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Elitza Gueorguieva, Nina Yargekov, Deux ordonnées hors de l’ordinaire

Ci-dessous, ce texte de présentation avant la rencontre (évoquée ici), organisée avec et pour la Maison de la poésie de Nantes, au lieu unique, jeudi 9 février 2017. Le podcast de nos entretiens est à venir dans quelques jours, et des moments des lectures seront eux à visionner sur le site tout neuf de la maison de la poésie. Je corrige le moins possible de ce texte qui fut lu hier, lequel a donc un statut spécifique, oral, adressé (aux auteurs présentes, aux gens présents face à nous). Mais il m’importait de l’écrire ainsi, ce compliment mêlé tant ces deux livres m’ont apporté cet automne. Ces présentations pour la maison de la poésie (qu’en général on retrouve, l’année suivante, dans l’anthologie gare maritime) me sont importantes : là encore, c’est l’écriture de ce texte, dans ces circonstances (quand il faut le lire le soir même, en public ; quand il constitue aussi une forme de salut à ces deux auteures que je ne connais alors que de loin, « électroniquement » et pour les avoir lues ; quand il s’insère dans un déroulé de soirée assez précis), c’est cette contrainte-là, je crois, qui permet à l’écriture de métaboliser un peu de tout ce que j’ai pensé de cette haute fantaisie commune à ces deux livres, laquelle leur permet de dire avec une telle élégance, une finesse partagée, de l’Étranger — de celle et celui d’ailleurs, d’un lointain trop déconsidéré, mai, et avec une grande habileté dans chaque cas, de dire surtout  l’Étranger en soi, en chacun d’entre nous.

Et puis aussi, c’est important, redire : que les gens étaient ravis, que donc la promesse fut tenue, de l’annonce que j’en faisais :

« ces deux fictions différentes (par leur volume, leur organisation d’ensemble et de détail) et pourtant liées par bien des points, et notamment de questionner (voire d’interpeller, en tutoyant ou vouvoyant) la « question identitaire », celle de l’accueil, celle de l’autre — et premièrement de l’autre en soi, irréductible — hors des sentiers battus et des tristes barrières habituelles, en envoyant tout valser, par la grâce de l’invention, de la langue. De le faire avec esprit et malice. Cette fantaisie-là, cette légèreté, singulières et partagées, ce goût des formes hybrides, des proses joueuses, font de cette association d’un soir, un truc spécial : quelque chose comme une fête. ».

Une douce fête, c’en fut une – et la promesse ainsi tenue, s’en retourner souriant, les lire.

photo par anthony poiraudeau

photo par anthony poiraudeau

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Elitza Gueorguieva, Nina Yargekov, Deux ordonnées hors de l’ordinaire (La deuxième personne singulière et la deuxième personne plurielle).

Rencontre croisée depuis deux livres, parus quasi simultanément fin août 2016, il y a quelques mois donc, dans le grand vrac de ce que l’on nomme « rentrée littéraire », massive mobilisation des tables de librairies, ordinairement vouée au genre qu’on nomme roman.

De ces deux, ouvrez les guillemets, romans, fermez les guillemets, Double nationalité de Nina Yargekov, (son troisième chez P.O.L), Les Cosmonautes ne font que passer, de Elitza Gueorguieva (son premier, chez Verticales), je ne saurais affirmer lequel des deux est le moins ordinaire (pas plus que je ne saurais affirmer lequel des deux est le mieux ordonné, chacun inventant son organisation formelle spécifique, chacun des livres, chacune des auteures, trouvant l’ordonnancement idoine pour régir au mieux le chemin du récit, dans/de/depuis la, les mémoires, individuelles et collective).

De ces deux livres, à la rentrée, je n’ai su choisir un « préféré » ;

parce que si, comme beaucoup d’entre nous, j’aime les inventaires et énumérations, j’aime moins les classements ou charts, en ce sens qu’ils réduisent considérablement la possibilité, l’espace, le vertige des taxonomies expansives ;

mais aussi parce que les deux se sont assez organiquement reliés dans mes choix ou sélections : sans le penser en amont, je n’ai cessé de toujours présenter l’un puis l’autre, ou l’autre puis l’un : ces deux livres se sont enchevêtrés dans mon discours, enchâssés sans se confondre, distincts mais toujours s’appelant. À cet appariement il y a, certainement, sinon des raisons, du moins des logiques, des liens, une constellation de points communs, de détail et d’ensemble.

Il y a des points communs, entre ces deux livres. Qui, sinon se ressemblent, du moins, s’assemblent. Par leur manière, de s’adresser, à la deuxième personne (à la deuxième personne singulière pour Elitza, à la deuxième personne plurielle pour Nina) ; par leur langue (leur invention d’une voix, et d’un regard porté sur les choses, dans et contre notre langue commune, d’usage) ; par leur haut degré de fantaisie et d’étrangement – haut estrangement, bien au-delà d’un effet d’exotisme, puisque inventant, dans les deux cas, une position d’énonciation qui regarde cet ici lointain comme un ici avant tout bizarre, qui rapproche ainsi le supposé proche et le supposé lointain, considérés à égal niveau de bizarrerie.

Ce sont ces rapports qui font le sens de cette proposition croisée, ce sont avec eux que nous avancerons, en dialogue avec ces deux auteures, avec leurs textes, qu’elles vous liront.

Deux auteures, donc :

photo anthony poiraudeau

photo anthony poiraudeau

Elitza Gueorgieva, née en 1983 en Bulgarie, vivant en France depuis quinze ans (ce qui ne fait sans doute pas d’elle une binationale, on n’osera lui demander ses papiers, mais la question se posera peut-être), écrit, filme, parle live (avec des malicieux complices comme Benoît Toqué), entreprend des travaux avec Olivia Rosenthal, qui fut sa professeure au sein du master de création de Paris VIII : pas de hasard, la question d’énonciation est au cœur du travail d’Olivia Rosenthal, structurant ses textes – la fantaisie aussi. Dans le livre d’Elitza Gueorguieva, le monde nous apparaît par le langage (c’est un peu le principe de la littérature, me direz-vous), mais dans la conscience de cette narratrice, enfant des années 80 d’un pays de l’Est nommé Bulgarie, le monde, il s’invente en même temps que le langage (officiel, notamment) le masque ou le découvre. Le malentendu prend ici sa pleine place, entre « conquêtes spéciales », « vrais » et faux communistes : ce que l’enfant entend ou distingue mal, ainsi retranscrit, permet d’entendre plusieurs choses à la fois. Et l’invention littéraire ouvre des possibles, multiples, dans la perception immédiate comme dans dans sa remémoration : possible individuels (voies qui s’ouvrent au personnage), et possibles partagés voies qui s’ouvrent à l’interprétation, à celle ou celui qui lit).

photo anthony poiraudeau

photo anthony poiraudeau

Nina Yargekov, née en France en 1980 de parents Hongrois, a publié deux romans chez P.O.L, Tuer Catherine puis Vous serez mes témoins, avant celui-ci. Elle y pose, fictionnellement, des questions d’identité, tangibles, proposant à la fiction d’agir dans le réel – en en renversant l’ordinaire représentation, par un usage interrogateur du langage (elle est traductrice, du Hongrois vers le Français, et notamment de textes juridiques). Lorsqu’elle se présente comme espionne velléitaire sur le site de son éditeur, c’est encore faire signe de cette fantaisie extrêmement sérieuse, on dirait pince-sans-rire quand c’est l’inverse – et le vertigineux Double nationalité dont elle va nous lire un extrait, nous le prouve sans cesse : à chaque page, à chaque rencontre ratée (avec autrui, avec son origine, avec aucun des deux pays dont elle ne parvient à élire un favori, un originel) qu’elle narre, elle nous pince et nous fait rire, les deux toujours simultanément. Etrangère toujours, étrangère de Yazigie en France puis étrangère de Lutringie en Hongrie, on n’en sort pas de ce vertige en lequel la narratrice franco-hongroise, hongro-française, se débat, cherchant sa place, et nous entraîne, qui souffrons (et rions) avec elle de cette impossible autant qu’obligée assignation — cherchant sa place quand elle est là d’emblée et toujours plus, cette place, là, entre les langues. C’est infernal, c’est merveilleux.

Elitza GUEORGUIEVA – Les cosmonautes ne font que passer   (Verticales), Date de parution : 25 août 2016, Présentation sur le site de l’éditeur / extrait à lire ici

Nina YARGEKOV — Double nationalité (P.O.L) / Date de parution :  8 sept 2016 / Présentation sur le site de l’éditeur / extrait à lire ici

À propos de Julien d’Abrigeon | de tapin et de Sombre aux abords (Quidam, 2016) (présentations au festival Midi-Minuit 2016)

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(photo Christine Marzelière, Midi-Minuit)

Ces deux textes ont été lus durant l’édition 16 du festival Midi-Minuit poésie, Julien d’Abrigeon et Tapin au carré avant la présentation dudit site tapin2 par son auteur (samedi 10 décembre 2016, 14h, Lieu Unique), « Le Bronx dans le massif central, le bordel dans les creux, massif et décentré » avant la magnifique performance du même, dimanche 11 décembre 2016, 0h20, Lieu Unique.

« Le Bronx dans le massif central, le bordel dans les creux, massif et décentré »

Julien d’Abrigeon vous allez voir, vous allez plutôt entendre et voir, vous allez entendre ce que vous allez voir, ou vice-versa, en double même, car s’il a deux micros c’est pour la stéréo, stéréo oui mais bon pour ça on a les enceintes, pour la stéréo, on a un technicien, vous dites-vous, deux micros, c’est un peu à l’ancienne, sa stéréo, eh bien oui, à l’ancienne, ou du moins, tout comme la stéréo s’ouïe via deux enceintes, il la produit, via deux micros, car via deux bouches, via deux fois sa bouche,

parce que ça ne se contient pas cette énergie qui déferle, cette immanence toute de nerfs, cette parole qui crisse, hérisse, et forcément dévisse, déborde, au point qu’il faille parfois des élastiques, tendus comme tendeurs en travers de sa face, pour contenir–enfin–tenter–de, plutôt faire mine, car il s’agit de la dérouter la dite rage, pour qu’encore de nouvelles divergences arrivent pour que de nouveaux phénomènes entrent en action, et notamment, la poésie – cette poésie dite action.

Déjà auteur de plusieurs livres, d’un Pas Billy Le Kid mémorable chez Al Dante, d’un hommage effréné au comte Zaroff chez Laureli, d’absurdes et hilarants microfilms chez Laureli encore, Julien d’Abrigeon dans son grand dernier (Sombre aux abords, 2016), paru chez Quidam , sombre, sombre mais ne flanche pas, aux abords il se et nous décentre, aux abords de la ville, de la ville petit vé , sans majuscule, la ville, moyenne, limitée de partout, encerclée de rond-points, celle qui se meurt sans même permettre de démarrer de vivre, et c’est de cette rage-là, périphérique au plus bas point, de la rage que ça fait de ne pouvoir se mouvoir ailleurs, de ne pouvoir se mouvoir que de rond-point en rond-point, qu’il tire ce chant.

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Car voilà, il s’agit d’un chant, d’un ensemble de chants, songs en américain-dans-le-texte, il y en a dix, dix songs réparties sur deux faces (face à et beside, comme pour faire face mais toujours à côté, toujours périphérique) deux faces comme d’un trente-tours, car il y a un trente-trois tours à l’origine, d’un type mythique (d’Abrigeon ne dédaigne pas les mythiques, ne le branchez pas Godard ou Dylan, exemples en passant, il en connaît plus d’un rayon, limite possède le magasin, ne lui dites pas Godard, vraiment, vous rateriez vos prochains trains),

le disque donc d’un mythique de l’ordinaire, car c’est cela aussi Bruce Springsteen, et avant tout, un folk ou rock périphérique, un chanteur du récit ouvrier désœuvré, déclassé d’entrée sans même avoir jamais été classé – et ce livre, donc,

Sombre aux abords , rend très littéralement hommage au disque de Springsteen, Darkness on the edge of town , (traduction littérale, sauf que la ville y manque, la ville en ces contrées est comme un point aveugle, une absence névralgique), s’inscrit dans ce sillon-là,

sillon d’où il exsude, qu’il excède, le diamant vibre, tressaille, saute, revient – et comme tout hommage digne, ou utile, le livre dépasse, ou du moins déborde, ce qu’il projetait de citer.

Et c’est là une des merveilles de Sombre aux abords , qui contient dans sa matière une multitude, de formes comme il y a multitude d’appétits chez d’Abrigeon, cinéphile profond et-mais humoriste absurde (qu’on prétend même imitateur, mais je ne sais pas, je crois qu’il s’agit d’un autre, un de ses sosies collectionnés par Boxon), immense lecteur de la poésie contemporaine et des siècles passés mais-et hurleur d’intempestives rages ; il y a une multitude de formes disais-je, à l’œuvre dans ce livre, que certains ont perçu comme un roman, d’autres (ici, l’excellente Lou Darsan) comme un recueil de nouvelles (ce qui l’inscrit en continuité des grands albums de rock, suites de songs mais aussi œuvres en soi), mais on peut y voir aussi, une irruption de la poésie, hirsute et polyforme, dans l’enceinte de la page, qui peine à la contenir.

Le texte cavale d’une marge à l’autre, parfois en bloc ― comme dans un roman ―, parfois centré, troué, versifié, intenable ―comme un être, comme du vivant ―, la page se voit acculée dans ses limites, le roman dans ses contreforts, la ville dans ses bouts (tous ces rond-points qu’il faut franchir), on pense au slogan de tapin au carré , la revue web anthologique, dont il s’occupe, sous-titrée « la poésie hors du livre », c’est à dire partout, chair os image sons, rire larme, mots du système comme de l’anti-système, et dans ce livre il tient aussi ce pari-là : d’y mettre de sa virulence, de cette extraversion nécessaire de la poésie, d’y faire entrer, dans le livre, ce qui n’a de cesse d’en sortir, du livre (de la ville), sa voix circulant et massive, cette histoire de souffle que Claro à son sujet résume ainsi :

« Le souffle n’est pas la phrase, il n’est pas non plus son mouvement, il est plutôt comme un courant électrique qui permet, au prix de subtiles modulations, de faire vibrer la phrase dans la chambre aux échos du lecteur. C’est dire qu’il n’est pas du côté »

Le souffle est dans le livre, l’électricité dans ses variations crépitantes, lequel livre tient comme par alliance des contraires, un ensemble de tensions mises ensemble, tensions antagonistes qui se tiennent en joue, toutes prêtes à exploser, génial assemblage, d’où surgissent des phrases folles à chaque phrase, des mots qui claquent à chaque mot (pendant que les précédents résonnent encore à nos oreilles chauffées à blanc),

et c’est soudain-souvent tout cela,

et c’est soudain-souvent sublime, je cite :

« Je me meus dans le chaud de cette chose nuit et j’ai beau ne rien voir, on ne peut rien y voir, c’est opaque et compact, la lumière est bannie, j’ai beau ne rien pouvoir voir, je me meus lentement, en sécurité, je ne peux tomber, tout m’entoure et me tiens, debout, je peux peut-être même quitter le sol et prendre appui sur la nuit pour m’élever en elle. Je le peux. Je viens d’essayer, je le peux, je marche, si je soulève le genou et que je pose le pied en l’air, sur la nuit, je peux monter un peu, soutenu par la chose de la nuit, et grimper un peu, en l’air de quelques mètres, et glisser dans la nuit qui est dure, chaude, et brillante, oui, je sais, c’est étrange car il n’y a nulle lumière, mais elle brille, on ne le voit pas, mais on sent que c’est lisse à briller, ça ne peut être mat, ni rugueux, non, ça glisse et ça retient, ce truc de la nuit, c’est pas mal comme machin, cette nuit molle et mobile, j’évolue bien là-dedans, je me sens à l’aise, et rien ne presse, rien ne presse plus. On progresse calmement, on regarde à droite, à gauche, tout est tiède et lent, quelque chose nous porte, on se sent totalement approprié pour cette chose qui dans la nuit, fait que la nuit est nuit. »

Que cette électrocution vous soit douce.

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Julien d’Abrigeon et tapin au carré

Quand on ouvre la page tapin au carré sur Internet, car il s’agit d’un site Internet,

on y trouve peu d’explications, mais quelques entrées je les cite :

Totalement/totale Action/actuelle/a-poétique Poésie/poetry/poesia Internationale/inadmissible/inouïe/idiote Non-imprimée/not printed/nueva v.2.0

et les liens facebook et twitter pour y suivre les parutions tapineuses.

C’est donc un site de ressources, tapin au carré, tout à fait bien organisées, aux allures de bazar, pour un peu ainsi continuer l’idée de Boxon,

car BoXon c’est du papier, du papier plein de papiers pliés, déchirés, recollés, dazibaos stencils et polycopes, disons pour les citer, tels que présenté sur tapin.free.fr (l’ancêtre de tapin au carré) :

BoXoN est une revue poétique à périodicité aléatoire fondée en 1997 à Lyon par Gilles Cabut.

Très vite, et de façon informelle, un collectif de poètes s’est constitué à la fois pour réaliser la revue et pour agir lors de lectures publiques.

Alors je tente, étant sur scène ce jour un peu pour ça, présenter rapide et clair, de remettre en partie en ordre :

Il y a eu BoXon (il y a toujours, et ça fait bazar et boucan à l’occasion), ce collectif de poètes en action qu’on a déjà reçus par ici (en 2011) , dont Julien d’Abrigeon ci-présent est une partie et non des moindres, qui lui-même actionne glotte bras syntaxes et diverses mécaniques organiques, lors de lectures tonitruantes (la prochaine, ici même, à minuit),

Il y a eu BoXon , parutions anthologiques d’eux-mêmes et d’autres et de choses glanées et reconfigurées (ainsi une collection de photos de sosies approximatifs du sieur d’Abrigeon), partant du principe que la poésie est au monde, et qu’il suffit de bien la chercher de pour cela bien regarder, puis de mettre en ordre (ou désordre) certains principes, lettres, mots ou idées pour qu’apparaisse quelque chose (du poétique),

puis il y a eu Internet et tapin.free.fr , première anthologies de formes poétiques,

et maintenant tapin 2, nouvelle version, ouvroir à la façon d’un ubuweb d’ici et maintenant, l’ici ici incluant d’ailleurs beaucoup d’ailleurs (il est écrit poésie internationale, rappelons-le, en page de garde),

Tapin 2 ce serait alors mettre un tapin au carré pour que ce ne soit plus le boxon ? Non, il s’agit plutôt d’une reformulation-actualisation des choses, des forces, il est écrit sur la page de garde poésie hors du livre, et la poésie hors du livre est en live. C’est à dire, multiple : en images fixes, en images fixes témoignant d’actions continues, en images mouvementées, en images sonores, en sons tout aussi imagés, mais jamais imaginés, c’est à dire, live = a-live = en vie.

Un parcours aléatoire sera le plus adapté, pour commencer sans cesse.

Tapin au carré, c’est donc : un site internet de formes vives, c’est à dire, un espace comme un livre avec volumes, de dimensions multiples, pour que ça tienne, au-dedans, ce dont il s’agit, cette poésie hors du livre, poésie live qui pourtant ne manque pas d’air, comme ce Tarkos, Christophe, qui dès fois souffle, des fois articule, qui des fois même gonfle, comme cette Quintane qui avec Antonia va à la piscine et plonge, dit-elle, ce Blaine qui dévale l’escalier de la gare Saint-Charles, bref, du patrimoine des temps actuels,

poésie qui des fois s’écrit en grosses lettres, celles parmi les plus marquantes étant ce Syrie épelé rouge, lettres de sang, signé-daté Pierre Fraenkel 2012, qui résonne chaque jour plus abrasif, qui ne passe pas. Car la poésie de tapin, elle ne passe pas, enfin, pas une comme lettre à la poste, et puis elle ne passe pas, comme l’avant-garde, contrairement à ce d’aucuns aimeraient régulièrement faire recevoir, comme une idée, bien reçue, de l’avant-garde qui se mourrait et se mirerait seule dans son coin, l’avant-garde ne passe pas, pilule qui coince, active sans date de préemption. La poésie de tapin, la poésie que tapin nous offre à découvrir, toujours recommencée, toujours frappante, l’est absolument subjectivement – de sujets à sujets.

Tapin pour finir, c’est, si je cite d’Abrigeon lui-même sur son facebook il y a quelques jours,

« L’avantage de la subjectivité est alors flagrant. Vu que je n’y ai mis que des trucs que j’adore, il se trouve que j’adore tout ce que je vois et que, décidément, je trouve le site génial. Cela serait totalement arrogant si le contenu était le mien, mais non, ce sont des poètes islandais, irakiens, américains, français, chiliens, coréens, ukrainiens, anglais,…de tous âges, avec des pratiques différentes,…

Le prochain qui dit que la poésie est moribonde est un ignare, frappez-le, la poésie mondiale va très bien, elle est vivante et géniale. Il suffit de s’y intéresser pour le constater. »-

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Le site tapin2

(Sombre aux abords, 2016), paru chez Quidam.

Emmanuelle Pireyre et Gilles Weinzaepflen (Toog) – du bricolage existentiel.

(Texte lu avant la lecture des deux auteurs lors de Autrement le monde, événement organisé par La Maison de la poésie de Nantes au Lieu unique, samedi 28 novembre 2015).

(à paraître dans Gare maritime 2016, en juin 2016)

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Emmanuelle Pireyre et Gilles Weinzaepflen (Toog) – du bricolage existentiel.

 

Bricolage : ainsi présenté, ça pourrait sembler réducteur, en contexte plutôt grave – mais il y a de cela, dans les pratiques à l’œuvre chez Emmanuelle Pireyre et Gilles Weinzaepflen, dans leur manière de croisement ; et cela n’est pas rien, n’est pas non plus sans rapport, peut-être, avec la position dans laquelle la catastrophe écologique nous met, petit individu peinant déjà tant à se rassembler soi qu’imaginez, pour ce qui est de faire collectif : pas de rampe d’accès, solo l’individu minime et si pauvrement doté, contraint de, mettons, faire du vélo et éteindre la lumière derrière soi en quittant chaque pièce pour atténuer la calme panique dans laquelle nous plonge la perspective apocalyptique annoncée.

Bricoler pour survivre. On pense à Robinson.

Mais bricoler pour inventer sa survie, surtout, en inventer les conditions et la possibilité même. On pense à Robinson chez Olivier Cadiot.

Ils bricolent, tous les deux : Emmanuelle Pireyre, poète glissée peu à peu en fiction et récompensée du prix Médicis pour son dernier roman en date, Féérie générale, aux éditions de l’Olivier, raconteuse en vidéo avec son compagnon Olivier Bosson, cheminant vers la scène (elle y allait déjà, y présentait son travail de longue date) dans sa version théâtre – c’est-à-dire, aussi, en troupes, en compagnie ; Gilles Weinzaepflen, que la Maison de la poésie de Nantes avait reçu (et nous avait fait découvrir, pour nombre d’entre nous) il y a trois ans avec un très beau film documentaire (« La poésie s’appelle reviens »), en même temps que pour une lecture musicale avec l’excellent David Fenech, de ses poèmes à l’émotion contenue, est, cette fois, le musicien de l’affaire.

Camping campagne, qu’ils nous présentent ensemble ce soir, est le fruit d’une longue collaboration ainsi que d’un travail en résidence, maturation d’une interrogation actuelle et persistante de Pireyre pour la question rurbaine – persistante, car Emmanuelle interroge longtemps les choses pour qu’elles sédiment et agissent. Il en faut du temps pour fabriquer cette vitesse, cette astuce que Charles Robinson dans une critique comparait à de la prestidigitation : dans sa façon de faire, il y a de la passe et de la ruse, il y a du doigt désignant la lune pendant que l’autre main visse une ampoule, il y a une joyeuse habileté à faire voir à cour en même temps que cacher à jardin.

Répondre à la question du jardinage en laissant la parole à Rohmer, selon un principe de montage à la fois dingue et calme, d’une fantaisie très posée. Sage folie.

Pour cela, elle agit avec méthode, posant pour principe d’énonciation que le monde, c’est aussi du monde. Que du monde, c’est une multitude, des gens. Ces gens (nous vous eux), font des choses, qu’Emmanuelle Pireyre regarde, puis nous désigne, pointant, d’un doigt agile, choses et gens ensemble et séparément – tissant des liens, des rapports – puis s’en allant sitôt liens et rapports tissés, voir ailleurs (voir ailleurs, et nous montrer de ces choses et gens, etc.).

Emmanuelle Pireyre – et de longue date –, répond à la rituelle question du statut (laquelle, on ne s’en étonne pas, lui est souvent posée : vous êtes : poète ? Artiste ? Fantaisiste ? Philosophe ? Chaperon rouge ?, lui demande-t-on, à quoi s’est ajouté depuis le Médicis un «  Romancière ? » plus circonspect encore), par ce substantif fort et humble : elle est une raisonneuse, dit-elle. Elle ne cherche pas à résoudre, ni à guérir, elle regarde, déjà, elle regarde attentivement, c’est un sacré boulot.

« C’est vrai aussi que nous les Européens, nous vibrons comme le reste de la planète au rythme de nos téléphones. Nous adorons que la petite machine se mette à vibrer dans notre poche, sur notre fesse, à l’intérieur de notre main. Nous adorons que ce soit la Chine ou les Émirats qui nous appellent pour prendre la mesure des problèmes et les décisions qui s’imposent. Parfois les coups de fil tardent et nous attendons passionnément que ça sonne, nous attend que Barack Obama entre de vacances avec sa petite famille. Et parfois nous nous doutons bien un peu que le président US doit s’adresser à Poutine par-dessus nos têtes et que là-haut ça doit négocier sec sans même nous consulter. Nous ne sommes pas vexés, c’est le jeu ; néanmoins cette attente qui se chiffre en heures ou en semaines nous rend fébriles. Par bonheur, pendant ce temps nous n’arrêtons pas pour autant de vibrer ; nous avons une petite réserve perso de vibrations et nous vibrons unilatéralement, sentimentalement, éthiquement, nous entrons en résonance avec le monde, nous sentons nos jambes qui vibrent, notre petit cœur qui vibre comme un fou, nous avons l’impression qu’un bus passe en bas dans la rue. Et puis soudain le téléphone sonne pour de bon. Et parfois, là, nous faisons celui qui n’a rien entendu, nous regardons le bidule et nous ne répondons pas. Impossible d’expliquer pourquoi.»

(in Emmanuelle Pireyre, Libido des martiens, pages 35-36, éditions confluences-FRAC Aquitaine, février 2015).)

Ici, l’installation, où tentative d’installation, à la campagne, d’urbains intégrés dans l’hyper-contemporanéité, ses difficultés, le déplacement induit, sont facteurs de drôlerie autant que d’un troublant effet calmant. On retrouve cette faculté qu’avait Féérie Générale, déjà, de triturer les zones d’instabilité émotionnelle ou psychique avec confiance et une forme de joie.

« Puis on se met à la gestion des affaires courantes, et bien souvent on fait les tâches en pensant qu’on devrait faire le contraire ; on prend des décisions en pensant que ce sont les décisions contraires qui sont les bonnes. La gestion des affaires courantes ressemble à ces gigots reconstitués à partir de viande et de thrombine, une espèce de colle qui permet la coagulation du sang et fait ressembler à de vrais gigots d’horribles collages de fragments animaux ; puis l’extrême droite danoise fait une campagne anti-U.E montrant sur ses affiches des gigots dégoulinant de colle contraires aux habitudes alimentaires danoises, car, pour l’extrême droite danoise, l’Europe est un gros gigot reconstitué avec plus de colle que de viande, etc., etc. Rien de tout cela n’est favorable à l’homme non schizoïde et non aliéné.
Certes, l’homme non schizoïde et non aliéné ne se jettera pas sur ce faux gigot qui serait vendu au prix du vrai, il consomme beaucoup de fromage et de fruits, mais il ne se focalisera pas non plus sur la question alimentaire. L’homme non schizoïde et non aliéné aura ce secret un peu magique qu’ont découvert quelques Coréens dans les derniers mois : il marchera à gauche, à contre-courant donc, et néanmoins se glissera comme un poisson fluide et lumineux à travers ses contemporains sans tomber ni les faire tomber. »

Fluide et lumineux donc, maintenant.

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Ci-dessous, captation vidéo de cette présentation

L’ensemble de la journée est à déguster sur cette chaine.

 

Dominique Quelen, mille et un coups de -dé

(Texte lu avant la lecture de Dominique Quelen avec Stéphane Fromentin à Midi Minuit poésie 15ème édition, octobre 2015 à Nantes.)

(à paraître dans Gare maritime 2016, en juin 2016)

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Dominique Quelen, mille et un coups de -dé

« Comme beaucoup, j’écris pour combler un manque ou plus exactement une perte, tout en étant conscient que les natures différentes du manque et du matériau, l’inadéquation de l’instrument pour le combler, rendent l’opération impossible. »

affirmait-il en 2010 au Matricule des Anges.

Est-ce alors pour tenter plus (en ré-ordonnant le bazar) ou pour tenter moins encore (en se perdant derechef) de le combler, ce manque, de recoller les bouts, que Dominique Quelen collabore tant et pour ainsi dire continûment avec des musiciens ? Si cette expérience avec Stéphane Fromentin, guitariste, est inédite, il a notamment créé un opéra, Villa des morts, avec le compositeur Aurélien Dumont, qui lui fit affirmer qu’« Écrire en n’étant pas le seul maître à bord est un petit plaisir assez infantile et pervers. Une légèreté naît de l’absence de responsabilité finale. De ce fait, étant plus contraint, on se permet davantage de libertés, c’est un paradoxe d’une grande banalité ».

Et c’est peu dire que Dominique Quelen aime autant les paradoxes que la banalité – dès leurs titres ses livres témoignent de cette importance accordée au minuscule, au dénigré, au moins-que-rien : De peu, son premier, dès 1990, Petites formes, Loques, le temps est un grand maigre.

De ces proses arrangées ou de ces vers déroutés qui font ses livres, par accumulation aussi titubante que décidée, naissent d’étranges coudes et tubercules, qui prolifèrent, c’est incessant. Lire Quelen, c’est une ivresse, mais une ivresse considérée dans son relief et dans son entier, gueule-de-bois incluse, fulgurances incessantes sitôt biffées, idée magique qui ne veut pas s’articuler qu’on demi-bredouille à peine que déjà une autre plus étonnante encore l’enjambe, détourage de réels et : dans le livre : affirmation du travail du texte, de son remâchage, comme absolu, comme impossible, repris sans cesse. Dévié toujours, repris encore.

Quelen fait son miel –et le nôtre – de ce qui – débloque, dérange, dévie, déroute, déjoue, dessert, démonte, démantibule, dépèce, dézingue.
Stéphane Fromentin, guitariste, opérant dans The trunks avec entre autres Laetitia Sheriff et Régis Boulard, ou solo en tant que Bougnat conçoit la musique comme terrain d’échange et d’expérimentation live, n’aime pas quand ça marche trop droit : on l’a vu par exemple accompagner une création du Discours aux animaux de Novarina avec le théâtre des Lucioles : dire si ça peut tituber énergique, par chez lui aussi. Les deux mis ensemble, c’est chimie amusante – ou terrifiante – les deux, plutôt : nous allons voir ce que nous allons entendre-voir.

Faire court alors puisque j’ai hâte : memo perso : C’est un de mes grands souvenirs, personnels, de Midi-Minuit, ce devait être 2007 et cela me fit événement, chacun sa mesure de ce qui fait événement – 2007, oui, déjà. Cette extrême énergie, il la donnait alors très vite, le pas de lecture à voix haute tenait haute cadence, qui s’est me semble-t-il calmée entre temps (le travail depuis et vers la musique ayant joué, peut-être) et l’impression ne m’a pas quitté, d’un Cadiot avec supplément terres, chairs et racines. Trépidant et limoneux. Un genou je crois se cassait sans cesse, des membres s’éparpillaient, mais la marche errante ne cessait pas – j’invente, je réinvente, je le revis, de toute façon c’est toujours repris autre. Je le cite, dans Enoncés-types, très étrange livre sous contrainte paru en 2014 chez Théatre typographique :

« Une très bonne confiance survient et nous retrouve. J’ai explosé cent fois dans le langage. Un vrai animal court autour du paysage pendant toute la durée. Faisons étape ici. Tu seras mieux dans un autre format. »

Charles Robinson fomente, projette, agit. (Vous aurez été prévenus.)

(Texte lu avant la lecture de Charles Robinson à Midi Minuit poésie 14ème édition, octobre 2014 à Nantes.)

(à paraître dans Gare maritime 2015, en juin 2015)

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Charles Robinson, je pense que c’est un pseudonyme et le considérerai comme tel, par choix, et ce même si l’Etat-civil conteste, reprend, s’insurge, il me plaît pseudonyme en tant qu’un pseudonyme fait partie de tout ce qui s’écrit en son nom, et qu’en ce nom choisi résonnent nombre de possibilités. (En quoi dès lors la question de validité administrative devient fort accessoire).
Robinson : robinsonnade, cabanes, abris, naufrages, bricole, dépliés heuristiquement – et la part bricolage, y compris métaphysique, existentiel, de ce nom, fut joyeusement réécrite et inventée par Olivier Cadiot il y a une quinzaine d’années.

Charles : c’est un prénom français bien classique – ou aussi bien, américain. Nomination translangue, agent double, potentiel. Je dois d’ailleurs avouer qu’avant de le lire, d’en ouvrir un livre, je croyais de loin (dans le bruissement du réseau social : choses fugitives, comme vues de loin) qu’il s’agissait d’un auteur américain, tant la simple lecture de la couverture blanche estampillée du promeneur Fictions et Cie (où l’on édite aussi Thomas Pynchon, ceci n’est pas un hasard), de Dans les Cités, de Charles Robinson me renvoyait illico quelques plans (un canapé dans une cour, notamment) de The Wire, série télévisée, laquelle m’apparaît comme un des plus grands romans de ces dernières années.

Charles Robinson, son texte fomente, projette, et agit.

Fomente. Ses livres portent un programme, apparent dès leur titre. Dans les Cités, deuxième de ses romans, où la plongée (le terme, récent cliché, est ici rénové, tant le déplacement de focale fait socle, le panoramique, les plans-séquences au cœur de l’espace urbain puis dans les appartements puis dans les consciences des personnes envisagées, dans leur chair aussi, en jouissance et douleur) nous donne à voir amplifié le génie, même mauvais, du lieu ; Génie (tiens, encore) du proxénétisme (et non du Christianisme), premier roman, où le renversement est partout, depuis la langue et l’argumentaire ultra-libéral appliqué, ironiquement, au commerce du corps, pointant qu’en bonne logique capitaliste il n’y aurait pas à « en faire un drame », de ce marketing-là ; Ultimo (chez Ere) pour le délire ultra-formel du jeu de contraintes poussé à son extrémité, langue aliénée comme porteuse de germes, parasitaires, voire plus : comprime compresse le langage, pousse-le à son ultime, il sortira du jus de crâne, des humeurs, de la sève. Le renversement depuis la langue est vitaliste, politique : il y a un programme : ça s’appelle : Fabrication de la guerre civile. Vous aurez été prévenus.

Projette. Il y a un programme, un propos, donc, c’est écrit sur les feuilles : programme qui s’élabore depuis le langage et depuis sa manipulation, précise et frénétique, souples saccades, force joies bizarres. Charles Robinson fait des romans (genre qu’il habite, qu’il démonte, et en lequel il œuvre avec une forme d’hyper-compétence, ahurissante : Dans les cités vous dévaste et vous excite, joue d’intrigues et de revers (le renversement, encore), de polyphonies et de maîtrise du rythme : il y a un truc, non : il y en a mille, il y en a de partout, furieuse fête). Et quand on lui demande, Charles Robinson, et alors, le roman ? Il répond : zombi. Je cite, j’essaie :

Le zombi, c’est ce qui peut arriver de mieux après la mort. Un zombi, tu lui arraches un bras=récit, une jambe=psychologie, il continue à avancer. Tu lui pètes la colonne vertébrale=cohérence. Il est presque plus véloce. Tu lui éclates la tête=narrateur, tu lui mets le cul sur une épaule et les cheveux sur les genoux : pas de problème, il continue pareil. Désincarcéré du genre et de ses principes, il n’a conservé qu’un minimum de fonctions, une rapidité de mouvement, des souvenirs et des routines qui garantissent les intuitions et les réflexes de lecture. En plus, un zombi, c’est hyper méchant. Hyper agressif. Quand ça s’est refermé sur un lecteur ça ne veut plus le lâcher.
Sur une table, après le rayon philosophie, tu en as une dizaine face à toi. Une collection=la_meute. C’est ça que je veux, dit quelqu’un, des romans zombis.
Vu l’état du monde.
Qu’est-ce qu’on pouvait espérer de mieux ? »

Enfin, Charles Robinson agit. Ce qu’il produit, dans le texte, est un alliage extrêmement puissant, mobile et cessons là les superlatifs, je ne saurais pas m’arrêter. Il agit aussi hors la page, porté par le mouvement centrifuge, expansif, la réaction en chaîne, de ce qu’il génère, la page bientôt ne suffisant pas, on manque de place.
Charles Robinson fait du son, de l’image, qu’il ajoute aux textes, qu’il lit, à voix haute, claire, renversante – écoutez.

François Matton, vite et lent

(Texte lu avant la lecture de François Matton à Midi Minuit poésie 14ème édition, octobre 2014 à Nantes.)

(à paraître dans Gare maritime 2015, en juin 2015)

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Quand immobile en pleine vitesse
on n’en est plus à un paradoxe près

est-il écrit dans 220 satoris mortels de François Matton (chez P.O.L), phrase assortie d’un dessin, une loco vapeur, modèle ancien, esquisse à l’encre noire sur blanc, d’un jouet peut-être, on ne sait pas, l’échelle n’est pas donnée (et c’est à nous de voir, en somme).

(Ailleurs dans ce même livre),

Quand on ne saurait dire si le monde préexiste à la perception (écrit en capitale)

(dessin : escadrille d’avions de chasse, allemands, et au-dessous, corps inférieur, en attaché :

Ouais carrément pas

François Matton. Petites pièces, de dessin et de texte, esprit de rondeur et discrètes ruptures (de ton, d’énonciation, multipliées par les contrastes inhérents aux deux médiums, associés. Il y a deux tracés (dessin plus graphie), associés jusqu’à l’indissociable, plus que liés (et si, parfois, il s’en va voir ailleurs, pour illustrer chez d’autres, c’est alors, par exemple, pour un format glossaire, comme pour le Dictionnerfs de Mathieu Potte-Bonneville ou de micro-légendes comme pour Magic tour avec Suzanne Doppelt, auteurs dont les formes de brièveté d’énoncé doivent lui être plutôt familières).
Une grande constance dans le format : une image, en case ou sans, texte en légende, mais – mais qui légende qui, c’est indémêlable – parfois plusieurs images, un enchaînement des cases qui certes vont vers, certes lui font signe, mais ne sont jamais tout à fait de la bande dessinée.

François Matton, c’est vite lent : Ça vous vient vite, se diffuse lentement.
Depuis ce que cela nous fait, peut-être peut-on en expliciter quelque chose, puisque ce que cela fait est aussi partie de ce que cela dit, énonce : Ce que ça travaille fait partie du travail. L’effet est, en quelque sorte, inclus dans cet arrêt sur images que constitue le poème visuel de François Matton. (Le monde, vu & donné à, n’est pas le constat ; l’effet du monde vu sur le récepteur qu’est Matton fait partie du constat de l’émetteur Matton).

Vite et lent, deux mots, qui disent mon impression, subjective, et je pourrais m’en tenir à, pour aller plus vite,
(mais
1/ ce serait trop vite, il ne faut pas aller trop vite au vite, ne pas se précipiter, vite doit pouvoir se poser, pour agir,
et
2/ ces deux mots-là, une fois posés-associés pour accélérer ou simplifier, compliquent plutôt pas mal) ;
Je déclarerais, alors : que : l’impact (sur moi) des dessins et textes ajoutés de François Matton tient (pour moi) dans l’alliance des deux mots (et sens associés) : vite, et lent.
Vite est une aptitude, un caractère propre au medium dessin, impression de main levée soudain baissée puis relevée pour que le regard se puisse, l’esquisse exprimant ce que l’œil, le nôtre, n’a pas encore métabolisé, concrétisé, ce que l’œil n’a pas encore vu. Le dessin, par son surgissement, invente littéralement le regard, invente ce qu’il voit : et cet effet-là, cette impression de saisissement (saisissement nôtre, face au saisissement de quelque chose qu’on n’aurait sinon pas vu) est une décharge, aussi (décharge mortelle, comme les 220 satoris), décharge violente en sa soudaineté, VITE, donc, mais :
Lent est ce qui se dit et montré de ce qui se voit, lenteur prônée pour elle-même, lenteur-état et lenteur-projet.
Lenteur-état :
Citons Marie Richeux, qui dit de son travail que « l’état est amoureux, c’est quelque chose comme rentrer amoureusement en rapport avec le monde »,

oui, regard volontairement traînant, étiré, allongé, suave, formes rondes, culs magnifiques ou jeux d’enfance, animaux reposant confortables en leur paix, presque riens, hypothèses, malfaçons délicieuses, je cite :

Quand oh regarde (et le dessin : deux oies en pleine rue de pleine ville)

Lenteur-projet, :
car quelque chose sise en quelque forme, nous saisit l’œil, le pique, chatouille, masse, lui sourit, puis : nous demeure.
Vite s’alanguit et s’étire, Vite repose en nous, constellation de questions, sourire, nuances, d’envie, repose et peut-être, parfois, nous repose, indolents et inquiets.

Son site :

http://www.francois-matton.com/

retourner du tralala contre du vroum-vroum – à propos de David Christoffel

photo-christoffel

(Texte lu lors de la  soirée « POESIE ET MUSIQUE » Récital commenté de David Christoffel suivi d’un débat avec : Françoise Clédat, Gilles Amalvi et Jean-Claude Pinson, animé par Thierry Guichard, au Pannonica, Jeudi décembre 2013 à 19h30.)

(à paraître dans Gare maritime 2014, en juin 2014)

Ajouter que si le texte dit quelque chose sans doute, du moins je l’espère, du travail hybride de Christoffel, il ne saurait résumer la vastitude, la précision, l’extrême richesse du récital avec slides qui suivit, une des toutes meilleures performances auxquelles il m’a été offert d’assister, un grand bonheur de spectateur).

——— David Christoffel, né en 1976 à Tours, fut quelques années nantais, ville où il étudia la philosophie, s’agita en revues, écrivit, diffusa. Auteur d’opéras parlés et de nombreuses créations radiophoniques, il s’intéresse aux rapports entre la poésie et la musique. Il a publié de nombreux textes et contributions sonores en revue (notamment La Revue des ressources, Ce qui secret, Sitaudis…) ; plusieurs livres dont « Argus du cannibalisme » (Publie.net, 2011), « Littéralicismes » (Ed. de l’Attente, 2010) ; et autant de disques. Il sera ce soir question des dits rapports entre poésie et musique, durant la discussion qui suivra, où je ne m’engagerai pas, pour, tautologique, éviter d’entamer la discussion avant que soit servie la discussion, ce qui de surcroît, seul, serait absurde, et d’autant plus que : ce à quoi se prêtera David Christoffel constituera une mise en question des rapports entre les deux, musique, poésie, mêlées peut-être, passe-passeuses, comme il y eut un jour poésure et peintrie. Car Christoffel fait les deux, texte et son. Et additionne les deux, qui s’appellent, en sa pratique. Citons François Bon, à propos de son livre « Argus du cannibalisme », paru en numérique chez publie.net :

« Dans les bandes-son de chaque chapitre viennent des ambiances de cour d’école, des bruits de rue. C’est la partition, les ruptures de l’intonation, les ellipse de la syntaxe qui vont happer les différents registres de la parole, celle que nous employons tous les jours, celle que nous hissons devant nous au moment d’écrire. Les nappes alors se superposent, s’entrechoquent, la rhétorique se disloque et c’est cette relation de toujours des mots aux choses, de l’écriture au monde, qui surgit devant nous. »

Très loin, ou non, pas forcément loin, mais plutôt : très ailleurs, pourtant, de ce que les nomenclatures étiquettent en tant que poésie sonore, Christoffel enregistre, capte, et redonne, recomposé – plus que de bruiter. Les mots, eux, bruissent, lui les dispose, les mots, et puis leur bruit, selon des recombinaisons de dispositifs syntaxiques existant : Pensons à son livre « Littéralicismes », ensemble de compositions poétiques et proses réflexives avec les heures de syntaxe produites par les traducteurs automatiques. Pensons à ces bribes de dialogue captés, comme saisis au vol, dans « Argus du capitalisme ». Pensons aux poèmes lus avec ambiances (ambiances plutôt neutres, simples expressions d’un dehors : cours d’école, rue en mouvement), en parallèle du texte, dans le même « Argus du cannibalisme », et à ce court-circuit étrange que provoque cette addition du même ainsi différencié : je lis le texte (matière issues de langues froides, démises en bris de syntaxe) + j’entends ce texte (voix posée douce distante, calme en ces éclats du dehors) = je constate une nette disjonction, en même temps que la reproduction du même. Le même (texte) est même, et ne l’est pas. Dans le même temps. Me semble-t-il. Et cet écart est une part de ce que désigne le travail de Christoffel. La poésie n’est pas une solution, dirait Frank Smith – la musique n’est alors pas plus une solution à cette absence de solution. Cette poésie-là, par l’écart, désigne ses manques, creuse le problème, elle ne résout rien par le son, n’évacue ni ne décore (par bruit étouffant, swing distrayant, ambiance édulcorante) ; elle prend le parti perplexe, elle instaure un doux dissensus entre formes, ainsi qu’au sein même de ces formes. L’humour comme une garantie d’éveil, de hisser du contraste, de bosseler même quand c’est plat. « La langue de la wahwah anti-électrique sera creuse et c’est même incroyable à quel point. Et pour en arriver à ce point, il faut que, # derrière, ce n’est pas le même creux, un autre degré de platitude c’est le relief entre des faibles densités qui suffit à faire un peu d’électricité (ça frétille les bulles, ça ne fait pas qu’éclater) » Pensons à ces onze définitions de la poésie, qu’il offre par ailleurs :

« Définition juilletiste de la poésie : Amour de la carte-postale rondement menée, avec résidus de bienfaisance en faible proportion. Définition athlétique de la poésie : Manie de la reformulation glorieuse. Définition troisième cycle de la poésie : Manière très experte de retourner du tralala contre du vroum-vroum, avec mécanisme de reconnaissances privatives. « 

Mais encore :

« Définition verveine. Définition disco. Définition auto-tamponneuse. Définition balnéaire. Définition post-trendy. Définition idéaliste positive. Définition macramé. Définition brocante. »

Et la suivante, qu’il donne, en conclusion d’une intervention vidéo, face caméra, sur remue.net (voir la vidéo au dessous):

« la poésie n’est vraiment plus ce qu’elle était, mais on n’a jamais eu d’outils aussi fiables pour attester qu’elle n’a jamais été ce qu’elle faisait semblant d’être».

Musique, donc. (enfin, poésie). Enfin. (Notre affirmée incertitude).

————————— David Christoffel, son site personnel http://dcdb.fr/

Virginie Poitrasson, Il faut toujours garder en tête une formule magique. 

(Texte lu avant la lecture de Virginie Poitrasson à Midi Minuit poésie 13ème édition, samedi 12 octobre 2013, 22h45, à Nantes.)

(à paraître dans Gare maritime 2014, en juin 2014)

Virginie Poitrasson,  Il faut toujours garder en tête une formule magique.

Ou, par ailleurs :

« Enoncés et puis soudain la vocalise chick-a-dee-dee-dee comme nombril, centre de gravité, pas peu nostalgique, le monde tout entier est brodé, perlé, ses sections terrestres et célestes et aussi ses espèces végétales, animales et humaines. Juste une question de gravité, de désignation.

Broder pour mieux désigner, sommes-nous ces pauvres bavards grimaçants ? »

C’est tout un programme. Dans tous les cas, à chaque instant, tout un programme. C’est tout un programme à chaque ligne, ou vers libre, ou demi-ligne, ou paragraphe, tout un programme en redéploiement permanent, chez Virginie Poitrasson, un programme de production de mouvement au cœur de formes changeantes.

Il faut toujours garder en tête une formule magique : le titre de la performance à suivre, et du livre dont elle est tirée (tirée, au sens de hissée : comme les bateaux qu’on met dans des bouteilles, on ajoute une dimension et monte quelque chose qui dans le texte résidait sans qu’on le voie encore, ou pas complètement, en 2D).

Il faut toujours garder en tête une formule magique, titre injonctif dont on pourrait retourner examiner inspecter chaque terme tant ils affirment, isolément, et tellement plus encore, ajoutés. La formule formule magique en appelle aux sorcières, magiciens, fantômes, puissances des mystères et l’enfance qu’ils convoquent aussitôt. La formule formule magique en appelle au langage, aux ritournelles chuchotées intérieur-extérieur, les chick-a-dee-dee-dee  (en français zinzinulation, chant de la mésange), le hiyahiiiyyahaa whoush (chant de guerre téléchargeable) – et l’enfance qu’ils convoquent, ailleurs. La formule formule magique en appelle aux formes qui tiennent les textes (trousseau à l’ancienne, énumération des textiles, en symétrie sur les deux pages en regard, 22 et 23 de celui-ci ; dessins encadrant le texte dans son livre intitulé Tendre les liens, chez publie.net), signes tracés du bout d’un bâton dans le sable – et l’enfance qu’ils convoquent, tierce.

Chaque poème est polymorphe, il y a du son, de la typo, des phrases, des vers peut-être. Et chaque forme est passagère, évoluant, voire mutant, tout  en s’édifiant. Pour dire cette profusion, on citera l’excellente quatrième de couverture du livre, à L’Attente, laquelle par une belle astuce de maquette, est en première, figure de décentrement qui sied :

« Chez Virginie Poitrasson, l’écriture est à la fois événement, retranscription, décryptage et réflexion. »

Les quatre oui, au moins, et ceci à chaque instant, ajoutera-t-on.

Les signes et les lignes et les plis, plis des textiles et mouvement dans le mouvement du texte et de la pensée qu’ils permettent. Non quantifiable, toujours plus grand. Le pli et le grain sont deux des motifs et têtes de paragraphe dans Il faut. Deux formes infiniment déclinables, modulables, imbricables, deux formes de la combinaison desquelles apparaît une représentation du monde, une cosmologie en petit.

Citons :

« Et c’est déjà disparu, apparu encore un peu plus loin, au loin, par les lointains que l’on génère si frénétiquement, fastes mélanges, lignes du désir au-delà de la raison et c’est un peu plus disparu, je m’éloigne de l’attraction, un centre est toujours de trop, comme une obsession du déploiement. J’aime cette déraison du signe, là à jamais disparu, ici pourtant déjà éloigné. Et je m’aligne, oui, sur les lignes de la main, un avenir vers les lointains, être dans la trame et pourtant à reculons. »

Ecrit-elle ailleurs, et l’on observe le programme à l’œuvre.

Il faut toujours garder en tête une formule magique, cette injonction c’est aussi celle, imagine-t-on, d’avant prendre parole et place sur scène, souffler trois fois dans sa main pour conjurer les trouilles, se faire savoir que ça ira, la réalité du moment on en a écrit le grimoire et le mode d’emploi.

Il faut toujours garder en tête une formule magique, cette injonction est rassurance : tout ira, oui, tout ira, si l’on n’omet d’emporter avec soi ce qu’il faut de déraison. N’oubliez pas. Décentrez-vous d’un rien, léger léger, et tout ira.

Bonne écoute.

—————————-

Virginie Poitrasson,  Il faut toujours garder en tête une formule magique. Récit textile, paru en février 2012, éditions de l’Attente
14,5 x 20 cm, 132 pages, isbn : 978-2-36242-019-1

Précis & précieux dérangements, à propos de Frédérique Cosnier

logo mural(Texte lu lors de la  soirée « À SUIVRE… », Déborah Heissler et Frédérique Cosnier, au Pannonica, Jeudi 16 mai 2013 à 19h30.)

(à paraître dans Gare maritime 2013, en juin 2013)

Frédérique Cosnier est shampouineuse, c’est écrit en addendum de son premier livre.

Frédérique Cosnier s’est parfois, cette année, réveillée en forme de

rhizome à papa
d’épiphénomène
de piscine à débordement
de pied palmé,

selon des statuts postés par elles sur des réseaux dits sociaux, en ligne (où ainsi certaines choses bougent, ces temps-ci, quand ce n’est plus seulement par les livres qu’on entre en contact avec un auteur, avec son travail, sa voix ; mais aussi de cette effusive façon-là, quand parfois, des mots, phrasés, énonciations estranges, s’inventent une place, neuve, dans le flux qu’ils entaillent comme on déchire un tissu).

Poser de la poésie dans ce grand supermarché, dans ce tumulte criard, dans ce bavardage insensé, est une salutaire tentative de dérangement d’un ordinaire fatigué, d’un chacun-à-sa-place-assignée : les poètes, dans les livres, portraits trois-quart charbon main au menton œil horizon ; les minettes, madonnettes, shampouineuses, maquilleuses ou danseuses, qu’elle pépient au salon, paillettes, futile – eh bien non, bougeons voir, grattons la couche de vernis, grattons-là de notre ongle verni bleu nuit.

« Alors j’ai commencé à glisser le long de la grande galerie en poussant devant moi mon caddie, grande galerie qui m’est apparue un peu comme la galerie des glaces à Versailles. », écrit-elle dans un texte inédit.

Shampouineuse. Un sourire, une blague mais. C’est précis, shampouineuse, shampouineuse contient : une somme de gestes effectués avec minutie, pour faire du bien au corps d’autrui – shampouineuse est précisément écrit à la fin de ce recueil intitulé PP, pour poèmes précis, aux éditions E2M, auxquelles on relie Manuel Daull, dont la bégayante lecture ici même, à Midi-Minuit m’est restée, et pas qu’à moi, clouée en mémoire, comme un précieux moment de précise inexpertise – un dérangement extrêmement haut placé dans la cage thoracique, un trouble extrême et extrêmement, redisons-le, précis.

Poème est précis. Poème et précis, poème en tant que forme en laquelle mettre des choses (des mots agencés de signes et de vides) pour que ça se tienne bien, droit –  d’ailleurs, la ligne verticale est un des axes autour desquels s’enroule le texte dans ce livre, énoncé & chapitré comme un précis en trois phases (1 -du réveil, 2- du démaquillage, 3 – de mise en plis). C’est une danse aussi, enroulements de mots rivaux et rieurs autour d’une barre de pole dancing – mais c’est, encore, une joie de typographe, cet assemblage de fourmillements fixés sur page : de la typo, c’est-à-dire : un ensemble de manipulations au quart de millimètre des signes, pour, en en soignant le corps, faire du bien au texte. Faire qu’il se porte bien. Qu’il reste en forme – et puisse souplement se mouvoir (et que nous-même, lisant, puissions le suivre).

C’est une danse, a-t-on dit à propos de PP, ça se précise dans cet Hippocampe dans la ville, texte inédit, souvent lu en musique et en partie conçu pour, à propos duquel elle affirme :

« La poésie n’est pas un genre mais un état, que l’on ne possède pas, même si on le travaille au corps. Si elle peut être mise en musique, ce n’est pas seulement parce qu’elle est musicale. C’est d’abord et avant tout parce que c’est un mouvement, auquel il faut rendre son dû. Protéiforme, irrésolu. »

Hippocampe, méduses, lézards en dérives aux confins des zones d’activité commerciale, tout fait mouvement, l’animalité convoquée est mouvement autant qu’elle est stupeur : quoi de plus immobile qu’un lézard, quoi de plus vif qu’un lézard ; tout fait mouvement dehors comme dans son texte – que le corset formel, laçage entrebâillé sur grain de peau, fixe : comme le lézard immobile porte en lui le lézard-mouvement. Une forme stricte c’est pour mieux voir comme ça bouge dedans.

C’est une danse, elle est typographique, sonore, colorée – comme la danse de ses  gazelles d’époque, texte inédit, dont je vous livre cet extrait :

– Alors quatre 8 arrière, avec le bassin, bien parallèle au sol, comme ça 8 8 8 8, bon on les enchaîne par paires, hein ? sur le 7/5, d’abord sans puis Aaavec les bras, toc gauche toc droite, puis Pas de Chameau, vers l’avant, mais nan ! en PETIT, sinon tu te manges le parcmètre, on parie combien ? On n’est vraiment pas synchros, ce soir…, dit Gazelle Samia en se déhanchant outrageusement pour pouvoir poser le poing sur son os iliaque : air de défi.

Entendre, voir – un mix entre oralités, parlés divers et fulgurés, tenu dans une forme précisément variable. Un précieux dérangement.

Du mouvement dans une ligne de mots (à propos d’Arno Calleja)

(Texte lu lors de la lecture de Arno Calleja au Pannonica, jeudi 12 décembre 2012, à Nantes.)

(à paraître dans Gare maritime 2013, en juin 2013)

Du mouvement dans une ligne de mots

Arno Calleja

est de Marseille est né en 1975 est auteur de nombreux textes en revue et en livres et en blog est en résidence cet automne à La Maison Gueffier à La Roche-sur-Yon est accueilli par Christophe François qui en dit que :

« le lire c’est comme plonger la tête dans son propre corps pour l’entendre.»

Arno Calleja

donnera lecture ici même ce soir d’extraits de son livre intitulé La Performance

Arno Calleja,

de lui ont paru trois livres courts, en six années, Criture chez Inventaire-Invention, à la bétonnière au Quartanier, La Performance chez Joca Seria, collection extraction. Et puis son site, intitulé Jectile.

Arno Calleja, par lui passe et sort et se jette, aussi, beaucoup d’écriture incarnée, de parole portée, sur scène ou ailleurs, il se livre à la langue agitée à haute voix, secoue son texte dans l’air et laisse venir, chimiste amusé, puis s’emporte :

« je ne m’arrête pas sur ce que je dis et l’enfant dit les choses et il glisse à la salive et le sens roule le sens est ce qui ne s’arrête jamais et le sens de ce qui est dit roule aux glaviots dans la bétonnière et c’est maintenant qu’on commence dans le sens où on dit les choses on dit les choses pour que légen se rendent compte du sens boulé on est boulé aux roulis réguliers dans la bétonnière et on dit les choses cul par dessus soi (…) » (à la bétonnière)

Arno Calleja son premier livre est intitulé Criture, Criture comme ça sans é à l’initiale, le é disparu mangé par quelque chose qu’on ne sait pas bien nommer, mais qui tient de l’appétit. Le livre Criture je l’ai longtemps eu acheté, simplement acheté parce qu’il me fallait l’avoir à vue au cas où en cas de, enfin, sait-on jamais pourquoi certains livres on se les procure sans attendre pour sitôt eus, se les garder et : attendre.

Longtemps je l’ai eu à vue avant que d’enfin le lire, le titre déjà disait coupait, lui-même littéralement coupé : Criture et son é absent me faisait penser, en miroir, à la Lang de Fred Griot, langue privée de son e final. Sans doute n’y avait-il pas de rapport, dans cette symétrique assignation d’un territoire textuel, par élision d’un signe majoritaire et classé (en début, en fin), de concertation il n’y avait certainement pas mais, de rapport en fait, j’en vois – plutôt j’entends un rapport se faire : quelque chose de l’ordre de l’appétit oui, une manière pour le texte de faire corps oui. Peut-être la même quête d’un arrière-pays intérieur, d’un parcours au-dedans d’un soi encombré, entravé, d’un soi si encombré d’un vrac d’organes et de mots et de souvenirs; peut-être une manière en taillant coupant tranchant, de dégager la voie, de tailler la route vers une incarnation désirée quand même on la sait impossible : on ne fera pas vraiment corps avec son texte non, mais tentera d’aller vers et en route de produire ce complexe alliage son & sens, ce tournoiement qui énonce, qui parle (qui Paparle, pour le citer), qui se perd croit-on mais pas du tout, en fait, qui parvient s’énonçant à déplacer quelque chose. De nous, en nous.

« la phrase n’attend pas le sens elle se fait et c’est le commencement dit l’enfant et le commencement se donne mais ensuite le commencement il faut le faire et je sais quoi faire dit l’enfant je sais très bien quoi faire c’est les phrases je sais que c’est les phrases que je dois faire et je sais pas comment les faire ni je ne sais pour qui faire les phrases ni ne sais pourquoi les faire ni ne sais dans quel état les faire les phrases mais bon je sais que c’est les phrases qu’il me faut faire et c’est une ligne de mots dit l’enfant c’est du mouvement dans une ligne de mots voilà » (à la bétonnière)

Arno Calleja c’est drôle autant des fois, c’est drôle ça fait l’enfant c’est drôle puisque ça joue des mots en posture périlleuse, il est question par exemple de bras cassés et de couilles brassées, bref, c’est drôle au sens où ça ne joue pas les tragiques, ça ne prend pas de pose, ça voudrait que ça ne pourrait pas : ça va trop vite, la photo serait floue. Et puis ça fait l’enfant oui, c’est à dire : que la peur, l’angoisse sont ici aussi à l’échelle enfant, peur & angoisse immenses, vives.

Arno Calleja a fait trois livres, ils ont trois titres, un chacun : Criture / à la bétonnière / La Performance, énoncés à la file ils pourraient constituer programme, et s’ils étaient un programme, bétonnière alors pourrait étonner, en lieu et en place duquel on aurait imaginé un Paparle qui programmerait clair, cohérent, sauf que non : bétonnière, quoi. Mais la bétonnière fait un nœud, on croit la retrouver plus tard dans La performance, muée en centrifugeuse :

« Moi aussi j’ai peut-être parfois une centrifugeuse dans les couilles mais c’est quand même souvent dans le discours que tourne une centrifugeuse, une centrifugeuse folle au point de ne pouvoir faire tenir aucun mot dans la phrase, non. »

Bétonnière fait un nœud, entre les mots et la mort, entre bruit et silence, entre désir et absence, et Calleja en produit nombre, des nœuds, c’est son affaire, nœuds et boucles, spirales & cuts, livrés en bloc (la lecture par le site sera ici vivement conseillée, tant le bloc de texte déroulé vertical sied à cet enroulement, ce flux de crépitements innombrables).

Arno Calleja sa Criture tronque et troue et bourre d’un kapok taché de fluides, elle crépite, oui, elle ne tient pas en place. C’est vivant là-dedans, ça grouille, vivant ces mots comme le sont on le sait tous les épouvantails des contes, et comme certains d’entre eux, ça danse. Je danse, n’importe quoi mais vite et vif, je danse de traviole pour voir, voir de travers, voir à travers :

« Il y a toujours un revers à toute chose parce que la représentation que l’on a de toute chose a toujours un revers. La représentation d’une chose, en tant qu’elle est la représentation de la majorité des personnes, a toujours un revers, et elle est toujours fausse, c’est le revers qui est toujours vrai en définitive.

C’est le côté biaisé de la représentation, que personne ne perçoit, qui est toujours vrai. Et c’est sur ce côté biaisé, que personne ne perçoit, que se passe vraiment la chose en fait, que se passe l’évènement de la chose. » (La performance)

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Arno Calleja a notamment publié : Criture, éditions Inventaire/Invention, 2006 / À la bétonnière, éditions Le Quartanier, 2007, ISBN 978-2-923400-18-1 / La Performance, Joca Seria, 2012 (112 pages, ISBN 9782848091921).

Sebastian Dicenaire

(Texte lu lors de la lecture de Sebastian Dicenaire et Maja Jantar à Midi Minuit poésie 12ème édition, samedi 13 octobre 2012, 14h30, à Nantes.)

(à paraître dans Gare maritime 2013, en juin 2013)

Sebastian Dicenaire lit avec Maja Jantar Maja Jantar qui fait des sons des bruits de bouche des musiques ils procèdent ainsi ensemble souvent et parfois cet ensemble inclut Vincent Tholomé dans l’ensemble ça procède ainsi Sebastian Dicenaire écrit et Maja Jantar bruisse souffle invente le vent mais c’est ensemble c’est-à-dire qu’eux deux bruissent soufflent inventent le vent eux deux en un flux en un souffle partagé composé Maja Jantar elle dit d’elle-même que parfois aussi elle écrit et Sebastian Dicenaire dit de lui-même qu’il fait aussi des bruits de Sebastian Dicenaire on sait qu’il est né à Strasbourg en 1977 c’est ce qu’il dit enfin ce qu’il écrit ou plus exactement il écrit qu’il est né à midi un jour de neige en mil neuf cent septante-neuf dans la banlieue de Strasbourg et Sebastian Dicenaire fait des textes qui parfois font des livres et parfois des performances avec des bruits des sons du vent dedans il est une sorte de chercheur c’est ainsi qu’il nous apparaît en un endroit de son site pour présenter blouse blanche et schémas à l’appui une discipline scientifique de son tonneau qu’il a nommée potentiologie ou science des possibles méthode avec laquelle il ouvre le champ dit-il de l’exploitation des possibles parce que dit-il mon problème dans la vie c’est que je suis poète et donc pas rentable ce pourquoi cette méthode avec laquelle il résoud des nœuds de réalité pour parvenir à l’augmenter pour donner par exemple à fumer aux cheminées des taches d’humidité en forme d’ogive nucléaire

mais il est aussi Sebastian Dicenaire un personnologue car personnologue c’est ainsi qu’il nomma un de ses livres aux éditions le clou dans le fer un livre non ponctué où Sebastian Dicenaire parle au nom d’autres personnes et nomme ces monologues des personnologues précisons les personnologues dans le livre du personnologue sebastian Dicenaire sont des monologues de personne donnés à lire sous forme de blocs de textes non ponctués du moins dotés d’aucun autre signe de ponctuation que leur point final et qu’à ce qu’on prétend parfois à tort et répand à tort cumulé comme quoi la poésie de maintenant et d’ici et de là serait toujours la même et qu’on n’y comprend rien parce que déjà y’a pas de ponctuation nous répondrons

primo nous énervant qu’il y a tant de façons de ne pas ponctuer mais de ponctuer en fait puis nous calmant préciserons qu’il y a tant de façons de ponctuer une fois les signes de ponctuation ôtés qu’il y a Pennequin Tarkos Gellé Calleja Tholomé dont aucun ne sonne idem qu’il y a tant de manières rythmiquement de faire et intentions différenciées qu’il y a autant de voix qui ne sont pas mêmes et autant de porte-voix de marques et modèles différenciés une multiplicité de possibles qui répond à une nécessité non pas simplement littérale mais littéraire en fait puisque en somme non marqué par des signes de ponctuation implique à chaque fois autrement marqué dans l’ordonnancement des mots seuls

secundo que pour chacun des dits porte-voix il n’y a pas de systématisation du non-emploi des dits signes lesquels sont parfois embauchés comme saisonniers c’est selon c’est selon nécessité contextuelle

quant à Sébastian Dicenaire sa nécessité contextuelle de personollogue il l’affirme dans un entretien en postface de Personnologue comme nécessité de Parler en leur nom nécessité de Parler d’où ils parlent, leur emprunter leur corps de parole pour qu’ils me fassent parler en leur nom, en leur lieu et en leur heure. Parce que personne ne le faisait.

C´est parce que personne d’autre qu’eux deux ne le fera que eux le font, le bruit des mots le buit de leur ordonnancement le bruit du silence nécessaire entre, ce vent-là, parce que ne personne ne parlera d’où ils parlent puisque personne ne parle comme eux, tout de suite : Sebastien Dicenaire, Maja Jantar. Merci.

Gilles Weinzaepflen

(Texte lu lors de la lecture de Gilles Weinzaepflen avec David Fenech à Midi Minuit poésie 12ème édition, samedi 13 octobre 2012, 14h30, à Nantes.)

(à paraître dans Gare maritime 2013, en juin 2013)

mon déséquilibre

est une victoire

du voyage debout

Gilles Weinzaepflen filme, écrit, fait de la musique sous le patronyme de Toog. Il est aujourd’hui associé à David Fenech, guitariste, compositeur, électronicien, pour une lecture enrichie.

De lui vous avez pu apprécier le beau film documentaire intitulé « La poésie s’appelle reviens » et diffusé hier dans le cadre du festival, lequel, laissant entendre des voix et voir des êtres en mouvement (Ivar Ch’Vavar en maraude entre des bunkers de plage, Nathalie Quintane en son jardin) ne dresse pas un état des lieux, ne pose aucun enclos, non : ouvre un espace où quelques traces choisies sont laissées à vue. Route à prendre, ou ne pas.

Prudence. La poésie de Gilles Weinzaepflen, ainsi qu’on la découvre en livre, principalement dans le recueil « de dix années d’écriture » intitulé Noël Jivaro et paru au Clou dans le fer, est définie par Michaël Batalla (éditeur du dit clou)comme « à distance prudente des enjeux formels et critiques de la poésie contemporaine ».

Prudence, disait Batalla . nous serons prudents, et éviterons les égalités paresseuses, les musique=poésie, ou poésie=chanson, ou poésie=sonore, ce serait ici brutal, ce serait réduire. Car sa poésie, à bien l’observer, n’est pas plus sonore qu’elle n’est visuelle, n’est ni pop ni froide, elle sinue à sa façon, s’entête, furieux lépidoptère, ne se laisse pas aussi aisément prendre).

Il y a dans cette prudence, cette réserve, ce (relatif) isolement, une précaution d’emploi ; il y aussi un paradoxe, croirait-on – si l’homme connaît son monde, s’il lit ses pairs, s’il les écoute (va jusqu’à en choisir, pour les filmer), il saura forcément se dire. Se situer. Se positionner.

Sans doute. Sans doute oui saurait-il. Mais il ne le fera pas. Prudence, et :

je est l’objet

qui se déplace

à ta rencontre

sans mouvement

d’appartenance

Variable.

Je semble variable. La poésie chez lui est variable, agrégation de formes et de principes, modulation dans un ensemble de variables, attrape-tout à l’origine, peut-être, mais immensément condensé par la suite.

On trouve aussi des traces dans Noël Jivaro d’un vœu de bâtisseur, d’un rapport fort, récurrent, aux architectures, aux lieux en lesquels se tenir (instable) – un désir de structures en même temps que de les bouger. Un désir de structures variables.

Où sont les pierres où est le plan

il faut que cela soit mais comment

Je vois les portes mais les murs

Qui les fera

 ou

L’invisible et le silence assemblent, brique après brique, les cloisons du réel.

 Une des séquences de ce livre est intitulée low frequency oscillator : le low frequency oscillator ou LFO est, je cite, est un oscillateur très basse fréquence, qui permet de faire des modulations de signal sans que la fréquence modulante soit audible. Musique active sous la musique, travail des ondes, en filigrane.

Il est touchant (pas pour tous, mais pour moi, vivement, et peut-être ne suis-pas absolument seul en ce cas) de voir nommer des poèmes ainsi (c’est signe aussi des temps et d’une bascule discrète, d’une intégration de nouveaux rapports, d’apports d’éléments culturels jusque là extérieurs au poétique : cette référence à la conception électronique de la musique signe un passage). C’est touchant et ça dit quelque chose du rapport entretenu entre les disciplines artistiques qu’il pratique, que peut-être pour appréhender il faut observer en action, c’est à dire : les machines électroniques usitées pour produire ces vibrations encore neuves, audibles ou inaudibles, sont agrégats de variateurs et potentiomètres : ce sur quoi agit le musicien de machines sont des : variables. Et ainsi considéré, affairés aux machines, Gilles comme David font varier des patterns ou structures. Structures variables.

Quelque chose émerge, il y a un rapport, une association papillon, fugitive, vite enfuie, un signal : ce qui vous sera donné ainsi à entendre lu, avec sons ajoutés, modulés, est, résolument : variable.

 

 

Patrick Bouvet

Texte publié dans Gare maritime 2011, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)
Patrick Bouvet, depuis son premier livre, « In Situ », début 2000, a publié de nombreux courts (mais non petits) livres, aux éditions de L’Olivier, aux défuntes éditions Inventaire-Invention (quatre textes récemment repris en version numérique par e®e), chez Extraction/Joca Seria, et en un livre-disque en collaboration avec Eddie Ladoire, aux éditions Le Bleu du ciel.

Avant « In situ », Patrick Bouvet a longtemps cherché sa langue, avant de la rencontrer par des chemins détournés. Nourri de musique, d’art plastique, de vidéo, intéressé par les mutations des formes (toutes les formes : artistiques, corporelles, architecturales) sous l’influx de la technologie, en même temps que fasciné par les manifestations de terreur et de contrôle de l’individu par la dite technologie, il se tourne, au milieu des années 90, vers une façon de sampling textuel. S’inspirant des cut-up de William Burroughs, il échantillonne les journaux, en extrait les formules toutes faites – telle « Le risque zéro ça n’existe pas » qui ouvre « In situ » et les triture, mélange, répète, jusqu’à les perdre… et en retrouver, parfois, soudainement, des significations comme oubliées, effacées sous le sédiment informatif amassé.

Cette façon de sortir un idiome de son contexte, de le brutaliser pour en extraire et éclairer la brutalité mal visible, est partagée par certains de ses contemporains (de Jean-Charles Massera à Jérôme Mauche, entre autres). Mais Bouvet, obstinément musicien, poète a-théorique, fouille et répète, répète et scande, semblant ainsi (re)prendre le contrôle de la machine (renverser Hal), la pervertissant pour lui faire rendre l’âme dérobée. Court-circuits dans le tout-communication pour en faire exploser les possibles.

Et ce qui soudain apparaît, ce qui se lit dans les schrapnels et mots épars, c’est un récit, c’est une image. Une persistence rétinienne procède, qui fait récit. En 2010, dans « Open Space », le flux est violent et fluide, du cut-up on ne sait presque plus les tenants – en fait, il n’y a plus de tenants, ce n’est plus du « pur » cut-up, du mix a émergé une langue neuve, composite mais unifiée.

Patrick Bouvet est composite, Patrick Bouvet est mixte, Patrick Bouvet est solide.

D’écrire « Patrick Bouvet » ici, plutôt que « Le travail de Patrick Bouvet », sciemment, car : la forme frappe oui, et comment : agrégative, elle assemble des copeaux, des bris bien tranchants du réel de l’époque mais oui, cette forme frappe – éclate – tranche. Le dispositif initial résonne, encore, mais cela qui frappe c’est ce qui sourd, au fond : ce fond qui « contamine la forme » comme il aima à me répondre dans notre premier entretien, vers 2000. Choses dites à cette façon, via cette langue renversée qu’il agence, qui agit.

Une manière, répond-il souvent, de se tenir, un peu, debout.

Cut… Up !

Emmanuel Rabu, anthropie entropie

(Texte lu  lors d’une soirée “Poèmes en cavale”, Emmanuel Rabu en duo avec Basile Ferriot, en janvier 2012 ; publié dans Gare maritime 2013, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes))

 

 

Emmanuel Rabu a publié quelques étranges, rares et beaux livres, associant des figures de champs culturels fort distants : Hergé et Isidore Isou ; Gainsbourg, Vélasquez et l’Histoire de l’automobile. Habile à créer des ponts impossibles (préjugés tels), entre genres (dits) nobles et culture populaire, il est allé jusqu’à imaginer et diriger l’anthologie Écrivains en Séries (deux volumes chez Laureli-Leo Scheer), qui organise un questionnement décentré des séries télévisées par des artistes, écrivains, théoriciens… Il collabore également, de longue date, avec Sylvain Courtoux, dans des duos textes sons, pop, punk, hybrides.

Je cite Georges Perec : « Il y a dans toute énumération deux tentations contradictoires ; la première est de TOUT recenser, la seconde d’oublier tout de même quelque chose ; la première voudrait clôturer définitivement la question, la seconde la laisser ouverte ; entre l’exhaustif et l’inachevé, l’énumération me semble être, avant toute pensée (et avant tout classement), la marque même de ce besoin de nommer et de réunir sans lequel le monde (« la vie ») resterait pour nous sans repères (…) » (Penser/Classer, éd. du Seuil)

Listes. De Perec, si l’on listait, pour organiser, liste fermée , viendraient les mots oulipo, contraintes, disparition du e, cruciverbiste, or : Emmanuel Rabu n’est pas un oulipien (et je n’ai pas connaissance d’une passion chez lui pour les mots croisés). Mais, Perec liste. Et, Rabu liste, sans cesse – et il liste ouvert. C’est explicite et n’aurait à être souligné, compliqué ainsi de gloses et commentaires, c’est explicitement signifié, marqué en grand sur les panneaux d’annonce : ce qui va suivre se nomme : index, une liste. C’est clair c’est net, c’est même écrit deux fois sur le flyer de la soirée qui lui est consacrée au Pannonica : index, liste.

Index, liste. Précisons. Mon dictionnaire, au mot index, énonce: « table alphabétique (de sujets traités, de noms cités dans un livre, par mots-clés, par rubriques) ». De liste, la définition est: « suite de mots, de noms, de signes, généralement inscrits les uns au dessous des autres. »

Mais, au programme, est ajouté anthropique (avec un a, pas un e, anthropique, pas entropique – homophonie à questionner), anthropique, c’est-à-dire « fait par l’homme, dû à l’existence de l’homme », voire relatif à une « théorie stipulant que l’univers a été créé pour que l’homme puisse l’observer ». Pour le dire mieux, je triche, j’ai des dossiers, et cite Rabu, pour qui anthropique signifie : « des éléments conçus par l’homme, déplacés, modifiés par lui – ce qu’on appelle également la civilisation ».

Ce qui va suivre est donc une énumération, rangée anté-alphabétiquement (de Z à A, de « des zoos » à …). On y croise des chiens, par exemples, de nombreuses espèces de chiens. Des animaux d’autres espèces. Des lieux et liaisons entre ces lieux. Des véhicules. Des appareils. Des techniques. Des systèmes. Des liens signifiants se font en nous face à ce défilement mais les significations palpitent, disparaissent en clignotements, elles sont passées déjà quand déjà reparaissent d’autres espèces de chiens et d’animaux, puis d’objets, de fonctions, d’objets fonctionnels, mais non : de nouveaux animaux.& d’autres chiens encore. L’organisation de l’index, la remontée de l’alphabet nous fait trompe- l’œil et nous perd. Elle n’ordonne pas, elle semble le faire, mais : ruse.

Les signes amassés sont des traces et collectant ces traces nous est offerte la possibilité de fictions neuves, d’enchantement enfantin presque, face aux étonnantes, sidérantes, manifestations du réel.

Et l’alphabet irrémédiablement remonte sa propre pente, pendant que bruissent les rythmes et matières produits par Basile Ferriot, double hélice, double hypnotisme, réversible. Et resonger à cette homophonie, anthropie a mais aussi entropie e, pour : « fonction définissant l’état de désordre d’un système, croissante lorsque celui-ci évolue vers un état de désordre accru ».

Repenser à son récent roman, futur fleuve, texte ouvert, suggérant son incomplétude, défilement là encore d’images fugitives – une rêverie fiévreuse, atypique, manière de roman-fleuve en charpie.

Relire cette note, à propos d’autres choses & moments, d’Emmanuel Rabu, mais grand rapport :

« Parce que dans une société qui tend à l’uniformisation de tout, les événements VIVANTS à hauteur d’homme, de son intimité, appréhendables directement, disant -partout=en tous lieux ; en de nombreux endroits : sa singularité et sa diversité sont un des remparts de la barbarie, & l’une des manières de ce qu’on a appelé l’humanisme.

La liste non pas comme un élément de hiérarchie, mais comme un outil de dé-classification, c’est-à-dire de non segmentation et d’ouverture. La liste, non pas dans la logique verticale qu’elle semble induire Mais dans son horizontalité : REUNIR ET EXCENTRER. »

 

Sandra Moussempès

Texte lu lors du festival Midi-Minuit, édition d’octobre 2011 ; publié dans Gare maritime 2012, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes).

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Sandra Moussempès, poète, est auteure de livres aux titres suaves et sombres : Photogénies des ombres peintes, Biographie des idylles… chez Flammarion, à L’Attente ou chez Fourbis. Elle fut pensionnaire de la Villa Médicis au milieu des années 90, et trace depuis son sillon excentré, loin des courants et des dogmes du milieu poétique – plus loin encore depuis qu’elle s’est installée dans les Cévennes, il y a quelques années.
Difficile de la cataloguer, de l’encercler net. C’est un des charmes (entendre charme au sens sorcier du terme ; entendre sorcier au sens plein : bricolage, irrévérence, spiritualité enchâssées) de cette affaire, de ces miniatures inquiètes que façonne Sandra Moussempès au fil de ses livres : qu’on ne saura décidément, résolument pas, lui choisir un camp, lyrique ou formel, abstrait ou concret, non, son endroit, elle l’invente.
Expérimentale ira, elle en veut bien de cet adjectif, oui, qu’on approuve avec elle (entendre expérimentale, aux sens multiples : d’expérience scientifique & d’expérience humaine, charnelle), expérimental lui va, car dit-elle, (dans l’excellent dossier que lui a consacré le site libr-critique) :

« Il y a la possibilité dans l’écriture expérimentale de pouvoir ouvrir tous les champs sémantiques et lexicaux sur d’autres « genres », je peux devenir philosophe le temps d’un texte sans pour autant devoir prouver ou argumenter quoi que ce soit, être à distance de… Une forme de cut-up qui associe le politique, le social, le biographique et résume l’irrésumable. »

Résumer l’irrésumable : le foisonnant, le contrarié perturbant. Il y a de
nombreuses luttes à l’œuvre, au cœur des vers ou phrases ou paragraphes,
qui nichent dans ses pages. Entre clair et obscur, entre être et non-être,
entre homme et animal, entre enfance et grand âge. Tentatives et
alchimies. Oppositions ou détonants mariages, formules littéralement
magiques, sorcières encore. C’est ainsi que sa poésie s’échappe solide,
elle va voir ailleurs sans s’évaporer. Elle dit, sans révéler ce qu’elle dit, mais
ce qu’elle dit révèle, éclaire l’alentour. Alliages de contraires, ou du moins
chant d’ambivalences, de nombreuses occurrences de ces effets d’éclatements :

« qui dit progrès des sciences s’assoit sur un banc à regarder l’orchestre »

« ce poids touche le centre du coeur, du rythme de la phrase ».

En ce sens l’enfance, très présente dans ses textes, l’est hors des normes
et convenances, tout en fantasmagories, contradictions résolues et terreurs
sensuelles, ainsi dans Vestiges de fillette (et leur écho ailleurs) :

« La fillette aux yeux noirs était battue à cause de ses yeux

Avec une fourchette on lui clouait le bec

Et des yeux transparents tombaient sur la table »

Sandra Moussempès lit ses textes et les pose sur des sons, ou glisse des
sons dessous, parfois les entremêle, fait les deux. Car la musique, ça ne
date pas d’hier, chez Moussempès, qui dès la vingtaine, en pleine période
post-punk, a chanté dans des groupes électriques et nerveux, en parallèle
à ses travaux d’écriture – jusqu’à participer à l’enregistrement du dernier
album des Wolfgang Press, en 1995. Textes et musiques, textes dans musique,
avec, par… Mais pas de chansons. Sandra Moussempès n’écrit pas de
chansons, jamais – pour elle, « La musique est plutôt comme une forme
de respiration, en parallèle, comme une bande originale en lien avec l’écriture ».

Une respiration pleine, à côté de. C’est ce qui s’entend dans ses travaux
en collaboration : pas de leader, pas d’accompagnateur, la voix et les
sons y conversent, pour constituer une musique en soi, plutôt qu’une musique
des ou pour les mots. Une chose expérimentale. Douce, et coupante.

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BIBLIOGRAPHIE
Acrobaties dessinées, livre-cd avec la performance sonore « Beauty sitcom », Éd. de l’Attente, 2012.
Photogénie des ombres peintes, Prix Hercule de Paris 2010, Flammarion, 2009, 2010.
Biographie des idylles, Éd. de l’Attente, 2008.
Le seul jardin japonais à portée de vue, Éd. de l’Attente, 2005.
Captures, Flammarion, 2004.
Vestiges de fillette, Flammarion, 1997.
Hors Champs, Éd. C.R.L. Franche-comté, 2001.
Exercices d’incendie, Fourbis, 1994.
DISCOGRAPHIE (voix, chant, lyrics)
« Beauty Sitcom », CD inclus dans le livre Acrobaties dessinées, Éd. de l’Attente, 2012.
« Sad Hero », avec Mimicry, label More Protein, 1997.
« Funky little demons », avec The Wolfgang Press, label 4AD, 1995.

Pascale Bouhénic

Texte lu lors du festival Midi-Minuit, édition d’octobre 2011 ; publié dans Gare maritime 2012, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes).

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De Pascale Bouhénic, on sait qu’elle filme, et qu’elle écrit.
Pascale Bouhénic, écrirait-on pour résumer, si l’on voulait résumer, aller au
plus vite et simple, PB, donc, fait deux trajets symétriques, voire inverses :
elle filme des écrivains, caractères de l’immobile (d’une action immobile), et
à d’autres moments, écrit des boxeurs et danseurs – caractères de la mobilité
(d’une action mobile). Ce constat premier, en fait de simplification, vaut
question, question qui en contient tant d’autres, qui sous-tendent et agissent
ses créations artistiques. La question est posée autrement, en entrée
du Versant de la joie, livre-hommage drôlement tourné, à Fred Astaire :

« Il me semble que la station assise, la seule qui soit vraiment incontournable à un moment ou un autre pour écrire, développe des symptômes étonnants. Quelque chose comme un grand désir de mouvement, d’air libre et d’action finit par envahir l’esprit de celui qui est assis, si souvent assis ; et ce désir s’engouffre dans le livre (le cas inverse est vrai aussi : on rencontre des personnages immobiles, alités, ou assis dans des espaces clos, mais j’ai l’impression qu’ils moins nombreux). »

Le mouvement (en tant que motif, thème, et moteur), est un centre, autour
duquel tournent ses trois livres. Boxing Parade, le plus récent, tresse louange
en vers libres à dix boxeurs, hommes qu’on se figure souvent comme des brutes.
Comme en écho aux Vies des Saints, Césars ou autres illustres – ce qu’ils
sont assurément, par ailleurs, rendus tels par des voies neuves au passé (par
des voies neuves au siècle passé) : la diffusion, prolifération, de leur image via
mass media a joué. Le procédé est ironique, appliquant un mode d’évocation
de la sainteté à des hommes d’action purement physique, physique et non
méta. Mais il n’est pas que d’ironie, ou du moins, cette ironie avérée ne se
dépare pas d’un éloge sincère : lequel offre une prise, et permet de prendre
cet aspect légendaire comme au pied de la lettre :

« Il est beau de constater que les héros
Ne sont pas toujours des champions
Qu’ils sont connus comme tout le monde, accusant des revers
Des échecs et des coups
Mais au cœur de la tempête
Ils tiennent debout
Accros à leur croyance
Plus qu’à tout. » (extrait « Vie de l’Homme à l’orchidée » in Boxing Parade)

On l’entend, il y a par cette façon de faire, un décalage effectif dans la transcription d’une, des réalités (sociale, raciale, historique, sportive) : ainsi,
l’entame de ce portrait :

« Vie du boxeur Max
(…) un boxeur allemand / Qu’on appellera Max / Et dont la vie atteint un magnifique climax / Au moment de la Seconde Guerre mondiale / En cette période affreusement dure / On aurait pu tomber sur boxeur pire

Écoutez :
2
Max nait dans le Brandebourg / Cœur de la Prusse rurale / De solides protestants, son milieu familial / Baptisent l’enfant de quatre noms allemands : / Maximilien, Adolf, Otto, Siegfried—Adolf est à l’époque un prénom très courant. »

Réalités multiples, niveaux d’appréhension de ces réalités pareillement
multiples, y compris dans l’ironie, dans la mélancolie – les textes de
Pascale Bouhénic « brassent » et drainent du frontal et du complexe,
grand en spectacle jusque dans l’infime détail, tant et tant qu’il sont de
ceux que l’on conseille à toutes et tous – alliance finalement assez rare,
forte en joie, stimulante.
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BIBLIOGRAPHIE
Boxing Parade, L’Arbalète/Gallimard, 2011.
Le Versant de la joie, Fred Astaire, jambes, action, Champ Vallon, 2008.
L’Alliance, Melville, 2004.
Fait partie du comité de rédaction de la revue Vacarme.
FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE
Jean Echenoz, les après-midi, 2009.
How Far Is the Sky ?, sur Samuel Beckett, 2007.
Olivier Cadiot, l’Atelier 2, 2007.
Le Cas Max Beckmann, peintre allemand, documentaire, 2002.
Scénographie du paysage, 2002.
Scénographie de la ville, 2002.
Dédoublement, 2001.
Éclairer la nuit, 2001.
L’Atelier d’écriture de Michelle Grangaud, 1999.
L’Atelier d’écriture de Jacques Roubaud, 1998.
L’Atelier d’écriture de Christian Prigent, 1997.
L’Atelier d’écriture de Valère Novarina, 1996.
L’Atelier d’écriture de Bernard Heidsieck, 1995.
L’Atelier d’écriture de Jude Stéfan, 1995.
L’Atelier d’écriture d’Olivier Cadiot, 1994.

Frédéric Forte

Texte lu (par Alain Girard-Daudon, merci encore à lui) lors d’une soirée “Poèmes en cavale”, en novembre 2010 ; publié dans Gare maritime 2011, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

Frédéric Forte, poète public — il l’a revendiquée, cette étonnante étiquette,
durant sa résidence au Comptoir des mots, librairie parisienne, en 2009 et
2010. Il l’a revendiquée et portée haut, ainsi qu’on peut le lire dans le blog
du même nom (poète–public) qu’il laissa pour trace de ce qu’il nomma une
« adoption », plutôt qu’une résidence, y organisant de simples discussions
de comptoir avec les lecteurs et passants, durant des temps définis moments d’informels échanges, de découvertes, de conseils. Lâchez un
poète dans une librairie, et il se passe des choses, il se passe que bougent
les choses et places assignées, lecteur, libraire, auteur : s’instaure un jeu,
entendez-le à (au moins) deux sens du terme, un amusement et un
espace libre entre des pièces d’un mécanisme. Les deux, ajoutés, sont
créateurs de situations, d’évènements. D’immenses et innombrables
micro-évènements. De faits, littéralement, poétiques.
Frédéric Forte, poète musical, voire musicien — il a longtemps joué (ce
mot, encore, jouer) de la basse dans des groupes rock, continue de collaborer
dès que possible avec des musiciens, et a composé plusieurs livres
tenus et tendus par la musique. La musique en tant qu’idée directrice, en
tant que source, en tant que décor, musique multiplement présente Opéra-
minutes et Discographie. Présence trompeuse, se jouant des apparences,
et par là joueuse : D’un côté, l’Opéra-Minute, plus qu’un opéra condensé
(idée qui nous traverse, évidemment, face à ces modules de grande compacité)
est surtout une invention de l’Oulipo, une forme fixe étrange, définie
par un trait vertical de 7,62 cm séparant la page et le poème en deux parties,
scène et coulisse. De l’autre, les discographies dont il est question
jouent pareillement avec les musiques, dans leur titre et composition —
entre Sept quatuors à corde inspirés de ceux de Bela Bartok et Who are
you, 90 folk songs, condensé en 360 mots de 90 chansons de Tom Waits, la
musique est le thème, le motif, le décor, le patron, la source d’inspiration ;
un peu de tout cela, sans exclusive, car Frédéric Forte nous précise en
notes que les dits quatuors « ne sont bien évidemment pas de la musique »
ou que les poèmes de son « Anthologie de la musique bulgare vol.2 » évoquent
onze pochettes d’album n’entretenant que de lointains rapports avec
la Bulgarie ». Malice là-dedans, malice joueuse.
Frédéric Forte, poète oulipien. Le jeu persiste, signe, le jeu fonde et
refonde, joue et rejoue, selon le principe qui régit l’Oulipo. Il est un oulipien
consciencieux, sérieux dans ses approches, prompt à se retrousser les
manches pour résoudre l’insoluble : ainsi Une collecte, livre magnifique,
est un recueil de poèmes anagrammatiques, c’est-à-dire de poèmes qui
tous sont de rigoureux anagrammes de phrases tirés du Manuel
d’Ethnographie de Marcel Mauss. Du vrai gros boulot formel — contrebalancé
sitôt par l’expérience inverse : ce recueil de petits poèmes en prose,
intitulé Comments dont il dit qu’ils sont des textes « informes », des « instantanés en quelque sorte, découpés ensuite en unités suffisantes », pour
se voir « attribuer un titre automatique ». Frédéric Forte, au sein de
l’Oulipo, continue de jouer, de jouer avec l’énonciation des règles du dit jeu.
De produire du jeu entre les pièces actionnant le mécanisme. Play it.

BIBLIOGRAPHIE

33 sonnets plats, Éd. de l’Attente, 2012.
Re-, NOUS,  2012.
Bristols, Éd. Hapax, 2010.
Toujours perdue la neuve entrée, contrat maint, 2009.
Une collecte, Théâtre Typographique, 2009.
Poèmes isolés, Du soir au matin, 2008.
Comment(s), Éd. de l’Attente, 2006.
Opéras-minute, Théâtre Typographique, 2005.
N/S (avec Ian Monk), Éd. de l’Attente, 2004.
Discographie, Éd. de l’Attente, 2002.
Banzuke, Éd. de l’Attente, 2002.

Christophe Manon

Texte lu lors du festival Midi-Minuit, édition d’octobre 2010 ; publié dans Gare maritime 2011, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes) – repris également partiellement en billet sur ce site, ici.

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Je citerais volontiers Manon. Pour commencer, pour continuer, pour finir – ou n’en pas finir. C’est une récurrence, voire un réflexe, de citer, dans les textes de présentation, ça contextualise et ça aide, ça charpente, et puis ça orne, ça facilite et c’est joli. Je citerais volontiers Christophe Manon, j’aime bien Christophe Manon, j’aimais bien Christophe Manon, avant d’un peu le connaitre, j’aimais même bien Christophe Manon un peu avant de l’avoir lu, ça arrive, autant l’admettre, une sympathie produite dès l’euphonie tranquille et décidée de son patronyme : Christophe Manon (un prénom de fille, pour nom de garçon, j’aime bien, aussi, c’est doux.)

Si je cite Manon, Christophe, c’est égoïstement d’abord, car c’est un peu moi qui parle, comme ça fait parfois, en étrange évidence : le citant je constate, comme souvent le lisant, que : j’aimerais avoir écrit cela qui résonne comme si depuis toujours posé face claire, devant : ce qui parle, me parle, parle à moi, de moi, et du monde, autour, qui bouge.

Il y a autant de singulier que d’universel dans la poésie que pratique Christophe Manon depuis ses débuts, il y a bonne décennie et facile autant de livres maintenant.

C’est plein, c’est fourni. Il y a des trajectoires obliques à faire en l’œuvre amassée au fil des ans de Manon, dont deux au moins nettement se détachent, profilons double :

Disons, un : Manon est un poète touche-à-tout, porteur avec quelque charmants bambins encore trentenaires qu’on pourra dire « complices » tels Antoine Dufeu, Michaël Batalla, Vincent Tholomé (liste non enclose) d’un siècle au moins d’avant-gardes passées (et potentiellement futures), d’une Histoire de la poésie dans le sillage de laquelle ils se posent, en toute connaissance et sens aiguisés de cette richesse de recherches formelles : Manon, au fil de ses livres, joue avec les typographies ; puis scande et fait l’idiot comme Tarkos ou Pennequin ; puis liste ; puis compose, scrupuleusement, du vers ; puis : le coupe ; puis tresse un récit, sous formes de chants successifs. Manon vocal, Manon lettriste, Manon politique, Manon lyrique. Successivement, et simultanément. Manon est curieux, insatiable, partout. Vivant dans la page et assoiffé ci-dedans, comme dehors. À l’image de cette magnifique revue Mir ou des éditions Ikko qu’il fonda et fit vivre avec Antoine Dufeu, il fait feu de tout bois, de tous côtés, dessus dessous, histoire de pas mourir idiot – ou alors, en super idiot, idiot magnifique, revenu de tout savoir (mais revenu d’y être allé voir, d’abord), idiot grandi, Idieu, disons, du titre de l’un de ses plus beaux livres.

Disons, deux : ce que Manon d’emblée compose et ce qui se met en place, en page, or qu’il n’a, alors, pas trente ans, est pour partie programmatique, programmatique de ce vers quoi il tend depuis ces dernières années, qu’on nomme lyrisme ce qui ne dit grand-chose, seul, et à quoi lui tolère voire revendique l’épithète accolée de « lyrisme de masse »… Ce qui renverse, et redresse, mais redresse efflanqué, vaillant fébrile, dans ses textes (et pour part très personnelle, l’éternité, dont la multiplication typographique en couverture me fit synesthésiquement percevoir une modalité multiple, sorte de stéréo visuelle), ce qui s’attaque et vous tranche en deux puis vous berce, ce qui guerroie puis pleure puis rit, puis surtout les trois ensemble ; ce qui vous l’allez entendre, vous coupe la chique sans pacotille, c’est un débord, un débord d’humain oui, une permission au pathos, un possible espoir-de, l’Histoire derrière (et sue), la Poésie et son Histoire derrière (et sues), la Révolution devant, un possible espoir-de. Et puisque selon moi ça s’entend très très tôt, et s’annonce dès ses premiers textes, et qu’en toute logique il vous livrera des marchandises du jour ou environs, et puis pour le plaisir, mien, que j’espère partager, je citerai Manon. Par trois fois.

Dès « fieffé soleil », premier livre:

Et chercher un coin de ciel

Etoilé un pelage

Pour les jours de grand froid

Puis dans « totems intérieurs », deuxième livre :

Et chaque jour une nouvelle conscience lui parvient du monde il glisse oui tel un bandonéon un cheval ivre au centre brisé des choses et percevoir alors dans toute son opacité l’être y parvient mais à grand peine et l’oiseau l’arbre la terre des nuages d’électrons des tourbillons de particules aux siennes semblables et de ce chaos percevoir la puissance oui mais sans crainte car du double espace la lumière émane et irradie et coule jusqu’à lui et le guide sur les vagues squamées du temps.

Puis retour à « fieffé soleil », premier livre, poème 5 :

Et le voici avançant dans le

monde chargé de patience oui

Les mains couvertes de fleurs

Et de baisers fier et fort pareil

A l’oiseau égaré dans l’hiver

Et qu’un soleil étreint.

Fred Griot

Texte lu lors du festival Midi-Minuit, édition d’octobre 2010 ; publié dans Gare maritime 2011, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

Fred Griot écrit : en ligne et en scène. Debout, ou s’il est assis, c’est fléchi souple : paré au dépliement.
S’il a publié quelques textes imprimés, dont le prenant La plui, là où on trouve traces majoritaires du travail, c’est sur son site. Le raccourci écrivain web et live est parlant, disant ceci, même incomplètement : que pour Fred Griot, l’acte d’écrire est, sinon total, au moins pluriel, et ne saurait se contenter d’une place, si forte soit-elle. Qu’écrire vaut chez lui par son faire et par la résultante de ce faire, que le travail d’écriture est une quête et une production d’objets en mouvement. Ainsi dit-il de lui-même : « N’ayant pas abouti, écrit toujours, aggrave, enfonce le clou ».
Il y a du corps, là-dedans et dehors.
Cette recherche emprunte — a minima — ces deux voies :
– le net où il fabrique, sur son site parl ; sur publie.net dont il est une pierre, un écrou ; et longtemps sur remue.net où je l’ai connu ; le net terre de l’ouvert, d’un chantier, et d’un certain compagnonnage, le lieu du work in progress,
que Fred Griot donne à voir, lire, ouïr, sur son site, en rubrique TXT & VOX : si l’on traduisait littéralement le vocable open source : source
ouverte, ça lui irait plutôt pas mal.
– la scène, où il va, la scène où rendu il continue d’aller vers, la scène qu’il arpente allant vers — vers l’autre, sans doute, mais aussi vers son dedans, son lointain intérieur, dirait Michaux. En compagnonnage autre et parfaitement complémentaire de celui des écrans.
Deux lieux d’assemblage et de rassemblement (de forces, d’énergie, de puissances).

La recherche ? Celle de sa lang, de son parl (sans –e final), comme une origine inventée, terroir fictif investissant le réel par puissance d’incantation, contamination du réel par invention — partielle. Un de ses chantiers a pour nom refonder, et l’infinitif cause, porte sens et carne, mêle ascensionnel et terrien : m’élevant d’un point de la terre, celle qui me reste entre les doigts gagne en présence — et j’ajouterai non comme anecdote mais comme point de fixation, singularité qui me ravit : que par ailleurs, puisqu’il faut bien vivre (et pas seulement), Griot pratique l’alpinisme — et
j’aime à le savoir.

Il y a du corps, dedans, dehors.

La première fois que j’ai vu & entendu Griot avec l’alchimiste Yann Féry c’était en scène improvisée, sans estrade et sans light, sans longtemps pour faire force, et pourtant : le guitariste Yann Féry, se poste à deux quoi, trois, pas, position duel, en regard, puis frappe de la main sur le jean, et Griot parle, souffle. Et y va.

Citons : Nicole Caligaris, à propos du regretté poète et sportif Raymond Federman, mort en 2009 : « Mettez-vous un peu dans le crâne que le poète
peut considérer lui aussi son corps comme l’instrument de sa littérature : son battement cardiaque, s’il est rapide ou lent, son amplitude respiratoire,
si elle siffle à l’expiration, si elle traîne à l’inspiration, sa voix où elle est posée, là où elle fuit… »
et citons : Fred Griot : « Parole, sur scène : piston d’air et non pas joli ton d’une lecture toute intentionnée, bien dite. » Lisez Griot debout, c’est live.

Bastien Gallet

Texte lu lors du festival Midi-Minuit, édition d’octobre 2009 ; publié dans Gare maritime 2010, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

« Mais il est temps pour une pensée qui entend ce qui se trame dans la
musique, à sa surface même, comme tu le répètes sans cesse. Nietzsche
demandait ce que serait une philosophie qui « tirerait ses concepts non
d’une vision mais d’une écoute. » Je veux te dire, avec admiration, que ton livre répond à cette question pour aujourd’hui (et tu ne consacres pas par hasard un chapitre à la question de l’écoute chez Nietzsche). Le geste que tu dégages, non pas derrière, mais à même tous les gestes singuliers de ces « musiciens » d’un nouveau type que tu cites et fais entendre, ce geste est celui-là même de l’écoute. Ta pensée attentive au geste musical en général est elle-même un geste. J’y vois l’élément le plus archaïque de la musique comme de la pensée. Ce qu’il y a à entendre dans la musique, au fond, à sa surface, n’est rien de musical : c’est l’espacement même du monde, son imminence. Un geste toujours est nécessaire pour interrompre (couper, graver, pointer) le musical dans la musique, c’est-à-dire aussi bien le faire entendre. » (Rodolphe Burger, extrait de Le boucher du prince Wen-houei).

Celui qui parle, celui qui s’adresse et rend hommage, hommage fluide et
précisément détaillé, celui qui donc entre ces guillemets écrit, ici, n’a pas
le statut d’écrivain – dans les formules d’usage, ou dans la nécessaire présentation simplifiée de la formule de dialogue qu’ils proposèrent au public
de Midi-minuit, avec Bastien Gallet. La raison sociale de l’auteur de ces
lignes, Rodolphe Burger, est : musicien. Mais — et ces lignes en attestent
plus encore que son curriculum — les mots mis ensemble sur page pour
produire des effets (idées, sons, images, déplacements) le concernent. Et
le lien, qu’il énonce en ce texte de préface à ce très solide (fluide, encore ;
très précisément détaillé, encore) et très singulier essai que Bastien Gallet
consacrait aux musiques électroniques, le lien entre les choses (idées,
sons, images, déplacements), lien contenu dans le geste, est ce qui fonda
cette expérience si singulière de lecture-concert avec Bastien Gallet.
Celui dont on parle et à qui Burger s’adresse : Bastien Gallet, écrivain :
essayiste et poète, et éditeur — qui publia par exemple les si poétiques installations de musique rêvées de Olivier Mellano, dans un opus intitulé La
Funghimiracollette, chez Musica Falsa, maison dont il est l’initiateur et le
responsable. Musique, encore, toujours. Où les choses encore se mêlent.
Car la musique prime, dans l’approche de Bastien Gallet, dans son travail
d’auteur, aussi, dans la douce sinuosité de ses textes au statut incertain
(prose poétique ? non-roman obstiné ? fiction mémorielle ?) ; et dans la
musique, le silence importe — ainsi qu’il y a des blancs nombreux, sur les
pages et entre les pages imprimées de ses ouvrages. Le silence est ce qui
permet la distinction d’un son. Et pour revenir à ce très poétique & fictionnel
essai consacré aux musiques électroniques introduit par Rodolphe
Burger : il est délicieusement nommé Le boucher du prince Wen-houei,
prenant appui sur un conte extrait du Tchouang-Tseu, qui raconte ceci : le
boucher du prince, rompu à son art, n’use aucun couteau et sa technique
de dépeçage virtuose laisse pantois son maître, lequel lui demande d’où lui
vient cette expertise : de son couteau, lui répond-il. Plus précisément, de
la façon dont son maniement épouse les linéaments du bœuf. La lame du
boucher ne touche plus ni aux veines, ni aux tendons, ni à l’enveloppe des
os, ni bien sûr à l’os lui-même. « car il y a des interstices entre les parties
de l’animal et le fil de ma lame, n’ayant pas d’épaisseur, y trouve tout l’espace qu’il lui faut pour évoluer. C’est ainsi qu’après dix-neuf ans elle est
encore comme fraîchement aiguisée. » La métaphore porte ce livre et ricoche
au-delà — en ses marges. Art poétique, en somme. Et : vif intérêt,
majeur, pour le geste et sa relation à la technique générant production de
surfaces de sens mouvantes.

BIBLIOGRAPHIE
Une longue forme complètement rouge, Laureli-Léo Scheer, 2007.
Marsyas, Éd. MF, 2007.
Anastylose, Éd. Fage (avec Ludovic Michaux, Yoan De Roeck et Arno Bertina), 2006.
Le boucher du prince Wen-houei,Éd. MF, 2002.

Sarah Riggs

Texte lu lors du festival Midi-Minuit, édition d’octobre 2009 ; publié dans Gare maritime 2008, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

Sarah Riggs , poète, écrit, en anglais, de courts textes (généralement traduits par Marie Borel et Françoise Valéry), dont ont été tirés trois livres, parus en français aux éditions de l’Attente. Les livres s’intitulent 43 post-its, 60 textos, 28 télégrammes et d’emblée  on voit quoi les rassemble : que le support d’écriture y constitue aussi l’objet d’écriture, que le medium soit le message – et pour aller plus loin, que de séparation fond et forme il ne puisse, résolument, plus être question.

« les mots ne se détacheront jamais
de l’ordre, de la grammaire,
et je ne peux jamais entrer en Afrique sans un bagage aussi large que deux continents,
ou dix siècles. Nous sommes libres
tant que nous voyons les limites. » (dans 28 télégrammes)

43, 60, 28 // post-it, texto, télégramme : Livres petits par leur taille, contenant un nombre borné de textes petits par leur taille – ce pourrait être simplement joueur, contrainte formelle amusante ; or, ça joue, certes – mais pas si simplement. L’intérêt de l’affaire est aussi qu’il y a destinataire (dans le cas du télégramme et du texto) au message, destinataire… dont la réponse manque ;
[[Et pour être en possession d’un appareil à textos mystérieusement inapte à envoyer ce que j’y rédige, je puis affirmer, que, privé de sa fonction première (messager), le dit appareil (medium) et avec lui la fonction, devient petit amas de plastique, inutile.]]
Que la réponse manque, donc trouble – et que cet épistolaire tronqué se prive de déborder, s’épancher, raconter, journalintimer – du fait de la courteur, aussi. Mais les messages lancés ainsi décalés obliquent, s’ourlent de mystère :

« Si nous sommes moins doués
dans d’autres langues ouvrons
ces cadeaux malgré tout » (dans Post-it)

Langue : Sarah Riggs est aussi traductrice et la question du passage d’une langue à l’autre irrigue cette forme. Le passage de l’anglais au français semble y importer, en la langue française, une certaine efficience (comme pris de l’anglais efficient), une forme de vitesse-mais-précision. Dont elle use d’étonnante façon :

« nos messages marchent à peine mais ils volent » (dans Texto).

Dont elle use d’étonnante façon et non, directe, concrète et non minimaliste, même si tout semble posé pour un rapport du quotidien élémentaire, non : ça va chercher plus loin, ou plus ailleurs : Véronique Pittolo résumait cet écart, dans le journal L’Humanité, comme « un transfert entre le concret et l’abstrait, une dimension allégorique du quotidien qui relève à la fois du détail et de l’universel. »

Dans Post-it :
« Elles furent tout à fait magiques
ces quelques heures de conversation.
Je voudrais faire la paix avec les murs
d’Europe pour apprendre comment
l’entrée de mon continent est
criblée de balles »

 

Nicole Caligaris et Jean-François Pauvros

Texte lu lors d’une soirée “Poèmes en cavale”, en mars 2009 ; publié dans Gare maritime 2010, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

Je viens tenter : une chute.

Pour vous présenter la lecture de ce soir, guitare et voix, dialogue Nord Sud drôle de façon, Pauvros Caligaris, en hommage à Pannonica de Koenigswarter, , je parlerai geste. Plusieurs gestes,

Un geste : Écoute écrire.
Un jour où j’entre dans une des pièces d’un lieu où je travaille, comme on entre dans les pièces usuelles des lieux où l’on travaille, sans façons ni calcul, en brusquerie, je la surprends en plein geste d’écriture, Caligaris,
un geste intime
j’en suis gêné
mais ce que je surprends s’imprime et je n’y peux, c’est fait maintenant, porte brusque ouverte,
ce que j’y vois, intime, l’écrivain surpris dans son travail, au cœur, comme lire par derrière son épaule, ce que je vois n’a rien de religieux, de bientôt-mort-déjà, de raide ni de silencieux. Casque aux oreilles elle est à bloc, lancée dans le son et ses variations, un son que je ne vois pas puisque le casque, un son qui mouvementé la bouge du chef, ça tressaille en grande joie sauvage. Enjouée. Écriture en musique, donc, mais pleinement, écriture dans musique.

Un geste : Gratte, gratter.
On dit gratter une guitare comme on dit d’une plume sur papier, Jean-François Pauvros, je l’ai vu gratter la guitare puis gratter la guitare contre un pilier en béton, celui là à ma droite ici-même, furieuse mise en abyme un samedi d’octobre 2006. Jouer du geste, pour apporter de l’énergie, un réservoir, un sacré multiplicateur de puissance – de puissance, pas de pouvoir. La voix de sa gratte n’est pas concurrente ni carte postale de celle de l’écrivain, à ses côtés (Guglielmi ce jour-là, ou, Charles Pennequin, mettons, qui ne s’en plaindra pas, en redemande et nous avec), elle ne décore ni n’étouffe, elle débroussaille, alentour, elle joue pour, pour qu’existe un moment.

Un geste : pierres de ciel, couteaux liquides, Henri Michaux.
Caligaris parcoure Michaux qui parcourut l’espace le temps et la page et parcourut ses lecteurs, parmi lesquels, en un point de l’incessant cercle, Pauvros. Partant de Michaux, elle écrit, Caligaris :

« Bouclée dans l’espace circonscrit de ce ciel confortable mais trop étroit dès que perçu comme fini, je n’aurai de cesse d’en percer la paroi pour tenter, si illusoirement, si pathétiquement que ce puisse être, de me tirer vers la dimension extérieure, avec le seul moyen d’évasion, imparfait, douloureux, que je sache, le moyen même de ma connaissance du monde : le langage.
La pensée poétique n’est pas la digestion, c’est-à-dire l’analyse du monde au cœur duquel je suis, pas sa transformation en satisfaction, la pensée poétique est un fracas, violent, la poésie est violente, celle de Lautréamont comme celle de Michaux, comme celle d’Artaud, la poésie est le fracas de mon appréhension du monde. Avant toute chose, la poésie est le fracas du langage et le chant qui naît de ce fracas est un effet second. »

Un geste : penser (synonyme : écrire).
De Caligaris, dire aussi son écriture dense et ramassée, qu’on ne croirait pas explosive tant elle porte d’idées, voire d’esprits, tant aussi cette pensée est ramifiée (je pense à ses essais, tellement larges en leur champ et resserrés sur leur objectif, qu’ils en ont déconcerté plus d’un), tant aussi cette ramification s’astreint à ne pas s’égarer, à ne pas bavarder. De multiples bras articulés en métaux précieux, parfaitement coordonnés. Sa pensée aime la danse, buto ou africaine, jamais binaire, trois temps et demi sera bien le moins.

Un geste : la chute.
Pauvros : « C’est sûr que je préfère les gens qui se mettent en jeu… qui font pas semblant, qui viennent pas faire un métier. »

Caligaris (citons) : « Je viens tenter — une chute ? — l’expérience d’une écriture pénétrable à la musique de JF Pauvros ; et payer mon Tribute to Pannonica, au nom d’un de ces moments qui suspendent…
Quoi, la chute ?
Je sais exactement où se trouve le paradis : c’est une cave.
Une cave peuplée d’hommes noirs aux mains immenses, ils tirent d’un instrument ou d’un autre une musique  au-delà du possible, qui te cueille en haut des escaliers, pendant que tu descends, qui te prend derrière les genoux, tu trembles, qui te souffle, appelée, flottante, qui te souffle à toi-même ; glissée sous ton diaphragme, qui te déploie et c’est comme ça, ton aile intime tout ouverte, que tu déposes le manteau ou n’importe quelle protection qui te sert de peau : tu y es, soulagée, soulevable, portée là-haut dans l’intensité, pendant que le métal du ciel monte, bleu, électriquement, sous les arches toujours trop basses d’une voûte remplie de fumée. »

« Un moment pour Pannonica. »,
Pauvros Caligaris.
C’est maintenant.
Nicole Caligaris, Jean-François Pauvros, à vous.

Sereine Berlottier

Texte lu lors de l’édition d’octobre 2008 du festival Midi-Minuit Poésie; publié dans Gare maritime 2009, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

Sereine Berlottier pour vous dire, mais sans doute aviez-vous remarqué, a déjà un prénom. Ce n’est que ça mais c’est ça, Sereine, un prénom singulier et un prénom, dans la vie, vous porte autant que vous le portez.
Sereine : le prénom adjectif féminin singulier apposé sur la couverture d’un, des livres et plaquettes, déjà publiés par Sereine Berlottier, qu’il s’agisse de « Chao Praya », journal de voyage en contre-courant, ou de son bel hommage à l’absence de Gherasim Luca, « Nu précipité dans le vide », paru chez Fayard en 2006, ce prénom, Sereine, adjective et qualifie. Joue avec, joue dedans, Sereine imprimé s’impose dans cet à première vue qui est le nôtre face à tout titre de tout livre encore inconnu. Sereine.
Ce pourrait être trompeur, réduire à l’étroitesse d’un angle seul, pourrait nous donner à croire que les textes qu’elle va vous lire sont : calmes et tranquilles. Épurés aériens. Sages, placides. Le silo d’adjectifs pourrait vider son tas d’erreurs, son monochrome. Car, paradoxalement peut-être, la langue de Berlottier, et le flot de sa lecture, me semblent rien moins que calme/tranquille/sage/placide : son souffle est parfois court, enrayé, ses inflexions reviennent et ricochent, soudain chuchotent ; je l’ai vu lire, étonnement appareillée, cherchant dans l’air, dans sa tête – cherchant de l’air dans sa tête ? -, et butant contre, contre, contre.
Alors écrivant, Sereine serait-elle, à l’inverse de son prénom, toute d’inquiétude ? Les deux ensemble, assurément : livrée toute à cette inquiétude (et nous, avec).

Laure Limongi et Olivier Mellano

Texte lu lors du festival Midi-Minuit, édition d’octobre 2008 ; publié dans Gare maritime 2009, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

La scène est ouverte à deux étonnantes entités. Mellano Olivier, musicien ; et Limongi Laure, écrivain. Entre eux il y avait matière au croisement, croisement des genres et des fonctions. Il y avait matière, d’ailleurs soyons honnête ils ne nous ont pas attendu pour (croiser et se croiser), ces deux entités étonnantes qui, monde bien fait, aiment à s’étonner des trouvailles de l’autre.

Mellano le musicien a fait un livre dont l’imprononçable titre nous oblige au bégaiement, à trébucher des lèvres et de la glotte pour tenter de le dire, pour tenter sans y parvenir : la funghiquelquechosequisonne, qui sonne bizarre mais sonne ; Limongi l’écrivaine gratte la guitare à l’occasion et surtout les multiplie, les occasions, de taper le bœuf avec quelques autres agités du bocal, Quintane, Bérard, Rabu – patronymes qui mis à la suite sonnent bizarre, étonnante entité : BérabuquintaNlimongi. Bizarre croisement.

Mellano, musicien ?, a convié au printemps toutes ces entités et d’autres pour un livre-disque, tiens, livre-disque ou disque-livre au titre râleur, le bien nommé ralbum ;

Limongi, écrivaine ?, sort ces jours-ci un disque sous un autre nom encore, Molypop ; fruit d’un autre échange suivi avec l’écrivain Emmanuel Tugny – lequel bien souvent lit sur ?, sous ?, plutôt AVEC, indéfectiblement AVEC la guitare de Mellano.

Comme avec eux tous se croise, plaçons nos oreilles à l’intersection de leurs chants. Ce sera bizarre suave énervé crispant frappant, ce sera beaucoup. C’est maintenant.

Michaël Batalla

Texte lu lors d’une soirée “Voix nouvelles”, en février 2008 ; publié dans Gare maritime 2009, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

J’écris le mot paysage
Je regarde le mot paysage
J’écris le mot maintenant
Je regarde le mot maintenant
J’ai trouvé le nom de ce que je vois
Je vois un paysage maintenant.

Elle nous fait comme un art poétique, cette entrée en matière, clausule du premier poème paysage maintenant, du seul recueil publié à ce jour, chez Jean-Michel Place, de Michaël Batalla. Le poème est intitulé Voici – titre qui d’emblée aussi le positionne ailleurs, à côté des sept autres Poèmes paysages maintenant composant le recueil éponyme.
Nommons-les ainsi qu’il les dénomme, car l’addition : poèmes+paysages+maintenant les nomme effectivement, les poèmes de Batalla sont bien des poèmes-paysages-maintenant : Ce n’est pas maniérisme ni affèterie, ce n’est pas tarabiscotage, c’est : précis. Ça dit ce que ça est (plutôt, essaie : essaie de dire ce que ça essaie d’être, choses dans le, isolées du, et paysage).

Ce nom fait aussi leur titre, ce qui les présente à nous, les poèmes, chacun des éléments du recueil – ce titre, c’est ce qui les unit, les rassemble / ce qui les singularise, c’est le nombre. Les poèmes paysages maintenant sont numérotés de un à sept, et la série n’est pas scellée, se dit-on, puisque conclue ici par des premières subdivisions aux paysages. Le numéro distingue et l’élément de lieu (à la brouette à feu, à la balançoire, le mont Ventoux) en sous-titre détaille, précise – essaie.

Un sens certain de l’espace – sans être à proprement parler ni formaliste, ni lettriste, ni quoi-que-ce-soit-en-iste, Michaël Batalla ne craint pas de disposer les mots sur la page et d’en varier la disposition, mots qui disent ce que vu par les yeux – et au-delà des yeux, du corps et des sens ensemble du locuteur, ce que perçu par son entier.
Perçu entier, mais restitué vers l’entier, en un geste vers. Et la précision, ou volonté de précision, précision essayée, ici, préserve de trop d’élan lyrique. D’aller chercher la langue qui coupe et géométrise, et je pense au terme « slashe », et je revois « pi sur deux bosses », aide à trouver le nom de ce qu’on voit.
Car c’est aussi la singularité du travail de Michaël Batalla, de ne pas appartenir précisément à l’une ou l’autre famille en isme, de n’être ni lyrique ni formel, n’omettant pourtant ni l’éblouissement face à ce paysage (je pense et vois le terme d’épiphanie), ni l’usage insisté du mot en tant que mot : pas de mots justes, juste des mots.

Ce sens de l’espace, il le place aussi, comme le souligne Michel Collot, « dans une vénérable tradition : celle des traités de perspective, qui ont accompagné en Europe l’émergence d’un art du paysage qui a toujours été associé à l’architecture. ». On ne s’étonne pas, d’ailleurs, de trouver traces de collaborations de Michaël Batalla avec des architectes. On ne s’étonne pas non plus qu’il se prête à des exercices aussi périlleux, d’équilibre précaire (on nomme cela des performances), que l’échange de balles de ping pong et de vers et de mots et de phrases, avec une indécise précise comme Olivia Rosenthal.
On ne s’étonne guère, enfin, de savoir Batalla assez concerné par la chose poétique, par les poèmes et les paysages et l’inlassable retournement des deux, pour animer une collection exigeante chez un éditeur, de ceux qu’on dit petits, précis-et-mystérieusement nommé Le clou dans le fer – tout un poème, ce nom, mais aussi tout un paysage.

Poèmes paysages maintenant, Michaël Batalla, éd. Jean-Michel Place, ISBN : 978 2 858939 1, 2007 – 64 p. – 120 x 170 mm

Jérôme Mauche

Texte lu lors du festival Midi-Minuit, édition d’octobre 2007 ; publié dans Gare maritime 2008, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

«  Écrire à partir de ce qui est écrit déjà.

Ne serait-ce que pour constater que ce n’était pas cela qui était écrit en fait. »

Le monde dans les livres de Jérôme Mauche est rude, on ne le contredira pas, ce monde c’est aussi le nôtre et de cette rudesse saurons témoigner – si on nous demande.

Le mal gît dans le remède, est-il écrit en quatrième de couverture d’Electuaire du discount.

«  La posologie à suivre est simple, l’absorption d’un maximum de bactéries à son tour guérit », est –il écrit dans superadobe. (tous deux édités au Bleu du ciel)

Pour ce faire il faut une langue. Car ce monde emploie une langue pour nous passer sa rudesse ; en fait ce monde emploie des langues, nombreuses et toutes archi-spécifiques, des langues toutes sectorisées, adaptées. Nombreuses, adaptées, les langues utiles employées par Jérôme Mauche perdent de leur efficacité dans ce nouveau monde compliqué qu’il leur fabrique et offre, leur efficacité d’origine se perd en route dans les sinuosités. Et ce qui résulte, c’est une langue hybride nantie d’une efficacité autre, complètement neuve, complètement inutile (au regard des critères qui prévalaient avant traitement).

Ainsi procède son tout nouvel opus de parution imminente, déjà en vente ici même, La loi des rendements décroissants, dans la collection Déplacements, dirigée par François Bon aux éditions du Seuil. « Ceci n’est pas un précis de sciences économiques. Puissent les rendements décroître au-delà d’un seuil certain. Ce seuil, cette intensité minimale susceptible de provoquer une réaction. »

Cette Loi des rendements décroissants s’extrait de / se construit par la langue usuelle des magazines économiques. Cette langue a une logique (un sens, une direction), cette langue donne des directives, bâtit un, des ordres, cette langue injecte des injonctions. Mauche reproduit de cette langue et ce faisant la décentre : pervertir un système. Au résultat un texte qui parle, qui parle de ça (l’objet d’origine, économique), qui parle autant d’autre chose, un texte qui peut, qui va, qui fuse et ouvre, qui produit du sens.

Mauche reproduit de cette langue et ce faisant la décentre, puis il l’égare, la séduit puis la boxe, soigne les plaies puis hop, la pousse dans l’escalier. Et nous avec, cette façon de faire ne négligeant pas d’être brutale. Serait-ce qu’aussi le remède, qu’un semblant de remède, gise dans le mal ? Tentons le coup, même si c’est guérison temporaire, forcément temporaire, car se tenir debout dans ce monde-là, rude et compliqué monde-là qui gueule à nos oreilles, requiert une souplesse d’art martial. C’est osciller. Osciller comme dirait Mauche,

« Entre savoir et ignorance.

Ne pas savoir, ne pas ignorer non plus. ».

Eric Meunié et Olivier Mellano

Texte lu lors du festival Midi-Minuit, édition d’octobre 2007 ; publié dans Gare maritime 2008, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

« 272

Quand je vois quelqu’un composer, je suis ému par ces moments d’immobilité totale où il cherche ses mots, sa pensée perdue, le bras bloqué en travers de la table, la pointe du stylo au dessus de la page, l’épaule raide, la tête bourdonnante. Son opacité docile m’enchante. »

Prendre la mesure. Composer. Il y a de la musique, c’est entendu, dans l’œuvre à lire d’Eric Meunié, éparpillée en de brefs poèmes chez Créaphis ou Exils, expansée dans deux autofictions réversibles chez P.O.L.

La langue de Meunié, de principe et tout particulièrement dans ses poèmes, s’espace selon une métrique millimétrique – ainsi dans Poésies complètes c’est le compte, non des pieds, mais des signes qui organise l’ensemble. Cette langue est précise en ses ellipses; car l’étonnant Meunié, qui, c’est heureux, n’a pas oublié d’être drôle (pas plus qu’il n’a oublié d’être aussi, parfois, triste, distrait, lucide, lancinant, à côté, en travers, Meunié, en mouvement nous entraînant de l’un à l’autre de ces états) ; car ce singulier Meunié observe, compte et classe pour mieux s’y perdre, se perdre là où quelque chose quoi, quelque chose, se trouve. Autofiction ? Du tout, en fait, ou alors : fiction d’un auteur qui n’oublierait pas de s’oublier.

Car ce méticuleux Meunié s’affaire de toutes forces à : ouvrager du vertige et le pointer. À : creuser des trous dans le réel.

Trou. Un trou, c’est aussi ce qu’encore on s’étonne, se félicite et remercie d’avoir trouvé dans l’emploi du temps d’Olivier Mellano. Guitariste, compositeur, longtemps demeuré dans l’ombre de chanteurs devenus illustres qui peuvent saluer son aide et son apport (Christophe Miossec, Dominique A), Olivier Mellano ne cesse d’ouvrir, de fabriquer des ailes en nombre, assez pour en user et pour, généreusement, en semer autour de lui. En travers, lui aussi, il s’affaire, Mellano l’insatiable, curieux de toute forme piquante à modeler, qu’elle cabosse du hip hop chez Psychikal Lyrikah ou salisse et cerne la chanson qu’on dit pop chez Mobiil. Il cherche des mots, Mellano, à qui donner des notes, à qui donner des silences entre notes, et les textures produites par l’assemblage des deux. Avec Emmanuel Tugny, auteur de « Corbière le Crevant», (éditions Laureli), ou comme ce soir au Pannonica, lors de cette aventure absolument inédite avec Eric Meunié.

Elke de Rijcke

Texte lu lors d’une soirée « Voix nouvelles », en février 2007 ; publié dans Gare maritime 2008, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

D’Elke dire – D’Elke de Rijcke parler, pour cela d’Elke de Rijcke ordonner nos connaissances, d’Elke de Rijcke savons : qu’elle : vit à Bruxelles, qu’elle : a publié deux livres dont l’un en deux volumes ce qui, comptes tenus, fait trois livres, dont je dirai les titres. Deux livres, trois, venus à nous soudain, deux livres soudains mais aussi fruits d’un long chemin, flèches d’un arc à la corde longuement tendue, de longues années passées à l’étude attentive de l’œuvre d’André Du Bouchet.

Citons Dominique Quelen, qui affirme « une langue ici surgit tout armée, on ne sait d’où. » À quoi l’on souscrit, par quoi l’on fut saisi dès lecture des titres des deux livres trois, titres que je citerai, maintenant : « Troubles. 120 précisions.. Expériences. » paru chez Tarabuste. « Gouttes ! Lacets. Pieds presque proliférant sous soleil de poche. » paru chez Le Cormier. Je les re-cite, ces deux titres qui d’emblée requièrent entier :

« Troubles. 120 précisions.. Expériences. »

« Gouttes ! Lacets. Pieds presque proliférant sous soleil de poche. »

Ici, dès le titre s’instaure ce qui constitue le livre. C’est à distance, c’est tout proche, c’est va-et-vient, c’est en précision saisir le trouble, c’est construire par fait de langue un regard étonné, forcément, rien n’allant de soi là-dedans ni dehors, car :

« La réalité tremble ».

Et cette variation, cette nébulosité, ce changeant, c’est ce que regarde avec soin, avec méticulosité Elke De Rijcke :

« Ce dont tu disposes tâte dans l’air

qui se décompose en points

gouttes pesées lourd mais non pas jugées à pluie

que tu palpes

aussi là-dedans tu palpes, aussi au-dedans du dedans cela dégoutte et tu tâtonnes. »

Le dedans le dehors. Le vivre et l’écrire. Citons Elke de Rijcke répondant à Florence Pazzotu sur Poezibao : « Oui, la prise de parole poétique ( à travers son organisation particulière) est pour moi en prise directe sur l’expérience vécue ou voulue, dont elle doit essayer de témoigner, aussi difficile que cela doive être quelquefois, et ceci à travers des procédés poétiques qui témoignent fidèlement de l’expérience initiale et de la tension entre cette expérience et ce qu’est un être à un certain moment, c’est-à-dire le récipient et le résidu de cette expérience. Cette question relève de la vieille tension entre vie et écriture, et il me semble que dans le cas de mon projet, l’écriture est subordonnée à la vie, mais en même temps elle la déborde, l’éclaire, l’accomplit, la co-oriente à condition qu’elle soit de nouveau récupérée par la vie. C’est le principe des vases communicants, qui ne communiquent pas tout à fait (…) »

Son organisation particulière. Car pour maintenir cela, cette attention micromacro, rivée à l’infime vibrionnant comme au massif, au tangible, à ce qui semble fixe mais bouge autant si l’on regarde longtemps, elle fait remuer les signes : les lettres changent, en leur corps et emplacement, multiples jeux de typographie et composition qui donnent que : le texte palpite sur cette page à l’éclairage varié.

Et à lire et relire, les titres, les livres, puis les titres vers quoi on retourne, puis les livres dedans lesquels on replonge, l’on ne peut s’empêcher de songer à Michaux, grand déplaceur, qui acharné à s’arracher de son dedans parvient à prolifération. Car après tout, et avant tout, la réalité tremble et c’est ce tremblement qu’Elke de Rijcke pointe et s’obstine à pointer en se déplaçant dans le rythme du tremblement. Grâce des trébuchements, confusion précise des états, gouttes et lacets ensemble. Doux estrangement.

Emmanuelle Pireyre

portait écrit et lu à Midi-minuit, Nantes, samedi XX octobre 2006
et paru dans Gare Maritime 2007 (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

Il n’ y a pas d’il n’y pas de raisons, ce ne doit pas être C’est comme ça, ce ne doit pas être C’est la vie. Et ce même si c’est effectivement la vie, même si vraiment c’est comme ça, même s’il n’y a décidément pas de raisons à cela. Même si, même si réalité nous courbe et plie, nous chercherons toutes les raisons qu’il n’y a pas, examinerons l’envers et toutes les coutures de la vie que c’est, réfuterons ça jusque dans ses retranchements. Citons Emmanuelle Pireyre, dans Comment faire disparaître la Terre:

« C’est une question du même ordre qu’il faut poser au nouvel état de la vision extralucide : Chères autorités, est-ce pour s’intéresser à régler des problèmes pratiques, à calculer des doses de médicaments et des itinéraires routiers, est-ce dans ce but soporifique que nous devons veiller à rester aussi lucides ? Que nous devons être et que nous sommes d’une clairvoyance aiguë, d’une énergie immense et sobre ? Qu’allons-nous faire de toute cette vigueur ? C’est ce genre de questions qu’il nous faut maintenant poser, nous qui avons zéro virgule zéro gramme d’alcool dans le sang et les poumons nickel et qui sommes par conséquent légèrement à cran. »

C’est vrai aussi qu’on est toujours un petit peu à cran, même si c’est week-end, même si c’est au Pannonica, refuge – refuge car, déjà, si l’on est là c’est qu’on ne fait pas la queue aux commandes d’un caddie de supermarché ou d’un véhicule automobile. Questionnons tout dans tous sens, c’est déjà commencer, c’est aussi approfondir. Questionnons-nous, Emmanuelle Pireyre nous fournira les armes et la méthode qui musclera nos bras, qui porteront les armes, qui ouvriront les choses. Qui les ouvriront grand, les ouvriront petit – ça dépend.
Le travail d’Emmanuelle Pireyre, en textes, en images, c’est ça dépend, c’est : faire voir ce qu’on ne voit pas ou alors si, qu’on voit sans voir, à cran qu’on est, l’œil vif-inquiet, furetant de tous côtés. Son travail Emmanuelle Pireyre c’est : faire voir que ça dépend. Car quand à voir les choses, il dépend d’où on les regarde ; et regarder dépend de comment et d’où l’on se tient. C’est ça dépend mais ce n’est pas à quoi bon. Au contraire :

« Dans des époques de servitude où le monde est clos, des époques de guerre, de camp, de dictature où presque rien ne peut bouger car le monde est encadré dans un tour en plastique blanc, dans ce genre de cas où on n’a pas envie de rire, il faut se souvenir de la méthode inspirée du petit jeu en plastique : trouver le coin où réside un espace vide, même minuscule, et commencer à faire translater le reste de la matière de la même façon qu’on creuse un tunnel pelletée après pelletée ; ainsi le trou se déplace chaque fois. On peut faire bouger énormément de choses en suivant pas à pas cette recette interminable, il suffit d’être patient, très secret, et très très très persévérant. »

Àquoi j’ajouterais simplement que les choses, bougées, regardées, envisagées, dévisagées, chez Pireyre, c’est toujours avec un ineffaçable sourire.