Archives de Catégorie: de livreaucentre.fr

Mathias Énard – Intense et doux (en lecture à Chambord ce dimanche 24 novembre)

Mathias Enard lit à Chambord ce week-end, où je ne serai pas, Chambord c’est loin de chez moi – mais la relation nouée avec cette région, avec livre au centre, puis Ciclic, fait que ce qui s’y passe, même lointain, me demeure proche. J’avais écrit ce long article de présentation de l’excellente saison de lectures à Chambord, je me permets d’en reprendre ici même ce que j’avais écrit de Mathias Enard à cette occasion : même courte, cette notice évoque l’intensité à l’œuvre dans ses livres – et redit que cette intensité résulte d’un travail de fond, d’écriture. Enard (différemment mais à l’instar d’une Maylis de Kerangal), brasse large. Et en précision. Alors si vous vous vous trouvez aux alentours, passez votre dimanche au château…

Mathias-Enard©Melki2012bisRED-500px
Mathias-Enard©Melki2012

Mathias Enard –

« La vie consume tout – les livres nous accompagnent , comme mes polars à deux sous, ces prolétaires de la littérature, compagnons de route, dans la révolte ou la résignation, dans la foi ou l’abandon.  » (Rue des voleurs, Actes Sud, 2012).

Il n’est pas si courant qu’un écrivain encore jeune (la quarantaine juste effleurée) soit si unanimement (et légitimement) considéré comme un très grand. Mathias Enard, depuis l’incroyable Zone (2008), enchaîne avec une tranquille assurance les succès critiques et publics, ainsi que les prix littéraires. La facilité ou la désinvolture ne sont pourtant pas de mise chez Enard, dont chacun des livres semble une remise en question, formelle et narrative, du précédent : Zone, basé sur sur longue phrases courant sur des centaines de pages ; Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, dans une langue lumineuse et classique ; Rue des voleurs jouant des codes et manières du roman noir pour rendre le fracas des rues de Barcelone insurgée et celui des Révolutions arabes. Le bassin Méditerranéen, les richesses et complexités de la langue et des mondes arabes relient beaucoup de ses livres entre eux. Mais toujours appréhendés, visités, éclairés depuis un nouveau point de vue. Irréductible Enard, dont le multilinguisme, le goût des voyages ont formé la langue, le goût des fables (il traduit l’arabe et le persan) et la quête d’empathie. Qu’il fasse vivre et parler Michel-Ange, un sniper (dans La Perfection du tir) ou un jeune Marocain ivre de désir face aux murs de plus en plus infranchissables d’une Europe qui s’effrite (dans Rue des Voleurs), c’est toujours leur intensité qu’il capte et réverbère. Et si la vie les consume tous, leur vie en livres nous accompagne. Loin.

publie.net & publiepapier, une histoire de complémentarité

publiepapiercarre

(Reprise d’un article initialement paru sur livre au centre en août 2012) |

Rappel – remue.net organise ce vendredi 24 janvier, au Centre Cerise, à Paris, cette rencontre : Rencontre remue vendredi 25 janvier 2013 | « L’édition numérique comment ça marche » avec publie.net

Depuis la fin du mois d’août 2012, vous pouvez acquérir certains titres du catalogue publie.net en version imprimée, par le biais de votre libraire ou des boutiques de vente en ligne. Une cinquantaine de titres sont ainsi d’ores et déjà disponibles, en version différenciée, rééditorialisés puisque réédités (c’est ainsi le cas pour Daniel Bourrion, dont plusieurs des courts récits de mémoire (Langue, Litanie, La petite fille à la robe claire et 19 francs) sont compilés en un volume de Légendes.) La liste des premiers parus est éloquente : Didier Daeninckx, André Markowicz, Laurent Grisel, Claude Ponti, Cathie Barreau, Dominique Dussidour, Jean-Michel Maulpoix, Antoine Emaz, Marie Cosnay, Regine Detambel…) Vous pouvez en consulter le catalogue ici, c’est sur publiepapier.fr.

Cette nouvelle possibilité d’accès ne signe nullement un arrêt de l’édition en numérique, mais sa continuité, voire sa revitalisation. Quelques explications :

Publie.net, un laboratoire éditorial coopératif

La maison d’édition publie.net s’est formée en 2007 autour de François Bon, en parfaite continuité de son travail de défrichage des écritures contemporaines sur le web (fondateur de remue.net dès 1997, de Tierslivre.net depuis 2005). Elle est animée, avec et autour de lui, par un collectif d’auteurs (dont Fred Griot, Daniel Bourrion, Christine Jeanney, Pierre Ménard). Publie.net a toujours proposé des services évolutifs, dans ce secteur en friche et évolution rapide qu’est celui du livre numérique. Un long chemin, déjà, semble séparer les premiers pdf (émanant d’auteurs illustres autant que de parfaits inconnus, dans une alliance de collégialité et qualité rare), aux fichiers epubs multimedia comme la revue expérimentale et poétique D’ici là ou l’objet plastique que constitue Le Jeu continue après ta mort, de Jean-Daniel Magnin) – mais l’esprit n’a pas changé : publie.net publie des classiques, de grands contemporains reconnus, et beaucoup de voix neuves, inédites. La petite maison d’esprits curieux a toujours opéré sans calculs de rentabilité immédiate mais dans l’espoir de permettre & découvrir (et de permettre de découvrir) une constellation de textes et d’auteurs contemporains, littéraires, sans concessions.

Le projet numérique publie.net s’est doté au fil du temps de collections spécifiques : classiques, polar, SF, sciences sociales, Humanités numériques (la très recommandée Washing Machine de Hubert Guillaud), s’est donc lancé en 2012 dans ce qui sembla être une nouvelle folie : celle de l’impression à la demande (print on demand, ou POD, en anglais dans le texte).

De ce qui est tout sauf un retour en arrière, une mise en conformité aux canons du commerce du livre, François Bon s’est expliqué à plusieurs reprises, et encore pour ce lancement dans un article passionnant : la formule papier+epub et pourquoi on y croit.

L’édition pensée en bibliothécaire

Si les ventes en numérique, de fichiers, ont peu à peu progressé, doublant chaque année en volume depuis 2010, grâce aux petits prix pratiqués, mais aussi quand une masse critique de titres (notamment de classiques : de Kafka retraduit par Laurent Margantin à Baudelaire ou Rimbaud ) s’est trouvée disponible ; sa simple survie, puis son développement régulier, publie.net les doit aussi aux abonnements de bibliothèques. En effet, Publie.net offre l’accès à un catalogue ; la logique de service, d’abonnement est un de ses fondements, laquelle est, par nature « bibliothéco-compatible » : cette façon d’accéder au texte, à la littérature, qu’a bouleversé le web, c’est une pensée en ressources, en catalogue, plutôt qu’en titres isolés. Citons François Bon dans l’article sus-évoqué :

« Tout est parti des bibliothèques. Nous sommes redevables aux quelques dizaines d’établissements qui nous font l’honneur d’un abonnement, on ne se serait jamais développé sans cette confiance. Mais le taux de consultation de nos textes reste bas, au regard de leur investissement – la médiation pour les ressources numériques est aussi indispensable qu’elle l’est pour le livre papier. Mais pour le papier ils savent drôlement bien faire : expos, tables… Le déclic est venu pour moi de constater qu’à Rennes ou Poitiers ils avaient fabriqué de faux livres (un bout de polystyrène, et notre couv imprimée collée dessus) pour faire le lien entre les tables thématiques et les ressources numériques. »

Cette nécessité de matérialité, pour la médiation, la transmission, le passage, fait partie du travail de bibliothécaire (mais c’est aussi une des raisons pour lesquelles on va chez le libraire, un passage de main en main, voir et recevoir). Les bibliothèques, lieux de vie, ne peuvent faire l’impasse de cette pensée de la transmission, de l’alliage nécessaire des services, physiques et numériques, c’est aussi ce qu’expliquait Lionel Dujol, responsable des services numériques et de la médiation numérique des collections pour le réseau des Médiathèques du Pays de Romans, dans cet entretien (audio + texte) qu’il nous avait accordé à Livre au Centre début 2012 :

« Rester “dans les nuages”c’est forcément empêcher des usagers de profiter de ce travail de médiation. La médiation des collections est globale et doit se décliner sur des supports tangibles. La médiation est donc organisée en un écosystème informationnel dans lequel chaque contenu se ré-impacte sur tous les supports. La médiation dans le lieu physique doit exister dans l’espace numérique de la bibliothèque et vice et versa. »

Cette complémentarité-là, entre les supports et dans la façon de les donner à découvrir, c’est aussi elle qui fonde la différence et la nouveauté fondamentale de publie.papier : pour l’achat d’un livre imprimé, vous aurez accès à son fichier numérique :

« On réfléchissait donc à tout ça un peu à la fois quand cela nous est apparu d’évidence : ce que nous proposons, dans la vente d’un livre imprimé, c’est aussi ce que le numérique nous a appris de la notion de service. Nos livres imprimés incluront systématiquement un code d’accès à la version numérique (epub, mobi pour Kindle, streaming pour consultation en ligne). »

« (…) c’est bien d’un déplacement de concept qu’il s’agit : la mise à disposition du texte par l’objet ne vous prive pas du service que la technologie apporte au vieux verbe lire – recherche plein texte, bibliothèque numérique, liberté de prolonger la lecture sur l’ensemble de vos supports, téléphone compris. Et les usages changent : on partage les livres papier, faisons pareil avec le numérique, offrez un publie.papier à quelqu’un, mais dites-lui de vous donner le code, on ne s’en portera pas plus mal si vous êtes deux à lire…. »

Le risque de la lecture

Cette prise de risque, qui paraîtra un pari insensé aux frileux, est en fait un pari logique, pour une coopérative qui s’est toujours opposé aux DRM, qui s’est toujours impliquée, généreusement, dans des combats pour une libre/meilleure circulation des textes littéraires, dans un contexte de tension mais aussi d’expansion, dans ce moment crucial, dans cet « âge de l’accès » (Jeremy Rifkin), où ce qui se joue, c’est tout simplement la possibilité dans un avenir proche d’accéder à la littérature. Renversant certains préjugés entretenus à tort, nous citerons, avec François Bon, cet adage de Daniel Bourrion : « Tout ce qu’on risque, c’est d’être lu. »

Et avec eux, ne pouvons que vous encourager à tenter l’expérience : qu’elle soit sur écran, sur papier, la littérature contemporaine est vivante, vaut la peine de la découverte. Après tout, selon la formule judicieusement réversible de Daniel Bourrion : Tout ce que vous risquez, c’est de lire.

Ci-dessous, notes explicatives de détail (ici résumées), sur la façon de procéder, de commander, etc, par François Bon lui-même dans l’article sus-cité.

Comment procéder, et compléments pour les auteurs et les libraires

- La commande s’effectue auprès du libraire. Les titres sont répertoriés par Hachette Livre chez Dilicom, et sont donc accessibles via l’ensemble des libraires, petits ou gros, en France ou à l’étranger. La commande transmise, le livre est imprimé dès le lendemain matin et expédié au libraire en retour. Bien sûr cela vaut aussi pour les grands sites de vente en ligne, libraires indépendants ou grandes plateformes (Fnac, Amazon). Et bien sûr, dès notre site vous disposez de liens directs et suggestions libraires.
- Disponibilité immédiate chez les libraires partenaires. Deux libraires d’importance, Ombres Blanches à Toulouse et Vent d’Ouest à Nantes, chacun disposant d’un puissant site de vente en ligne, seront les premiers à disposer de l’ensemble de notre catalogue en stock physique. Dans ce cas, la commande passée chez eux vous est expédiée sans même le délai d’impression à la demande, qui ne sert qu’au renouvellement. Commande ferme ou mise à disposition.
- Remises libraires : bien sûr la même que celle pratiquée ordinairement. Seule contrainte, commande ferme, pas de retour.
- Attention, en rodage ! Les métadonnées (un grand tableau Excel avec ISBN, auteur, titre, notice, prix, format etc) sont transmises à Dilicom comme pour tout éditeur. Mais il faut un push manuel pour certains autres circuits, d’ici quelques jours les vignettes de couv seront visibles sur le site Fnac on l’espère, et surtout apparaîtront dans l’ensemble des librairies associées au réseau Tite-Live – retard cause mois d’août. Nous travaillons d’autre part avec Tite-Live/ePagine (merci Stéphane Michalon et Christophe Grossi) à ce que, pour les livres commandés via les librairies indépendantes de leur réseau (et non des moindres !), le téléchargement de la version epub puisse se faire depuis le site de la librairie elle-même.
- Amazon et la mention en rupture de stock : les livres en impression à la demande, par nature, ne comportent pas de stock. C’est réglé chez amazon.us, où l’impression à la demande est depuis longtemps dans les mœurs, mais pas sur amazon.fr, qui maintient la mention même lorsque l’ouvrage, nous le savons, a déjà été expédié au lecteur. Hachette Livre en discussion avec Amazon pour régler ce bug, mais merci de ne pas en tenir compte…
- Les bibliothèques passent par leur fournisseur habituel. Grossistes ou libraire de proximité, ils sont à même de recevoir vos commandes selon vos procédures habituelles, marché public y compris, rien que du plus banal. Téléchargement de l’epub le site publie.net, créer un compte au nom de l’établissement, puisque cela figurera sur le tatouage. Merci de mettre un coup de marqueur sur le QR code avant mise en rayon de l’ouvrage.
En l’état, 25 ouvrages sont déjà validés, une quinzaine d’autres va suivre dans les heures et jours à venir. Entrée progressive, à partir d’octobre, dans une mise à disposition simultanée des versions numériques et papier+epub.


« Autobiographie des objets » par François Bon (Fictions et Cie, éditions du Seuil, 2012)

(reprise d’un article initialement paru sur livre au centre le 23 août 2012) | Autres ressources à consulter : recension des articles parus, sur le site tierslivre de François Bon.)

“J’aurais bien aimé m’en tenir aux objets, purs et durs, mais à chaque fois surgissaient ces visages…(…)  du coup, ça permettait de convoquer les fantômes : ils sont venus”., dit François Bon en présentation (voir cette vidéo) de ce livre, livre attendu, car venant après Après le livre, si l’on ose dire.

Et cette autobiographie des objets en procède, de cette entreprise de traitement fictionnel de la réalité matérielle, qui déjà nourrissait cet essai (Après le livre, donc) paru en 2011. Ce nouveau livre creuse cette question des rapports multiples entre l’onirisme (le fantasme, les rêves d’enfant et ceux d’adulte, le goût du fantastique et comment il vient de cette enfance) et la technique ; des rapports entre les gestes et la pensée. Ainsi, quel lieu plus symbolique de cet entrelacement permanent, que le garage familial, déjà évoqué dans Mécanique il y a quelques années, et récurrent lieu d’aventures, ici : garage qui est à la fois l’endroit de la cachette, du jeu (territoire d’usage organisé, codifié soudain livré aux gosses, à la fin des longs repas dominicaux), mais aussi celui du travail, qui est en cette époque mode de ressource autant qu’assignation et justification sociales. La machine-souvenir qu’est un être humain se trouve ici démontée, le petit chantier mécanique se fait à ciel ouvert : les souvenirs et d’où ils viennent et où ils mènent, et ce qui résonne. Les objets sont réfléchissants comme ces meubles miroirs (de salle de bain) qu’on ouvrait enfant pour y voir une mise en abyme de nous-même, redécoupé à l’infini.

Le livre a d’abord (et par la suite, en extension, voir sur tierslivre ces “bonus” savoureux), comme tout projet d’écriture de François Bon, été une expérience de site. Ce découpage originel en billets génère sa forme propre (même si ici revue autre, condensée, pour l’objet clos qu’est le livre). L’ensemble est donc divisé en courts chapitres, aux titres qui font un bel  inventaire, en fin d’ouvrage :

question | nylon | miroir | Tancrède Pépin | Telefunken | casquettes de Moscou | le litre à moules (…)

Et chacun des billets a l’esprit d’escalier, chacun réfère à plusieurs éléments liés, ou associés, chacun contient plusieurs époques, plusieurs registres de regard sur le monde. Ainsi Tancrède Pépin, c’est un nom propre, s’étonne-t-on : celui d’un bougre, vieux jardinier, qui est aussi celui qui vient poser des carreaux de ciment, un jour, au jardin. Oui, et ce qui (semble) revenir, en premier, c’est le patronyme (« Il s’appelait réellement Tancrède Pépin, mais le prénom m’émerveillait moins que le nom, à cause de Pépin le Bref »), mais ce qui bouleverse et marque l’enfant myope (il en est beaucoup question, de ce prisme-là, de la myopie fondatrice, de comment on voit le monde, et sous quel angle, et de tout ce que cela détermine), c’est l’appareil dont Tancrède Pépin  détient l’usage:

« Ce qui est bizarre, c’est de n’avoir pas de réminiscence du visage de Tancrède Pépin, mais qu’elle soit très précise concernant son vélomoteur et son appareil. »

Les objets, donc, sont exposés, donnés à voir et réfléchir (ils nous réfléchissent, les lisant nous spéculons sans cesse sur nos propres objets de transition, nous nous redécoupons à l’infini, comme dans les meubles-miroirs des salles de bain de l’enfance), dans un savant désordre (un désordre qui aboutit, et aboutit à une conclusion fort belle). Par les objets, par leur entremise, nous viennent des lieux, des gens, des représentations : une époque, des époques, et surtout les bascules, le passage d’un monde à d’autres qui s’est opéré dans cette seconde moitié du vingtième siècle.

Par les objets s’assemblent les souvenirs, mais aussi, surtout, la pensée du souvenir, le récit et la pensée du récit se formant.

Dès la transaction, dès l’achat, l’objet compte et nous change (il est question beaucoup dans ce livre des premiers achats, fondateurs, symboliques, du premier jean acheté secrètement ailleurs qu’au bourg (transgression), de la première guitare(transgression encore : « pour l’acheter j’y étais allé avec ma mère, et ça avait dû être comme une expédition diplomatique»), et dès l’enfance, ce fil de nylon, transgression, acte fondateur, en son mystère aussi :

« Je n’ai aucune idée aujourd’hui de l’usage que j’en entrevoyais. Peut-être, justement, pas d’autre usage que cette consistance souple et brillante du nylon, matériau neuf. J’avais une pièce, c’était un cadeau, ça devait être la première fois que j’avais de l’argent en propre

(…)

Ma mère s’était aperçue de la présence de la corde nylon à peine deux jours plus tard. Où je me l’étais procurée, et pour quoi faire, il fallait répondre. J’avais avoué l’échange de la pièce de cinq francs : j’ai appris ce jour-là qu’on ne m’avait pas confié pareil argent pour valeur d’échange, mais capitalisation contrainte. J’avais gaspillé. »

Ce que l’écriture permet,dans son détail : l’italique sur gaspillé, et c’est tout un monde disparu qui apparaît, tout un mode de rapport à l’économie, à l’extérieur, à l’avenir, toute une vision du monde devenue obsolète (comme ces objets à l’obsolescence programmée évoqués dans l’introduction du livre).

« J’appartiens à un monde disparu – et je vis et me conduis au-delà de cette appartenance. C’est probablement le cas pour tout un chacun. La question, c’est l’importance et la rémanence matérielle, d’un tel objet, parfaitement incongru, parfaitement inutile, dans le parcours personnel. »

C’est un texte en reliefs, donc ; c’est aussi un album, un livre d’histoires, nombreuses, narrées redécoupées ; c’est dès son origine un hypertexte en creux ; c’est un trajet de mémoire, en concaténation de fragments, qui ainsi donne à saisir avec des outils actuels, ceux de nos modes de représentation changés, le passage d’un monde ancien au nôtre. Jamais nostalgique (même si tendre, et triste, ému lui-même de ce qu’il évoque, de ce qui revient, de ce qui surgit), de par cette structure, cette hygiène d’écriture, qui permet d’évoquer le changement d’ère dans toute sa complexité, en nuances, sans manichéisme ni déploration affectée : car, le surgissement de la couleur que fut la fin des années 60, motif souvent évoqué, qui s’en plaindra ?

Le projet prend une encore autre dimension, parvenant à l’armoire à livres finale, dont on ne dira rien, mais qui nous ramène aux mots d’introduction, essentiels :

« Reste le présent, et son abîme faute de le comprendre, et dans l’amplification majeure, chaotique qu’il représente, revenir lire les transitions successives. Il y a vos mains, et il y a ce front froid des morts, ceux qui furent vôtres. Au bout, tout au bout, on le sait ; rien que les livres ».

Sans raisons et sans rimes | Un dossier poésie par Alain Girard-Daudon (librairies “Initiales”)

(Reprise d’un article initialement paru sur livre au centre en juin 2012)


“Nous n’avons d’autre souhait que de vous donner envie d’aller à la rencontre des poésies françaises d’aujourd’hui, en vous présentant quelques poètes vivants, quelques voix, quelques chemins, quelques, et seulement quelques, car l’espace de ce dossier n’autorise pas plus. Ne pouvant prétendre à l’exhaustivité, c’est un choix, forcément injuste, qui nous vaudra des reproches et des inimitiés, mais tant pis. Nous le revendiquons et souhaitons à nos lecteurs le désir d’aller plus loin sur les chemins que nous aurons ouverts, par des voies sinueuses, sans raisons et sans rimes.”

On peut faire confiance à Alain-Girard Daudon, jeune retraité, fondateur de l’institution qu’est la librairie Vent d’Ouest pour la région nantaise (et au-delà), pour ce qui est de donner envie… Ce dossier, conçu pour le groupement de libraires Initiales (saluons au passage le travail de l’infatigable Aude Samarut), est une mine et, la chose est assez rare pour être signalée, présente un panorama aussi vaste que d’une grande exigence, loin des clivages comme des facilités. Le lisant j’y retrouve ce qui fut un grand bonheur d’amitié, de recherche, d’attention (et, ce faisant, de formation personnelle, et mutualisée), durant ces quelques années partagées avec Alain (et d’autres, dont Jean-Pascal Dubost, ou Frédéric Laé, qui présente Jacques Sivan dans ce volume) au C.A de laMaison de la poésie de Nantes. Anciens et modernes, formels , objectivistes, oulipiens, poètes pop, prosateurs, inclassables, femmes, hommes… c’est un ouvroir, pas un ghetto, le paysage qui nous est ici présenté :

“La poésie aujourd’hui en France est un ensemble de paysages variés. En apparence, ils ne se ressemblent pas plus que le littoral atlantique ne ressemble à la Savoie, ou la plaine des Flandres à la Haute Provence. Sinon qu’ils ont un terreau commun : la langue.” (Alain-Girard Daudon).

Cet ample dossier (36 pages grand format, superbement maquettées) est un outil qui s’avérera aussi utile aux professionnels (libraires, bibliothécaires : c’est un support idéal pour entamer la constitution d’un fonds poésie), qu’aux amateurs : on se réjouit qu’il incite à découvrir Caroline Sagot-Duvauroux, Jacques Dupin, Jean-Michel Espitallier, Valérie Rouzeau, Charles Pennequin, Ludovic Degroote ou Stéphane Bouquet.
Il est disponible gratuitement, sous forme imprimée,  dans les librairies du réseau Initiales, mais il est  aussi téléchargeable en son intégralité à cette adresse : http://www.initiales.org/Sans-raison-et-sans-rimes.html

Le site du groupement Initiales est par ailleurs chaudement recommandé. Outre ce dossier, vous pouvez aussi y retrouver en archives les quelques dizaines de dossiers précédents, de Julien Gracq à La Guerre d’Espagne ou au roman noir, Pierre Michon, Annie Saumont…  et même un numéro Figures italiennes, disponible en format epub.

Loin de la déploration quant aux difficultés (réelles) rencontrées par cette  profession, ce site est une mine de ressources, un lieu de découvertes et de ralliement intéressant. Ces dossiers accessibles en ligne le montrent : les libraires indépendants ont à faire avec le web et le numérique, assurément ; et chacun de nous, IRL et URL, a besoin de leur médiation, vive et, hautement, littéraire. Il reste, chaque jour, à inventer.

Washing machine | une collection dirigée par Hubert Guillaud (publie.net)

washmach4bis

(reprise d’un article initialement paru sur livre au centre le 11 janvier 2012 )

Nouvelle collection chez publie.net

La lecture des quatre premiers titres de Washing Machine nous permet de confirmer cette assertion positive : cette collection va compter. Ces ouvrages sont d’ores et déjà des ressources (autant que des re-lances, de curiosité, de recherche) et la dite collection s’annonce comme étant de chevet (c’est la tablette de lecture qui est de chevet, mais il faudrait ajouter une table de chevet jouxtant les étagères faux bois conforama de la boutique iTunes), pour les curieux de lecture, de numérique, de technologie – et plus simplement, d’analyses et de décryptages des usages de notre monde contemporain.

Washing Machine, c’est avant tout une carte blanche offerte à Hubert Guillaud, dont on sait le travail d’investigation et d’analyse sur son blog la feuille ou sur le site internetactu. Washing Machine – sous ce titre presque inquiétant, de quoi s’agit-il, d’une machine à laver quoi où qui ? À nous délester de nos préjugés, pour l’essentiel – et considérer les mutations sociétales actuelles, et leur lien à la technologie, de façon ouverte, éclairée, militante de l’émancipation humaine et non capitaliste, pourrions-nous ajouter. Militance pragmatique et non sectaire.

Il s’agit pour Hubert Guillaud, dans cette collection, de rééditorialiser des contenus déjà produits par lui-même et d’autres, et de ce fait, accessibles en ligne – ainsi l’explique-t-il sur internetactu :

« Washing Machine” souhaite donner à lire le meilleur du web en les agençant dans un autre format, pour un autre rythme de lecture. Elle se propose d’inverser et ralentir le flux de la publication continue des blogs, pour donner le temps de la réflexion, en rassemblant la quintessence des meilleurs contenus du web sur les sujets des usages et des enjeux des technologies. Elle ne cherche pas à publier des contenus inédits, mais à rendre accessibles autrement nos propos. Les porter au-delà des publics que nous sommes capables d’atteindre. Les propulser au-delà de la logique des flux. Donner à lire nos contenus autrement.»

Ces propos d’intention font métaphore de ce que peut constituer le livre numérique, prolongement d’écrits web plutôt que copier-coller (ou version écran) du livre papier. (En même temps que ces trois livres conservent leur nature web de texte ouvert et lié, emplis qu’ils sont de liens hypertexte). Au-delà de l’intention, qu’en est-il des contenus ? Lecture attentive et compte-rendu des quatre premières parutions :

Est-ce que la technologie sauvera le monde ?, Hubert Guillaud, Rémi Sussan (avec Xavier Delaporte) / Publie.net, 2011. – 169 p. – ISBN : 978-2-81450-504-9.
Le titre aux allures de défi positiviste ou transhumaniste est à prendre, « tout simplement », au pied de la lettre – comme une question posée, pragmatiquement posée, qui ainsi affirme qu’un constat doit être tenu pour acquis : que ce monde, qui nous précède et que nous modifions par nos actes, est en danger. Il y a une terre à entreprendre de sauver, c’est dit ; le risque écologique majeur n’est pas un mythe.
Et, ceci entériné, Hubert Guillaud passe en revue des travaux entrepris dans les domaines des sciences dites “dures” (la physique, la chimie), qui ont en commun de chercher à résoudre par la technologie des problèmes souvent générés par elle (et ce, à l’échelle planétaire). Lisant ce livre, nous voilà d’abord comme nous étions enfant face à Jules Verne : c’est une découverte fascinée, intriguée, pour le lecteur béotien, que celle de ces projets futuristes (par définition) de géo-ingénierie, comme celui de « blanchir » la terre afin de réfléchir les rayons du soleil pour atténuée le réchauffement, ou celui dit « d’aérosols stratosphériques » (projeter du soufre en haute altitude à la façon d’un volcan) : il ne s’agit pas de délires d’apprentis sorciers ou d’illuminés mais d’entreprises de vaste ampleur, estimées, comparées, chiffrées. Ce livre lève le voile sur ces spéculations de technologues, dont il importe que les citoyens s’emparent (et déjà, s’informent). Le point de vue demeure ouvert et analytique : des mythes sont ébréchés, ou sérieusement modérés, comme celui du portable et de son influence positive dans les pays en voie de développement. Guillaud n’est pas dogmatique, et prône un usage raisonné de la technologie, ainsi, citant Kevin Kelly :

« Pour lui, ce que nous apporte avant tout la technologie ne repose pas sur des solutions toutes faites, mais au contraire, sur le fait que la technologie nous pousse toujours à apprendre. La leçon de la technologie ne repose pas dans ce qu’elle permet de faire, mais dans le processus. Dit autrement, il ne faut pas attendre de la technologie qu’elle sauve le monde, mais qu’elle nous apprenne le processus qui nous permettra peut-être de le faire : apprendre à apprendre, remettre en cause nos certitudes… c’est le processus de production et d’appropriation de la technologie qui est certainement plus important que le résultat. »

Et la question provocatrice du titre vaut donc d’être posée – ne serait-ce que pour prendre conscience que certains, à tort ou à raison, y croient mordicus et agissent en conséquence, déifiant une technologie salvatrice et omnipotente – et qu’il importe d’autant plus de la penser et discuter collectivement – sans la fétichiser ni la diaboliser, évidemment.

Comprendre l’innovation sociale / Hubert Guillaud, Publie.net, 2011. – 148 p. – ISBN : 978-2-81450-503-2.
Ce titre porte la collection dans le champ des sciences sociales, incluant usages numériques ou non – mais en connexion avec des modes d’agir et de penser qui sont ceux du 2.0 (dans sa version partageuse) : on s’y attarde sur des questions de vivre-ensemble et de son amélioration, des questions d’usage partagée de la Cité… de Politique donc, au sens premier et efficace du terme. Ce que Hubert Guillaud englobe sous le vocable d’innovation sociale sont des initiatives, locales le plus souvent mais parfois extensives, expérimentales, de résolution de carences ou dysfonctionnements sociaux, par une action en intelligence, à l’écoute des citoyens : résoudre des problèmes pour les gens, mais avec eux et PAR eux, partant de leur constat et les aidant à formuler des solutions puis à les mettre en pratique.

« Le périmètre de l’innovation sociale est à la fois plus vaste et plus précis que celui de la « démocratie participative » à la française, cette dernière concernant surtout le moment de la prise de décision politique : « L’innovation sociale est un mode de pensée qui met l’accent sur la personnalisation et la co-création » (Catherine Fieschi)

Encore une fois, la technologie est envisagée sous un angle non exclusif, elle est questionnée en tant qu’aiguillon, source d’inspiration, générateur et non en tant que solution aux problèmes sociaux. Les expérimentations présentées ici, celles du Nesta ou de la 27ème région, construisent du participatif, ne cherchent pas, comme trop souvent, à l’imposer verticalement : le travail collectif, la communauté ne se décrètent, ne s’imposent évidemment pas en verticalité. L’apport de la technologie dans cette démarche est surtout d’inspiration, de souci d’ergonomie : scruter les usages quotidiens, et les désigner à leurs usagers, qui sont les mieux à même de les comprendre et de les apprendre aux concepteurs et ingénieurs. Pour travailler ensuite ensemble à l’amélioration de leur condition de vie quotidienne. Citons, dans les pas de Guillaud, Charles Leadbeater :

« L’innovation, c’est comment partager de nouvelles idées. C’est de la collaboration que nait l’innovation. L’innovation, ce n’est pas apporter des solutions aux gens, mais plutôt de les aider à créer leurs propres solutions, en en créant le cadre. » Et de reconnaître que « l’innovation est un mot trop compliqué, car il se rapproche trop de la technologie, alors que nous parlons là des gens, de leur vie. »

Un constat qui, même mesuré, vaut par sa force combattive et son optimisme : une démarche citoyenne.

Comprendre Facebook / Hubert Guillaud, Publie.net, 2011. – 79 p. – ISBN : 978-2-81450-505-6. / Un monde de données / Hubert Guillaud publie.net, 2011. – 148 p. – ISBN : 978-2-81450-506-3.
Les deux ouvrages parus ensuite, fin 2011, sont en rapport plus net, plus immédiatement identifiable, avec les travaux “habituels” de Hubert Guillaud et de l’équipe d’Internetactu (ou de l’idée qu’on s’en fait, de la représentation qu’on en a). Comprendre facebook se lira, tiens, en écoutant par exemple Dominique Cardon (qui en a écrit la préface) sur notre blog arteradio, et en écho de ce récent guide signé Olivier Ertzscheid : il s’agit ici d’éclairer sur ce que le phénoménal réseau social (fort de bientôt un milliard d’inscrits) révèle, de nos usages sociaux et de leur mutation; mais aussi de ce qu’il prédit de l’évolution et de ces usages et de l’Internet tel qu’on l’a connu.
Ce petit guide est donc, tout d’abord, déculpabilisant : il dédramatise le flux étourdissant de babillages que semble être ce réseau social, en relégitimant la fonction phatique de ce bavardage ; mais il souligne aussi l’intérêt qu’a ce flux de paroles et d’images, qui font signe, lorsqu’envisagés depuis la sphère des sciences sociales :  et ce, même s’il faut en relativiser l’impact (car, comme le souligne Dominique Cardon : « Il faut savoir raison garder : Sur Facebook, on peut toujours trouver quelque chose pour confirmer qu’on a raison.(…) Le risque est de passer de la sociologie à la « tendançologie », de faire des sites sociaux les boucs-émissaires de nos relations tourmentées et difficiles, parce que les incidents y prennent une inscription qui leur donne une importance qu’ils n’avaient pas nécessairement. « Reste que les réseaux sociaux constituent un corpus d’archives (en temps réel) assez passionnant pour comprendre les mentalités et les pratiques », explique le chercheur. Les sites sociaux permettent d’observer beaucoup de choses, pour autant qu’on se donne les outils et méthodes nécessaires».)
Par ailleurs, facebook, en bouleversant une manière d’ordre dans la circulation des informations, est, de fait, un média social, de la plus exemplaire des façons :

« Pour comprendre ce qu’est un média social, il faut en revenir à ce qu’est un média  « un support de diffusion massive de l’information ». Par essence, le média social est toujours un canal de diffusion massive de l’information qui emprunte exactement tous les supports et formes existants (texte, image, vidéo, audio…). La différence vient peut-être de la nature de l’intermédiaire, comme l’exprime très bien Frédéric Cavazza. Alors que dans les médias traditionnels il y a un émetteur qui diffuse un message unique à destination de cibles, dans les médias sociaux chacun est à la fois diffuseur et cible. »

Stimulante révolution (au sens propre) que cette inversion : mais opérer une révolution, c’est aussi faire un tour complet sur soi : et cette mutation libératoire a son revers, qui est profondément liée aux questions économiques : puisque facebook, comme google, constitue un accès majeur au web, il s’invente au jour le jour de nouvelles monétarisations de cet accès. Et comme Olivier Ertzscheid, plusieurs fois cité ici, le souligne :

« Comme le dit encore Olivier Ertzscheid, c’est peut-être dans nos représentations que le web, vu via Facebook, est porteur d’une rupture radicale. Avec Facebook, le web n’est plus synonyme d’altérité et de décalage. Il n’est plus un lieu d’exploration inépuisable, comme nous avons bien souvent tendance à le croire. Au contraire. Il borne le web que nous fréquentons, qui est toujours plus étroit que nous ne le pensons  nous revenons très souvent sur les mêmes sites. Cela participe certainement de son mûrissement et de son installation comme « média » à part entière. L’internet – et l’internet vu depuis Facebook – échappe de moins en moins à la logique de média social qui le caractérise. »

La dernière partie du livre, consacrée aux API (ou applications, ou “applis”), et à leur règne croissant sur facebook – et ailleurs – semble ouvrir la voir au quatrième opus de cette collection : Un monde de données.
Un Monde de données est un ouvrage essentiel, semblant déjà capitaliser les pistes ouvertes dans les trois précédents pour les faire fructifier. Partant de l’avènement, depuis 2004, par le web 2.0, d’un immense champ de données renseignées par nous, citoyens, sur nos blogs, nos comptes d’images, nos profils, nos informations déversées sur les réseaux sociaux ; il commence par poser et définir aussi clairement que possible plusieurs concepts majeurs, discutés, et liés : web au carré (ou web 3.0) internet des objets, web sémantique, web implicite… et big data. Et s’inspirant d’un exemple d’avancée fameux dans l’histoire des sciences, celui de la découverte des « animalcules » par  Leewenhoek en regardant dans son microscope un peu plus précis que le modèle précédent, affirme ceci :

« Les avancées dans l’innovation reposent souvent sur des avancées dans la mesure ».

L’Internet, si l’on le considère comme le fait Tim O’Reilly, tel un nouveau-né, va gagner en performance analytique, dans le temps à venir, en apprenant à coordonner les informations dont il dispose (recueillies par les sens dans le cas du bébé ; documentées par nous tous, acteurs du web 2.0, dans le cas du web). Le web, mieux coordonné, deviendrait source de données réellement intelligentes. Quelques exemples de réalité enrichie, via des utilitaires d’image et géolocalisation pour smartphone, sont effectivement saisissants : la porosité entre web et monde physique n’a jamais été aussi grande, au point de modifier les deux et de susciter des inquiétudes aussi grandes du côté des théoriciens du web (sur le point de disparaître sous le règne des applications ?) que de celles des technophobes.

Les questions politiques abondent dans ce livre – et notamment celles de la privatisation et de la libération des données : intéressant de constater à quel point facebook et sa politique de capitalisation de nos données personnelles, certes inquiétante, a été montrée du doigt ; et l’a été en même temps que wikileaks et sa campagne d’ouverture des données cachées au public ont été ou fustigées, ou louées (avec un égal manque de mesure). Mais il nous inquiète  aussi de la possibilité donnée (ou non) à la recherche d’exploiter efficacement des données, hors du champ privé (et donc du profit financier). Donnant longuement la parole à l’ethnologue, spécialiste des réseaux sociaux, Danah Boyd, il nous éclaire encore sur la relativité de la  confiance à accorder aux données brutes. Citant également Johanna Drucker et encore Dominique Cardon, il souligne que  :

« La mise à disposition des données ne résout en rien la question de la nature des données qui vont être exploitées, et finalement de la focale qui va être privilégiée par l’analyse : l’individu ou l’agrégat ? (…) « La notion de donnée est dépendante du regard qui la constitue, l’agrège, et la représente. »

Ce livre, tellement dense et ramifié qu’impossible à résumer, est aussi une porte ouverte en grand vers de nombreuses ressources web, par presque 1000 liens hypertexte, entame une réflexion que cette collection-observatoire va nous aider à creuser. Il constitue de ce fait un pivot, prolongement des précédents ouvrages autant qu’appel à de nombreux enrichissements à venir.

« La table » et « Questions d’importance », Claude Ponti chez publie.net

(Reprise d’un article paru sur livreaucentre le 30 novembre 2011)

Claude Ponti fait paraître deux livres chez publie.net, cet hiver 2011.

Vous avez bien lu : Claude Ponti, oui, l’auteur de tant d’albums majeurs, qui d’emblée furent aimés et reçus comme des classiques (pour approcher l’ampleur de cette œuvre, voir chez l’école des loisirs).  Mais ce n’est pas le Ponti des enfants, si l’on peut dire en guise d’avertissement,  il s’agit ici de deux textes “adultes”, à ne pas mettre entre de toutes jeunes mains donc ; avertissement qu’on modérera sitôt énoncé, car trop réducteur : dans ces deux textes, La Table et Questions d’importance, on retrouve, sans les dessins (et sans doute cette absence répare-t-elle une forme d’injustice : l’ombre dans laquelle l’illustrateur Ponti à parfois relégué, malgré lui, l’écrivain Ponti), mais avec la même acuité, la puissante faculté d’interrogation ouverte (ouverte : jamais creuse) des textes de l’auteur de Pétronille ou de L’ Arbre sans fin…

L’acuité est la même mais le relief est les résonances sont autres : plus directement graves, peut-être, parfois. Ainsi, Questions d’importance, qui comme son nom l’annonce, consiste en un amas de questions enchainées, enchâssées :

“Comment s’est appelée la première famille ?
Comment s’est appelée la première tribu ?
Combien étaient-ils ?
Y en avait-il d’autres ?
Quel fut le premier cri de ralliement de la première horde ?
Sur quel écran la première scène primitive ?
Dans quelle caverne le premier mythe de la caverne ?
Quand s’est posée pour la première fois la question primordiale de l’œuf et de la poule ?”

Derrière une fantaisie et un goût de l’hétéroclite, ces questions sont essentielles, et le sont justement par leur fantaisie, par leur mise en doute des évidences instituées comme des cheminements ordinairement logiques (ou institués comme tels) : Claude Ponti, assurément, pose une question puis toutes les questions qui dans celle-ci sourdent, et le fait en enfant – rapprochement à entendre sans simplification : le questionnement, comme les rafales de Pourquoi ? des enfants non encore formatés, est hors cadre, inlassable, croissant. Et son processus est créateur, entraînant : le son et le sens font alliance et boule de neige. Ce questionnement, qui s’engendre depuis une position d’énonciation “enfantine”, est nourri de la lucidité, du parcours, d’une mémoire, adultes et pleines. Cette posture, paradoxale a priori, s’avère formidablement fertile et littéraire.

J’ai eu l’occasion d’en exploiter une part infime des possibles, en atelier d’écriture numérique, l’an passé – une séance, qui outre, via la puissance de possibles induites par la posture du questionnement, demeure je m’en souviens un moment-clé, un moment de bascule, dans la vie du groupe et de ce qui advint durant cette saison-là. Une consigne étendue en jeu 2.0, dans une spirale de commentaires et questions ajoutées aux questions – souriantes toujours, avec d’immenses horizons au-delà – et ce possible-là vient de la force d’autorisation contenue dans le travail de Ponti, qu’il soit « jeunesse » ou « adultes ».

La Table, paru simultanément, est une pièce de théâtre (genre dans lequel, s’il le fallait se rangerait également Questions d’importance, mais ce serait sans doute en réduire la portée). Et son genre est franchement adulte : on y trouve même des chansons joyeusement paillardes (ô combien croustillantes, où l’on à plaisir à réentendre cette verve gourmande et sonore qui était celle de certains de ses textes jeunesse, ou des Pieds Bleus.)

Société de consommation, vie de famille, et vie qui passe et tout avec, y sont examinés, d’un œil ironique, amusé, autour et par le biais d’un objet : une table de salon.

“Elle

Comme nous cette table est la même et dans le même temps, dans la même pièce, elle n’est pas la même… Nous ne pouvons que changer, pour rester nous même…

Lui

Cette table…tu te souviens quand on l’a achetée…

Elle

Un jour, après notre mort, cette table parlera à nos enfants… elle leur dira tout ce qu’ils ont oublié et tout ce qu’ils savent, dans les couleurs du bois, tout ce qui coule dans ses veines immobiles et qui est aussi leur vie…”

Deux livres forts qui constituent deux pans non négligeables, non accessoires de cette œuvre majeure.

copyright Claude Ponti, La table, publie.net, 2011
——————————————————————————————————-
Claude Ponti : La Table, Publie.net, 2011. – 149 p. – ISBN : 978-2-81450-540-7. – Hors Collection  – prix : 3,99 €. Télécharger en multi-formats ; Questions d’importance,Publie.net, 2011. – 49 p. – ISBN : 978-2-81450-547-6. – Collection “Temps réel” – prix : 3,99 €. Télécharger en multi-formats.

 

« Identité numérique et e-reputation : enjeux, outils, méthodologies » | Olivier ertzscheid

(Reprise d’un article paru sur livreaucentre le 18 novembre 2011)

La question de l’identité numérique et de l’e-reputation est aujourd’hui centrale dans l’écosystème internet, aussi bien pour les particuliers que pour les entreprises. Cet ouvrage présente de manière accessible l’état de la recherche sur ces questions et propose un petit guide des enjeux fondamentaux à maîtriser pour pouvoir garder le contrôle sur sa présence en ligne ou sur celle de son organisation.

À QUI S’ADRESSE CE LIVRE ? Aux étudiants soucieux de découvrir la richesse de cette problématique. Aux entreprises, organisations et collectivités à la recherche d’une méthodologie et de bonnes pratiques sur ces questions. À toute personne qui s’est déjà, ne serait-ce qu’une fois, posé la question de savoir si la publication d’une information, d’une vidéo, d’une photo, d’un statut Facebook, ne risquait pas de lui porter un jour préjudice, à lui, à l’un de ses proches ou à son employeur. Et surtout, surtout, surtout, à toutes les personnes qui ne se sont jamais posé cette question.

Bon de commande en pdf (Adobe Acrobat) : Téléchargement BdC identite numerique_1 ex.pdf

———————————————————————————————————————

Ce livre est un guide pratique, assumé comme tel dès les premières pages et dans son introduction :

“Il s’adresse en priorité à cette foule imprécise que l’on nomme “grand public” », prévient et précise Olivier Ertszcheid : c’est effectivement un petit manuel, format carré, élégant dans sa maquette, son iconographie, son façonnage. Aspects séduisants qu’on tient à souligner car assez rares en ce contexte d’ouvrage dit “universitaire”, d’une part – mais aussi parce que ce sont des étudiantes en formation dans cet IUT info comm qui en sont co-responsables : elle sont citées d’emblée ainsi que leur professeur, Marie-Jo Pateau.

Il est dit plus loin que les images utilisées viennent pour l’essentiel de flickr, et qu’elles respectent les règles du creative commons (dont nous vous conseillons les travaux et cette audioconférence de Lionel Maurel, pour saisir au mieux les principes) : l’ouvrage a donc pleinement bénéficié et de l’enseignement des professeurs de cet IUT mais également de modes d’élaboration contributifs et participatifs. En cohérence, donc, avec les parti-pris du web 2.0, que Olivier Ertzscheid défend et analyse avec rigueur et humour depuis plusieurs années sur son blog affordance, outil de veille et de réflexion devenu indispensable.

Cet ouvrage de vulgarisation est découpé ainsi :
Chapitre 1 – Les logiques identitaires
Chapitre 2 – Outils, marchés, stratégies
Chapitre 3 : Réseaux sociaux et espaces “publics”.

Il donne en quelques dizaines de pages de nombreux éclaircissements essentiels pour tenter de se repérer dans nos vies de citoyens usagers de technologie, ainsi, citant Danah Boyd, chercheuse en ces domaines, “pointe quatre paramètres constitutifs de ces réseaux (sociaux) qui entretiennent la confusion : la persistance, la searchability, la reproductibilité et les audiences invisibles“, desquels il déduit que :

“Ces quatre paramètres donnent lieu à des situations d’énonciation et de discours radicalement altérées qui s’inscrivent dans un autre espace-temps que celui de nos relations non connectées. Un espace-temps qu’il nous faut apprendre à domestiquer si l’on ne veut pas que se multiplient les exemples d’employés virés pour avoir dit du mal de leur patron sur facebook, ou pour avoir posté des photos d’eux sur la plage alors qu’ils étaient censés se trouver au fond de leur lit pour un congé maladie.”

Et il se termine par la présentation d’un ensemble de règles de bon usage du web, lequel, rappelle-t-il en préambule de cette annexe, “n’est pas un espace privé.”, en conséquence de quoi “il ne saurait y être d’une manière ou d’une autre question d’y défendre une quelconque vie privée. Tout au plus de contrôler le périmètre de nos agissements et de nos discours numériques.”

Un discours responsable et citoyen, donc, qui nous rappelle que les dangers que nous courons, les atteintes à notre vie privée, ne sont pas le fait de la technologie, ou du web, seuls, mais de son/leur usage.

dentité numérique et e-reputation : enjeux, outils, méthodologies [texte imprimé] / Olivier Ertzscheid . – La Roche-sur-Yon : IUT de La Roche-sur-Yon, 2011. – 77 p.; 13,5 x 15,5 cm.

ISBN 978-2-915760-03-3 : 10 €.

« Abyssal cabaret » de Maryse Hache (publie.net)

(reprise d’un article initialement paru sur livre au centre le 13 novembre 2011)

Abyssal Cabaret / Maryse Hache

Abyssal cabaret, c’est une voix qui s’élève sur scène, elle dit que le théâtre s’effondre et que sur les charniers poussent des fleurs .

(…)

L’Abyssal cabaret et ses couches successives, il y a tant d’insondable, on s’en approche, sans s’écarter du sol (le cabaret est là pour retenir), un équilibre si fragile, élégant, charnel, beau, tellement humain. C’est Maryse Hache à lire et écouter, et ceux et celles qui l’accompagnent, les fantômes avec les vivants.

« tu sais bien que costumes sont accoutrements
que bouches crachent supplices plutôt que chansons
et pourtant tu chantes »

(Christine Jeanney)
———————————————————————————————————————————————————————–

“la mère de la mère de ma mère s’appelait marie-célestine
sur le chemin de la vie
elle était sévère sévère disait ma mère
je ne sais déjà plus où la mort l’a tuée
je lui tisse une écriture
linge de voile
pour vous le dire
et je vais allumer une bougie
que filtre encore une toute petite lumière”

Il y a au cœur de ce court et riche texte cette litanie des ancêtres, poignante, qui sans doute éclaire l’ensemble, musicalement et thématiquement. Quelque chose qui coupe la chique -excusez la formule sans ambages-, qui suspend son lecteur dans une émotion tenue, une vibration, immensité du sensible jamais dégoulinant : “un équilibre si fragile, élégant, charnel, beau, tellement humain”, en dit Christine Jeanney, ci-dessus, à quoi l’on acquiesce.

Maryse Hache est auteure, sur web pour l’essentiel – voir son site-blog, Semenoir, ces contributions à l‘atelier numérique Livre au centre de François Bon (juillet 2011) et cette bio personnelle trouvée sur son semenoir :
« ouvre une fenêtre sur le webmonde en 2008, avec un blog : semenoir laboratoire où elle poursuit un travail d’écRiture et de réflexion, de lire-écrire, de rencontre avec les auteurs vivants et lus-vifs /  fait partie des auteuRs de la revue numérique de création multimédia, d’ici là, dirigé par pierre ménard (liminaire),  n°6, n°7 et n°8 aux éditions numériques publie.net, et de ceux des 807, le blog de franck garot /  écRit abyssal cabaret, teXte publié, sans DRM, chez publie.net en septembre 2011″

Abyssal Cabaret, Publie.net, 2011. – 42 p. – ISBN : 978-2-81450-531-5. – Collection Temps réel. – prix : 2,99 €. Télécharger en multi-formats

« Manifeste Mutantiste 1.1 » / Mathias Richard et al. (2011, édition caméras animales)

(Reprise d’un article paru sur livreaucentre le 13 novembre 2011)

Manifeste Mutantiste 1.1 / Mathias Richard et al.

Le livre :
« Le mutantisme est un logiciel psychique s’adressant aux personnes voulant penser et créer hors de ce qui est. (…) « Le mutantisme est un programme de réinitialisation d’où naissent de nouvelles catégories, de nouvelles classifications, de nouvelles formes. »

Présentation du livre plus détaillée ici

——————————————————————————————————————————

Ce livre peut faire peur, par sa forme et son propos – par la noirceur de sa couverture autant que la férocité cryptée de son ton. Passée cette première impression frileuse, il est conseillé d’y entrer car c’est un bel endroit de recherche : littéraire et sociétale.

“Le mutantisme est une cellule de recherche sur les devenirs multiples.

Le principe du mutantisme est multidirectionnel, protéiforme (profusion de formes), et rêve d’un recueil de pensées extraterrestres.”

Si Mathias Richard et les éditions Caméras animales, basées à Tours, s’inscrivent dans quelque tradition, c’est dans celle de l’hybridation et des recherches d’avant-garde : l’héritage revendiqué (non comme un legs immobile mais comme un territoire à continuer d’arpenter) est multiple et mixte : des recherches philosophiques autour de la notion de rhizome de Gilles Deleuze et Félix Guattari, aux dérives psycho-géographiques de l’Internationale Situationniste (d’influence très prégnante ici, dans ce ton volontariste et cet usage de la première personne du pluriel, notamment), d’œuvres littéraires transgenres et souvent transgressives comme celles de William Burroughs, de la culture de détournement de techniques du hacking informatique…

Au résultat, un texte mixte, à la fois programmatique (présentant méthodes et objectifs pour échapper aux contrôles médiatique et totalitaire), ludique (au sens expérimental du terme : le chapitre “machines nous présente des dispositifs de création avec et contre le système : comment écrire de la poésie en samplant le tout-venant télévisuel, comment composer des tableaux-collages à base de recherche google, comment pratiquer l’écriture GPS…), politique et poétique.

Et de très belles interventions viennent se mêler au propos incantatoire mais non halluciné (et de fait : lisible, et agréablement lisible) de Mathias Richard, notamment cette nouvelle  du sauvage et hilarant auteur belge Antoine Boute, Stephen King Kong. Un auteur à découvrir, en performance (voir cet extrait vidéo de son livre Tout public, édité aux Petits Matins) et en livre (édité aussi chez publie.net). Au final, ce manuel de mutantisme est un ouvrage curieux, alerte. Vivant.

“La technologie est arrivée à un point où la science-fiction a cessé d’être de la fiction.
Tout comme la poésie (…), la science nous aide à imaginer les sens, les perceptions que nous n’avons pas.
(Le monde va bien au-delà de ce que l’on connaît.)
Le mutantisme témoigne de la science-fiction du présent.”

« Pas rien » de Benoît Vincent (publie.net, 2011)

(note préalablement parue le 13 novembre 2011 sur livre au centre)

“J’ai trente-cinq ans. J’ai déjà beaucoup profité de. Tout ce que la vie daigne nous offrir ; j’ai connu des hommes, j’ai voyagé, j’ai étudié, j’ai mangé et bu comme je voulais, quand je voulais.”

La voix qui nous parle nous saisit dès l’entame, une force la porte qui nous est communiquée dans son entièreté. Et cette force continue d’agir, même quand glisse la certitude, quand quelque chose cloche et sonne creux dans le discours :

“J’en ai trente-cinq, des années, mais voilà : je sens que mon langage s’appauvrit. Cela veut dire, cela trahit, que dans ce brouhaha partout, ce brouhaha partout, ce vacarme assourdissant, quelque chose non seulement m’échappe, mais quelque chose s’échappe, de moi, qui n’est pas une matière de mots, pas plus qu’une matière de mon corps. C’est mon âme, il me semble, il me semble que s’échappe mon âme.”

Ce déraillement qui s’insinue dans le discours de cette narratrice l’est aussi dans sa vie, qui fait tangente, s’écarte en claire violence. Quelque chose arrive, qu’on ne racontera pas, qui la dévie en même temps qu’insensiblement la langue s’étiole, les mots manquent – et si la langue s’enfuit, l’énonciation ne mollit pas, et ce texte très étrange parvient à dire la perte – qu’on ne racontera pas. Et quand un dénouement s’approche, un autre basculement surgit, qu’on racontera encore moins, qui plonge le lecteur dans un doute immense – toujours pas résolu – qu’on ne racontera pas. Mais il est rare qu’un texte parvienne, échappant aux simples formules et procédés, à questionner sa propre existence, sans amoindrir en rien les charmes (même vénéneux) de l’histoire qu’il nous conte.

Benoit Vincent est un auteur dont on peut suivre la (les) traces sur Internet essentiellement, via son blog Amboilati, la revue Hors-Sol qu’il co-anime, ou ses participations au projet du Général Instin. De lui, lire aussi “Le Revenant, sur Pascal Quignard” ainsi que “Trame”, texte de création.

———————————————————————————————————————————————————————–

Publie.net, 2011. – 54 p. – ISBN : 978-2-81450-414-1. – Collection Temps réel. – prix : 2,99 €. Télécharger en multi-formats

« C’était » de Joachim Séné (publie.net, 2011)

(note préalablement parue le 15 octobre  2011 sur livre au centre)

“C’était préparer l’en-cours, écrire a posteriori les conceptions, les études, puis documenter ce qui n’était pas fait mais devait l’être, tout ça venu de la hiérarchie directe qui avait comptes à rendre en très haut lieu d’un jour à l’autre, présidents et fonds de pension, actionnaires et clients – tout ou partie de ces engeances, comment savoir réellement ? – réunion en anglais et millions à la clé, alors devoir modifier ce qui, dans un proche jadis nous avait été familier avant de changer complètement ces ébauches, tout en imaginant ce que cela serait dans un futur de seulement quelques jours ou semaines, terre non fouillée d’un projet hors du temps.

C’était, façon dessin au téléphone, entre deux lignes de code, ne plus regarder par la fenêtre, simplement baisser la tête sur la table et au feutre, au stylo, au crayon, gâcher du post-it, crayonner ces espaces carrés et vides, silencieux, vivement colorés, bien remplis et finalement froissés.”

C’était. Dès le titre, et dès l’entame, donc, cette contrainte formelle a minima qui porte et nous entraîne dans la lecture sans que tout de suite l’on se rende compte de quoi ça parle. Chaque paragraphe a la même amorce, forme verbale neutre et à l’imparfait, ”C’était”. Sans trop dire mais nous plongeant dans un “pur” passé, passé lointain et oublié ou presque, celui des histoires anciennes, le “il était une fois” des contes.  Il fait cet effet de projection dans la fiction, habile subterfuge pour contourner l’objet d’étude, à savoir : le monde du travail, et la précarité jeune, fun, limite luxueuse (par rapport à d’autres endroits, d’autres sphères sociales, s’entend) des industries de l’informatique et du web.
Et la mélancolie portée comme une ombre se fait jour, sans qu’il ne soit besoin de trop en dire ou dénoncer. Ça parle et fait plus que parler.

C’est au final un mode extrêmement habile de construction d’un récit documentaire, et cette construction doit au contexte qui l’a porté : le blog collectif le Convoi des glossolales, animé par Anthony Poiraudeau, où la contrainte que s’est imposée Joachim Séné (c’est le jeu, sur ce blog) suivait ce  principe : un paragraphe par jour, et l’amorce par “C’était”. Les textes se sont accumulés au gré de la contrainte et leur reformulation, leur éditorialisation a constitué un livre, celui-ci : triste témoin d’une époque aussi absolument actuelle que nous semblant révolue.

Où comment une fois encore publie.net nous documente en deux endroits au moins : quant au monde de l’entreprise aujourd’hui, maintenant ; quant au texte tel qu’il se pense, s’invente, en modes diversement collectifs, dans certains endroits de la blogosphère littéraire.

Joachim Séné est webmaster & auteur, auteur et webmaster. Plusieurs autres titres de lui chez publie.net :
Sans ;
La Crise ;
Roman ;
Hapax.
En tant que webmaster, on lui doit notamment le nouvelle mouture 2011 de remue.net, mais aussi Traque traces, œuvre-site de Cécile Portier. Et, alliance de l’auteur et du webmaster, à découvrir, ces poèmes visuels, dans la revue de création de remue.net :
tu te caches ;
tu rates ;
tu recommences ;
tu changes .

————————————————————————————————————-

C’était de  Joachim Séné, Publie.net, 2011. – 100 p. – ISBN : 978-2-81450-516-2. – Collection Temps réel. – prix : 2,99 €. Télécharger en multi-formats

 

« Faces » de Louis Imbert (publie.net, 2011)

(note préalablement parue le 5 octobre  2011 sur livre au centre)

« Le texte de Louis Imbert est le livre d’un regard posé sur ces images qu’il collectionne et sonde jusqu’à espérer qu’elles livrent quelque chose, qu’elles se disent. Des corps, des hommes, des visages surtout et quelques vues qui portent un peu du corps et du visage de qui les a forgées. Et comment ces visages se compliquent d’être pris dans l’image qui fait par-dessus eux un visage encore, une « figure ». » (Jérémy Liron)

Le texte de Louis Imbert est accompagné d’une introduction d’Arnaud Maïsetti, et d’une postface de Jérémy Liron, responsables de la collection Arts & PortFolios sur publie.net.
————————————————————————————————————-
“Je veux encore poser d’autres images côte à côte, regarder ce qu’elles produisent ensemble, faire et défaire mes nœuds, laisser filer quelque chose sur quoi je n’ai pas prise.”

C’est un livre d’images sans images.

Un livre de photographe sans photographies.

C’est un livre de pratiques, puisque celui qui énonce est un photographe, qui fait face aux images, siennes et autres. Et ce face-à-face demeure irrésolu, son irrésolution insiste.

L’auteur, Louis Imbert, est journaliste, reporter– et son excellent blog  Same cigarettes , qui accueillit certains de ces textes, certaines de ces “faces” avant leur rééditorialisation dans ce livre numérique, témoigne de cette démarche ondulante, comme en pointillés, qui est celle de Louis Imbert dans ses pratiques – de vie, de métier, d’écriture. Des espaces qu’il ouvre entre image et texte (comme en ce livre), entre réel et fiction (voir aussi sur son blog cette série de textes intitulés “Ce serait une fiction“). C’est un très beau texte, dont le genre demeure insaisissable, lui-même en pointillés, pour ainsi dire… Et qui assurément, en dépit de cette qualité, n’aurait pas, sans grandes difficultés, trouvé sa place dans les cases dessinées au cordeau de l’édition “traditionnelle”.

“Je veux encore poser d’autres images côte à côte, regarder ce qu’elles produisent ensemble, faire et défaire mes nœuds, laisser filer quelque chose sur quoi je n’ai pas prise. J’ai trop énuméré, j’ai fermé ce texte qui devient indigeste. J’ai pourtant essayé de rester clair et on n’écrit jamais pour clarifier. C’est, disons, une histoire de mémoire. J’ai fait beaucoup d’efforts pour oublier cela et j’ai très bien réussi, disait une très vieille femme de ma famille qui glissait alors dans le silence, dans le contre-jour.”

Publie.net, 2011. – 42 p. – ISBN : 978-2-81450-497-4. – Collection Art & portfolios. – prix : 2,99 €. Télécharger en multi-formats

« Va-t’en va-t’en c’est mieux pour tout le monde » de Christophe Grossi (publie.net, 2011)

(note préalablement parue le 5 octobre  2011 sur livre au centre)

Autoradio. Play.

“Traversée de la Somme en compagnie de Léo Ferré puis de Tostaky (Marlène, deux fois). Il ne fait plus que 13 degrés, le ciel est cotonneux, plus loin le bocage avec Ms Dynamite.”

Ce livre numérique de Christophe Grossi inclut un générique de fin. Les morceaux qui ponctuent la demi-rêverie de ce voyageur de commerce sont ainsi rendus disponibles, signalés par des liens Deezer à la fin du fichier – on remercie qu’il en soit ainsi : il est important de ne pas nous obliger à tout écouter simultanément à notre lecture.

Cet  aspect “optionnel”, par défaut, n’est pas anecdotique :  ainsi le livre numérique, dans son infrastructure encore naissante et qui nous paraîtra si vite rudimentaire, par ses manques même, présente cette double option que n’a pas le cinéma : le générique vaut ici, aussi, par sa simple évocation, par ce qu’il rappelle, évoque – ou n’évoque pas. Et ne s’impose pas. L’allitération dit aussi l’humeur, des titres reviennent, et la mention de leur réécoute par le narrateur informe (sur l’état d’esprit, du moment et à venir) – cette information demeure certes allusive mais : c’est suffisant, quelque chose nous est dit sans besoin de montage autre.

Les états, variables autant que nuages dans le ciel, d’esprit du narrateur, nous donnent à ressentir aussi de la dureté de ce métier, qui va de pair avec une crise (ou du moins, de récurrentes, structurelles, difficultés) de l’édition littéraire. Difficultés récurrentes, d’avant et d’après les mutations actuellement en cours. Paysages ombragés, mélancolie latente :

Même si demain j’ai encore un rendez-vous en librairie, mes intempestives virées s’arrêtent maintenant. Une autre virée vient la remplacer, je la souhaitais sentimentale, elle sera sans doute moins douce que ça. Je peux ranger mes documents et mes exemplaires de démonstration dans la grande valise. Je peux remettre au propre mes notes et les commandes prises. Je peux redevenir un voyageur sans commerce et laisser reposer la pâte près du poêle. Il faudra maintenant passer l’hiver, ranger les tongues et la sacoche sans âge. Il faudra aussi se poser de nouvelles questions, se demander notamment si ces virées étaient vraiment si intempestives que ça, si elles se renouvelleront. Que serons-nous quand apparaîtront les premiers perce-neige ?

Christophe Grossi vit à Montreuil et travaille à la promotion du livre numérique à Malakoff. Il a publié quelques textes dans des revues papier et numérique (Inventaire/Invention (sur Maurice Pons), Prétexte (sur Pascal Commère), Poesia (sur Ludovic Janvier), Livraison n°7, d’ici là n°6 et 7Urbain, trop urbain n°1). Il anime les site et blog ePagine (professionnel) ainsi que déboîtements qui est son laboratoire d’écriture.

————————————————————————————————————-

Va-t’en va-t’en c’est mieux pour tout le monde / Christophe Grossi, Publie.net, 2011. – 146 p. – ISBN : 978-2-81450-493-6. – Collection Temps réel. – prix : 2,99 €. Télécharger en multi-formats

« Après le livre » de François Bon (Publie.net ; Seuil, 2011)

(note préalablement parue 10 mai 2011 sur livre au centre)

« Cette publication numérique est un rendez-vous important pour moi. Depuis 2 ans, de nombreuses conférences, des cours et des ateliers, où aborder la mutation numérique du livre (…)

La première version de chacun de ces textes a été mise en ligne à mesure sur Tiers Livre, et ils continueront d’y accueillir débats, précisions, contributions. En voici la version stable et développée – ce qui est pour moi, peut-être, avant tout, le territoire de notre invention, si grisante en même temps que si risquée. (François Bon) »

En video : une interview par Bernard Strainchamps de Bibliosurf à l’occasion de la sortie de ce livre

Publie.net, 2011. – 337 p. – ISBN : 978-2-81450-410-3. – Collection Essais. – prix : 3,49 €. Télécharger en multi-formats
———————————————————————————————————-

Ce livre est deux livres à la fois : chantier ouvert sur publie.net (et auparavant, pour partie, sur Tiers Livre, site personnel de François Bon, ou des billets évolutifs ont constitué des trames, des esquisses de ce qui ici constitue des chapitres), plusieurs fois déjà remis à jour depuis janvier 2011 ; et livre imprimé, à paraître au Seuil, à la rentrée 2011.
Ce paradoxe apparent n’en est en fait pas un, exemplaire des plusieurs strates de complexité : la complexité de la pratique d’écriture, en elle-même ; et la complexité toute particulière de l’écriture de l’essai, d’autant plus lorsque l’essai est consacré à un thème de telle actualité que celle du livre et de sa mutation numérique.
Le livre, donc, est découpé en courts chapitres, classés selon ces six catégories : écrire, traverses, pratiques, historique, biographique, technique. Prétexte à dresser des inventaires ouverts, d’objets et de pratiques, toutes époques en écho et en liens (du principe de fil RSS à l’histoire intime des ordinateurs personnels, passant par les plumes de Flaubert et des détours merveilleux, comme cette évocation du … papier carbone : « Je n’avais jamais pensé avant ces jours-ci à cette phase intermédiaire : le moment où, la photocopie devenant bien plus accessible, nous avons renoncé au papier carbone. Je ne sais même pas s’il s’en vend encore. Qui fut le dernier à l’utiliser ? ») ; à raconter des histoires merveilleuses ; à questionner sa propre pratique en direct ; et ce rapport passionné mais non fasciné à la technique (technique de l’écriture, de l’ordinateur, technique de l’œil même qui lit) qui est celui de François Bon.
L’objet est hybride, il s’enchaîne, coule, avec naturel mais sans linéarité, et son avenir en plusieurs versions, livre et e-pub, devient logique, se dit-on à sa lecture. Car « La littérature, c’est ce qu’il y a dedans, et pas comment elle se vend. »

Sites et écritures / Arnaud Maïsetti, Isabelle Pariente-Butterlin, Laurent Margantin, François Bon (publie.net, 2011)

(note préalablement parue le 22 août 2011 sur livre au centre)

Arnaud Maïsetti, Sites et espaces littéraires, intervention au séminaire doctoral « L’Espace », le 8 juin 2011 : « L’espace Littéraire » , à l’université Paris 7 – Denis-Diderot. // Isabelle Pariente-Butterlin : Creating a new social space : The Internet and documentality / The Internet as documentality, colloque « Social Ontology and Documentality » organisé par Petar Bojanic, Université de Belgrade, 31-05/01-06/2011. // Ainsi que, d’Isabelle Pariente-Butterlin, À la frontière de deux mondes, ontologie de l’écran, communication au séminaire de Frédéric Nef, « Diviser la réalité », à l’EHESS, en février 2011. // Laurent Margantin : Un espace pour une parole libre est paru dans la rubrique Idées du journal Le Monde, le 28 octobre 2010. /: François Bon : Avancer dans l’imprédictible (How to proceed into unpredictable), une intervention à Futur-en-Seine, Paris, le 23 juin 2011, dont Devorah Lauter a produit la version anglaise.

————————————————————————

Imprédictible : l’adjectif revient souvent dans les textes de François Bon (ici encore dans le titre de sa contribution)  à propos de cette mutation numérique, globale et spécifiquement dans nos rapports à l’écran, et à laquelle il a consacré un essai évolutif, Après le livre, qu’on a précédemment évoqué ici. Ce qui échappe, pour partie, à une analyse – selon les termes habituels et définis – puisque résolument neuf et prolixe (ce sont nos usages et nos conceptions qui basculent en un flux mixte), implique la crainte voire l’effroi : d’où l’avalanche d’amalgames et considérations catastrophistes face à ce changement, paralysant toutes action et réflexion.

Cet essai collectif prend le parti d’une réflexion active : les quatre auteurs concernés ont chacun une approche littéraire, puisqu’ils sont auteur de littérature, sur leur blog ou site respectif, dont les adresses sont ci-dessus, et dont un simple feuilletage montrera déjà ce qui se confirmera à la nécessaire lecture plus approfondie : qu’il ne s’agit pas de démarches par défaut, de “petite” littérature : mais au contraire de littérature active, réflexive et exigeante. Citons Arnaud Maïsetti dans le texte d’ouverture :

C’est que le site, peut-être, est déjà tout cela, livre – et davantage qu’un livre augmenté, un livre qui l’excède : tiers livre en ce qu’il le contient, le réalise, et le déplace plus loin –, somme de pages, recueil et anthologie permanente (poezibao), carnets, livre à côté du livre qui finit par remplacer dans sa fiction d’écriture, l’écriture qu’il appelle – tout cela qu’il vient dépasser rejoignant par là cette dynamique propre de l’espace littéraire.

Oui, quelque chose change, nombre de choses changent, dans les pratiques de lecture, d’écriture, de diffusion, dans cette chaîne du livre dont aucun des termes ne semble plus tout à fait valide, ni chaîne, ni livre. Mais ce changement même requiert écriture, écriture du changement en train de se faire : de penser ce mouvement requiert de l’écrit. Qu’est-ce que ça change d’écrire avec – avec l’idée de lien, avec l’apport du code, avec un écran, avec des réseaux sociaux ? Ce n’est le livre qui est enrichi par le numérique, c’est tout, autour, avec, avant, dedans. Et la pensée active (écrite, questionnée, écrite encore) de ce passage que nous vivons, est profondément nécessaire : un essai tel que celui-ci en rend compte, et nous y aide.

“Nous avons à assurer la continuité et la transmission de valeurs de civilisation, dont le livre avait principalement la charge, dans un contexte devenu brutal et erratique, structuré non pas depuis ces valeurs mais celles de luttes économiques à taille mondiale.” (François Bon)

Publie.net, 2011. – 119 p. – ISBN : 978-2-81450-478-3. – Collection Écrire. – prix : 3,49 €. Télécharger en multi-formats

Fusées oniriques | (« Fichaises », de Christine Jeanney, publie.net, 2011)

Fusées oniriques

note préalablement parue le 17 mars 2011) sur livre au centre

« (…)Ainsi sont nées ces Fichaises, 71, une par jour. Et le fait qu’elles rebondissent d’une à l’autre, tissent des liens ou se complémentent, se dédoublent, interrogeant avec obstination ce même rapport à la vie quotidienne, fait des rêves, des conversations, des plus humbles tâches et de comment brille le soleil : il sera question ici d’un chapeau, d’un cirque, d’un coup de téléphone – et ce n’est pas le plus facile des défis. Surtout lorsqu’on souhaite, comme ici, cette légèreté et de la vie et de la parole, le grain d’insolence, et la beauté des phrases. « (François Bon)

———————————————————————————

« C’était une ombre qui filait, qui lui passait au coin de l’œil, une forme vague, comme une silhouette de chat en embuscade.
Mais n’en était pas une, pas de queue, pas de pattes, seulement un peu de gris, l’estompe, un mouvement leste vite perdu. Et s’il tournait la tête pour mieux la voir, il n’y avait rien.
Ça lui passait derrière, ou traversait, ou sautait devant lui sans qu’il la cerne. Régulièrement, la forme vue à l’improviste, n’importe où. Qu’il marche dans des rues familières ou s’installe aux terrasses inconnues, dans les parkings, les files d’attente, les entretiens et rendez-vous qu’il ne prenait plus vraiment seul, la forme et sa présence en douce. L’impression de la percevoir avant qu’elle ne s’échappe vive, réapparaisse un peu plus loin, à l’angle de la rue suivante, ou à côté, fuyante. Lui aussi, il savait qu’il fuyait quelque chose. »

Christine Jeanney produit, quotidiennement,  des textes cours, blocs d’une page ou presque ou pas, à peine, fusées oniriques et documentaires, à mi-chemin souvent des deux – la contrainte de la publication journalière et immédiate y a à voir, avec cette forme fragmentaire, qu’elle a faite sienne, et dont elle fait quelque chose de sien.

Ces textes court sont de prose, mais ô combien poétique est cette prose. La littérature hante et peuple, ombre portée partout. Christine Jeanney est une auteure très présente en ligne, via son site, et blogs : « Tentatives » (qui regroupe ses textes de création) et « Pages à pages » (qui réunit ses notes de lecture). Le livre numérique permet de consigner  et de lire autrement ces expérimentations quotidiennes, d’en éprouver la densité, la proximité au fantastique.

 

Fichaises, de Christine Jeanney (publie.net, 2011)

Publie.net, 2011. – 203 p. – ISBN : 978-2-81450-411-0. – Collection Temps réel. – prix : 3,49 €. Télécharger en multi-formats

Elle a également publié chez publie.net, « Signes cliniques« , « Folie passée à la chaux vive« , « Voir B et autour« .