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Le to be continued en appel au vivant | Camille de Toledo, « Le livre de la faim et de la soif », Gallimard, février 2017

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« Je dois revenir, s’exclame le livre en s’ouvrant, nulle part, ici, en me tombant des mains. Non pas à l’origine, poursuit-il, car je l’ai beau chercher, je ne la trouve pas, mais avant, dans le creux incandescent de l’informe, entre le créateur, c’est-à-dire son siège, et la créature, ou plutôt sa plaisanterie – Mais de quoi parle-t  il ?–, et raconter comment c’est arrivé depuis ce mobile idiot de l’orifice d’où nous sommes sortis, nous et notre colonie verbeuse.Ne pas contredire Darwin, ni Moïse, ni Mahomet, ni les signes, ni  les singes, ni tous ceux qui ont un jour porté la préoccupation de là d’où nous venons, mais les inviter à ma table pour les faire parler. Et qu’ils parlent, parlent, nous divertissent, qu’ils racontent leur version de l’Histoire, que personne ne les interrompe afin que le flot de leurs paroles nous berce. Et peu importe la langue en laquelle ils s’exprimeront pourvu que la combinaison de leurs voix, de leurs dogmes soit un bruit pétaradant.  »

C’est un livre que nous sommes quelques-uns à avoir longuement attendu, tellement curieux de ce qui allait se produire après, dans le travail de Camille de Toledo  ; après la trilogie européenne conclue par son terrible et pourtant allègre Oublier, trahir, et disparaître il y a trois ans (dont on trouve des traces ici sur remue, mais dont aussi nous avions longuement parlé avec Camille et Mathias Enard, il y a deux ans à la Maison de la Poésie de Paris)  ; après les fragments de puzzle par ici disséminés, matrices de potentialités éparses comme aussi en propage Les Potentiels du temps (avec Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros…)

L’Après est une question que nous pose chaque livre aimé, qui fait trace en nous et produit de l’envie, de la suite  ; question qui se redouble avec ceux de Toledo, qui, en sus de récuser affirmativement les théories déclinistes ou «  finalistes  » (cf. son opéra renversant Francis Fukuyama et sa « fin de l’Histoire  »), se plaît à entretenir des rapports de réversibilité fructueux, avec la mélancolie, la nostalgie, avec l’Histoire du Xxième siècle européen, d’où tirer matière et profit  ; à se servir des énergies paradoxales ainsi libérées pour aller de l’avant, pour faire de la marche une danse de retour à la vie  : Camille de Toledo, conteur paradoxal, danseur du vertige, est, en somme, l’exact inverse du joueur de flûte de Hamelin. Les morts sont mieux que ranimés, mieux que relevés, les fins sont mieux qu’annulées, ils sont repris, relancés, et surtout, entraînés à danser.

Le livre de la faim et de la soif est, avant toute autre de ses qualités (et il en recèle, en nombre), un livre d’histoires. Comme un pendant lumineux et mondial du tombeau européen que bâtissaient les «  ramifictions  » de «Vies potentielles  » (Seuil, 2010), ce livre (personnage principal) qui s’ouvre au fil de ses aventures, nous en narre d’autres, fables ouvertes qui se font signe – et auxquelles l’auteur continue de faire signe, rappelant les personnages inventés pour questionner leur devenir — un de ses motifs premiers, tels qu’il le rappelle dans les entretiens disponibles ici et là, est ce rapport d’enfance à la fiction  : que deviennent les personnages quand on referme le livre, s’interrogeait-il enfant  ? Et cette question initiale, dans sa naïveté admise, fait force motrice et courroie d’entraînement  : la liste des personnages accumulés, fait comptine, appel, et brèche. Le to be continued est un appel au mouvement, au vivant.

Le livre de la faim et de la soif, donc  : ce titre, déjà, frappe, par son association de figures élémentaires  : la faim, la soif (et à sa façon, déjà, le livre), ainsi triangulés, biaisent, se font aussi faussement désuets que faussement monumentaux. Et c’est ceci qui trouble d’emblée — rejouant en fait, si l’on y regarde de plus près, quelques options sus-évoquées  : la soif est en clausule, qui nous dit qu’il n’y a pas vraiment de fin (dont l’homophonie avec l’autre composante, la faim, appuie cet effet  : transformant la fin en faim et la doublant d’un renfort de soif est affirmer d’emblée que quelque chose ne finira pas de ce qui dans ce livre va se jouer). Il n’y a pas de retour regretté aux origines (que symboliserait le livre en tant que résistance aux flux, qu’objet idéal d’un Vrai en voix de dilution dans l’espace de l’écran), mais un aller vers… autre chose.

Car le livre, s’il est ici central (personnage principal de l’histoire qui nous est contée par son dactylographe  ; objet de digressions discrètes  ; figure symbolique car Le Livre c’est évidemment, aussi, le livre saint du culte monothéiste), est retors  : retors sont ses actes (le livre-personnage n’a de cesse de vouloir disparaître, s’autodétruire, sans y parvenir jamais), retorses ses interprétations  : la transgression, discrète et persistante, de certaines fixations du Religieux quand il se fait Politique (l’unité, la retour, la terre promise) sont un moyen plus qu’un objectif. Le renversement du texte saint le prolonge, le réinvente, l’augmente plutôt que de l’annuler. Prenons pour exemple une des fameuses histoires qui nous sont contées par le livre dans ce lvre.

«  Ce qui arriva aux poissons lorsque la mer fut fendue

Quand Moïse fendit la mer en deux, personne n’en parle, mais dans le désert, le désert qui avait brutalement remplacé la mer rouge, où étaient passés les poissons ? Sur la croûte de sable brutalement asséchée, les pieds de moïse foulèrent-­ ils un tapis de carpes, de loups, de soles, de mérous à l’agonie ? Est­ ce que les yeux des goujons, particulièrement ceux des mères grosses de leurs oeufs, maudissaient Dieu et toute sa lignée ? Est­ -ce qu’il y avait, par terre, entre les algues et les rochers qui avaient échappé au miracle, des moules, de fiers hippocampes qui criaient : « mer, reviens » ? Était­ -ce aussi effroyable que les restes de la mer d’Aral, en Russie, après que ses fleuves et affluents furent détournés pour les usines de la révolution ? Vit­ -on, abandonnées, des carcasses de chaloupes phéniciennes ? Découvrit­ -on une ville morte, l’Atlantide ou Troie, déportées ? Sur la plaine abyssale de la mer rouge, fut­ -ce un paradis pour les chercheurs d’or, les détecteurs de métaux ? Ou n’ était­ -ce que ça  : des poissons, victimes du miracle ? Des millions de poissons morts, une prophétie macabre ? De l’avis des meilleurs exégètes, aucun poisson, en fait, ne mourut. Les eaux étaient simplement retenues sur les côtés. C’était comme se promener dans les grands aquariums, Ocean Park ou Aquaworld. Le Peuple du livre pouvait voir, à travers les parois du miracle, les poissons nager. Ils pouvaient, au fil de l’exode, dénombrer les espèces, admirer ceux qui avaient les couleurs les plus vives et crier à l’approche des squales, lesquels se heurtaient aux parois du miracle comme s’il y avait eu, entre eux et la voix divine, un mur infranchissable. Les enfants, à la suite de moïse, se réjouissaient et criaient  : « Adonaï ! Adonaï !  », inconscients du danger, de la fin imminente du miracle qui aurait pu survenir. Les parois auraient bien pu exploser. L’eau de la mer retomber sur eux. une lame gigantesque les emporter tous. aveugles au danger, les enfants tiraient sur les bras de leurs parents qui, eux, souhaitaient se dépêcher pour suivre à la lettre ce qui était écrit. Ils cherchaient, les braves, des restes de la Loi parmi les pierres des fonds marins devenus, pour eux, le chemin d’Adonaï. Ils cherchaient à ramasser les pierres de la Loi éparpillée, pour la relire lorsqu’ils seraient, après bien des péripéties, arrivés dans la maison de leur foi. Ça donnait lieu à de fameuses disputes. « Regarde, maman, disaient les enfants, le joli squale. » Et la mère  : « Oui, très joli, mon chéri. mais il faut y aller maintenant. » Ce à quoi Moïse, autoritaire, répondait : « Dépêchez-­ vous, les armées de Pharaon arrivent. » « Mais ils veulent regarder les poissons, répliquaient les mères. Comment leur en vouloir ? » Alors Moïse, qui avait bien compris le pouvoir des sentences et de la peur, menaça  : « Bientôt, les parois du miracle se refermeront et la mer sera rouge de leur sang. »

Dans le cœur des mères, ce fut l’inquiétude, la terreur. elles tirèrent les bras de leurs enfants pour les faire avancer. Mais il y en eut un, le fils d’Ismaël, qui, de colère, s’arracha à la main de sa mère et se mit à courir. Ismaël, hélas, n’eut que le temps de crier à son fils  : « reviens ! reviens !  » Mais l’enfant courait, voulait rester auprès des poissons. Il l’avait dit à sa mère  : « Je ne veux pas aller à Jérusalem. » (…)

Esprit d’enfance, on l’a dit au-dessus. Mais formidable hypothèse, jonction, bifurcation depuis le texte saint, réinventé par ces idiots magiques que sont les mômes. Il y a une question posée au Livre, qui, loin de le récuser, réinstaure la Fable, le fabuleux comme possible nécessaire. La Terre perd de son pouvoir de fixation si l’on s’attarde à contempler la mer – et mieux, les poissons, leur si placide in-expressivité, cette béance formidable qu’ils disent, idiots inutiles essentiels. Il faut imaginer Moshe heureux, est-il écrit ailleurs. Et c’est ce bonheur-là, bonheur potentiel et bonheur du potentiel, bonheur du renversement des dogmes et des enclosures, par le jeu de la fiction, qui est offert au lecteur, lecteur souvent perdu mais jamais lassé de l’être, et sans cesse repris par la main – et par la fable.

Renversant Hamelin, Toledo joue l’air de flûte à l’envers, comme en antidote, et marche à l’envers (tel cet «  homme qui suivait ses pas  », un autre de ses personnages de fable), en un vertigineux mouvement de relance. Le livre de la faim de et de la soif, à la façon dont son livre-personnage ne parvient pas à en finir de lui-même, est une nouvelle maison des feuilles, qui s’agrandit de l’intérieur. Parce que le lecteur, perdu, guidé, pris par la main, contaminé par la fiction multiplicatrice, se voit insuffler cette faim et cette soif, faim d’ouvrir des brèches et potentialités neuves, soif de n’en pas finir d’imaginer, de produire  :

des images,

des mondes,

des enfances agrandies.

Camille de Toledo, Le livre de la faim et de la soif, éditions Gallimard, février 2017, à lire et consulter également le dossier spécial sur remue.net.

Ci-dessous, les ressources audio et vidéo déposées sur remue à cette occasion :

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Pour fêter la sortie de son roman – Le Livre de de la Faim et de la Soif (Gallimard, 2017) Camille de Toledo, avec remue.net, à la Maison de la Poésie de Paris, nous invitait chaleureusement à croiser nos mondes, hybrider nos histoires, entremêler nos mythes, nos langues — le 22 février 2016, entre 20h et 21h.

Cette soirée Remue.net, conduite par Guénaël Boutouillet, qui s’entretient avec l’auteur, aura été ouverte et close par deux lectures musicales de haute volée. Le tout en vidéo ci-dessous.

PART I / LES PREMIERS MOTS DU MONDE : lecture et percussion, avec Yi-Ping Yang.

https://player.vimeo.com/video/205764263

PART I / LES PREMIERS MOTS DU MONDE from Toledo Archives on Vimeo.

PART II / ENTRETIEN

https://player.vimeo.com/video/205775974

PART II / ENTRETIEN from Toledo Archives on Vimeo.

PART III / LE JOUR OÙ LE LIVRE FUT SAUVÉ / Clôture : lecture et violoncelle, Valentin Mussou…

https://player.vimeo.com/video/205769649

PART III / LE JOUR OÙ LE LIVRE FUT SAUVÉ from Toledo Archives on Vimeo.


PART IV — ENTRETIEN bis, à Nantes, à la librairie Vent d’Ouest, jeudi 23 février 2017 (AUDIO)

Poursuivre… Reprendre une conversation (tenue publiquement la veille) tout en en redisant certains éléments fondamentaux, est un drôle d’exercice ; il faut veiller à ne pas oublier certaines choses déjà dites (mais ailleurs) tout en laissant la place à un nouveau fil, de nouvelles logiques, un nouveau chemin… Mais ce livre est tellement vaste, vaste de possibilités narratives comme interprétatives (il gagne assurément à être re-lu), qu’il se joue aussi quelque chose dans la re-lance. Gageons que ces deux discussions en entraîneront encore d’autres, souhaitons-le, encourageons-le…

https://www.mixcloud.com/widget/iframe/?feed=https%3A%2F%2Fwww.mixcloud.com%2Fgu%25C3%25A9na%25C3%25ABl-boutouillet%2Fcamille-de-toledo-le-livre-de-la-faim-et-de-la-soif-gallimard-2007-entretien-gb-f%25C3%25A9v-2017%2F&hide_cover=1&mini=1&light=1

Guénaël Boutouillet – 2 mars 2017

Eric Vuillard, 14 Juillet, éditions Actes Sud, août 2016 | podcast

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(photos vuillard-eric_c_melania-avanzato / vents d’ouest par adrien meignan)

Une rencontre à la librairie Vent d’Ouest, Nantes, jeudi 20 octobre 2016 | podcast

Rencontre à propos de 14 Juillet, éditions Actes Sud, août 2016
«Ecrire est une activité sociale. Un peu étrange, certes, mais peut-être pas autant qu’on veut le croire. D’ailleurs, on le croit de moins en moins. Tout livre a une portée sociale, politique, que son auteur le veuille ou non (…) Cela n’exclut pas cette sensualité que Barthes devinait dans l’écriture, la lecture. Les livres doivent être tourmentés par nos appétits. » (Eric Vuillard, entretien avec Thierry Guichard, Le Matricule des anges, septembre 2016)

L’appétit gouverne la langue et le projet littéraire d’Eric Vuillard, qui, de Congo à Tristesse de la Terre, ne lâche rien, en somme, ne cède ni sur le travail du texte ni sur les informations qu’il nous porte. 14 Juillet, paru cette rentrée, est encore un immense « petit » livre, empli, opulent, passionné et passionnant.

Nous pensons tous savoir ce qui s’est passé ce jour-là de l’été 1789, et en savons si peu — Vuillard nous y mène, et rend, ce faisant, un fier hommage au Peuple parisien en lutte. Il y a dans ce travail une forme de « restitution » aux pauvres de ce que dont la mémoire collective néglige un peu le souvenir : comment, s’attaquant à La Bastille pour y prendre la poudre nécessaire pour s’armer, la foule devient autre chose : un peuple, doté d’une intelligence collective.
Et ce qu’il fallait pour porter cette voix collective, c’est une langue. Celle de Vuillard est un sacré cadeau.

Ensuite, Vuillard parle (il parle déjà au cours du livre, il dit « Je », et de ce « Je » nous avons discuté ce soir-là). Et quelque chose d’encore inédit s’allume, s’enflamme, s’invente. J’ai quelque expérience des rencontres avec auteur, de la singularité souhaitée, de l’excellence espérée, de la générosité désirée, de la joie probable : chaque rencontre à venir porte son lot d’espérances. C’est peu dire que je ne fus pas déçu — et que personne dans l’assistance ne le fut. Eric Vuillard est à lire et relire, il est à entendre et réentendre, il faut sans attente s’en nourrir.
C’est roboratif, c’est incendiaire.
C’est.
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Présentation sur le site de l’éditeur

Un extrait :

« PARIS

Une ville est une énorme concentration d’hommes, mais aussi de pigeons, de rats, de cloportes. Les villes sont apparues il y a environ cinq mille ans, elles sont nées quelque part entre le Tigre et l’Euphrate, comme l’agriculture, l’écriture ou le jardin d’Eden. Caïn serait à l’origine de la première ville, au pays de l’errance. Et, en effet, chaque ville est bien une réunion d’émigrés et de traîne-savates, on y retrouve tous les apatrides. Les métaux et l’art de la flûte y seraient nés. Ce sont souvent les villes que Dieu châtie, Hénoch par le Déluge, Sodome et Gomorrhe par une pluie de feu et Jéricho en un coup de trompette. C’est que la ville est le moyen que l’homme a trouvé pour échapper au projet de dieu.
Mais cette fois-ci, le 14 juillet 1789, Babylone sera plus forte que le Déluge, plus vive que la fournaise, plus bruyante que toutes les trompettes. A présent, la ville est immense, Paris est une des plus grandes villes du monde, ce n’est plus une cité, avec son agora, son forum, c’est une grande ville moderne, avec ses faubourgs, la misère qui s’agglutine autour d’elle, saturée de nouvelles et parcourue de rumeurs. On y trouve des gens de toute la France, de l’étranger même, des émigrés parlant leur patois, mêlant leurs vies, et accédant à l’expérience du très grand nombre, l’anonymat. Oui, désormais, nous sommes anonymes, dégarnis de la famille ancienne, purgés des rapports féodaux, désempêtrés du coutumier, délivrés du proche.
Paris, c’est une masse de bras et de jambes, un corps plein d’yeux, de bouches, un vacarme donc, soliloque infini, dialogue éternel, avec des hasards innombrables, de la contingence en pagaille, des ventres qui bouffent, des passants qui chient et lâchent leurs eaux, des enfants qui courent, des vendeuses de fleurs, des commerçants qui jacassent, des artisans qui triment et des chômeurs qui chôment. Car la ville est un réservoir de main-d’œuvre pas chère. On apprend à traîner, à regarder, à désobéir, à maudire même. Le chômage est une école exigeante. On y apprend que l’on n’est rien. Cela peut servir. »

Eric Vuillard, 14 juillet, pages 75-76, éditions Actes sud, août 2016

Il faut parfois tendre un peu l’oreille (Marie Chartres, Florence Seyvos et Martin Page à Chateaubriant / Octobre 2016, podcast)

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Marie Chartres DR / Florence Seyvos (c) Patrice Normand (2) / martin page crédit Zoe Victoria Fischer

Il faut parfois tendre un peu l’oreille

(Marie Chartres, Florence SeyvoS, Martin Page, médiathèque de Chateaubriant  / Octobre 2016, podcast)

(Entretien avec Guénaël Boutouillet)

Il faut parfois tendre un peu l’oreille, oui, car l’enregistrement laisse un peu à désirer – veuillez m’en excuser et monter un peu le volume ou écouter au casque, vous ne le regretterez pas.

Il faut parfois tendre un peu l’oreille, avec la discrète Florence Seyvos, dont l’humilité parfois affecte l’écho de son travail – mais cela va de pair, car le travail de Florence Seyvos est discret, agissant parfois comme à retardement. Prenons l’exemple de cette Sainte Famille, paru à la rentrée 2016, dont elle nous lit un extrait durant cette rencontre, et dont la première lecture, pour peu qu’elle soit distraite, ne révèle pas toutes les tessitures, les angles, les modulations et discrets (encore) changements de focale comme de points de vue. Il faut la relire, Seyvos, pour bien entendre ce qui pourtant est assurément là-et-précisément-là, qui se diffuse en vous et perce — à plus large échelle, c’est aussi à retardement qu’est devenu un succès, ainsi qu’une manière de classique contemporain, son précédent Le garçon incassable : ce trajet en parallèle d’un inadapté (un idiot littéral) et de Buster Keaton (une figure de l’idiot, avec toute l’intelligence dont elle est porteuse, à retardement), traçant deux vies dont une célèbre, est un modèle de composition comme de cadrage.

La Sainte Famille, qui détourne et détoure le principe du roman familial pour en exhausser le paradoxe comme les possibles, est une formidable réussite — qui vous revient, également, qui reste en vous, qui restera.

De cela nous parlons, avec elle durant cet entretien, mais aussi, avec ses acolytes, les joyeux et tendres Martin Page et Marie Chartres, d’enfance, au sens large du terme, d’état enfant, comme un état de conscience supérieur, sans mièvrerie. Chacun lit un peu de son plus récent livre (L’art de revenir à la vie, de Martin Page au Seuil, Les petits orages de Marie Chartres, à l’Ecole des Loisirs), mais aussi d’un autre livre qui le porte et qu’il (elle) nous porte.

Extraits des livres :

(Florence Seyvos, La Sainte famille, pages 59-60, éditions de l’Olivier, août 2016)

Martin Page, L’art de revenir à la vie, éditions du Seuil, avril 2016

Marie Chartres, Les petits orages, l’école des loisirs, avril 2016

Vie de ma voisine (Geneviève Brisac, Grasset, 2017), en avant-première

Et là revient Seyvos qui nous fait ce présent de nous lire un peu du roman à venir de Geneviève Brisac (à paraître en janvier 2017 chez Grasset) : Vie de ma voisine. Dont on ne dira rien de plus que ce qu’elle nous en lit (à ce moment-là de la bande, à 1h05minutes du début) et qui émut, à juste titre, toute la salle.

Ce fut un grand (et doux, et discret) moment, qui fit écho à tout ce qui se dit au long de cet entretien du travail et de l’influence immenses de Geneviève Brisac sur ces trois auteurs (et avec eux, sur tellement d’autres), qui nous fut une absente des plus présentes, ce samedi 1er octobre à Châteaubriant — et ce même s’il faut parfois tendre l’oreille…

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Alexandre Seurat, L’administrateur provisoire, éditions du Rouergue, août 2016 | podcast

montage-seura2tUne rencontre à la librairie Vent d’Ouest, Nantes, vendredi 23 septembre 20156  | podcast

Rencontre à propos de L’administrateur provisoire  (ed.La Brune au Rouergue, août 2016).
Né en 1979, Alexandre Seurat est professeur de lettres à Angers. Il a publié deux livres aux éditions du Rouergue : La Maladroite (août 2015), premier roman très remarqué, inspiré par un fait divers récent (le meurtre par mauvais traitements d’une enfant de huit ans), tissait une forme de chorale de l’impuissance, reconstituant le trajet vers le pire de cette enfant, à travers les témoignages enchaînés des témoins impuissants. Aussi sobre que bouleversant.

Nous avions échangé à cette occasion, croisant ses propos avec ceux d’une autre remarquable primo-romancière, Marion Guillot (interrogée par Alain Girard-Daudon), pour Mobilis et ici même (en version exhaustive).

A cette rentrée paraît L’administrateur provisoire, qui interroge la littérature, la famille et l’Histoire nationale, d’un point de vue, une fois encore, documentaire. Autre méthode et autre contexte : Enquête et fiction familiale, ce roman ouvre le capot de la mémoire collective pour en inspecter quelques recoins méconnus : nous découvrons avec le narrateur ce qu’il en fut de la politique d’« aryanisation des biens juifs », cette confiscation méticuleusement organisée par les autorités de Vichy, et la puissance contradictoire du langage.

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Alexandre Seurat sur le site des éditions du Rouergue

Présentation sur le site de l’éditeur

Un extrait :

«

Installer la bobine lentement, glisser l’entrée de la bande sous la lamelle de verre, amorcer le mécanisme, bloquer l’entrée de la bande dans la bobine réceptrice et la laisser s’y enrouler – une image un peu sombre surgit, un peu jaune, puis défile. Des noms, des chiffres, des dates, des feuilles de comptes, je feuillette les dossiers des autres administrateurs, des listes d’entreprises juives, des listes d’immeubles juifs, je survole des rapports, des actes de vente, je m’approche de G., de H., je ralentis, les pages défilent lentement, dans un ronronnement. Puis il est là, Raoul H.

Déclaration souscrite / en exécution de la Loi du 3 octobre 1940 / sur le Statut des Juifs / M. Raoul H. (tamponné) / adresse (tamponnée) / Déclare ne se trouver dans aucun des cas suivants

1 – être issu de trois grands-parents ou plus de race juive ;

2 – être issu de deux grands-parents de race juive, mais être marié à un Juif ou à une Juive ;

3 – avoir un conjoint de race juive.

Fait à Paris, le 15 juin 1941

C’est ce grondement des autres machines, l’angoisse, le vrombissement dans mon oreille.

Qu’est-ce qu’un Juif ?

– Celui ou celle, appartenant ou non à une confession quelconque, qui est issu d’au moins trois grands-parents de race juive, ou de deux seulement si son conjoint est lui-même issu de deux grands-parents de race juive.

– Qu’est-ce que la race juive ?

– Est regardé comme étant de race juive le grand-parent ayant appartenu à la religion juive.

– Le critère de définition est-il la race ou la religion ?

– La loi française ne fait nullement reposer la définition juridique du Juif sur le critère religieux. Elle se contente de l’utiliser ainsi que le font les lois étrangères, comme élément de discrimination lorsque l’élément racial n’est pas déterminant.

– Qui d’autre ?

– Celui ou celle qui appartient à la religion juive, ou y appartenait le 25 juin 1940, et qui est issu de deux grand-parents

de race juive.

– Deux de mes grands-parents sont juifs. Je pratique moi-même la religion juive. Je suis célibataire. Suis-je juif ?

– Oui.

– Deux de mes grands-parents sont juifs. Je me suis converti au christianisme. Je suis célibataire. Suis-je juif ?

– La non-appartenance à la religion juive est établie par la preuve de l’adhésion à l’une des autres confessions reconnues par l’État avant la loi du 9 décembre 1905.

Une liste suit : noms des administrés, quatorze en tout, d’entreprise, particuliers, artisans-commerçants.

Dates de nomination de Raoul H. comme administrateur provisoire, de juin 1941 à mars 1943. Il ne s’est donc pas arrêté, comme le pensait Jean, au retour de son fils d’oflag, en décembre 1941, il a continué bien au-delà – au-delà du retour Laval, au-delà des rafles de 1942. Comptes de résultat, de vente, émoluments perçus. Les lettres envoyées au Commissariat général aux questions juives par Raoul H. sont écrites dans un style parfaitement neutre, très méthodique, scrupuleux. En octobre 1941, Raoul H. devient administrateur d’une maison faisant commerce de tout ce qui concerne la et la voiture d’enfants : l’affaire ne contient, selon les mots Raoul H., plus aucun agent juif. (Pieuvre étendant ses tentacules, organisation souterraine dont les membres travaillent façon secrète, insidieuse, soif insatiable de pouvoir.)

Eric Chauvier, Les nouvelles métropoles du désir (Allia, septembre 2016) | podcast

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Rencontre à propos des « nouvelles métropoles du désir » (Allia, août 2016), et présentation de la rentrée des éditions Allia, et de son catalogue singulier, par Danielle Orhan.

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Eric Chauvier, né en 1971, est anthropologue et écrivain. Son parcours d’auteur se situe à la croisée de la littérature et des sciences humaines : au travers d’une démarche mixte il « cherche à donner voix à ceux qu’il observe tout en accordant une place importante aux relations qu’il entretient avec eux, à ses ressentis et émotions. » Lire sa bio-bibliographie très personnelle sur le site des éditions Allia.
Il a publié huit livres chez Allia : Les Mots sans les choses (2014) ; Somaland (2013) ; Contre Télérama (2011) ; La Crise commence où finit le langage (2009) ; Que du bonheur (2009) ; Si l’enfant ne réagit pas(2008) ; Anthropologie (2006) ; ainsi qu’un dense ouvrage d’explicitation de sa démarche, intitulé Anthropologie de l’ordinaire, aux éditions Anacharsis, en 2011.

A cette rentrée paraît « Les nouvelles métropoles du désir », récit et analyse ironique et perçant sur les usages actuels de la ville nouvelle. Ne parvenant pas à commander une bière dans un bar branché, Chauvier tente de décrypter tant son malaise de « déclassé » que les comportements et manières d’être du lieu. Investigation minuscule et immense, qui font un livre important.

Présentation sur le site de l’éditeur.

Un extrait :

« Je reconnais, remixé lui aussi, le morceau Single Lady de Beyoncé — une « vieille » aux yeux de ma fille. Avec elle, nous écoutons Beyoncé au premier degré. Le remix serait-il un signe distinctif de la ville-centre ?

Le volume musical n’est pas à proprement parler assourdissant, plutôt omniscient. Je voudrais attirer l’attention d’une serveuse et parvenir à lui passer ma commande, mais je ne sais pas comment m’y prendre. Comment font les autres clients du bar ? Visiblement, il n’y a pas de service au comptoir. Quant à essayer de faire réagir la serveuse au son de ma voix, c’est peine perdue. Alors j’agite les bras comme un contrôleur aérien, comme un automobiliste en panne. Mais elle ne me voit pas. Je renonce pour l’instant à toute boisson.

Dans la salle, les dispositifs technologiques visuels et sonores se surajoutent les uns aux autres, tels ces deux écrans design, géants et silencieux ; rien à vois évidemment avec ceux des PMU ou des bars sportifs. Ceux-ci sont à la fois immenses et discrets, comme incorporés dans le décor ; à ma gauche, à environ trois mètres, le premier écran diffuse le film Gladiator de Ridley Scott ; s’y ébroue Maximus, le général trahi. A ma droite, à environ 10 mètres, le second écran retransmet un match de tennis disputé par une jeune femme blonde et athlétique, Kristina Mladenovic, et une autre joueuse, inconnue de moi ; se détache tout particulièrement la peau blanche de Kristina. Curieusement, ces images ne semblent pas faites pour être vues ; elles apparaissent dans le champ de perception plutôt comme des points de connexion avec un monde extérieur que l’on suppose vaste et virtuel. Ces écrans sont des fenêtres vers un ailleurs, sans autre usage apparent que ce dépaysement — à moins que ce ne soit encore de l’ironie. Notez que celui a déjà vu le film Gladiator peut ici le suivre sans recourir aux dialogues. Il lui suffit d’observer que la quantité de morve coulant du nez de Maximus est proportionnelle à la douleur qu’il ressent en découvrant son épouse et son enfant assassinés par l’ennemi. Signifier visuellement la souffrance psychologique par un volume de morve constitue en soi une prouesse. En permettant au client de continuer à discuter avec son entourage immédiat tout en suivant le film, Ridley Scott a involontairement conçu un produit adapté aux lieux où le cinéma est moins une priorité que l’ambiance. En admettant la multitude de lieux diffusant ce film dans les métropoles occidentales, les retombées en termes de droits justifient à elles seules cette réaffectation du cinéma mainstream. Par exemple Scarface ou Reservoir dogs octroient à bon compte un gage de subversion dans n’importe quel club inoffensif. »

 

 

(Podcasts) Kris et Sébastien Vassant, de la bd documentaire (avril 2016)

(Podcasts) Kris et Sébastien Vassant, de la bd documentaire et de ce qu’elle permet et produit (Rencontres autour de la revue dessinée et de leur œuvre respective, avril 2016)

Rencontre avec Kris et Sébastien Vassant ½ (Saint-Jean de Monts, avril 2016)

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Discussion autour de la BD de reportage de la Revue Dessinée (magazine trimestriel de reportages, de documentaires et de chroniques en bande dessinée) avec Kris et Sébastien Vassant, 2 auteurs et collaborateurs réguliers à la revue.
Rencontre animée par Guénaël Boutouillet.

Rencontre avec Kris et Sébastien Vassant 2/2 (La Roche-sur-Yon, avril 2016)

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Discussion autour de la BD de reportage de la Revue Dessinée (magazine trimestriel de reportages, de documentaires et de chroniques en bande dessinée) avec Kris et Sébastien Vassant, 2 auteurs et collaborateurs réguliers à la revue.
Rencontre animée par Guénaël Boutouillet.

(Le site de la revue dessinée : http://www.larevuedessinee.fr/)

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frise

En deux fois, nous avons discuté, avec Kris, scénariste de nombreux albums et séries historiques ou documentaires, et Sébastien Vassant, dessinateur d’albums à forte dominante documentaire. Les deux discussions se recoupent en certains points, qu’elles précisent et détaillent – il est question dans la première du parcours de chacun jusqu’au point où il se situe à ce jour, puis de bd documentaire et de la revue dessinée. Dans la seconde, à La Roche-sur-Yon, commençant sans le nantais Sébastien Vassant bloqué dans des embouteillages, nous sommes partis, avec Kris, qui en est aussi un des co-fondateurs, de cette merveilleuse aventure qu’est la Revue dessinée – de l’idée, de l’intuition forte qui présidèrent à son lancement, à son mode spécifique d’organisation et de fonctionnement, pour rayonner ensuite sur les questions documentaires, et détailler un peu du travail de chacun.
Focus sur les albums dont nous avons parlé en détail, ci-dessous.

algeriecouvUn maillot pour l’Algérie, de Rey/Galic/Kris (éditions Dupuis, collection aire libre, 2015)

Dans les entretiens déposés ci-dessus, Kris le dit et redit : la coupe du Monde de football 1982 a appris au gamin brestois qu’il était – ainsi qu’à toute une génération — ce qu’est l’injustice. Bien sûr il y eut Séville, et l’élimination discutée de Platini et des Français par une équipe d’Allemagne implacable, mais avant il y avait eu l’Algérie. Celle-ci, menée par l’ancien joueur international qui fit les beaux jours du championnat de France dans les sixties, Rachid Mekhloufi, participait à sa première phase finale, et fut mise dehors aux points, par la rouerie (qu’on peut même appeler tricherie, pour le coup) des Allemands et Autrichiens alliés contre elle pour un non-match mémorable. C’est dire si le foot et l’Algérie, ça remonte, chez Kris. L’album Un maillot pour l’Algérie, paru ce printemps permet d’allier, dans une reconstitution historique comme il les aime et sait les porter (qui ne se souvient d’un homme est mort, avec Davodeau) : l’exfiltration, en avril 1958, d’une dizaine de joueurs algériens, tous joueurs d’équipes majeures du championnat français, pour fonder une équipe d’Algérie – du FLN, donc, puisqu’à l’époque, et pour quatre ans, l’Algérie n’existe encore que dans les rêves des indépendantistes. Ce que raconte l’album, dans des traits ligne claire, colorée et dynamiques (ce qui confère aux scènes de match un vrai mouvement, et une forme de joie expressive qui l’apparente à certains mangas) c’est l’épopée de ces onze joueurs (pas un de plus, donc : pas de remplaçant), qui affronteront les meilleurs équipes non-alignées, du bloc de l’Est, d’Afrique… façon de combattre sans effusion de sang, pour venger positivement les émeutes de Sétif qui ouvrent le livre et furent un souvenir d’enfance pour Mekhloufi et quelques autres. L’album, outre son propos politique, son entreprise de réconciliation (bienvenue par les temps qui courent), joue, on l’a dit, bien du ballon — qualité assez rare en bande dessinée.

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petain-couv-01Juger Pétain, de Sébastien Vassant (scénario original Philippe Saada, éditions Glénat, 2015)

Cet album, paru l’automne dernier, fut ma première véritable rencontre avec le travail, au dessin et scénario, de Sébastien Vassant. Et cet album est exemplaire — je m’y réfère ainsi à plusieurs reprises lors de nos entretiens — de ce que peut produire ce médium, la bd, en version documentaire (et par là, par extension, de la pertinence du projet éditorial de La revue dessinée, ou Vassant a déjà publié plusieurs reportages – mais aucun extrait de cet album). Les minutes du procès Pétain sont une matière à la fois complexe, qu’il convient de trier pour en présenter l’essentialité — travail impeccablement accompli ici, et cette première « mission » affectée au documentaire est tenue : l’album est édifiant, nous enseigne (sur les vilains calculs à l’oeuvre en temps de guerre comme sur lr peu d’importance accordé à l’époque à l’extermination des Juifs). Mais l’habileté de Vassant à nous tenir en haleine dans un cadre figé et pesant vient de son habileté dans le geste : les variations de tonalité dans le trait, les inserts fantaisistes (strips hilarants sur Churchill, ou animations littérales de la fourberie de Laval) et subtils permettent d’alléger le propos et de l’accélérer par instants : techniquement, deux choses sont effectuées en même temps : nous tenir en haleine (nous faire sourire, voire rire) et nous passer plus encore d’infos sur ce dont il est question. C’est un album de haute voltige, et un document essentiel.

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Politique Qualité, de Sébastien Vassant, sur une idée originale de Kris (éditions Futuropolis, avril 2016)

Politique Qualité, paru également en ce printemps, fait le lien entre Kris — qui fut le premier porteur de cette idée de reportage, en ses terres brestoises — et Sébastien Vassant, qui prit le relais et mena l’album à son terme. Le propos rejoint le tropisme ouvrier de Kris : il s’agit de raconter l’aventure d’une pièce de théâtre amateure, faite avec des femmes brestoises, qui y tiennent récit de leur vie ouvrière, des luttes liées. La pièce, pour trouver sa forme, se fit sur un mode choral : les ouvrières âgées furent non pas doublées mais comme redoublées par des jeunes comédiennes tenant leur rôle. C’est tout ceci que narre l’album : la pièce, sa forme, et ce qu’elle raconte. Mise en abyme ô combien risquée, ou encore une fois, Vassant, par la grande astuce et souplesse dont il sait user dans ses pages, se tire haut la main. Les clins d’œil iconiques fonctionnent (symbolisation presque logotypique de l’usine, du patronat en gros bonhomme à cigare), et les ruptures de ton permettent de varier les époques comme les représentations —mention spéciale à ses récits ronds et naïfs, ambiance strips de PQR seventies, des luttes des dites seventies. Jamais la leçon ne se fait sur un mode donneur de leçons : les luttes passées , c’est important, elles nous parlent et ont à nous apprendre encore : « Le chemin est individuel, collectif et politique » final s’amuse en moi à résonner vivement avec le « la bande dessinée est un sport collectif » de Kris en exergue d’Un maillot pour l’Algérie. (De tous ces aspects, répétai-je, il est plus amplement question avec eux deux dans ces deux entretiens.)

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Le site de la revue dessinée : http://www.larevuedessinee.fr/

Un maillot pour l’Algérie, de Rey/Galic/Kris (éditions Dupuis, collection aire libre, 2015)

Juger Pétain, de Sébastien Vassant (scénario original Philippe Saada, éditions Glénat, 2015)

Politique Qualité, de Sébastien Vassant, sur une idée originale de Kris (éditions Futuropolis, avril 2016)

Mourir et puis sauter sur son cheval (David Bosc, Verdier, janvier 2016) | rencontre à Vents d’Ouest, Nantes | podcast

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Mourir et puis sauter sur son cheval (Verdier, janvier 2016), est le quatrième livre de David Bosc, son deuxième chez Verdier (après A la claire fontaine en 2013, journal fictif des derniers jours de Gustave Courbet), après des débuts chez l’excellente maison Allia (deux romans, Sang lié et Milo), et ce livre, c’est peu de le dire, est doté d’un titre : Mourir et puis sauter sur son cheval, vers de Mandelstam, dont David Bosc nous explicite et détaille la provenance et la forme exacte dans l’entretien, ainsi posé au fronton, se détache et nous attache.

Il provoque de lui-même une forme de saisissement, un charme. C’est une promesse, aussi, de langue, d’épiphanies, de forces vives, promesse que le livre parvient à tenir : cette reconstitution fictive du journal intime d’une peintre qui s’est -réellement-suicidée en 1945, est fulgurante – extrait :

« Je n’étudie rien avec système. Je sais pourtant mille et mille choses pour peu que j’en aie eu un jour la curiosité. Ainsi des insectes et des oiseaux, qui ont le don de me couper la parole, l’élan : je m’arrête au milieu de ma phrase, au milieu du chemin, pour m’accroupir et observer le petit manège d’une chenille, la ligne de morse des fourmis dans la poussière, je me hausse sur la pointe des pieds, renverse la tête vers le ciel pour y suivre la dispersion des étourneaux. J’aime les divagations des hommes de science de l’antiquité, du Moyen Age, qui expliquent les phénomènes de la nature en parfaits chamans, inspirant un grand coup avant de céder à la fantaisie la plus pure, avec un a priori de merveilleux pour toute chose. Ceci, par exemple, dans les Voyages de Mandeville : que l’anatife, un crustacé de forme obscène, commence sa vie sous l’eau, arrimé en colonie aux rochers battus par les vagues, jusqu’au moment où il développe des ailes et se change en bernache, en canard sauvage (c’est encore anatra en italien).

*

Seul me porte vers les livres le désir d’y trouver ce que je ne soupçonnais pas, et c’est pourquoi je déteste les faiseurs de bouquins, les romances ficelées, cousues d’astuces, farcies de diables à ressorts, de pièges à souris. Je leur préfère le bruit du tram ou les écrits intimes, les chroniques fragmentaires, la philosophie, les recueils d’anecdotes. Ou le décompte que fit de ses chemises, dans la marge d’un sonnet, le pauvre Baudelaire. Il me semble qu’on doit écrire : dire, crier, murmurer, et mille fois s’il le faut. Dit-il, dit-elle, dit-il. Lorsque je lis « expliqua-t-elle », ou « se justifia-t-il », j’en ai le cœur qui se soulève. » (voir extrait plus ample à cette adresse )

Obscur et lumineux, de cette littérature qui n’épuise pas son mystère, sa force de secret, au fil de la lecture, sans pour autant être opaque, ce livre est un cadeau. D’écouter son auteur en parler tout autant.
Ce podcast de l’entretien avec David Bosc, vendredi 18 mars à Librairie Vent d’Ouest, pour trace d’un fort agréable moment – il manque une vingtaine de secondes, « mangées par la bande » entre 16.30 et 17.00, où David nous parlait de Woyzeck – mais l’heure en sa compagnie demeure audible et de belle tenue. Cliquez  sur l’image ci-dessous :

 

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« L’écriture, pour moi, naît d’un trouble du langage » (Agnès Desarthe, entretiens, audio et vidéo, février 2016)

« Même quand vous vous exprimez bien, la personne, en face, ne comprend rien. La parole, ça marche quand même très, très, mal – ça va à peu près, pour aller chez l’épicier, acheter des tomates, et encore, même là… – je me souviens très bien de ma déception, enfant, au moment de l’acquisition du langage, que je m‘imaginais rendre tout possible, que les mots pourraient se mettre à la place des choses, pour en dire l’ensemble. Cette déception, que tous les enfants traversent, ne m’a jamais vraiment quittée. »

Agnès Desarthe est romancière, est traductrice, et surtout, surtout, aime-t-elle à répéter, demeure lectrice avant toute chose — ainsi qu’en atteste son très bel essai « Comment j’ai appris à lire », paru chez stock en 2013, dont vous pouvez trouver un extrait ici. Lectrice, Agnès Desarthe l’est aussi, et talentueusement, à voix haute, de ses textes : deux extraits, à entendre, ci-dessous, de son récent « Un cœur changeant », roman d’apprentissage en spirale, paru chez L’Olivier en août 2015.

Le podcast de la première rencontre publique de cette « mini-tournée » en Vendée, à la médiathèque Benjamin-Rabier de La Roche sur Yon, vendredi 5 février 2016, débute par un passage, lu par elle, avec quel humour, avec quelle tenue, du mitan du roman (l’acquisition volontariste d’une automobile par deux femmes, suffragettes endiablées, vouées à la vitesse des temps modernes). Et la vidéo de la rencontre du lendemain, samedi 6 février, à Saint-Jean-de-Monts, débute par l’entame, grevée d’érotisme, de grotesque, de fantaisie, de ce même roman. En deux rencontres, nous avons parlé langue, langues, malentendus, vitesse, intertextualité, genèse du roman. Savoureux moments.

Podcast de la rencontre du vendredi soir à la Roche-sur-Yon

(cliquez sur l’image ci-dessous pour lancer le podcast)

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Vidéos de la rencontre du samedi à l’Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts

 

Vincent Message, entretien | Vents d’Ouest, février 2016 | podcast

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Défaite des maîtres et des possesseurs, paru en janvier 2016 aux éditions du Seuil, est une fable philosophique.

(cliquez sur l’image ci-dessous pour lancer le podcast)

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Avec Vincent Message, ce soir-là chez Vents d’Ouest, nous en avons longuement parlé, de Défaite des maîtres et des possesseurs. Car ce livre réussit plusieurs paris risqués : de penser dans le roman sans être ni bavard ni abscons, de faire avancer idées et actions sans donner l’impression d’un patchwork ou d’un plaquage artificiel. C’est une forme de double estrangement qui le lui permet : de procéder par anticipation, racontant ainsi le futur au passé, temps propice au récit et à la pensée longue ; mais surtout de nous donner à voir l’humain depuis un point de vue à la fois fondamentalement autre (celui d’une espèce mystérieuse, nommée les Stellaires, qui a asservi l’homme et la planète) et même – car la focalisation nous semble d’abord nôtre, et peu à peu la distance se produit. A cet autre nous nous identifions, et de là pouvons avec une distance accrue observer nos faits et gestes, nos usages du monde. Les procédé existait déjà, d’anticipation comme d’estrangement ou d’anthropomorphisme), c’est leur alliance qui agit et permet – mais c’est surtout la subtilité avec laquelle Vincent Message dose ses effets et matières textuelles. Les indices et indications sont semés avec parcimonie, en même temps que certaines formules sont légèrement répétées (une fois seulement, mais qui produit un trouble ténu). De tout cela nous avons parlé – ainsi que de L’infinie Comédie de David Foster Wallace (éditions de l’olivier, septembre 2015), formidable somme, en cours de lecture, dont il nous vanté avec une belle conviction la luxuriance et la puissance de détail.
Je n’ai pas eu le temps de l’interroger sur sa singulière onomastique, ni sur le rapport aux symboles fort présent dans le lire… il en reste à creuser, et c’est très bien ainsi.

Un extrait du livre, à lire sur faire(800)signes.

(Vincent Message est né en 1983. Son roman Les Veilleurs (Points Seuil, 2010) revisite les codes du roman policier et prend pour thème la fascination que peuvent exercer les figures de meurtriers et de fous. Également auteur d’un essai de théorie du roman, Romanciers pluralistes (Seuil, 2013), il enseigne dans le master de création littéraire de l’université Paris 8 Saint-Denis.
Vincent Message sur remue.net)

 

Brigitte Giraud, Nous serons des héros, Stock, août 2015

« J’ai annoncé la nouvelle à Ahmed, qui siffla un grand coup et dit qu’une révolution avec des fleurs, c’était un truc de filles. Il ne comprenait pas plus que moi de quoi il s’agissait. J’ai quand même dit pour mon père, c’était la seule chose qui m’intéressait. J’avais fini par comprendre qu’il était mort à cause de la dictature, mis en prison pour ses idées, mais les causes de sa mort étaient restées floues, une crise d’asthme que personne n’avait enrayée, un peu comme si Bruno avait respiré le poil d’Oceano. Je n’ai jamais demandé où venait l’asthme de mon père : à l’époque, on ne cherchait pas la cause, je sais aujourd’hui que l’asthme peut être déclenché par la présence d’acariens, de cafards, de moisissure, ce qui devait être le cas dans sa geôle. C’était la saison du pollen aussi, il est mort en juin. On ne torturait pas dans les prisons de Salazar, c’est ce que j’avais entendu dire, on empêchait seulement les prisonniers de dormir, on les interrogeait sans répit. C’est cette version que je gardais pour moi, ne pas dormir, et pendant des nuits je me suis empêché de dormir. Personne ne le savait sauf Ahmed, qui comprenait. »

(Brigitte Giraud, Nous serons des héros, Stock, août 2015)

Jamais pareils.
Jamais pareil, et pourtant plus accueillant que le plus familier des foyers.
Jamais pareils, les livres de Brigitte Giraud – mais à chaque fois propices à étonnement nouveau.

Ici, à rebours de la biographie énumérative à l’infinitif de Avoir un corps (précédemment chroniqué), c’est sur le mode d’un récit beaucoup plus « classique » que le livre s’entame. Le point de vue est celui d’Olivio, jeune immigré portugais qui atterrit en banlieue lyonnaise au début des années 70, avant qu’on nomme « sensibles » ces quartiers de relégation progressive des pauvres et des métis. Façon pour Brigitte Giraud de tresser de la politique de plus visible façon que dans d’autres de ses livres (laquelle n’en est jamais absente, pour autant, car « l’intime », le foyer familial, tel qu’elle en dessine les ressorts et relations, « c’est politique »). Façon, ce faisant, de détourner aussi, discrètement, notre attention pour qu’autre chose monte et explose, qu’on ne dira pas.

Je ne dis jamais d’un texte qu’il use des mots justes, tant le qualificatif me semble impropre aux limites comme aux possibles du langage. Ce serait pourtant bien pratique dès lors qu’il s’agit d’évoquer ce que produit la prose de Brigitte Giraud, par son économie exemplaire : une focale resserrée, à stricte hauteur du point de vue considéré, un rejet du surplomb où se poserait un narrateur omniscient, qui maintient son lecteur en grande attention : oui, ce serait bien pratique, facile – mais ce serait une facilité bien réductrice.

Car l’économie Giraud, si elle procède effectivement d’un lent, long, rigoureux, travail de dosage et de retenue du flot des mots, ne produit nulle aridité, mais, au contraire, permet. Permet aux choses et aux idées de se donner à voir (à percevoir) avec grande netteté – la focale est parfaitement réglée (elle est aussi juste que possible, oui, lâchons-le, l’adjectif, juste, à cet endroit plus adéquat), le rendu est net.

Et si cette minutie, cette application mise à rendre possible toutes les apparitions nécessaires, est une constante, un invariant de son travail, ce qui varie le plus, outre le mode d’énonciation choisi, c’est le rythme de l’ensemble – pour, dans cet ensemble, faire spécifiquement varier des teintes, choisir quoi éclairer pour le faire apparaître, choisir quand et comment le faire. Modulation de fréquences.

Cette grande subtilité est ici, aussi, d’une grande habileté dramaturgique : elle est ce qui permet au final d’être si poignant : et le soin apporté à y laisser une part d’ellipse apporte une nuance supplémentaire à ce très beau journal d’une âme.

(P-S. lire un autre extrait du roman  sur mon tumblr faire (800) signes).

(Brigitte Giraud, Nous serons des héros, Stock, août 2015, Collection : La Bleue, 198 pages, EAN : 9782234077591).

nous serons des héros

Christophe Manon, Extrêmes et lumineux, éditions Verdier, août 2015

«(…)

prochant prudemment de son passé tel un archéologue qui fouille et retourne la terre à la recherche de vestiges ou de menus indices, interrogeant dans un ressassement insensé les couches superposées du temps afin de remonter à sa surface d’infimes trésors ou de petites reliques privées qui n’ont de valeur significative que pour celui qui les exhume, découvrant que des pans entiers de l’édifice se sont écroulés, ont été endommagés ou irrémédiablement détruits comme à la suite d’un bombardement ou d’une terrible catastrophe, ce phénomène, outre l’érosion naturelle et communément partagée par chacun, étant très certainement en corrélation avec l’usage abusif et combiné de psychotropes et de boissons alcoolisées, mais peut-être aussi ayant des causes plus profondes, plus secrètes et par conséquent plus difficiles à élucider, se retrouvant donc, malgré ses laborieux efforts, avec un corpus composé d’une série de moments sans cohérence chronologique, sans lien logique entre eux, comme morcelé et suspendus dans le vide, arbitrairement reconstitués et qu’aucun fait tangible ne permet de confirmer, oscillant dans un espace intermédiaire entre la réalité et la fiction : morceaux de gestes figés et d’objets sans suite, questions dans le vide, phrases inachevées, séquences sans début ni fin, instants désordonnés, série discontinue, mobile, fuyante, de différentes péripéties, scènes d’autant mieux gravées dans la mémoire qu’elles sont insignifiantes, fragments dépareillés dont les bords incertains ne s’adaptent pas les uns aux autres, épisodes confectionnés et arrangés en associations fortuites ou saugrenues dans une écriture qui change, bifurque, se retourne, maquille, altère, invente, amplifie ou atténue, certains détails comme exagérément grossis par un effet de loupe tandis que d’autres sont inexplicablement confus ou inexorablement effacés, les visages demeurant par exemple pour la plupart indistingables et flous, comme recouverts d’un léger voile transparent ou enveloppés d’une sorte d’émanation vaporeuse pareille à une aura ; (…) »

(Christophe Manon, Extrêmes et lumineux, éditions Verdier, août 2015)

Difficile de couper, dans ce texte, ou plutôt : difficile de ne pas se conformer aux coupes telles que les a élaborées l’auteur.

En effet, ce roman de fragments, premier du poète Manon (poète dont j’ai souvent parlé par-ci ou par-là, roman dont remue.net avait publié les prémisses), est d’emblée extrêmement frappant dans son apparence, régi par une structure singulière – laquelle, on le verra, est autant la marque de ce saut, de cet aller vers l’ampleur dont Extrêmes et lumineux est le résultat, que la conséquence logique d’une évolution de son phrasé poétique durant ces dernières années. À la fois résultante et continuum, cette machine de mémoire et de langue fait roman, sans rien amoindrir de cette douce puissance constitutive de la poésie de Christophe Manon.

Construit en fragments incomplets, débutés et clos au milieu d’un mot (et ce sont ces mots coupés qui font jonction entre chacun des fragments dissemblables), le livre parcourt une mémoire – des mémoires : moments d’ivresse, de violence, d’extrême sensualité, photos de groupe dont on ne sait plus les noms des sujets, versos de cartes postales sans lien familial nommé…Le point de vue est d’enquête, comme les éléments d’Histoire, récurrents, d’un théâtre ambulant qui fit la gloire familiale avant dispersion et mise au clou, semblent en attester.

Mais l’enquête elle-même n’annonce ni son objet ni sa méthode, elle les cherche en les formulant. C’est comme d’ouvrir un coffre, au grenier, d’y trouver des archives, en leur désordre initial, et de s’y perdre en tentatives de classement qui toutes successivement s’annulent dès qu’une autre piste, une nouvelle possibilité, surgit : car c’est ce regard rétrospectif seul qui confère à l’archive son statut : ce qui s’amoncelle dans un coffre (dans une mémoire), c’est du tout-venant, de la vie même, de l’en-cours : quel album-photos familial saurait n’être pas incomplet ?

Composé d’une seule phrase, ourlée de méandres, innervée de boutures, d’embranchements, de reprises, d’hésitations (les ou bien abondent), d’une étrange évidence, le texte joue de tous les ressorts rythmiques (voire typographiques, comme dans l’usage de ces blancs qui rapiècent les monologues intérieurs) pour unir ces contraires, assumer allègre cette dimension quasi-oxymorique, apparemment paradoxale, annoncée dès son titre : certes l’adjectif extrême ne constitue pas le contraire de lumineux, mais leur association est contre-nature autant qu’évidente dès qu’inscrite par Manon.

C’est aussi toute l’efficacité de cette structure formelle qui opère : la coupe est nécessaire, pour retrouver un semblant de souffle, sans que cesse le vertige – mais l’ourlet fait au sein même du mot final vous relance aussitôt, lecteur, dans la nouvelle direction prise : vous vous dirigez en ces méandres, avec une implacable lenteur, comme en un jeu de plateformes hypnotique, opiacé.

Ce principe de coupe, annonçais-je, est continuité de sa poétique, de son geste – et notamment la lecture publique, telle qu’il l’a envisagée ces dernières années, augurait cette chute en milieu de phrase : des extraits de l’éternité ou de qui-vive (deux livres essentiels, parus au dernier télégramme, reconsidérés rétrospectivement comme pièces d’un même cycle ), audibles sur remue.net, produisait un effet extrêmement singulier, un appel, une coupe brutale autant que la nécessité de relance. Sans en être le décalque, puisque les fragments sont bien plus longs ici, que ne l’étaient ses paragraphes-poèmes, cette structuration en est une rémanence – et témoigne de cette si fertile ambiguïté.

Le miracle si particulier de ce livre magnifique, c’est de parvenir à cheminer dans cette étrange indétermination. D’énoncer du collectif, sans nous, ni je : ce tombeau-là, ces fantômes, ces aïeux, sont nôtres : leurs vies minuscules leurs sont restituées dans leur unicité, en même temps qu’anonymisées pour nous être offertes.

Et le chemin, réel ou fictif, emprunté par le narrateur Manon dans ses archives, concrètes ou imaginaires, est ainsi rendu nôtre.

(Christophe Manon, Extrêmes et lumineux, éditions Verdier, août 2015, ISBN : 978-2-86432-805-6)

Amaury Da Cunha, Fond de l’œil (éditions du Rouergue, collection la brune, mai 2015)

« La photographie envahissante

 La photographie me touche, m’obsède, m’agace – elle est devenue tout à fait envahissante sur plusieurs fronts : elle me fait gagner ma vie (je suis dénicheur de clichés pour un quotidien) et elle rend aussi mon existence supportable grâce aux photographies que je prends en marge des journées de travail.

Comment ces figures dérisoires, mensongères et rêveuses, ont-elles gagné une telle importance ? Pourquoi donner une place aussi cruciale à des petits bouts de papier ou à ces images prisonnières d’écran qui montrent le monde autant qu’elles le manquent à chaque fois ? »

 La question est vaste et insoluble ; mais elle est aussi ce qui produit ce livre et qui permet à l’art du photographe Amaury Da Cunha de se perpétuer (et ainsi, dit-il au-dessus tout simplement sans afféterie, de rendre son existence supportable). La question vaste, oui, au moins double, du comment et du pourquoi la photographie, est au moins doublement insoluble, elle l’est multiplement ; elle est pourtant posée, rejouée, affrontée à chaque parcelle de ce livre – appelons-les oui, des parcelles, ces unités de deux ou trois pages, car il s’agit ni de chapitres ni de poèmes, mais un étrange découpage faisant courir ces courts textes (centrés verticalement) sur plusieurs pages quand un typographe radin ou peu imaginatif les ferait tenir sur une seule.

La question de la photographie – tellement polymorphe chez Da Cunha, dont elle constitue le(s) métier(s), artistique et alimentaire, mais également l’obsession, ainsi qu’une tradition familiale – puisque multiple, est multiplement appréhendée. Les possibles réponses sont nombreuses, fuyantes, divergentes :il n’y a pas de pot-aux-roses ; il y a des pots épars dans un champ de roses ; il y a des vivants et des morts (les ancêtres photographes, le frère tragiquement disparu ; les fantômes de chacun) ; il y a des usages et des pratiques, distingués même en leur porosité ; il y a des technologies invasives, et fertiles lorsqu’on les prend à rebrousse-poil :

 « Ces images cachées

 Sur Google, grâce à la fonction Who stole my pictures, on peut pister toutes les occurrences d’une même photo sur la Toile, ou découvrir des visuels de la même famille.

Je ne comprends absolument pas comment cela marche, mais le résultat est sidérant : le logiciel identifie sans doute le sujet de la photo (un portrait, un paysage), la dominante de couleur et la densité de lumière, et il propose des images quasiment identiques à l’original.

J’ai fait quelques essais concluants avec des images qui ne m’appartenaient pas, mais, lorsque j’ai voulu « jouer » avec les miennes, je me suis heurté aux limites de ce gadget.

Mon image d’une femme recroquevillée sur un lit donne naissance à des suggestions bizarres : beaucoup de chats, quelques oiseaux aussi, un corbeau.

Le visage sombre d’une ancienne amoureuse sur son lit, éclairée par un réverbère de la rue, se transforme en une tête de poupée de cire.

Si je décide de prendre cette recherche au sérieux, elle révèle pour moi certaines « essences » virtuelles qui constituent un inconscient photographique peuplé de fantômes, de peintures gothiques et de petits animaux morts. »

 Cette façon de chercher le « gremlin », le bug dans la grande surface (à entendre littéralement : la vaste surface d’images qui font tapisserie infernale et infinie), me rappelle par exemples certaines des circulations chères au Général Instin : comment une photographie commémorative d’une stèle, tavelée par le temps, ouvre brèche à l’activation/réactivation, de tous les spectres potentiels ; comment le mésusage volontaire des technologies (celles-ci notamment, des reconnaissances digitales d’images) renverse leur apparent absolutisme. Ces modes de hacking léger dont use Amaury Da Cunha pourraient constituer une Ludique de survivance face à l’ensevelissement sous les images – ou, pourquoi ne pas inventer la Luddique, en mémoire des Luddites qui se soulevèrent contre les machines, en pleine révolution industrielle – laquelle va de pair avec l’intuition, l’essai puis l’essor de la photographie – divagation depuis ce texte, qui demeure ouvert (comme la mise en page aussi le suggère).

Un texte, un livre, empreints de cette qualité rare : celle d’être autant criblé d’espaces où se perdre, divaguer ; que constitué de rapports extrêmement délicats et précis sur l’état d’être au monde – dont le fait de voir demeure une preuve, si trouble et mystérieuse soit-elle.

Amaury Da Cunha, <em>Fond de l’œil</em> (éditions du Rouergue, collection la brune, mai 2015), ISBN-10: 2812609168, ISBN-13: 978-2812609169) / Voir aussi le très beau travail photographique d’Amaury via son blog saccades

 

 

Raymond Penblanc, Phénix (Christophe Lucquin éditeur, 2015)

« La nuit est comme la neige, faussement silencieuse, on dirait que le noir et le blanc sont pareillement traversés d’un fin réseau de veinules et de nerfs, et que tout ça se froisse d’un rien. La nuit est invisible. Ce qu’on ne peut saisir avec la main on ne peut s’en emparer non plus avec les yeux. Quand j’étais petit, je croyais que la nuit possédait un corps. A cet âge, je pouvais facilement la toucher la voir. Quand on est enfant, on vit dans la lumière, et on se dit que là où la lumière s’arrête commence aussitôt la nuit. Quand j’étais enfant, je léchais la nuit derrière le carreau froid, tout en prenant soin de ne pas ouvrir la bouche et de ferme les yeux pour l’empêcher d’entrer. En même temps, je pouvais rester des heures à la contempler derrière la vitre, comme à l’imaginer se dilatant au fond de mon cerveau. Si j’ai frappé le carreau avec mon poing, ce fut davantage pour chasser cette nuit de mon crâne, comme on chasse un démon, ou une idée noire. »

(Raymond Penblanc, Phénix, Christophe Lucquin Éditeur, mai 2015)

Le garçon qui parle, nous livrant sa vision onirique du monde alentour, qu’il traverse comme on traverse une succession de miroirs, est un collégien de la campagne, d’une campagne qui n’est pas plus située géographiquement que le récit ne l’est historiquement – que j’ai, durant une longue part de ma lecture, comme post-datée, l’imaginant des années 60, tant aucun marqueur d’époque n’est donné, tant aussi la ville est absente.

Cette campagne, qui environne le garçon (qui se fait appeler Perceval), est un tout, une infinité minuscule, où déployer toute la fantasmatique des pulsions et perceptions adolescentes. Lesquelles sont ici incandescentes, qu’elles soient de nature mystique (qui gouverne Perceval, désireux de communion et de ferveur sacrée), ou sexuelle (dont son grand frère Roland s’accapare le monopole) : tout ici du réel fait fiction, tout du rêve ou de l’imaginé résonne dans les corps et agite le vivant.
Au gré des visions du jeune garçon, nous naviguons entre effroi, espoirs et délices. Ses amitiés avec d’autres parias potentiels, comme lui trop singuliers pour ne pas s’attirer les foudres des butors, sont extraordinaires de possibles (l’un de ses deux amis, un arabe, lui fait découvrir la littérature, via Jarry et son Ubu, avant de s’en retourner au Maghreb ; l’autre est un géant mutique qui sculpte des statuettes animistes dignes du meilleur de l’art brut) ; elles permettent surtout de tenir et de traverser cette année, saison après saison (lesquelles découpent le roman en quatre chapitres) ; de se tenir droit pour passer à travers les humiliations ordinaires que souhaitent lui infliger ses congénères collégiens.
C’est, en somme, un roman de formation – spirituelle, charnelle, familiale – mais où rien ne se déroule comme attendu, où la surprise nous attend à chaque phrase. Les dites phrases sont brèves, d’une poésie oblique, et s’accumulent pour faire dévier sans cesse le récit de son axe, déréguler toujours un peu plus notre appréhension de la réalité environnant Perceval. Il y a aussi des pommes et leur apport charnel, un arbre mort, des balles de jonglage : il y a des multitudes d’apport magiques du réel dès lors qu’on en considère les puissances.
Un roman dont le mystère ne se déflore pas ni pendant ni après la lecture, dont le charme épaissit dans le même temps. Une belle découverte, tant de Raymond Penblanc (qu’on avait déjà lu dans le corpus Instinien de remue.net), que de son éditeur Christophe Lucquin.

(L’éditeur Christophe Lucquin traverse des difficultés passagères ; il faut saluer ce travail, son soin et sa singularité, l’aider. Une collecte via ulule est lancée, en bonne voie d’aboutir, mais un peu d’aide encore est nécessaire. Ici).

Raymond Penblanc, Phénix, Christophe Lucquin Éditeur, mai 2015, EAN : 9782366260403, ISBN : 9782366260403

Puissances de la fiction : Arno Bertina, J’ai appris à ne pas rire du démon, éditions Helium / Des lions comme des danseuses, éditions La Contre-allée, 2015

« Puis tout le monde était furieux donc personne ne pouvait s’en rendre compte, et nommer la chose, mais voilà : l’Europe était en train de devenir gratuite. Un cercle vertueux était enclenché qui pourrait amener les chefs à débarrasser leur propre culture de toutes les traces de la rapacité européenne. Si l’Europe devenait gratuite, il y avait fort à parier, étant donné les rapports infinis existant entre les deux continents, que l’Afrique ait elle aussi à brûler certaines idoles, dont le dieu Pognon ; à réapprendre une certaine gratuité. Une chance : ce dieu-là était chez eux nettement plus jeune, ses racines étaient peu profondes, elle seraient faciles à extirper. Ce qui n’était pas le cas de l’Europe, loin de là. Mais pour lent qu’il soit, le processus semblait irréversible. Elle était en train de devenir gratuite et c’était vertigineux. Cette gratuité, une certaine ligne de son histoire, en sommeil pendant longtemps, y menait maintenant sans barguigner. »

(Arno Bertina, Des lions comme des danseuses , La Contre-allée, 2015)

D’Arno Bertina, on loue souvent –comme j’ai moi-même eu plus d’une fois l’occasion de le faire – la qualité réflexive du travail, dont est saluée l’extrême intelligence (au sens le plus concrètement étymologique du terme, celui de mettre en lien des choses qui ne l’étaient pas ou ne la savaient pas, et à qui ça manquait). Au risque d’en faire un motif enfermant, un résumé-bientôt-poncif comme la machine informationnelle aime tant à en produire. Mais cette qualité méta-romanesque, cette vivacité analytique sont réelles, effectives : oh, comme j’ai pu par exemple en goûter la saveur, logé à cet avant-poste que fut de m’occuper de son journal de résidence en ligne, durant sa résidence à Chambord, en 2012 (le blog https://sebecorochambord.wordpress.com/ a été sanctuarisé par Ciclic, lisez-le, c’est de belle tenue). Il ne faut pas pour autant, se priver du plaisir de les lire, ses fictions. En voici deux occasions simultanées. Tout d’abord, Des lions comme des danseuses, aux excellentes éditions de la contre-allée (et dont l’extrait figure ci-dessus). Ici encore, dans cette novella parue en mars 2015, la réalisation d’une Idée est au centre ; et cette possibilité politique (citée ci-dessus), d’une gratuité du Bien Commun, instaurée par un renversement des rapports patrimoniaux et juridiques avec l’Afrique, si elle constitue une belle inversion du réel terrifiant dont l’information nous parvient chaque jour (où l’Europe, non, malheureusement, n’est pas gratuite, pour les Africains, loin s’en faut), est ici amenée à nous, apportée par l’auteur et son écriture, selon une voie singulière – et extrêmement habile. C’est le mode de la fable que choisit Bertina pour rendre admissible sa spéculation logique : l’entame se fait même sur un ton brièvement réaliste (ou du moins, dont le récit se voit jalonné de juste ce qu’il faut d’éléments de détail contextuels pour « faire vrai »), qui prend par la main le lecteur de récits (qu’ils soient fictionnels ou journalistiques), lui montre la lune, en dessine les contours du doigt – tout en le menant toujours ferme de l’autre main, dans l’enchaînement des faits, qui sont autant d’idées. On ne résumera pas cet enchaînement, ce serait gâcher le plaisir, et puis le livre est court : je l’ai pour ma part déjà dégusté deux fois. Pour vérifier ? Pour revenir, aussi. Pour suivre à nouveau cet arc, cet impeccable mouvement logique, réjouissant également par la joie pleinement politique qu’il procure. Comme une symétrique, un versant optimiste de ce Rapport w (inculte), signé Emmanuelle Heidsieck que j’avais tant aimé en 2013. Où comment la dérive logique depuis un aspect des rapports politiques, juridiques, institutionnels, régissant notre monde, produit une fiction rénovée. Et c’est épatant de le constater, à quel point fiction et idées s’épaulent, ici, s’augmentent réciproquement, se permettent. Application au domaine de la fiction littéraire de la volonté d’émancipation qui semble régir l’écriture de Bertina – et ce, à plusieurs échelles, celle de la phrase comme de la construction du livre, de la thématique comme des motifs. C’est hyper simple – a priori. L’enchaînement est implacable et logique. Mais c’est in-résumable sans tout re-raconter – sans relire donc – ce dont , on ne se privera pas, répétons-le. Et l’invention d’une fable (pas d’un roman, à thèse, dont les personnages seraient les marionnettes du démiurge narrateur) n’est pas une mince affaire, les plus grands auteurs de « jeunesse » le savent bien. Et c’est surtout formidablement stimulant pour le lecteur, doublement émerveillé, de ce qu’on lui raconte en même temps que de ce que cela permet. Une évasion extrêmement féconde. Et cette fiction, cet art de la fiction, on en saisit aussi la mesure face à la version remaniée de son anti-biopic de Johnny Cash, J’ai appris à ne pas rire du démon, paru en même temps aux excellentes éditions Hélium, dans leur toute neuve collection Constellation, qui accueille également Alban Lefranc et Didier Da Silva. Titillante frustration que de ne pouvoir se faire généticien textuel amateur, et se saisir du texte originellement paru chez Naïve, pour mesurer l’écart entre les deux versions : car Bertina en a retravaillé chaque phrase ou presque. La structure ternaire demeure la même que dans la V1 du livre : 3 parties pour 3 zooms sur Cash à une période différente de sa vie de légende : le weird représentant de commerce originel, l’icône en sa déchéance ; le grand chanteur agonisant – vu pour chacun des chapitres par un rapporteur autre, qui constate pour chacun d’entre eux ne saisir qu’une part demeurant mystérieuse, opaque du personnage. Le livre contient donc une critique des fictions officielles, du grand storytelling contemporain, contestées depuis l’échelle 1, à « hauteur d’homme », pourrait-on dire si l’expression n’était pas épuisée, et surtout qu’il s’agit pour Bertina de faire avec une conscience et une identité revendiquées comme multiples (en leur point d’origine) et parcellaires (en leur point d’arrivée). Faire fiction depuis, au sein de, avec et contre le storytelling alentour, est un possible, est un devenir acceptable de la littérature. Encore faut-il s’en donner les moyens, d’accepter de se faire fabuliste déniaisé, donc, forme de démiurge faible, ou dégradé (et conscient de l’être). Et l’on entendra bien, dans le passage cité ci-dessous, que les moyens nécessaires sont ici, aussi, ceux d’une langue mouvante, mouvante car, vivante, chatoyante, langue inventeuse, langue animale :

« Ce sont les pionniers protestants qui ont drogué Cash. Je voudrais lui dire « tu as souffert dans ton corps des valeurs que tu dis belles, importantes », mais il refuserait cette lecture-là, par humilité, pour ne pas s’éloigner de ce qu’il a été, aussi, ne pas se sentir encore plus seul car déjà la solitude appuie efficacement l’œuvre de la destruction. Ne pas devenir le christ inférieur des pionniers et de ceux qui achèteront bientôt, dans les boutiques du mont Rushmore, ces stetsons « Johnny Cash » dont ils se serviront pour protéger un crâne plein de merde, plein de récits édifiants et de rencontres avec les pères de la nation alors qu’il n’y a pas de rédemption, et pas de descente aux enfers – que des histoires tournant en boucle sur elles-mêmes jusqu’à s’écrouler ou exploser ; des forces, des spirales qui vous portent et vous transportent un temps, avant de vous jeter à terre, aucune d’entre elles n’étant à lire dans la continuité d’une autre ; ces histoires ne sont pas prises dans une logique, ce sont des forces ou des effondrements et non un récit ouvert par une scène d’exposition menant à un climax et jusqu’au dénouement. Le moi est une fiction, Johnny le sait, écrite par des géomètres et des plombiers, c’est-à-dire des voyous, des as de la résolution, des champions du plan orthonormé. »

(Arno Bertina, J’ai appris à ne pas rire du démon, éditions Helium

Arno Bertina, J’ai appris à ne pas rire du démon, éditions Helium / Des lions comme des danseuses, éditions La Contre-allée, 2015, ISBN9782917817346

« Une lave blanche arrivant pour vous sertir et vous enfouir tout doucement tout. » | Bertrand Belin, Requin, éditions P.O.L, 2015

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« C’est dans cet immeuble que tout s’est joué. Le lait s’est répandu. Une crue patiente et déterminée, implacable et calme. Une lave blanche arrivant pour vous sertir et vous enfouir tout doucement tout. On eût aussi dit le néant qui revenait sur ses pas, et cela, comme le spectacle d’un lac engloutissant un village, soulevait le cœur. Les choses de la cuisine et nos villages s’y reflétaient faiblement ; ce qu’on y décelait de formes faisait songer à un accident photographique.

Je suis lié à cet événement comme un chien à son piquet. Mon agitation m’aura conduit à dessiner un cercle, j’occupe ce cercle. Quoi que j’aie pu vivre depuis, je l’ai vécu depuis ce cercle. Je suis l’unique administrateur du cercle et le seul à connaître son existence. Ce cercle est l’objet de toute mon attention. Surtout, son existence ne doit pas être décelée. D’abord, le cercle n’est autre que le fruit de l’événement qui l’inaugura, mais par la suite, c’est dans la rude et imbécile tâche de le dissimuler aux autres qu’a résidé sa subsistance. Il est juste de dire que la noyade à laquelle je me livre maintenant ne se déroule pas ailleurs que dans ce cercle. Après que j’aurai disparu sous la surface, dans peu, le cercle, comme les autres ondes formées par les battements éperdus de mes membres, ira en s’élargissant jusqu’à disparaitre aux pieds des roseaux qui garnissent la rive nord et au sud jusqu’à la petite plage de sable gris où Peggy lit et où Alan s’active autour d’un ballon de football. Les coordonnées du cercle seront perdues, atomisées dans le microscopique, dans l’infime où se défera le remous que mon corps paniqué imprime à la surface du contre-réservoir de Grosbois. »

(Bertrand Belin, Requin, éditions P.O.L, 2015)

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Le narrateur de ce roman est, à ce stade du récit, en cours de noyade, saisi d’une crampe alors qu’il nageait, à quelques mètres de sa femme et de son fils, dans le « contre-réservoir de Grosbois », lac artificiel des environs de Dijon. A tout stade du récit la noyade est en cours ; elle est le lanceur du dit récit, chez un narrateur dont on comprend assez vite qu’il est un homme plutôt taiseux, socialement mal ajusté.

La figure narrative ainsi présentée peut susciter la méfiance – on craint d’assister au déploiement de la réminiscence précipitée avant mort imminente, du toute-la-vie-qui-défile-en-un-instant-fatidique, motif romanesque dont le déjà-vu pourrait produire du cliché par brassées, entre excès de lyrisme ou de pathos, sur-signification a posteriori des éléments d’une vie passée.

Rien de cela n’arrive, et si ce premier roman de Bertrand Belin n’est pas exempt de ces défauts qu’on ne sait s’empêcher de traquer dans les premiers pas, ceux-ci sont, d’une part, férocement singuliers, et d’autre part, associés d’une étrange -et étrangement fertile- manière.

Rien de cela n’arrive, car rien ne se passe comme on pourrait s’y attendre. Tout pourtant nous est annoncé d’emblée (la noyade, point de départ et d’arrivée), ou en amont : deux motifs nous font signe, sans cesse : celui du lait noyé (dont il est question dans le premier paragraphe de l’extrait cité plus haut), celui du combat contre les cygnes. Les deux, dont on ne dira rien, sont à la fois des éléments majeurs de l’histoire, et des figures poétiques, anti-épiphaniques : deux clés obscures – et oxymoriques, puisque lumineuses, dont le blanc presque aveuglant voudrait contredire la noirceur.

Noirceur, oui, car dans la vie racontée de ce narrateur, tout ne fut pas, c’est peu de le dire, rigolo. L’origine dieppoise, modeste, voire violente, est un fardeau évident, dont il faudra plus que molester des cygnes (figures aristocratiques magnifiquement salies par Belin) pour se délester. Un fardeau, qui pose un problème, fatalement irrésolu, de place – lequel, sans le priver des mots (les études supérieures peuvent les procurer, les éléments de langage), en complique l’usage, en abîme le rythme. Son flux de paroles semble osciller entre congestion et soudaines irruptions  : ainsi présente-t-il sa première rencontre avec celle qui deviendrait ensuite son épouse, et sa piètre habileté à l’exercice de la drague :

« Hélas, nous n’eûmes ce soir-là qu’une seule autre occasion de nous parler. J’en fis un piètre usage. Je ne sus lui parler que ma dévorante passion : l’archéologie. Il ne fut question que d’archéologie. Elle manifesta d’abord une généreuse attention qui se mua sûrement en civilité puis en politesse avant de s’installer en ennui véritable. Je déroulai devant elle de longs serpents de connaissances d’une voix incongrûment exaltée où se devinait (je le sentis en parlant), avant toute autre chose, la crainte d’ennuyer. Dès qu’elle en eût l’occasion, elle feignit d’être contrainte d’offrir son attention à d’autres invités, sous d’autres tropiques. »

 Noirceur, qui ne se prive pas d’humour, par effet de mises à distance (amplifié par l’usage de ce passé simple). Ce qui le permet, ce regard distancié, lointain, c’est une écriture, à la fois rigoureuse et ondulante. Voilà certainement le défaut que certains trouveront au livre, cette modulation de la phrase, qui varie : sèche et courte comme la poésie dont Belin se nourrit depuis des années, puis sciemment compliquée d’enrichissements lexicaux et syntaxiques. Il a voulu trop en faire, penseront certains, pour un premier roman… Sauf que, par un permanent miracle, l’équilibre se fait au cœur de cette tension à l’œuvre, l’alliance des éléments contraires produit une réaction chimique à la couleur inédite.

Le livre tient, et le livre est un roman.

Et ce roman est beau, inédit, intensément étonnant.

(Et j’aurais pu aussi commencer par là, cette surprise initiale -par affirmer que ce roman est, avant tout, un roman. Que cette première surprise est un bonheur – on aurait imaginé un ensemble de proses brèves et tendues, à l’aune des paroles et de la syntaxe qui habitent les chansons du Bertrand Belin chanteur, et ce phrasé, rêche, de demi-mots, sait se développer pour habiter le bâtiment de plus grande envergure qu’est le livre.)

(Et j’aurais alors continué par la surprise dans la surprise, du rapport étroit se tissant peu à peu, entre son dernier (magnifique) album, « Parcs », et ce livre – dont on se rend compte on ouvrant le livre du disque. La récurrence des prénoms, motifs et figures produit un aller et retour entre les deux ouvrages, espace ouvert qui en agrandit les possibles).

(Et j’aurais dit un peu de ces rapports, effectifs et potentiels, dans ce livre dont l’incipit casse une pierre (« j’ai cassé une pierre grosse comme le point à l’aide d’une pierre grosse comme une palette à la diable ») et le dernier paragraphe en appelle à l’éternité des états de nature ; dont le personnage principal, ayant quitté l’eau et la mer pour s’enraciner dans les terres (et l’archéologie qui le passionne), ne parvient qu’à se noyer, dans un lac artificiel ; dont les phrases vont ensemble et séparément brillent.)

(Et les parenthèses pourraient rester ouvertes, radiales en réplique, échos du cercle décrit plus haut).

Ce livre est une surprise en soi, augmentée par les rapports qu’il crée, en son sein et vers ailleurs ; c’est aussi une promesse, une main tendue : en cours de lecture, on s’est déjà comme habitué, sans s’en apercevoir, à ce doux inconfort, à ces alliances contre nature (entre symbolique et prosaïque, entre distance et tragique, entre élémentaire, voire archaïque, et arborescence), à cette constitution d’un état de lecture : une solide constitution, plongée dans un liquide menaçant.

Ce roman est aussi, assurément, pleinement, poétique : dans son détail, celui de la phrase, du fragment, du paragraphe ; dans son entier tout autant : Requin est, en somme, la constitution d’un état poétique.

La promesse, oui, d’un inconfort où habiter, dans cette étrange joie composite.

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Bertrand Belin,

Requin, éditions P.O.L, mars 2015, 192 pages, ISBN : 978-2-8180-3571-9.

«tu préfères réfléchir tout seul, dans ta petite tête, et ça c’est pas très corporate.» | Denis Michelis, La chance que tu as, édition Stock, collection La forêt, août 2014

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« Il propose du feu à Virge et elle lui dit non, tu vois bien qu’elle est déjà allumée.

Elle a dit ça avec un air sérieux, presque perplexe.

Je peux te demander quelque chose ?

Oui mais vite car je n’ai pas beaucoup de temps.

Il essaie de choisir les mots avec soin, et de tourner les phrases avec beaucoup de doigté et surtout beaucoup de délicatesse.

J’aimerais savoir si je peux te prendre un peu de temps pour.

Abrège !

C’est-à-dire que je n’ai pas encore signé mon contrat et.

Pardon ?

Oui mon contrat et je n’ai plus mon sac non plus c’est que.

Ecoute-moi bien.

Virge écrase sa cigarette sur le rebord de la fenêtre, au passage elle fait doucement frémir une fleur d’hortensia.

Ton contrat, tu l’as signé tout à l’heure, n’essaie pas de m’embrouiller.

Elle avance la tête, comme une poule prête à lui manger les yeux, alors il recule légèrement.

S’il y a une chose qui m’insupporte, ce sont les histoires de contrat et tu sais quoi : ça m’angoisse.

Il se demande ce qu’il y a de si terrible dans un contrat mais préfère se taire.

Chut lui ordonne son esprit, laisse-la aller jusqu’au bout.

Tout le monde est traité à la même enseigne ici, tout le monde signe dès qu’il a posé le pied dans le domaine, et il n’y a aucune exception.

Ton contrat tu l’as signé.

Tu dois respecter nos règles et les règles ça commence par un bonjour.

Il ne dit toujours rien, interdit.

Oui, on dit bonjour, on se présente, on pose des questions, on fait mine de s’intéresser aux autres, on est corporate, mais visiblement tu ne sais pas ce que ça veut dire corporate, tu préfères réfléchir tout seul, dans ta petite tête, et ça c’est pas très corporate.

… »

 (Denis Michelis, La chance que tu as, édition Stock, collection La forêt, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

C’est toujours à cette allure-là que fusent les dialogues dans ce premier roman de Denis Michelis (paru en août 2014, rentrée littéraire dont je n’ai pas encore fini d’éponger ce qui me demeure de livres de qualité…) ; il y a un art de l’appréhension (et du rendu) du monde social par la parole chez cet auteur, une rectitude mêlée d’allant qu’on ne rencontre guère qu’au théâtre.

La parabole de la domination capitaliste est évidente et parlante, dans ce trajet d’un jeune employé du Domaine, sorte de restaurant luxueux et isolé (« et il se dit c’est curieux, ce n’est pas si loin de chez moi, et pourtant cet environnement ne m’est pas familier. » résonne dès le premier paragraphe), qui se voit humilié, asservi, et violenté, en paroles (comme dans l’extrait choisi, ci-dessus) et en gestes.

Ça parle, donc, les mots fusent, volent, agressent, coupent – ça parle et en même temps, se tait – comme souvent dans les livres édités par Brigitte Giraud sous la couverture vert d’eau de sa collection La Forêt (chez Stock), l’économie de la langue est effective, et comme souvent (on pourrait évoquer le tout récent deuxième roman de Dominique Ané, « Regarder l’océan », paru en avril 2015 dans cette même collection), elle permet de naviguer en précision dans les choses que nous fait le monde, extérieurement et intérieurement. L’intime tel que Brigitte Giraud l’affirme dans sa littérature (et donc dans celle qu’elle choisit d’éditer) est toujours politique, me disait-elle en substance lors d’un entretien que j’ai eu avec elle il y a quelques semaines – ici l’intime est annexé, annihilé par les assauts de la domination la plus froide, indifférente et absolue : le roman de Denis Michelis fait le récit intime de l’annihilation de l’intime par le « monde du travail ». Lequel, on le sait – et le titre (« La chance que tu as ») nous le rappelle avec une froide malice-, ne doit la terreur qu’il produit qu’à la peur de sa disparition : il y a toujours pire ailleurs :et la chance d’avoir un emploi requiert une gratitude infinie envers qui vous l’offre.

(et c’est, remarque adventice et perso, un jeu de dominos du dominant, le chantage marche à l’infini : nombre de malheureux, maltraités, déconsidérés, que j’ai pu côtoyer ces dernières années dans l’industrie culturelle sont rappelés sans cesse à cette chance immense qui est la leur, puisqu’après tout, ils ne bossent pas à lusine – la citation est authentique).

Et puisque que c’est une chance, d’avoir été désigné, ça se paye – la culpabilité du narrateur semble infinie, sa dette impossible à éponger, le sacrifice ne cesse pas.

Ainsi le livre déjà fonctionne, le risque qu’il courait était celui de la mauvaise bascule : que faire d’un tel postulat, quelle ligne de fuite demeurerait ? Il joue son va-tout avec une fable.

Il y a, dans la seconde partie du livre, une fable très étrange (qui m’était inconnue, que le gentil web m’a rapidement offert, faites de même) des frères Grimm, la fable d’Elsa la futée, laquelle, dans une amorale opacité, ne délivre ni parabole ni morale explicite. Subtilement insérée dans l’histoire, elle agit en levier, permettant à ce récit de la servitude, sinon volontaire, du moins consentie par le narrateur, de se poursuivre dans un registre moins réaliste, quasi fantastique, rendant possible, admissible, cette concrétisation de l’esclavage qui se produit alors – possible sans être plausible, le pacte avec le lecteur étant subtilement renversé par l’effet doux-amer de la mystérieuse fable.

La fin, qu’on taira, peut alors s’ouvrir – et ce roman exister comme un ensemble, ambigu et tellement frappant dans cette ambigüité même.

Un bien beau premier livre.

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(Denis Michelis, La chance que tu as, édition Stock, collection La forêt, août 2014, EAN : 9782234077416)

«Sa langue, dans sa bouche, repliée comme un linge sec» | Alexandre Civico, La terre sous les ongles (Rivages, 2015)

[A noter : rencontre avec Alexandre Civico vendredi 24 avril à 19h30, librairie Vents d’ouest, place du bon pasteur, Nantes)

«Il envoie un télégramme au pays. Expliquer à sa femme et son fils, qui attendent le signal, que ça y est, c’est bon, vous pouvez venir. Ce n’est pas un palais, mais on a le droit de faire la cuisine, et surtout l’hôtel accepte les familles. Ils ont pris le train, eux aussi plus légers, ils le rejoignaient.

 L’enfant est volubile, comme toujours, sa langue est déliée, vivante et précise malgré ses quatre ans. Avocat, c’est le destin que lui précise malgré ses quatre ans. Avocat, c’est le destin que lui prédisent les ménagères andalouses lorsqu’il s’installe sur le comptoir de l’épicerie pour y tenir des propos, des discours définitifs. L’enfant est une fleur ouverte au monde. Une fleur du Sud, épanouie et colorée, jouissant de sa langue tout autant que des embruns du soleil gaditan.

 Lorsque l’enfant découvre la chambre d’hôtel, une forme de colère froide s’empare de sa mère. L’enfant demande où se trouvent chambre/salle de bains/salon. D’un geste pénible, il lui montre la pièce. L’enfant est muet, plus rien ne bouge, juste les yeux.

 Après quelques semaines, il ira à l’école, apprendra le français, le maîtrisera vite, mais il est devenu taciturne. Sa langue, dans sa bouche, repliée comme un linge sec.»

(Alexandre Civico, in La terre sous les ongles (Rivages, 2015))

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

On s’échine parfois, dans les milieux autorisés du roman dit de genre, à détailler ce qui fait la nuance entre du « polar » et du « roman noir ». Ce premier roman d’Alexandre Civico (par ailleurs éditeur émérite, fouineur, découvreur, chez Inculte), s’il ne paraît ni en Rivages-Noir, ni en Rivages-Thriller, mais en littérature générale, pourrait servir aussi bien de maître-étalon du genre noir que d’antithèse absolue, selon comme l’on regarde. Ni suspense ni intrigue à proprement parler, dans ce court concentré dramatique, ou alors réduits à l’essentiel, à une épure : un homme s’enfuit, prend la route de nuit pour le Sud dont il est originaire, après un crime. Il y a donc un cadavre dans le coffre de la berline, on le comprend assez vite – il y en a surtout, au figuré, dans les placards, du narrateur, lesquels sont d’une autre nature. Cette fuite autoroutière, constituant un état-en-soi autant qu’un mouvement (ce sont assez vite des formes de stases, concentrés de détails, conversations de bistro, cigarettes et cafés, durant des moments de pause, qui s’imposent, à la façon d’un western spaghetti où ne se tirerait plus un coup de feu), est complétée d’inserts biographiques – c’est un de ceux-ci qu’on a mis en exergue au-dessus –, lesquels n’expliquent rien mais tracent, situent. L’épure, toujours. Si cet homme a tué, ce n’est par déterminisme seul, ce n’est pas parce qu’immigré dans ce pays si ingrat qu’est la France ; ces conditions ne sont pas plus posées pour l’en excuser ; mais s’il y a une vengeance à l’œuvre, ici, elle est aussi d’ordre social, elle est la conséquence d’une inextinguible colère, celle de l’humilié perpétuel, du toujours ravalé. Ravalé comme l’est sa langue (« repliée comme un linge sec »). D’où ce motif de la langue, à gagner perdre ou conquérir, en va-et-vient, déliée, linge sec, la langue constitue le moyen autant que la cause. Ces inserts sont également très courts, pour ne jamais prendre le pas, ne jamais amollir ce qui tient ensemble par le fait premier du rythme. Ce n’est pas non plus un pastiche, ou une figure de style, que cette micro-épopée certes sans éclat, mais pas « minable ». Elle n’est pas moquée, cette quête intime et désespérée, par un Alexandre Civico qui serre de près son narrateur. Et l’adresse à celui-ci, à la deuxième personne du singulier, n’est pas juste un habile accélérateur, elle est manière de réduire la distance, de signifier le lien, de souligner l’intime à l’œuvre ici, dont on ne fera pas les comptes de détail, car : la question biographique adressée à l’auteur, du pourcentage de vraiment arrivé dans le roman, n’est pas la nôtre : 1/en général, et 2/ tant elle réduirait ici ce qui est produit. C’est donc un éclat de roman noir, sur lequel il se concentre, un moment très spécifique dans la dramaturgie de celui-ci, son noyau atomique : l’après-crise, quand s’engage une course (parfois poursuite, ici solo) vers un dénouement. Dénouement à entendre au sens littéral : c’est aussi un nœud existentiel qui se résout, d’une bien paradoxale (et très belle) façon, dans les dernières pages – au moment aussi ou cède le tutoiement pour qu’advienne la première personne. La langue fait corps, de brève, intense et éclatante façon dans ce premier roman qui en appelle d’autres. La Terre sous les ongles | Alexandre CIVICO, Genre : Littérature française, Collection : Littérature / Rivages, Grand format | 140 pages. | Paru en : Janvier 2015 | GENCOD : 9782743629519

Rien n’est fini tout commence (Gérard Berreby, Raoul Vaneigem, éditions Allia, octobre 2014)

[A noter – LE MERCREDI 18 MARS A 19H – rencontre avec l’éditeur Gérard Berréby, fondateur et responsable des éditions ALLIA, à la librairie Les bien aimés, rue de la Paix, Nantes.]

On comprend que vous développiez l’idée d’un « homme supérieur », capable de surmonter son aliénation. Mais vous le faisiez en commettant, à mes yeux, une erreur. Car quelle que soit la radicalité d’un individu, membre du groupe ou pas, il n’en reste pas moins un être qui, à un degré ou à un autre, est intégré à la société dont il est issu ; en cela il est porteur d’une certaine dose d’aliénation et ce, à plusieurs niveaux.

La notion même d’émancipation s’est trouvée faussée. À l’origine, elle s’appréhendait socialement, elle était portée par le projet d’une société sans classes. Lorsque nous avons affirmé que l’individu était le fondement essentiel de la lutte des classes, il s’agissait de l’individu en quête de son émancipation. L’ambigüité a longtemps consisté à savoir si l’émancipation de l’individu passait par celle de la société ou, pour caricaturer, si une société sans classes donnait des individus libres, autonomes. C’était une première erreur. La deuxième a été de valoriser l’individu porteur d’un principe d’émancipation – l’autonomie – se traduisant socialement par l’autogestion. Cet individu-là, nous n’avons jamais fait l’effort de le replacer dans ses conditions de vie, qu’elles soient familiales, sociales… celles d’un individu déséquilibré par ces conditions et qui se sauve – presque au sens de « salut » ; salut commun ou salut religieux – grâce à la clarté de cette volonté d’émancipation générale qu’il porte sur ses épaules… des épaules chargées de contrainte que l’on n’examine pas… parce que le projet est en fait de l’ordre de la transcendance… hormis Viénet, nous avions l’impression de changer le monde, de changer les bases. Une telle conviction nous illuminait… car on ne peut parler que d’une illumination. Elle éclairait le monde entier et nous dispensait d’éclairer nos comportements passéistes ! (extrait)

J’ai laissé tel quel : rien que l’italique pour distinguer les questions (de Berréby) des réponses (de Vaneigem). Cette épure, manifeste, dans la retranscription de l’immense entretien courant sur les 400 pages de ce magnifique objet, est volontaire et signifiante. Elle est voulue par les deux co-auteurs – co-auteurs, oui, car Berréby, qui fait les questions et pose les rails de ce qui constitue le grand récit de l’aventure situationniste, est un alter ego revendiqué (et souhaité tel par l’interviewé), qui n’hésite pas à contredire le sage, le « vénérable » qui lui fait face, et ce sans que s’altère l’immense respect pour l’affaire qui lui, qui nous, est contée : une vie, celle de l’absolument radical Raoul Vaneigem, depuis l’enfance belge et ouvrière, jusqu’à la grandeur et à la chute (extrêmement précisément décortiquée par les deux hommes) de l’internationale situationniste dont il fut un des piliers majeurs (celui à qui Debord proposa de recommencer, à nouveau, autrement, à deux, ce mouvement fulgurant). Sans aucune amertume, sans sordide règlement de compte.

Le livre est à la fois richement (très richement) documenté, y compris de nombreuses correspondantes inédites avec des témoins et des proches de Vaneigem et Debord, et très libre dans son ton : l’extrait ci-dessus pourrait même donner l’impression d’une simple attaque ou déconstruction de ce qui fut un mouvement d’idées aussi nouveau que porteur de sens et de conséquences concrètes – mais il n’en est rien.

« La remise en question, l’interrogation, bref le questionnement inlassable non point pour le plaisir de prendre le contrepied mais plutôt dans une tentative de se débarrasser du superflu ont été nos credos pour tenter de nous approcher du réel. », affirme Gérérd Berréby en réponse à une des queqlues questions que je li ai posées pour nourrir cette note. En effet, ce livre, et ses auteurs, s’efforcent de rendre au plus juste le récit des faits, sans « refaire l’Histoire » (de toute façon, Vaneigem affirme clairement ne pas se pencher sur l’Histoire de ce dont il fut un des éléments moteurs : « Je reste attaché à la valeur théorique de la pensée, le reste… Les anecdotes et la correspondance dont partie des archives. Je n’y trouve aucun intérêt. »); de restituer et resituer l’époque, les actes et les ambiances (notamment la commensalité indispensable à la bonne tenue des longs échanges arrosés des situs) nécessaires à l’élaboration de ce programme émancipateur.

Et cette discussion à bâtons rompus, contradictoire et généreuse, s’avère faire socle mais aussi tremplin, être un bien bel objet de transmission.

(Quelques questions à Gérard Berreby, à propos de rien n’est fini tout commence, livre coécrit avec Raoul Vaneigem, éditions allia, 2015)

http://www.les-bien-aimes.fr/evenements/les-evenements-a-venir/

(G.Boutouillet) Ce qui frappe d’emblée dans ce livre, outre sa qualité documentaire, c’est l’entrée de but en blanc dans le propos, sans préface ni introduction d’aucune sorte : on entre dans la conversation, qui si elle respecte certaines « règles » (chronologiques), nous place face à ce parti-pris singulier : deux individus parlent, nous assistons à cette discussion (chaleureuse, libre, contradictoire : amicale) dans laquelle l’interviewer est un interlocuteur placé en position d’égalité (vous n’hésitez pas à poser de très longues questions, à développer de longues analyses). Que pouvez-vous me dire de ce parti pris, de ce qu’il signifie éditorialement, mais aussi dans votre rapport à Vaneigem (et son travail) dont il découle ?

(G.Berreby) J’ai tenté de proposer un roman d’époque dans lequel toutes les questions seraient abordées et grâce auquel on mesurerait la sincérité et l’authenticité de l’un ou l’autre des interlocuteurs à ce qu’il dit ou ne dit pas. Il n’y a donc pas de préface, de chronologie, de chapitres, autant de formes et d’éléments qui risquaient d’enfermer a posteriori notre discussion – et sa lecture – dans des carcans que nous cherchions précisément à éviter. L’entretien commence par une évocation des années de formation de Raoul Vaneigem et se termine après un voyage à travers quatre cents pages de propos de toutes sortes, de documents rares, voire inédits, et d’entretiens complémentaires, parfois contradictoires, avec d’autres protagonistes. Nous avons construit une galerie de portraits où figurent des membres clés de l’histoire de l’Internationale Situationniste mais aussi des personnages aux noms et aux rôles plus méconnus. En résulte un tableau d’époque avec des incursions régulières dans notre monde contemporain. En ce sens, j’ai voulu un ouvrage vivant, absolument pas muséifié, donc pas de tombeau, aussi glorieux fut-il. J’ai voulu éviter le livre pour spécialistes, happy few et lecteurs convaincus. J’ai voulu composer, au contraire, un livre ouvert que tout le monde puisse lire et surtout que chacun puisse s’approprier. Du roman, de l’essai, de la biographie, de la thèse et de l’ouvrage historique, j’ai mélangé tout cela et inventer une forme inédite pour parler de l’Internationale Situationniste, de sa place dans son époque et des conséquences de ce mouvement sur la nôtre, sans complexe ni directive universitaire. Cela m’a semblé convenir au projet plutôt que de se lancer dans un genre “ma vie mes œuvres”, un peu fade pour mon goût.
Un seul souci me préoccupait : ne pas ennuyer le lecteur et lui transmettre l’envie. Quand j’ai convaincu Raoul Vaneigem de s’aventurer dans ce projet un peu monstre, il a accepté à la condition que nous nous posions sur un pied d’égalité et que nous co-signons l’ouvrage. Nous sommes partis d’un ensemble homogène, à savoir le retour sur ses origines, comment devient-on Raoul Vaneigem ? et sur sa relation avec le mouvement situationniste jusqu’à sa dissolution. Pour ce faire, il nous a fallu revisiter notre passé non pas tel que nous aurions aimé qu’il fut mais au plus près de ce qu’il a été et de ce que nous y avions fait. Alors forcément, l’entretien est amical mais pour le moins vif et argumenté, sans aucune complaisance. Que ce soit pour décrypter la place et la personnalité de chacun des membres de l’Internationale Situationniste, pour évoquer l’émulation résultant de leur rencontre, pour revenir sur leurs coups d’éclat, pour souligner les conséquences néfastes de la récupération d’une avant-garde par la société elle-même, ou pour constater la décrépitude du mouvement au fil des années 1970, j’ai cherché à amener Raoul Vaneigem à une analyse sans concession. Dans la mesure où asséner des vérités n’a aucun sens, si ce n’est se condamner à rester dans un ghetto, j’ai toujours voulu ne pas épargner nos sens critiques. La remise en question, l’interrogation, bref le questionnement inlassable non point pour le plaisir de prendre le contrepied mais plutôt dans une tentative de se débarrasser du superflu ont été nos credos pour tenter de nous approcher du réel.

(G.Boutouillet) Très concrètement, cette longue histoire dialoguée semble le fruit aussi de deux cheminements singuliers : comment le livre s’est-il élaboré (par quel mode d’entretien : à distance, par écrit, en enregistrant) ?

(G.Berreby) Très simplement. Elle est le produit de vraies rencontres durant trois ans, en Belgique, à la campagne, en Bourgogne et au Pré-Saint-Gervais, dans la région parisienne. Tous nos entretiens ont été enregistrés puis transcrits, découpés et mis en forme. Intégrer les témoignages complémentaires, regrouper la documentation d’époque, les photos a été l’objet d’un travail ultérieur. Je n’aurai pas pu mener à bien ce projet sans le précieux concours de Sébastien Coffy et de Fabienne Lesage. L’accord passé avec Raoul Vaneigem était le suivant : je devais lui remettre un entretien définitif une fois nos conversations retranscrites. Il l’a accepté aussitôt après lecture. Dans la mesure où l’on a tâché de faire remonter l’essentiel de ce que recelait cette longue conversation, Raoul Vaneigem n’a eu aucun mal à valider l’ensemble des propos restitués. La fidélité à ce qui a été dit n’empêche cependant pas un regard critique sur le passé et sur nous-mêmes.

(G.Boutouillet) Qu’avez-vous appris, qu’est-ce qui vous a personnellement dérouté, surpris, relancé (vous qui êtes très fin connaisseur de cette question situ) ?
(G.Berreby) L’optimisme presque béat de Raoul Vaneigem m’a souvent dérouté. Il porte sur ses années passées au sein de l’I.S. un regard peut-être faussement détachée. Il est, oserais-je dire, sans pitié pour les erreurs du mouvement, ses dérives obsidoniales. Il projette dans les organisations autogérées qui émergent notamment en Grèce, une foi étonnante. J’ai appris qu’il faut bien se garder, en ce monde, de jugements définitifs sur les choses et les gens – la part cachée de chacun étant tout aussi importante que ce qui nous est montré immédiatement – et qu’enfin, on ne peut s’en sortir que par un regard franc sur ce que nous entreprenons avec les personnes qui nous entourent. Une telle posture est, je crois, un signe de vitalité et de bonne santé.

 rien n’est fini tout commence, Gérard Berreby & Raoul Vaneigem, éditions allia, 2015octobre 2014 – prix: 25,00 € , format : 160 x 240 mm, 400 pages, ISBN: 978-2-84485-926-6

Retour définitif et durable du définitif et du durable | Olivier Cadiot, Providence (P.O.L, 2015)

« Il me manque tout de lui, alors je préfère reconstruire l’ensemble à partir d’un ou deux petits éléments vrais. Tout refaire à partir de deux ou trois mots en capitale aperçus à la dérobée sur le chariot d’une machine à écrire dans une chambre d’été – volets fermés avec des rayons qui, aussi précisément que le laser d’un fusil, venaient poser des points rouges sur les coussins verts d’un canapé dans l’angle sombre. On retrouve une chanson disparue, on accumule des détails, un peu comme on dessine par traits de crayon successifs un portrait-robot. Et homo factus est. »

Retour définitif et durable du définitif et du durable

Providence, d’Olivier Cadiot, paraît en ce mois de janvier 2015 chez P.O.L. Ce livre en quatre parties est un départ nouveau, après le « cycle Robinson », qui de Futur ancien fugitif à Un mage en été, en passant par Le Colonel des zouaves et Retour définitif et durable de l’être aimé, livres tous publiés chez P.O.L et, pour la plupart d’entre eux, adaptés au (voire créés pour le) théâtre, avec les complices Laurent Poitrenaux (comédien) et Ludovic Lagarde (metteur en scène). Il y a, donc, du neuf – mais du neuf, il y en a toujours eu, chez Cadiot, à chaque phrase du neuf, jusqu’à l’étourdissement –, il y a, disons, du changement, profond et subtil, en même temps que des retrouvailles : comme le dit très bien Charles Robinson « D’Olivier Cadiot, on peut dire ce que Kafka disait de Strindberg : je ne le lis pas seulement pour le lire, mais pour me blottir contre sa poitrine. On ne lit pas Cadiot, on s’y baigne. »

J’ai déjà expliqué dans une récente chronique en quoi la lecture de ce livre me fut un bain, de jouvence et de chaleur, me (re)chargea en bonheur dans un temps difficile (si le mot « bonheur » est trop, disons que « bien-être » n’est pas assez pour signifier cet effet-là : c’est un lieu situé entre bonheur et bien-être, un point d’absolu, mouvant). J’ai déjàécrit aussi à quel point il m’était difficile de n’en pas corner chaque page, recopier chaque paragraphe, puis le suivant puis le précédent. (Parmi toutes les fonctions tenues par cet objet si multiple qu’est un livre de Cadiot, on peut donc ajouter origami).

Mais il faut bien choisir. Cet extrait-là, ci-dessus, dit tout – tout y compris le manque (c’est pourquoi j’en ajouterai d’autres). Il dit que quelque chose manque. Que quelque chose manque toujours (rappelons-nous les stases mélancoliques et l’appel à la super sœur, dans Retour définitif et durable de l’être aimé), et que la recherche de ce quelque chose est un motif (un thème autant qu’un moteur).
Cet extrait-là dit, en tout cas, un aspect essentiel de Providence, visible, frappant : c’est le calme – un calme relatif, disons : une grande aspiration au calme, qui, concentrée, originelle, produit de nombreux effets calmants sur la machine-texte si trépidante de Cadiot.

Ce calme-là

Ce calme, revendiqué par l’auteur (visionnez la vidéo en bas de page, pour constater aussi que cet apaisement ne leste pas cet inimitable flow, fluide et scintillant), n’est pourtant pas de repli sur soi (sur le genre, sur le récit, non plus, non : Cadiot n’a pas fait inscrire « roman » sur la couverture puisque ceci n’est pas un roman, comme son théâtre n’était pas du théâtre, sa poésie pas de la poésie, chez lui toujours ça bouge entre, ça joue).

Vitesse et prolifération (d’images, les récurrentes -parcs et châteaux reclus, mondains ermites étranges…- et leurs suivantes, variables, renouvelées ; de métaphores ; d’idées ; de rapports entre les trois), vitesse et prolifération sont toujours là : il y a même d’heureux étourdissements, voire des mises en abyme du principe, notamment dans le troisième texte, Illusions perdues où Balzac est passé à la centrifugeuse-mais-cool.

On dirait du Cadiot revu par Cadiot, pour ainsi dire – relisez cette phrase et considérez bien qu’elle ni étourdie, ni absurde : l’auteur, dont la disparition du narrateur usuel (ce bon vieux Robinson) détermine l’usage de nouveaux avatars, anime ces ces nouvelles voix autant qu’il les écoute, lesquelles se chevauchent, communiquent autrement avec lui. À voix nouvelles, porosités nouvelles.

Porosités nouvelles, et puis reprise, retours, de la figure littéraire. Balzac, donc. Mais aussi Burroughs, en clausule tordue et tordante de ce troisième texte. Mais encore, dans cette nouvelle finale, au titre éponyme Providence, l’incursion de Victor Hugo dont la visite de la maison parisienne est savoureuse. La figure de l’auteur est très présente – il faut bien, plaisantera-t-on, puisque dans tout ce manque, le narrateur est le manque fondateur – et l’auteur, c’est aussi Cadiot lui-même. Providence est ce livre où Olivier Cadiot, subtil observateur se refusant au statut de théoricien, observe plus nettement (comme au premier degré, mais un premier degré tellement plus subtil que celui du récit narratif ordinaire) sa propre pratique et la soumet à sa méthode.

(à sa méthode = à sa phrase).

Car il y a une méthode Cadiot, disons une méthode-phrase, une personnalisation de la grammaire qui agit d’abord à l’échelle de la phrase, et non d’emblée à l’échelle  du livre (car s’il y a « un plan » dit-il encore dans l’entretien ci-dessous,  il s’annule en cours de route, disparaît sous ce qu’il a permis de produire). La grammaire, qui fut attentivement et tendrement observée dès L’art poetic (1988), et la syntaxe, sont les premiers outils du renouvellement. Du renouvellement habituel, par juxtaposition de propositions de niveaux de sens différents dans une même phrase, qui déroulent plusieurs strates au sein d’un même élément de syntaxe (la phrase) :

« Un château désaffecté qui aurait abrité une colonie de vacances transformée en centre de transfert pour personnes en difficulté. »

L’invention de la vitesse nécessaire

Mais il y a aussi un renouvellement autre dans ce renouvellement permanent : l’apparition de points-virgules, nombreux tirets d’incise, vont de pair avec la raréfaction du blanc sur la page. «Je me suis amusé à écrire les transitions », dit-il encore. Et si la vitesse, d’apparitions-disparitions, entre prestidigitation et irisation, n’est pas abolie, ce dont on se réjouit car elle est au cœur, qu’il a, dedans la vitesse, fabriqué quelque chose, Olivier Cadiot, qu’il a inventé une sorte de vitesse nécessaire, laquelle a infusé dans nombre de livres d’auteurs plus jeunes, et souvent trafiquant du côté du roman, qui y ont chopé une option supplémentaire, le turbo qu’il leur fallait pour passer un palier, renouveler la tessiture, changer le diaphragme voire l’objectif ; si ici la vitesse demeure, et son agilité, cette vitesse de pensée-kaléidoscope produit ses effets dans des volumes autres. Lesquels effets changent, de fait. Simple question de perspective.

La course n’est plus folle, les bois ne sont plus des terrains d’entraînement à l’action-commando pour majordome métaphysique, ils servent à la promenade.
La marche est possible, et s’avère dès lors nécessaire, dans cette vaste entreprise d’indexation miraculeuse du tout, de tout ce qui fonctionne et avance dans une conscience, un corps, une vie. D’indexation transversale et comme pour voir, d’inventaire sauvage, au conditionnel et donc potentiel, fictif :

« On peut se demander si, en faisant dormir de force au musée un écrivain nul dans le lit de Proust, il n’aurait pas le matin, pendant quelques secondes, la capacité soudaine d’écrire une phrase comme Le pépiement matinal des oiseaux semblait insipide à Françoise. Dans le meilleur des cas, cette illumination risque d’être brève ; comme pour n’importe qui, sortant d’un cinéma, se surprend à marcher quelques centaines de mètres à la manière de Steve McQueen. Il est certain que l’on pourrait calculer ça, le degré d’influence.

Si la manière d’allumer votre cigarette vous vient d’un cousin éloigné entraperçu dans votre enfance, il en va de même pour des milliers de petits gestes, habitudes et expressions que vous avez empruntés à des personnes réelles ou imaginaires. Vous risqueriez d’arrêter de vivre en vous occupant d’une tâche pareille. »

Je conclurai par un autre extrait, qui vaudrait pour lui seul, même détaché du livre, qui affirme aussi quelque chose de très beau sur notre environnement devenu numérique, sur ce qu’il change à la lecture comme à l’écriture du monde, à la vie. Car cela peut-être influe aussi : si Olivier Cadiot est une forme d’écrivain hypertextuel, sorte d’encyclopédiste explosé, la massification de l’affaire Internet ces dernières années permet autant qu’elle ôte, complique et amoindrit, multiplie les options mais diminue les charmes, interdit les questions demeurées sans réponse pour la beauté du geste – d’où peut-être le recours au calme, nécessaire comme le fut en son temps son invention de la vitesse.

Et comme chez lui toute parcelle dit aussi le grand tout, ce qui pourrait faire aveu de défaite relance une métaphore applicable à son propre travail  (Et si l’on représentait en accéléré les réponses qui s’ajoutent et se défont, on dirait un building de mots qui grandirait à l’infini vers le ciel. »). Et à nouveau ça repart, et tout repart, toujours. Toujours quelque chose manque, et quelque chose advient. Merci.

« Tu es perdu. Mais c’est la moindre des choses. Les gens ont toujours été perdus. Autrefois, pour trouver son chemin, on ouvrait des almanachs : anecdotes ; gravures sombres de falaises de graphite noir escaladées par un groupe en perdition ; conseils techniques ; encadrés avec des chiffres et des graphiques. On y découvrait la maison idéale construite dans un arbre énorme où s’installe une famille de naufragés. Les choses n’ont pas changé. Tu trouveras à l’intérieur du réseau la formulation des inquiétudes de chacun : comment nourrir un enfant sauvage ? Que faire ? J’ai appuyé sur la mauvaise touche et je ne peux pas revenir en arrière. On trouve la recette du cake au rhum, la quantité d’engrais que tu dois répandre dans un champ de 13 ha de sorgho et à quel moment, en fonction des usages, de la météo ou des mouvements de la Lune. Tu auras sous les yeux les dessins d’une charrue automatique pour mini-potager, la bonne date de la saison pour rempoter les cyclamens, le manuel de construction d’un observatoire à poissons, le guide de confection express d’un aspirateur à venin de serpent. Tu es face au monument fabriqué par toutes les questions possibles que les êtres se posent. Et si l’on représentait en accéléré les réponses qui s’ajoutent et se défont, on dirait un building de mots qui grandirait à l’infini vers le ciel. »

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Olivier Cadiot, <em>Providence</em> (P.O.L, 2015), janvier 2015, 256 pages, ISBN : 978-2-8180-2014-2

ci-dessous, vidéo par jean-paul hirsch:   où Olivier Cadiot tente de dire de quoi et comment est composé « Providence », et où il est notamment question de roman et d’autobiographie, de Balzac et de William Burroughs, à l’occasion de la parution aux éditions P.O.L de « Providence », à Paris.

Eric Pessan, Le démon avance toujours en ligne droite (Albin Michel, 2015)

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«Autour de moi : vendeur de billets de loterie en costume gris clair, deux jeunes femmes aux cheveux enturbannés de longs foulards, homme d’affaires avec serviette sous le bras, homme d’âge mûr aux cheveux bruns et gras marchant hébété un trou au genou gauche d’un pantalon à la propreté douteuse, jeune homme en tee-shirt frappé d’une marque flamboyante parlant à un ami aux cheveux bouclés, vieille dame noire et voûtée. Je m’interroge – jeune couple enlacé, grand homme noir impeccablement vêtu d’un coûteux costume aux plis soignés, homme d’une cinquantaine d’années relevant un menton mal rasé vers le haut d’un immeuble, jeune femme en robe aux cheveux noirs tressés en deux couettes lui donnant l’allure d’une Indienne -, je me demande vraiment – vieil homme à la cravate rouge avançant plié en deux par une scoliose, groupe de jeunes gens tous vêtus de tee-shirts et de pantalons larges aux couleurs exubérantes, les filles portant des lunettes de soleil démesurément grandes, des lunettes qui mangent leur visage – je me demande si je suis vraiment seul – jeune fille très brune et large de hanches habillée d’un pantalon rouge rayé de mauve, d’un sweat délavé qui fut noir, les oreilles ornées d’anneaux argentés grands comme des soucoupes, une impeccable raie sciant ses cheveux raides en deux parts égales, femme rousse avec un pull rouge et un châle assorti promenant un perroquet vert sur son épaule, femme enceinte très mince au ventre très proéminent portant une robe mauve et plusieurs foulards à son cou – , seul à voir les démons.
Qui fuit quoi ? Pourquoi tous ces gens sont-ils dans cette ville ? Qui erre sur le trottoir parce qu’il ne peut plus supporter de rester enfermé chez lui ? Qui a vu le diable ? Qui a peur de passer sous une échelle ? Qui craint les chats noirs ? les corbeaux ? Qui a trouvé un rat cloué sur sa porte ? Qui va voir le sorcier pour se débarrasser de mauvaises pensées dans les fumigations et les psalmodies ? Qui, le soir, s’allonge, récite de longues incantations incurvées et voit son corps, sous lui, délaissé sur le lit, simplement relié à son nombril par une cordelette d’or ? Qui cherche la mémoire originelle en mâchant de petits champignons ? Qui ingère des cachets de chimie pour fuir les démons ordinaires ? Qui s’est voûté au fil des ans sous le poids d’une pensée trop lourde à porter ?»

(Eric Pessan, in Le démon avance toujours en ligne droite, Albin Michel, 2015, EAN13 : 9782226312495)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)
On sait, depuis au moins son essai intimiste consacré à Stephen King (Ôter les masques, chez Cécile Defaut), à quel point Eric Pessan est marqué, comme l’est son œuvre, par le fantastique et ses productions littéraires – voire parfois plutôt livresques, car dans ce rapport puissant et fondateur s’inscrivent également les productions les plus secondaires de l’ésotérisme seventies, appariées selon l’indistinction et la gloutonnerie propres à l’enfant lecteur qu’il fut.
Le fantastique, en tant que mise en doute du vernis des apparences, est partout présent dans ses livres, il est une possibilité, une ligne de fuite de l’intrigue plus qu’une résolution : on pense aux apparitions derrière les vitres du train dans Incident de personne (Albin Michel, 2010) autant qu’à la transformation animale qui en clausule ouvre (plutôt que de clôre) Muette (Albin Michel, 2013). Dans ce nouveau et ample roman (bien plus long que ses formats fictionnels habituels), le démon est, au moins, deux choses en même temps : il est le symbole des malédictions familiales, de l’atavisme destructeur qui pousse(rait, selon les femmes ici abandonnées) les hommes vers la fuite, fuite vers l’alcool comme vers la clochardisation (ici on pense aussi aux tentations psychogénéalogique de son deuxième roman, Chambre avec Gisant) ; il est l’incarnation des peurs les plus enfouies, des terreurs enfantines originelles. Et dans la fuite de ce narrateur vers Lisbonne, belle Lisbonne où se perdre, qui rejoue consciemment celle de son père vers la même destination trente ans plus tôt, s’enchâssent questions métaphysiques et scènes de terreur, en un incessant jeu de reflets et relations :

Est-ce un démon ricanant qui engendre cette sortie de route perpétuellement réitérée, ou la peur seule, assez bien nourrie, qui fabrique cette image, ces images, allusives ou grotesques, de monstruosités stupéfiantes ? Est-ce l’enfance, en ses lacunes, ses béances affectives, qui produit une sourde angoisse dont l’épanchement requiert toujours plus de fictions (de fuites, d’échappatoires) ou les fictions qui inséminent en nous de nouvelles peurs ?

Fictions consommées (l’enfant dévore les livres), comme fictions produites (l’écrivain est ici la figure de la tentative réitérée, voire rejouée : le fils tente d’écrire un livre à Lisbonne comme le père tenta de le faire trente ans plus tôt au même endroit, escale lisboète ou Pessan lui-même, comprend-on en notes, ne parvint il y a quelques années à faire advenir un livre, Pessan que le narrateur croise à Buchenwald en amorce du roman, où celui-ci fit un voyage avec des lycéens il y a quelques années), la fiction est au cœur, elle est la cause et le chemin.
Et plus le spectre s’ouvre (car si le roman est plus long que ses précédents, c’est aussi que s’y développe un appétit de décrire, voire d’inventorier les lieux et les choses à y capter, assez mineur jusqu’ici dans son travail), plus l’observation se raffine, s’affine, se ramifie, se précise, plus les signes et possibilités fictionnelles s’y multiplient : si le diable est, comme on dit, dans les détails, alors, multipliant les détails, c’est le diable qui se fait nombreux. Et fécond.

Eric Pessan, Le démon avance toujours en ligne droite, Albin Michel, 2015, EAN13 : 9782226312495

Le geste et la geste (à propos de Joy Sorman, de Comme une bête à La Peau de l’ours, en passant par Lit National)

« Dans cet isolement je vais cependant découvrir une faille, un passage vers l’extérieur, un tunnel autant qu’un fil tendu dans les airs, je vais découvrir que le monde étanche et retiré du zoo peut se révéler poreux. C’est à la faveur de l’obscurité que ce monde s’ouvre, que notre solitude se peuple, qu’un comité invisible donne de la voix, qu’ombres le jour nous retrouvons un peu de notre existence et de notre épaisseur la nuit, que l’appel de la forêt, entendu sur un quai avant de monter dans le train qui m’a conduit jusque-là, retentit à nouveau. Quand le soir est tombé et que tous ont déserté – portes closes, billetterie fermée, lampadaires éteints, gardiens couchés, lune haute et poussière dissipée -, le zoo frémit et s’anime, soudain traversé de galeries souterraines par lesquelles nous communiquons à grande vitesse, par lesquelles les messages filent comme à la surface d’un lac endormi. Nous nous délestons alors un peu de notre chagrin. »

 (In Joy Sorman, La Peau de l’ours, Gallimard, août 2014, (ISBN 978-2-07-014643-7)

En fait, je ne saurai m’en tenir à cette peau de l’ours, même si cet extrait parle seul sans nul besoin de mon aide, en écho aussi des propos de Jean-Christophe Bailly cités ici même il y a quelques jours, cet appel silencieux des animaux rappelant encore ce que ce même Bailly en a écrit dans son magnifique Versant animal, et que l’ours en lui-même fait signe à cet autre ours (très différent), celui de Klotzwinkle, dont j’ai parlé également il y a peu.

Je ne saurai m’en tenir à cette peau de l’ours, belle fable de remise en question du (des) genre(s), qui ne théorise pas en course, et file en tenant sa focale, visuelle et sensitive, à hauteur d’homme (d’ours). Qui ne théorise pas mais ne se prive pas d’être nourri, d’avoir lu (la performance à deux voix de Joy Sorman à visionner ici en atteste en finesse).

Je ne m’en saurai m’en tenir à cette peau, à cet ours, sans tirer le fil et que la pelote me mène sitôt au précédent roman de Joy Sorman (qui n’est pas son précédent livre, puisqu’entre les deux il y a eu Lit national, j’y reviendrai plus bas), intitulé Comme une bête et consacré à dresser le biopic d’un apprenti boucher, bientôt devenu meilleur ouvrier de France, tant son amour du travail bien fait le pousse à surclasser tous ses confrères et concurrents. Je ne l’avais pas lu à sa parution, et il est parfois fort agréable de se remettre à jour. Il y a de nombreux liens, rapports, et même une forme de symétrie entre les deux livres.

Dans ce Comme une bête, Pim, donc, boucher, lui-même capté selon le parti-pris documentaire propre à Sorman (dont elle s’explique bien dans cette vidéo, à propos de sa contribution au recueil Devenirs du roman II chez Inculte), à hauteur de geste, le dedans donné à percevoir par captation du dehors, avec sa part déceptive :

 

« Quelques mètres plus loin les abats sont retirés. Pim se demande si on n’a pas des surprises parfois en ouvrant une vache. On pourrait rêver de quelque chose d’inédit, d’inattendu, qui jaillisse des entrailles, un objet quelconque ou un rayon de lumière, un truc qui jaillisse des entrailles, un objet usuel quelconque ou un rayon de lumière, un truc bizarre qu’elle aurait mangé, un morceau d’arbre fruitier, une horloge, un parfum délicieux, un vieux livre avec des énigmes à déchiffrer, une photo de sa mère, une plume de poule avalée accidentellement – car une plume peut tuer une vache, ce pourquoi, à la ferme, on sépare les volailles du bétail. Mais non, ce sont toujours les mêmes tripes vertes et molles, pas de révélation, pas de trésor caché, toujours la même routine gluante à l’intérieur des bêtes, pas de signe du destin, pas de sac d’or à la place de l’estomac et à moi les vacances éternelles au soleil. Juste un entrelacs d’intestins et de tuyaux c’est décevant. »

 

(in Joy Sorman, Comme une bête, Gallimard, Folio, 2012, 2014)

Parce que quelquefois on n’y parvient pas, cet extérieur fascinant ne nous (nous, c’est Pim, représentant notre faible, incomplète, espèce humaine) menant vers aucun intérieur autre qu’organique – rien ne se révélant du monde même attentivement observé, soupesé, manipulé (car, aussi, quel meilleur regard que le geste en lui-même : c’est ce qu’affirme ce roman), serait-ce que le monde en son entier se révèle creux, vide, exempt de tout mystère ?

C’est symboliquement, un peu de ce que semble signifier le trajet récent de Joy Sorman, d’un parti pris « réaliste » (à tout le moins, documentaire) vers de la fiction – l’amorce en forme de conte fantastique de La peau de l’ours le déclare, ce chemin vers moins de réel – ou plutôt vers une autre formalisation de ses traces et de son empreinte, car sa fiction ursidée capte avec la même attention les manifestations physiques et sensibles, celle que perçoit un corps en situation (et notamment en situation inappropriée : on se rappelle son récit immersif intitulé Gare du Nord, paru chez L’arbalète, témoin de quelques jours de reportage sur les lieux – sur les lieux, c’est-à-dire en les lieux Et à propos des dits lieux).

Le corps de l’ours lui pose souci, bien sûr, celui de Pim moins, qui l’oublie, s’oublie, dans la manipulation experte du corps animal (expertise, obsession de détail et d’analyse qui troublent son rapport au corps féminin), et c’est notre incomplétude métaphysique qui perturbe Pim, cette incapacité à être à la fois dehors et dedans – cette tentation mystique lui venant de sa présence attentive aux autres (les animaux) : son geste devenant une geste, en somme :

 « Si on ouvrait le crâne plat de la vache, si Pim la trépanait délicatement avec un fil à couper le beurre, puis se glissait à l’intérieur de la boîte crânienne, se faufilant entre la cervelle et l’œil, voilà ce qu’il verrait, logé derrière la pupille de la bête, son œil d’homme collé contre celui de la vache : il aurait une vision du monde, il pourrait regarder ses semblables à travers un œil de bœuf qui arrondit la réalité, il ne verrait plus que leurs gestes, leurs démarches, existences humaines passées au tamis, il n’entendrait plus que leurs intonations, il ne sentirait plus que des silhouettes d’éleveurs, de laitiers, de vachers, de vétérinaires et de marchands qui espèrent leur fortune. Et derrière ces silhouettes, fondue dans l’horizon, il verrait la masse affamée qui piaille et qu’il faut nourrir. Pim a vu ce que voit la vache, Pim est peut-être un ange qui parle aux vaches normandes, un saint qui bénit la viande, un mage de la découpe, ou un illuminé du bocage. »

 (in Joy Sorman, Comme une bête, Gallimard, Folio, 2012, 2014)

Et cette hybridation éventuelle qui surgissait dans la geste bouchère de Pim, c’est l’ours de La Peau qui en résulte. Jamais à sa place, ni au cirque de freaks ni au zoo, l’homme-ours qui ne sait être homme tente de se faire ours sans plus y parvenir, et la fin, évidemment tragique, fait signe à la découpe bouchère lorsqu’elle n’est pas un art (celui de Pim) mais un partage géométrique, sans art, sans imagination. La fable est belle en ce qu’elle peut signifier sur les places et genres, sans le souligner à l’excès. Faire ainsi parler un ours, est effectivement parlant :

 « Nous ne fuirons pas mais quelque chose a changé, c’est une évidence irrévocable, je ne veux plus revenir en arrière, si ma place est au cirque c’est auprès d’elles et non à la ménagerie, je n’ai rien à partager avec les singes et les chevaux qui ne sont que des représentants interchangeables de leur espèce. Je veux être considéré pour ce que je suis, une aberration, une exception et un talisman, je veux qu’on me prenne au sérieux, c’est aux côtés des monstres que je dois me produire. Sur mes patins je ne suis rien, ni ours ni homme, un clown peut-être. Des poils épais et sombres ont recouvert mon histoire et j’ai maintenant l’air d’une bête, rien de plus et rien de moins qu’une bête, peut-être faudrait-il me tondre pour faire apparaître à nouveau cet épiderme rose, dégager les traits de mon visage. L’ourson métisse est mort et enterré, ma généalogie s’est perdue, personne n’a consigné le récit de ma vie, je ne dispose d’aucune preuve, je suis un clandestin jamais démasqué, à la légitimité usurpée. Seules les femmes pourraient plaider ma cause, parler aux hommes mais c’est leur peau qu’elles doivent sauver avant celle de l’ours. »

 (in Joy Sorman, La Peau de lours, Gallimard, août 2014)

Les deux romans, observés placés en quinconce, s’augmentent mutuellement, plus qu’ils ne s’expliquent. Ce qui peut-être mieux explique, depuis le geste d’écriture, ce qui se joue (et se réalise) dans le chemin littéraire qu’accomplit Joy Sorman depuis quelques années, est ce magnifique Lit national, livre avec images (de Frédéric Lecloux) aux remarquables éditions Le Bec en L’air. Lit national, partant d’une situation d’immersion dans une entreprise de literie, constitue l’échec d’un projet (documentaire, pour, notamment, des problèmes de place qu’elle résume parfaitement, du point de vue de l’écriture et de la morale dans cet entretien vidéo) et l’avènement d’un autre. C’est une très belle fiction de l’absence et de la transmission (car le lit, c’est aussi, parfois, un lit de mort), qui advient lorsque quelque chose d’autre (l’ardeur documentariste) de Sorman s’épuise – peut-être temporairement, mais c’est au moins un cycle qui s’achève. Et cette transformation s’opère sous les yeux du lecteur attentif, dans un geste d’une grande fluidité – ce dont on ne s’étonne pas, tant l’auteure est passée maître dans ce filmage, dans cette attention-là à ce qui n’est pas soi : dès lors, en effet, toutes les fictions deviennent possibles.

On aura compris que les trois livres sont, ici, vivement recommandés.

Joy Sorman, Lit National, éditions Le Bec en l’air, 2013, avec des photographies de Frédéric Lecloux.

La Peau de l’ours, Gallimard, août 2014, (ISBN 978-2-07-014643-7) ; Comme une bête, Gallimard, Folio, 2012, 2014

«ce sont leurs offres illimitées à eux qui réduisent l’espace» | La petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon (Actes Sud, 2014)

lolalafon

“Tout est si moderne, répète Dorina, si « high-tech », elle a appris le mot dans une revue la matin même. High-tech, la solitude permanente, ce confort : au petit-déjeuner, à peine ont-elles bu un jus de fruit qu’une voix parfumée surgit par-dessus leur épaule, proposant d’en avoir encore. High-tech, ces centaines d’hôtesses disposées telles des plantes saines et lustrées, si prévenantes qu’on est sûrs de s’être déjà rencontrés quelque part, comment expliquer autrement leur familiarité affectueuse, ces gestes de la main qui accompagnent leur “bye-bye ”. Elles sont si belles belles belles, répète Dorina à Maria, si modernes ! Elles sentent la menthe et la laque, élastiques comme des sportives qui ne transpireraient pas. ”
Face à ce déversoir de possibles, Béla est impuissant. Toutes ces images superflues, ce bruit de fond, c’est du gras qui menace. A Onesti, d’aucuns diraient qu’une fois qu’on a fait le tour de la ville, on n’a qu’à le refaire dans l’autre sens. Pourtant, ce vide n’en est pas un, cette quiétude d’une route dégagée, cet espace, de l’air qui laisse la place au geste. Du silence entre les arbres, des étalages de fruits et de légumes terreux et biscornus, quelques poupées dans l’unique magasin de jouets et des courettes où l’on joue jusqu’à ce qu’il fasse sombre, alors, on rentre à la maison, on écoutera de la musique à la radio ou on lira longuement avant de s’endormir. Ces barrières contiennent un ciel à l’envers ; ce sont leurs offres illimitées à eux qui réduisent l’espace, cette valse occidentale dont on sort nauséeux d’avoir trop tournoyé.

“ C’était impressionnant cette abondance, pour vous ?
– Bien sûr. Vous savez la première fois que ma mère est venue à l’Ouest, c’était dans une banlieue du New Jersey, eh bien, elle a pleuré dans les allées du supermarché. ”
Je cherche à comprendre. Pleurait-elle de joie, Stefania, devant l’émotion de ces nouveaux choix, le fait même d’avoir le choix, et Nadia me coupe la parole, brutale. Le dégoût de cet amoncellement absurde, me corrige-t-elle. La tristesse de se sentir envahie de désir devant tant de riens. “Chez nous, on n’avait rien à désirer. Et chez vous, on est constamment sommés de désirer.”

Lola Lafon, in La petite communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014),/ 11.5 x 21.7 / 320 pages, ISBN 978-2-330-02728-5

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Préparant les deux forums que la M.e.l m’a confié (merci à elles, Garance Jousset et Edith Lecherbonnier, leur travail épatant, opiniâtre, rigoureux et enthousiaste) pour le prix des lycéens et apprentis en Ile-de-France, j’ai l’occasion de relire (Patrick Bouvet, Philippe Rahmy, Carole Zalberg et son implacable Feu pour feu (Actes Sud, 2014)), mais aussi de découvrir ce dont je ne savais rien (Dominique Paravel, Vincent Zabus…), ou de fouiller ce dont je savais depuis longtemps que ça avait l’air très bien, mais voilà, pas eu encore le temps : c’est le cas par exemple de François Beaune et de ses géniales Histoires de Méditerranée (La Lune dans le puits, Verticales, 2013) (qu’il repense et rejoue autres en Vendée, chez les amis du Grand R, ces temps-ci).

C’est aussi celui de Lola Lafon, dont j’avais acheté le roman à sa parution en janvier de cette année, lequel attendait sur la table de nuit depuis. Joli succès, public et critique, entre temps, pour cette fiction biographique consacrée à Nadia Comaneci (jeune gymnaste roumaine prodige, auteure du meilleure score jamais atteint dans le domaine, aux J.O de 1976) . Amplement méritée, cette large audience est une belle nouvelle (comme me réjouit encore l’immense succès de Maylis de Kerangal et son Réparer les vivants (Verticales), ce même printemps), car le livre est riche, à la fois souple (d’une grande et belle élasticité formelle, à l’échelle de la phrase comme du chapitre) et dense. Lola Lafon décrit magnifiquement le sport (les gestes, donc  mais aussi la rigueur, la discipline, l’entraînement), l’époque, le(s) passage(s) (de l’Est vers l’Ouest, que Comaneci rejoint, symbole vivant de la chute du Communisme après avoir porté sa gloire ; d’un monde à l’autre ; d’un siècle à l’autre aussi).

Elle tient un point de vue, délicat, avec grande habileté : le statut de témoin qui est partiellement le sien (elle fut élevée en Roumanie) est contourné ou réorienté autrement : et l’autre fiction dans la fiction est celle de l’enquête. Elle nous narre ses conversations avec Comaneci, qui reprend et corrige son texte, en allers et retours savoureusement conflictuels – sauf que ces conversations sont (plus ou moins) fictives (puisque déclarées fantasmées sur le site d’actes Sud). Fiction dans la fiction, il y a une part gigogne dans ce récit ainsi mis en œuvre – part à laquelle je ne réfléchis qu’a posteriori ; en effet, à la lecture, les évènements, réflexions, questions filent à la vitesse de la course d’élan – ou plutôt à la vitesse que procure cette souplesse de phrase-là (« Du silence entre les arbres, des étalages de fruits et de légumes terreux et biscornus, quelques poupées dans l’unique magasin de jouets et des courettes où l’on joue jusqu’à ce qu’il fasse sombre, alors, on rentre à la maison, on écoutera de la musique à la radio ou on lira longuement avant de s’endormir. « ).

Biopic extrêmement intelligent et réflexif, paradoxal en de nombreux aspects, volontairement ambivalent comme le fut ce personnage taiseux (et parfois chantant, ce qui n’est sûrement pas sans avoir touché la Lola Lafon chanteuse), le livre parvient à ne verser ni dans la nostalgie d’un âge d’Or perdu (on sait par ailleurs comment l’iconographie bloc de l’Est parvient à devenir un gimmick nostalgique entre les mains du tout-commerce, dérisoire et triste retournement de l’Histoire), ni dans la critique caricaturale de celui-ci (et on est consterné, avec elle, de relire  certains commentaires « sportifs » d’époque).

Mais Lola Lafon, auteure politique (plus qu’ « engagée », car qui ne l’est pas, « engagé » ?), produit par cette traversée oblique une critique du grand vainqueur de ce match-là qui se joue entre les lignes au fil des années 70 :  le match des propagandes, terminé pour le dictateur roumain (dont la folie destructrice et mégalomane est ici montrée, sans les potentiels excès tentants et piégeux que suggère une figure aussi fatalement clownesque : là encore, chapeau) dans les misérables conditions que l’on sait, gagné par le si moralisateur bloc de l’Ouest (lequel sut embaucher le génial et sévère entraîneur des « petites roumaines » et de ses méthodes si fustigées dès que l’occasion s’en présenta), avec les conséquences glorieuses qui font notre bonheur quotidien, absolu – et dépressif.

La tyrannie de l’abondance du système ultra-libéral, son dogme de la marchandisation de tout et tous, est ici dénoncée avec une grande force – avec une grande douceur – avec du muscle et de la souplesse – de la force et de la grâce. Une grande réussite.

 

Lola Lafon, in La petite communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014),/ 11.5 x 21.7 / 320 pages, ISBN 978-2-330-02728-5

« Les Pronoms® vous remplacent par un mot. » | La Pharmacie des mots, de Morten Søndergaard, éditions Joca Seria

« Qu’est-ce que le langage ? Le langage est quelque chose en nous. Que sont les mots ? Immatériels, ce sont des groupes de neurones, des impulsions électriques, des choses que nous ne pouvons ni toucher ni saisir. Et c’est pourquoi la Pharmacie des mots touche les gens. Elle permet à quelque chose d’intérieur de rencontrer l’extérieur. L’intériorité invisible rendue visible. L’intangible peut se toucher ! Je crois que la Pharmacie fonctionne (elle est d’ailleurs ouverte) parce qu’elle rend ces choses que nous n’« aimons » pas digestibles. On n’a jamais vraiment envie de prendre des médicaments, et pour ce qui est de la grammaire, on ne peut pas dire que cela nous vienne facilement.

III

Je souhaitais aussi que la Pharmacie des mots comporte le signe ®, comme pour jouer avec l’idée de la possession du langage. Qui possède les mots ? Qui possède le langage ? Personne et tout le monde. Mais La pharmacie se joue de cela : ce serait évidemment merveilleux de posséder tous les noms au monde, mais c’est sans doute une ambition trop vaste pour la si petite entreprise qu’est la Pharmacie ! Peut-on même posséder les mots ? Les mots sont en fait vendus au meilleur enchérisseur. Une gare, un tournoi de football : au Danemark, nous avons la ligue Coca Cola, Eksperimentarium ® entre autres exemples. La marque allemande de voiture Mini Cooper a récemment voulu s’offrir une campagne de publicité en payant pour que le phénomène climatique de l’hiver 2012 porte son nom : l’institut allemand de météorologie permet en effet aux entreprises de sponsoriser un événement climatique et Cooper souhaitait voir son nom associé à la vague de froid balayant l’Europe, sans imaginer qu’elle serait violente au point de faire des centaines de victimes. »

(extrait du vade-mecum accompagnant la présentation de la Pharmacie des mots, de Morten Søndergaard, éditions Joca Seria, livre objet, ISBN 978-2-84809-226-3, 45 €, tirage limité à 150 exemplaires (numérotés), traduction Olivier Brossard.

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Ceux qui à l’édition 2014 de Ecrivains en bord de mer à La Baule le savent : l’entretien (disponible en dessous, filmé et mise en ligne par Joca Seria) de Morten Søndergaard et de son excellent -et valeureux- traducteur Olivier Brossard fut un moment-clé, comme il y en a dans un festival de qualité – où l’on ne fait pas de classement à la fin, quand les interventions sont pour l’essentiel extrêmement intelligentes et roboratives, mais dont l’une d’entre elles éveille un sourire spécifique chez celles et ceux qui y étaient. Il se passa quelque chose, durant la présentation de cet extraordinaire et singulier livre-objet : la découverte de l’objet en lui-même, mais aussi le dialogue d’explication de ces recherches cumulées (puisque la traduction aussi est une relance poétique, et dans des cas si particuliers en particulier…).

On ne le rejouera pas, ce dialogue, on ne saurait – et puis il est au-dessous, à visionner.
Mais pour résumer : cette objet est une boîte qui contient des boîtes, vides de tout à l’exception d’une notice indiquant la posologie du « médicament » considéré : chaque médicament est un type de mots : on y trouve donc dix boîtes, contenant des : noms (623), verbes (421), pronoms (44), interjections (111), prépositions (51), articles (9), numéraux (47), adverbes (100), conjonctions (31), et adjectifs (168).
Tout est mis en place selon les règles d’énonciation pharmaceutiques, reprenant (et détournant) à merveille cette bienveillance si inquiétante à force d’insistance et d’injonctions (les suites de ne pas précautionneux des posologies qui, lues par erreur, nous préviennent de tout usage – et bientôt de tout usage de tout – nous incitent à la prévention de tout, jusqu’à la prévention de la vie même) . Les formes infinitives et leur neutralité troublante sont ici reprises :
« De nouveaux Noms® apparaissent sans cesse. Ne pas s’inquiéter. Il y a tellement de Noms® que chacun se sent un peu plus seul avec les choses. Ne pas s’inquiéter. Les Noms® ont une vie intérieure riche. »
Mais ce sont parfois des formes infinitives :
« Criez. Murmurez. Chantez. Faites-en à votre tête. De toute façon les Interjections® n’ont vraiment rien à voir avec les autres mots. Ha ha, tant mieux. »
Et c’est toujours du ton docte, froid, machinique, que surgit le trouble. Ainsi de la fonction des pronoms, résumée en un lapidaire « Les Pronoms® vous remplacent par un mot. ».

Le frottement entre deux champs et langages (celui de la médecine et celui du langage), provoque nombre d’associations drôles et heureuses, souvent inquiétantes, toujours porteuses de sens – et si le texte produit, en lui-même est magnifique (« Les Prépositions® sont des mots qui situent les choses et les actions dans l’espace et le temps, par rapport à un point donné.(…) Elle ouvrent et ferment. Non que les Prépositions® soient égoïstes, elles sont discrètes, pour ne pas dire effacées ; mais ne vous y trompez pas, elles veulent dire le monde. »), sa contextualisation (formelle, graphique) multiplie l’effet.
L’abus est recommandé.

Morten Sondergaard et la Pharmacie des mots from Bernard Martin / joca seria on Vimeo.

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«C’est le fondement même de la respiration politique : ouvrir la muraille, ne pas la fermer complètement.» | Passer définir connecter infinir, Jean-Christophe Bailly, entretien avec Philippe Roux (éditions Argol, 2014).

De façon un peu ironique, Jean-Luc (Nancy, ndr), me reprochait de remplacer Dieu, au fond, par l’ouvert. Je ne pense pas que ce soit vrai, mais cela m’a aidé à comprendre qu’il était fondamental de dé-substantiver l’ouvert. Lequel n’est ni à écrire avec un O majuscule ni à comprendre comme quelque chose d’achevé. Récemment, en travaillant sur les animaux, j’ai été amené à prolonger cette idée de dé-substantivation en lui donnant un contenu plus dynamique, c’est-à-dire en pensant qu’on pouvait utilement remplacer un mode de pensée substantivant par un mode de pensée qui serait d’abord lié aux verbes et à la conjugaison des verbes. J’ai donc écrit un texte qui s’appelle Les animaux conjuguent les verbes en silence, et les verbes dont il s’agit c’est être, oui, mais aussi respirer, suivre, guetter, voler, ramper… tous les verbes possibles. Et si on imagine une vie qui ne serait faite que de verbes, cela donne une vision immédiate du monde animal – des lignes, des lignes qui s’enfuient, qui se recoupent, des verbes qui s’évitent. Des verbes, des verbes qui s’activent, qui se conjuguent. Je vois ou j’imagine cela comme un monde extraordinaire. Mais par-delà, ce que je vois c’est le danger de la substantivation. L’Ouvert avec un grand «O», en effet, c’est quelque chose qu’on peut poser sur un socle, c’est un ouvert qui se referme. Et la décloison, donc, ne désigne pas quelque chose, seulement une tâche infinie. Ce que les hommes n’ont jamais été capables de faire en politique, c’est justement de clore et de déclore sans fin. On voit que toutes les opérations, tout le travail de la loi dans les sociétés se sont toujours faits en établissant des clôtures, des frontières, des verrous, des codes…
La formule de l’abandon de la mise en commun est donnée par Rousseau dans le discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, sa formulation fameuse est magnifique : «Le premier qui ayant enclos un terrain s’avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de misères et d’horreur n’eût point épargné au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que le terre n’est à personne.»
Mais on le sait, les hommes n’ont fait tout du long que produire et reproduire de l’enclos. L’histoire des enclos est d’ailleurs captivante ; c’est notre histoire, c’est l’histoire de la société civile, celle de l’agriculture, des maisons, mais à toutes les époques, même s’il y a une fatalité dans cette course historique vers le maximum de clôtures et de séparations, on voit aussi comment la pensée politique n’a existé qu’en se dressant contre les murs, qu’en cherchant autre chose, un autre espace. C’est très clair dès l’Antiquité, avec Aristote qui dit que la cité ne se défait pas premièrement de ses murailles. Ou avec ce récit de Plutarque, celui, mythique évidemment, de la fondation de Rome. Qui raconte que Romulus, ayant eu l’idée, pour délimiter la ville à venir, de tracer un cercle, avec sa charrue, se rendit compte, alors même qu’il traçait ce cercle, que la cité ainsi conçue ne serait pas viable. Et qu’il eut donc l’idée de lever quatre fois, aux quatre points cardinaux, le soc de sa charrue, pour que dans cette ville on puisse vivre, autrement dit y entrer et en sortir. C’est le fondement même de la respiration politique : ouvrir la muraille, ne pas la fermer complètement.

(in  Passer définir connecter infinir, Jean-christophe Bailly, entretien avec Philippe Roux (éditions Argol, 2014)).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Deux pages, je n’ai pas su moins.
Cet exercice de lectures actives, dont garder un ou l’autre passage, représentatif de quelque chose-mais-quoi, de rien d’autre qu’une lecture attentive et subjective, passage d’où partir pour prendre parole écrite et dire (tenter de) dire quelque chose du livre considéré ; cet exercice demeure surprenant– et surprenant pour moi au premier chef, tant l’extraction ne se fait jamais routine, ne suit pas de règle (il aurait fallu plus de contraintes en ce cas, mais aucune contrainte ne s’avère opérante face à une multiplicité telle que celle d’un herbier de lectures : à chaque projet (livre, inventaire, peinture) sa contrainte).
Deux pages de Bailly, tirées de ce livre d’entretien libre avec Philippe Roux, pas moins, je n’ai pas su couper, pas voulu m’en priver, tant l’écriture de Jean-Christophe Bailly a à voir avec la parole (plus qu’avec une « voix”, j’ai du mal avec ce refrain-là, la voix de l’auteur, je trouve ça réducteur et trop individualisé, je ne connais pas un lecteur qui ne soit, au moins un peu, multiple) ; je dis bien et répète : cette écriture a à voir avec la parole (elle n’est pas une parole, elle a partie liée avec, l’appelle, l’évoque, en nourrit le souvenir et l’envie). Il y d’ailleurs aussi dans ce livre de longs et intenses moments consacrés à l’idée qu’il se fait du “phrasé”, envisagé ainsi :

« L’infini du phrasé, ça ne veut pas dire parler sans fin, ou parler pour ne rien dire ; ça veut dire longer dans la parole cette vérité qui se dérobe constamment. »

« Les Singuliers », la série (je l’ai déjà écrit récemment à propos du Novarina) de livres d’entretien imaginée par Catherine Flohic aux éditions Argol est essentielle, en tant que clé d’accès à des œuvres et écrivains d’importance ; elle fonctionne à merveille tant la durée siège à la construction et à l’organisation de ces ouvrages : ici, deux-cent pages pleines d’extraits et d’archives éclairants et souvent touchants, une conversation longue et suivie (pas compilatoire, comme cela peut arriver parfois ailleurs). Avec Jean-Christophe Bailly, cette cohérence, ce suivi s’avère essentiel tant est forte la précision du propos (y compris du propos qui cherche, se biffe et rebiffe, revient sur ses pas, cette vie-là de la phrase est aussi une précision).
Ainsi ces deux pages, extraites et posées au-dessus, consacrent leur ouverture à ce beau mot d’ouvert. Puis la parole bifurque, s’arrête sur cette majuscule qui parfois s’impose et qu’il réfute, semblant minorer le concept dont il use, pour en fait l’armer de cohérence (et ne pas le faire entendre comme « quelque chose d’achevé »). Ouste, la majuscule oxymorique.
Et cette rigueur est salvatrice, tant tranquille est l’humeur, même en ces accès de rugosité ; salvatrice aussi, la rectification à la Bailly : on rougit de quelques capitales inutiles qu’il nous semble avoir posées ailleurs, mais on ne se confond pas en excuses, car : il y a mieux à faire, et : la phrase est, elle, déjà partie ailleurs. L’ouvert sollicité prend forme politique (et la culture antique de Bailly lui permet de naviguer en long terme avec une belle aisance), historique.

Le concept (il en parle en détail à un autre moment) ne subsume pas les autres éléments observés (le monde extérieur, ses détails) et actionnés (ceux du langage, en mouvement). Il avance avec, comme Bailly, marchant, (il y revient aussi, sur Le dépaysement, œuvre majeure, parue chez Fictions et Cie, en 2011) n’assujettit pas la marche à l’écriture, ne «marche pas pour écrire », mais marche, déjà. Et regarde. Et écrit. Marcher, écrire – les deux sont liés, mais aucun, du relevé ou du commentaire, ne recouvre l’autre. Les liens sont infinis (et toujours plus nombreux, émouvants, interpellant, l’âge et le travail avançant) mais jamais Bailly ne se noie : les animaux, si importants dans son œuvre sont là aussi (on les croise au-dessus de cet extrait), et ce qu’ils amènent, cette pensée pro-verbale et a-substantive, est formidablement actif.
C’est aussi le titre de ce merveilleux livre : Passer définir connecter infinir, suite verbale de la relance, du désir sans fin, de la présentation du regard en mouvement :

« Des verbes, des verbes qui s’activent, qui se conjuguent. Je vois ou j’imagine cela comme un monde extraordinaire. »

(Passer définir connecter infinir, Jean-Christophe Bailly, entretien avec Philippe Roux (éditions Argol, 2014),Date de parution : septembre 2014,ISBN : 978-2-37069-001-2)

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L’œuvre publiée de Jean-Christophe Bailly est importante, comme en atteste, par exemple, sa notice sur wikipedia. Je recommande en particulier,  parmi les derniers parus, Le Versant animal, Paris, Bayard, 2007 ; L’Instant et son ombre, Paris, Fictions et Cie-Seuil, 2008 ; Le Parti pris des animaux, Paris, Seuil, 2013 ; La Phrase urbaine, Paris, Fictions et Cie- Seuil, 2013 ; et l’immense Le Dépaysement. Voyages en France, Paris, Le Seuil, 2011 (Prix Décembre 2011).

 

 

 

L’ours est un écrivain comme les autres, de William Kotzwinkle (éditions Cambourakis, 2014)

«Re-bonjour tout le monde, vous êtes en route avec Rover et il est l’heure. Mon invité ce soir, Dan Flakes, pour son roman Désir et Destinée, un écrivain fantastique, un penseur original, je crois que vous serez d’accord avec moi. Dan, simple question, d’avance pardonnez-moi : qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ?

L’ours voulait désespérément égaler l’éclat avec lequel Rover parlait, il voulait pétiller et bouillonner, danser dans la fontaine des phonèmes, si bien qu’il fit de son mieux pour se rappeler ce qui l’avait véritablement entraîné vers l’humanité. «Les poubelles», répondit-il.

Rover aimait les réponses mordantes, brèves, car la balle revenait aussitôt dans son camp et Rover était né pour parler : «Observant le monde autour de vous, vous avez vu que tout était bon pour la poubelle, alors vous vous êtes dit Je peux faire mieux. Pas surprenant. Et puis ?

– Un homme a posé un livre sous un arbre.- Simple et poétique. Et vous étiez cet homme.

 – J’observais la scène.

 – Ah oui. Votre livre offre certaines des observations les plus saisissantes que j’ai jamais vues. Ce livre est un manuel pour tous ceux qui se sentent perdus dans les relations entre les sexes, et c’est sans conteste l’une des raisons pour lesquelles il connaît un tel succès. J’ai d’ailleurs quelqu’un en ligne qui veut en parler. Chère auditrice, c’est à vous ! Tous en route pour Rover !

 – Oui, je m’appelle Marcia. Je n’ai pas lu le livre. Vous dites que c’est un manuel de sexualité ?

 – D’une certaine façon, Marcia, répondit Rick Rover. Quelle est votre question ?

 – Je veux savoir si votre invité pense que les gens qui vivent à la campagne ont de meilleurs orgasmes. Parce que je me disais que je devrais peut-être aller m’y installer.

 – Je ne crois pas qu’ils aient un moyen de mesurer ce genre de chose, Marcia, mais posons la question à notre invité. Dan, qu’en pensez-vous ?

L’ours se pencha vers son micro. Comme il ne savait pas de quoi ils parlaient, il dit : «Bonbons.»

-Dans le mille, Dan ! C’est toujours bon comme des bonbons, où que l’on soit», s’exclama Rick Rover. «Bonne chance avec votre déménagement, Marcia.» Rover adressa à son invité taiseux un sourire reconnaissant. Ce type avait compris qui était la star de l’émission.

À New York, Bettina avait allumé le poste de radio de son bureau. Elle se tourna vers Gadson. «Quel phénomène ce Dan, tout de même !

-Les ventes crèvent les plafonds, je ne vais pas le nier.»

Bettina faisait les cent pas devant la fenêtre, les yeux sur les gratte-ciels de l’East Side qui se découpaient sur l’horizon. « Il fait tomber les barrières qui nous inhibent tous et nous empêchent de communiquer.

-C’est sûr qu’on ne peut pas dire qu’il soit inhibé.

-Mais il reste modeste. C’est pour cela qu’il s’en sort si bien. Il n’effraie pas les gens avec des idées compliquées.

-Longtemps j’ai cru qu’il souffrait de lésions cérébrales», avoua Gadson.

 (in  L’ours est un écrivain comme les autres, de  William Kotzwinkle (éditions Cambourakis, 2014) / Collection Literature / Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Bru)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Quand ai-je déjà lu un livre aussi drôle, à quand remonte la dernière fois crampe abdominale de cette ampleur, je ne saurais m’en souvenir, mais je sais jusqu’à quel autre roman cet ours m’a sitôt fait remonter, revenir, déballer foutraque la malle aux souvenirs : le fameux et fabuleux L’Homme-Dé de Luke Rhinehart, comédie délirante et psychédélique datant de 1971, régulièrement rééditée par l’Olivier, régulièrement rachetée par mes soins. Dans l’Homme-dé, un quidam décide de jouer toute décision aux dés, quoiqu’il advienne – et ce qui advient est, évidemment, renversant et renversé régulièrement (puisqu’il relance les dés et change donc de voie à intervalles réguliers).

Ici, c’est un autre postulat, plus impossible, qui fait starter absurde et dérégulant, point de déséquilibre autour duquel tout le récit (toutes les actions, paroles, conséquences) tourne et s’articule : le vol d’un manuscrit par un ours venu chercher pitance. Un butin par défaut, dont l’animal tirera grand bénéfice : sitôt le manuscrit volé, l’ours se fait auteur. L’écrivain (l’ours) devient écrivain (naturalisé humain, en somme) dès lors qu’il signe avec un agent, lequel le perçoit comme tel, puisque muni d’un livre (deviens ce que tu as, plutôt que ce que tu es, malicieux démontage de la société capitaliste au passage). L’ours devient Dan Flakes, auteur du grand roman sauvage, naturaliste, Désir et destinée.

Cet impossible postulat de départ, coup de dé, agent magique producteur de fiction, est – et c’est l’immense astuce du romancier – admis sans explication : ce fait irrationnel est un fait. Et depuis ce fait admis, la réalité s’organise : puisque l’ours est un écrivain, les atours, faits, gestes et signaux maladroitement mimés par l’ours qui tente de ne pas se faire démasquer, sont perçus comme ceux d’un écrivain. L’extrait ci-dessus est exemplaire de ce comique de situation (majoritairement produit depuis le langage, dont l’ours use avec parcimonie, puisqu’il est un ours, i.e), de cet au-delà du quiproquo que produit l’impossible situation, de cet ours, dont il est tacitement décidé par la masse et ses éclaireurs (les producteurs de signes, l’industrie médiatique à haut rendement) qu’il est un humain, un humain admirable, puisque nouveau, autre – exotique, en somme.

Le média est magique, puisqu’il nous a déjà tout vendu, puis son contraire, parfois les deux en même temps : alors, un ours, qui baragouine (taciturne, donc, et l’écrivain gagne un point MYTHE), se goinfre (épicurien, et 2 points MYTHE), se roule par terre de contentement (assure le show, donc, et encore des points MYTHE) et consomme toutes les femelles disponibles (en toute logique, puisque doté de toute l’animalité d’un animal – et jackpot, la mise est raflée : quel pur mythe), fera bien l’affaire, en tête de gondole, pour une saison ou plus, se dit-on, implicitement.

Je n’en annoncerai pas plus de l’intrigue et de sa (savoureuse) résolution. Bien sûr, l’usurpé, l’universitaire auteur véritable du manuscrit volé, voudra récupérer son dû – mais de quel dû parle-t-on alors: la notoriété, l’autorité, l’argent ?; et la spirale de confusion ne cesse.

Un grand roman, drôle, je l’ai déjà dit (et ne peut que le répéter, l’expliquer plus serait vain), et drôle aussi parce que tenu, d’un bout à l’autre, par cette logique dévastatrice, ce démontage furieux et sincère du spectacle des lettres – hautement symbolique du spectacle tout court, car quand le sens, la profondeur, la création se font vignettes et ornementations publicitaires, que la littérature joue contre elle-même en profitant de la rentabilisation de sa mythification (que d’exemples en une rentrée : quand Beigbeder tance – sérieusement, sans rire –  Pynchon, et semble croire à la validité de son jugement, c’est qu’il y est autorisé, que le publicitaire est devenu l’écrivain qu’il souhaitait (un écrivain de publicité), c’est que quelque chose cloche.

 

Et quand quelque chose cloche à ce point, que le spectacle s’auto-engendre, mettez-y donc un animal sauvage, pour voir ce qu’il résultera. C’est ce que fait Kotzwinkle, dont on se fait un savoureux et hilarant miel.

 

L’ours est un écrivain comme les autres, de  William Kotzwinkle (éditions Cambourakis, 2014) / Collection Literature / Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Bru / ISBN : 9782366241105

Géométrie est poétique (à propos des Fragments du dedans, de François Bon, Grasset, 2014)

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« DOCUMENT

On utilise souvent cette image comme quoi les temps modernes, et les outils qu’ils nous forcent d’apprendre, font de l’humain le nouveau document. Le document était ce qu’on déposait hors de soi pour une accessibilité (même pas forcément une reproduction) à l’écart de soi, spatialement ou temporellement. Petit à petit, à mesure de l’épopée technique qui commence aux temps humanistes, on découvre que le document lui-même se modifie, à sa source, en fonction de ce qu’il reçoit d’informations spatialement ou temporellement ou relationnellement à l’écart. Et puis c’est cette relation qui devient nous-même : en ce que progressivement elle nous définit, et devient le lieu même de notre constitution, ou notre accès à nous-même. Nous ne nous suffisons plus, nous sommes à l’autre ce que constitue le document que nous sommes, établi à rebours de nous par nos relations même. Cette idée du document est dangereuse : la littérature a toujours œuvré à le constituer, quand il n’était pas nécessaire. En nous constituant comme document, nous n’avons plus besoin de les faire figurer à l’écart de nous-mêmes, et c’est la littérature qui devient lointaine, presque seulement un écho d’elle-même. S’emparer pourtant de cet écho, s’y ancrer – avoir écart au document que désormais nous sommes. »

« BRISÉ, BRISER, BRISURE »

Comme elle fascine, parfois, la vitre brisée qui n’est pas tombée. Ou l’autre, au contraire, là sur le trottoir, brisée. La place du mot dans la phrase bascule la façon dont cela appelle ce qu’ainsi tu portes brisé à l’intérieur de toi.

« BLOC »

Un texte immense, mais comme un bloc. Toute architecture dissoute au-dedans. Texte bloc donc compact : impossible de lire en continu, défi d’interdire la continuité de lecture. Renvoyer au livre comme aperçu de loin, avec ses galeries, ses rampes, ses escaliers, passerelles, balustrades. De chaque position extérieur au livre, pouvoir rejoindre immédiatement le fragment précis qui correspond à l’intuition. Chaque point du livre à égale distance de l’intuition extérieure qui l’approche. Et lorsqu’immergé dans le local, le fragment, l’instant, alors se déploie à nouveau la lecture linéaire. Quelque chose avait commencé, que vous venez de rejoindre. Quelque chose continuera, après que vous l’avez laissée. Tout livre, une fois lu, se classe en moi comme bloc : là il s’agirait de construire l’objet compact en tant qu’il s’établirait selon cette idée même. »

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Géométrie est poétique.

Les trois fragments, ci-dessus extraits, de cet abécédaire (sous-titré Fragments du dedans) ont pour première lettre B. Indice trompeur, car je ne m’en suis bien évidemment pas tenu à ces premières pages.

C’est qu’après lecture, au moment de choisir ce que j’allais y prélever, je suis reparti du début – et que choisir est difficile, tant l’intrication est grande et les liens forts, dans cet abécédaire constitué d’abord (comme tous les récents livres de Bon, dont les fameux l’autobiographie des objets et le Proust est une fiction) sur le web, et rassemblé (autant que ré-assemblé) dans la linéarité autre du livre.

Mais j’aurais pu, tout autant, revenir sur mes pas, descendre l’escalier (autre entrée importante, escalier) pour repartir de la fin (j’aurais alors recopié mettons, les entrées w comme autobiographie, x pour rêve, et voiture).

D’en extraire trois, choix arbitraire, permet une forme d’hommage à ce terme que j’ai souvent entendu et lu chez François Bon, de triangulation (dans mon souvenir c’est autour de la phrase de Saint-Simon, mais sans doute est-ce que je transforme, me dis-je (en fait, non, et j’ai fini par la retrouver, la dite triangulation chez Saint-Simon) ; mais la recherche lexicale dans le tiers-livre me mène ailleurs, entre dispositifs d’atelier et géométries urbaines – plutôt essentiellement péri-urbaines (et c’est aussi ce que nous aurons traversé dans ce workshop à l’école d’architecture de Nantes, auquel j’ai collaboré et sur lequel je reviendrai tant l’aventure valait son pesant de stimulants, comme lors de cet exercice intitulé radiales où François proposait d’écrire une traversée, entrée ou sortie de ville, comme coupe géométrique).

Le triangle, élément mineur essentiel, en tant qu’émanation géométrique la plus fréquente, ainsi que l’annonce ce très beau brisé, briser, brisure (lui-même scindé en trois, triangle d’entrée), quand les parallélépipèdes se fragmentent par jeu de l’œil, des obstacles ou du temps qui casse, tout revient à accumulation de triangles multiples : or, le monde extérieur et sa géométrie importent à Bon, et les journaux photo sur tiers-livre l’affirment chaque jour, mais aussi l’entrée verticale du livre (puisqu’il n’y a pas d’entrée géométrie, mais une entrée géographie, qui en invoque discrètement l’assise géométrique) : verticale, donc, amène :

« (…) ce qui compte, c’est la force en nous de la géométrie, que la réalité échappe à rendre complètement. »

Or, il me semble aussi qu’à l’intérieur des fragments du dedans (et du dehors projeté dedans, tant importe le regard sans cesse entravé, dès la forte myopie originelle, mais plus encore depuis la littérature, essentielle, qui s’impose face et devant le réel), il y a toujours (au moins) trois éléments par entrée, dont deux mis en rapport appellent le troisième, avec lequel un jeu (géométrique, pas ludique) s’instaure. Dans les trois extraits ci-dessus, outre l’explicitement triple brisé, ça marche au moins par trois: le rapport entre soi et le document, si problématique et actuel, trouve une forme de résolution dans la littérature qu’il appelle, et le bloc questionne, via interrogation de figures extérieures, architecturales (et la géométrie, à nouveau) et de la constitution, la formation (via sa forme, posée sur page ou dans un flux) d’un texte, ce qui tressaille de plus essentiel, infinitésimal et intime, dans la constitution d’un livre, pour son auteur.

Et l’on y prélève encore ce greffon, imprégné de géométrie (de poésie) :

« Chaque point du livre à égale distance de l’intuition extérieure qui l’approche ».

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Fragments du dedans, François Bon, Grasset, Paris, Collection : Vingt-six, 208 pages; (21 x 14 cm), EAN13 : 9782246806905

« On a cru à l’apparence des choses, au lieu de s’attacher à ce qu’il y avait derrière.» | Bois II, Elisabeth Filhol (P.O.L, août 2014)

« Tony, à sept ans, se plante devant moi avec un visage d’ange et affirme sans ciller ce que je sais d’instinct, intuitivement, mais sans preuve matérielle encore, être un mensonge énorme. Calmement, avec sérieux, il ne clame pas son innocence, simplement il nie, il nie ce qui l’accuse, aucune question ne le bouscule, aucun argument de ma part ne l’ébranle, ni démonstration d’incohérences, son regard franc je l’ausculte, je plante mes yeux noirs dans ses yeux noirs à lui, je tente d’entrer par là, aucune résistance, la limpidité sans fond, immense, démesurée, de la bonne foi. Comment est-ce possible ? Un tel jeu d’acteur ? Le mensonge mis en scène jusqu’à la franchise. Presque, la franchise, l’avoir en pied devant soi ? Personne n’est capable de ça, personne de normalement constitué, même petit. Et là, pour la première fois, je doute. Le déni de sa part poussé si loin, qui retourne comme un gant le réel, renverse le rapport de force, inverse les rôles, et d’imaginer avoir pu commettre cette injustice de l’accuser à tort, je l’envisage, de très loin mais je l’envisage, presque à me sentir coupable, et lui déjà le sait, à l’instant même où mon assurance se fissure, la sienne augmente en proportion. La perversité sans limite des enfants et qui vous démunit, vous en riez. Avec le temps, vous en riez. Vous gardez cette sensation au fond de vous, mais vous admirez l’adresse et l’aplomb avec lesquels ils savent faire, par un tour de passe-passe, hop, la faute a changé de camp. La culpabilité non, bien sûr, la culpabilité ne pousse pas sur leurs terrains de jeu. Vous en riez jusqu’au jour où cette sensation ancienne remonte à la surface. Ce jour-là vous êtes sur votre lieu de travail. Il vous dit que le plan de redressement est un nouveau départ et vous savez que non. Il vous présente le chômage comme une mesure transitoire et vous savez qu’après avoir sabré les effectifs, il ne réembauchera personne. Il vous balade. Parmi les plus naïfs, les plus crédules, combien ? On l’a déjà cru. Et cette manière qu’il a, sur quelques chiffres, de bâtir un raisonnement clos, on deviendrait fous à chercher la faille. On a déjà cru à son discours. On l’a pris au pied de la lettre. On a cru à l’apparence des choses, au lieu de s’attacher à ce qu’il y avait derrière. Aviez-vous vraiment le choix ? Pas d’autre choix que d’y croire, il ironise, il a raison. Son meilleur allié dans cette affaire. »

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce deuxième roman d’Elisabeth Filhol n’a, ce me semble, pas fait grand bruit au cœur d’une rentrée littéraire par ailleurs riche en bons livres – du moins, pas le bruit qu’on aurait pu escompter, tant avait marqué les esprits, critiques et publics, son précédent ouvrage, La Centrale (P.O.L, 2010, prix France culture/Télérama), fiction documentaire (bien documentée) sur le travail précaire en centrales nucléaires. Roman de l’intime et du politique, riche d’une part documentaire réellement édifiante, La Centrale avait de quoi maximiser les attentes sur ses suites.

Or, ce nouveau livre, Bois II (P.O.L, 2014) a paru fin août et les médias n’en ont rien dit, ou si peu – trop peu. Souvenir : avisé de cette parution, il m’a fallu comme braver ce silence pour ne pas oublier de me l’offrir, avant que le livre soit enfoui sous un monceau d’actualités. Il m’a fallu, je crois, me (re)faire cette injonction, ce rappel, pour passer outre l’industrie de la recommandation massive – et il aura fallu un libraire, aussi, avec une table ouverte et informée (c’était Vents d’Ouest, à Nantes, merci à eux).

Or, face à la grande qualité de Bois 2, cette impressionnante ampleur, et l’immense pas en avant qu’il me semble constituer sur ce chemin d’auteure, en continuation de ce que La centrale captait d’un Ici et Maintenant mal visible,une continuité amplifiée ; je ne peux m’empêcher de me dire que si rien de coercitif ne s’est, évidemment, effectué contre le livre, la masse critique de bruit informationnelle nécessaire n’a tout de même pas été atteinte comme elle l’aurait pu (et dû), et que si quelque chose a pu jouer contre, il ne peut s’agir de son thème (des ouvriers en restructuration imminente décident, à bout, de séquestrer leur directeur) : encore une enquête sur le monde du travail, encore une histoire de licenciement collectif, s’est-on dit peut-être (c’est un on neutre que j’utilise, qui concerne le média, qui concerne tout autant chacun d’entre nous, selon l’instant), on n’en veut plus, de ce sujet, lassitude saisonnière et dommageable.

Pas de saison, le thème – pas de celle-ci, du moins, c’est un peu pas de bol en une époque où le pitch prime : il aurait dû paraître à un moment plus propice, plus dégagé, dans le juste écho, ou le juste contretemps, qu’en sais-je, tant il est ardu d’y voir clair dans la météorologie marketing, d’en prévoir quoi que ce soit, de cette sédimentation du bruit informationnel. Plutôt que de crier au scandale (on ne commencerait alors pas par cet exemple, puisqu’en ce domaine, la simple exhibition de médiocrité, de cuistrerie, de vulgarité onaniste que constitue l’éternelle diffusion du Masque et la plume, chaque dimanche soir à la radio, vaut scandale aussi banal qu’absolu), je m’efforcerai d’en restituer un peu du bien que j’en ai pensé.

Je parlais d’ampleur, plus haut, et l’entame du livre, premier chapitre épique (et pas pompier), en forme de panoramique à travers les siècles et depuis les couches géologiques – magnifique contextualisation dans les temps et les lieux, restitution du mouvement (industriel, plus qu’ouvrier, car la geste héroïquement décrite est plutôt celle de l’entrepreneur-créateur que des masses laborieuses) dans un contexte bien plus grand que lui. D’où vient-elle, la mine qui ferme ? Du carbonifère :

« Du travail de fourmi des hommes pendant un siècle et demi d’exploitation intensive, on peut se faire assez facilement une idée, puisque l’essentiel de ce qui a été extrait en surface ou remonté de la mine, on l’a là, sous les yeux, sur plusieurs kilo- mètres carrés et des dizaines de mètres d’épaisseur, constitué de blocs ou de fragments de plaques, le terril d’ardoise, parfois à l’état brut, parfois couvert de végétation. »

C’est d’une sacrée densité, qui n’exclut pas le très-près, le sensitif – et les métaphores, comme celle du mensonge éhonté de l’enfant pris sur le fait, citée plus haut, sont extrêmement productives. Cette saloperie ordinaire, intégrée, de l’homme d’affaires, plus que de la dénoncer, Elisabeth Filhol nous en montre l’effarante assurance. Et la complexité du mécanisme oppressif à l’œuvre est rendue visible, comme rarement.

La difficulté de la lutte collective, cette énergie nécessaire, cette force organique des êtres organisés, un bref instant, dans la même direction (qui est celle du refus d’un énième plan de relance qui sent trop fort la supercherie) est palpitante – et c’est la grande classe de cette écriture polychrome, polyrythmique, qui le permet.

Et ce que ce livre pointe (et peut-être, dénonce, mais avant cela : pointe) c’est cette opacité généralisée par l’ère informationnelle, cet enchaînement stroboscopique d’événements (celui-là même qui provoque cette lassitude saisonnière, celle qui sans doute joua contre la réception de ce roman magistral) et de données – qui saoulent, comme saoulent et usent les chiffres assénés par le directeur pris en otage), cette surface qui recouvre le réel. Et Filhol nous montre les deux, forces vives et réelles aux prises avec les forces de recouvrement, de leur effacement.

Et cette lutte, ces luttes enchevêtrées, sont intenses – en ce sens, si ce livre sert, c’est avant tout qu’il nous sert, lecteurs effarés d’une fatigue du monde et de ses signes.

Bois 2 est un livre aussi beau qu’il est utile – les deux indissociablement liés.

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<em>Bois II</em>, Elisabeth Filhol (P.O.L, août 2014), septembre 2014, 272 pages, 16,9 €, ISBN : 978-2-8180-2045-6

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Guillaume Long, L’enfance de l’art (éditions Ici même, 2014) | entretien en vidéo

calder-db Un livre – L’enfance de l’art Guillaume Long est un auteur (de bd) qui ne fait rien comme il faut, ou du moins, pas comme on l’attend, pas au moment où on l’imagine. Il porte sur lui des carnets de dessin essentiellement emplis de textes, textes qui se déploient sur la page d’heureuse et heuristique façon – et nous avons beaucoup parlé de Perec, lorsque je l’ai questionné (et les expositions d’objet et d’aliments qu’on trouve dans les planches de ses bd culinaires sont de très belles manifestations d’inventaire de l’ordinaire, tiens). Cet art du détour, du pas de côté, produit d’heureux résultats, comme cet album récemment paru chez un(e) jeune éditeur(trice) nantais, Ici même. « Ce livre », me disait Guillaume Long, dans ces entretiens, que nous avons eus à La Roche-sur-Yon puis Saint-Jean-de-Monts, cet automne, « s’inscrit dans une catégorie et une tradition peu répandue en France : celle du livre d’images pour adultes » – entendre ici « tous publics », et non pas « d’images licencieuses », bien sûr. Car l’enfance y est très présente, dès le titre, beau plus encore,  ainsi reconsidéré dans sa littéralité : l’enfance de l’art, où, comment et d’où cela vient-il, qu’un artiste plasticien (toutes époques confondues) puisse parvenir à une épure, ou une synthèse qui le résume, constituant un instantané qui aussitôt le dise, signe. Ainsi, Duchamp et ses ready-made, Giacometti et son/ses marcheurs, Munch et son cri. Sans en rien prétendre à un livre d’analyste, Long a sa théorie, qu’il dessine (et écrit) : que l’enfance (et ses longues stases propices à la rêverie, sa longue attente porteuse d’une mélancolie qui nous fera tous plus tard regretter ce temps béni de l’enfance) soit le terreau, qu’en l’enfance soit le germe. L’absurde n’est jamais loin, comme dans les bandes dessinées, qu’elles soient culinaires (sa série A boire et à manger, et le blog lié) ou auto-fictionnelles, de Guillaume Long, l’anachronisme, formulé par décalage entre la vision du dessin et le temps de la lecture des (même courtes) légendes,  est un ressort habile (comme dans l’exemple de Calder, bercé selon lui aux mobiles-de-Calder qu’on trouve à foison dans toutes les boutiques spécialisées, extraordinaire tautologie-boucle), et si l’on ne rit pas aux éclats, on rêve et sourit longuement – d’ailleurs, rit-on jamais aux éclats en lisant Goossens, Glen Baxter ou Bouzard ? le rire est-il autre chose qu’une suspension, un décrochement hors du continuum logique et rationnel, un bond hors de l’ordre des choses  ? Et les enfants, rient-ils aux éclats, lisant des livres ? Non, ils se concentrent, entrent en fiction, ouvrent des brèches en eux-même – et c’est fort mystérieux à voir, car d’éclats aucun ne verse hors de cet intérieur, qui est leur, et nous demeure si opaque. C’est ce doux mystère-là, que salue ce livre, loin de toute ode au Génie qui serait inné, ce double mystère, combinaison de deux questions : d’où cela vient-il, l’art ? et c’est quoi, l’enfance ? qui produit ce moment si doux, ce si discret décrochement. Un bel album. Le reste de l’œuvre de Long est à découvrir (entrez par le blog A boire et à manger, tous les renseignements s’y trouvent), en attendant, pourquoi pas, un jour, l’édition de ses carnets…

 L’ENFANCE DE L’ART / Dessin : GUILLAUME LONG / (Ici même éditions) 145 x 195 mm • Noir et blanc • 112 pages • 12,5 euros  / ISBN: 978-2-36912-006-3  / Paru en août 2014

 messager-db Un entretien en vidéo Grâce à l’équipe de la Médiathèque de Saint-Jean-de-Monts, et la possibilité qui m’est offerte, et réitérée, depuis 2011, d’y inviter des auteurs, pour une lecture-rencontre, en format café littéraire, le samedi après-midi, l’entretien entamé avec certains d’entre eux (et converti parfois, au passage, en amitié), peut ainsi se poursuivre, ailleurs, autrement, renouvelé. Merci encore de ce travail et des conditions remarquables dans lesquelles il se fait. Traces vidéo brutes, mais précieuses, de ce qui se dit dans ces moments, et souvent s’invite, dans un dialogue ouvert, travaillé, partagé. Ici, Guillaume Long  se livre à l’exercice d’ouvrir le/les capots, de parler de sa pratique, de son parcours, mais aussi d’ouvrir son ordi, son photoshop, et de dessiner, également, en direct. Précieux moment. Partie 1.

  Partie 2.

« Le mot caillou est beau. Beau à voir comme à entendre. » | Valère Novarina, L’organe du langage c’est la main (dialogue avec Marion Chénetier-Alev), éditions Argol, 2013).

Le mot caillou est beau. Beau à voir comme à entendre. Le caillou pèse le poids de la matière. Il est aveugle, compact, incompréhensible, c’est un obstacle. C’est le symbole de la matière même : le bloc muet le plus ramassé. J’aime les pierres, je fais partie de ceux qui ramassent des cailloux par-ci par-là, à Jérusalem, à. Moscou, à Kyoto, et qui les rangent selon un certain ordre sur les rayons de la bibliothèque.

in Valère Novarina / L’organe du langage c’est la main (Valère Novarina dialogue avec Marion Chénetier-Alev), éditions Argol, 2013).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Un caillou, oui. Le caillou, qui vient en figure ultime quand les mots manquent (me vient à moi, pas à Valère Novarina, chez qui toujours ils abondent, croissent, semblent se multiplier) ; j’ai deux souvenirs d’avoir ainsi résumé,  causant, pour figurer mon impression d’un auteur vaste, à l’œuvre profuse et pourtant mutique, d’une certaine façon : comme caillou, lancé-je, pour dire en peu, quand les mots me manquent par effet de bousculade et manque d’art, de science, ou des deux. J’ai eu ainsi résumé, une fois, Michaux, et, l’autre soir, donc : Novarina (où il était également question, dans mon croquis verbal, de sa personne physique, de cette stupéfiante impression d’assise, indéboulonnable, au sol, qui émane de son corps, de son visage aussi, densément occupé par ce regard clair, lointain, perçant, littéralement, oui, minéral). De Novarina j’ai dû dire, caillou, quelques instants avant sa lecture et son entretien avec Alain Girard-Daudon (mercredi 12 novembre à Nantes, invité par La Maison de la Poésie), vite fait empochant la monnaie du verre, réponse par défaut mais pas que : Novarina, une pierre, un caillou, je redis, maladroitement, je signe (et quel plaisir alors que ce passage au tout début de ce livre, qui valide en quelque façon mon assertif et malhabile caillou).

Le livre, ces entretiens avec Marion Chénetier-Alev, je l’ouvre et me rue et dévore, juste après ce moment, jeudi soir dernier au Pannonica, moment incroyablement  dense, simple en son déroulé (questions à Catherine Flohic, l’éditrice d’Argol, lecture voix haute, sans micro, de l’auteur, entretien long avec Alain, nouvelle lecture, nouvel entretien), forme classique de rencontre, et, ici, extrêmement efficace en terme d’impact et d’appréhension : important de pouvoir entendre parler du travail (et en quels termes ! quelle langue, écrite comme parlée, que la sienne !) en même temps que d’en capter, d’en saisir le pouvoir, multiple, par le biais de la lecture. Pouvoir multiple : d’incantation, d’évocation, et de lecture tout simplement : comme il le dit lui-même à peu près  à un moment de cet entretien l’autre soir et de ce livre chez Argol, il y a chez Novarina l’envie de quelque chose comme voir le langage, à quoi théâtre et scène lui servent. Et de l’entendre lire est certes, un événement sonore, mais aussi une exposition de mots, de phrases, de figures. Langage donné à voir par l’ouïe, incontestablement.

Ce livre est, comme à l’accoutumée dans cette collection (dont on aime à conseiller le volume consacré à Prigent, à titre d’exemple), une somme, un état des lieux envisagé avec l’auteur concerné, ici Valère Novarina. Hommage tout ce qu’il y a de plus vivant, en somme, puisque dialogué – et si c’est imposant et monumental, c’est tout sauf un tombeau (les photos de famille et du récit de vie sont offertes par l’auteur). Une porte d’entrée exceptionnelle dans un travail comme celui-là : car outre d’être pensé pleinement avec l’interviewé, l’ouvrage est composé de matériaux riches et complémentaires. Dessins, toiles (car Novarina peint aussi, dessine, trace ses nombreux personnages parfois en même temps que de les nommer), photographies, mais aussi larges pans de texte, extraits en nombre, de tous les livres ou presque – une vue de coupe explicite sur l’œuvre.
Ainsi le livre prolonge, complète le moment du discours et de la voix, auquel j’eus la joie et la chance d’assister la semaine passée – et vice-versa, selon le moment, puisque telle était la fonction assignée à ce moment public, au Pannonica : d’accompagner, de présenter ce livre. Boucle bouclée, belle complétude, et tourbillons à suivre de langage qui ne cesse. Continue.
Bouge. S’inscrit dans l’air.

Prenons un extrait, ouvert au hasard ou presque, c’est page 28 – et c’est de cette stature-là, tout du long. Une merveille.

 « Je voudrais que l’on ne reconnaisse plus le monde en le voyant de face. J’ai toujours eu l’impression de travailler dans les dessous. C’est un joli mot qui,pour tous les artisans du théâtre (écrivains, acteurs, machinistes), désigne le sous-sol de la scène. J’écris sous les planches. Au-dessous des visibles représentations. »

Valère Novarina / L’organe du langage c’est la main (Valère Novarina dialogue avec Marion Chénetier-Alev), éditions Argol, date de parution : novembre 2013,ISBN : 978-2-915978-93-3 /

L’essentiel de l’œuvre de Valére Novarina est  éditée chez P.O.L. Sa page auteur, sur le site de l’éditeur, est une autre entrée remarquable et judicieuse dans l’immensité Novarina – l’entendant lire, comme par exemple La Quatrième Personne du singulier.

L’invention perpétuelle du souvenir (et son absence) – avec Brainard, Perec, Pagès, Séné, Grossi et tous nous autres…

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je me souviens en ritournelle sans cesse reprise, je se souvient qu’il n’arrête pas de se souvenir, de revenir, de repartir, de muer.

On pourrait reprendre le titre de Harry Matthews, Je me souviens de Georges Perec, sauf qu’on n’a pas connu Perec, alors ça ne joue pas.

Non, ce qui me marque ces jours-ci (dont une part a débuté il y a des mois, en fait, mais s’est accrue ces jours-ci, par conjonction de situations d’écriture et d’ateliers), c’est la continuelle présence de cette forme mnésique, inventée par Perec dans Je me souviens, depuis celle qu’inventa Joe Brainard avec I remember avant lui, sa résurgence infinie, même tronquée, même déviée de son axe. Son impossibilité, paradoxale (car l’appel à la mémoire inclus dans la formulation et sa répétition est, mécaniquement, lanceur de nostalgie, et je se souvient surtout d’avoir tant oublié, des moments et des choses, de ce qui, forcément, inéluctablement, s’enfuit). Quelques livres, qui chacun s’en démarquent, pour mieux en prolonger le possible :

Souviens-moi, par Yves Pagès, éditions de L’Olivier, avril 2014

De ne pas oublier que le mot traçabilité, apparu en pleine crise sanitaire de la « vache folle », quelques années avant l’an 2000, a d’abord figuré sur des affichettes placardées dans les fast-foods, pour certifier auprès des clients l’origine franco-française de la bidoche hachée des burgers, avant d’englober par extension sémantique le suivi des infractions, dépenses et déplacements de la viande d’espèce humaine.

De ne pas oublier l’année passée à trier, classer, jeter les tonnes de paperasse obstruant chaque pièce de l’appartement où mon père venait de mourir, en immersion dans le capharnaüm mental que cet intellectuel clochardisé laissait à un fils qui, exempté vingt mois plus tôt de service militaire, avant bien douze mois à consacrer aux aléas de ses devoirs héréditaires.

De ne pas oublier cette jeune fille manouche qui, délaissant sa mère occupée à dénicher dans les poubelles quelques rebuts de métal à apporter au ferrailleur d’à côté, s’était arrêtée devant un panneau d’affichage électoral, avant de repasser au feutre jeune fluo les lèvres de la candidate écologiste Eva Joly, puis de remplir les lettres blanches du slogan de campagne du Front de Gauche, mais qui, faute de temps, sa mère l’ayant déjà rappelée à l’ordre, n’avait pu colorier que le NEZ de PRENEZ et le VOIR de POUVOIR.

C’est à La Baule, lors du festival Ecrivains en bord de mer, que j’ai pu découvrir, il y a deux ou trois ans, ce chantier ouvert de longue date par Yves Pagès, un vade-mecum ouvert, à la fois pense-bête citoyen et journal intime des manques et des trous. Où la forme imposée, ainsi modifiée, retournée sur soi, par deux fois sur soi (le souviens-moi étant suivi d’un systématique de ne pas oublier, qu’on pourrait tronquer en rappelle-moi de me rappeler), prend une dimension fortement injonctive. Et nous fait naviguer ainsi, au gré des obsessions sociales et politiques de l’auteur (qu’on pourra suivre sur son blog, archyves, qu’on avait apprécié déjà, également, dans ses livres, petites natures mortes au travail ou portraits crachés), entre le macro et le micro, puis, par les digressions et tournoiements logiques de Pagès (radicalement différent de l’énonciation perecquienne, et de sa brièveté ouverte), dans une zone mixte, politiquement intime (ou intimement politique).

Je ne me souviens pas, de Joachim Séné (en ligne sur remue.net)

Simple jeu d’inversion, que cette négation dans la formule, se dit-on d’abord, d’autant que le texte de Joachim Séné, propulsé d’abord en réseaux sociaux, puis en billets de blog, que j’ai considéré important de rassembler en un seul texte, ce printemps, sur remue, prend une toute autre direction, passant la proposition dans un futur antérieur (dystopique) : tout autre contexte, toutes autres potentialités. Mais cette négation produit quelque chose – quelque chose de même et d e tout autre  – :

« Je ne me souviens pas de la mort de Casimir et d’Hippolyte.

Je ne me souviens pas des téléphones qui ne sonnent plus.

Je ne me souviens pas des supermarchés vides.

Je ne me souviens pas des plages interdites jonchées de suicidés radioactifs.

Je ne me souviens pas de la fin du web. »

Le récit d’anticipation se fait sans prendre le chemin ordinaire (récit des circonstances, etc.), ce qui accélère son appréhension – et le récitatif mnésique/amnésique gagne en ampleur dramatique au fur et à mesure de son déploiement (et ce, même au futur antérieur). Mnésique ou amnésique, on ne sait, puisqu’en symétrie du je me souviens originel, qui produit de l’oubli, qui chante la disparition, le je ne me souviens pas, mis au futur antérieur par Séné, dit la vie par ses bords, par son infra-ordinaire (Je ne me souviens pas de la dernière cigarette / Je ne me souviens pas du dernier colibri ni de sa dernière fleur.) Et la suspension qui s’ensuit est autre, tout en faisant signe explicite à la formule originelle.

Ricordi de Christophe Grossi (L’Atelier contemporain, octobre 2014)

271. Mi ricordo

Des inondations dans le Polesine, des dizaines de morts et des centaines de milliers de réfugiés.

272. Mi ricordo

De cette loi qui rendait l’école obligatoire jusqu’à 14 ans.

273. Mi ricordo

Quand l’eau de vie a été rebaptisée eau de survie puis survie tout court – jusqu’à épuisement.

274. Mi ricordo

De cette femme qui s’avançait sans se soucier du regard des hommes.
(…)

277. Mi ricordo

Qu’il a cherché à recenser toutes les histoires qui avaient traversé son enfance.

Grossi lança d’abord ses mystérieux Ricordi sur twitter, énumération de Mi ricordo Autre détournement de la formule perecquienne (et brainardienne, se souvient-on de ne pas oublier d’ajouter), sa traduction en italien permet à Grossi la bascule du journal (tel qu’il en tenait dans « Va-t’en va-t’en c’est mieux pour tout le monde », chez publie.net) vers une autre modulation du récit (récit intime et récit du monde). Diffraction d’un réel (perçu), d’un narré (celui de l’histoire familiale, toujours mythologique), et d’images glanées, perçues, et pourquoi pas, inventées – d’ailleurs la distorsion est là dès la traduction puisque, tel qu’on l’apprend au milieu du livre,

257. Mi ricordo

ne veut pas dire je me souviens mais je voudrais ne plus oublier ou j’imagine des souvenirs ou tais- toi : écris plutôt !

Grossi s’en explique de magnifique manière en clausule : « parce que toute histoire est trouée et chaque souvenir un récit – pas une invention à proprement parler mais une fiction – et parce que je ne pouvais accepter que la perte des origines soit synonyme d’abandon ou de disparition, j’ai commencé à faire appel à la mémoire sensorielle, individuelle ou collective tout en me fabriquant une famille d’adoption, non pas autour de Turin en Lombardie mais autour de Turin, dans les Langhe. »

Et tout comme le souligne Sébastien Rongier dans sa note de lecture sur remue, et comme le précise nommément Grossi dans cet postface, cela le sépare de Brainard et Perec, de leur entreprise de restitution mnésique. Et la part fictive de cet inventaire buissonnier est explicite, et soulignée. Le curieux mouvement intime/extime produit par la litanie mnésique est déplacé – et souligné.

Ces trois beaux livres, tout comme le Brainard, puis le Perec, produisent de la beauté, une forme de tremblement, au cœur de cet écart, entre intime et extérieur, entre documentation et fiction, entre souvenir et lacune – et c’est aussi, dans chacun des cas, la troncature de la formule originelle (renversée chez Pagès, passée au négatif chez Séné, « mal » traduite chez Grossi), torsion volontariste, pour ne pas chanter faux le même air mais produire sa propre ligne de basse, son harmonique. Et, pour filer la métaphore musicale, le sample bien vu, le remix intelligent, ne rend-il pas mieux hommage aux créations originelles qu’une cover sans imagination ?

Résurgences en atelier

Refaire différemment, n’est-ce pas un peu le même « topo » qui nous anime, nombre d’entre nous qui usons du « je me souviens » comme basique, de l’atelier d’écriture? Je ne sais pas – je sais juste que je n’ai jamais, en quinze ans d’exercice, utilisé le je me souviens de Perec, comme proposition d’écriture en atelier, et que je ne sais pas bien pourquoi.

 Sans doute réside-t-il une part de coquetterie dans ce refus – mais surtout de ce qui me fut passé originellement par Cathie Barreau : cette absolue nécessité de produire son atelier, d’écrire même ses exercices, d’inventer ses « consignes » (ce qui ne se dépare pas de voler, s’inspirer, se nourrir des autres et- de ses lectures, le principe même d’atelier d’écriture s’y tenant, en fait).

Je ne l’ai pas utilisé, jusqu’à lundi dernier.

Lundi, deuxième séance de cette quatrième saison de poieo numérique, saison où je me suis donné comme contrainte de refaire encore autre, et de proposer le blog où sont posés les textes comme entrée, comme livre ouvert – d’où produire de nouveaux textes. Un ensemble à lire (parcourir, sampler) pour, de cette lecture, produire son texte à soi.
Et c’est je ne me souviens pas (de Séné), qui m’a servi en premier lieu. Mais je ne me souviens pas nécessita de présenter je me souviens (de Perec). Et de passer par le Ricordi de Grossi. Pour poser l’idée de la lacune comme terrain d’exploration. Et de creusement de cette exploration – et de la fiction, potentialité native de cet inventaire du réel. Parce qu’on n’a pas (comme Perec le disait de lui-même) d’imagination, et que c’est tant mieux, parce qu’ainsi on creuse – et que tout s’ouvre : le récit du monde, le récit de soi au monde, l’imaginaire et les représentations – et la modulation de cette représentation.

Ou pas, écrivit l’une d’entre elle.

C’est exactement cela : Je me souviens – ou pas.

Et alors, tout se rouvre.
La possibilité même, par la négation.
Le ou pas qui permet et prolonge le je me souviens – qui le rend à nouveau possible.
Je me souviens que me souvenir est impossible – et impérieux, et nécessaire.

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Le je ne me souviens pas de Joachim Séné, sur remue.net.

 Les textes et le déroulé de cette séance d’atelier si étonnante, d’autobiographies numériques en mode je ne me souviens pas, puis je ne me souviens pas plus, sont à lire sur le blog concerné.

I remember, Joe Brainard, Babel, Janvier, 2002 / 11 x 17,6 / 240 pages, traduit de l’anglais (États-Unis) par : Marie Chaix , ISBN 978-2-7427-3539-6

Je me souviens, Georges Perec,  (Hachette, collection P.O.L., 1978)

Souviens-moi, par Yves Pagès, éditions de L’Olivier, avril 2014, EAN : 9782823604252

RICORDI (À L’ATELIER CONTEMPORAIN, [François-Marie Deyrolle éditeur] / Textes : Christophe Grossi, dessins : Daniel Schlier, prière d’insérer : Arno Bertina / Diffusion/Distribution France & Belgique : R-Diffusion / Diffusion/Distribution Suisse : Zoé / 112 pages, 15 € // le site de Christophe Grossi, Déboitements

Harry Matthews, Le Verger (je me souviens de Georges Perec), éditions P.O.L, 1986, juin 1986, 44 pages, 6,95 €, ISBN : 2-86744-067-X

« Même après ça tu avais continué à changer les piles de la tortue en plastique. » | Sophie Divry, La Condition pavillonnaire, éditions Notabilia, août 2014)

[lundi 10 novembre 2014 : Sophie Divry reçoit la mention spéciale du prix Wepler – on l’en félicite, on s’en félicite, et on repasse l’article en une !]
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« Vous refîtes l’amour, tendrement, et en dépit de tout, cela te fit du bien. François s’expliqua cet épisode par la fusion Bédalli-Cornéllus. Ce n’était qu’à moitié faux et tu reprends cette version pour ton entourage. Le plus dur fut de reprendre le travail chez Bédani. Chaque armoire, chaque ascenseur gardait mémoire de lui, il te fallait sans cesse chasser son fantôme, malgré tes efforts tu t’arrêtais parfois au milieu d’un geste, et une secrétaire qui serait passée là, ou un coursier, t’aurait trouvée le visage éteint devant un fax muet, comme en suspension. A Chloé tu décrétas : « c’était purement sexuel. » tu devais t’accrocher à cette pensée pour refuser l’idée d’un coup de téléphone, d’un voyage d’affaires qui aurait ramené Philippe à La Révole, d’une mutation… Heureusement, il ne se passa rien. Cet homme que tu avais aimé avec passion, tu ne le verrais plus. Et, bientôt rendue à ta lucidité, tu te demandas comment tu avais pu croire un seul instant qu’il quitterait femmes et enfants pour toi, alors que tous les matins chaque salarié garait son véhicule à la même place du parking de l’entreprise ainsi que le voulait, non pas le règlement, mais le pouvoir de l’habitude.

 (page 174)

VIII

Tu te réfugias dans tes enfants. Tu ne les avais jamais vus abandonnés. Même après tes plus grandes décharges orgasmiques, quand nue tu chevauchais Philippe, ton sexe dévorant le sien au rythme de ses insultes qui t’excitaient tant, ta peau qui se gonflait de sang, ta chair qui criait ; toi tout entière traversée par ce cri de triomphe ; même après ça tu avais continué à changer les piles de la tortue en plastique.

(page 177)

(in Sophie Divry, La Condition pavillonnaire, éditions Notabilia, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce troisième livre de Sophie Divry, après le monologue incantatoire de La Cote 400 (Les Allusifs, 2010) par lequel on la découvrit (impressionnante entrée en matière, à l’emphase soigneusement lestée d’ironie, permettant au discours délirant d’être à la fois en roue libre et de viser juste, un peu comme chez Lydie Salvayre), puis l’enquête Journal d’un recommencement (Notabilia, 2013), semble avoir pris le parti plus documentaire du deuxième.

Il s’agit d’une vie ordinaire, d’une femme de la seconde moitié du XXème siècle, narrée à la deuxième personne du singulier. Tout est organisé (les origines historique et sociale, de la femme considérée ; son ascension, laborieuse, vers les classes moyennes ; son parcours, intime et intellectuel) pour faire de ce personnage un type, un exemplaire générique. Et l’acuité de l’observation, du tiers-ville pavillonnaire, résidentiel, des modes de consommation et de leur importance, symbolique et concrète, a été saluée, à juste titre, par la critique. Laquelle, pour une bonne part, la plus simplificatrice, la plus « quatrième de couv » d’entre elle, a comparé l’ouvrage et sa réussite à ce qui est devenu l’étalon du genre « observation d’époque » (triste époque, serait-on tenté d’ajouter, quand en d’autres temps ce fut Perec qui joua ce rôle) : Houellebecq.

Alors, Sophie Divry, Houellebecq au féminin ? Ce serait, tout de même – et ce en dépit des compétences avérées du susdit à observer des faits d’époque – une sacrée réduction. Car, si l’on a placé plus haut deux extraits non exempts d’ironie, celle-ci n’est jamais surplombante : Divry, par volonté formelle (l’adresse au personnage, M-A. , est une manœuvre habile, produisant de l’empathie et de la distance, selon le dosage d’autres éléments, inventaires, récit des sensations…), et par morale d’auteur, une morale proprement politique, ne se moque pas de ce trajet de vie, de ses penchants consuméristes, de sa propension au bovarysme (les extraits ci-dessus sont conclusifs au récit d’une liaison extra-conjugale, générique voire caricaturale, et pourtant émouvante, par l’habileté de montage et le soin avec lequel la proximité avec ce personnage est dosée).

La condition pavillonnaire n’est jamais moquée mais montrée, jamais dénoncée mais observée – et l’on apprécie ce soin, car l’inverse est si souvent la règle, comme l’avait démontré Eric Chauvier dans son remarquable Contre Télérama (Allia, 2010). On est plus proche ici d’Annie Ernaux que de Michel Houellebecq, répétons-le. Ce livre est, réellement, par ce qu’il met en œuvre pour donner à voir, et par la façon dont il s’y emploie, touchant – autant que magistral.

Et cet équilibre-là, cette haute tenue, cette avancée imperturbable, jamais déviée, entre les écueils sus-évoqués (le cynisme ou la mièvrerie, la dénonciation sans objet ou la célébration poujadiste, qui présentent, à propos de ces objets et décors du commun, leur tentation paresseuse – les médias nous le démontrent chaque jour), ce fait littéraire permet avant tout un bien beau livre.

Sophie Divry, La Condition pavillonnaire, éditions Notabilia, août 2014, ISBN 978-2-88250-347-3

« Malgré son application, ses lettres sont un peu tordues mais je dis toujours que c’est bien. » | Poule D, Yamina Benahmed Daho, éditions L’arbalète/Gallimard

Pendant qu’on range le matériel, le petit frère d’Amira joue avec un ballon jaune léger et tire au but. Il a une dizaine d’années. Il me rappelle le jour où, à son âge, j’ai accompagné mon père et mon frère sur le petit stade près du collège. Mon père joue le gardien, il porte des gants de vaisselle, faute de thunes pour en porter de vrais. J’ai du soleil plein les yeux, je le regarde plonger et bouffer l’herbe. C’est une journée après l’école, il fait beau. Une lumière particulièrement douce caresse la plate campagne, l’odeur de pollen et de gazon fraîchement tondu me fait éternuer. Dans ces années-là, mon père ne parle pas encore bien français. Il ne sait ni lire ni écrire. Il voudrait apprendre. Alors parfois, il me rejoint à la grande table du salon sur laquelle je fais mes devoirs. J’écris en lettres majuscules notre nom de famille, son prénom, notre adresse complète sur une feuille à grands carreaux et il les recopie plusieurs fois. Malgré son application, ses lettres sont un peu tordues mais je dis toujours que c’est bien. Je suis en CM1, il a cinquante et un ans.

(in Yamina Benahmed Daho, Poule D, éditions L’arbalète/Gallimard, octobre 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

C’est un extrait qui résume peut-être moins que jamais l’ensemble dont il est tiré (Poule D, premier « roman » mais pas premier livre de Yamina Benahmed Daho, dont un joli et réussi récit  jeunesse, (Rien de plus précieux que le repos), histoire (déjà) d’émancipation par le sport, était paru chez Hélium – mais le résumé on le fera, plus bas.
Cet extrait, je l’isole parce qu’il me touche, m’émeut, qu’une lecture c’est subjectif et que la mienne fut arrêtée net par la douce précision avec laquelle cette scène montre et raconte (avec ce qu’il faut de distance et d’empathie pour nous permettre de l’inventer et de nous l’approprier) quelque chose qu’il me semble important de montrer et raconter. Pas une intégration (ce mot, quelle plaie), mais un accueil, une avancée. Une idée aussi de cette chose immense, immensément importante, politiquement agissante, et totalement absconse en nos espaces-temps de langage évasé par la communication omnipotente, plus faux souvent que des billets de Monopoly : l’idée d’Éducation populaire, et le fondement, le moteur de vie collective qu’elle constitue.
Le livre de Yamina Benhamed Daho n’est pas un récit de vie, et cette scène est une des rares (sinon la seule) incursion (supposée) biographique, c’est la seule anamnèse – elle n’en résonne et rayonne pas moins sur l’ensemble du récit. Fiction documentaire, Poule D se déroule sur le temps d’une saison, scolaire ou sportive. Mina, la narratrice, mordue de ballon rond, se décide, comme on prend une bonne résolution de rentrée, à s’essayer au foot en club. Et c’est une saison de football féminin amateur qui nous est contée, avec ses galères multiples, son manque de moyens, accru par le manque de considération : car si tout vaut ce qu’endurent les homologues masculins, tout ici craint : les terrains, les chasubles, les ballons, les horaires alloués qui tous sont attribués quand chacun s’est déjà servi.

C’est drôle et c’est précis, en terme de phases de jeux comme de plat du pied, c’est une joie, assez enfantine, qui s’empare du lecteur en écho à celle qui s’empare du groupe, quand vient enfin la gloire toute relative de ne perdre que d’un but d’écart, cette joie collective a goût d’enfance – et cette aventure laborieuse est aussi continuation de cet engagement-là, sans emphase, profil bas, ce travail sans gloire qu’est l’engagement associatif (auquel le collectif de cinéma Othon, dont elle est membre, s’est beaucoup intéressé), et c’est aussi, en ce sens, un beau geste politique que ce livre, que ce qu’il raconte, comme il le raconte – et peut-être n’était-il pas si mal choisi, ce morceau choisi présenté ci-dessus…

Yamina Benahmed Daho, Poule D, éditions L’arbalète/Gallimard, octobre 2014, , ISBN 9782070146994

dans ce grand œil que deviendrait chacune de nos vies dans leur intégralité, il y a des points obscurs | Agustin Fernandez Mallo, « Dans les avions l’horizon n’existe pas », éditions Allia, août 2014)

41.

Des scientifiques de l’université de Southern California, à Los Angeles, ont implanté une caméra vidéo dans les yeux endommagés de plusieurs aveugles qui se sont prêtés à l’expérience, et ils leur ont rendu la vue. La résolution de leur nouveau regard est de 16 pixels, suffisante pour distinguer une voiture, un réverbère ou une poubelle. Au début, on pensait qu’il leur faudrait 1000 pixels. Ainsi, quand les aveugles dirent qu’ils voyaient relativement bien avec seulement 16 pixels, la surprise fut monumentale. Les scientifiques avaient négligé une donnée : nous avons tous dans l’œil un point nommé «point aveugle », à travers lequel nous ne voyons pas et que le cerveau remplit inconsciemment avec ce que l’on suppose de voir être là ; nous l’inventons, et nous avons l’habitude de deviner juste. C’est ce qui nous permet de voir la totalité d’une maison alors que des branches d’arbres nous la cachent partiellement, ou de voir la course complète d’une personne parmi la foule alors que cette foule même la dérobe par moments à notre vue. C’est pour cela que 16 pixels suffisent aux aveugles : le reste des pixels leur est procuré par l’imagination. Dans nos yeux, il y a un point qui invente tout, un point qui démontre que la métaphore est constitutive de notre propre cerveau, le point où s’engendrent les choses d’ordre poétique. Ce « point aveugle » devrait être appelé « point poétique ». De la même manière, dans ce grand œil que deviendrait chacune de nos vies dans leur intégralité, il y a des points obscurs, des points que nous ne voyons pas, et que nous reconstruisons imaginairement avec un artefact que nous avons coutume d’appeler « mémoire ». Il se peut qu’en réalité, les autres dimensions soient cachées là, fantômes et spectres que nous ne percevons pas et qui errent sur la planète Terre dans l’espoir de surgir, conséquence d’une métaphore édifiée par quelqu’un dans ce point aveugle.

(Agustin Fernandez Mallo, Dans les avions l’horizon n’existe pas, éditions Allia, août 2014, traduit de l’espagnol par Gabrielle Lécrivain )

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce texte, extrait de ce deuxième livre traduit du cycle Nocilla, d’Agustin Fernandez Mallo, vaut en lui-même (par la densité d’expérience(s) de pensée que procure cette écriture) ; vaut comme élément de ce si étonnant tout que constitue l’ensemble (des textes de ce livre, et des livres du cycle, où je suis entré par celui-ci, ce qui me vaudra de courir lire le précédent au plus vite) ; vaut enfin, aussi, en ce qu’il pourrait expliciter de cette manière, de cette matière : le livre de Mallo, collage de fragments hétérogènes, comprenant éléments narratifs sans lien immédiatement perceptible, énoncés ou expériences scientifiques, samples de culture pop ou littéraire, est si subtilement composé qu’il prend place (en votre pensée, en votre imaginaire de lecteur), qu’il fait le siège, vous habite – tout en demeurant aéré. Il prend place ET il fait de la place, ouvre des espaces (d’interrogation, de rêverie, de fiction potentielle) de relation multiples entre les éléments qui le constituent. Des « points obscurs » (opaques, ou demeurés cachés, invisibles) « et que nous reconstruisons imaginairement avec un artefact nommé mémoire ».
C’est ce qui m’est arrivé, et je ne savais rien de Mallo, dont je n’ai appris qu’après avoir lu ce deuxième volet de la trilogie, qu’il « travaille couramment dans la physique des radiations nucléaires à des fins médicales », (… qu’…)  « Il s’intéresse plus généralement aux rapports entre l’art et la science, mais également au travail de Jorge Luis Borges. » Renseignements qui à la fois m’apprennent (que ce n’est pas un hasard, mais aussi qu’il est lui-même, potentiellement, une fiction, un personnage a posteriori de Borgès). Les recherches additives mènent bien vite à ce remarquable article de François Monti paru sur le site du Fric-Frac Club, qui en 2009, depuis la parution originale en Espagne, met en perspective l’ensemble du travail de Mallo (jusqu’à affirmer que celui-ci, deuxième volet de la trilogie Nocilla, est le moins bon des trois – ce qui laisse augurer, me dis-je, de vertigineux plaisirs de lecture pour la suite). Cet article se conclut sur la notion d’artefact littéraire, et on y apprend aussi que Mallo lui-même « définit aussi les deux premiers livres, Dream comme une apparition, Experience comme un roman-artefact. ». Ce qui m’est arrivé fut un saisissement variable, modulé – une persistante déstabilisation, une reconfiguration de la perception de ce que j’étais en train de lire.
Pas de hasard, disais-je, et le lecteur que je suis, que nous sommes, face à ce livre, sait son chemin se faire en cohérence et constituer une écriture en soi. Impossible de déterminer sur cette expérience est un roman – et pourtant dans cette mini-marelle (où l’on croise Cortazar lui-même, citation explicite), des trames de récit s’organisent, et le lecteur focalisé intrigue pourra jouer au puzzle : (« On trouva alors un corps flottant dans le lac, face vers le ciel, avec l’œil droit, le seul qu’il lui restait, ouvert et sans signe apparent d’agression humaine. », motif policier réitéré)

Le(s) motif(s) fictionnel(s) sinue(nt) entre échos et reprises, il y a un (des) mystères à l’œuvre, il y a une constellation de rapports entre personnages, dont la tentative de reconstitution ordonnée est une piste de lecture.

Mais ces reprises, ces samples, ces bégaiements à dizaines de pages d’intervalle (ou quelques lignes se font écho, sont reprises en motif, replay fictionnel à la grande efficacité sonore également), déplacent la matière même, bougent le livre et l’idée, l’image qu’on s’en fait – cette route, ce chemin de lecteur, est non seulement dévié mais pleinement reconsidéré. Mallo s’intéresse beaucoup à la poésie contemporaine et déplore sa majoritaire absence de contacts avec l’art contemporain (et avec la recherche scientifique), déploration à laquelle on opposera nombre d’exemples, de Pireyre à Quintane, de Pittolo (qui cherche électrique, ces jours-ci) à Bon : mais les noms cités sortent effectivement du sérail ordinairement repéré comme poétique (et ces drôles, c’est drôle, sont souvent également exclus du genre « roman », pas de hasard encore une fois.)
Pas de hasard, redisais-je donc – et si les cartes rebattues par Mallo (la combinatoire fictionnelle, l’installation de textes pour organiser plastiquement le livre, le collage de matériaux hétérogènes, liste non enclose), le furent et le sont encore, autrement, par d’autres, ce n’est de toute façon par sous l’angle de sa nouveauté que j’en loue les mérites (car la nouveauté, rien ne vieillit plus vite et mal, on le sait), mais sous celui de sa réussite.
L’expérience agit pleinement, et tout à ses considérations de rapports entre éléments hors texte (qu’il s’agisse de la science, des images, cf. son titre magnifique), tout à l’impression qu’il nous procure de produire des événements hors de ce qu’on saisit (hors du livre, aussi, qu’on tient entre ses mains), le livre de Mallo écrit quelque chose, en palimpseste, pendant qu’on le lit. Et ce qui s’écrit, dont on cherche la trace à la relecture, est criblé de failles (ouvert), et relié.
Cet objet, à la fois concave et convexe, ne nous quitte pas, en toute logique, puisque nous écrivons en le lisant. Et que nous ne cessons d’y retourner voir, vérifier, incertains de ce qui s’y trouve réellement. Et d’y retourner ouvre de nouvelles pistes –etc.
Un horizon changeant, mouvant – changé, bougé.
En somme, ce livre est un fichier, inlassablement rechargeable. Achat conseillé, puisque de développement durable.

Dans les avions, l’horizon n’existe pas, de Agustín Fernández Mallo, éditions Allia, août 2014, Traduit de l’espagnol par Gabrielle Lécrivain – prix: 12 € , format : 115 x 185 mm, 224 pages, ISBN: 978-2-84485-890-0

Martin Page (Pit Agarmen), La nuit a dévoré le monde (Robert Laffont 2013, J’ai Lu 2014)

a-la-fenetre

Les zombies, ou : la ville depuis sa fenêtre

C’est un livre de genre qui porte en son sein un plaidoyer pour le(s) genre(s). Le narrateur, Antoine Verney, est un auteur de romans à l’eau de rose par défaut, mais ce à quoi il se trouve confronté pour mettre en abyme sa théorie (pratique, empirique) de la littérature de genre comme lieu paradoxal des possibilités fictionnelles et oniriques, n’est pas un intrigue amoureuse en chausse-trappes, mais une invasion, l’Invasion même, l’invasion-type : une attaque de zombies. Le moteur de l’action (essentiellement recluse, et donc essentiellement basée sur l’attente et l’observation inquiète qui tente de meubler celle-ci) est la survie. Et la survie, Antoine Verney, reclus seul dans les hauteurs d’un bel appartement de Pigalle, est armé pour :

 « Je pense aux raisons qui font que je m’en suis sorti. Pourquoi moi ? Sans doute mon asociabilité a été déterminante, je n’avais personne à sauver, je ne tenais même pas assez à ma vie pour tenter de m’enfuir. Plus profondément, je crois que j’ai survécu parce que j’étais à part. Être un survivant n’est pas autre chose qu’une nouvelle manière d’être en dehors de la norme. Encore et toujours, je suis étrange. On ne change pas. D’avoir été ignoré par les femmes, les lecteurs, les éditeurs, finalement m’a permis d’échapper aux zombies. L’angoisse et la peur sont sont mon atmosphère depuis toujours. J’étais bien entraîné. Quelle ironie : j’avais eu de la chance d’avoir une satanée malchance depuis ma naissance. »

Un misfit, précise-t-il, plus loin, est mieux armé pour survivre à cette mutation de l’altérité en danger. On retrouve au fil des errances mentales d’Antoine des thèmes chers à l’auteur, de ceux qu’il développait dans son Manuel d’écriture et de survie qu’on a tant aimé ce printemps : de cette habitude du manque, du peu, de l’isolement, cette forme d’éloge de l’ombre qu’il revendique, comme moyen de se concentrer mieux sur l’essentiel. Pas un hasard non plus que ce soit de sa position excentrée, isolé seul par dégoût de l’agitation mondaine régnant dans une fête parisienne, qui origine sa position de survivant. A tout endroit, la portée métaphorique du thème est forte, récurrente. Et c’est une gourmandise, un royaume de douces spéculations, pour Martin Page.

Mais le livre est aussi, répétons-le, une vraie variation zombie, avec ce qu’il faut de trouille, de sursauts, d’angoisse. Avec ce qu’il faut de syndrome de Stockholm, aussi – la plasticité fictionnelle du zombie est à l’image de sa faculté à se déliter, à partir en pièces détachées sans rien perdre de son apathie : il est un post-humain réduit à ses plus simples expressions, et par là une réplique amoindrie de l’individu qu’un jour il fut (et Romero l’a bien senti au fil de ses films, faisant peu à peu naître dans notre regard de spectateur sur le zombie une forme d’étrange émotion, sans empathie ordinaire mais empreinte d’une stupeur fugace, d’une parcelle d’attendrissement inexprimable). Et l’on s’attache à son ennemi, s’il est le seul Autre en présence – pour preuve, le manque qui saisit Antoine lorsque les monstres disparaissent :

 « Une semaine est passée et l’indifférence des zombies à mon égard n’est pas si simple. Le boulevard est vide, le silence est total, la seule animation ce sont des sacs en plastique poussés par le vent. L’été est chaud, il y a une lourdeur dans l’air. Cent fois par jour je vais sur le balcon pour guetter leur retour. Je colle les jumelles à mes yeux et je scrute sans relâche. Le moindre son m’alerte.la disparition des zombies n’est pas un cadeau. Je me suis trompé, la joie s’est dissipée. Plus personne ne me regarde et je me sens vide. En ne s’intéressant plus à moi, les zombies me font disparaître. »

La position d’attente, et l’imagination qu’elle libère. Les zombies dehors, et les expéditions qu’il faut monter pour leur échapper, dans des supermarchés vides, dans la ville offerte, à mettre à sac en solitaire, sont des concrétisations de rêves d’enfant – mais le fil sur lequel ils marchent est fragile et le cauchemar si proche. Fabuleux motif d’imaginaire(s) que le zombie (on se souvient de l’excellente théorie du roman-zombie élaborée par Charles Robinson dans Devenirs du roman), mais aussi incarnation immense des enjeux de l’écriture (le regard, le dehors, la survie), de sa puissance, de ses potentialités :

« La profusion des livres et des films sur les zombies ces dernières années aurait dû nous mettre sur la voie. Notre futur était sous nos yeux, il se trouvait dans nos salles de cinéma et dans nos librairies.

Les avoir baptisés leur a donné une forme, aussi folle soit-elle. Ils sont quelque chose, et pas seulement des ombres pour l’esprit. Ils existent et nous sommes en train de disparaître. Le rêve succède à la réalité.

Voir ces zombies, copies conformes de zombies de cinéma, a, à certains moments, une étonnante conséquence. Cela me donne l’impression d’être un personnage. »

Procrastination fabuleuse, égoïste et essentielle, la même absolument que celle qui s’empare de la magnifique Nora, dans le non moins remarquable L’éternité n’est pas si longue, de Fanny Chiarello. Méditation à la fenêtre, en tension et suspension – et pourtant, on le répète, vrai-de-vrai livre de zombies, ce roman valait bien de réunir deux auteurs, Martin Page et son alter ego/pseudonyme Pit Agarmen, dont le doublon en couverture est également symbolique de ce bel équilibre : 1/ ce roman fantastique est un roman, et 2/ il est plutôt assez fantastique.

Martin Page (Pit Agarmen), La nuit a dévoré le monde (Robert Laffont 2013, J’ai Lu 2014), voir aussi sur le site de l’éditeur ;

Le site de Martin Page /  le site de Pit Agarmen

Le jour s’achève sur une nuit sans véritable commencement. | Sylvain Coher, « La forme empreinte », éditions Joca Seria, 2014

Le jour s’achève sur une nuit sans véritable commencement. La passée, c’est le meilleur moment de la journée. Lorsque les bécasses quittent leur remise diurne pour aller vermiller du bout du bec les terreaux humides du foutoir bocager. Le temps de sommeil offert par le changement d’heure hivernal est aussitôt dépensé et le froid accroche aux lèvres des foulards de proverbes figés. Des ombres prudentes prennent pied sur le faux sol des levis et les rats fouisseurs sortent leurs petits yeux brillants de la fange puante et des algues souveraines. Leurs abris tourbés ruinent le dessin sinué des rives et prolongent l’écoulement sur quelques mètres encombrés de ravines et d’éboulements. Des berges de boue tendre et de motte éparses dénuées du chahut des rocailles, des lagons limpides des fausses plages gravillonneuses. Ici depuis peu les rats sont devenus les rois. La bourbe noire leur plaque les poils contre les flancs comme la crasse urbaine des égouts lointains. Depuis toujours la nuit des friches humides forme la promesse d’un danger nourricier. Le chasseur sent les infimes grincements des dents et des griffes qui s’affûtent autour de lui. Il tient nonchalamment son fusil contre ses cuisses. Rien ne l’effraie sinon les vrais ennemis, qui se glissent dans les plaies et font la taille des bactéries.

(Sylvain Coher, La forme empreinte, éditions Joca Seria, 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce livre est un très beau livre et je tenterai de l’expliciter sans rien réduire, car il est encore plus beau que ce livre soit ET un beau livre en soi, ET le témoin d’un projet de résidence comme on en rencontre peu – les deux fonctions, livre en soi ET livre avec, se grandissant mutuellement.

Le livre tient seul, et cela agrandit le projet d’accueil qui le fit advenir ; le livre, en soi, est riche de mille tessitures (sons, images, mots – le travail sur le lexique est un de ses traits majeurs et caractéristiques), parfums qui disent le paysage, si étrange alors que proche (dix bornes, à vol d’oiseau, de mes fenêtres de ville), si étrange d’autant que proche (l’étrangeté nous saisit plus vivement encore quand elle surgit de, dans, notre quotidien périurbain), du lac de Grand Lieu ; le projet, préalable au livre, puisque de résidence d’écriture en ces lieux, est dit, autant qu’il est inventé, par la fiction qui en découle.

L’extrait ci-dessus, détaché, fait une page dans l’ouvrage, où le texte occupe les deux bons tiers de l’espace, et c’est un format quasi métronomique que celui-ci (on ne sait si il y eut une contrainte formelle précise pour mener à ces blocs-paysages), faisant du chapelet de textes une série de toiles – et leur aspect plastique est frappant également, chaque texte semblant faire vœu de tenir en son sein l’entièreté d’un moment, d’une scène, d’un mouvement (qu’il s’agisse de celui du chasseur, de l’animal, d’un avion dans le ciel) : des blocs et des paysages, forçant le passage pour faire tenir une réalité envisagée totalement, dans quelques lignes densément occupées. La langue est travaillée en ce sens, la langue est saisie de l’affaire, de cette question plastique et paysagère, et Coher la travaille comme on travaille une glaise, il extirpe du lexique des marais (lexique autant des omniprésentes activités que sont ici la chasse et la pêche que du parler local, français vulgaire patoisant, paysan, riche de contrastes) des éléments de réalisme autant que de légendaire.

Et c’est pour cela, aussi, qu’on a écrit fiction, plus haut – ce travail en profondeur (qu’on sait qu’il aime à produire, en s’investissant d’un lieu, ainsi qu’en témoignant cet autre livre, où sa place, autre, était plus celle d’un architecte, produite pour le CCP de Saint-Nazaire) se faisant depuis la langue, est investi d’une puissance documentaire, autant que d’invocation onirique : plus l’écrivain scrute (ce qu’il a fait, en immersion, plusieurs semaines, accueilli par Arnaud de la Cotte et l’association L’Esprit du Lieu, en 2013) et détaille les faits et gestes attachés spécifiquement en ce lieu, plus il convoque de détails, plus le climat s’épaissit. Plus le détail s’amasse, plus la fable l’emporte – les fable étant aussi partie prenante de cet enchâssement de récits, ou Coher narre les légendes du cru, des anecdotes de guerre, l’histoire de la maison du parfumeur…

Et c’est là tout le sens de ces démarches, d’immersion partagées (réellement partagées, souligne-t-on, encore, sachant de près, pour l’avoir constaté de visu, que l’Esprit du Lieu parvient au partage, effectif, entre l’auteur et les « gens », abstraction constituée de personnes réelles, qui agrégées constituent cette entité encore plus abstraitement définie comme « public », et que ce partage ne procède pas du hasard mais d’un travail, de fond), non factices, non touristiques : où l’échange entre un lieu (et tout ce qu’il convoque de nouveau et d’ancien, de connaissances et de mystères) et un auteur, singulier, arrive. Et produit.

Et il produit, en ces cas-là, de très belles choses. En l’espèce, un très beau livre.

(Sylvain Coher, La forme empreinte, éditions Joca Seria, 2014, ISBN 978-2-84809-230-0, 15 x 20 cm
64 pages, 11 €)

ils sont tous un et des centaines à la fois | Valérie Zenatti, « Jacob, Jacob », éditions de L’Olivier, 2014

(…) on accoste dans trois heures, se dit-il, encore une nuit sans sommeil et je n’ai jamais dormi avec une femme, mais je vais bientôt savoir à quoi ressemble la guerre,
qui débute par de lourds bombardements sur les côtes bleutées de Provence, sifflements, déflagrations en chaîne, traînées de vacarme assourdissant, l’artillerie et l’aviation pilonnent les batteries allemandes, des nuages de poussière engloutissent le paysage qui commençait à se révéler dans l’aube, des ondes de choc les traversent, affolant leurs cœurs, ébranlant leurs poitrines, les ordres criés par le commandant sont répétés à la chaîne, dans trente minutes, quinze, dix, armez vos fusils, vérifiez vos munitions, en colonnes de deux pour débarquer par les passerelles, on leur distribue du coton à fourrer dans les oreilles pour éviter la surdité, ils sont debout, serrés les uns contre les autres, parqués à l’avant du navire, ils échangent des regards de gosses qui s’apprêtent à faire un mauvais coup, balayant par avance les conséquences, les clins d’œil se multiplient comme une volée de papillons sur leurs visages rasés de près où apparaissent petits boutons écorchures, pores dilatés, peau de pêche, ça va aller, on est ensemble, on reste ensemble, c’est les Boches qui doivent mourir, pas nous, on s’en sortira vivants. Ils sont prêts, impatients de se dégourdir les jambes, de quitter le Gloire, mais l’attente se prolonge au-delà des dix minutes
(…)
Jusqu’au moment où le cri Débarquement les libère et déclenche une clameur nourrie de leurs voix, Débarquement, Débarquement.
À Cavalaire, derrière les nuages de poussière déchirés, le turquoise et l’émeraude des eaux rivalisent jusqu’à la ligne fixée brutalement par les rochers rouges des falaises, des pins courent sur la crête, on se croirait presque en Algérie, même si quelque chose d’indéfinissable indique que l’on n’y est pas, mais Jacob ne parvient pas à trouver quoi, la lumière, la teinte des roches, leur taille, la conscience qu’il s’agit là de la France, il en a le souffle coupé, une seconde avant de ne plus voir le paysage qui l’appelle à la rêverie, il faut courir sur la passerelle en oubliant le poids du sac à dos, en protégeant son fusil, il faut parcourir les derniers mètres dans l’eau chaude qui alourdit leurs uniformes, ils sont des dizaines, des centaines à courir maintenant sur la plage de sable fin au son des bombardements d’artillerie qui se poursuivent plus à l’est, en avant, crie leur commandant, et l’ordre se propage d’homme en homme en leur donnant un sentiment de puissance inédit, ils sont tous un et des centaines à la fois, à ne plus penser, à foncer, neuf kilomètres à pied, c’est rien, montrez-moi comme vous courez, crie le commandant, et c’est à qui courra le plus vite sous le soleil de Provence où les grillons se sont tus, terrifiés par les bombardements, tous les animaux et insectes figés, car aucun signe, aucune secousse tellurique profonde ne les avait avertis que la terre allait trembler. »

(Valérie Zenatti, Jacob, Jacob, éditions de L’Olivier, 2014, 168 pages EAN : 9782823601657)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Dire la guerre – et pour ce faire il fallait un phrasé neuf. Valérie Zenatti, objectera-t-on, creuse la question de la guerre, de l’armée, de très longue date, et notamment dans ses livres jeunesse, incomparables, à l’école des loisirs. L’armée, oui (dans Quand j’étais soldate), le conflit en état de veille permanent entre Israël et Palestine (dans Une bouteille dans la mer de Gaza), également – mais le plein feu des combats ne se saisit pas avec les mêmes armes (ponctuation, syntaxe, mouvements dans l’énonciation), et le passage prélevé, ci-dessus, même tronqué, le montre :

Allongement de l’unité-phrase, dans l’attente du débarquement comme au cœur du chaos qui suit, avec brisures et saccades accrues une fois débarqués. Pour dire cet impossible-là, de l’intérieur d’un jeune homme, Jacob,  si absolument seul en même temps qu’absolument lié au groupe de jeunes hommes tout aussi terrifiés que lui, elle glisse de points de vue en points de vue d’habiles façons (la répétition de l’injonctif « il faut », dans la deuxième partie, qui met le narrateur en mouvement et l’inclut à la troupe), et scrute les sensations (vision, odorat, conscience du corps) au plus près. Et ce qui arrive avant la bravoure qui donnera gloire et médailles, ce qui précède la mort (son goût, sa présence toujours proche), c’est surtout un tumulte furieux, formidable, stupéfiant. La présence au monde accrue,  quasi surnaturelle, durant l’assaut, est ici rendue par la perception précise de détails sensitifs (le poids du sac à dos, l’eau qui alourdit les uniformes) – pour se mouvoir dans cet ensemble, il fallait donc un phrasé spécifique : il y est.
Mais en sus d’un phrasé, il fallait aussi une nécessité, et les pistes biographiques qu’on présume se déjouent légèrement en cours de lecture, se font oublier, emportés qu’on est dans le récit de Jacob  ;

et la nécessité intime qui le porte n’est pas restreinte, elle ne se résume pas aux liens familiaux. La nécessité, intime, de ce texte, est collective, historique ; ce roman d’un jeune algérien parti faire la guerre pour libérer la France est le portrait d’un seul, mais il est aussi un chant pour tous. Une célébration du composite, de l’apport crucial de l’Autre, à toute société instituée, transposable dans l’Ici et Maintenant, où encore ailleurs – ceci sans leçon ni complaisance, par la seule puissance littéraire et romanesque dont Zenatti dispose et dont elle use avec la plus belle mesure.

(Valérie Zenatti, Jacob, Jacob, éditions de L’Olivier, 2014, 168 pages EAN : 9782823601657)

La part des nuages (et Juste après la pluie), Thomas Vinau, Alma éditeur, 2014

Un gigantesque papillon de nuit est accroché à un pied de chaise sur la terrasse. Il est là depuis une bonne semaine. Il est énorme. Fait la taille d’une main ouverte. Blanc, gris, marron et noir. Avec des yeux de chouette dessinés sur les ailes et des poils sur l’abdomen. Il doit venir de loin. De très loin. D’Afrique ou de Sibérie. Du Brésil. De Mongolie. Il reste là, immobile, à l’abri de la pluie mais pas du vent, ni du froid. De temps en temps, il bat doucement des ailes. On ne sait pas s’il attend quelque chose ou s’il agonise. Il reste là. Tu parles d’une vie ! Parcourir le ciel, traverser les océans, pour se retrouver ici, seul, de l’autre côté du monde, sur un pied de chaise. Quand on s’intéresse un peu objectivement à la question, le champ des possibles donne le vertige. Des castors qui arrêtent des fleuves. L’eau qui peut fragmenter la roche. Gandhi qui libère un continent sans prendre les armes. La transplantation d’un cœur humain. Ça a de la gueule. Mais pour ce qui est d’atteindre le soir, ou le lendemain. Ou de trouver une raison de sourire. Ou un moyen de s’endormir un peu. Juste s’endormir un peu. Tranquillement. Paisiblement. Là y’a plus personne.

(Thomas Vinau, La part des nuages, alma éditeur, août 2014)

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La même chose et pas la même chose (en même temps)

(à propos de  Thomas Vinau,  pour La part des nuages, alma éditeur, août 2014, et Juste après la pluie, alma 2014)

J’avoue n’avoir (enfin) rencontré les livres de Thomas Vinau qu’en ce début d’année, livres dont j’entendais dire du bon depuis longtemps, notamment, sur remue.net, par la vigie impeccable qu’est Jacques Josse, (lequel Jacques Josse, par ailleurs auteur lui-même, vient de recevoir l’excellent prix Loin du marketing décerné par Gérard Lambert-Ulmann) ; rencontre qui s’est opérée via un recueil de poèmes en vers libres que je ne peux m’empêcher d’associer à ma lecture de ce roman, Juste après la pluie, édité, tout comme ce court roman, chez Alma.

Illustrée par la photo en bas de page, cette association des deux livres n’est pas que de titrologie amusante (même si, évidemment, l’écho entre les deux titres de ces livres paru à moins d’un an d’écart chez le même éditeur ne saurait être involontaire), elle fut aussi partie prenante de ma lecture de La Part des nuages – que j’entrecoupais de retour aux poèmes. Enfin, précisons : le roman, La Part des nuages, est court, se lit vite et goulûment, et se relit bientôt, pour précision, pour tentative d’explicitation, de définition, de ce dépôt étrange et doux qu’il laisse en son lecteur. J’ai donc, au mitan de ma première lecture, à la fin de celle-ci, puis au mitan de ma deuxième lecture (deuxième, pas seconde, car il n’est pas exclu que j’y retourne), lu et relu des poèmes de Vinau. Je les posais comme des marque-pages, en somme. Et le lien se faisait, indéfectible – le lien, pas la confusion.

Truisme que ceci, me rétorquera-t-on, toute parole de tout auteur résonne dans tout texte qu’il écrit, tout poète influence le romancier qu’il est aussi, l’auteur aussi variable soit-il en ses efforts et velléités demeure une seule et même personne, etc. J’entends bien. Mais il demeure un lien formel, étonnant et ténu : les textes (courts chapitres ?) d’une page chacun, qui s’enchaînent dans cette narration (contemplative, voire : narration d’une contemplation d’un désastre en sa splendeur) sont sécables. Pourraient, souvent, se reprendre isolément – feraient-ils poèmes, pour autant, je ne pense pas ; d’ailleurs les poèmes de Vinau sont en général plus courts, le blanc est plus présent sur la page, le rythme n’est pas le même – mais il n’empêche, le découpage en blocs-textes du cheminement intérieur et extérieur, produit un effet d’images arrêtées. Chaque page fait une pose, à l’intérieur de laquelle nous avançons (et la prose rapide, enjouée, de Vinau, nous entraîne, à faire du chemin, du mouvement, en une simple page), et leur enchainement « naturel » fait, insensiblement, récit. Des choses nous sont racontées – pas la découverte de la vie sur Mars ni un complot terroriste, Vinau s’intéresse à des mouvements plus réduits, intimes : ce que ça raconte ? Joseph, 37 ans, loose tranquillement entre un boulot pas passionnant et un couple délité, tente de s’occuper au mieux de son gamin, et de trouver de l’air, un ailleurs possible, en ce plancher des vaches-là. Quelques jours de demi-errance y travailleront, des rencontres, des possibles émergent.

Il y a là-dedans nombre de possibilités de se planter – pas pour le personnage, Joseph, pour qui l’échec est un postulat de départ, non, pour l’auteur, Vinau – et notamment deux écueils qui tendent toujours la perche aux nonchalants désabusés : l’esprit de sérieux des (soi-disant) revenus de tout, le cuir tanné en réclusion à Saint-Malo ou Biarritz, vieille figure masculine exaspérante ; l’esprit de curé des adorateurs des petites choses, merveilles du quotidien, miniaturistes insignifiants. Il faut avoir comme Vinau (ou comme l’une de ses figures amicalement tutélaires, qu’il ne singe ni en langue ni en propos, le regretté Autin-Grenier), une forme singulière d’humour, une ténacité joueuse, qui s’accorde si bien avec la désillusion et la très grande lucidité, pour sonner ainsi juste et redonner l’envie, à chaque page, d’accompagner Joseph, une page de plus, pour voir si demain, peut-être.

Il fait aussi que quelque chose là-dedans tinte, une manière de langue, un réservoir d’inattendu. C’est aussi que qu’on vérifie (ce que je vérifiais, le lisant) en retournant aux poèmes, qui sans rien asséner, confirment : lucidité souriante, tenace. Deux poèmes, pour la route, comme on dit (ou pour reprendre et relire le roman, à leur suite) :

 

Le peuple mal taillé

 Nous sommes des pierres mal taillées

nous sommes nos ébauches

nous sommes nos peurs d’enfant

nous regardons les nuages

Faire ce qu’on peut

D’abord apprendre

à faire ce qu’on peut

avec ce qu’on a

Ensuite apprendre

à faire ce qu’on peut

avec ce qui manque

 

bon, allez, trois (on n’y résiste pas) :

 

À l’intérieur

À l’intérieur

Habite un ours

Qui arrache la tête des poissons

Avec l’affection d’une mère

 

——

vinau

(Thomas Vinau, La part des nuages, alma éditeur, août 2014 / et Juste après la pluie, alma 2014)

Un entretien avec Eric Chauvier (podcast, Vents d’Ouest Lieu Unique, juin 2014)

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J’ai déjà parlé de ce nouveau livre de Eric Chauvier, (Les Mots sans les choses, éditions allia, août 2014), en citant un extrait qui vaut son pesant. J’en retire une simple phrase, qui ne peut qu’encourager à retourner vers le livre entier (et vers ses autres ouvrages, dont il est question dans l’entretien podcasté ci-dessus) :

« Je dis simplement qu’il faut parler précisément et qu’il s’agit là d’un acte politique fondateur. »

Que Chauvier parle, et parle précisément, on le constate au long de cette discussion, qui à la réécoute me semble limpide (alors que c’est une plaie que de s’écouter soi, et se réécouter ainsi, c’est, euh, ben, alors... du sel mis sur cette plaie). Cet entretien, datant de juin 2013, organisé par les (excellents) libraires de Vents d’Ouest Lieu unique, et consacré, non pas à ce livre (alors encore en écriture), mais au précédent, Somaland – duquel nous partîmes, mais qui nous mena ailleurs. Creuser ce travail en ses particularités fut extrêmement confortable car Eric Chauvier se prêta remarquablement, et aimablement, à l’exercice. Les questions du public en deuxième partie, assez inaudibles (contrairement aux réponses de Chauvier) portaient sur des aspects plus scientifiques, sur le rapport que le chercheur qu’il est entretient avec l’Institution académique – et Chauvier ne se défile pas, ne se pare pas du littéraire pour se dispenser de rigueur scientifique. C’est en ce sens aussi que l’ambigüité des postures, productrice de trouble, qui fonde son travail d’écriture, est porteuse : tenue moralement, car tenue en son emploi du langage.

Somaland, dont il est ici question, est un texte au statut spécifiquement ambigu : le postulat romanesque d’entrée (un enquêteur est requis pour une étude sur un site SEVESO, et se trouve confronté, dans l’exercice même de sa mission à l’impossibilité de produire quelque constat probant, par accumulations de fictions contradictoires, fictions officielles contre fictions complotistes) est peu à peu troublé par la nomination du narrateur – qui s’appelle Chauvier. La fiction Somaland, s’il elle en reste une (puisque textuelle), trouble le jeu (des postures ordinaires, des représentations) et produit du sens.

Espérant que cet entretien trouve votre oreille, et vous donne envie de lire Chauvier – on recommande Somaland, bien sûr, mais encore une fois, ce très beau Les Mots sans les Choses, juste paru, à lire.

je désignerai le lieu et le temps de son éclat fugitif | Olivia Rosenthal, « Mécanismes de survie en milieu hostile », Verticales, août 2014

« Les faits ne se content pas d’arriver, ils reviennent. Qu’on les accepte ou non, ils sont plus insistants et plus entêtés que les stratagèmes qu’on invente pour les éviter. Ecrire fait partie de ces stratagèmes. On croit contrôler, répartir, organiser et tenir le réel sous sa coupe et la plupart du temps on se laisse déborder. On avance aveuglément vers le dénouement pour découvrir in extremis qu’en fictionnant le monde on a seulement essayé de retrouver ce qui avait eu lieu et qu’on avait oublié. » (page 11).

(…)

Après des semaines d’inquiétude, de rencontres fugaces, de conversations maladroites et gênées, je prends les devants. J’appelle mon ami au téléphone, je lui demande de ne pas s’absenter, je lui explique que j’ai besoin de marcher avec lui, d’arpenter nos territoires, d’écouter nos pas. De vivre en cadence. Je lui reproche de partir, je fais comme si je n’étais pas triste mais furieuse, je manifeste ma colère qui est une colère de façade, les colères de ceux qui se sentent trahis, humiliés, abandonnés, qui ne veulent pas être seuls. Je ne veux pas être à nouveau confrontée à une annonce qui vous dévaste parce que vous ne savez pas comment la rendre intelligible. Perdre quelqu’un qu’on aime est incompréhensible, inadmissible et révoltant. Il faudrait interdire de telles pratiques, le départ, la séparation, le suicide, la mort auraient dû faire l’objet de réglementations drastiques. Personne n’a pris la peine de réfléchir juridiquement aux contrats implicites par lesquels un humain s’engage à l’égard d’un autre humain, personne n’a rendu illégaux les ruptures, les relégations, les séparations, les départs. Je parle pour la première fois mais je n’explique pas la raison exacte de mon silence. Je ne précise pas que je suis hantée par la mort, que je veux à tout prix lui rester fidèle, que je crois bêtement que rester fidèle à une défunte, c’est ne plus jamais prononcer son nom, c’est l’abolir par excès de zèle. Je ne lâcherai pas ma peine, ni ne la donnerai en pâture à quelque ami que ce soit. Je resterai digne et fermée, dure comme le marbre. Et si mon ami me quitte, je vivrai dans l’impossible, je ne peux même pas imaginer ce que deviendrait Paris sans mon ami. » (page 131)

(Olivia Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile, , Verticales-Gallimard, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

« À présent il s’agit de descendre », annonçait, puis répétait, modulé, Nicole Caligaris dans son incroyable Paradis entre les jambes, paru chez les mêmes éditions Verticales début 2013. Dès l’incipit (reproduit ci-dessus, contrairement à mes usages dans cette rubrique, façon de déroger à des règles non écrites pour éviter qu’elles ne s’édictent vraiment) de ce nouveau livre d’Olivia Rosenthal, on comprend qu’il marque sinon un cap, du moins un virage, un moment singulier de son parcours d’écrivain.

Pour cette auteure dont je suis le travail avec assiduité depuis au moins On n’est pas là pour disparaitre, en 2007, arrive le temps de la bifurcation, vers la confrontation à quoi ses derniers livres (notamment Où vont les rennes après Noël, et quelques textes de performance, comme celui de Vertige) préparaient : à la béance initiale, à l’ineffable fondateur, à ce qui ne se raconte pas mais qui génère, provoque, fait avancer et rugir ses livres (« Sans doute que la littérature est l’art de taire en parlant, de signifier en taisant. », ajoute Caligaris ailleurs dans son livre).

Il y a un deuil originel, celui d’une sœur, et ce qui va avec, culpabilité, colère, fuite, multitude de mouvements contrariés, chez Rosenthal, dont son travail fait écho de façon multiple, par le biais de la parole d’autrui, souvent, reprise, voire re-mixée, selon des procédés de montage extrêmement habiles et frappants. Elle s’en expliquait déjà en 2009 dans cet entretien qu’elle m’avait accordé pour remue.net, elle est revenue de passionnante façon sur cette « méthode », ou, à tout le moins, « manière » de questionner, enregistrer puis reprendre pour écrire son texte, dans Devenirs du roman vol.2 (Inculte, 2014).

Bifurcation n’est pas annulation ou reniement, et Rosenthal ne passe pas ces excitants dispositifs d’alternance de voix, de propos, de registres, par pertes et profits : les documents retravaillés (qui concernent tous la mort, selon différents points de vue essentiellement techniques : celui de la médecine légale, de la criminologie, du témoignage de near death experience…) sont toujours présents, et maniés avec la même dextérité, provoquent le même plaisir (plaisir dans et de l’inconfort, tant elle souffle le chaud et le froid, plaisir d’être déstabilisé souvent, d’être surpris toujours). Le second extrait prélevé et repris ci-dessus (« Personne n’a pris la peine de réfléchir juridiquement aux contrats implicites par lesquels un humain s’engage à l’égard d’un autre humain, personne n’a rendu illégaux les ruptures, les relégations, les séparations, les départs (…) ») en atteste et le redit : seule la littérature (et le travail sur la langue : chez Rosenthal, fabrique habile d’effets de sens, d’ironie, d’humour, par frottements entre registres opposés) permet de presque dire – ici, presque dire le scandale de la mort, l’impossible du deuil, le dire presque, mettre en formes la question qu’il demeure, et ce questionnement, le passer en partage, en faire un terrain d’expérience partagée. C’est impossible – et c’est cet impossible-là qui vaut d’être creusé, arpenté, fouillé : tout le sens est là, de cet enjeu de fictionnalisation (de travail littéraire, de creusement par le langage) qu’elle évoque en incipit.

Bifurcation n’est pas reniement, loin de là : s’il y a ici resserrement, il poursuit ce qui s’entamait de subtile façon dans son très beau Ils ne sont pour rien dans mes larmes (Verticales, 2012), ensemble de récits de souvenirs de cinéma prélevés chez autrui, qui valaient seul et prenaient sens autre, une fois assemblés. Ce travail avec le cinéma n’est peut-être pas pour rien dans cet adoucissement du geste (qui n’est pas un affadissement du propos, on l’a compris). Le resserrement constaté est perceptible dans le montage, il est aussi un ralentissement (et discuter avec la mort, cette grande Ralentie, comme en somme ce livre le fait, appelait la décélération) : les cuts sont ici moins brutaux, et les ruptures, changements d’angles, d’énonciateurs, moins nombreux (c’est visible sur la page, moins fragmentée en éléments-textes séparés par des blancs que celle dOn n’est pas là pour disparaître (Verticales, 2007), par exemple).

L’énonciation s’unifie, la multiplicité des voix s’est comme métabolisée, en une seule, qui se fait la voix du multiple. Sans qu’il s’agisse d’une simple tentation du Je (ce chemin-là fut expérimenté de belle façon dans Que font les Rennes après Noël), de l’aveu, du déballage sans nuance, qui serait une piètre conquête, ce livre ose affronter – affronter la mort, ses effets, aussi concrets que lointains, sous-cutanés, ou métaphoriques – par la littérature, pour la littérature. Les nécessités sont égales : il vaut d’écrire pour approcher cet ineffable, pas juste de le raconter ; et cette approche, douloureuse, risquée, vaut aussi par ce qu’elle produit sur l’écriture. Citons encore, car le livre est empli de phrases si belles (et plus encore) :

 « Comme on désigne avec étonnement la lumière intense et minuscule qui dans la nuit galactique signale une ancienne étoile depuis longtemps éteinte, je désignerai le lieu et le temps de son éclat fugitif. »

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ROSENTHAL Olivia COUV Mecanismes de survie en milieu hostile

Olivia Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile, Verticales-Gallimard, Paru le 21 Août 2014, ISBN 978-2-07-014634-5

Les choses : il suffit de leur monter à bord et de te ceinturer à elles, et maintenant voici que commence le voyage | Stéphane Bouquet, « Les oiseaux favorables », avec photographies d’Amaury Da Cunha, éditions les inaperçus, 2014

« Le lendemain, il lui envoie le lien d’une vidéo youtube paraît-il funny. C’est ce que font les gens maintenant. Elle se sent une ourse sortant d’une hibernation décennale. En fait, elle n’a pas trouvé la vidéo drôle, mais doit-on rire avec celui qu’on embrasse ou doit-on seulement l’embrasser ? Elle lui ment et lui texte qu’elle a ri. Toute la journée, ils s’échangent quelques sms exsangues.

Le lendemain, elle attend en continu un signe de lui et rien. Les minutes de chaque heure se vident à une vitesse 24 fois ralentie. Et le soir, elle sait qu’elle est seule à nouveau.

Tu ne peux pas être vraiment abandonnée, se dit-elle, en un soliloque de caresses intérieures, ni même esseulée : les arbres, par exemple, continuent de lancer leurs branches en l’air avec le souci des oiseaux – branches et bras sont probablement le même mot à l’origine – et les choses n’est-ce pas l’évidence qu’elles sont capables de croire pour nous (pour nous = à notre place et à notre intention) intensément au monde ? Regarde simplement ce tapis sur un tas d’ordures qui attend la benne, il flamboie encore de toute sa rousseur synthétique, il se souvient sûrement de la joie de gens d’avoir été allongés dessus, d’alcool renversé peut-être ou de confidences miraculeuses. Les choses : il suffit de leur monter à bord et de te ceinturer à elles, et maintenant voici que commence le voyage. « 

 (Stéphane Bouquet, in Les oiseaux favorables, livre avec photographies d’Amaury Da Cunha, éditions les inaperçus, 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

(Stéphane Bouquet, in Les oiseaux favorables, Amaury da Cunha et Stéphane Bouquet, isbn 978-2-9541260-4-3)

Au moment d’ajouter quelques mots à ceux-là qui filent et restent (qui filent faisant trace, comme celles d’avions dans l’azur), je m’aperçois qu’ils reprennent in extenso la quatrième de couverture, et quand l’orgueil du préleveur se piquerait volontiers, à quoi bon avoir tout recopié quand un CTRL+C aurait suffi, celui du lecteur s’honore d’être en écho, de se retrouver à ce point dans le choix, si subjectif et délicat, de ce texte, de cet auteur. Le paysage que dessine ce programme éditorial, celui des inaperçus (dont on a plusieurs fois parlé déjà par ici) est varié, inattendu ; et apparaît soudain évident –  évidence a posteriori. A posteriori, après lecture, composition, après édition, car les points communs, entre les auteurs comme entre les photographes plasticiens, ne sont pas forcément préexistants. Mais, ce qui apparaît après coup lui semblant tenir de sa seule lecture, le lecteur s’en trouve honoré, bis, de prendre sa part intime, secrète, dans le déchiffrage d’un programme singulier. Il n’y trouve pas ce qu’il attendait, ne savait d’ailleurs pas si bien à quoi s’attendre, mais dansant sur le même fil, se sent composer son rapport, propre, entre ce texte et ces images (et entre les livres, leur souvenir, par la suite).

Mais : ce livre-ci, tout de même.

Parlant d’Emily Dickinson, durant cette magnifique conférence qu’il donna lors du festival Ecrivains en Bord de Mer édition 2013 (voir ci-dessous), Stéphane Bouquet évoque, à propos de son usage des majuscules, l’idée de donner du pouvoir aux choses, de les rendre égales à Dieu. Il y parle de « monter/montrer les choses, de monter/montrer la puissance des choses ». Ce qui frappe dès l’abord du texte, page une, c’est l’insert de signes hors alphabet (= et +), qu’on retrouve dans l’extrait ci-dessus. Ce qui frappe est aussi que ce qui frappe caresse. Stéphane Bouquet fait fi de conventions établies et envoie de la douceur là on ne verrait (que) du feu. De la peau dans les rapports de formes. L’ambigüité porte son texte, irisé dans le détail, contrasté au sein même de chaque phrase : le rapport de réflexion du langage ne quitte jamais ses mots, même lorsqu’ils portent images (ici, branches, et oiseaux, sont choses montrées et vues, fort et clair, en même temps qu’irriguées de questions quant à leur étymologie). Rendre hommage aux choses & les relier sans cesse à soi (à un soi partagé ou rendu partageable, par retour de ces effets de concrétion), leur donner & leur prendre, équilibre dans l’aller et retour : être au dehors du dedans (quel beau reportage intime, que ce chemin en compagnie de cette solitude féminine), oui ; être au-dedans du dehors, oui. Aussi.

Les images extrêmement composées, colorées, extrêmement variables (hommes, objets, couleurs paysages, formes ; mais toujours aussi belles), de Da Cunha densifient encore ce multiple si présent, si solide, et pourtant difficile à cerner, parquer, réduire. Le bougé de Bouquet est aussi vif que ses images sont nettes.

Lire ce livre et en parler appelle de le relire et de reprendre ce dialogue ininterrompu avec soi (à l’image des dernières pages, quand aux personnages des livres, aux questions à eux adressées, la lectrice (lectrice au carré, puisque traductrice de métier) ne peut faire autrement que de répondre – différemment des personnages du dit livre.)

Et c’est une conversation, entre soi et ce qui en soi manque, qui s’instaure, qui reprend.

 « Malgré tout : la vie, des oiseaux improbables, cela arrive, cela est possible. Des fragments, des résidus, des écailles, des copeaux, des bribes, des éclats, c’est une promesse qui peut encore être tenue. »

Un extrait lu par l’auteur ici.

Stéphane Bouquet,  sa conférence lors d’écrivains en bord de mer 2013 :

Stéphane Bouquet from Bernard Martin / joca seria on Vimeo.

Devenirs du roman 2 : écriture et matériaux (collectif, éditions Inculte, mai 2014)

Devenirs du roman 2 : écriture et matériaux (collectif, éditions Inculte, mai 2014),

Par Emmanuel Adely, Jakuta Alikavazovic, Philippe Artières, Arno Bertina, Patrick Beurard-Valdoye, Nicole Caligaris, Claro, Thomas Clerc, Marie Cosnay, Tristan Garcia, Christian Garcin, Hélène Gaudy, Maylis de Kerangal, Mathieu Larnaudie, Hélène Ling, Vincent Message, Emmanuelle Pireyre, Christophe Pradeau, Charles Robinson, Oliver Rohe, Olivia Rosenthal, Anne Savelli, Joy Sorman et Philippe Vasset.

(à suivre : débat Devenirs du roman (vol.2, matériaux), avec Hélène Gaudy, Emmanuel Adely et Joy Sorman – lors du Festival écrivains en bord de mer, éditions 2014).

« Pourtant, vraiment, c’est chouette. Le zombi, c’est ce qui peut arriver de mieux après la mort. Un zombi, tu lui arraches un bras=récit, une jambe=psychologie, il continue à avancer. Tu lui pètes la colonne vertébrale=cohérence. Il est presque plus véloce. Tu lui éclates la tête=narrateur, tu lui mets le cul sur une épaule et les cheveux sur les genoux : pas de problème, il continue pareil. Désincarcéré du genre et de ses principes, il n’a conservé qu’un minimum de fonctions, une rapidité de mouvement, des souvenirs et des routines qui garantissent les intuitions et les réflexes de lecture. En plus, un zombi, c’est hyper méchant. Hyper agressif. Quand ça s’est refermé sur un lecteur ça ne veut plus le lâcher.
Sur une table, après le rayon philosophie, tu en as une dizaine face à toi. Une collection=la_meute. C’est ça que je veux, dit quelqu’un, des romans zombis.
Vu l’état du monde.
Qu’est-ce qu’on pouvait espérer de mieux ? »
(Charles Robinson)

Le roman, de retour, en questions – le roman, forme (format) en éternel retour, version zombie plus que phénix selon Charles Robinson, est au centre de ce livre – ou plutôt en périphérie, mais la périphérie fait centre, la périphérie est le cœur, vibrante et pulsative, telle la marge qui fait tenir la page, ou la suburbia capitale de Bruce Begout – tel ce zombie symbole de vie chez Robinson. Les devenirs du dit roman sont pluriels, et multiples – on comprend d’emblée qu’aucune démonstration magistrale ne sera délivrée.
On pourrait commencer, tautologique ou joueur, par interroger le devenir des devenirs du roman. Le second (ou deuxième, après tout qu’en savons-nous encore à cette heure?) volume de cet essai collectif ne fait pas que continuer le débat entamé à la parution du premier, début 2007. Il vaut aussi état des lieux et gestes et statuts de ses auteurs et d’un essaim de consœurs et confrères (représentatif à échelle réduite, du moins non exhaustive, d’un pan hyper qualitatif de la création littéraire contemporaine).
En 2007, quand Inculte, collectif d’auteurs, publie ce premier volume, il constitue l’aboutissement d’une aventure (celle de la revue éponyme) et le début d’une autre (celle de la maison d’édition, devenue en quelques années une de celles qui comptent, pourvoyeuse de littérature de et en recherche, qu’elle soit hexagonale ou étrangère). Depuis ce premier volume, le collectif a beaucoup tenté (notamment l’écriture en collectif, qu’il n’est pas réellement parvenu à réitérer après une chic fille), un peu bougé (certains l’ont quitté, comme François Bégaudeau, qui connut le succès que l’on sait, ou Joy Sorman, auteure ici d’une excellente livraison de rushes quasi en l’état originel, copeaux documentaires qui n’auront pas su trouver leur place dans son  » Lit national » (le bec en l’air, 2013), – mais l’auront nourri), il a surtout : avancé, individuellement (impossible de ne pas repenser ici à cette féconde et problématique notion de « progrès » qu’interrogeait Arno Bertina pendant cette résidence à Chambord, toujours lisible sur le blog SebecoroChambord et dans le livre paru ensuite), et, de fait, collectivement. Chacun en son sein a écrit, publié, cheminé dans le texte et l’espace littéraire. Les auteurs membres d’Inculte, s’ils ont acquis des notoriétés variables, ont tous cheminé vers et dans le roman, avec pour chacun d’entre eux des obsessions, des motifs indivis, et pour étonnant point commun de bifurquer : Rohe comme Enard comme Bertina comme Gaudy (absente du premier : là aussi, on est impressionné de la romancière qu’est devenue la « jeune pousse » (voir Plein Hiver, à découvrir, par exemple, par ce making-of sur remue.net), comme Larnaudie comme de Kerangal, changent de format d’ensemble (à l’échelle macro, du livre entier) voire de format de détail (à l’échelle du paragraphe, de la phrase, du lexique), à chaque livre. Le dispositif importe dans chacun de ces travaux – il importe mais ne prime pas, ou plus : chacun des auteurs considérés tente, à sa façon, à chaque livre, d’en déborder de l’intérieur l’assignation première. Souvent le projet même semble véhicule plus qu’aboutissement espéré. Le roman, ainsi, ne serait-il pas un véhicule – le véhicule idéal – pour explorer librement (le plus librement possible, pondérerons-nous) le monde extérieur et ses représentations diffractées ? Véhicule cabossé, pas très net, comme le corps en demi-charpie des zombis de Charles Romero-Robinson, mais cabane en mouvement ?
Et comme en un effet-retour logique, une des plus évidentes qualités de cet essai est de produire du littéraire. Les textes, pour nombre d’entre eux, font art poétique, ils font ce dont ils parlent : parmi les exemples les plus frappants, Emmanuel Adely, qui dans une variation en forme de démonstration logique implacable jusque dans ses éclats de folie, clin d’œil au Tractatus de Wittgenstein, déréalise le réel, histoire de rebattre d’entrée les cartes – s’il sera question, ici ,du/des matériaux, de son/leur apport à la fiction, nous prévient-on par cette entrée en matière, on n’y rejouera pas l’antienne opposant l’imaginaire au réaliste. D’ailleurs, les auteurs interrogés, s’ils expérimentent et questionnent la forme au sein de laquelle ils s’éploient (en l’occurrence, le si problématique roman), sont divers et nullement représentatifs d’un ensemble (quoi de commun entre, mettons Tristan Garcia et Christian Garcin, hors tentations d’homophonie ? Entre Hélène Gaudy et Emmanuelle Pireyre ? Entre, poussons un peu, la Maylis de Kerangal d’avant Corniche Kennedy (2008) et celle de Réparer les Vivants (2014) ?)
Matériaux, donc, à produire du roman, quel roman, et comment. Et se demandant comment, répondre parfois, au passage, au pourquoi causal et au pour quoi conséquent. La question est posée et ses réponses sont chapitrées en quatre parts, dont la porosité, les correspondances et la part d’irrésolution sont assumées dès le titre de chacune d’elle :

1. écouter un contrôleur fiscal dire de quelles ressources intérieures il puise la résistance à l’ennui, le sens du devoir civique et l’indifférence au regard d’autrui indispensable à l’exercice de son métier
2. car nous sommes des pilleurs, des kleptomanes sans scrupules, et le monde est à notre service
3. c’est Goethe qui s’étonnait de ceux qui venaient patiner sur un lac gelé́, mais ne s’interrogeaient nullement sur les fonds et les poissons sous la glace
4. redevenir un chacal – ou comment donner des nouvelles des flammes de l’enfer tout en décourageant la communication

Ces quatre ouvertures signent, soulignent le caractère d’Art poétique de cet essai – collectif, et donc disparate – et le pluriel du substantif devenirs, on y revient, a une importance extrême. La poétique, unificatrice de ce disparate, est, justement, une poétique du disparate, du patchwork organisé, de la tension à l’œuvre dans l’assemblage des matériaux langagiers (partie 1, mais aussi 2, et 3, voire 4), documentaires (2, mais aussi…) substantiels (3, mais aussi, etc.), essentiels (4… ), de l’énergie (animale, celle du zombi, mais aussi de l’ours, destructeur de documents, avaleur d’airelles, de Bertina) déployée via le rapport compliqué, moralement et techniquement compliqué, à ces matériaux envahissants. L’attitude de défense amusée, de la raisonneuse, ironiste et moraliste, Emmanuelle Pireyre, face aux datas (les données, dans leur version hypertrophiée, massifiée par l’environnement numérique – et d’user du terme data, dans son incongruité flasque, tout comme de reprendre la forme du commentaire des forums, est aussi manifestation de sa poétique actualisée : user des armes de l’adversaire, sur un mode d’art martial, comme les situationnistes l’ont théorisé, produit des effets par réaction (en chimie langagière) mais également un mode de vivacité, d’alerte, en lui-même productif).
Poétique, ai-je écrit, et à cet endroit un autre détail mérite d’être approfondi. La forme de l’entretien, dont on trouvait plusieurs occurrences dans le premier volume, de 2007, est ici restreinte, réduite à un exemplaire : et l’interviewé, Patrick Beurard-Valdoye, est le seul des intervenants qui soit « officiellement » estampillé « poète ». La discussion, stimulante, touffue, qu’il a avec Arno Bertina, voit rejaillir comme rarement ailleurs dans ces pages la notion d’Histoire (avec une capitale, mais charriant sa part de récit). Le poète organise une manière, rejouée sans cesse en ses formes et échos, de récit du monde, « Une forme délinquante de l’Histoire officielle ». Par cet isolat fédérateur (c’est d’ailleurs symboliquement de ce long entretien qu’est tirée la référence à Goethe qui unifie et titre cette troisième partie), on touche à une part essentielle de ce paradoxe qui n’en est pas un : protéiforme, ce roman actualisé, de recherche, d’exploration, de matériaux questionnés autant qu’usités, a de commun une question permanente posée au langage, envisagé selon des angles sans cesse changés. Le langage n’est pas un ornement – et le matériau documentaire n’est pas un (bien utile et joli) décor. En ce sens, un roman n’a pas à être « bien écrit », il n’est envisageable qu’écrit, il ne raconte quelque chose qu’écrit : le synopsis n’est rien – ou éventuellement une forme additionnelle à implanter dans le grand mix (pensons aux hypothèses géographico-fictionnelles des notices de lieux de culte éventuels que rédige le narrateur de La Conjuration de Philippe Vasset, lui-même ici réinterrogé, tout comme Pireyre et Adely, autres non-membres du collectif vers qui les Inculte se sont à nouveau tourné).

« Chacun de mes livres est toujours précédé d’une enquête – entretien, recherche de documents, etc. –, mais celle-ci est systématiquement menée à rebours : son but premier n’est pas de collecter des informations susceptibles de nourrir le récit pour le rendre vraisemblable, mais au contraire de localiser le plus précisément possible les zones où le réel s’affole et s’embrouille. Je considère ces triangles des Bermudes comme les véritables lieux du texte : c’est là, avec ce qui existe mais surtout avec ce qui manque, que se sont écrits mes livres. Dans les aires échappant au recensement géographique, sur les marches où s’échangent d’incompréhensibles valeurs, et à l’écoute des mythomanes les plus chevronnés. » (Philippe Vasset)

Autre effet retour, moins attendu encore, celui du manque, de la mélancolie – et de là, d’un retour discret, subtil, mais effectif, de soi dans cette recherche, dans ces constructions et déconstructions documentaires. Vasset, guetteur de la part d’irrationnel que porte et dégage la plus extrême rationalité. Olivia Rosenthal qui s’engouffre dans la lacune, le gap logique entre deux éléments recueillis en entretien (selon cette méthode de travail qu’elle expose ici avec autant de sincérité que de précision – une autre des qualités de livre, que cette réelle puissance documentaire) :

« C’est dans l’interstice et l’ellipse, par eux, que la fiction peut venir, le récit naître et grandir. »

Mais j’ajouterai deux discrets points d’orgue à ce livre, que sont les interventions d’Arno Bertina et d’Oliver Rohe. Ce dernier, réfléchissant à l’usage de sa biographie (témoin enfant et adolescent de la guerre civile libanaise) en tant que source documentaire, des réserves et précautions qui l’ont toujours tenu à distance de cette matière ; et à l’usage des documents photographiques comme possible recours au défaut de mémoire, en vient à louer le paradoxal manque résidant dans l’abondance :

« Si le document, comme indice historique, peut se substituer à la mémoire individuelle et faire parler le commun, s’il peut résoudre aussi, ne serait- ce que partiellement, la pénurie de signes dans le présent, il reste que le texte ne peut exister qu’à partir de ses insuffisances : celles que le document soulève de lui-même, les choses qu’il continue donc de ne pas dire, l’invisible qu’il laisse présager, celles qui naissent également de sa confrontation avec d’autres sources. »

C’est par un biais intime, également, que Bertina se glisse en ces méandres : narrant une part de son rapport quotidien à la photographie comme rapport (du monde, de son enregistrement fidèle, de ce qu’elle tente et promet d’en capter), en version micro et réitérée (chaque jour, inlassablement, prenant la même vue de sa fenêtre ; accumulant par centaines les photos de sa fille…) :

« La photo comme geste artistique, puis comme document, et en fait comme mélancolie.
En prenant toutes ces photos, je manifeste et tente d’objectiver une détresse souterraine qui se moque pas mal des gestes vains que je peux faire puisqu’elle ne desserre pas son étreinte. Morsure. On doit même pouvoir dire que ces gestes la nourrissent ; il y a toujours un horizon artistique derrière chaque prise de vue, qui ennoblit le geste dérisoire et la motivation psychologique – la détresse a un manteau qui a de la gueule (la veste en croco de Sailor, par exemple) et ça relance les dés. Voilà : le document crée de la mélancolie. L’archive, le document portent en eux, intrinsèquement, essentiellement, une mélancolie. Ils soignent une détresse par la mélancolie. (…) Heureusement je fabrique des anticorps, ou j’alimente des contre-feux. Heureusement il y a l’écriture. »

Ce jeu, entre l’intime et le fictionnel, produit par l’effet de mimétisme, voire de surplus de réel, que charrient les documents, et au premier rang d’entre eux, les photographies ; cette possibilité onirique et sensible, apportée par l’information, est un grand bénéfice.

Une ligne de fuite où prospèrent les formes de vie (les devenirs).

Devenirs du roman 2 : écriture et matériaux (collectif, éditions Inculte, mai 2014), Par Emmanuel Adely, Jakuta Alikavazovic, Philippe Artières, Arno Bertina, Patrick Beurard-Valdoye, Nicole Caligaris, Claro, Thomas Clerc, Marie Cosnay, Tristan Garcia, Christian Garcin, Hélène Gaudy, Maylis de Kerangal, Mathieu Larnaudie, Hélène Ling, Vincent Message, Emmanuelle Pireyre, Christophe Pradeau, Charles Robinson, Oliver Rohe, Olivia Rosenthal, Anne Savelli, Joy Sorman et Philippe Vasset.

Patrick Bouvet, Carte son, éditions de l’Olivier, 2014

« vous allez voir
un show
exceptionnel »
a déclaré la star
lors de la conférence de presse
donnée dans un parc
d’attractions
sur la toile
les réactions n’ont pas tardé
on soupçonne
son entourage
de vouloir couper court
aux rumeurs trop nombreuses
au sujet de Peter le « cyberchild »
par l’annonce
surprise
du coup d’envoi
de sa tournée
le « Lady Panther Tour »
« 80 haut-parleurs spéciaux
vont répartir
la masse sonore
dans l’espace
tout sera contrôlé
par informatique »
le spectateur n’a pas idée
de ce qui se passe
« les sons ne se déplaceront pas
uniquement de droite à gauche
et vice-versa
mais aussi
vers l’avant et l’arrière
et de haut en bas »
le spectateur peut
s’étonner
sourire
grimacer
pleurer
et même hurler
« avec ce dispositif
on sera totalement
désorienté
mais toujours au cœur
de l’événement
où que l’on soit
dans la foule »
un spectateur connecté
en permanence
à qui on fait
croire
qu’il pourrait être
déconnecté
à tout moment
un spectateur
amplifié
parasité
pénétré
toujours au bord
de la rupture.
(Patrick Bouvet, Carte son, éditions de l’Olivier, 2014)

« Et ce qui soudain apparaît, ce qui se lit dans les schrapnels et mots épars, c’est un récit, c’est une image. Une persistence rétinienne procède, qui fait récit. En 2010, dans « Open Space », le flux est violent et fluide, du cut-up on ne sait presque plus les tenants – en fait, il n’y a plus de tenants, ce n’est plus du « pur » cut-up, du mix a émergé une langue neuve, composite mais unifiée. »,

écrivais-je à son propos ici même, repris de la revue anthologique Gare maritime (de la Maison de la poésie de Nantes). Ce glissé dans une forme fluide, dans une continuité de composition, continue avec ce livre. Même si l’on distingue plusieurs éléments qui, mis en contact, se mêlent, ainsi qu’il le pratique depuis « toujours » (enfin, depuis In situ il y a –déjà – 14 ans) ; et que de ce contact émane comme en réaction chimique une nouvelle possibilité fictionnelle, un récit nouveau, mixte et, surtout, autre, intégrant d’entrée sa version onirique.
Dans carte son, c’est plutôt l’image qui fait centre (ou circonférence, ou les deux). Ce qui nous est montré (nous est montré nous regardant, tant la figure la surveillance est partout, fantomatique, via vidéos), c’est la pop et sa production infinie d’icônes renouvelables, concurrentes et interchangeables : ce flux d’images, sa fabrique accomplie, autant que ses résidus, fournissent la matière au poème.
On assiste aux manifestations d’excentricité d’une manière de Lady Gaga (non nommée : d’ailleurs aucun nom actuel n’y figure, la péremption faisant partie du principe de production des idoles périssables), dont le lieu de vie rappelle le Neverland de Michael Jackson. Global remix de ce qui nous apparaît depuis longtemps comme un continuum : la star, composite, fabrication collective,  évoque (concepts, artistes, idées) sans jamais pénétrer, elle est une surface où se mirer. Et le storytelling s’affine en continuité, dont Bouvet reprend des éléments devenus des mèmes contemporains (ici : la déchéance du boyfriend de la star, les esclandres en boites de nuit sur vidéos de surveillance archipixelisées, en star inférieure révélant la part atteignable, sombre et nécessaire, du culte ; mais aussi celui du stalker, du traqueur des faits et gestes de l’icône). Rien n’échappe au flux, rien n’échappe à la fabrique des images, à la reproduction en versions remaniées, rien n’échappe aux covers, aux reprises : les quelques apparitions, spectrales elles aussi, des icônes anciennes, encore indomptées, celles du rock (Nico, Ian Curtis), s’intègrent à ce flux, reprises, remaniées. Et ce qui nous étouffe, nous angoisse, dans ce livre bien plus dense encore à la relecture, est autant le manque que le trop-plein : tout s’achète, nous le savions, tout se récupère et recycle, le commerce et le marché nous l’ont montré – mais c’est au coeur de nos rêves que semble agir le flux, comme l’évoquent les apparitions des dites icônes anciennes, disparues :

« Vince Taylor / édenté / sort d’une forêt / accompagné d’une meute / de loup (….) Nico / pieds nus / marche dans un désert /suivie par /un cheval / en feu »

Cette porosité permanente, entre flux de conscience (globale, individuelle : mêlées) et flux d’images arrangées, photoshopées ou lysergiques, est troublante. Et le trouble est agissant, pose de retorse façon la question individuelle. Sommes-nous encore, quelque part, nous-mêmes ? Ou sommes-nous seulement composés de cet immense d’amas de choses (symboles, gestes, couleurs) vues, usinées, fabriquées, consommables ? Flippantes pespectives, mais qui enjoignent à faire avec, plutôt que sans.
Se tenir debout (dans le monde, face à l’évènement), est un forme de discret viatique pour Bouvet, s’y tenir est un travail, debout encore, même assailli de vertiges et retourné par les basses.

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(Patrick Bouvet, Carte son, éditions de l’Olivier, 2014, EAN : 9782823604214)

Toutes nos enfances, qui nous font signe (à propos du « Travail de mourir »)| Emmanuelle Pagano et Claude Rouyer (éditions Les Inaperçus 2013)

Le Travail de mourir | Emmanuelle Pagano et Claude Rouyer (éditions Les Inaperçus 2013)

Les oncles et les tantes n’avaient jamais l’air contents de nous voir, mais nous faisaient toujours entrer avec une sorte d’empressement, en nous poussant presque, « entrez, mais entrez, dépêchez-vous ». Ils avaient ce drôle d’air précipité pour toute chose, comme s’ils n’avaient plus le temps de rien, et pourtant ils étaient d’une lenteur épouvantable, chez eux tout était immobile. En hiver, dès la fin du goûter, je ne pouvais plus lire parce qu’ils économisaient l’énergie, ils n’éclairaient qu’à la nuit noire, au moment de préparer le repas du soir. L’unique éclairage venait de la télévision jamais éteinte, ce gros récepteur dernier cri pour lequel on n’avait pas regardé les sous, le seul objet moderne avec le micro-ondes, et recouvert de maquettes du Stade de France, de poupées touristiques sous cloche, de bouquets de fleurs en plastique sur un napperon poussiéreux. Dès que je ne pouvais plus lire et que la télé prenait le dessus, alimentant des conversations épuisées sur «maintenant, dans le temps», tout était si lent, j’avais beau savoir qu’on avait passé le goûter, que ce ne serait plus très long, je m’ennuyais à cent à l’heure.
§

Chez ma tante préférée je ne m’ennuyais pas de la même façon, je m’ennuyais comme chez moi, et même souvent mieux que chez moi. Ici l’ennui c’était comme poser un cadre vide devant les après-midi, et l’accrocher au mur. C’était vivable. C’était reproductible. Aujourd’hui c’est une reproduction sépia veinée par l’humidité et le temps, ces fanures qui grignotent l’image peu à peu, et dont je ne sais si elles sont la marque de la nostalgie ou seulement la trace des jours pourtant pauvres en lumière. Chez ma tante, je vivais des journées dormies plutôt que de l’ennui. Je lisais autant que je le voulais sur mon fauteuil réservé, dos à la fenêtre, je devinais les nuages aux changements de luminosité. Je me levais pour allumer la lampe qui semblait régler pour n’éclairent que mes pages, ma tante ne me plaignait pas l’électricité, et si une ombre en alternance cachait le livre, je savais que c’était le signe avant-coureur d’un bisou d’elle, ou d’une gâterie qu’elle m’apportait, une carotte crue et épluchée et lavée par mon oncle.

L’extrait est éloquent, on ne trouverait pas grand chose à ajouter tant ça parle, tant ces souvenirs ramenés en surface nous semblent nôtres – rien à redire ni rajouter et, pourtant, les éditrices y ont ajouté des images – de belles photos signées Claude Rouyer – rien ne saurait s’ajouter et, pourtant, cette addition fonctionne à plein. C’est le propos des Inaperçus (dont on avait apprécié les précédentes productions) que de lier images et textes, associant pour ce faire un écrivain et un plasticien. Les deux médiums sont mis à égalité dans le livre, aucun des deux ne devant primer, aucun des deux ne devant illustrer. L’écrin y sied : les livres au design soigné et discret des Inaperçus sont édités avec art (i.e avec tout cet art de la mise en page qui consiste pour large part à se rendre invisible). J’aime la collection, j’ai goûté avec délice aux précédents livres (les deux premiers furent ici chroniqués ; mais le troisième, Tout aura brûlé, printemps 2013, textes incandescents de Lucie Taïeb en dialogue avec les belles gravures de Sidonie Mangin, ne baissa pas la garde, loin de là) ; ce quatrième ouvrage constitue une forme de prouesse à part : car ce qui ne devrait pas tenir ensemble, tient. Les deux œuvres exposées sont toutes deux de forte intensité, toutes deux font impression vive (même en couleurs tamisées), toutes deux s’imposent avec force à qui les lit, pourtant aucune des deux ne domine, les deux cheminent ensemble, sans querelle ni redondance. Cette vieille dame, photographiée et mise en espace en situations déviées par Claude Rouyer, est aussi paisible que perturbante – sa grande paix dans la déroute renforce encore notre inquiétude. Et la tante évoquée par Emmanuelle Pagano, tante préférée de l’enfance, à la fois tricoteuse et « mouton noir de la famille », lui fait écho – ou la précède – en tout cas lui fait signe.
L’écriture, il faut y revenir, de Pagano, cette langue dense et variable, intensément mobile, y travaille, à cette possibilité d’écho, tant elle excelle en tissage habile de rapports :

L’ombre de ma tante est intermittente comme sa silhouette, ma tante marche à contretemps, depuis toujours, ma tante boite. À ma naissance on m’a langée dans des couches spéciales qui maintenaient mes cuisses bien écartées pour que je ne sois pas comme elle. Mais je lui ressemble à s’y méprendre, bien plus que ma cousine. Quand je la vois s’avancer vers moi avec son déhanchement grotesque, je me dis qu’on n’avance jamais qu’en boitant, et que je boite moi aussi, même si ça ne se voit pas.

Les souvenirs ramenés en surface nous percutent, qu’ils soient miscibles avec notre passé ou rien-à-voir-avec, ils se font nôtres. Et ces vieux, irascibles, fantomatiques ou malodorants, sont nôtres autant. Et par cette longueur-là de l’enfance qui nous revient, par cet ennui aux tessitures variées qu’en nous elle ranime, ce qui surgit, en vrai, ardent : tous nos fantômes.
Toutes nos enfances, qui nous font signe, pendant qu’on tente de lire derrière leur épaule.

(Un extrait du livre lu par Emmanuelle Pagano, sur le site de l’éditeur)

Le blog d’Emmanuelle Pagano / Des ressources sur le site des éditions P.O.L

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Le Travail de mourir | Emmanuelle Pagano et Claude Rouyer
isbn 978-2-9541260-3-6 | parution : 15 novembre 2013
14 x 19 cm | 68 p. | 13,5 €

Polaroïds de Marie Richeux

richeux

[Rencontre publique avec Marie Richeux à propos de polaroïds et de Polaroïds, mercredi 13 novembre à 18h30 au Lieu Unique, Nantes.]

Captation audio de cet entretien : http://remue.net/audio/2013/mariericheux-lieuuniquenanteslitt13-11-2013.mp3

« La scène est lente. Très lente. Le stroboscope découpe l’espace. Vous êtes assis maintenant, vous attendez que commence le film muet. Une vie, c’est une vie parmi d’autres. Toujours. Ni plus ni. Rien de plus incertain. Il y a comme un goût de déjà. »

Ce livre (paru en 8 octobre 2013) regroupe une sélection parmi les polaroïds, courts textes écrits et lus par Marie Richeux, dans son émission quotidienne intitulée Pas la peine de crier, sur France Culture. Et de cette émission, Georges Didi-Hubermann fut un jour l’invité :

« Dans l’économie – je veux dire le rythme de vie – de Marie Richeux, il s’agit, si j’ai bien compris, d’écrire chaque jour un récit en miniature, l’ekphrasis d’une seule image, l’état des lieux d’une seule situation, et de le transmettre presque aussitôt, façon d’en partager la jouissance, à la radio, par la lecture interposée, la voix jouant ici le rôle du matériau polarisant permettant le « développement instantané » de l’image racontée. »,

écrit Didi-Hubermann dans sa magnifique préface. Les textes, dans le livre ont donc, d’abord, été écrits, puis lus, par Marie Richeux dans Pas la peine de crier, cette heure et quelques d’apesanteur qui lui est allouée comme par miracle, chaque après-midi, par Radio France. Le truc, c’est que, comme Didi-Hubermann, on n’écoute pas, ou si peu, la radio l’après-midi ; et qu’il m’a fallu un hasard de podcasts, une circonstance, le court passage d’amis dans la dite émission, pour en découvrir, après coup (de nuit, je pense, d’hiver, en voiture, j’en suis sûr – mais je triche, car c’est souvent le cas des moments de radio dont on se souvient, tant la nuit les imprime), le hors champ lumineux. Une fort étrange intrusion de douceur, dans le continuum informaculturel radio-ordinaire. Et comme Didi-Hubermann encore (qu’on imite ? On répète ? on s’en fait l’écho, oui, mais elle est très précisément belle, cette préface – et puis, après tout, il y a tant de choses pires à faire dans la vie que d’imiter Didi-Hubermann), on a été, on l’est encore, par cette si audacieuse, allègre, manière de poser les questions aux invités – à ce métier, ainsi modulé, je ne suis pas insensible, puisque pratiquant à mes heures l’exercice, celui de poser des questions, exercice de conversation réelle et mimée à la fois, dont on sait le mélange de rigueur, d’attention, et de relâchement travaillé qu’il requiert -.
Ce moment du Polaroïd, prise de risque étonnante, où Marie Richeux met l’entretien radiophonique en pause, pour lire ses 1500 signes du jour, deux minutes de lecture qui font signe, son, sens, et images, au cœur d’une discussion parfois toute autre ; ce moment du Polaroïd est une étrange cristallisation, qui passe comme sans se faire voir (quand c’est l’après-midi on s’active souvent par ailleurs, et la radio nous fait bruit de fond, décorum), mais dont toujours quelque chose surgit. Même quand, fort occupé par mille autres choses, on n’en distingue rien, on a entendu quelque chose, on le sait – on ne sait pas quoi, mais on sait que quelque chose s’est fait entendre, a tinté (teinté) en soi.
L’examen après-coup (l’effet podcast, qu’évoque Xavier Delaporte dans cet autre texte) est une forme de vérification à laquelle souvent on procède (c’est qu’aussi on y prend goût, à ce rassemblement de couleurs étonnées dans le temps d’une pastille sonore, on s’y fait, à cette rémanence de voiture-nuit que ça nous instille), vieux reste de méfiance, aussi : la radio à ses trucs, ses prosodies, ses petites musiques, qui parfois nous séduisent, parfois s’avèrent trompeuses (lire un jour, imprimé, du Daniel Mermet me fut une assez désagréable surprise – laquelle en contrecoup me rendit sa voix moins complice, par la suite). La voix de Marie Richeux déjà fait poème, couleurs, souriant comme sans manière, clairement détachée dans l’air, tout semblant avancé sans forcer dans son flot. Alors, probe, on se méfie, on ne nous la fera pas, on écoute avec une attention suspicieuse.
Et : En ses Polaroïds, à la réécoute, demeure cette émanation, soudaine douceur, sucrée surprise ; et l’on se penche et commence d’entendre, non plus les inflexions de la voix, mais portées par celles-ci, les alliances contre-nature, traverses, inflexions, pas de côté, celle qui s’exposent en leur concret de langue, dans ces Polaroïds faits livre.
Et : c’est cela qui advient, à la lecture de ces instantanés, la découverte d’une langue,
entre syntaxes en brisures :

« Ses deux omoplates se rejoignent, j’en mettrai ma main à couper. Ma main entre ses deux omoplates. Prologue – deux points : on tranche dans l’air. » (Page 79),

effets de rupture dès l’abord :

« En effet ce sont les phares qui importent. Ça fait deux heures trente-sept minutes, dix-neuf secondes, et une de plus à chaque fois que vous respirerez, que cette voiture est arrêtée. »

, énonciations mouvantes, avec force tutoiement décidé, piquant, emportant :

« C’est le noir complet si tu soustrais la lune. C’est le noir absolu si tu soustrais le bruit lumineux des villes lointaines. » (Page ) « Ceux-là tu ne leur expliques rien. Ce sont eux qui t’expliquent. Ils te prennent dans un coin,ils te gardent dans les deux yeux, ils te balancent un « attends j’t’explique ». Donc tu remballes extrêmement rapidement tout ce que tu trouvais logique, tout ce que tu voulais leur exposer, et la morale surtout, tu remballes ta morale et tu ne cherches pas de col ou de bretelles à leur remonter.ce sont eux qui t,entêtent avec leur couplet. »(page 21)

lexique plein de surprises, de bribes d’oralité (les mots malbac, barbecue, baskets, et ces réels-là qu’ils charrient, ces gens sur lesquels Marie Richeux plutôt que de poser son regard, capte les éclats qu’elle nous donne à voir). Mais, contention de l’effet sonore, dosé au quart de millimètre, jamais en crue, jamais noyant l’image, le pola, qui toujours émerge – les images, qui toujours émergent, fixées nimbées de ce très léger flou du mouvement lancé : le texte fabrique une image en son enchaînement, l’image est isolée mais porte son lien – comme le polaroïd, en sa fugacité irisée, semble capter un peu de la vie, de son grain.

Le livre donc fonctionne, fait effet autre à qui n’aurait jamais entendu la parleuse. Et sa matière hybride enclenche – hybride sur deux plans : en chaque texte, qui, s’il pose un regard tournant autour d’une, ou plusieurs, personnes vues en passant, et s’il maintient son énonciation, qu’elle soit de tutoiement intérieur ou d’adresse, à la première ou troisième personne, fait toujours, au moins, une vrille, pirouette, déport, forward (« comme un goût de déjà ») ; et à l’échelle de l’ensemble, constituant un corpus évidemment hétérogène, un collage dont on reprend les pièces, pour en recomposer une toujours autre version.
Un album.
Un bel album.
(Très).

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Polaroïds, de Marie Richeux,(éditions Sabine Wespieser, 2013), Préface de Georges Didi-Huberman, Disponible en librairie à partir du 3 octobre 2013 au prix de 17 €, 160 p, ISBN : 978-2-84805-154-3

à la surface de Dorothée Volut (éditions Eric Pesty, 2013)

« Je sais que vous vous méfiez des ajouts rhétoriques. À l’heure qu’il est, c’est une des issues que j’ai choisie – si l’on choisit sa langue. On croit parfois n’importe quoi, l’urgence étant de s’habiller mort ou vivant, peu importe la qualité de la chair, les os tiendront jusqu’au bout. On dit « je l’embarque, tu n’auras qu’à la mettre à l’arrière de la camionnette, elle s’y trouvera à l’image d’une bête sanglante et on croira que c’est moi qui l’ai achetée. « Voyez-vous c’est ça que l’on dit, et que peut-on y faire ? As-tu été chercher les enfants à l’école ? Crois-tu que le dîner sera prêt à temps ? Souvent je passe la main sur la tranche des livres que je transporte avec moi. Penses-tu vraiment qu’il pleuvra lundi ? Qui aime mentir ? Je vous regarde et vous me paraissez loin comme une coquille de noix. Petit crâne que le nôtre.

Pour finir, j’avais pensé reculer. Cela m’était apparu aussi vrai que l’eau d’une rivière. J’avais donc pensé au retour et le mot boucle était venu comme autant de cheveux. Mais qui peut savoir avant d’avoir vécu ? On avance à son pas. On penche un peu la tête, on évacue des sons trop violents. Bien d’autres branches sont à tailler. Alors on avance seul – par deux ou par trois – sur les allées d’un parc qui monte. Un parc imaginaire. Un parcours le dimanche. Je me souviens si bien de l’ombre vacillante des feuilles sur ton visage. Je me souviens de l’insoutenable désir d’y toucher et de l’impossibilité de mettre un terme à ce désir. Ma pensée est souvent obstruée par les murs de pierres des derniers quartiers que l’on détruit. Tout avance en même temps, destruction et reconstruction, et mon âme en pâtit. Vous avez l’air bien plus solide que moi, méfiez-vous.

Je n’explique pas les mots. Je n’explique que les formes. Ce qu’elles contiennent m’échappe. Tu n’expliques pas que je parle non plus. Qui désigne le mouvement ? Ma mère disait souvent « je reviens » et elle revenait tard. Qui pouvait prouver que l’enfant était mort plusieurs fois entre-temps? C’est un charme que d’entendre les gens se bien parler, poser des conditions à leurs absences, s’en excuser et se donner la main. J’ignore complètement ce genre d’attitudes terrestres. Bienvenu. Il nous reste du temps pour bavarder un peu. »

De Dorothée Volut j’ai déjà parlé par ici, à propos de son précédent Alphabet, chez le même -excellent- éditeur Éric Pesty, et ce qui semblait s’annoncer dans ces premiers pas, essence précise et volatile, se confirme dans ce recueil (de textes parfois plus anciens que dans Alphabet).

C’est là.

C’est de la poésie – c’est de la prose – c’est du récit – c’est du monologue – et si c’est de la poésie, ce n’est pas toujours la même, différemment volatile, oui, variable : on passe de l’extrême concret, de la scansion en escaliers, avec jeux de répétitions variables (et me revient un moment magnifiquement performatif et inattendu de sa lecture au Pannonica pour la Maison de la poésie de Nantes, il y a quelques années), au compact quasi abstrait, en paragraphes ceints d’ellipses, énigmatique sans manières.

Sans manières – ou du moins, et ce sera le point particulier sur lequel je voudrais insister, sans manière. Variable (Cent manières ?)

Auteure et langue sans manière unique, et pour autant, et tellement, tenue. Ce que d’aucuns qualifieraient, à première lecture, de « défaut de jeunesse » est, je le pense, amendé par l’impression que produisent ces formes différenciées, qui happent et saisissent un endroit différent de notre conscience-lecteur, avec autant de vigueur, chaque fois. Ici, évidemment les territoires & manières totalement inédits pour moi chez Dorothée Volut m’ont, à chaque fois, frappé : un récit d’enfance, à distance, producteur d’image instantanée, muette et forte, comme une image; un monologue halluciné, sexuel, fiévreux – extrêmement perturbant tant il progresse, en relâchement terrifiant, aveu par le relâchement progressif d’une syntaxe (décomplexée), dont je ne lâcherai rien d’autre, ce serait gâcher.

Ce livre au très bel écrin (Éric Pesty est artisan typographe, en sus d’être un exigeant lecteur et éditeur), de surcroit s’en échappe, et le dépasse, le bel écrin.

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à la surface, de Dorothée Volut (Eric Pesty Eds, Date de parution 01/07/2013, Collection Brochee
ISBN 2917786183

Projet El Pocero : dans une ville fantôme de la crise espagnole par Anthony Poiraudeau (éditions Inculte, février 2013)

« J’avais rêvé de villes loin dans la plaine. Leurs silhouettes distantes et dentelées de tours émergeaient au fond du paysage onctueux et ouvert, et l’étendue était toute entière devenue disponible – toute surface n’était que douceur cotonneuse. »

Fin février, il fait un froid hargneux et persistant sur Paris où je passe une semaine, les trajets (nombreux pour relier le Sud où je réside aux Nord et Est où vivent & agissent l’essentiel de mes connaissances) se font tous en métro, où j’aurai lu l’essentiel de ce livre : ma déambulation mentale dans cette Espagne aride aura été rythmée par le défilement des stations des lignes 6 et 9 du métro parisien.

Le livre Projet El Pocero : dans une ville fantôme de la crise espagnole (éditions Inculte, février 2013), de Anthony Poiraudeau, dont une forme de making-off a été publiée, en trois volets (lire le volet 1, le volet 2, le volet 3), sur remue.net, est enfin entre mes mains, je l’attendais j’avoue, comme une promesse – promesse tenue.

Le travail d’Anthony Poiraudeau, lisible sur son blog futiles et graves (mais aussi sur le site  Standards and more), questionne le paysage en tant que structure, observée debout, en marche – l’intérêt tout particulier qu’il porte à certains artistes de Land art ou artistes marcheurs en atteste. Et son écriture de fiction (lire pour exemples sa série intitulée Aperçus du Continent retiré, sur remue.net également), qui, même lorsque non « paysagère », non scrutatrice, non géographique, semblait pourtant passer le monde à travers un filtre très particulier, l’observant (le monde, tout comme la fiction, le récit en cours) en entomologiste déplacé, offrait matière à présage – présage tenu.

C’est une forme de commande, qui lui aura été passée (sur la base sans doute des mêmes présages et promesses) par l’éditeur Inculte : enquêter sur une ville qui n’existe pas. Ou plutôt, sur une ville qui n’existe pas vraiment. Ce voyage à El Quinon, ville nouvelle inachevée et quasi-déserte, au sud de Madrid, fait suite à l’excellent Paris est un leurre, de Xavier Boissel, paru l’an passé. Les deux ensemble constituent l’amorce d’une collection qui ne dit pas son nom (manière de demeurer ouverte et problématique), qu’on dirait consacrée à une ramification très spécifique de la fameuse psycho-géographie initiée par les situationnistes (« La psychogéographie se proposerait l’étude des lois exactes, et des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif des individus, Guy Debord, 1955) : le voyage, concretvers et dans la ville-paradoxe, la ville-fantôme, inachevée, morte-née, imaginaire. (Et ainsi, s’inscrivent dans les traces des pas divagant de Iain Sinclair, dont Inculte fut aussi l’éditeur du livre-monstre London Orbital, récit en plusieurs centaines de pages d’une errance totale, impossible et accomplie, autour de la M25, gigantesque autoroute ceinturant la mégalopole londonienne  (à l’écoute : cet entretien que m’accorda Philippe Vasset, écrivain et préfacier dudit livre, à ce sujet, au Lieu Unique)).

Poiraudeau est allé visiter El Quiñon (sur le web, puis sur les lieux, en Espagne), ville nouvelle jamais parvenue à terme et figée, comme ces animaux préhistoriques congelés en plein mouvement, comme ces habitants de Pompéi jamais revenus d’aller chercher du pain. Il est allé visiter : la ville, ses alentours, ses raisons, son contexte. El Quiñon est une aberration immobilière comme seul le capitalisme (ses bulles, ses crises, tout aussi structurelles) peut en produire. El Quiñon pourtant s’élève au milieu de la plaine, offre ses terrasses désertes à un front de mer imaginaire. El Quiñon se traverse – se traverse à l’infini, pour ainsi dire, tant l’hypothèse d’un centre-ville toujours s’échappe sous les pas de l’enquêteur. Le projet El Pocero est une enquête, sur ce qui demeure, quels que soient les angles sous lesquel l’envisager : un rêve.

« Il m’avait semble voir Aranjuez.Des collines et des déclivités avaient couru vers le sud jusqu’aux bordures du ciel, où des clochers noirs s’escaladaient les uns les autres pour former un bouquet d’ombres voilées. Sans rien savoir du visage d’Aranjuez, ni à peu près rien d’elle, sinon l’image sans contours de palais et jardins somptueux et ses airs de concerto pour guitare et orchestre, j’avais reçu dans le rêve la certitude que cet épaississement architecturé de l’horizon se nommait Aranjuez. Comme si, connaissant un mot sans en savoir le sens et rencontrant pour la première fois l’objet qu’il désigne, l’évidence s’imposait de faire de l’un le signe de l’autre, sans se tromper. »

Sans rien savoir, précise-t-il. Récurrence, au long du livre, de cette affirmation d’humilité, de limitation de l’horizon de la démarche : l’auteur le précise, il n’est ni urbaniste ni géographe, ni spécialiste de la crise financière, ni explorateur patenté, expert en rien. Cette modestie, qui l’honore, est aussi une vertu productrice. (Productrice d’humour, et d’empathie, face à ce nous-même mal armé pour la survie en désert urbain, comptant ses réserves de pépitos, gâteaux qui sont on le sait bien, les favoris d’Indiana Jones et de Corto Maltese). Ainsi chemine-t-il, l’œil aussi ouvert que possible, parmi les signes (signes déposés dans les livres & le web, signes visibles dans le monde dit réel), c’est une expérience de marcheur, menée à ras de terre, avec les moyens du bord. Anthony Poiraudeau nous raconte la ville, nous raconte sa visite de la ville, et la superposition des visions agrandit ce qui dans tous les cas constitue, toujours : un rêve.

Raconter El Quiñon, déjà :

Cet « énorme ensemble d’immeubles (…), construit en quelques années sur le territoire de Seseña, à environ trente-cinq kilomètres au sud de Madrid, (…) est une énormité très prompte. Entre 2003 et 2008, environ 5500 logements ont été construits ici, de quoi loger plus de 16000 personnes. Sa construction devait se poursuivre jusqu’à l’édification achevée de 13000 appartements, où 40000 personnes auraient pu résider – l’équivalent de la population de Chartres ou d’Angoulême. Mais ce n’est pas ce qui est arrivé ».

Ce qui est arrivé, c’est une chute, celle du démiurge, du géniteur de ce mirage mégalomane : Francisco Hernando, entrepreneur immobilier, plus connu dans son pays sous le surnom d’El Pocero (l’égouttier). Sa biographie, de self made man comme l’époque les vénère, aussi grossier qu’infatigable, caricature vivante d’entrepreneur couillu, est tranquillement épique. Des égouts qui lui valurent son surnom aux villas les plus luxueuses d’Espagne, le trajet ascensionnel, digne des mythologies contemporaines est rendu en quelques pages exemplaires… descente incluse. El Quinon est son dernier chantier d’ampleur, dont l’abandon en cours est, d’évidence, symbolique sur tellement de plans, qu’on sait gré, aussi, à Anthony Poiraudeau de ne pas trop en faire : décrire suffit, parfois, pour faire passer de très belles perspectives et potentialités. La chute et l’étiolement font aussi partie du rêve, le renforcent, l’agrandissent :

« Après avoir construit pour les pauvres parce qu’il ne l’était plus, après avoir construit pour les riches parce qu’il l’était devenu, après avoir construit pour personne, j’imagine que Francisco Hernando peut sans peine construire pour un dictateur, si c’est désormais sous la coupe des dictateurs que les villes continuent de s’étendre, avec ou sans habitants. Peut-être qu’El Pocero se prend à trouver là, en artiste, une sorte de pureté formaliste de villes absolues enfin possibles, tout à fait nues, que l’absence d’habitants n’empêcherait pas de toujours continuer à croître, comme elle n’empêcherait pas Francisco Hernando de toujours continuer à bâtir – un unique chantier, pour que la vie d’El Pocero perpétuellement grandisse. »

Le rêve d’une ville infinie, sans centre ni périphérie, sans début ni fin, absolument onirique, est ce qui préside à la construction d’El Quiñon. Une image mentale de ville. Une projection. C’est une projection qui demeure, une simple trace, un photogramme, que l’enquêteur traverse. Et c’est ce rêve que redouble l’auteur (caché, discret, dans l’enquêteur, lyophilisé pour le voyage), dont l’écriture, précise parfois jusqu’à l’extrême, d’une minutie de géomètre, penchée sur les structures, les formes, leur empilement, parvient à dégager de ce méticuleux examen de surface une béance. Un empêchement. Un manque.

Le manque se dénombre et peut se lister : il manque des gens pour peupler cet espace. Il manque un usage à ces lieux fonctionnels (magasins jamais investis, espaces libres vacants de tout flâneur). Il manque un centre à cette ville. Il manque le roulis des voitures, les ondes et l’électricité, il manque l’encombrement de matières qui forme ville, ordinairement. Il manque même, très concrètement,  l’irrigation nécessaire à faire vivre le nombre d’habitants initialement envisagés par El Pocero (cruelle ironie de comprendre que le projet mégalo de l’égoutier n’aurait de toutes façons pu aboutir, même achevée, même pourvue en habitants potentiels, qu’à une ville hors de tout usage et fatalement désertée). L’eau manque, elle manque en surface (l’environnement, aride au plus haut point, nous est rendu hostile) et manque en potentialité d’usage.

L’eau manque et souligne ce qui dans ce paysage est LA pièce manquante : la mer. On l’a dit plus haut, mais ce fantôme d’urbanisme, cette maquette échelle 1:1, cet agrégat d’habitat vidé de ses habitants, évoque immanquablement l’atmosphère régnant dans les stations balnéaires, hors saison. Tout à ce vertige que lui provoquent ces formes sans fonds, cet extérieur sans intérieur, Anthony Poiraudeau cherche la mer. Il la cherche en cette station plus orbitale que balnéaire, il la cherche et croit la trouver, il en hume les fragrances – et finira par en trouver l’origine, lors d’une conclusion qu’on taira.

Des surfaces scrutées émanent des mirages, qui sont une part de nous-même. Une poétique ici se rêve s’écrivant, discrètement, quelque chose se confirme – une promesse, un présage – la fin tant attendue de l’hiver, déjà.

« Alors, la ville qu’a rejoint le voyageur en lieu et place de celle qu’il est venu chercher est celle d’un autre lointain, un lointain qui est une proximité sans distance, une formulation de familiarité, sans être pour autant la réduction à rien de tout ailleurs, mais plutôt une transformation de l’ailleurs en un nulle part partout similaire, où se trouver revient à être également, au même moment, situé dans tous les autres lieux identiques du monde, aussi distants soient-ils. »

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Lire aussi le bel article consacré à ce livre, sur le tierslivre de François Bon.

Projet El Pocero (Dans une ville fantôme de la crise espagnole), de Anthony Poiraudeau, éditions Inculte / ISBN : 979-1-091887-06-9 / 13×18 | 128 p. | 13,90 €