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Nous y sommes (extrait du chantier Climax  Instin)

Climax, une fiction, encore ? ( Le Nouvel Attila, octobre 2015), paraît en même temps que Général Instin, une anthologie, chez le même magnifique éditeur (Le nouvel attila). (J’en parle en détail plus bas).

Dans les deux livres j’ai apporté des – textes ?, oui, pour l’anthologie, mais  dans Climax, fiction collective, rien n’est certain,  j’ai laissé des signes, du moins, qui font partie du texte final, pour certains d’entre eux, peut-être, qui firent partie de son processus d’élaboration assurément. En même temps que le livre paraît un blog, http://www.generalinstin.net/ , témoin du travail et réceptacle de ces étapes successives, en évidente et passionnante complémentarité à la parution du livre. Ce à quoi le web est voué à servir, à quoi il sert toujours trop peu… Je republie ici ces deux chapitres que j’ai commis, grandement coupés au montage ; des chutes en somme. L’ensemble du plan et des matières originelles sont ici.

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4A Nous y sommes

Nous voilà nous venions nous y sommes.
Rien qu’un peu d’empire, restant de son emprise.
Qui résiste, s’accroche – refonder ce qu’il en reste, ce qu’il nous en reste, avant dispersion, nous accrocher au sol d’ici. L’Empire, à peine un songe, même plus un lieu quitté – le lieu quitté, poussières, s’est envolé dans nous. Là-bas n’existe plus, même en nos songes, poussières mouillées diluées, nous sommes partis c’était il y a des années, et dès le départ Là-bas disparut et l’empire n’eut plus lieu, l’horizon pour seul lieu droit devant, mais : front bas, le sol déjà en cible, un signe.
Seules des parts étrangères de nous-mêmes, nos fictions intérieures, nos fantômes crayonnés, s’y rendent encore, Là-bas, l’originelle contrée, Rome Paris Sologne Pyrénées Casamance Arkansas, y séjournent hagardes durant notre sommeil, nous échappent, y convolent en noces de matières nobles, y vont y restent, spectres nourris logés blanchis ; et la carcasse demeurée, au réveil, bée d’un mauvais rêve : ce nous suivant, migraineux, qui demeure, s’en trouvant délesté d’un peu de ces surplus. Riche d’un peu moins de l’empire fondé, d’un peu plus de l’empire à fonder. Comme notre peau desséchée s’est couverte d’un cal anesthésiant, comme nos pores peu à peu obstrués, ultime trace perdue du contact avec les peaux les odeurs la toilette matinale, le broc vert d’eau écaillé et la vue sur la cour de l’école. Souvenirs sans emprise, tapisserie intérieure, photos cornées dans nos portefeuilles striés.

Nous voilà nous venions. L’Empire est grand. L’Empire est bien trop grand. Général assidu de ses frontières. Il nous faut buter contre. Nous marchons encore dans la campagne notre, même cadence en son principe mais moins vite, vitesse virtus et baïonnette fichées un peu en terre. Plantées (déjà charrue, déjà palissades, murets). Nous sommes nombreux mais moins mais, mais ce qui nous tient soudés c’est aussi ce qui manque, nous sommes unis par une perte, seul et tous, bizarrement tenus par nos pertes, troupe plus forte et folle enragée par ses pertes, moignon super habile. En même façon concaves et convexes, notre intérieur ne comptant plus, nos pieds nous ont tant porté, nos jambes tant plié levé posé, qu’ils ont façonné un corps mobile, nous sommes essieux tournant, sandales rechapées dans l’arrière-cuisine : après avoir été, flambant neufs au rapport, expression de la virtus ; puis en mouvement guerroyant, expression de la virtus en marche ; nous ne sommes plus rien qu’expression de la marche. Touristes organisés, encombrés et hargneux. Hectolitres de pisses aux angles des murs, qui dessinent de nouvelles cartes liquides. Ecume de notre vague – écumons le limes.
(Un mur). Buter contre – effet rebond. Marche qui perdure quand on s’arrête. Face à ce qui se définit comme limite, comme limes, c’est ainsi, c’est ici, que notre flèche se cogne clong, face à un horizon inchangé, vert dans vert – le Nord non n’ira pas plus loin, le paysage pivote à guise en trompe-l’oeil, au décor changeons d’axe, c’est ainsi, c’est ici : ici qu’on s’écrase sur ce qui sera (un mur), ici que s’éparpille notre troupe ordonnée, le long d’un pic étiré devenant ligne de front, un front bientôt ridé, fatigué de lui-même et de la lutte pour.

Nous venions. La conquête est derrière, les batailles passées, les cris les gueules le crâne les couleurs gueulées, les gueules colorées et les chairs et les corps mutilés. La furie acide et, là-dedans, notre puissance satisfaite d’aucune fin, notre insatiable soif de domination. La furie la conquête passées, une autre lutte s’entame. Dans guerre de mouvement il y avait : guerre mais guerre ne dit rien de la chose puisque guerre nous résume, guerre est notre fonction, notre essence ; dans guerre de mouvement il y avait : mouvement. Puis, stop. (Un mur, son fantôme : le précède). Validée, saluée, acculturée, notre puissance s’arrête.
Notre masse se pose. S’éparpille, bouge, mais ces mouvements (fourmis, bestioles, travailleurs journaliers) ne sont plus le mouvement.
Notre puissance démembrée : s’oppose un peu mais quoi, minaude, négocie, terres contre poules, femmes contre terre, terre brûlée parcimonieusement, on sait qu’il faut passer les hivers, avec les denrées locales. Notre puissance s’enracine, s’enfonce. S’y fait. Déclare que c’est ici chez nous, chez nous se clame encore l’empire, mais signifie chez nous – se calme, l’empire. Enclave et coin du feu. Nos poules et nos moissons. Comme la carte le dit. La carte, peaufinée en route, de ces terres désolées, dont nous saurons tirer le meilleur parti, dont nous saurons tirer la meilleure partie, c’est écrit, c’est chez nous. Protégeons notre bien. Plantons-nous dans la terre, enclavons-nous. Et construisons (un mur).

Un mur. Tracer la carte dans le sol. Ecrire le monde maintenant et à venir. Strier les nuances de vert et gris d’un trait large, décidé, ferme. Tracer. Tracer sur feuille et dessiner dans l’air, gribouiller ardemment, combat de géomètres. Tailler enfin à l’aune de l’Empire ce qui en sera l’orée. Ce serait simple, ce devrait, l’environnement rien qu’un décor, redessiner, à grands traits dans l’espace, retailler. Réifier, monter juste ce mur dont le fantôme (ce (mur)) déjà existe, attend, comme le galion dans la bouteille n’attend qu’un signal de nos doigts pour se lever et prendre dimension trois. Mais tout rebouge autour, dès lors que notre marche cesse, et les géomètres se chamaillent, des gamines – sans mouvement, plus d’armée, une piétaille plus ou moins (plus ou moins éduquée, plus ou moins technicienne, plus ou moins sanguinaire).
(Un mur) pourtant existe, son tracé flotte en l’air et parcourt les pelouses, tout est forcément là, ce fantôme de muraille, ce là-où-on-s’arrête, existe.
De ce (mur) faire un mur, qui, ainsi fait par nous, constituera : le mur.

Faire un mur : faire sortir, dresser – mais : pour monter il faut descendre. Pour ériger il faut creuser. Lever-poser-levier-marcher, mais avant tout, creuser. Creuser la terre, cette bonne terre arable ou patûrante. Cette qualité de terre, la constater de ses mains, s’y projeter sans savoir. L’envisager. S’enraciner déjà, prendre pied dans cette terre, en soldatesque paysanne. Creuser creuser creuser sortir, poser, porter, combler – faire un mur de cette sorte et manière, un rempart, une limite, cent-dix-sept kilomètres de limite, faire ce mur nous limite. Nous limite à : nous, ici. Nous y sommes.
Nous y sommes. Au pied du mur, qui n’est plus un fantôme, ni un rêve de mur, qui n’est plus qu’une force posée pleine, au repos. Même crénelé massif percé de meurtrières, même épais plus qu’une citadelle, même visible d’aréostat, rien qu’un mur.
Nous y sommes. A l’abri des assauts, du feu, des ennemis. Mais nous ne sommes plus une armée, plus un Empire, nous ne mangerons plus l’horizon, qui nous regarde, nous menace : nous y sommes : pauvres hommes unis derrière un mur par une essence commune. La peur de ce qu’il y aura derrière le limes tracé par nos géos. Peur des barbares, peur du Nord, du tout autre et de l’horizon.
Dessinant la limite du monde, l’écrivant sur le sol, nous y avons inscrit notre fin.
Ici s’érige le mur, et dedans, notre peur.

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Explications du projet reprises  du site http://www.generalinstin.net/

« La vitesse de rotation de la terre fait tous nos récits courbes, impossibles à raccorder proprement. »

Climax, fiction collective signée Général Instin et écrite à sept mains, paraît aux éditions Le nouvel Attila, collection Othello, en octobre 2015.
Ce site a pour but d’en montrer la genèse, les étapes d’écriture, l’ensemble formant un palimpseste avec des pans entiers disparus ou remodelés au cours d’une élaboration qui a duré six années (2009-2015).

Derrière le livre paru, il y a d’autres livres sensiblement différents dont l’écriture n’a pas connu son terme.

Même s’il n’est pas question pour les auteurs d’effacer leur identité, l’auteur véritable de ce livre est le Général Instin, cristallisation particulière du projet artistique du même nom qui existe depuis 1997 sous diverses formes avec près de deux cents contributeurs et qui, notamment, interroge de façon critique la notion d’auteur.

Les textes proposés ici sont donnés bruts, non retravaillés. Ils ont avant tout valeur de trace

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Avance (extrait du chantier Climax  Instin)

Climax, une fiction, encore ? ( Le Nouvel Attila, octobre 2015), paraît en même temps que Général Instin, une anthologie, chez le même magnifique éditeur (Le nouvel attila). (J’en parle en détail plus bas).

Pour les les deux livres j’ai écrit des – textes ?, oui, pour l’anthologie, mais  dans Climax, fiction collective, rien n’est certain,  j’ai laissé des signes, du moins, qui font partie du texte final, pour certains d’entre eux, peut-être, qui firent partie de son processus d’élaboration assurément. En même temps que le livre paraît un blog, http://www.generalinstin.net/ , témoin du travail et réceptacle de ces étapes successives, en évidente et passionnante complémentarité à la parution du livre. Ce à quoi le web est voué à servir, à quoi il sert toujours trop peu… Je republie ici ces deux chapitres que j’ai commis, grandement coupés au montage ; des chutes en somme. L’ensemble du plan et des matières originelles sont ici.

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2A Avance

Avance.
C’est la campagne qui avance.
C’est nous, la campagne qui avance.
Je suis l’un d’entre nous, je suis chacun d’entre nous – avec aisance.
Car nous constituons un amas, une machine dont sommes rouage, chacun, et tous. Nous sommes très nombreux, nous sommes un, je suis tous.
Sommes rouages identiques, hommes-machines marchant, tous également appareillés. Nous sommes légion en marche, scolopendre ventru, dix cohortes de cinq cent hommes ça en soulève de la poussière, à chaque paquet de cinq mille pas lourds. Et la poussière semble sonore, fumée chantée funèbre, parfois, quand en retrait je, centurion, ferme la cohorte, ou la précède, ou quand, en cavalier exploratore, je la rejoins dans l’air du soir après avoir fureté tout le jour l’alentour, et ne puis m’empêcher d’admirer, craintif, la belle force de Rome. Virtus terrifiante, même et plus encore pour nous, qui en sommes.
Marcher dans une cohorte, en colonnes et lignes serrées de rouages appareillés, est plus que marcher – inclut marcher, et la dureté, l’acide lactique et la dilution intermittente d’un peu du corps et de sa dureté dans la fatigue de la marche ; inclut marcher mais c’est plus. La poussière sonore et l’air tremblé sur les vallons entiers et l’écrasement des sols comme talochés par nos pas, disent la virtus de Rome, représentent, annoncent, nous rouagent : Virtus nous tient nous fait nous porte.

C’est la campagne, c’est nous qui faisons la campagne en mouvement, autour. Notre ombre pèse. Elle s’étire sur des hectomètres, sur notre gauche, au matin. Elle pointe ramassée au devant à midi et rebascule, en symétrique, des hectomètres sur notre droite, au soir. Et tout ce temps durant elle change couleur, et forme, du paysage. Puissance pendulaire. Notre ombre terrifiante est grincement de dents de la virtus de Rome, qui joue du décor à sa guise. Allez vous-en, ombres, dites-vous – et nous continuons droit devant, pauvres fétus, vous écrasons, vous écartons, silhouettes dans du décor, amovibles. Nous allons au devant. Nous traçons. Nous sommes très nombreux, infinité de points, nous sommes un, des points qui agglomérés font un trait, je suis tous. Nous traçons, un large trait, massif, trapu, épais, un large trait qui coupe. Trace, trace, dessine : le paysage. Règle qui monte le monde autour, l’invente. La campagne je la dessine, rectifie et précise, quand je, géomètre, refait le monde, l’écrit pour Rome. J’organise le monde, qui autour de ce trait, fil à plomb, se dessine. Inexistant, avant, barbare c’est-à-dire autre ; c’est-à-dire : rien, négation, avant-texte, sous-couche informe. Rien avant Rome. Et ce trait que je nous trace dans ce rien, découpe, invente la limite, le contour. La multitude des gouttes, sommes. La multitude des hommes fait-elle un empire ? La multitude de moi soldat fait-elle une armée ? Elle fait une flèche, qui posée sur ce monde, l’invente. Le trace.

Allons-nous en, allons, murmure la campagne d’avant, l’inexistante, brimborion, piaillement.
Non, dit notre pas, massif, frénétiquement lourd-et-lent. C’est nous, la campagne, qui avance, qui dessine, trace. Qui marche. Lever, poser, levier, lever : marcher. Et lorsque l’on s’arrête, décalque des opérations : lever, poser, levier, marcher. Quand je, ingénieur, bâtit, pour la nuit, pour deux nuits ou pour le monde à venir. Érige. Monte tentes ou fortins, temporaires – le temporaire aussi lourd à porter pour nos bras mien, qui lèvent, posent, font levier, marchent.
Allez-vous en, disent-elles, craignant la brutale emprise horizontale, quand : repos. Nos sommes dressés, verticaux ou horizontaux, vertical chaque rouage, horizontal leur amalgame indivis. Verticaux puis horizontaux, bandaison toujours prête dès qu’ôtée la cuirasse. L’armure corsète et tend notre virilité. Nous sommes tout angles droits, perçants, dressés, notre corps à chacun convexe, rouages contondants, surplus de la virtus romaine, du trop-plein. Nous sommes un corps armé, excroissance du princeps, bras armé – plutôt : lance au bout du bras armé du princeps, bandé à mort, notre chaleur vous en cuira. L’énergie mécanique libérée par les lever-poser-levier-marcher accumulés, il faut en faire quelque chose, l’employer. Et le viol, à l’occasion, à toute occasion présentée, sert aussi bien Rome, sa virtus fertile, son emprise.

La ligne que nous traçons désigne une autre ligne, celle de la limite nord. Chaque pas vers le limes de Bretagne, vers ce mur d’Hadrien qui contient et propulse Rome, chaque pas nous éloigne de ce qui fut chez nous et, nous en délivrant, des nostalgies, du souvenir, nous rapproche de ce qu’est Rome, dissout notre âme dans notre fonction : limite nord mobile de la virtus de Rome. Je suis celui qui pose les lignes, mon vocabulaire anguleux est une arme de guerre, nos pila, nos gladia, nos legiones, IX Hispana, XX Valeria Victrix, II Augusta sont chiffres contondants, taillés le long de cette horizontale. Notre récit nous dirige et nous fait, général, légionnaire, nous suivons la règlette posée sur la carte.

Je marche, légion. Je dirige la marche, en général, commande à toutes les marches, suit chacun, suit son ombre, je dirige. Chaque goutte du nuage, chaque rouage, j’en suis. Nous la campagne qui avance, c’est moi. Je suis le géomètre, le botaniste, le scribe, le tailleur de pierres, l’exploratore, l’instructeur, l’artilleur, le tanneur, l’armurier, le cavalier, je suis Climax et tous frères d’armes,
je suis chaque cheval et même les animaux domestiques, trainés là pour nourrir nos milliers de bouche, c’est une façon de servir Rome,
je suis chacun, suis général, je les dirige,
je contrôle le bras armé, suis l’âme du corps d’armée, ô général,
tout digne Caesar fut un jour un général, l’ambition n’est pas interdite, la gloire peut advenir, même si (les missions de surveillance, la logistique, l’intendance, veiller à la bonne marche du troupeau, à la bonne santé du cheptel, bientôt au dû versement de l’impôt), la gloire peut advenir mais :
Mais je ne suis rien, qu’un peu, de Rome.

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Explications du projet reprises  du site http://www.generalinstin.net/

« La vitesse de rotation de la terre fait tous nos récits courbes, impossibles à raccorder proprement. »

Climax, fiction collective signée Général Instin et écrite à sept mains, paraît aux éditions Le nouvel Attila, collection Othello, en octobre 2015.
Ce site a pour but d’en montrer la genèse, les étapes d’écriture, l’ensemble formant un palimpseste avec des pans entiers disparus ou remodelés au cours d’une élaboration qui a duré six années (2009-2015).

Derrière le livre paru, il y a d’autres livres sensiblement différents dont l’écriture n’a pas connu son terme.

Même s’il n’est pas question pour les auteurs d’effacer leur identité, l’auteur véritable de ce livre est le Général Instin, cristallisation particulière du projet artistique du même nom qui existe depuis 1997 sous diverses formes avec près de deux cents contributeurs et qui, notamment, interroge de façon critique la notion d’auteur.

Les textes proposés ici sont donnés bruts, non retravaillés. Ils ont avant tout valeur de trace

Sarajevo-Beyrouth, lignes de fuite (avec photos d’ Alexandre Chevallier)

Sarajevo-Beyrouth, lignes de fuite

(textes sur des photos d’ Alexandre ChevallieR, parus dans la revue Eponyme n°4 (2007))

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À l’occasion de la réédition chez publie.net – enfin en format epub – de Sarajevo, lignes de fuite, livre écrit sur des photos d’Alexandre Chevallier, republication ici même du texte dérivé, ou remixé, de celui-ci, hybridation de visions de Beyrouth et de Sarajevo, paru en 2007 dans l’excellente revue Éponyme, numéro 4, édité par Joca Seria et dirigée par Eric Pessan. (numéro encore disponible ici).

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sb01
Là-bas je suis allé là-bas, pour voir, ai vu : plein champ, hors champ, lignes et courbes, de bout en bout. J’ai vu Sarajevo, laquelle ? J’ai vu j’ai vérifié, la carte ne quittait pas mes mains, pliée dépliée sans cesse. J’ai vu Sarajevo, laquelle, Sarajevo, a vu [la guerre] [la guerre] moi je ne sais pas, pas vu : ai cru lire, parfois, en braille, [la guerre] aveugle, ai cru déchiffrer tâtonnant, déduire de l’eczéma des murs. [la guerre] j’ai entendu tonner son assourdissant silence, d’après l’assaut et son bruit total, silence d’après qui va avec. Plein champ hors champ, le silence vit dans les photos, rampant parfois dans les marges — fait une traînée grasse dans l’espace, autour. La ville elle vue, en 2004, elle vit sa vie : quotidienne/fanfaronne/quincaillière/bricoleuse, chamaillée. Selon son cours ordinaire d’avant-neige imminente. La ville elle bouine, joue. S’en fout pas mal, moi et mon œil notre, mouvant, biais (c’est la gêne). [la guerre] là-bas ça fait dix ans, là-bas on fête l’enfance : eux les seigneurs, enfants qui jouent, leur rire résonne, partout, limpide. Et moi nous on y marche mêlé, traces mêlées comme du sang échangé, marche à travers Sarajevo, qu’on croit lire qui sitôt s’efface. Allés y foutre quoi, Sarajevo 2004 : comprendre mais comprendre quoi : [la guerre] ? Quoi, alors. Sarajevo, avant-poste d’incertain réel, contamine contaminera (les ruines présagent) : allés peut-être apprendre, lire dans son passé marqué, un peu de quoi dira notre futur : ce que je vois je le revois, je marche ensemble dans l’informé, toutes extrémités tendues à se rompre, à battre l’air pour démasquer, démasquer qui : huit lettres. Derrière les signes, alors. Voir l’envers de l’image, tenter. Pour voir.

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sb02

Ce que je vois de Beyrouth brille du flambant du neuf. Ce que j’en vois je l’imagine, c’est au printemps, printemps qui doit, là-bas, Beyrouth, être éternel, me dis-je. Beyrouth je la vois comme un paradis fatigant, front de mer essoré d’UVA et vent tiède. Se parcoure en automobile, et forcément décapotable, et forcément coude à la fenêtre – histoire aussi pour eux, là-bas, de se venger de n’avoir longtemps pas pu profiter, tout occupés qu’ils étaient, qu’ils étaient qui, occupés à : 1/ se venger. Puis, 2/ des vengeances se venger.

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sb03
[Libération, lundi 10 juillet 2006 : CRUEL – l’Italie bat la France aux tirs aux buts en finale de la Coupe du monde.] L’image de Beyrouth c’est front de mer, qui même automnal berce (le vent, tantôt tiède tantôt frais, léger). Mais d’où je suis à ma table devant mon écran, dévisageant le mur où bientôt punaiserai le plan, il suffit d’une pression de l’index, clique souris, pour en voir surgir l’envers : et ce ciel qui soudain se couvre laisse augurer de célestes enfers. Mais j’imagine, me dis-je, mon imagination clique et court. Attendons de dévisager le plan pour commencer de s’y promener.

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sb04
Ce que je vois, devant, partout, partout autour de moi. Ce sont des lignes et des courbes — un espace (la feuille-le paysage-la carte) et des repères marqués, où pointer son compas : ce sont des lignes et des courbes qui font des formes dans l’espace. C’est ce que je vois, yeux ouverts et fermés l’un puis l’autre, je vois. Ce sont des traces à demi effacées dans lesquelles marcher. Traces sur traces, parfois tout brouillent, il en faudrait peu de plus pour se perdre, il en faut peu, c’est fait, gagné, perdus : perdus dans des cités inhabitables — et habitées. C’est ici, c’est comme partout ailleurs pareil mais non, c’est ici, c’est à Sarajevo, petite capitale au charme incomparable, c’est ici et partout ailleurs, se perdre. Suivre la trace en chasseur effaré pour, à sa suite, errer, doigt sur la carte œil dans le loin, œil sur la carte doigt dans le loin, dans la ville, pour, à sa suite, se perdre. Ces cités, inhabitables, cités inhabitables plus qu’on n’oserait le croire, pire encore que partout ailleurs. Cités habitées malgré tout — inhabitables, surhabitées. Voir le paysage d’ici, d’ailleurs, réclame : de regarder, de gommer : car tout encombre et ici à Sarajevo, qu’un million et demi d’obus ont plongé dans la ruine et le chaos, de ce que j’en vois, ce sont les vides qui brouillent la vue. Les trous font hiatus, dentier brisé, un grand désordre, inhabituel : l’in- habituel, ici, fut il faut croire habituel. Il y a de la vie je vois, des gens derrière les fenêtres dedans, plongés dans l’image du dehors, il va falloir le répéter, insister, limite exagérer, plein de vie, on sait d’avance il va falloir enfoncer dur le clou face aux je vois, je vois qu’on nous rétorquera. De la vie plein l’inhabitable, jusque dans les cavités noires ça grouille, s’agite : nœuds dans les lignes encombrent l’espace.

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sb05
La ville, pour la voir il faut ne pas vouloir, faire mine. On voudrait l’effacer pour voir derrière elle le ciel, objectif entravé. Qu’elle barre la route de l’œil — regarde derrière pour voir l’obstacle : si tu veux voir la ville essaie de ne pas ; échappe-t-en l’œil tu verras ses toits ; écarte-toi jusqu’en ses confins tu tâteras ses formes (les moins montrées, les plus parlantes). Confins trouvés on marche, ils sont faits pour traverser sans voir, vite vite : la ligne de tram n’est jamais loin — la ligne de tram n’est jamais loin à Sarajevo : trait épaisseur 2 mm pour deux marges étalées grises autour. Tu vois les toits, d’immeubles qui furent modernes il y a peu : [Sniper Alley]n’est pas loin — [Sniper Alley]n’est jamais loin. L’œil en marche pointe les toits pour toper une paillette, infime, de ce que [la guerre] fut, procédant par inversion : voyant les toits quand dans [la guerre] c’était impensable, impossible, marche courbée l’œil au sol, plus de toits plus de ciel dans les marges, immeuble alors valait snipers (immeuble-nid, immeuble-cible, au choix).

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sb06
Beyrouth je ne peux pas dire. Je peux moins encore dire «بيروت ». Je peux articuler Beyrouth, les syllabes passent la gorge la bouche et dans l’air transformées font son, mais quand je dis Beyrouth, je grippe. Alors pour pouvoir la dire, Beyrouth, il me faudrait aller là-bas, peut-être, dis-je, là-bas où dure le printemps, j’y apprendrai à dire Beyrouth – à moins qu’ils aient fini par la taire, ou tous la prononcent différent ? Beyrouth la taisant je la vois tape à l’œil, faux et vrais ors en breloques sur peaux cramées, chemins ouverts aux cols, aux cuisses, aux bras, mon imagination ne négocie pas, elle y va. Beyrouth je la vois rutiler, je m’y vois profil bas dans le rutilant, je file. Beyrouth j’irais bien, à Noël, profiter, ce serait bien, loin, au calme, au calme et en même temps plein de vie comme aussi il est souvent dit.

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sb07
J’irais et je me poserais, qu’il soit de vers Noël ou de printemps je humerais l’air frais-tiède-léger du soir, posé là à : attendre, posé pour attendre et voir. Regarder bien, saturer l’œil, l’user à force de ricochets de l’iris : regarder bien c’est regarder encore après saturation première, on n’y voit plus rien on regarde encore on a beau faire, on y voit rien. Rien – que des détails, qui apparaissent, détails soudains, coquilles en façade du paysage texte : balcons dans les étages, et terrasses au sommet, plantes grasses et vertes derrière les baies vitrées des balcons et terrasses. L’effet de confusion est d’époque : qui la mère blonde cramée breloquée d’or, qui la fille blonde cramée breloquée d’or ; qui l’immeuble flambant neuf jamais terminé (infini), qui l’immeuble flambé vieux jamais fini de refaire (infini).

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sb08
Contemplation désolée. Ce que je vois : trous noirs, trous gris, fond blanc : ce serait, vu d’en dessous, un tas de vieilles traverses, une remise de fusées. Des fenêtres (trous noirs) me regardent, ce sont bien, il faudrait vérifier, des fenêtres (pas les trous gris), il faudrait voir — entrer dans chaque deux pièces, typique ou pas, pour, une fois dedans, regard dedans, jauger, faire les trajets, un millième de seconde y vivre, un millième y rentrer chaque soir, chaque soir je rentre ici chez moi. Ici chez moi. Je redis je contemple : ce que je vois : je rentre chez moi — mots et idées se dispersent, s’irisent, ne me disent rien. Ce que je vois des fenêtres : ce que j’en vois des fenêtres vérifier, faire en soi le reflet du chemin, l’inverse, pour voir : ce que je verrais des fenêtres (C’est qui ce con planté sur le trottoir en bas ?) Ce que je vois (fenêtres (noires), impacts (gris) déjà me quitte. Images et idées se ferment, taisent. Se contempler contempler. Un millième — d’imagination de possible. Il faudrait pouvoir un millième de seconde, vivre un millième de seconde ce que fut ici pendant [la guerre] (puisqu’il y a eu, [la guerre] on nous l’a dit c’est écrit). Il faudrait rentrer oui chez soi, par fenêtres trous noirs, là-dedans où nulle part, personne ne peut se considérer à l’abri. Dedans se dire : je suis sauf. Mais ce dans quoi je suis est cible, alors : se taire. Se contempler contempler un millième de soi, un millième de seconde, s’écouler. Écouter — compter les impacts et encore et encore jusqu’à ne plus les compter mais tressaillir encore à chaque, un millième (réflexe infime, une survivance). Qui porte qui, du bruit, du silence, lequel prime et seul existe, lequel passe et lequel reste, ici, ici chez moi dans mon abri-cible. (Il attendait le moment où il pourrait compter les éclairs des lancements de roquettes. Quand il entendait les roquettes, il voyait aussi les éclairs.)

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sb09
Ce que je vois : ce que je vois je l’imagine mais c’est rien, un millième pas même. On appelle ça l’enfer j’y ai une chambre, mon quotidien, ne suis pas seul, notre enfer quotidien domestique, nous habitons, ici, au cœur des choses qui se jouent (hardcore, qui tape), qu’on assiège qu’on défend — dans les rues rectilignes, vides, on aperçoit des silhouettes furtives le long des porches ; des hommes surarmés, des gamins cachés, des portes barricadées — ce qu’on assiège qu’on défend : plantation d’immeubles cousins, piqués tous par la même rouille. C’est mon quartier je l’imagine, mon grand quartier périphérique, bien desservi, toutes les sorties à deux doigts. C’est ici. Mon enfer de démonstration — à côté la porte du monde, ici le paillasson. Ce que je vois : points noirs sur façades et ronds blancs, traces tous des intrusions du monde, des ruées du dehors hostile sur un dedans vidé de lui-même.

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sb10
Le paysage est comme la ville, mélangé – mélange d’Orient et d’Occident, mélange de mer et de montagne – Beyrouth, de toujours mélangée puis à jamais punie d’être ainsi mélangée (troc de vengeance, la guerre civile joueuse, immature, obus et mortiers comme calots et billes échangés frénétiques à la récré). Beyrouth on tablerase, mise à plat, de ce qui faisait ville on tire une immense pâte brisée, grumeleuse, base de bétons enchevêtrés entrelacés enroulés d’après la direction donnée par la ferraille qui l’armait ; de cette pâte on tire un amalgame semi-neuf puis qu’on refait, puis qu’on reprend : ruines comme humus, fumure brûlante d’où mise à neuf – oublions la guerre, n’oublions pas le mélangé. Et du restant il émerge : du futur, du fringant, du fort neuf.

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sb11
Beyrouth j’irais bien voir, pour voir, j’irais bien profiter du printemps, me dis-je, du mélange et de la douceur qu’on dit beyruthins. Y prendre l’apéro du soir. Me dis-je au printemps, j’irais là-bas vers Noël ou plein automne, profiter du printemps qui s’étale sur pleines largeur et longueur du calendrier, rêver prenant l’apéritif, à un apéro perpétuel.

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sb12
Ce que je vois, d’ici. Ce que je vois ici de [la guerre] : d’ici on ne sort pas, et bientôt de chez soi. Rester planqué guetter, attendre compter ne plus compter Mesure les murs, puis les briques des murs, puis le mortier entre les briques, puis les fissures dans le mortier. Ici n’est plus, perdu son nom Sarajevo, capitale de la Bosnie Herzégovine, Sarajevo, 318 000 hab 41 n’est plus, Sarajevo n’est plus ici. Ici on s’entasse, d’enfer, quartier d’enfer en surcharge, excédentaire en tout, les matières s’entas- sent : projectiles font des trous dans les murs dans les corps, des bouts éboulés qui traînent, des corps aussi, de morts aux coins de rues, des tas. Ici on reçoit sans cesse, ici personne ne vient — ceux qui passent, passent à côté. On se mettrait à la fenêtre (on dirait qu’on pourrait), regarderait [la guerre], on verrait les avions tout proches, qui vont viennent passent, sans un regard. Mais quoi, qui ici, ailleurs, jette un œil au paillasson, en passant ? On se poserait à la fenêtre, à la terrasse, dans l’absolu quotidien, tout à la normale, rien ne bougeant que le linge qui sèche. Posé là on fixerait l’extérieur mais : quel extérieur ? Voilà la confusion, dehors, dedans. Dur de faire le ménage, de bien distinguer, entre dehors et dedans. L’appartement : existe quand on le voit : dedans je rentre chez moi, dehors ce que j’en vois, depuis ce restant de rue, c’est confus : un amalgame de vides et de pleins. Ce que je vois, comme des stigmates, trop et ça gêne, c’est trop et ça gêne de penser que c’est trop, ça gêne cette part (touriste ou quoi ou sais-je), qui en soi minaude et, en bien-portant occidental, s’étonne, vraiment ça semble trop, trop bien faits ces arrachements de murs, ces planisphères de trous, comme pour de faux. Trop énorme et trop intégré au reste. (Il y a tout l’art du tireur aussi là-dedans, c’est le boulot, faire passer ainsi dehors pour dedans, mélanger tout, dedans dehors et vice-versa.)

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sb13b
À saisir : loft spacieux, vue imprenable sur Méditerranée étale, larges baies non vitrées, pas de vis-à-vis, libre de suite. Je regarde l’image et regarde le plan et regarde l’image et regarde le plan satellite, je cherche, j’irais me dis-je voir s’il a un jour été achevé, prendre un peu l’air là-bas j’irai, là-bas où le printemps ne cesse, quand ici l’été démarre, ça crève, trop chaud, j’irais bien oui vers Noël, me dis-je en punaisant le plan. J’irai mais. [Libération, jeudi 13 juillet 2006 : UN AIR DE GUERRE – Israël ouvre un nouveau front au Liban]

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sb14
Pas bientôt sorti de cet enfer qui toujours s’ouvre sur sa perpétuité.

Un livre, sa traîne

dans le dossier « Des livres qui traînent » coordonné par Dominique Dussidour d’après une idée de Nicolas Buenaventura).

Je ne sais plus la fin, les fins.

Je dirai il, pour prendre place, poser les choses et me poser, moi, à quelque distance, à quelques pas. Je serai distant. Il racontera cette histoire mienne, pour opérer la juste mise au point. Je serai distant et puis il, lui, saura finir, me dis-je, moi je n’y arrive jamais. Finir je ne sais pas. Finir une histoire ne me va pas. Il annonce, il décrit. C’est une mansarde, accolée à une chambre d’amis (de famille plutôt que d’amis, dans les faits : en cette époque en ces lieux, où la maison fut érigée, on ne loge chez soi que de la famille, car les amis, en leur ensemble et (réelle) variété, vivent dans un rayon de dix kilomètres autour de la mansarde). Les volumes se perçoivent en parquet non cirés et tapisseries à motifs et reliefs, pièces enchâssées, le dédale minuscule des maisons d’après-guerre, celles de l’immédiat après-guerre, en zone dévastée, tout un bâti un peu vrac, remonté en grande hâte. La maison on n’y a plus accès, mais mentalement on y retourne, on entreprend l’ascension en volumes décroissant (dédale minuscule et amoindri, à mesure qu’on y monte les volumes s’amenuisent, s’étriquent, l’ascension n’est pas somptuaire, en ces rivages de peu d’attrait). L’air est captif, l’atmosphère est à la fois capiteuse et pauvre, cocon grenier, originaire. On retourne là où l’on fut, où l’on a laissé quelque chose. Quelque chose, c’est un livre, un livre et puis sa traîne, avec (ses périphériques, son réseau).

On y retourne et on y cherche y creuse on y reprend ses marques. Pose-t-il, ceci pour ne pas s’égarer, pour n’égarer ni soi ni rien d’autre en chemin : il y a (au moins) un livre, qui traîne, qu’on doit retrouver dans la mémoire, bien au fond, aux fins fonds de la réserve, là-bas les rayonnages anciens, ceux-là où nul ne s’aventure, rangements partiels, moutons de poussière réifiés, fugace crainte d’y trouver des fossiles.

On cherche, dit-il, accents volontairement sévères, froncés, on sera méthodique, on procédera, pause, en scientifique, syllabes bien détachées, on plongera en soi-même. Scientifique et équipé, sus à la trouvaille d’un soi qu’on tiendra à distance, en respect : panoramique et précis, on se jaugera pincé, regard travers presque du style de ceux qu’on destine à l’intrus mal fagoté, celui qui parle à tort et à travers au milieu de la boutique, ce type aux réglages hasardeux, à contretemps, deux tons trop haut, geste trop amples, lanceur de phrases jamais assorties aux contextes (jamais la bonne phrase qui jaillit, jamais dans les temps impartis). Ce type-là, l’échalas transitoire, qui serait, à mieux l’observer, un autre moment de soi-même, à une autre époque, ce type-là on tentera de ne pas le laisser recouvrir le moment choisi de soi-même, de ce soi-même plus jeune et comme intact, qu’on regarde, on l’a dit, insiste-t-il, avec une forme de : distance. Distance, un mot qui compte. Distance, pas comptés. Calculer l’adéquate distance, à quoi, se dit-on, l’antéposition maniérée du précédent adjectif (adéquate) aidera, qui matérialisera, qui formalisera la distance : se voir plus net de loin, recul du temps, se jauger en conscience, peser, doser, examiner. Se dit-il.

Ne pas se perdre. Ne pas s’y perdre, déjà que. Pose-t-il. On cherche le souvenir d’un livre et c’est, évidemment, autre chose qui se présente, en abondance, le langage va son chemin et les images le leur, autre. Les images nous reviennent par paquets, en un montage malhabile, in-crédible. De la caméra subjective à l’abord, la montée vers le grenier avec la toute petite peur toujours au ventre, excitation douce de l’enfant libéré enfin, aux environs du fromage, de l’étreinte de ces repas du dimanche qui nous semblent durer des années ; puis des inserts de contre-plongée, image de soi-même en enfant sage penché sur le livre, images trafiquées, impossibles : le narrateur est une fiction, ce chercheur, ce distant, qu’on invente pour cette énonciation-là qu’on désire élaborée nette, invente, lui-même. Il nous le prouve par ce montage impossible, il invente cet enfant mais le livre, l’invente-t-il ?

L’enfant je l’invente, forcément je l’invente, et surtout si c’est moi. Admet-il. Admettons. J’ai passé des infinités de moments dans cette mansarde, à lire, feuilleter et relire les mêmes livres, jusque tard, quasi adolescent encore – les deux pièces, mansarde et chambre d’ami attenant, me font fondation, fondation en lecture, mais pas en littérature. Se dit-il. Ce qui s’y trouve, ce sont majoritairement des magazines et illustrés, car la plupart des livres dits sérieux, non illustrés, sont déjà rapatriés dans la maison familiale, ils y tiennent place, on les y lit – qu’en reste-t-il longtemps à cette distance ? Il reste du temps passé. Les bibliothèques rose, verte, et castors, on ne s’en souvient qu’en tant que temps, passé à. On s’en souvient, on les lisait – on ne se souvient de rien de ce qu’on y lisait.

Mais les images.

Les images, elles, reviennent. Les planches, uniques ou doubles, en regard, des bandes dessinées belges des années cinquante. Celles qui paraissaient en feuilleton dans l’hebdomadaire Tintin : Blake et Mortimer, le susdit Tintin, les moins connus Chlorophylle, Bob et Bobette, Professeur Lambique. Les garçons de la famille, à l’âge requis, en recevaient un recueil compilatoire, à Noël. Le dit recueil compilait dix ou quinze numéros successifs de l’hebdomadaire, l’équivalent d’un trimestre de parution. Les feuilletons y étaient publiés par épisodes de deux ou quatre pages, pour constituer des aventures de vingt-six ou quarante-huit pages, dont aucune n’était contenue intégralement dans un de ces recueils. Et les quelques recueils entassés dans la mansarde ne se suivaient pas : offerts à Noël, ils étaient espacés d’un an.

Les images, qui reviennent, sont éparses : une coupe verticale d’une base terroriste sous Londres, dans La Marque jaune (ou était-ce SOS météores ?) de Blake et Mortimer, une aventure de Bob et Bobette en pays approximativement inca (où le professeur Lambique prend un bain de lait réservé aux invités de marque, dans lequel il nage avec une énergie telle qu’il change le lait en beurre), Zig et Puce qui dénouent une intrigue en sous-sol près du hameau où ils résident. Nombre de tunnels, doubles fonds et passages secrets, comme l’imaginaire enfantin en dévore (se nicher au fond des greniers pour s’y engloutir dans des fictions emplies de cachettes et terriers : l’esprit de cabane gouverne décidément la lecture, enfant, note-t-il). Des épisodes de feuilletons, ce sont des cliffhangers (fins suspensives) à chaque dernière case de bas de page. Et en cas qui nous intéresse, qui nous concerne, se reprend-il, qui me concerne, avoue-il, car la distance n’est plus de mise, ni la troisième personne, les dénouements n’arrivent jamais. Les aventures ne sont jamais complètes, et donc jamais terminées, l’intrigue jamais dénouée, la fiction jamais close. J’ai lu, relu, avec un émerveillement toujours neuf, des années durant, des aventures jamais terminées – et pour nombre d’entre elles, jamais commencées à la date, car prises en cours de développement (pour les mêmes raisons de découpage, évoquées plus haut). Pas un livre, pas une histoire : un ensemble de fictions fragmentaires, jamais terminées, à jamais ouvertes. Un des recueils, qui avait souffert du passage de mains en mains années après années, se dilacérait, et je me souviens d’avoir, fort jeune, sans m’en rendre tout de suite compte, lu en boucle l’une de ces aventures, n’en distinguant pas clairement le déroulé, et ceci sans gêne. Je crois même y avoir pris goût (mais peut-être, sans doute, est-ce mon distant qui m’invente ce goût, ajoutant ce détail par esprit de suite).

Un spectre fictionnel, une myriade, des boucles narratives. Pas de littérature (Bob et Bobette, Zig et Puce, non, même la distance du temps ne les change pas en littérature). Pas tout à fait un livre, mais sa traîne : à-côtés, cheminements, pièces à monter.

Je ne sais plus la fin, dit-il, dis-je.

Je sais que je ne sais jamais la fin.

Trames et spectres. Un livre, sa traîne : où s’originent nombre de mes fibres, mais surtout, avant tout ?, un esprit de suite, mon goût des boucles, et cette incapacité de finir, qui me constitue lecteur, qui me constitue. Je ne sais plus la fin. Jamais. Des livres, livres qui traînent ou qui s’imposent, je ne me souviens que d’un centre et d’articulations, de motifs et saccades, ombres et lumières, où chercher, où creuser,

d’où reprendre.

Le pouce levé en bon camarade quand même

Les Circonstances

 Milieu de seconde mi-temps du match de poule de Champions League opposant Lyon à Barcelone, mardi novembre 2007, alors que les temps sont durs pour une équipe de Lyon à bout de forces et menée 2 à 1, qu’il s’agit du moment où tout en chacun cède mais quand rien ne doit céder, surtout face au Barça, surtout en champions league, Fabio Grosso, à l’image de cette contrainte du moment – ne pas céder alors que tout son corps le lui réclame : cédons, corps jambes et armes déposons, lâchons, organisons la déprise -,

Fabio Grosso qui a eu déjà fort affaire en la personne du p’tit prodige Messi dont il lui a incombé de contenir les assauts – de contenir les assauts réels du p’tit prodige Messi et de tenir, ne pas céder, face à l’impression de Mission impossible (et Grosso n’est pas Tom Cruise) produite par cette tache (résumons : 1/ il est malaisé de contenir Messi 2/ il est de surcroit malaisé de contenir l’effet produit par l’aura de Messi et les vilaines blagues subies depuis l’annonce de la composition aux exercices, à l’entraînement, les ricanements amicaux des collègues, c’est toi qui t’y colle hin hin 3/ il est d’autant plus malaisé de contenir l’envie de trop prouver de sa force face au morveux, malaisé de se contenir parfaitement, de ne pas casser la moindre jambe au morveux argentin (de longue date on les connaît les morveux argentins, on se rappelle moins de ceux qui de longue date firent profession de leur casser les jambes, Grosso ne sera pas Goikoetxea)) -,

Fabio Grosso tout à sa mission traverse cette plaine de creux et tient, comme il peut Fabio tient.

 Les causes

 Trêve de circonstances qui sont ce qu’elles sont, et qui semblent n’affecter en rien la mécanique de certains gestes automates et codifiés. Grosso donc, est forgé à cette soixante-dixième minute environ, métallisé de l’épuisement multiple qu’on a dit, mais il tient il a dit il fera jusqu’au bout il tiendra et s’il peut même il en plantera un, d’ailleurs il s’échappe le long de sa latérale, il y a des espaces il fait l’appel, la course pourra se faire il y a des espaces l’appel est fait et c’est Kallström dont on connaît la qualité de passe et la fraîcheur, Kallström tout juste entré en jeu qui reçoit l’appel, obtempère ça peut aller au bout et Kallström il : la plante en touche. Hop hop, tant pis. Bof bof, dommage. Course lancée pour rien, espaces en place gâchés qui ne réapparaîtront pas de sitôt. De chez planté. Un beau gâchis, tiens.

 Le geste

 C’est peu de dire que c’est rageant, pour le corps métallisé de fatigue de Grosso plus que pour mettons le moral de Grosso, mais c’est idem son moral étant entièrement contenu dans son corps à cette époque du match, on imagine son corps parler un peu (on tient le manuel de PNL tout proche, parce qu’on est gestologue consciencieux, on traduira tout du geste, même italien), nous donner quelque news de son moral, par une grimace ou un soupir chargé, moral dont on parierait qu’il n’est pas au top. Et alors, il fait quoi, Grosso :

Il lève le bras en direction de son équipier, bras vide de tout objet contondant ou explosif, vide de toute menace, il le lève et le tend et dresse le pouce, les autres doigts fléchis en leur ensemble, pouce seul dressé en félicitations ou grâce Césarienne, le condamné survivra, il n’est même pas condamné semble-t-il mais félicité, on n’y comprend pas grand-chose, moins encore quand Grosso y ajoute un sourire épuisé, le moral alors il est intact, bon, ferme et joyeux pourquoi pas ? Non mais quoi encore ajouterait-on si l’on ne se rappelait que le geste et le sourire épuisé de dommage amical, Ben Arfa eut le même une heure plus tôt, c’est un geste partagé, chronique, et dont on se dit qu’au vu du niveau de passe moyen de la Ligue 1 il doit faire l’essentiel du langage des signes du terrain, en France, le week-end. Est-ce vraiment là l’Esprit d’équipe (du moins une manifestation presque incantatoire, obligée de cet Esprit-es-tu-là-d’Equipe ?), est-ce ironie contenue face au geste raté au plus mauvais moment, au beau gâchis bête, tiens, que cette manie de féliciter du pouce (variable d’intensité : en le regardant, ou pas), le vilain vendangeur, le coéquipier gâcheur, est-ce un geste-sarcasme, Ouais, bravo la buse, des comme ça garde-les moi pour la Coupe de la Ligue, y’aura pas de mal ?

On oserait pas conclure « un peu des deux », même si on sent dans ce pouce levé et dans le sourire crispé harassé du Grosso vendangé, gâché de cette heure, une disjonction obligée, chronique, fascinante entre le geste et son fond, entre ce que dit et ce que vit le corps du joueur à ce moment, à cette heure. Désunion de l’âme et du corps.

 

(Ce texte a paru dans un blog intitulé Le sport par les gestes, éphémère extension du recueil collectif Le Sport par les gestes, paru en 2007).

J’habite zinedinezidane

(texte initialement paru dans la revue Geste n° 5, automne 2008)

J’habite zinedinezidane

1. Moi n’est qu’une position d’équilibre (Henri Michaux, in postface de Plume, collection Poésie- Gallimard).

2. Pendant la même semaine d’avril 2008, je suis resté suspendu face à l’image animée du footballeur Zidane, filmée par Gordon et Parreno dans le judicieusement nommé Zidane. Et suis resté également suspendu face à l’image inanimée de l’idole Zidane, photographié avec et par le tenancier d’un couscous de centre-ville.

3. La revue Geste propose un dossier consacré au verbe Habiter, où vous êtes de passage, lecteur, ce dont je me réjouis, 6000 signes ont-ils dit, 6000 signes c’est une-deux pages, à occuper, où résider infiniment. Où habiter ?

Habiter.

Habiter transitif, habiter intransitif – mais moins.
Transitivement j’habite, quoi j’habite ?

Un lieu j’habite.

J’habite : un appartement sis au quatrième étage à droite, dans un immeuble en bon état, sans particularité ni charme ni exception notables, bâti dans la seconde moitié des années 60, propre et entretenu par un syndic de copropriétaires auquel je ne suis pas affilié. L’appartement je le partage, en ce sens l’habite à deux, si je puis dire, partage de répartition non stricte, variable – son espace de 80m2 au sol est occupé simultanément et alternativement avec qui l’habite avec moi, la répartition bouge – je l’habite entier mais discontinu, en somme. Etant de surcroît locataire du lieu, cela confère à son habitation un statut temporaire.

J’habite : un quartier, l’alentour où je me véhicule à pied, où me sont adressés des signes de menue reconnaissance – où la dame du pressing, souriante, me rend une couette C’est pour M. Comment, déjà ? Ces signes sont des signes de familiarité, sont-ils indices d’habitation ? Comment affirmer que j’habite ce qui constitue la proximité de cet appartement qu’incomplètement j’habite ? Non pas, quartier n’y habite pas.

Si quartier pas, alors : une ville, non non : je ne puis l’habiter – car je ne l’habite pas entière (quelle présomption) ; car le statut également temporaire de cette habitation la pondère d’autant

J’habite : un pays, mêmes causes mêmes effets, ne vaut, ni d’habiter un continent, une planète ou portion d’univers infini.

Géographiquement, je n’habite pas un espace proprement défini.

Habiter c’est j’y suis, j’y reste, donc : j’habite un corps ? Lequel se situe à l’intersection des positions d’équilibre dont parle Michaux (qui parle net), corps-enveloppe de ce moi en mouvement. Ce corps assurément je l’occupe, pour ou contre mon gré j’occupe cette enveloppe – mais c’est tout aussi temporairement qu’une armée occupe un pays. Le fantôme, drapé ou non, des histoires à faire peur, occupe, lui, la maison hantée dès lors qu’il s’est défait de son emballage : je ne saurais, on le comprendra, convoquer mon fantôme pour asseoir mon analyse, du moins tant que je n’aurai débarrassé le plancher le squelette les tissus les plafonds, et qu’alors serai hors d’état d’argumenter, d’étayer, de conclure. Non, en ce corps je réside et l’occupe, mais réellement ne l’habite pas.

Mais qu’est-ce alors que j’habite, intransitif  ou transitif ?

Quoi j’habite je le sais depuis peu, j’en fus il faut l’avouer fort étonné, mais dus vite me ranger à raison et admettre.

J’habite : zinedinezidane.

J’habite zinedinezidane voilà, j’habite le complément d’objet zinedinezidane, l’entité zinedinezidane, je le sais depuis peu, quelle surprise,
je ne pensais pas habiter point,
quant à Zidane, je le regardais, l’admirais par instants, éventuellement, partiellement.
Et puis me voilà au couscous, rien de spécial, bonheur ordinaire d’un poulet merguez pois chiches semoule standard, rien de Zidane là-dedans, rien d’habité, du transitif, certes, un dîner c’est passager, mais habiter quoi ici même, mon assiette – non non.
Et puis, l’apparition standard. C’était : stationnant près du comptoir avant paiement, paiement standard couscous standard – pas de tajine au menu, nous sommes on l’a dit en plein coeur du parfait standard – comptoir derrière lequel la photo du bistrotier enzidané trônait.
Sur l’image, le susdit patron plastronnait, enlaçant familifièrement son complément d’objet, son extra ordinaire, l’ami–à-lui-à-nous-à-nous-tous-un-seul-homme, le seul, l’unique, Le zinedinezidane. Notre absolu standard. Le zinedine souriait, de ce sourire ordinairement fluet, indécis, qui est le sien hors du gazon (quand il est aussi rare que franc et immense, sur le gazon), le zidane trônait, immatériel ami, dans sa solide inconsistance.
Persistance rétinienne : zinedinezidane en nous s’imprime, à force de passages ajoutés, d’images rediffusées, de roulettes ralenties en boucle, de milliers de litres d’eau minérale bus pour et face à nous, zidane certes s’imprime, mais nullement son détail, ni le détail de ses proportions exactes : comme la lettre volée, plus il nous est montré moins nous le voyons net (contrairement à Michaux qui plus s’efface, moins se montre et s’anime, plus parle net). zidane est nettement flou de contours. Ses contours nous les partageons, à défaut de nous les approprier (pour nous venger de leur flou persistant, à l’instar du patron standard qui s’en empare un temps, qui le tente du moins, et tente d’en tirer une preuve en photographie). Nous habitons tous zinedinezidane, à contrecoeur ou fort ravis comme un tenancier de standard, toutes et tous, notre complément d’objet commun c’est zidane. Zidane, grand et fort zidane mais d’allure on ne peut plus standard, quasi chétif, sur le champ de patates devenu champ de foire, aérodrome pour sprinters haltérophiles.
On pourrait comparer des années : d’aussi déifié que Zidane il y a Maradona, icône absolue mais icône nantie d’un corps, énorme et monstrueux, et pote aussi du diable. De plus malingre et immigré de l’intérieur il y a Platini mais, trop décideur et calculateur sur le terrain, trop ambitieux et donneur de leçons en dehors.
On chercherait longtemps encore et jamais rien n’y ferait, notre couverture universelle, notre habitat sans loyer c’est ça, c’est lui, c’est là, c’est ce lieu cet endroit dessiné par les lignes de sa silhouette mouvante, mouvante et infinie en creux, infiniment accueillant, lignes de notre partage, pas de Moi dans zidane, pas de position d’équilibre, puisqu’en permanente tangence, en permanent déséquilibre. Pas de moi dans zidane pas gêné du coup par ce poids, pas de chair pas d’âme pas d’eau même pas d’air, dans zidane c’est gazeux c’est la Lune, où nous bondissons mou et lent, tels des ballons (de plage). Lent mouvement perpétuel qui offre à chacun toute place, qui offre à chacun expansion. L’entrée est gratuite et les places disponibles, innombrables. Pas de mur, de frontière, de conflit, de tensions, de surcharges, d’atmosphère, d’électrique : une quiddité sans substance.

Nous habitons, nous vous ils elles et autres, j’habite.

En cette page qui m’accueille que j’occupe où j’habite, je l’affirme, le tambourine :
J’habite zinedinezidane.
J’habite zinedinezidane. Et vous aussi.

(texte initialement paru dans la revue Geste n° 5, automne 2008)

Perdre lieu

(reprise d’un texte paru sur remue.net et lu lors de la quatrième édition de La Nuit remue. Lecture à écouter ici.)

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C’est un trou mais alors de

Rien ou presque quoi : Un trou un poc un évasement une fêlure un éclat dans – dans ce qui d’ordinaire tourne, marche, roule, fait. Et voilà un plein trou, dont causes et conséquences égalent : Ce qui çatourne ne tourne plus, ce qui çaroule ne roule plus, ce qui çamarche, le fait, ne, pas plus.

Un trou d’un rien un seul éclat, une fuite fêlure & –

Il n’y a pas lieu de se lamenter pas de quoi

Ce n’est qu’un incident c’est

Minuscule, comme évènement c’est

ridicule c’est

rien – ou presque quoi et c’est presque, quoi, qui cloche

le mot Presque fait grain de sable, caillou dans chaussure qui soudain perce, scrupule qui nous caprice c’est pourtant rien se dit-on, caillou soudain qui perce et qui soudain perce : TOUT : chaussures chaussettes et pieds et : tout, autour. Presque est Caillou casseur de marche, comme on dit briseur de grève (partant que la grève est élégie salutaire, arrêt-mouvement, arrêt vivant).

Je suis vivant, au départ, et pendant. Pas presque, simplement : vivant.

Un Trou.

À événement ses circonstances, les lieux et temps de sa venue. Dans quel tout surgit-il, ce rien, dans quel eau se débat ce Presque : disons : J’ai passé une soirée, belle amicale & enjouée, dans la grande ville que maintenant je traverse, que je fends à pas assurés, en marche portée par l’idée de la marche, par l’idée d’une marche fière & allègre &, ça marche oui, à grands pas &, ça file droit vers l’idée d’un sommeil qui sera court & lourd & surtout, nécessaire & – qui sera bon quand même, lové fluide dans la continuité de la marche, de l’idée de la marche belle. Je suis tant vivant, à tout prendre paré. Féroce et doux. Le sommeil promis ne sera pas réparateur car il n’a rien à réparer car rien n’est endommagé, tout est féroce et doux, tout de moi marche cadencé, en crête, moi porté au plus aigu de moi-même, en ce moment, en ce moment je vif et fier, je si vif et si fier vibre comme jamais. Éperdu je ne me perds pas, tout entier parti en joie, on dit parti mais c’est venu, me dis-je, venu en joie, je ne me perds pas je compte mes pas tout ça c’est joie, dans la grande rue qui monte joie, elle monte me grimpe tire et chauffe et me transpire et ahane mais joie, c’est joie, j’y suis toujours un peu plus presque, joie, devant l’immeuble joie, le pass magnétique et petit clac (de joie), second clac intérieur (joie), monter trois quatre ? un doute, redescendre un, deux, non, remonter, étage trois m’y voilà,

J’ouvre la porte vers joie vers – rien. La porte rien. Ne s’ouvre pas.

C’est rien, dit-on. Il y a un hic. Un accroc. Pas encore un problème, juste un trou d’air, un cliquet. Serrure bloquée, bloquée par – il y a un truc. Il y a une raison : Pas bien tournée la clé ou pas la bonne clé ou pas le bon étage ou & mais enfin si étages immeubles et clés sont les bons, la clé se glissant dans la serrure &

Dans moi, joie partie, quelqu’un lance une luge sur des tôles, un toit s’affaisse au sol et dévale toute pente, les jambes cherchent mais la luge n’a pas de pédale de frein.

Çamarche çamarche çavamarcher : Faire refaire défaire : deux tours de gauche à, gauche à, droite, droite à, de droite à droite non pas comme ça,

Le sens des aiguilles d’une montre ou – l’inverse ?

La serrure est obstruée. Il y a quelque chose, ça bloque et nul déclic n’advient, même tendant fort l’oreille, la posant contre la serrure, aménageant l’espace d’écoute en moi, dégager ces amas de tôles dedans, faire de la place pour appeler le déclic, l’événement viendra par le son me dis-je, agenouillé, laissons naître le son et la chose viendra, bobinette elle cherera, le signe est le signal, j’écoute amoureusement, agenouillé contre la porte, qu’elle regagne en confiance & pour cela commencer par moi,

Je donnerai de ma personne si

Je ferai ce qu’il faut s’il le faut,

J’essaie tout doucement, retiens mon souffle viens il va se faire le déclic joie – qui ne se fait pas, la porte ne s’ouvre pas. Je m’éparpille, pas assez concentré, me dis-je, me reprendre en confiance fermeté et vigueur, redevenir l’homme vivant, l’homme neuf pour ainsi dire, d’avant cet évènement-là. Cet évènement trou là. Cette tôle dévalée en grand fracas. Cette chose qui n’arrive pas. Sois fort, sois. Un homme. Pousse force vas-y, enfonce. Ne pas. Ne pas se lamenter pas de quoi.

Ça dure &

C’est un incident, rien, ce sera vite réglé, on en rira, de l’anecdote, de l’anecdote il nous en faut pour nos vieux jours qui gagnent– mais

Mais tout à ma descente tout schuss en luge sur tôles intérieures, je suis terrifié. Je suis terrifié par le trou qui se creuse en moi, par la vitesse de l’effondrement, par la vitesse et le bruit sourd des cahots de la luge sur les tôles en moi, par ce fracas qui gagne je suis terrifié & je suis terrifié d’être à ce point terrifié devant ma joie ravalée boule en gorge & je suis terrifié de cette honte qui m’avale, honte d’enfant pris en faute et désemparé, c’est honteux minable indécent & je suis terrifié de l’indécence de mon lamento solitaire face au presque rien de l’affaire, me voilà ramené des années en arrière vers l’évènement qu’on ne sait pas &

L’évènement fondateur la terreur enfantine on remettrait la main dessus ce serait ça de gagné, seul, doigts en sang, sur ce palier replongé dans le noir, on saurait ce qui pousse à l’envie de pleurer qui saisit mais jamais ne perce, on trouverait un évènement il serait fondateur on aurait gagné ça, gagné en sagesse, la vie nous aurait appris comme elle fait dans les livres.

Sauf qu’on le sait on trouverait quoi : une broutille, trois fois rien ou presque ou : trois fois presque, un évènement aussi chétif que ce trou ennemi de ce soir &

On demeure impuissant si petit & si seul & si totalement terrifié face au noir de la nuit &

On cherche une cause une raison un remède une place &

Il n’y a pas lieu.

Mon prénom est

(reprise d’un texte initialement paru sur remue.net le 26 mars 2006, au sein du corpus Général Instin).

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Mon prénom est, François. J’ai quatre ans. Je dis ces mots pour moi, ils ne viennent pas jusque ma bouche, je suis seul (dans ma chambre, devant moi le linoléum). Je garde ces mots en moi. Je garde les mots, les mots me gardent. Ils me protègent. Les mots font ma conscience et le sont, mes amis.

C’est une scène vécue, écrite, je l’ai écrite. Je l’ai écrit, je l’ai fait dire, c’était important, c’était vrai. Nom prénom âge et mots (leur absence), vrais. J’ai fait parler un personnage, qui fut on peut dire, un prête-nom. François, ou autre, ou moi (nom-prénom-qualité : moi). Il disait mais dans ma tête seule, il disait fort et répétait dans sa tête, s’appelait François avait quatre ans, disait ces mots pour lui qui ne venaient pas à sa bouche François, François seul, dans sa chambre, devant lui le linoléum, gardant ces mots en lui qui le gardent le protègent, font sa conscience, sont ses amis.

C’était à lire pareillement, “dans sa tête”, lecteur (notre contrat implicite), comme c’était écrit dans ma tête et ne pouvait être autrement, puisqu’ainsi ça s’était passé : je m’appelle, j’ai x ans, joue dans ma chambre, c’est bien moi c’est ça, disant ma présence je la signe, l’écrivant je la souligne, moi qui joue – et je joue, dans ma chambre, ne fais que ça. Je n’arrête pas. Me disant et redisant cela je joue et rejoue encore. Aux petites voitures, des Majorette. Sur le linoléum gris-bleu, dont une bosse jamais ne voulait s’aplanir (comme toujours le linoléum). J’y joue toujours et, de la paume, toujours, déplace la bosse du lino, pour toujours, inlassable.

Mon prénom est François. J’ai vingt-cinq ans. Je garde ces mots pour moi, je ne suis pas seul. Je les protège jalousement, les mots. Ils font rempart. Ils sont rempart et mon palais, les mots sont la clé du palais la clé de tout clé de tout moi. Les mots agissent à ma demande. J’en détiens les principes, les clés. Ils sont la clé de ma conscience, de mes principes, sont mes amis. Le mot, ami. Le mot ami est important. Importante est l’amitié, j’en ai pleine et pesée conscience. De cela dont je parle j’ai toute conscience, oui. Ce ne sont pas là que des mots.

J’ai nommé le personnage et, l’ayant fait, après coup, et seulement après coup, la scène d’origine est revenue (dans la scène d’origine, le garçon a cet âge, il le dit dans sa tête, pour lui, dit son prénom, son âge, sa situation (linoléum à bosse, petites voitures), le garçon d’origine c’est moi.) Ça sert à ça, aussi. (Faire apparaître, scènes, origines. Et moi.)

Ça sert à ça, j’ai écrit revécu la scène, et puis j’ai lu Chatelier (qui n’est pas ce qu’il est présumé, qui s’en doutait un peu mais avait besoin de cette preuve, pour mettre son existence à zéro, qui est une partie du monde, jamais ne quittera le multiple, au risque d’une singulière confusion). Et puis j’ai lu les noms à haute voix, pour eux, de l’atelier, aux Pyramides. Et puis j’ai fait écrire : ce moment où, enfant, ils ont pris conscience de leur nom, de s’appeler comme ils s’appellent, ce moment de conscience prise, seul ou via les autres, autour. S’ils ne se rappellent pas, imaginent. Et creusent la sensation, l’émergence de l’idée : tentent d’écrire le raisonnement tel qu’il fut, alors. Ils et elles ont traversé, revécu, rewind et pause. Zoomer dézoomer on peut, c’est en pause, c’est comme peint, sorti du réel : plus fort de fait, plus vif, plus plus – sorti du réel et autrement réel (du réel incrusté).

Leur texte je l’écoute, le lis et relis, parfois le tape, et couche après couche il s’inscrit, un peu, en profondeur dans moi. J’entends, je vois (ce que je vois ne l’entends plus, mais les informations s’ajoutent). Défilent alors cours d’école et mises en rang, des étiquettes sur les vêtements, qui classent, séparent, ce dès la maternelle : toutes traces d’identification sociale qui sont des moments, vécus et vus. Défilent des arbres : ils prennent l’allure des acacias de l’école Jean Macé qui me vit passer. Les images prises et ainsi déformées de leur texte, font aussitôt décor – comme mon école Jean Macé, j’y suis repassé bien quinze ans après, l’ai constatée minuscule, mais c’est logique : pour un décor (effet trompe l’œil). Leur texte, en fait, profite au mien, qui se sert : vieille malle ouverte, entrepôt réserve pour théâtre ou studios, les mêmes éléments servent et resservent, à tout : vieille malle un jour, estrade le lendemain, et puis les jours d’après camion, frigo, bateau pirate, toute chose visible et son contraire (comme je leur ai ouvert Chatelier devenu réservoir : mais tous leurs textes ajoutés changent le texte-origine. Quelque chose circule.) Et à chaque fois que j’entends une de leurs histoires de nom, d’école, d’état-civil, de parentèle éloignée, c’est, vite et inaperçue, Ma scène (écrite lue relue revécue), qui, quelque part en moi, traverse (circule). S’incruste. Pure fiction devenue dès qu’écrite, la scène, et en même temps, si incrustée que : réelle exposant plus.

C’est mon premier souvenir : ces mots parlés dans ma tête, je m’appelle, j’ai x ans – le mot linoléum exclu, que pour l’instant je ne sais pas. C’est mon premier souvenir j’en suis sûr (mais en même temps, me méfie).

La scène aussi, la voir, sert et ressert, à quoi donc (parce que, on en conviendra, il ne sert a priori à personne de savoir que j’ai eu quatre ans sur du linoléum et ailleurs, et parce qu’en plus on s’en doute, de l’un et l’autre, qui mis ensemble produisent peu d’aventures – qui mis ensemble produisent du peu, de l’infiniment petit), à quoi, me complaire, me distraire du paysage présent défilant ? Elle sert aussi en ce qu’elle affirme, réaffirme, force les portes de l’oubli, pose impérative la question, la même toujours, antienne : que les mots désignent des choses, schématiques, que dans les choses demeurent (leur existence, en trous béants) ; que parmi ces choses il y a moi. Et tout ce qui sort de moi, paroles mises en un personnage, paroles reprises, comme ai fait faire, en atelier :

J’ai passé des années à le chercher. Des années sur le mot j’ai buté.//J’ai repensé.//J’ai tout revécu en essayant de comprendre. //J’ai vécu en essayant de comprendre. Je n’ai pas compris.//Comme je n’ai pas compris, j’oublie.//Cela, je le comprenais. Mais ensuite, j’oublie.//Je glisse sans savoir pourquoi.//Je revis mon enfance, remémorée. //J’ai l’impression d’être très vieux.//Jeune, bien sûr, très vieux aussi.//Aujourd’hui, j’entre dans l’instant présent.// Je suis nu dans ce monde en ce premier jour.

Tout cela, sorti du livre et montré dérangé, est sitôt malaxé, utilisé, incorporé. Pour dire : des enfances, des noms, traces et trous, pour dire on serait général, mais surtout : dire les choses de dans les choses. Petites voitures, linoléum, moi, moimoimoi – voir la scène. Le voir aussi la creuse, en moi, la scène l’origine, la scène d’origine oui, vraiment. Quatre ans lino petites voitures et moi m’appelant le disant, c’est je crois le premier souvenir (l’ai-je su avant de l’écrire ?) ; premier souvenir essentiel, qui tout démarre, où tout ramène.

Je me redis cela, c’est en vrac, c’est un matin déjà chaud, arpentant les allées du cimetière Montparnasse, à la recherche du général, lequel, on s’en doute, détient les clés (clés du palais clés de tout clés de tout moi – clés du langage, demandez donc à Ducasse). Alors je cherche le général Instin, le caveau, la porte du caveau du général – sachant que ne le trouverai pas. Car il faudrait être loin, il faudrait être loin-au-delà-du-méthodique, pour parcourir toutes les allées (toucher toutes les tombes en un minimum de pas, ce serait un jeu de logique casse-pieds, comme labyrinthes à démêler), il faudrait disposer d’un plan d’attaque. (Un général, ça s’attaque). S’avèrerait nécessaire : de suivre un itinéraire précis – suivre un itinéraire précis, en cet endroit, serait péril : trouver le général me perdrait moi, me perdrait moi à moi-même. Alors je tourne, j’oblique, je coupe, traverse et rebrousse chemins, digresse dans le cimetière.

Jusqu’à trouver.

Le général ? Porte, caveau, clés ? La sortie ?

(Le général, non. Non, autre chose, une autre partie de moi-même, d’autres clés.)

Un peu plus tard, c’est à Marseille et contigu (dans ma tête des portes entre les lieux), c’est extension du cimetière. Dans ce même autre cimetière où cette fois-ci on étouffe, il fait si chaud qu’une saison a dû passer, je flotte comme vapeur en l’air lourd, et me dépose, en bout d’allée : un petite plaque aux initiales, les miennes – GB c’est moi je me regarde. Un temps. Et rebondis, jusqu’en bout d’allée opposé : une petite plaque aux initiales, encore les miennes mais, renversées : BG c’est quoi, l’envers de moi ? Allé à rebrousse-moi, à force ? A moins.

L’inversion focale. Symétrie. Trouver le centre, alors, voilà, et les clés trouvera.

Un peu plus tard, me trouve au centre. Au centre, me trouve :

Mon prénom n’est pas François. J’ai eu je n’ai plus vingt-cinq ans. Je tais ces mots en moi, m’en prive, je suis seul, sans moi, sans initiales, au centre. Plus de rempart. Plus de rempart plus de palais, plus de clé de palais plus clé de tout plus clé de moi. Les mots n’agissent, rien ne demande. Plus de principes, plus de clés. Rien que deux initiales, croisées. Plus de clé plus de conscience. De cela qui se tait j’ai peu conscience, oui. Ce ne sont pas là que des mots. Je ne suis pas général.

Tout a servi – à quoi. Images et mots, fantômes et traces, tenues de généraux d’opérettes, pour quoi. Ont produit infiniment peu. Un infiniment peu tant et tant revenu que : que je ne suis pas général, que ne suis pas si singulier mais je ne suis pas général.

Le général alors qu’est-il ? un mot (ou l’autre). Une possibilité de. Mais il traverse (moi, à sa suite, moi son sillage, pour : une traversée de moi-même (entre autres)).

Le général Instin traverse et, avant de traverser, regarde.