Rien qu’érosions des matériaux & composants.
& me dire ce que je savais déjà sans savoir le savoir, qu’au milieu du reste des injustices, reste immense à ne pas minorer, il demeure ça qui compte, cette civilité & ce qu’elle agrège en voisinage étymologique : le mot même, civilisation,
mot rongé chaque jour plus en sus d’avoir été idéologiquement renversé,
& cette part manquante, cette compensation absente, toujours, & désignée indésirable car vous en avez bien de la chance, vous n’êtes pas à l’usine, vous n’êtes pas au chômage, ad libitum jusqu’au plus bas des échelles),
& de me dire que oui, quelque chose dans le travail, dans le salariat, tels qu’on en use dans notre temps, nous réduit, prélève sans fin ni indemnités compensatoires. Organisation de décivilisation. Sens unique du mot remercier : dans leur pays quand on remercie, on flèche direction Pôle emploi. Il reste à inventer encore : fonder d’autres pays d’autres espaces d’autres usages,
d’autres façons de dire : merci.

Tout m’est permis, épisode #2.1

(lire l’épisode 1.3)

Matin de mai, il est dix heures 35 en 2004

Temps clair ciel dégagé, nous roulons et roulons bien, en approche de périphérique, je suis aux commandes et m’y trouve à mon aise, à croire que conduire est possible, à en croire même que c’est parti,

on dit comme ça, c’est parti,

et c’est parti fini d’attendre réflexion pfuit, les choses (nerfs chairs et tissus contrits) s’ouvrent et font place nette à un silence aéré, loin l’astringence ça roule, je fluide, pour un peu passerais un coude (fluide) par la fenêtre ouverte, belle pénétration dans l’air fluide, enverrais de la pop en cristal fluide dans l’air clair du printemps éternel, dans l’éternité d’un printemps clair,

je vais m’insérer je m’insère, fluide, à nous deux vieux périph c’est parti,

de la pop cristalline et tonique, mancunienne, à tue-tête, prendrions la tangente le chemin des vacances, well done, il ferait grand ciel à jamais, un good fluide et harmonieux trip, qui m’aime me suive et clins d’œil chics anglais, pas beau la vie, lui rirais-je volontiers en complice ?

À lui l’assis, toujours, à droite.

Allez dirais-je, imaginerais-je, allez l’ami on se détend, ça roule, hein, ça file fluide, fluide. Fluides, à nos aises.

Conduire semble possible, conduire semble venir, à croire que conduire me vient, viens viens j’arrive, attend.

Attend l’émergence attendue, que voilà déjà le voilà, voilà, à peine esquissé déjà monument il s’impose, pointant légende à l’horizon, LE PONT, le fameux Pont de, fierté locale, une bosse immense si majestueusement élancée à travers brumes, une bosse immense mais fluide, si redouté par d’autres faibles de cette espèce mienne, les piètres, celles et ceux qui ne savent je les connais, n’y arrivent pas sans mal je connais jusqu’il y a peu j’en étais, le voilà qui s’annonce, il attend, j’arrive.

Control, commandes : passe la quatre, appuie, passe la cinquième mais, attention, prends garde ne pas trop en faire, stay fluide, et calme, s’il est bon de se mouvoir dans la confiance gardons-nous de tout emballement Halte-là, mollo, schéma mental dessine

un plan rapide crayonné jeté vif

deux trois quatre cinq, il faut, tu dois embrayer débrayer un des deux, tu dois je passe en quatre dans les premières pentes du pont, ça marche, j’ai bon. Ravi, je me cale derrière un camion, de livraisons, de pêches, ou, de quoi, c’est un mot espagnol non, le transporteur lui Hollandais comme me l’indiquent l’enchâssement de multiples u, o et H, mais peut-être affirmé-je Hollandais sans savoir, car après tout j’en sais si peu, encore, de mon compagnon camion. Je le suis. Je l’escorte. Ma présence rassurante. L’équipier-socle et silencieux (c’est moi), gage de confiance (re-moi), celui sur qui l’on peut compter : c’est moi.

J’accompagne le camion mon ami, le tranquillise ppeulà, fluide, confiant il semble et ralentit.

Il ralentit.

Il ralentit,

ralentit,

ralentit, jusqu’à me faire repasser en troisième étonné toussant, ahanant, schéma mental quatre cinq trois deux cinq trois mais que faire, il n’y a vraiment rien d’autre, aucun levier, rien hors la cinq-un-deux-quatre-troisième pour issue ? Poussant mentalement notre véhicule vers le sommet, sommet de ce pont fameux pont fierté locale, immense majestueux élancé, passer, j’y mets intérieurement du geste ppppeulà, pupilles serrées abdos rentrées, passer, passer j’y arriverai, passer ensemble, mon compagnon camion et moi unis, dans la même peine passer, passer le sommet de ce pont fameux pont fierté locale, un point

un point qui semble s’éloigner à mesure que l’aiguille du compteur verse, immanquablement, à gauche, sous cinquante,

Rallez,

Encorallez,

trois cinq deux quatre six non trois quatre (un schéma en volumes en 3D, bientôt, toutes ces boucles, ces spirales)

à force d’acharnement d’écrasement inédit d’une pédale (mais laquelle) sous l’effet insistant d’un schéma persistant rétinien (ce drôle d’effet optique),

le sommet nous soulage.

Et,

bascule non immédiate ,

très légèrement différée même,

pédale pied vitesses chiffres et schéma tous soudain glissent hors de moi, s’estompent,

tout s’estompe, fluide en somme.

Voir l’air frais.

(–>à suivre)

J’habite zinedinezidane

(texte initialement paru dans la revue Geste n° 5, automne 2008)

J’habite zinedinezidane

1. Moi n’est qu’une position d’équilibre (Henri Michaux, in postface de Plume, collection Poésie- Gallimard).

2. Pendant la même semaine d’avril 2008, je suis resté suspendu face à l’image animée du footballeur Zidane, filmée par Gordon et Parreno dans le judicieusement nommé Zidane. Et suis resté également suspendu face à l’image inanimée de l’idole Zidane, photographié avec et par le tenancier d’un couscous de centre-ville.

3. La revue Geste propose un dossier consacré au verbe Habiter, où vous êtes de passage, lecteur, ce dont je me réjouis, 6000 signes ont-ils dit, 6000 signes c’est une-deux pages, à occuper, où résider infiniment. Où habiter ?

Habiter.

Habiter transitif, habiter intransitif – mais moins.
Transitivement j’habite, quoi j’habite ?

Un lieu j’habite.

J’habite : un appartement sis au quatrième étage à droite, dans un immeuble en bon état, sans particularité ni charme ni exception notables, bâti dans la seconde moitié des années 60, propre et entretenu par un syndic de copropriétaires auquel je ne suis pas affilié. L’appartement je le partage, en ce sens l’habite à deux, si je puis dire, partage de répartition non stricte, variable – son espace de 80m2 au sol est occupé simultanément et alternativement avec qui l’habite avec moi, la répartition bouge – je l’habite entier mais discontinu, en somme. Etant de surcroît locataire du lieu, cela confère à son habitation un statut temporaire.

J’habite : un quartier, l’alentour où je me véhicule à pied, où me sont adressés des signes de menue reconnaissance – où la dame du pressing, souriante, me rend une couette C’est pour M. Comment, déjà ? Ces signes sont des signes de familiarité, sont-ils indices d’habitation ? Comment affirmer que j’habite ce qui constitue la proximité de cet appartement qu’incomplètement j’habite ? Non pas, quartier n’y habite pas.

Si quartier pas, alors : une ville, non non : je ne puis l’habiter – car je ne l’habite pas entière (quelle présomption) ; car le statut également temporaire de cette habitation la pondère d’autant

J’habite : un pays, mêmes causes mêmes effets, ne vaut, ni d’habiter un continent, une planète ou portion d’univers infini.

Géographiquement, je n’habite pas un espace proprement défini.

Habiter c’est j’y suis, j’y reste, donc : j’habite un corps ? Lequel se situe à l’intersection des positions d’équilibre dont parle Michaux (qui parle net), corps-enveloppe de ce moi en mouvement. Ce corps assurément je l’occupe, pour ou contre mon gré j’occupe cette enveloppe – mais c’est tout aussi temporairement qu’une armée occupe un pays. Le fantôme, drapé ou non, des histoires à faire peur, occupe, lui, la maison hantée dès lors qu’il s’est défait de son emballage : je ne saurais, on le comprendra, convoquer mon fantôme pour asseoir mon analyse, du moins tant que je n’aurai débarrassé le plancher le squelette les tissus les plafonds, et qu’alors serai hors d’état d’argumenter, d’étayer, de conclure. Non, en ce corps je réside et l’occupe, mais réellement ne l’habite pas.

Mais qu’est-ce alors que j’habite, intransitif  ou transitif ?

Quoi j’habite je le sais depuis peu, j’en fus il faut l’avouer fort étonné, mais dus vite me ranger à raison et admettre.

J’habite : zinedinezidane.

J’habite zinedinezidane voilà, j’habite le complément d’objet zinedinezidane, l’entité zinedinezidane, je le sais depuis peu, quelle surprise,
je ne pensais pas habiter point,
quant à Zidane, je le regardais, l’admirais par instants, éventuellement, partiellement.
Et puis me voilà au couscous, rien de spécial, bonheur ordinaire d’un poulet merguez pois chiches semoule standard, rien de Zidane là-dedans, rien d’habité, du transitif, certes, un dîner c’est passager, mais habiter quoi ici même, mon assiette – non non.
Et puis, l’apparition standard. C’était : stationnant près du comptoir avant paiement, paiement standard couscous standard – pas de tajine au menu, nous sommes on l’a dit en plein coeur du parfait standard – comptoir derrière lequel la photo du bistrotier enzidané trônait.
Sur l’image, le susdit patron plastronnait, enlaçant familifièrement son complément d’objet, son extra ordinaire, l’ami–à-lui-à-nous-à-nous-tous-un-seul-homme, le seul, l’unique, Le zinedinezidane. Notre absolu standard. Le zinedine souriait, de ce sourire ordinairement fluet, indécis, qui est le sien hors du gazon (quand il est aussi rare que franc et immense, sur le gazon), le zidane trônait, immatériel ami, dans sa solide inconsistance.
Persistance rétinienne : zinedinezidane en nous s’imprime, à force de passages ajoutés, d’images rediffusées, de roulettes ralenties en boucle, de milliers de litres d’eau minérale bus pour et face à nous, zidane certes s’imprime, mais nullement son détail, ni le détail de ses proportions exactes : comme la lettre volée, plus il nous est montré moins nous le voyons net (contrairement à Michaux qui plus s’efface, moins se montre et s’anime, plus parle net). zidane est nettement flou de contours. Ses contours nous les partageons, à défaut de nous les approprier (pour nous venger de leur flou persistant, à l’instar du patron standard qui s’en empare un temps, qui le tente du moins, et tente d’en tirer une preuve en photographie). Nous habitons tous zinedinezidane, à contrecoeur ou fort ravis comme un tenancier de standard, toutes et tous, notre complément d’objet commun c’est zidane. Zidane, grand et fort zidane mais d’allure on ne peut plus standard, quasi chétif, sur le champ de patates devenu champ de foire, aérodrome pour sprinters haltérophiles.
On pourrait comparer des années : d’aussi déifié que Zidane il y a Maradona, icône absolue mais icône nantie d’un corps, énorme et monstrueux, et pote aussi du diable. De plus malingre et immigré de l’intérieur il y a Platini mais, trop décideur et calculateur sur le terrain, trop ambitieux et donneur de leçons en dehors.
On chercherait longtemps encore et jamais rien n’y ferait, notre couverture universelle, notre habitat sans loyer c’est ça, c’est lui, c’est là, c’est ce lieu cet endroit dessiné par les lignes de sa silhouette mouvante, mouvante et infinie en creux, infiniment accueillant, lignes de notre partage, pas de Moi dans zidane, pas de position d’équilibre, puisqu’en permanente tangence, en permanent déséquilibre. Pas de moi dans zidane pas gêné du coup par ce poids, pas de chair pas d’âme pas d’eau même pas d’air, dans zidane c’est gazeux c’est la Lune, où nous bondissons mou et lent, tels des ballons (de plage). Lent mouvement perpétuel qui offre à chacun toute place, qui offre à chacun expansion. L’entrée est gratuite et les places disponibles, innombrables. Pas de mur, de frontière, de conflit, de tensions, de surcharges, d’atmosphère, d’électrique : une quiddité sans substance.

Nous habitons, nous vous ils elles et autres, j’habite.

En cette page qui m’accueille que j’occupe où j’habite, je l’affirme, le tambourine :
J’habite zinedinezidane.
J’habite zinedinezidane. Et vous aussi.

(texte initialement paru dans la revue Geste n° 5, automne 2008)

Trente-Six | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Habiter

Rassemblé enfin constater, sur soi, les effets de ce dont on préjuge, ou qu’on observe, attentivement, chez d’autres, qu’on écoute avec attention & parfois même analyse, les éprouver fort et doux. Rassemblé donc me voici ici,
& la métaphore figurée lieu commun s’avère soudain hyper opérante : un site à soi c’est a minima une chambre, c’est aussi une tanière, une niche, une manière de maison neuve ;
& une maison nouvelle, une fois bâtie, on est heureux fier & grisé d’en avoir fini, il reste oui l’électricité à revoir, puis toujours quelques zones d’ombre à finir de carreler de paver de vernir, reste à finir d’aménager mais on y est, mais déjà on peut commencer de la vivre.
L’étrange aventure d’habiter, d’habiter une maison d’octets plus extensible encore qu’une maison des feuilles : un arte povera sans limite, ramifications & boutures, pièces ajoutées, voire étages ou escaliers (comme à Sarajevo, ce souvenir, les travaux perpétuels partout, les maisons mille-feuilles rechappées comme les pneus). L’étrange aventure d’un en-soi, d’un chez-soi, porté hors soi.
& elle perdure, la griserie elle s’installe, elle m’habite, me tient, me redresse, c’est une maison non seulement extensible mais mobile : un mobile-home, en somme, une machine ambulante &
vivante.
L’étrange aventure de s’inscrire
(& dans les lettres gravées se nicher)
heureux fier &, pour un temps perdurant, grisé.

Tout m’est permis épisode 1.3

(lire l’épisode 1.2)

Je passe mon permis de conduire, j’apprends – je n’apprends pas tant à conduire, qu’à passer mon permis de conduire. Mais je ne sais pas apprendre, qui saurait ? Apprendre ne s’apprend pas, me dis-je, mais ce n’est pas le moment. Le moment est à continuer de se taire, attendre. Une chose acquise est que : je m’exerce, fais et refais les mêmes actions non, action n’est pas le mot, fais et refais les mêmes gestes, indécis, qui provoquent les mêmes résultats, les mêmes manœuvres, les mêmes itinéraires, les mêmes démarrages hoquetant puis brutaux puis freinés puis, à horaires plus ou moins fixes je fais et je refais,

traçant une géométrie bien mystérieuse vue d’en haut,

cercles de culture tracés main gauche,

un dessin, fœtus en vrac, ballons crevés,

un signe, adapté certainement mais à quoi.

Je fais et refais

interminable

fais et refais

immensément fatigable

je re

fais et refais avant tout les mêmes conneries les mêmes, mêmes conneries grosses comme moi me dis-je, c’est énorme comment puis-je, souvent me dis-je, moi qui suis long maigre nervuré métallique, métal immense dans habitacle immense et mou, comme mes conneries sont grosses me dis-je, grosses comme moi qui ne le suis pas me dis-je, ça fait comme un manque quelque part d’accord me dis-je – les mêmes conneries plus grosses que moi font masse, je ne vois qu’elles elles font un peuple muet, une masse amorphe qui fait écran, je ne sens qu’elle, ma connerie mienne gonfle quand moi rougi et souffle entravé constate,

peux pas mieux, réfléchis, peux pas mieux,

constate,

ma connerie fait airbag, réfléchie,

constate,

vue d’en haut elle déborde de la (petite) clio rouge, ça pourrait s’avérer utile, mais il se pourrait aussi qu’elle nous étouffe à gonfler tant et tant, je souhaite fort qu’elle cesse son expansion lourde et pleine mais constate,

ma satanée connerie furieuse,

constate,

mon incontrôlable connerie,

constate,

ma connerie qu’il contemple l’assis à ma droite (et je ne le regarde pas), qu’ils contemplent les assis, contemplent et contempleront (et je ne les regarde pas), le défilé d’assis interchangeables à ma droite, qu’en fait ils ne contemplent pas c’est inexact, puisque perdant d’emblée, comme immensément fatigables, la patience qu’il conviendrait, pourtant, de m’enseigner. Ils constatent agacés, je contemple sidéré. Leur incomberait pourtant, je pense (crois penser), de m’enseigner l’infinie patience.

Je fatiguerai l’infatigable.

J’apprends.

J’attends. Ne les regarde pas.

J’apprends une chose seule, en l’instant, seul, j’apprends la honte, l’infatigable honte.

Attendre,

finie fatigue,

d’attendre. J’attends d’avoir fini d’attendre.

(–>à suivre)

Tout m’est permis, épisode #1.2

(lire l’épisode 1.1)

Notre attente en partage, fait : quelque chose entre nous de commun.

Je dois comme lui, je dois tout comme lui. Comme lui. Comme lui, corps et postures et virilité à mon rôle adaptés, attend. Comme lui attend, j’attends. Comme lui comme eux comme tous. Ils sont chaussés de baskets, toujours, baskets ou tennis, chaussures légères, chaussures dites de sport ou leur équivalent urbain, des chaussures sans manière, des chaussures impensées. Ils sont légion ils attendent, toutes ces heures passées côté passager, en chaussures dites de sport. Équipement oxymorique, à quoi bon des chaussures dites de sport pour attendre, il doit bien exister quelque chaussure idoine, disposée à, une chaussure dite d’attente, rembourrée autant que fraîche, anti-sudation et semelle tout-confort, cadrant l’assise du talon la tenue du mollet – sans raideur .

Lui, à côté. Dans mon angle mort à droite – l’angle qu’on dit mort l’est, ou quasi, l’angle cliniquement mort, inexistant l’angle car je n’ose car je ne peux pas me tourner, une règle non écrite je la sens m’en empêche. Lui. Ne me regarde pas, s’affaire à ses bricoles, en bon professionnel, fait son boulot, un métier, incarné c’est cela : des gestes accomplis dans leur bon ordre, en professionnel il procède, manipule, dextre, précis, un parapheur pour préfecture, un carnet de correspondance, un guide technique, pratique, livret de famille, journal intime, me concernant ou pas je ne sais. Je ne sais pas je me demande. Et puis j’admire cette dextérité investie en broutilles, vraiment, je pfff je, bah ça dis donc c’est quelque chose, vos dix doigts vous dites donc, rien n’y manque, coordination discipline, les gestes leur vont à ravir, leur vont si j’ose dire, comme : un gant. Lui en bon légionnaire broutille, broutilles, ses trucs à faire son boulot-quoi. Quel boulot-quoi je m’interroge, m’interroge à demi seulement car je n’ose, soucieux de ne pas réduire ma concentration. Cette concentration de dans à. Concentration à mon attente.

Me soustraire, m’abstenir, rester coi. Je me tais. Commutation signal bruit blanc, on ferme, vlam.
En moi les mots s’agencent, s’organisent (organiser l’organique), modèle les faits et les gestes à produire adéquats, réfléchis. Je réfléchis. Il nous faut un programme, un plan. Bâtir un plan. Au travail (gestes accomplis dans leur bon ordre), réfléchis, remémore (l’ordre des gestes, le bon) puis : agis, fais légionnaire, à la une à la deux en avant, gauche droite non pas gauche droite l’angle arrière droit est de mort, unedeuxtrois ; unedeuxtrois, unedeux trois. Les opérations échelon deux douze ou quinze doivent, en bon ordre et logique implacable, se succéder. Cette suite n’est pas un arbre, pas une étoile, le plan file droit pas heuristique, il y a à faire, il y a tant à faire, tant,
Heuristique, heuristique, heuristique, quel mot quel drôle, drôle de mot, n’y pensons pas, tant à faire, un mot d’origine grecque, non, tant à faire,
à faire, oui, il doit bien y avoir à faire, des choses, successives, des tas de choses et des directives à suivre selon le plan dans cet habitacle, mais où. Où sont-elles dans l’habitacle, les choses à faire, où se sont-elles cachées, où sont-ils engoncés les gestes à produire adéquats, où : sous ton siège reculé où tu ne peux aller fouiller, car aller fouiller ne fait pas, ne fait décidément pas, partie des choses qui sont à faire, ni fouiller dans la boîte à gants rageur, tu es bien là pour quelque chose, tu n’es pas juste venu t’asseoir, nan nan nan il ne s’agissait pas juste d’y parvenir, d’arriver vlam pff jusque là, non, oui, il y a quelque chose, autre chose, à faire. Programme, déroule. Pense. Tu penses : Quel petit quel, tout petit, espace.

Un bien petit espace où attendre.

Attendant qu’un plan se dessine continue, réfléchis, pas un geste, pense à comment mettre mieux là-dedans tes deux jambes, réfléchis : deux prothèses, pas ta taille. Réfléchis. Une chaussure confortable Et intégrale, une sorte de scaphandre soyeux, ça, ça serait. Ah si seulement, mes deux jambes. Mes deux jambes adaptées. J’en rêve, il faudrait. Adapter mes deux jambes. Sans rabot, sans serre-joint – remodeler fluide, en douceur, il faudrait.

Un bien petit espace pour un si vaste silence.

Ce silence est immense, immensité accrue depuis vlam, c’est peuplé de vlam par ici, c’est un peu comme avec Mozart ou, Beethoven ou, je ne sais qui annexant le silence avant après son fait, mon fracas fait pareil. Mon fracas s’impose, en impose à toutes les parties de moi-même. Imprimé dans le silence. Le silence est si étonnant, le silence est un étonnement, me dis-je,
pensant,
pensant à,
Mon plan. Dérouler mon plan. Le bâtir puis dérouler. La voiture, oui, la conduire. Fait partie de mon plan. C’est, peut-être, l’objectif.

Conduire pour aller vers.
Aller vers conduire.
Un plan déroulé en ruban de Möbius, un peu, ici.

Un bien grand étonnement pour un si petit espace.

Dans la boîte, j’attends. Il a fini bientôt j’attends, respirant à peine car immense est ma politesse. Adaptée. Se tourne sur sa gauche, vers moi. Parlons, enfin :
Va ? //  Oui mais // Ouimaiquoi ? // Serré, euh. // Serré quoi ? // C’est euh un peu serré je // LéAllé, ho, nyva. ON Y VA.

On y va.
Fini d’attendre. L’espace agrandi d’un coup, quel habitacle immense, quant à mon corps mes pieds si loin, n’en parlons pas. LéAllez, On, y, va.

Adapter mais oui mais : comment, comment les adapter, mes deux jambes, à leur fonction, oui, et au milieu, oui – oui, mais : contraires.
Oui, mais : avant d’adapter mes deux jambes, tenter d’adapter mes oui mais.

Je passe mon permis de conduire, j’apprends – je n’apprends pas tant à conduire, qu’à passer mon permis de conduire.

(–>à suivre)

Tout m’est permis, épisode #1.1

Un matin de mars, il est neuf heures, en 2001

Les politesses de rigueur sitôt expédiées, sans manières ni équité (il fait Jour je fais Lu, ou l’inverse – plutôt l’inverse, timide en mes petits grands souliers flasques), le style c’est faisons fi du protocole, un rapport sans façons ajoutées, nous nous tenons tous deux à côté du véhicule : petit, rouge.
Une petite, voiture, rouge, c’est.
Petite clio rouge, là voilà, c’est ça.
Renault. Renault c’est cela, Renault clio, oui, c’est ça.
Action (dit-il, peut-être) : il balance, d’un geste de désinvolture, de virilité, de virile désinvolture, désinvolte virilité, trancher il faut trancher, du choix de l’adjectif tout peut dépendre et tout changer, balance l’applique de plastique lourd, sur le toit de la petite, clio, rouge. C’est à lui c’est chez lui.
Devant chez lui je suis, j’attends.
Je ne suis pas chez moi, j’attends.
Dedans mes souliers grand minus moi j’attends.
J’attends : un signe.
(Et flasques. Mes souliers minus et flasques).
J’attends un signe, n’en reçois pas, ni même interférence ni rien,
Ou juste, si : il ouvre la portière, s’immisce côté droit – passager. Le signe que ça fait me dit : Entre.
Joie – presque. Le signe je l’ai reçu, l’ai comme j’ai pu, interprété, ce signe doit être le signal, il entre dit :Entre, toi aussi, dans PetiteClio Rouge. Je fais comme lui, j’entre, côté gauche – conducteur. Gauche droite gauche droite, go, j’entre. M’introduis dans PetiteClioRouge. Dedans, c’est plus petit encore, c’est petit chez vous, enfin, petit mais charmant enfin, le charme d’un intérieur modeste, pauvre ça peut être aussi un compliment, enfin pas pauvre mais coquet, vous voyez, on dit coquet ça complimente, mais en fait ça veut dire pauvre, m’abstiens-je de lui dire. Il s’est assis, je, vite, fais comme : m’assois. S’asseoir ordinairement n’est rien, ici s’asseoir ne se fait pas tout seul. S’aménager un territoire : je pousse et repousse la manette là-dessous entre mes jambes, qu’il m’a fallu trop de secondes pour trouver, ce foutu berlingot, bourtichon, bégonia, pour parvenir enfin, à, mais c’est d’un Gn, d’un Blblblbl, c’est d’un coup sec d’un seul, Bllblm, à repousser au mMMmXxMmm, mon siège, vers l’arrière, vlam.
Vlam, pff.
Pff (ne m’abstiens-je pas d’expirer, soupir harassé soulagé).
Pff soufflé, cherchant connivence, fait signe, dit : Pas simple. S’asseoir non n’est pas rien. S’asseoir c’est quelque chose, s’asseoir advient, s’asseoir constitue quelque chose (voilà s’asseoir, c’est lui, au loin), quelque chose qui jusqu’alors, jusqu’à ce jour en cet instant, n’existait pas.

Assis. S’asseoir existe et comme je suis sujet je conjugue, m’assois m’assoirai aurai été assis m’assied. M’assois. M’assied, m’assois ? Comme lui, assis, me voilà conjuguant mon assise, j’existe. C’est brutal mais c’est fait, enfin fait, enfin mais, c’est brutal et c’est court, c’est encore un peu court, ou peut-être faudrait-il, des jambes un peu moins longues, des jambes perdre un morceau (mais lequel), des jambes plus adaptées, voilà : adapté. C’est un corps adapté qu’il faudrait. Comme lui siège passager, là-bas. Comme lui si formidablement assis, qui était il y a peu aussi formidablement debout, cher ami votre corps c’est simple, c’est un costume il tombe parfaitement, comme tout vous va, c’est formidable. Votre adaptation au monde, votre assise au cœur des choses est, j’ose le dire, formidable, les bras j’ose également le dire, m’en tombent (peut-être sont-ils aussi trop longs).

Un signe. J’attends. Un signe adapté. Prendre parole, y être invité – à quelque chose, quelque part, être invité. Vous désirez, vous prendrez ? Je m’abstiens, d’habitude déjà prise, attendons. Rien ne vient. Rien ne vient percer mon attente, j’attends. J’attends que rien ne vienne (que déjà s’asseoir advienne, je suis assis mais c’est trop vague, mon assise peut mieux faire.)
J’attends et lui, à côté ? Pareil, attend. Attend mais enfin non, pas pareil. (D’attendre ainsi sans regard n’a rien d’un duel, puisque nous sommes côte à côte, parfait parallélisme, yeux rivés à l’horizon essuie-glaces, frontalité zéro pas de duel pas de joute (ferait parodie de parodie, ce western : il serait Eastwood, Wayne, Cavalerie et Peaux rouges tous unis contre quand moi quoi : carne vieux cheval mort malade, gnognoté par les mouches).
Non, notre attente n’a rien d’un cérémonial, cette attente est : inadaptée). Tu m’attends je t’attends on attend.
(Vlam, pff).
(…)
Ainsi chacun son tour, ce serait une danse ça pourrait, notre danse d’attente immobile, le Grand qui-vive on l’appellerait, j’attends à toi attends, succession d’esquives immobiles, un sport – un sport absolument immobile, tourbillonner sans un geste, j’attends. J’attends je ne sais pas moi, que son assise mute que la mienne advienne, vienne, devienne, que mon assise se décide, prenne route, me rejoigne, qu’enfin nous ne fassions qu’un.

Notre attente en partage, fait : quelque chose entre nous de commun.

(–>à suivre)

Trente-Cinq | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : (Se) rassembler

C’est monté, une vapeur un jet, à l’orée de cet été qui n’en finissait pas de ne pas arriver, un truc à faire, il y avait à : se rassembler,

& ralentir, parce que & pour (se rassembler) :

il y avait aussi, ralentir, dans ces parages, désir de ralentir. Non pas besoin que ça s’arrête, comme il est récurrent d’en voir surgir le fantasme partagé dans nos espèces connectées : pas de souci non de débrancher, non mes machines ne m’oppressent pas, non les réseaux ne m’enchaînent pas je le dis je l’affirme, ni vous non plus c’est une humeur une fausse piste, non : les projets fourmillant ne me happent ni ne me vident non tous je les aime,

ce qui montait, vive envie de rassemblement, d’une boîte où mettre des choses voire tout et où me mettre moi. Rien que retour chariot, mouvement logiquement pendulaire : je me fragmente, me rassemble ; je me constitue, me disperse.

Forte envie de me réifier & laisser fourmiller les trucs en groupe, rien couper rien cesser rien subir,

juste : se rassembler, faire masse.

Ralentissant, comme en course quand se trouve une cadence, la cadence, une manière de souplesse dans l’allure, après quelques minutes & que le déplacement s’est esquissé, inscrit dans la machine corps, ralentir alors n’est pas s’arrêter, non, c’est jouer du frein moteur, pied levé, levé, levé, prêt, dispos, mais : levé.

L’image aussi du coffre à jouets, solide place-forte où ficher ses bordels, singes & chapeaux, balles et crayons, rassembler la profusion, faire du bruit une forme.

Mais c’est en usinant le blog d’Arno Bertina (en allant voir ailleurs plutôt qu’en moi, donc)

(& cette joie qu’il ait répondu ainsi, avec ardeur enthousiasme souplesse &)

en posant les briques aux couleurs désirées,

lisant relisant les billets, pleins d’élan tel : « Il faut renoncer à utiliser les mots contradiction et paradoxe. Dans Je suis une aventure, dans Troisième territoire (un projet en cours avec le photographe Frédéric Delangle), j’ai cherché à montrer des personnages se libérant de ce schéma (« Les contradictions n’existent pas, le mot désigne seulement notre inaptitude à comprendre par où deux choses travaillent ensemble »). Il faut, comme disait Michaux, « laisser infuser », affiner ce qui semble être une contradiction. »

La chose s’est précisée s’affirmant, truelle en main – les choses, elles s’inventent se faisant –

je vais construire un coffre à jouets, assez vaste pour m’être tanière : là je me rassemblerai. Nouveau site, nouvelle adresse : c’est imminent.

P-s. : Cette série en multiples de 99 signes continuera en cet endroit, elle me demeure importante.

Va poussé par

(texte lu lors d’une soirée earworms, à Nantes, en juin 2012)

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Formes.
Bruits,
informes.
On ferme on stase on bloque l’expiration.
On pressent tout ce bruit qui, en nous, informe.
Imagine : voir le bruit du dedans, le saisir.
On s’explorerait, dedans, muni d’un casque haute fidelité étanche, d’un
spéléo- attirail adéquat on irait dedans, on entrerait on,
verrait tout
Ce qui bruit
non
on entendrait
tout
c’est à dire : quoi.
Raffût. Ruche. Bourdonnement. Mille fracas.
Une vraie ruche une ville un brouhaha un grondement un roulis permanent
chaufferie lointaine – l’écho d’une ville.
On entendrait une ville au dedans de soi. Qu’on s’entende : on n’est pas
une ville, on ne contient pas la ville,
Elle s’impose, on Écoute, on l’évoque.
On pense une ville, on dit une ville, on ne la nomme pas on dit juste ville.
Une ville.
On ne pense pas ma ville, on ne nomme pas, on ne se remémore rien, rien
au-delà de  : quelques teintes, de l’eau sur des pavés, un réverbère, deux
abribus, rien qui soit rattaché à rien, rien qui ne se change, prête, s’inverse.
On y est on s’approche, prévisualisation crisse clique gauche non droit  :
ville.

Une ville c’est : du lieu. Des lieux qui ensemble font du lieu. C’est un tas de
lieux,
un tas de lieux mis ensemble – une ville est
a minima
un tas, d’endroits, matériaux et nuances de gris-vert, pierres et métaux,
mouvements et reverbs,
une accumulation plus ou moins organisée, plus ou moins harmonieuse,
plus ou moins designée, plus ou moins ergonomique : toute ville est plus ou
moins ville, toujours encore en cours, affairée à sa formation, en voie
d’achèvement. Une ville, continûment, se forme. Ni origine, ni point de départ.
Les formes visibles d’une ville changent, changent si vite, basculent, toutes
et l’ensemble — trop pour en capter l’orbe entière, reclique elle a déjà bougé,
renomme, quoi, numérote, version.point.n, changé,
avant qu’on l’ait vue, flashée, qu’on en ait une impression,
elle file.
On ne s’égare ni ne s’y perd,
on
n’y est pas, dans
la ville elle
bouge , la ville. On la regarde passer (sans voir).
Une ville, ça s’entend.
Nous bougeons la regardant, la ville, et plus la regardons moins la voyons,
on écoute
ce qu’il y a dans, sous la ville.
Rien à voir.
La forme d’une ville m’attend derrière mon épaule droite, je ne sais pas
laquelle je ne veux pas le savoir, mais comme j’accélère elle engrange,
s’agrège de nouveaux trous, génère : le devenir-ville nous est inverse ; elle se
forme et
en nous,
tout son bruit
informe.

Un Bruit
c’est une sensation auditive produite par des vibrations irrégulières.

Un son
c’est une sensation auditive causée par les perturbations d’un milieu
matériel élastique fluide ou solide (spécialement l’air).

Dans les deux cas on nous annonce un choc, un accident. Une Rupture.
Un événement, une : A-normalité.
Le bruit serait du même tenant, un son en plus irrégulier encore.
Mais le bruit subsume, puisque le bruit est mesuré en niveau sonore.
Ailleurs,on nous dit qu’un bruit est un son complexe.
le bruit donc oui subsume.
Il est accident au carré. (d’accidenter l’accident ne nous ramène nulle
norme, non, les mathématiques sont ailleurs, un produit de négatifs ne donne
pas du positif).
On creuse (puisqu’après tout on a l’équipement spéléo idoine), on enquête.
Ailleurs on nous dit,aussi, du bruit, qu’il est un son indésirable.
Indésirable.
L’indésirable dépasse.
Prend même toute la place.
Tous les mots disponibles.
Et, le reste. Tous les mots à saisir, et les autres, qu’on bricole, qu’on usine ;
exprès pour. On entasse, on empile, on agrège, pour faire masse (grand bruit).

On dit.
On dit acouphène,
on dit aboiement,
on dit aussi ahanement,
on dit amphigouri,
on dit assonance,
on dit allitération,
on dit aussi barnum,
on dit barouf,
on dit bastringue,
on dit battement,
on dit bazar,
on dit bordel,
on dit borborygme,
on dit boucan,
on dit bourdonnement,
on dit bousin,
on dit brouhaha,
on dit bruissement,
on dit cacophonie,
on dit chant,
on dit chambard,
on dit chuchotis chuchotement, chuintement,
on dit clameur,
on dit claquement,
on dit clapotis, cliquetis,
on dit contrepoint,
on dit craquement,
on dit craquètement,
on dit crépitation, crépitement,
on dit cri,
on dit crissement,
on dit cut,
on dit déclic,
on dit déflagration,
on dit détonation, dissonance,
on dit écho,
on dit éructation,
on dit euphonie,
on dit flatuosité,
on dit foin,
on dit fracas,
on dit frémissement, froissement, frôlement, frou-frou,
on dit gargouillis, gazouillis,
on dit gémissement,
on dit grattement,
on dit grésillement,
on dit grincement,
on dit grondement,
on dit gueulante,
on dit harmonie,
on dit hénissement,
on dit huées,
on dit hourvari,
on dit hurlement,
on dit klaxon,
on dit larsen,
on dit logorrhée,
on dit masse,
on dit murmure,
on dit note,
on dit rot,
on dit parasites,
on dit parole,
on dit pépiement,
on dit pet,
on dit pétard, pétarade, pétillement,
on dit phonème,
on dit polyphonie,
on dit raffut,
on dit râle,
on dit ramage,
on dit ramdam,
on dit respiration, ronflement,
on dit ronron,
on dit ronronnement,
on dit roulement,
on dit rumeur,
on dit rythmique,
on dit sifflement,
on dit sonnerie,
on dit souffle,
on dit soupir,
on dit tintement,
on dit scratch,
on dit stridulation,
on dit tapement,
on dit tintamarre,
on dit tapage,
on dit tintamarre,
on dit tintement,
on dit tintouin,
on dit tohu-bohu,
on dit tumulte,
on dit vacarme,
on dit vagissement,
on dit vocalise,
on dit vocifération,
on dit vrombissement,
on dit voix,
on dit silence on le crie.
on dit
Russolo, l’art des bruits,
on dit, Russolo dit :
Grondements, éclat, bruit d’eau tombante, bruits de plongeon,
mugissements ; Sifflements, ronflements, renâclements ;
Murmures, marmonnements, bruissements, grommellements,
grognements, glouglous ;
Stridences, craquements, bourdonnements, cliquetis, piétinements ;
Bruits de percussions (obtenus en frappant diverses matières: métal, bois,
peaux, pierres etc.) ;
Voix d’hommes et d’animaux (cris, gémissements, rires, sanglots etc.).

Ailleurs encore on nous dit que :!
« Le son est une onde produite par la vibration mécanique d’un support
fluide ou solide et propagée grâce à l’élasticité du milieu environnant sous
forme d’ondes longitudinales. Par extension physiologique, le son désigne la
sensation auditive à laquelle cette vibration est susceptible de donner
naissance. »
(…)
« Il existe même des relations très étroites entre l’espace et le temps, vu
que le son est une onde qui se propage dans l’espace au cours du temps. »

Maigres trouvailles, prémisses de, la première petite pierre, arrangent
(compliquent). Procurent.
On trouve. Des trucs.
Le son serait, bien, ce qui lie l’espace au temps, il serait la possibilité
donnée à nous d’être, d’être en espace et d’être en temps.
Si le son est possible, alors le son est source de possibles. Sss’il est
possible, si-et-seulement-si, alors.

n’aurait ni début ni fin. Dès que posée, enchaînée à l’entrée plus haut
énoncée, cette hypothèse d’un nidébutnifin va, elle convient. Je prends.
L’hypothèse va avec ce qui va, sans début ni fin, l’hypothèse va.
Un temps nidébutnifin, un espace nidébutnifin.

va, poussé par le glissement de ta forme.

Trente-Quatre | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : On

On en est là.
On s’installe, on écoute, on regarde, on questionne, on conclut : une rencontre, & puis l’autre. Rencontres publiques avec auteurs, est-ce un métier, c’est du métier, c’est composite, ça me va &

comme ça me va j’y vais.

(passer, faire passer)

On en est là, limite estourbi, en fatigue, cerné des doutes & des listes des choses, choses qu’il faut continuer d’entreprendre pour rien que : continuer. Touche pause, forward d’un demi-pas, regards sur accélérations de chaque instant depuis des semaines, fini, repos ou presque : c’est l’action de (passer) qui offre stase, elle vient dans la discussion même, durant ces quelques dizaines de minutes où on engage force énergie à
tenter de transformer,

en quelque-chose-mais-quoi,

tenter de convertir le fonds, le sédiment, accumulé par la lecture acharnée des livres des auteurs susdits &
de se rendre invisible-mais-non,
de faire passer-mais-quoi, quoi sinon une parole qui, elle, se passerait bien de nous, mais qui s’entend mieux, ainsi mise en conditions idoines : on en est producteur – au sens discographique de facilitateur, metteur en conditions de : quoi ? De : passer.
Deux rencontres, à un mois d’intervalle, avec deux auteurs dont l’œuvre diffère : en littérature comparée, on chercherait des plombes les similitudes. Mathieu Riboulet, Maylis de Kerangal, deux chemins d’écriture qui n’ont en commun que leur intensité leur

(Persévérance, joie, douceur.)
Les deux auteurs ont, eux, en commun d’être de grandes & belles personnes, c’est dit : chose, qui, passant, facilite ô combien la dite facilitation.
Dans les deux cas, ce simple débat public, moment où faire trépied souriant pour leur parole, impose lecture approfondie. Elle l’impose &, ce faisant : la permet.
On a plongé, durant des semaines, post-its à main droite, café bouillu froidu à main gauche, dans les livres de Riboulet, dans les livres de Kerangal, où l’on releva nombre de motifs, réitérés en variation, de faits de langue, de récurrences évidentes ou surprises. On s’est fait enquêteur, on a reconstitué une, des réalités fictives, celle du temps d’écriture, du point nodal, de ce qui sédimente, aussi, de ce qui dépend des conditions, des intentions, d’écriture &
& du reste, de tout le reste qu’on ne sait ni n’a à savoir ; on l’a inventée, mille fois changée, cette réalité hybride, la leur, d’auteur, on a préjugé de mille et une façons, on en a joué, sans vouloir ni savoir, en confiance, sachant qu’on n’en sortira rien, que c’est notre chimie à nous, de lecteur, simple lecteur (& combien c’est complexe, un simple lecteur), qu’on se la garde & jardine (on n’a que ça, comme jardin), qu’en découleront une écoute & des questions non feintes.
On écoute.
On passe.
On y revient.
On y revient & le constate, qu’on a sa part.
Il y a un point commun, se dit-on.

En 2003, Ni fleurs ni couronnes (Verticales),recueil de deux novellas, constitue, elle en convient aisément, un saut, une charnière, dans l’œuvre encore naissante de Maylis de Kerangal. Dans ce troisième livre, une langue, tenue jusque-là dans un périmètre de convention narrative, s’invente, se lance, en même temps que la fiction bouge et s’enflamme. Cherche et trouve dans le même mouvement.

Et l’auteure, comme libérée, portée par l’ampleur (de langue et de fiction), s’énonce, en distance : « Il a chaud. Il survit – et de la belle manière, on va le voir. » (p. 13). « Plus tard, au moment de s’engager dans l’escalier qui qui monte sur la place du village, Clovis s’efface pour la laisser passer, pose alors une main sur ses reins et l’accompagne. On en est là ». On est là.

L’Amant des morts (Verdier) est le huitième livre de Mathieu Riboulet, un jalon moins net dans un trajet tenant plus de la course de fond. Huitième livre où ne s’énoncent pas de nouvelles règles (car tout est semble-t-il déjà là, dès l’origine, dans son travail, et s’expanse, spirale lumière croissant depuis un ensemble originel et nodal d’expérience du monde). Mais où s’affirme avec plus encore d’aplomb cette confiance intranquille, fiévreuse, en l’homme, en ses forces vitales, en sa puissance d’amour (toutes options, l’amour : fièvre, sexe, compassion). Son protagoniste accueille, recueille la souffrance des agonisants. Puis surgit: « On en était là » (p. 36). On se pose et revient, la formule se fait récurrence : « On en était là » (p. 56), « On en était là » (p. 87). On est là, ici, aussi. Récurrence comme en talisman. On permet, autorise. On rallie, rassemble, & distance. On tutoie l’ensemble & vouvoie le particulier.

Ce On de narrateur incarne un tiers-étant, et ce faisant permet, & ce faisant, si l’on veut, incarne – si le désir s’en mêle, seulement si le désir s’en mêle (si l’on veut).

C’est ce aussi ce à quoi on s’est prêté, repérant ce point, minuscule, en commun, aux œuvres si distinctes, trichant sincère, réduisant en conscience, pour tenter d’entrer plus avant. On a réduit pour incarner, comme on distance pour toucher.

On en est là. On avance. On s’arrête, avançant, épuisé, souriant: on avance.

Si on veut, seulement,

si on veut.

Trente-trois | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Vue de l’esprit

Hors d’ici étais-je, à grands regrets, pris par mille choses. & parmi elles les travaux de Cécile Portier : je retaille & rajuste ici cette présentation pour La Maison de la poésie de Nantes :
Cécile Portier est auteure d’un livre (imprimé), « Contact », paru aux éditions du Seuil, dans feue la collection Déplacements, & d’un livre (numérique), « Saphir Antalgos », chez publie.net.
Cécile Portier est une femme un peu farfeluche, nous dit-elle, citant un lycéen qu’elle fit écrire en atelier. Cette femme est une technocrate, (le substantif est d’elle), seule femme de ma connaissance & j’en connais quelques-unes, à user dans ses courriels des expressions « bouzin » ou « assurer pas une cacahouète », seule technocrate je ne sais, j’en connais moins.
Cécile Portier écrit – deux livres déjà on l’a dit, les deux dissemblables, forme et focale distinctes ; les deux en rapport, fictions très au près du réel & de ses signes captables, les deux de langue resserrée & de digression agile, de métaphores à double fond : dans Saphir, le rêve (scénariste) produit des récits, oniriques & farfeluches, en même temps que le rêve (protagoniste), se trouve nommé (Saphir Antalgos, c’est lui), ainsi fétichisé autant qu’objectivé : le rêve en torero, garçon coiffeur, nourrice agrée, agence de consulting.
Cécile Portier écrit hors des livres sus-cités : elle est aussi l’auteure d’un site, petiteracine, hôte de plusieurs chantiers ouverts: entre autres, Compléments d’objets, qui s’empare d’objets du quotidien pour saisir « nos manières d’être au monde, d’agir dessus » ; Et pour madame, dialogue avec les dessins de Marie Delafon, ou Traque traces, « travail sur la mise en données de nos vies, de façon individuelle et collective » , une fiction, je cite :

« (…)née d’un pari un peu fou : refaire une ville fictive sous la vraie ville. Faire vivre et évoluer tout un peuple, écrit à partir des données qui nous écrivent, nous aussi, êtres de chair. Car chaque jour nous sommes, nous, êtres de chair, mis en données. Chaque jour nous produisons, en nous déplaçant, en communicant entre nous, un nombre incalculable de traces qui sont stockées, analysées, réutilisées. Chaque jour nos faits et gestes sont traduits en données, dont l’agrégation et le sens final nous échappe. Nous sommes identifiés, catégorisés, sondés, profilés, pilotés. Notre vie s’écrit ainsi toute seule, comme de l’extérieur.
C’est un constat. Il serait angoissant, désespérant, si nous n’avions pas toujours nous aussi la possibilité d’écrire notre vie. De reprendre la main sur les catégories. D’en jouer. Cette fiction a ce but. Jouer avec les données au petit jeu de l’arroseur arrosé. Écrire les données qui nous écrivent. Refaire pour de faux leur grand travail sérieux d’analyse et d’objectivation. Et ainsi, apprendre à lire cette nouvelle écriture dominante qu’est l’écriture par les données. Car toute écriture est un pouvoir qu’il faut savoir comprendre, qu’il faut vouloir prendre. »

S’emparer des objets, reprendre la main. Peu de trêve dans cette revue de détail : Tout objet peut y passer, plot poussière ou logiciels étranges, tous sont questionnés pour aussitôt s’approprier la question, qu’ils vous retournent, modifiée.
Le transfert opéré par Cécile Portier dans ses textes & travaux satellites, n’est que pas de greffe du chiffre, du code, des marqueurs, des dispositifs techniques, dans la langue littéraire, ainsi que le pratiquent le cut-up, le remix, voire certaines formes de littérature standard, narratives-et-puis-voilà : la greffe est réversible, le courant y est circulant. C’est le littéraire, cette appropriation hybride (sensible & intellectuelle ; analytique & poétique ; du visible & de l’invisible ; enregistreur & métaphore, etc.) qui vient s’immiscer dans la mise en données, en chiffres, en équation. C’est le monde vu de l’esprit, c’est à dire d’un amalgame de chairs irriguées par du sang, d’une machine efficace & gluante, par où passent, d’où opérent, nos afflictions, joies infinies, terreurs nocturnes.

« Soit. Toute écriture traduit une volonté d’ordonnancer le monde, de le maîtriser. Toute écriture compte. Tout langage est un chiffre. Mais justement, le chiffre est cette élaboration sur le réel qui contient en elle-même son échec (sa ruse ?). Au fur et à mesure qu’elle propose une intelligibilité de son objet, elle devient elle-même objet, possiblement opaque et inintelligible. Et qu’est-ce qui se cache dans cet échec, dans cette ruse ? Se cachent ici notre désespoir, mais aussi notre liberté. »

Il s’agit, comme elle l’a dit ailleurs, de faire des trous.
Des trous dans la dite transparence, ordinaire, lui en remettre de l’opaque, de l’obscur, du mal fichu, du déréglé, du : sensible.
Déchiffrer.
Déchiffrer pour n’expliquer rien ou presque, ou autre chose que prévu, déchiffrer pour agrandir.

« Notre réalité est cette sorte de crabe, très adapté, très véloce, qui bouge mais ne se déplace pas, au mieux opère t-il quelques esquives latérales, mais surtout, ce qu’il fait, c’est s’enfouir, (pour se confondre, pour nous confondre). »

Traque traces est né d’un travail avec des jeunes des quartiers dits « sensibles » (comme l’adjectif résonne alors, soudain, tout autre, chez Portier), du Nord de Paris, des jeunes avec qui il n’allait pas être facile d’entamer discussion. Pour ce faire, Cécile a, un jour, littéralement, « vidé son sac » : ouvert le dit sac de femme plein de ses bouzins, technologies et accessoires, puis proposé de nommer ce déballé, le questionner et de le faire chacun à son tour.
L’expérience est exemplaire de ce double mouvement. Chacun vide son sac, regarde, & agrandit le spectre ; chacun déballe & regarde autre, grand angle. Chacun perce quelque chose. Chacun déchiffre quelque chose. Chacun est bougé comme une chose qu’on déplace & chacun irrigue un objet, l’incarne.
À l’instar des textes de Cécile Portier, densément troués, son œuvre se délivre en étoiles, en cercles, sites.

« Voilà le geste que je tente d’opérer : la préhension, le retournement. Pour que notre réalité cesse d’être évidente, qu’elle se donne à voir pour ce qu’elle est : un objet poétique (car qui niera que notre crabe est beau ?), un objet politique (car qui ne voit toujours pas, après ce retournement, ce que le crabe contient de volonté de prédation ?). »

Vues de l’esprit.
Voir de l’esprit.
Poésie pour pouvoir.

Trente-deux | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Collectif


(Ceci n’est pas un billet promotionnel), ai-je été à deux doigts d’intituler ce billet, après avoir été à deux doigts d’en faire un (billet promotionnel), d’annonce de nouvelle année, parce qu’il en assumera certaines des fonctions (de billet promotionnel, d’annonce de nouvelle année), à savoir :  claironner la parution simultanée de deux revues magnifiques auxquelles j’ai joyeuse fierté d’avoir contribué. Mais il le fera de biais et en multiples de 99 signes. & surtout s’attardera sur le fabuleux hasard, la coïncidence de ces deux parutions ce même jour, & ce qu’elle me dit de quelque chose sur quoi j’ai souvent à bredouiller pour m’expliquer – mal.
Mardi dernier, par exemple, commençant cet atelier d’écriture à Châteaubriant, atelier initial, en papier, séance « classique », mon standard de démarrage de cycle : énonciation des quatre principes après présentation brève de mon trajet & de ma pratique. Mardi dernier il y avait tempête, & pluies denses, & trafic à l’avenant, & poids lourds en nombre – j’ai donc entamé ma causerie en retard, essoufflé – ai buté sur un point, dont je ne crois pas s’il soit faible mais, assurément, problématique : mon statut d’auteur. Le disant vite & mal : j’anime des ateliers d’écriture parce que : j’écris. Je publie peu mais : j’écris. Publie surtout collectif mais : j’écris. & ce que je ne peux articuler clair car ce n’est ni l’heure ni l’endroit, c’est que je n’en rougis pas, au contraire, de n’être pas un écrivain, au sens propre ou académique du terme, d’écrire surtout avec les autres, dans des mouvements entrainants – & que j’y apprends de l’autre et y affirme & confirme mon lir&crire – tout comme, en somme, en atelier.
Merveilles pour moi ce matin, avant d’aller causer, cette après-midi même, avec Catherine Lenoble, de tout cela, des rapports d’entrainement, de lir&crire en numérique, de lir&crire en atelier, de participer, d’inviter, de répondre, d’éditer :
-De pouvoir annoncer qu’elle existe, & sera diffusée ce soir, la concrétion matérielle de ce qui secret, deuxième édition, relecture collective de ce qui fut écrit par élans & concaténations collectives, sur le blog de la revue (devenu le site cequisecret.net, pour amplifier encore ces stratégies de capillarité, & l’assumer à plusieurs), où j’ai écrit AVEC les autres.
-De pouvoir donner le lien vers le très beau huitième volume de d’ici là, revue animée par Pierre Ménard sur publie.net, La forme d’une ville, hélas ! change plus vite que le cœur d’un mortel, un livre numérique collectif, aux textes sons images entrelacés par hypertexte, en si large et forte compagnie (60 auteurs, non des moindres : de Jeanney à Pennequin en passant par Vincent, Berlottier, Suel, Grossi ou Portier – auteurs, hommes femmes dont travaux et personne m’importent).
& merveille de la coïncidence, d’un début d’année qui sera placée sous le sceau de cet autre collectif, Instin, dont est à lire le calendrier, ici même.
& merveille d’affirmer que ce hasard n’en est pas un, que les signes s’organisent intelligent, que cela signifie fort, qu’il y a de quoi poursuivre, qu’il faut : collectif, i.e : ensemble, i.e comme un ensemble, ouvert, mouvant – vivant.

Trente-et-un | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Passer

Une autre journée déjà de passée, depuis cette journée professionnelle, riche de forts enjeux personnels — je remercie mais pas ici, l’ayant déjà fait en privé, celles & ceux qui ont contribué à son existence & son (excellent) déroulement. Elle a eu lieu en un lieu de vie (une bibliothèque, un lieu de vie, ceci fut dit) & fut une journée de vie.
Essentielle, cette question de vie, de force désirante, quand la peur (ou l’avidité, son employeur) partout gagnent – essentiel, l’affirmant me reviennent :
Du off Let’s go, rock’n’roll, me glisse Hervé Le Crosnier avant d’envoyer son solo : cette introduction, lumineuse (comme en bonne réponse à ma commande : j’avais dû lui dire : éclairante), durant laquelle il a fustigé l’industrie musicale, en militant du libre échange qu’il est (se laver ici les oreilles pour bien entendre, dans l’expression libre échange, les deux mots associés, a contrario de leur usage ordinairement médiatique, oxymorique, celui de la doxa du Marché, ce ni libre, ni échange). L’échange libre de HLC, c’est celui des lycéens que nous avons été, chacun à son époque, qui échangions des cassettes (disparues elles de longue date, pas leur effet), partage d’accès de pauvres passionnés (comme le sont toujours les passionnés, trop pauvres toujours pour tout acheter), accès fondamental & partage formateur : combien sommes-nous dans cette salle, ce jour-là, pour qui de telles atteintes, pauvres atteintes, au copyright, constituèrent le début de quelque chose, de quelque fièvre fondamentale, de ce désir d’accès qui fit de nous, plus tard — des adultes engagés, créant, passant ;
Du on — j’ai moi-même (& ça compte, pour vous & pas que vous, ces jours-là, les premiers mots), introduit par quelques phrases d’Emaz, dans Cuisine (à paraître chez Publie.net) :

« Première fois que Le Monde ne fait rien sur le marché de la poésie Place Saint-Sulpice, même pas l’indiquer dans un coin, rien. Idem sur France-Culture. Poésie devenant invisible dans les médias, mis à part L’Humanité et quelques revues. C’est pour cela que le choix n’est pas pour ou contre internet, c’est le net ou rien… »,

Emaz qui nous aura suspendus, en conclusion, happés par ce grand silence de sa voix disant ses textes, tout simplement ou presque — presque : car de voir son tapé de pied, en toute fin, détail aperçu, ce tremblement dont rien n’affleure durant lecture, mais tremblement d’où tout remonte, la tension belle, l’autorité (réelle, humble, pas sa mimique en singe savant qu’on croise trop).
Heureux donc ce soir-là & depuis & pour un bail, d’avoir œuvré à permettre que ces voix s’entendent, se succèdent en échos & contrepoints, bibliothèques & peaux de lapins — le 3 fois rien qu’on fait dans ces cas-là, leur tenir bien le micro, en somme, à ses invités, j’affirme et jure qu’ils résident (comme la typographie, art de se rendre invisible, dixit encore Le Crosnier), ce 3 fois rien & son bon dosage (pas 2, pas 4, juste : 3 fois rien) au grand respect d’à qui l’on parle & de qui l’on écoute, un respect travaillé depuis loin, puis agrandi par ce désir, de passer, de faire passer, de passer le faire-passer.
Passer le faire-passer, s’y tenir, droit, dans l’ouvert. Tenir sa basse, léger retrait, puis : go, rock’n’roll – journée de vie (de vie enrichie).

(La photo est d’Olivier Tacheau)

Trente | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : technique

Un apport-base, de la dite bascule, à cette pratique qu’elle envoie valser, qu’elle, oui, bascule (à savoir, l’atelier de faire-lir&crire), se situe dans le nœud entre la question technique & ses implications formelles — à cela mille exemples : comment j’insère un lien, comment je taille et pose une image, comment je la titre – & tout ce en quoi ça travaille, perturbe, bascule, le geste d’écrire. Ne pas exagérer : pas mille exemples, deux ou trois, dans mes propres dossiers, la bascule entamée de fraîche date, des dizaines, dans ceux de mes pairs & devanciers, François Bon, Pierre Ménard : qu’il s’agisse d’interroger la documentation gigantesque, aléatoire (ou pas) de Google Street & d’en tisser récits puis récit de récits, chez Pierre ; d’ouvrir un Google doc à dix, puis vingt, puis openaccess via twitter, chez François (& voir alors devant soi l’écran écrire, le texte bruire comme organe mouvant, immense frisson, inoubliable trouble de la perception, fondateur d’on ne sait pas encore quoi, mais fondateur assurément) ; ou d’épuiser le récit d’une journée générique, comme Perec fit d’une place de Paris, par le prisme seul des connections & de leur conditions ; il me semble que très vite le problème technique (ce problème concret de faisabilité : angoisse d’accès réseau, que tout le monde parvienne à se connecter), le problème se fait ressource. La question de le faire web, ce lir&crire partagé, ne s’envisage pas sans que le web en soit le cœur, le vivant.
La technique est le problème & la possibilité.
Il y a bien plus qu’un glissement vers un autre support (de la page vers l’écran) — glissement qui déjà en porte, de la problématique, vigoureuse, (quelle inscription, où marquer ma trace, comment se marque mon geste, dans quelle mesure mon corps se déplace-t-il, etc).
Il y a plus que l’enjeu de publication immédiate et illimitée (pas bornée à l’espace de cet atelier) — lui-même déjà très porteur.
Il y a accumulation de micro-usages & micro-mutations, minuscules coudes accumulés inconsciemment : du format d’un tweet à l’insertion d’un lien, ces ruptures modales, ces entailles dans le geste génèrent des ruptures formelles & de condition. Deux ou trois exemples à ce jour, bien plus à venir, un atelier en ligne provoquant cette obligée invention (ce bricolage), depuis le lir&crire en ligne — la littérature (Perec, cette fois, Claude Ponti lundi prochain) on & off line devient alors aussi une ressource, essentielle, d’appréhension (par expérimentation) de tout cela de mes & nos usages du monde qui bascule, a basculé, basculera encore.

Vingt-neuf | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Bascule

& puis cette bascule, récente et comme soudaine alors qu’attendue, depuis le temps que mon activité, mon lir&crire (multiple) s’éploie en ligne & liens & chaque jour un peu plus, depuis ce temps plus long & perdurant que j’en anime, des séances d’atelier — ateliers de faire-écrire (de faire-lir&crire, plutôt) : de nouer enfin les deux, de faire atelier en ligne.

Atelier de lir&crire en ligne, Qu’est-ce à dire & qu’est-ce qui change (mais continue) ? Se réunir dans une pièce, avec ordis, & connectés, & un blog monté, & l’accès partagé : cela posé opérationnel (c’est déjà du travail, là se nichent questions où cristallise l’angoisse), de là causer lire lancer, faire écrire &, c’est la même,

Mais — commençant par l’énoncé de ces principes, déjà évoqués (au nombre de quatre, dont deux sont doubles), se présente à moi, cheminant dans mes mots, ce qui, dans ces principes, change. La rectification d’un seul des quatre (même pas double) fait levier. Ce qui d’emblée change, conséquemment, change tout, autour. De ces principes réitérés, celui qui prend ici la mouche, se cabre, crisse, c’est la confidentialité, remise en cause par la publication (de surcroît, immédiate).

Elle est ainsi, ni effacée, ni oubliée — puisque nommée &

puisqu’en partage sont posées son impossibilité (apparente) & son absolue nécessité (l’absolue nécessité de ce qu’elle permet : clause de confiance & permission du littéraire). Conflit nommé, & partagé.

Ce que permet ce conflit, flagrant, entre une nécessité & son impossible assouvissement, est résolu par : fiction.

& par recours aux techniques — écrire est inséparable de ses conditions d’expérience & formulation — jusqu’en belle surprise : les neuf étudiantes de cet atelier Poieo.num ont ainsi, vite, trouvé l’astuce, la béquille de confidentialité : l’option pseudonymat des signatures du blog wordpress que nous construisons ensemble.

& cette façon de ruser, bricoler, pour s’autoriser, s’inventant une identité neuve (littéraire, numérique) est manière de, jouant, tâter, examiner, considérer la si fragile importance d’être : auteur.

Vingt-huit | sur | Quatre-vingt-dix-neuf | Principes

Dans la vie j’ai des principes,

j’aime à me le dire & sourire du working class hero qui sommeille profond, on m’en a oui inculqué des principes, une histoire d’éducation oui, c’est ainsi :

Dans la vie –d’un atelier–, j’ai des principes.

Dans la vie de notre atelier, entamé-je de systématique façon, premiers mots premières minutes première séance d’un cycle ou stage, nous fonctionnerons selon quelques principes, lesquels je vous donne & auxquels je vous propose d’agréer : ils sont au nombre de quatre dont deux sont doubles, qui pour autant ne font pas six, il y en a quatre dont deux doubles, c’est ainsi, oui. Ces principes, continué-je, m’ont été inculqués durant ma première partie de vie professionnelle, par Cathie Barreau, & j’aime à n’y pas déroger. Ces quatre principes dont deux doubles –j’y viens– j’ai plaisir à démarrer par, car je ne les récite pas, voire : il m’en quasi manque souvent un, car je ne les énonce jamais dans le même ordre. Répétition à l’inexact, jamais à l’identique : le principe, même en sa fonction phatique, de ce discours introductif, est de s’inventer sur un thème maintes fois joué, pour se perdre un peu & ainsi démarrer, déjà, ce qui sera de la recherche, cahoteuse. Ces quatre principes (dont deux doubles) sont donc, & ne pas assimiler cet ordonnancement dans l’énonciation à une hiérarchisation, merci : le droit à l’erreur, le droit à la parole (au silence), le droit de ne pas écrire (ne pas lire), la confidentialité. Les parenthèses sont tout sauf simple détail ou précision : le droit au silence n’est pas que de quiétude & discipline de groupe, il est surtout & avant tout & seulement, silence,

& ce qui vient dans ce silence, il préserve du tout-expressif, nous ne nous dégoulinerons pas dessus & personne ne prendra pouvoir ou place, y’a rien à prendre, nous déplacerons, nous désaisirons. Le droit à l’erreur c’est pour forcer à l’expérience, y aller, rien ne vaut d’autre. Le droit de ne pas lire c’est comme silence mais je le sonderai, préviens-je, timidité toute naturelle on passera outre, vanité du pas-trop-bien on oubliera, pas là pour faire joli – surtout pas. & puis la confidentialité, clause de confiance & permission du littéraire : rien de ce qui vous écrirez ne sera véritable, rien ne sera un aveu, même un aveu on ne peut plus aveu qui s’avance habillé en aveu sera tout autre, toute énonciation du monde réel :un inventaire une liste un récit de votre journée la description d’une pièce, tout basculera fiction sitôt énoncé dans une forme s’élaborant.

Ça prend vingt bonnes minutes, jamais je n’y réfléchis avant lancement, mais combien dans l’instant qui va suivre, & durant leur première écriture, je reviendrai sur mes pas, traverserai la courbe unique, jamais pareille, qu’a pris le discours de ce soir, ici, avec eux, elles.

& dans les cheminements les courbures les cernes de ce discours, repris varié depuis dix ans facile, en travers, je prends quelque mesure du temps qui dans moi passe.

(source de l’image : http://www.flickr.com/photos/etienne_valois/4061014986/sizes/m/in/photostream/

Vingt-sept | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Dehors dedans

Séances 2–3 : Le dégel accompli, ce premier geste (non le moindre : écrire) opéré, nous continuons : rejouons : relançons. Nous entrons en littérature par la liste, par celles des Notes de chevet de Sei Shonagon, texte exemplaire de ce que la liste, en ses principes et modalités, peut détenir de & du littéraire, de vaste & sensible, de minuscule et signifiant. L’index final du livre, une fois que je le lis à haute voix, apparaît dans sa dimension méta, comme une sorte de liste des listes). Je leur propose d’en extraire deux, topées à la volée, au fil de ma lecture, puis d’écrire ces deux listes contrastées, en vis-à-vis : Choses magnifiques, choses dont on néglige souvent la fin, Fleurs des arbres, Sources chaudes… De liste à inventaire : vient Nathalie Quintane & sa « chaussure », manière de relevé tous azimuts, qu’on déplie de la façon précédemment expliquée – sans passer par la case DeLillo (ne pas nous alourdir, ici).

Le texte amorcé par « Quand je pense au mot chaussure » déclenche la machine à souvenirs, & le contrepoint descriptif (il est demandé de décrire la paire de chaussures portée en ce moment sans jeter l’œil sous la table), génèrent : quelque chose se fabrique, nous sommes dans un récit du monde – et que l’une en vienne à parler, sans métaphore intentionnelle, de technique de pose du pied, et de bien marcher qui s’apprend, pour moi : nous y sommes, quelque part où je voulais qu’on tente d’aller.

Qui rend possible l’exercice ardu à l’orée de la séance 3 – marche : inventorier ses déplacements, quotidiens, dans cet espace clos – lequel fait râler encore, qui ne s’en serait douté, mais constitue le pied d’appel de la marche idéalisée qui suit – laquelle se conclut par la tentation paysagère, via Michaël Batalla, ses poèmes-paysages & la question induite : comment rendre du paysage, comment le poser sur la page &, le posant, poser aussi du mouvement de l’œil et du flux de conscience avec ? Difficile, voire impossible, le passage à la fiction, je l’ai dit – mais ce détour, en ses batailles même, nous a mené dehors : ce qui s’écrit, avec peine, ce qui se refuse & contre mais, balbutiant, s’écrit, c’est un peu du monde rendu audible : ni nié, ni idéalisé – le clivage enkysté ô combien logiquement, entre dehors & dedans, sans être annihilé, ni même gommé (on n’est pas magicien, non plus qu’on n’est docteur) : juste contourné, relégué – instant suspendu en dessous du dedans, en dessous tumulte & rages.On n’est pas dehors, on n’en est pas plus près, juste : une infime parcelle de dehors est entrée. C’est minuscule & signifiant.

Vingt-six | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Dedans (2)

Parler allez, se présenter (incapable de se souvenir de quoi de comment, ce passage-là de cette fois-là c’est : parole intelligible, a priori, sur le coup, mais rien que matérialisation en mots de force désirante : les mots filent et sitôt dit, c’est parti ailleurs).
Ceci dit fait sitôt proposer, engager, donner à faire : Séance 1 : – je propose des livres, un vrac étalé sur la table, le tout-venu de la bibliothèque de la maison d’arrêt, consigne : flâner, feuilleter, ouvrir, refermer, aller, venir, enfin en choisir un. & lire : à haute voix, une page, juste une page, de son choix. C’est quasi rien, c’est : y aller.
Le choix, leur choix, importe peu, c’est de procéder au choix qui compte (un peu comme les textes ci-produits : compte plus, pour moi, l’énergie motrice emballée, le principe de production, que le produit d’un atelier). Les choix, je leur dis & j’insiste, vous choisissez, c’est vous qui, le rien à faire qui sera fait c’est vous c’est à vous de, allez (travail dans l’ouvert, mon jeu n’est pas caché à la vue). Elles les enchaînent sur cette page de leur choix : choix d’une phrase, choix de mots, choix d’autres mots, encore, dans les textes lus par les autres. Ensuite : écrire une phrase comprenant plusieurs des mots relevés (choisir l’ordre et l’enchainement de ces mots, donc : composer); puis un texte dont cette phrase soit l’incipit et l’autre phrase relevée l’excipit. & puis finir (un choix). & puis, retournement : quand c’est fini, vous continuez, non, là, vous n’avez pas le choix, vous devez continuer.
Elles râlent alors & :
Y vont. Plus ou moins mais : y vont, de leur quelques mots ajoutés : commentaire, râlerie, rallonge – c’est histoire de. Histoire de continuer, de faire après avoir fini de faire, après avoir bouclé, bâclé même : les choses s’enchaînent, elles ont des conséquences, ces trois fois rien qu’on pose y vont, ils comptent.

Ving-cinq | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Dedans (1)

Dedans donner du dehors, simple à dire pas à faire, d’autant qu’il y a des enjeux compliqués, qu’il faut délester d’autant d’a priori que possible – de mon côté, les a priori, du leur je ne sais pas, continuerai de ne pas savoir : ces entreprises-là, le redire, nous n’en mesurons pas l’efficace.

Dedans aller dedans rentrer pousser les portes enfin, non : attendre, un temps jamais déterminé, qu’on vous les ouvre qu’on daigne, on m’avait raconté l’attente, oui. Attendre et voir – comme c’est opaque.

Perdu. Dans cet espace infini, tout est au plus confiné, de ce fait, couloirs après couloirs, perpendiculaires et obliques successives, tout se confine à mesure, se resserre –

& ce resserrement de l’espace joue sur le temps, l’épreuve du temps s’étire – ce n’est pas le temps, c’est l’épreuve du temps qui s’étire, c’est l’expérience d’ensemble (temps, espace et mon corps là-dedans) qui vous rend malléable, désagréablement malléable & perméable aux agressions – celles d’au-dessus du dedans qui couve celle d’en dessous du dedans qui elle voudrait sortir, oui, qui du moins voudrait ne plus être dedans.

Dur, d’y porter du désir. Il s’effrite dans ces couloirs & attentes de couloir & d’alarmes & d’autorisations, dur de donner du dehors – le web déjà on ne le laisse pas entrer, alors c’est beaucoup moins du dehors qu’on peut imaginer y porter, dedans.

C’est long, ces quatre cinq portes couloirs allées courettes avant que – avant d’enfin entamer un discours (dont toute forme préparatoire a été absorbée par ma grande & malhabile crainte de tout cet environnement-là), dont on peine à dénicher les tenants, alors pour les aboutissants.

On donnerait bien du dehors, oui – mais une immense partie, l’indicible partie, l’évidente, ce souffle du dehors qu’on ne sait plus qu’à chaque instant (dehors) on porte, eh bien on ne l’a plus, dedans – on l’a perdue dans les couloirs, ou, secret espoir, laissée dans le casier avec téléphone & tablette.

& puis : dedans dehors – paroles.

Vingt-quatre | sur | Quatre-ving-dix-neuf : Traduire

Traduire est impossible mais nous y assistons quand André Markowicz nous parle, me redis-je au moins une fois par semaine depuis que j’ai entamé la mise en ligne hebdomadaire de ses textes inédits – une série qui s’intitule Un entretien aléatoire, qu’il m’est heureux de tenir entre mes clics, d’indenter au pixel (à la main ou quasi), puis mettre en ligne dans leur bonne forme (merci ici à Joachim Séné pour le code utile).

C’est impossible, mais alors : pourquoi, pourquoi donner tant de temps & d’énergie à cet impossibilité-là ? Plutôt écouter mieux & entendre (en écoutant mieux, on entend) : traduire est un impossible. Un nécessaire impossible.
Comme, en somme, cette autre quête, autre impossible : écrire.
Traduire alors, c’est : écrire.
& tout serait dit, une bien éloquente égalité posée là, déclamée. Traduire c’est écrire, voilà, voix fermement convaincue, puis : voilà. Mais bon.

Mais bon, traduire, c’est laborieux dans son effort, ce demande de : s’arrêter sans cesse, en même temps que se de laisser aller sans cesse, dans le mouvement de la lecture, ta-ta ta. C’est un mouvement d’empêchement permanent, sous la menace de ses propres scrupules. Traduire serait lire et écrire mêlés comme jamais, ou comme toujours ils devraient l’être mais ici : indissociables, ici, attachés, siamois, donnant naissance à ce phénomène-créature curieux : un lirécrire obligé. Je lis ce que j’ai déjà lu, dix fois lu, mille fois lu, & en même temps : je l’écris, je l’invente.

C’est un insoutenable équilibre. & si André Markowicz est unanimement reconnu comme le plus grand traducteur de la littérature russe, donc : le plus insoutenable équilibriste, c’est qu’autant passionnément il lit – posons qu’un peu la lecture est mémoire – qu’autant passionnément il écrit – posons qu’un peu l’écriture est devenir –.

Cette chronique d’inédits, il m’en dit entre deux portes que: «installer une conversation avec je ne sais qui — mais quelqu’un… ». Parler, toujours. Déclamer, chuchoter, hêler, chanter. Parler, plus que seulement dire.

André Markowicz parle, hoche la tête en ta-tatata, reprend non, tata-ta, nous regarde, s’insurge, rit, nous passe de cet impossible, la poésie romantique russe, c’est-à-dire Pouchkine, mais pas que, mais aussi plein d’autres, mais déjà Pouchkine pour un Russe c’est plus que tout, alors ça fait beaucoup. Nous passe de l’impossible car simplement nous sommes là. Nous écoutons, écouterons, comme mis en soif. Car cet impossible, cet insoutenable équilibre, on y bizarrement flotte à l’écoute d’André Markowicz &, tendant l’oreille, c’est comme notre œil qui s’ouvre & s’éveille. C’est un impossible, c’est assurément nécessaire. Écoutez, lisez.

Vingt-trois | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : remuer

Un site. De littérature : du flux, et du fond. Ce que je martelais, zigzaguant (zigzags de notre parole, son flot heurté, lorsqu’elle est plus ou moins publique et entraînée, remuée, par les mots autres assemblés en intelligence), aux amis remueurs autour de la table du centre Cerise, durant cette assemblée générale de l’association qui régit le site remue.net.

Flux et fond. Non que la formule soit définitive, inoubliable – non, me resteront le pont entre l’ancien et le nouveau monde de Laurent ou notre seule ligne éditoriale est l’exigence d’Éric, mais mon doublon flux & fond, je n’en doute, mutera en autre, plus ramifié et plus précis. Mais il n’empêche, que, sur cette différence-là, je ne cesse de m’ébaubir, en plaisante surprise toujours renouvelée : cette aisance d’une architecture web à s’éditorialiser en capillarités m’émerveille réellement, concrètement, comme émerveillent les premières publications, bascules en un clic d’une esquisse-chantier à un article publié (émerveillement dont il demeure toujours une trace, chaque publish en appelant à ses ascendants). Le simple fait qu’un site, comme remue, recèle plusieurs milliers d’articles, rassemblés en dossiers, ou rubriques, ou revues & assemblés encore autre par liens internes & mots-clés, peuvent se lire (& être rappelés, ou modifiés) en ordre chronologique ; & que toute url ait sa place unique quand tant de chemins peuvent y mener, qu’il ne tient qu’à nous de tracer ou défaire : le web, en somme, en son architecture expansive (solide & fluide, fond & flux).

Ce qu’il apporte au geste éditorial, ce qu’il enrichit par avance, qu’on commence juste d’explorer.

Le livre enrichi, le voici, c’est un site.

Vingt-deux | sur | quatre-vingt-dix-neuf : Confère

Il y a en ça comme en toute chose un avant, un après. D’avoir parlé de ce qu’il faudrait en entier on n’en rêve pas, nulle envie d’ailleurs d’être entier, d’être rassasié. D’avoir fait tous les liens, glissé habile, passements de portes sans racler rien, du flow à une touche de balle, on en rêve peut-être un rien plus mais sachant bien qu’on rêve, que ce rêve de texte dicté par les sens (par tous les sens, ensemble) et formulé mature, il nous tient à la barre au boulot l’œil avide, rivé sur tous les mots, siens, autres – il demeure un prétexte.

De se dire qu’on a parlé, que ce n’était pas si sot, qu’on a passé les portes, certaines à soi-même essentielles, en raclant certes un peu mais : rien d’impardonnable – on reprend.

Au départ, la question posée par cette journée pro à Rennes me perturbe, communication de la littérature, j’entends Versus : lisant communication, pense « de masse », sors mon gourdin : il y a un inconciliable, là-dedans, il y a conflit dans les termes &

& ce conflit-là m’intéresse.

J’entame. Lis le poème intitulé pour le 19 avril, d’André Markowicz, mis en ligne le matin même, comme chaque semaine, qui se clôt par « il reste leurs / voix éclatées sur la / pierre râpeuse / et la surface lisse de / l’air, élément second. » Je parle de fb, de tw, des statistiques inspectées en aval, de la nécessité pour moi chaque fois relancée de faire entendre cela. Je cite ensuite Kafka, « Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous», exergue tatouée sur l’envers de mon front tant je l’ai vu gravée sur le premier remue.net, depuis des années. Parle d’irréductible. & de l’ailleurs absolu que c’est, de l’antithèse du publicitaire & des slogans en viatique : tout cela ne positive pas, décidément pas. Et que la mettre en ligne sert la littérature, en la donnant à lire, publique ; que l’agglomérer constitue ressource (une arme) ; et réservoir pour relancer. Et que là où l’on nous serine nouveauté, rupture, basculement (travaillant la peur pour stimuler les business appariés), j’y vis continuité : continuer de rendre possible l’émergence du texte, encourager à sa lecture, encourager les multitudes de textes, de lectures, & dans la multitude encourager au choix, aider, ouvrir, passer.

Se sentir apaisé, en accord – mais savoir, par avance, qu’on le sera bien moins, & qu’il nous hérissera nous horripilera (ses mots pas où il faut, ses phrases interminées), le type qu’ils ont enregistré.

Plutôt : écrire (continuer. Reprendre.)

Vingt-et-un | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Papier

Le fait : d’inscrire les textes écrits en atelier sur un autre papier que l’originel, la feuille qui s’en allait où elle voulait sans qu’on ait à juger ni aucune envie de, nourrir un tiroir faire verso de liste de courses ou marque-pages, demi-cocotte, oublié ou censément sans vraiment y parvenir puis enfin perdu de lui-même, qu’on regrettait alors (puisque perdre les choses sert à ça, regret nous fiévrant plus que possession) à savoir : cette pelure valait relique, signait que ce qui s’était écrit ne valait pas tant en soi que pour l’avoir été, écrit. Le fait : de publier, d’aller prétendait-on, plus loin, de passer au livre. Mais passer au livre mentait, prétendant augmenter ce qui ne valait que potentiel – me disais-je, me redis-je avec force & conviction accrues par ma perte, avérée, d’usage du dit papier, lequel ne me sert plus autre qu’à listes & listes de listes. De mettre en un livre des textes d’atelier mentait, défaisant les textes & l’atelier.
Quand il a fallu y retourner, hors délai, hors usage, faire le recueil, parce que (ce parce que je l’entends mais obstinément refuse de le comprendre, la tête hochant de droite à gauche pour NON en serinant Oui, oui). Frappe des textes et corrections et sélection, toutes opérations dispensables mais obligées. J’ai martelé : tout expliquer, donner le contexte et ses bords, ses limites et ses creux, juste : préciser quels gestes ont mené à quels endroits, & quoi présida à ces gestes. L’écrire, en des pages & des pages, trop – bien trop peu. Mais qui réduites à quelques lignes, ne rendirent plus que rien ou presque. Un bris de geste. Une boulette pour une cocotte. Un post-it encadré. Un sourire un peu désolé.

Vingt | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Un évitement.

Re. Pour continuer il faut reprendre : les événements qui ne font pas fil, leur cours dont l’écoulement ne fait pas fleuve, il faut reprendre & simplement & seulement s’y remettre, relancer la machine corrodée par toutes les pluies d’un tiède été, s’y remettre comme si la veille c’était tout près, comme si la veille datait d’hier & non d’il y a tant de semaines, repartir comme si nulle stase, alors que se sont refermés les dossiers, finis : finis les ateliers en prison (mais ça n’en finit pas comme ça comme d’un claquement de doigts, non, à coup sûr on y reviendra), les débats à La Baule & finies les vacances même glissées entre, fini tout & qu’on a repris, travaillé : travaillé à préparer le terrain du travail prochain en classant pesant jaugeant les sédiments du travail récent. Cette bizarre fluidité, grumeleuse, enlaçant les projets : laborieusement achevés dans l’ombre naissante des projets à venir, et les projets : à venir, dont la pièce maîtresse on la trouvera, se rassure-t-on, dans la résolution des achevés. Reprise sans qu’il y ait eu déprise, en somme, l’endroit juste laissé en jachère, puisqu’ayant aussi écrit ailleurs : cet article tout en strates, éloge à DeLillo qui m’est si cher, m’a valu un évitement : je n’ai pas simplifié ma tâche, j’aurais pourtant pu en : citant Houellebecq, qui un jour affirma quelque chose à propos de la mort qui serait un bruit de fond permanent pour nos vies contemporaines, semblant sans le citer résumer Bruit de Fond du dit Don DeLillo : citer m’eût simplifié la tâche, gagner quelques heures de compulsives recherches au cœur du livre et de ma mémoire pour n’au final dénicher que ce passage bien moins catégorique: «–Et si la mort n’était qu’un son ? dit-elle./ –Un son parasite. / –Un son que nous entendrions pour toujours, tout autour de nous. ». Je n’ai pas cité Houellebecq, j’ai évité : par mauvaise foi peut-être (sans doute) (sans le moindre), comme un ado revêche qui refuserait de porter des marques ; j’ai choisi de ne pas, par désir d’enfouissement, pour me replonger dans le livre (désir comblé, j’y suis allé et ne cesse d’en retourner les terres depuis) ; j’ai évité Houellebecq et son arrangeant résumé pour autre chose, aussi, dont on n’a l’idée qu’une fois qu’elle s’est écrite : qu’en l’occurrence, résumer, clarifier, simplifier, n’aurait facilité qu’une fuite, n’aurait rien résolu (juste : aurait fait mine). J’ai cité, évoqué, cité & recité Don DeLillo, quitte à m’y perdre &, par cet évitement confortable (à sa façon), n’ai pas résolu beaucoup plus, mais m’y suis perdu plus juste.

Dix-neuf | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Fiction

En transit tram puis train vers Orléans où se déroule, au 108labomedia, le stage « Ce qu’Internet change au récit du monde », de François Bon, pour Livre au centre, & me raccrochant, via les flux, avec retard, aux réalités arpentées là-bas cette matinée, je me décroche de celles -qui me font chaque fois papier de verre, frottements récurrents, de ma séance d’atelier d’écriture en prison. Deux flux inverses qui communiquent, via cette contrainte géniale et simple proposée par François en atelier à Labomedia : faire fiction brève dans la case à propos de son blog (d’un blog monté spécialement pour l’occasion, d’un où transcrire l’expérience et les textes de ces deux jours de stage).

Je m’y colle sitôt mais sitôt forces de reflux, celles de la barrière fiction, ce matin en atelier – de la difficulté à produire récit en marche d’une marche rêvée, puis panorama, poème-paysage. De leur entrave, de leur rétivité, ancrée lourd, à l’imaginaire – leur redire alors que ça se produit, se fabrique, de l’imagination, c’est possible, que les mots nous servent tant à transcrire du réel qu’à le tordre, justement. S’échiner un peu, ce cap on sait on le sent, tangible, est important – & quelque chose passe, de l’énergie aussi qu’on y met, le quart d’heure de silence qui suit nous aide à le croire – car la séance avait été jusque là tendue [effet été en taule bruit de travaux dans la cour, etc].

Les textes lus ensuite, pour partie hors consigne (mais prolongeant, creusant, pour certains, la consigne précédente, si ça creuse c’est déjà largement ça), sont écoutés en grand calme : ils disent du paysage, grand et calme, non exempt de vernis carte postale, mais voient panoramique, au-delà de ce qu’elles supposaient possible. Les mots peuvent, leur répété-je, servez-vous en.

Dix-huit | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Copie

La copie. & commencer par l’incipit. Copier du début à la fin. C’est la tentation qui saisit le narrateur de « Si par une nuit d’hiver un voyageur », d’Italo Calvino.

« Je voudrais pouvoir écrire un livre qui ne serait qu’un incipit, qui garderait pendant toute sa durée la potentialité du début, une attente encore sans objet. Mais comment un pareil livre pourrait-il bien être construit ? Devrait-il s’interrompre après le premier alinéa ? Ou prolonger indéfiniment les préliminaires ? Ou encore emboîter un début de narration dans l’autre, comme font les Mille et une nuits ?

Aujourd’hui je vais tenter de recopier les premières phrases d’un roman célèbre, pour voir si la charge d’énergie contenue dans ce début se communique à ma main ; après avoir reçu la juste poussée, elle devrait être capable d’avancer pour son compte.

Par une soirée extrêmement chaude du début de juillet,(…) ».

S’ensuit le récit du recopiage & de cet auto-engendrement, cette impossibilité pour la main de s’arrêter en si bon (et terrible, puisqu’il s’agit du début de Crime et Châtiment) chemin.

Depuis des années j’use de cet extrait comme d’un lanceur, en ateliers dits de réécriture, ateliers auxquels je n’assigne d’autre objectif que d’aller plus loin dans le texte, plus au fond, pour plus s’y perdre puis y faire plus d’écarts – écarts plus frappants, plus efficaces à laver l’œil, dès lors qu’on s’est assez profond perdu dans la forêt profonde de son texte & de ses arrière-pensées.

Dispositif circonstancié : je lis ce texte (ici amputé) à voix haute, laisse infuser les questions. Puis distribue à chacun des participants l’incipit seul d’un texte d’eux, qu’ils m’auront préalablement fourni. Proposition est alors faite de réécriture, de mémoire, de leur texte, réécriture la plus fidèle possible (c’est impossible). Plongés dans leur propre trace, ils s’affairent &, au bout d’un temps assez long pour que creusement de la trace ait eu lieu, je distribue le premier paragraphe du texte d’origine : et demande de poursuivre, séance tenante ce premier paragraphe, mémoire fidèle (impossible) – contredit par la nouvelle version en laquelle ils viennent de se lancer. Geste à nouveau interrompu et prolongé par la distribution des deux premiers paragraphes du texte d’origine, à poursuivre, de mémoire (fidèle, impossible).

Copier & re. Prendre, copier. Sur ce principe, on pourrait continuer ad libitum – cette relance interrompue, cette épaisseur ajoutée, le vertige de sa propre sédimentation – à la façon du narrateur de Calvino, qui s’interrompt « avant d’être submergé par la tentation de recopier Crime et châtiment en entier. » & qui pendant un instant, croit comprendre le fabuleux intérêt du défunt métier de copiste, lequel « vivait dans deux dimensions temporelles en même temps, celle de la lecture et celle de l’écriture ». (« Si par une nuit d’hiver un voyageur », Italo Calvino, points seuil, pages 188 à 190).

Lecture et écriture, mêlées, toujours, en palimpseste, indémêlables ?

Dix-sept | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : & Usage de

Faux texte, donc, cet empilement de copiés-collés. Faux texte utile. Que cet utile en blocs me soit aussi agréable, à l’œil voire à l’esprit, nous est une autre affaire. Blocs utiles. Pratiques. Utiles à fabriquer des livres, vrais ou faux livres, qui dans les deux cas seront vidés du faux texte puis remplis de vrai texte, disons : de texte véritable : suite de mots véritables constituant phrases aussi véritables, dont l’accumulation fait pages à suivre, collées cousues vers le livre. Faux livres aussi véritables, donc, aussi massifs &, comme pour aggraver encore l’affaire, en plus grand nombre que les vrais. Pas en latin, en français dans leur texte, à options : pratique, ou poétique (traduire : « joli », dans ce français dans le texte). Faux livres partout, plein nos gares & galeries, plein nos écrans, plein nos boites mail, plein nos repas familiaux, plein nos conversations polies. Car les gens en face de nous qui les lisent, les ont lus, voire les aiment, & aiment les avoir lus, ces faux livres véritables, qui en ont tout lu, chaque phrase, tous les mots véritables & français dans le texte, les gens qui parlent & à qui ça importe de nous le dire, qu’ils l’ont lu pour de vrai, le livre véritable, là, ces gens ne sont pas moins vrais que nous, n’en sont pas moins véritables – & nous le font savoir. Qu’est-ce qui change & spécifie, & classe en 800 dans la dewey ?

Qu’est-ce qui ferait littérature, dans ce texte véritable, là (derrière le carton, sous la table), plutôt que dans ce texte véritable, là (derrière le carton, sous la table) ?

Ne serait-ce pas qu’en quelque façon, ils se refusent – ne se refusent pas à lecture, Joyce n’empêchant nullement Flaubert, non : se refusent au copier-coller. S’y prêtent trop mal, nous tentant trop fort de tout les relire, revisiter, recopier.

La trace du littéraire (de son irréductible effet sur nous), dans ces livres pas plus réellement vrais que les faux, ne serait-ce pas la possibilité, voire tentation, de la copie ? De la copie manuelle, crayon souris, tablette ou bloc, coin de table ou post-it tressés ? De l’impulsion qu’ils nous donnent, du geste de la main qu’ils lancent, de cet entraînement en dépit – en dépit de la technique & ses gains, en dépit du temps qu’ils nous prennent, ce faisant.

& qu’à l’économie (de geste, de temps, de tout) ils s’avèrent, en début milieu & fin de compte : rétifs.

Seize | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Faux.


Le mot retard & son effet. Mise en abyme, forces de frottement. Le mot retard, inscrit dans ce blog, de surcroît en titre de billet, aura servi d’excuse (de facteur aggravant ?) à la pause produite – nous ne reviendrons pas sur le programme, qui prévoyait 99 (textes) sur 20 (jours), échéance arrêtée au 15 juin : puisqu’en ce jour, dimanche 12 du dit mois de juin, 15 billets ont été émis.

D’en écrire le nombre qu’il faudrait pour tenir l’originel programme, donnerait, depuis ce dimanche jusqu’au prochain mercredi : 84 textes. En trois jours. Un défi, comme ils disent. Un au-delà de la gageure : un impossible absolument (concret & non métaphorique impossible, infertile impossible, quand rien, seul, se peut). Et même si l’on tirait à la ligne plus adroitement qu’un éditorialiste en place, non, l’objectif est aboli, non : cela n’arrivera jamais.

Pour nous sauver – pour sauver la part objective, ambitieuse, manageriale, de nous-mêmes, ne restent que des solutions d’escroc, telle : faire appel au faux texte (on publie bien des faux livres), voire en générer, de ce texte tampon servant à composer, caler une page, à définir sa typo : Lorem ipsum dolor sit amet, consectetuer adipiscing elit. Aenean commodo ligula eget dolor. Aenean massa. Cum sociis natoque penatibus et magnis dis parturient montes, nascetur ridiculus mus. Donec quam felis, ultricies nec, pellentesque eu, pretium quis, sem. Nulla consequat massa quis enim.

& ce faisant, ou seulement l’envisageant, nous y glisser avec plaisir, dans ce gris-là, et rire de l’imaginer se sauver de cette façon, la part objective, ambitieuse & manageriale de nous-même : condamnée à débiter des palettes de latin, du texte taillé au kilomètre, pour le remplir, l’objectif – y voir soudain un exemple, une figure, de ce qu’on nomme un défi, dans l’autre langue morte, celle de leur communication,

& rire fort de la part gagnante acculée, ridicule, à bâtir sa montagne insensée,

& se réjouir & se réjouir, de s’en réjouir.

Quinze | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Retard.

Spéculations chiffrées, au bout d’une semaine de cet exercice sous contrainte : une semaine pour 14 textes, ce qui donne 2 par jour, ce qui nous mènerait, tenant cette moyenne, à 99 billets produits en 44,5 jours au lieu des 20 initialement prévus – plutôt pariés que prévus, d’ailleurs.

Pour le tenir, l’objectif des 99 en 20 jours, il faudrait en publier encore 85 en 13 jours. Donc, la contrainte telle qu’assignée est : intenable – d’ailleurs elle n’est jamais tenue, ne l’a jamais été, puisqu’elle réclamait de faire 5 textes par jour, ce qui même au plus fort de cette semaine n’est jamais arrivé. La surprise est infinitésimale, qui y aurait cru ; et la surprise n’est pas moindre de s’en fiche un peu, confiant et convaincu de continuer au rythme de la nécessité, car une nécessité s’est imposée ; & la contrainte formelle doublée (format des textes + rythme de parution) s’est montrée sous un jour qui ne nous surprend surtout pas, de pré-texte, imposant un premier cadre où se lancer, où se lancer soi pour lancer quelque chose emporté avec soi, & qui se substitue & draine aussi d’autres formats, d’autres correspondances, & déjà l’idée informulée encore mais qui perce, éruption sous-cutanée, d’une cohérence de l’ensemble, d’un où-ça-va qui s’impose, au lieu d’un quand-ça-va-se-terminer.

D’un retard, énorme et voué à s’accroître, se réjouir.

& se réjouir de s’en réjouir.

Quatorze | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Codes.

En deux trois ans, ils ont envahi le visible, space invaderz noir & blanc gribouille, icônes en sus des logos saturant des images publicitaires déjà pleines de référents & partenaires – que les graphistes un peu roués feront tout ce qui est en leur pouvoir pour rendre le moins visibles, là mais sans être là, contrat de dupe de la comm.

On les nomme QR codes, ils sont un lien « hypertexte » (vers une adresse url, une image, un texte) codés en une image. Sont façon de gommer l’interface Internet de nos accès au réseau, d’ oublier Internet, dans le flux des applis. Tu prends en photo avec ton téléphone, tu ouvres l’appli, ça t’ouvre le site, c’est plus simple, plus rapide – en nombre d’actions, mouais, voir. Façon aussi de capturer, en mode ludique & digital – jeu de carte au trésor, teasing, effet dévoilement. Façon de taper moins de signes, aussi – qui se souviendra, dans rien de temps d’ici, du groupe de lettres : http ?

Ci-dessus, à scanner, un QR code inscrit dans la pierre.

Treize | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Seul.

Seul en atelier. L’atelier d’écriture, de principe, c’est un groupe, plus soi-même, avec ; plus ou moins dedans le dit groupe. & le boulot qu’on a à y faire c’est : animer : faire passer, entretenir flammèche, manier l’allumette pas le combustible, le combustible ça pas touche, le combustible c’est dedans, dans chacun, par devers soi. Faire, avec un groupe. Faire faire. & distribuer, paroles écoutes et discret assentiment, soi majoritairement assis. Soi assis pour l’essentiel, debout constituant l’exception. Mais seul, en atelier, imagine : je suis assis, j’ai bouquins, papiers & autres choses plus ou moins utiles : j’attends. Ça m’est arrivé quelques fois, cette année, cette attente-là seul face aux livres, aux mots et aux questions que je vais tenter de poser, questions qui n’existeront pas sans que quelques y mettent la main – questions qui ne sont pas non plus les miennes posées à l’auteur, & qui ne valent rien sans ce contournement-là. Le démontage de la machine (machine-Pennequin, machine-Forte) & ce qu’il révèle des mystères (ne les nie pas : les éclaire), je ne ferais pas pareil seul, n’en tirerais pas la même pâte, pâte épaisse des questions advenues. Pas même moyen donc de m’y lancer, dans l’exercice inventé, de bricoler seul à la table, pas moyen de rien d’autre que : attendre. Attendre que rien, enfin, n’arrive. En venir à redouter qu’un autre vienne pour en faire deux, & qu’on fasse obligé la parlotte indécise, celle qui ne dit rien que : dommage.

Douze | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Oiseaux.

Oiseaux. Jamais rien su aux oiseaux. Ni les noms ni les saisons ni les genres. & pourtant. Des oiseaux partout. En nombre. En masse. Oiseaux plein l’éternité, oiseaux couvrant le ciel blanc de Kirkjubæjarklaustur, les étourneaux, « qui sont comme une bête seule » à GenoVa, et d’autres dont on me parle & que je veux lire voir. Souvenir d’une lecture de vols de martinets (à ne pas confondre avec les hirondelles à ce que j’ai compris, enfin si enfin, c’est les mêmes, mais différents, voilà : je n’y ai jamais rien su aux oiseaux) de Claude Esteban, par Pierre Vilar, dans une belle émotion, à la toute fin du bon vieux temps, au terme du bon temps déjà vieilli alors d’une vieille maison qui me semble si loin, souvenirs basculés en fiction. Oiseaux partout en nombre, masse muette car même piaillant c’est comme un effet de doublage, c’est : en plus mais sans réelle adhésion à ce spectral et sourd volume d’ombre, cette masse sans nom ni non, affirmative de rien, une solitude agrégée.

Onze | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Voix.

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Voix. La ponctuation, dans les textes de Vincent Tholomé. Les pages criblée de points qui marquent une succession de phrases courtes, trop courtes pour construire autrement qu’en concaténation, donc en un fluide (& non haché) enchaînement crépitant des tronçons de sens, hésitations et voltes-faces au cœur même du processus : une pensée parlée, à voix haute.

& contrairement à ce qu’on pourrait croire, qu’on croit parfois trop vite, une lecture marquante (de celles qu’on dit parfois performatives, qui possèdent et imposent une musique non seulement inédite mais de surcroît immédiatement reconnue, comme le plus évident des inattendus, un standard surgi du banal ordinaire) ne gêne pas la lecture mentalisée, ensuite. Celle-ci déroule tout au plus à haute voix dans nos têtes, elle facilite, elle permet –nous file les clés, à nous d’improviser – comme Vincent Tholomé, par exemple, le pratique : improviser : murmurer ou gueuler ou parler ou courir ou faire le bruit du vent.

Dix | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Par exemple.

Le Général Instin, phénomène Instin, phénomène général, enrôle à mort, Vincent Tholomé, par exemple. Ou peut-être est-ce, plutôt, que certains s’en emparent, s’y engouffrent & le marionnettent à leur guise : Vincent Tholomé, par exemple – qui est le conquérant, qui la conquête, en général ? Car la steppe de Vincent Tholomé, par exemple, existait déjà, avant Kouropatkine Instin. Elle existait autant que sa pologne, et la Pologne, dit-on, existait avant Vincent Tholomé – par exemple :

« La pologne existe. Enfin. Tant que quelqu’un y pense. Vous comprenez ? Non ? C’est pourtant simple. La pologne n’a d’existence que si elle vient dans l’esprit de quelqu’un. Je dis la pologne. Je pourrais dire dieu. »

Je pourrais aussi bien dire Kirkjubæjarklaustur, qui n’existait pour moi que par le livre Kirkjubæjarklaustur, éd. Le Clou dans le fer, jusqu’il y a deux semaines & l’éruption d’un volcan islandais qui la rendirent – momentanément, selon les règles en vigueur de l’information médiatisée – existante hors du dit livre de Vincent Tholomé – par exemple, dans la vidéo ci-dessous. Mais elle continuera d’exister, pas moins, dans le livre & mon souvenir de & ma fiction du d’un livre, de Vincent Tholomé – par exemple, dans La Pologne :

« Le type. Vincent tholomé. Oui. Mais tu peux l’appeler autrement si tu veux. Tu peux l’appeler raoul duquet. Ou olive dukajmo. Ou que sais-je encore. Moi je dis vincent tholomé. Je préfère l’appeler comme ça. Ça ne concerne personne comme ça. »

Neuf | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Campagnes (2).

Je dirais tout : j’ai d’ailleurs souvenir moins fort de ma visite à sa tombe que de m’être perdu sans la trouver, je dirai tout & je dis nous, je dis nous & j’écris je, soudain, c’est que le général, en tant qu’autorité défiée, en permanence défiée, constitue permission, autorisation, prétexte & métatexte, & paratexte, & hors-texte & plus encore d’avant-texte.

Tout. Le général renverse tout ordre en voie de s’établir (déjoue), il est autoritairement campé dans sa permanence de défié, déconfiture réifiée, déroule pelotes & dénoue barbelés, Instin en général ouroboros mord les bouts de son képi.

& s’il fallait entamer le récit exhaustif & personnel (je suis une partie du monde), je partirais de ce serpent, ouroboros, sur lui-même enroulé, en couverture du premier livre de Patrick Chatelier, figure d’enroulement structurant texte & livre, lesquels (figure, enroulement, texte, chatelier), me conquirent & me marquèrent tant qu’une rencontre advint, laquelle est déjà racontée sur remue.net – j’ai dit que je dirais tout – & racontée d’un autre point de vue à cette autre page – j’ai redit que je dirais tout, rencontre engendrant mécaniquement mon enroulement (enrôlement) dans la centripéteuse Instin.

Ça arrive, c’est quelque chose qui arrive. Ça arrive, ça vient, passe.

Chatelier en émissaire, messager, contremaître, ou porteur du bacille Instin, me provoque par un texte une frappe. Ce texte du corpus Instin, qui s’appelle chat-qui-dort-dans-un-atelier, fait récit d’une nomination dans l’enfance, puis de cette désignation en tant que premier arrachement au monde. Ce texte, je le propage à un groupe d’atelier d’écriture, soumis à cette seule contrainte : le texte, ce qu’il dit, les noms, votre nom, faire avec & : ça marche & : remarche, car en effet il me fallut m’y soumettre, au jeu que j’avais proposé à d’autres,

& de l’écrire engouffra du réel, passons,

& par la suite, par enroulement du Général dans remue.net, lequel me fit écrire en jeu, déréglé, centrifuge, puis bientôt centripète, lequel me fit écrire encore & surtout écrire je. Ceci, ce je écrit, m’autorisa à prendre place. Parlerai-je d’un mode d’existence, selon la mienne où dans l’action le collectif prime, où le collectif est l’endroit d’inscription de mon écriture la plus seule. Son prétexte & son but. La fonction & l’organe.

Le général Instin est pourtant hors fonction & sans organes. Le général Instin n’est pas une partie du monde, il s’en est absenté.

& face au général, en travers contre & dans lui, assurément, absolument, je : suis : enfin : une partie du monde. Enfin. Passons.

Huit | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Campagnes (1).

Mon général – est-ce Christophe Manon, auteur d’une Missive du Conseil autonome à l’adresse d’Instin qui m’y fit penser, est-ce que huit textes sans G.I, cela aurait fait trop – Mon général. Votre avancée en moi s’est faite souterraine, ces temps-ci, mon général, tranchées en pointillés. Huit textes, j’y reviens, sans G.I, auraient fait trop ; assurément, c’est que le lien est fort inscrit, en moi, entre écriture & Instin. Précisons, Le Général Instin, dont je ne ferai ici l’historique, c’est ici, ou : ici. Ou : ici. Le mot instinct, d’ailleurs, s’est fait dépouiller de ses prérogatives, à force. Est pour moi, hors d’usage. Instin, dit, phonétiquement produit, ne me dit plus que : Général. C’est un fait. Non le moindre. Frappant & signifiant mais signifiant quoi du phénomène Instin : force oppressive comme celles qui seules nous défont de nos langues ? Ou à l’inverse, force de résistance & reprise & collectivisation lexicale ?

Je ne vais pas, pour la quatrième fois, tout vous dire. Car j’ai tout dit, & par deux fois, du Général Instin, puis tout redit. Je pourrais vous redire encore. Je pourrais faire, refaire, le récit le plus fidèle (la fidélité se répète par principe) des évènements (le mot évènement nous arrête). Je pourrais dire : le général Instin est une autorité, une autorité défiée – par jeu. Mais le général Instin n’est pas un jeu, il est ce qui précède le jeu, l’ordonne & le provoque, ce qui le lance – de travers. Le général Instin est une dérègle du jeu, un dé biseauté qui lance ce mouvement centripète zigzagant, trajectoire irisée selon laquelle se propage le programme (suite d’opérations) Général Instin. Le général est la propagation en même temps que l’entreprise de propagation, il est le corps & l’armée, la fonction & l’organe, le général progresse en s’appropriant, à l’exemple de ce mot, « progresse », un lexique, des codes & des voies militaires, les déjouant – Instin est la règle d’un jeu si l’on décide d’entendre dans jeu ce qui voile une roue par exemple. Instin est une arme enrayée, une armée à la marche voilée, une armée clopinant, marchant d’un grand train de déroute, le général règle & rerègle, infiniment & infinitésimalement, ce jeu, Instin voile nos roues pour que leurs ombres, pendant qu’elles tournent, tracent d’étonnantes armoiries, comme on en voit dans les tavelures du vitrail du cimetière Montparnasse.

Sept | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Salut.

Il y a autant de singulier que d’universel dans la poésie que pratique Christophe Manon depuis ses débuts, il y a une décennie et facile autant de livres maintenant.

C’est plein, c’est fourni. Il y a des trajectoires obliques à faire en l’œuvre amassée au fil des ans de Manon, dont deux au moins nettement se détachent, profilons double :

Disons, un : Manon est un poète touche-à-tout, porteur avec quelques charmants bambins encore trentenaires qu’on pourra dire « complices » tels Antoine Dufeu, Michaël Batalla, Vincent Tholomé (liste non close) d’un siècle au moins d’avant-gardes passées (et potentiellement futures), d’une Histoire de la poésie dans le sillage de laquelle ils se posent, en toute connaissance et sens aiguisés de cette richesse de recherches formelles : Manon, au fil de ses livres, joue avec les typographies ; puis scande et fait l’idiot comme Tarkos ou Pennequin ; puis liste ; puis compose, scrupuleusement, du vers ; puis : le coupe ; puis tresse un récit, sous formes de chants successifs. Manon vocal, Manon lettriste, Manon politique, Manon lyrique. Successivement, et simultanément. Manon est curieux, insatiable, partout. Vivant dans la page et assoiffé ci-dedans, comme dehors. À l’image de cette magnifique revue Mir ou des éditions Ikko qu’il fonda et fit vivre avec Antoine Dufeu, il fait feu de tout bois, de tous côtés, dessus dessous, histoire de pas mourir idiot – ou alors, en super idiot, idiot magnifique, revenu de tout savoir (mais revenu d’y être allé voir, d’abord), idiot grandi, Idieu, disons, du titre de l’un de ses plus beaux livres.

Disons, deux : ce que Manon d’emblée compose et ce qui se met en place, en page, or qu’il n’a, alors, pas trente ans, est pour partie programmatique, programmatique de ce vers quoi il tend depuis ces dernières années, qu’on nomme lyrisme ce qui ne dit grand-chose, seul, et à quoi lui tolère voire revendique l’épithète accolée de « lyrisme de masse »… Ce qui renverse, et redresse, mais redresse efflanqué, vaillant fébrile, dans ses textes (et pour part très personnelle, l’éternité, dont la multiplication typographique en couverture me fit synesthésiquement percevoir une modalité multiple, sorte de stéréo visuelle), ce qui s’attaque et vous tranche en deux puis vous berce, ce qui guerroie puis pleure puis rit, puis surtout les trois ensemble ; ce qui vous l’allez entendre, vous coupe la chique sans pacotille, c’est un débord, un débord d’humain oui, une permission au pathos, un possible espoir-de, l’Histoire derrière (et sue), la Poésie et son Histoire derrière (et sues), la Révolution devant, un possible espoir-de.

(Extrait d’une présentation à paraître dans Gare Maritime 2011)

Six | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Jeux.

& constatant que la contrainte chiffrée vieille d’avant-hier et de cinq textes, tient & nous enserre en relative souplesse, que les textes s’écrivent, en multiples de 99 signes & constatant de plus qu’écrire entraîne écrire, que textes font textes en marabout-boule-de-neige & volumétrie croissante, se redemander si– non, même pas : se redire que – 99 eh bien, parce que c’est ainsi ça nous va, 99 voilà ça y va ça rentre, ça-le-fait, 99 voilà, textes : 99 de signes fois : 99 & c’est –PAS–tout : 99 parce que Frédéric Forte, usager récurrent de ce nombre, son fétiche, via ses variations en 99 notes préparatoires à. Frédéric Forte aura traversé cette période : deux entretiens successifs pour Livreaucentre ; des séances d’atelier de lecture tenues seul, sans public, seul face & avec petit tas des beaux livres de Forte au fond d’une grande salle glacée, drôles de moments passés avec les livres, moments où m’y noyer m’y émerveiller m’y orienter perplexe, tant ça joue ; une présentation pour la Maison, que j’aurai écrite mais pas pu prononcer (merci Alain pour le dépannage) : et ce blog que j’aurai souvent compulsé, poète-public, trace de résidence au Comptoir des mots, à propos duquel j’entamais sa présentation (à paraître in Gare Maritime 2011) :

« Lâchez un poète dans une librairie, et il se passe des choses, il se passe que bougent les choses et places assignées, lecteur, libraire, auteur : s’instaure un jeu, entendez-le à (au moins) deux sens du terme, un amusement et un espace libre entre des pièce d’un mécanisme. Les deux, ajoutés, sont créateur de situations, d’évènements. D’immenses et innombrables micro-évènements. De faits, littéralement, poétiques. »

Cinq | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Chaussures.

Chaussures, on a dit – Chaussure, de Nathalie Quintane. Une trouvaille pour atelier, cette année – il n’y avait nul effort à faire, à tendre le bras, les trouvailles, c’est Quintane, qui les fait, tout au long de ce livre-là (et des autres, voir le magnifique Tomate, de saison). Le livre déplie des remarques, toujours à propos de chaussures, comme :

« Avec une mule à talons hauts, je cumule les caractéristiques de la mule et celles de la chaussure à talons hauts. »

&

« En en cassant les talons, je transforme des pantoufles en mules. »

&

« Une chaussure me paraît plus grande, quand je suis à plat ventre devant elle. »

Il aligne, énumère – déplie, déploie des logiques contradictoires, de cette façon qu’à Quintane de poser le regard non en surplomb, mais par en dessous, ou par le côté, des choses. & de raisonner, de fatiguer les idées dans les mots. De tenter de pousser les choses à leur terme. Ouvrez à table, en atelier, lisez & faites lire ces remarques en désordre, silences équivalant aux blancs entre elles. & ajoutez, plus tard, quelque matière inverse (inversement mis sur la page, blocs noirs de matière romanesque, compacte) : le discours d’un jésuite, page 590 de Outremonde, Don DeLillo, énumération exhaustive des mots définissant la chaussure, géométriquement ordonnée. Les deux ouverts, mis en partage, il n’y a pour ainsi dire plus rien à faire, qu’animer : passer de l’un à l’autre, de l’enchâssement fluide des idées dans d’autres (Quintane), à la description jusqu’à épuisement des stocks du lexique requis (DeLillo). La proposition qui concrètement est faite aux participants, c’est : poursuivre ce qu’entame Quintane, de continuer cette phrase qui, c’est essentiel, n’est pas « quand je pense à la chaussure », mais : « quand je pense au mot chaussure ».