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Eric Chauvier, entretien (mars 2017) | »Le texte doit toujours explorer les interstices de la vie sociale ; le non-éligible, le non-dicible, le presque visible »

Lecteur de fond, c’est une des rubriques de la revue en ligne mobilisons, rhizome essentiel de l’action et du site de Mobilis.

Pour la revue, j’ai eu cette année le plaisir de proposer et réaliser un entretien avec Eric Chauvier, dont il a plus d’une fois été question sur ce site – deux podcasts notamment sont disponibles en cliquant ici : https://materiaucomposite.wordpress.com/tag/eric-chauvier/

L’entretien Mobilis (Eric Chauvier, Je lis la nuit quand je ne peux pas dormir, ce qui arrive toutes les nuits, ) porte sur les trajets, usages et passions de lecture des interviewés – avec un réservoir de questionnements, un aiguillon expert des rapports entre intime et social comme l’est Chauvier, anthropologue de notre ordinaire, il était logique que les compartiments sautent – et que ses lectures comme son parcours de lecteur se trouvent passés au tamis de sa méthode teintée d’ironie.

Reprise ci-dessous de l’intégralité de ses propos, sans recontextualisation et rewriting. Un fleuve, donc, mais un fleuve de sagacité titillante :

GB — Peux-tu me dire l’intitulé de ton poste à l’école d’architecture de Nantes, ce qu’il recouvre et signifie, et l’intérêt que tu vois à la convergence des disciplines (archi, anthropo au sens général, mais particulièrement : mise en situation expérimentale, et utilisation de l’écriture (et donc, de la littérature) ?

« Je suis maître assistant associé à plein temps depuis 2015 à l’ENSA Nantes. J’y enseigne l’anthropologie urbaine. Je mesure la grande chance que j’ai d’enseigner dans cette institution où les disciplines se croisent naturellement pour tendre vers deux axes. Le premier recoupe une sorte d’ « urban studies » qui mêlent beaucoup de disciplines pour comprendre l’évolution actuelle des villes et, surtout, les territoires où la culture urbaine est absente (ma spécialité) : village post-ruraux ville post-industrielles et en bref pour ce qui est « post » ou « péri » quelque chose, soit l’impensé des villes ; là, l’expérimentation textuelle s’impose pour rendre compte d’une expérience de terrain marquée par l’étrangeté, une forme de dureté et d’une façon générale, d’anomie. Le texte doit toujours explorer, je pense, les interstices de la vie sociale – le non-éligible, le non-dicible, le presque visible… Le second axe concerne plutôt les studios de projet ; sur ce point, mon apport, que j’ai nommé « dispositifs littéraires », consiste à travailler avec les étudiants, par le biais du texte, la mise en forme de l’intuition née de l’expérience de terrain. Ces dispositifs cherchent à restituer formellement ce vécu premier, hypothèse faite que la trame textuelle contient déjà la trame architecturale. Ces deux axes de recherche se recoupent mais en poursuivant des objectifs différents. »

On le voit, l’écriture et la littérature sont au cœur de sa recherche, de son enseignement. La réflexivité dont ses livres font preuve (il s’y met souvent en scène en position d’enquêteur, y compris dans les moments de vacillement, de doute, avec une ironie juste et drôle) était un indice : ses réponses l’ont confirmé.

GB — Souvenir lointain, pour commencer : te rappelles-tu de ton « premier livre » (lu, possédé, aimé) ? D’où venait-il ; et s’il était à toi, l’est-il resté, ou s’est-il perdu ailleurs ?

Un livre pour enfant, fort logiquement, chez mes grands-parents, dans le guéridon d’une chambre où nous dormions quelquefois avec mon cousin. Un livre déjà usé, dans mon souvenir, datant des années 60 probablement, peuplés de sirènes qui m’éveillent alors à l’érotisme et à la monstruosité – plus proche d’Andersen version originale que de Disney donc. Les illustrations des grands fonds marins y sont troublantes, comme les protagonistes (roi-patriarche, reine-autoritaire, princesse en souffrance, poulpes géants). Rétroactivement, ce livre m’initie à l’âge de 7 ou 8 ans à ce que je poursuis depuis lors : les grands fonds marins du réel – peuplées de monstres érotiques. Ce livre s’est évidemment perdu avec le temps ; je l’ai souvent cherché lorsque je revenais dans cette pièce. Mais en vain. C’est peut-être mieux ainsi.

GB — Y avait-il des livres, beaucoup, autour de toi, dans l’enfance et l’adolescence, et lesquels ?

Oui, beaucoup de livres, bons et mauvais, très bons et très mauvais. J’ai grandi dans une incapacité certaine à discerner la qualité qu’aujourd’hui j’accorde à l’histoire littéraire. Mes parents s’étaient inscrits à France Loisir (quel beau titre !) ; ils possédaient des livres de poche des années 50 (Michel Déon, Henri Troyat) qui côtoyaient des œuvres ‘‘grand public’’ (Cavana, « Les ritals ») ou érotiques (Xaviera Hollander). Quand j’y repense, il s’agissait de puissants marqueurs de classes sociales. Nous étions situés entre ceux du lumpen et ceux qui savaient débattre de littérature et de lutte des classes avec les références ad hoc. Un jour ma mère m’a abonné à une revue, « Les grands écrivains ». Chaque magazine était accompagné d’un livre en faux cuir bleu nuit : Maupassant, Hugo, Flaubert, Rimbaud, Baudelaire, Poe. Chaque mois, j’en découvrais un nouveau. Aujourd’hui j’aurais honte de poser ces livres sur une de mes étagères de mon domicile (ils sont d’ailleurs restés chez mes parents). Comme si ce package littéraire, semblable à une sorte de mode d’emploi, me faisait passer pour quelqu’un qui n’a pas les références ad hoc pour parler de littérature et de lutte des classes (même si, quand j’y repense, c’était beaucoup mieux que « la littérature pour les nuls »). Mon adolescence a aussi était marquée par un cadeau que m’avait fait ma mère : René Char en Pléiade. J’avais entendu Pivot l’évoquer à Apostrophe. C’est le livre qui m’a véritablement fait débuter ce qu’il convient d’appeler une collection.

GB — Te rappelles-tu, à l’adolescence, d’un livre qui ait fait « déclic » vers une autre appropriation, vers une autre forme de lecture, et de pratiques – vers l’écriture, vers la recherche ?

J’aimerais répondre Thomas Bernhard ou Arno Schmidt, ça ferait hyper classe, mais ce n’est pas le cas. Il m’a fallu attendre d’avoir 20 ans et de rencontrer des gens cultivés pour lire Bernhard et Schmidt, qui ont réellement changé ma façon de concevoir la littérature, la recherche, et la vie en général. Avant, c’est un livre de cette fameuse collection bleu nuit, un livre de Joseph Conrad, Typhon (bon, c’est classe aussi), que j’ai lu vers 15 ans sans comprendre immédiatement son importance pour mes recherches à venir. Il faut comprendre : j’étais habitué à lire des œuvres narratives classiques du type : « Bob décida ce jour-là de se passer des services de Tom ». Je mis longtemps à comprendre qu’une phrase comme : « Bob m’a dit que ce jour-là il avait décidé de se passer des services de Tom » constituait un changement de paradigme majeur qui allait m’aguiller vers l’anthropologie. J’allais découvrir le « je-témoin » chez Conrad. Ce livre allait aussi me mener vers une posture littéraire qui me ferait douter progressivement de ce que j’appelle aujourd’hui « le pacte de fiction », soit, justement, quelque chose du type « Bob décida ce jour-là de se passer des services de Tom ».

GB — « Pacte de fiction vs position du témoin » : il y a dans ce clivage que je pose (rapide, artificiel) quelque chose qui pourrait faire penser à l’ambigüité volontaire de ta position et de ta pratique d’écriture (où comment le premier livre, intitulé « anthropologie », fait anthropologie déviée et littérature (voire fiction), où comment le deuxième « quand l’enfant ne réagit pas » voit l’observateur-anthropologue perturbé par une situation, puis happé par une épiphanie littéraire et émotionnelle – qui en retour fabrique de la littérature ; où un livre comme « Somaland » mêle enquête et identités réelles et projections fictionnelles (pour interroger les couches de fiction qui nous dirigent par le(s) langage(s)…)) ; mais le lecteur que tu es, comment se positionne-t-il ? procède-t-il de façon méthodique, et selon quelle méthode (ou contre-méthode) : y’a t-il une séparation arbitraire entre littérature de recherche, « utile », nécessaire, et littérature « dépensière », « « inutile » », poétique, fictionnelle ?

-En fait, je ne peux plus lire de livres qui débutent par un pacte de fiction qui n’est pas questionné ou mis en perspectives, voire haché menu (ce qui est encore le mieux) dans les pages suivantes. Ces livres sont-ils inutiles pour autant ? Je n’aurai pas la prétention de statuer, mais à titre personnel ils me semblent simplement relever d’un genre un peu obsolète. L’histoire de la littérature est à mon sens une histoire de la remise en question du pacte de fiction en tant qu’il propose un certain rapport au monde. Il n’est pas vécu chez les modernes (Junger par exemple) qui prétendaient maîtriser le monde et chez les post-modernes (De Lillo par exemple) qui prétendent écrire après la fin des grands récits (marxisme, psychanalyse, structuralisme, etc.). La question du pacte de fiction est épistémologique si l‘on veut ; elle nous fait une proposition pour comprendre le monde avec un certain paradigme ; elle nous outille pour affronter, déconstruire, aiguiser, etc. Si je débute un texte par une phrase comme « Jennifer grimpa dans la jeep que Bob venait de lustrer à fond », je peux décider de rester sur cette tonalité d’un pacte fictionnel omniscient et, in fine, signifier que la littérature peut dominer le monde. Par extension, j’instaure une habitude de lecture qui devient bien plus que cela : une façon d’être, une sorte d’éthos qui oblige culturellement le lecteur à se soumettre plus qu’à agir sur le monde. Si par contre j’écris : « Je ne sais ce qu’il s’est passé dans l’esprit de mon amie Jennifer, que je connais de longue date, lorsqu’elle a grimpé dans la jeep propre comme une sou neuf d’un dénommé Bob. Ce que je sais de cette situation, ce sont les quelques mots qu’elle a  prononcé avant de grimper dans ce véhicule …», alors j’introduis le doute inhérent à mon témoignage, la possibilité d’appuyer mon propos par des sources pas forcément évidentes à trouver, signifiant au lecteur que son rapport au monde est d’ordre sceptique ; je lui signifie qu’il a une marge de manœuvre, une possibilité d’agir. Ce serait cela le « je témoin » (qui fait du lecteur un témoin agissant) présent dans A la recherche du temps perdu  et dans des œuvres qui me sont bien plus qu’utiles, finalement, parce qu’elles renouvellent, de façon très diverses, mon rapport au monde par la lecture : L’âge d’homme de Michel Leiris, Thomas Bernhard encore… Elles font de moi une sorte de citoyen sceptique et actif.

GB — Bref : à l’heure actuelle, que lis-tu, comment, à quel rythme et selon quelle répartition ?

Je lis le dernier livre de mon ami Bruce Bégout, On ne dormira jamais, qui illustre assez bien ce que je viens de dire : il débute par un pacte de fiction assez classique avant de le torpiller par le choix parfaitement étrange des situations décrites, qui in fine, conduisent le lecteur à une expérience philosophique inédite et passionnante. Je le lis sur un petit bateau, à Nantes, où je vis une partie de la semaine. Je le lis la nuit quand je ne peux pas dormir, ce qui arrive toutes les nuits (le titre du livre de Bruce n’y est pour rien). J’alterne ces lectures littéraires avec des ouvrages de sciences humaines, en ce moment L’inconscient politique de Fredric Jameson. Je cherche des connexions improbables ; j’hybride, je ‘‘traficotte’’ des lectures pour créer, en tant que lecteur, des sortes de créatures littéraires. Et puis il y le plus grand écrivain Tchèque vivant qui accomplit ce miracle à chaque nouveau livre : Patrik Ourednik.

GB — A titre d’exemple : quels livres sont en ce moment sur ta table de nuit, sur ta table de travail, dans ta valise en déplacement, ou « en attente de traitement » (et j’en veux bien, en prévision d’illustration, une ou deux photos simples, si tu veux bien) ?

Sur la table de nuit, le dernier livre Daniel Clowes, Patience, qui est à mon avis un chef d’œuvre, le Journal de Jules Renard (ce genre introspectif produit spontanément de l’hybridation littéraire). Sur ma table de travail : des ouvrages de Walter Benjamin er d’Adorno, le ying et le yang de la négativité. Dans ma valise : Trans Atlantique de Gombrowicz. En attente de traitement, il y a des livres qui pourraient me réconcilier avec cette époque : le dernier d’Hélène Frappat (qui a traduit Adorno), le dernier de Philippe Vasset, ceux d’Arno Bertina.

GB — Pour poursuivre, comme tu dis très bien en quoi le livre de Bruce Bégout est fort et te nourrit, dans la continuité de ce que tu creuses au dessus ; je relance la question sur deux autres titres/auteurs mentionnés au dessus : Ourednik (je partage, et ma découverte est assez récente, par le dernier, et en suis très impressionné), tu le cites déjà ailleurs, comme un auteur miraculeux, génial. En quoi te nourrit-il, que t’apporte-t-il ?

L’écriture d’Ourednik me semble en partie mystérieuse ; ce que je sais cependant : il parle comme un conférencier de détails apparemment sans importance, il parle comme un poète de la fin du monde (l’inverse est possible et souhaitable selon lui) ; il perturbe mes repères en matière de science et de poétique ; aussi en matière d’échelles ; il est parfaitement drôle ; il régénère le champ littéraire ; son mauvais esprit m’émeut beaucoup ; je rêve de faire un cours très sérieux sur les analyses ourednikiennes ; je rêve que ce cours soit pris très sérieusement par les étudiants et que, dans les moments qui suivent, ils sentent leur métabolisme « s’ourednikiser ».

GB — Et Clowes, en quoi t’importe-t-il ?

Celui-ci, Patience, est génial, certes, mais les autres ne le sont pas moins, en particulier Un gant de velours pris dans la fonte, qui est selon moi son chef-d’œuvre. Comme Charles Burns ou, avant lui Robert Crumb, tous publiés chez l’excellente maison Cornélius, nous touchons à une forme de génie graphique ; mais ce qui m’intéresse ce n’est pas le génie en soi comme maîtrise immédiate, mais sa destruction (pour sa régénération) sous nos yeux, ce que fait Clowes qui met en péril sa forme graphique, la fait exploser pour mieux conduire son fil narratif.

Fabrication de la guerre civile, Charles Robinson (Fictions et Cie, 2016) | rencontre à Vents d’Ouest, Nantes | podcast

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« Située dans une ville nouvelle, en région parisienne, la Cité des Pigeonniers abrite 322 appartements, 1.200 habitants. Habitée d’histoires de famille, d’amitiés et d’amours, de djobeurs exploités, de réussites qui font chaud au cœur, de colères ravageuses, de mômes qui dansent dans la lumière néon, de barbecues sur les toits des immeubles, la Cité des Pigeonniers, c’est la vie en très fort.  » (extrait de sa présentation sur le site de la Maison de la poésie de Paris).

Charles Robinson, je n’en reviens pas n’en avoir pas parlé encore plus ici – c’est, d’ailleurs, sur un autre mode, ce qui m’arrivé récemment avec Philippe Vasset, compilant trois podcasts d’entretiens avec lui (ici : https://www.mixcloud.com/discover/philippe-vasset/), m’apercevant qu’il n’en était question qu’en filigrane sur le blog, alors que je ne cesse depuis des années de le lire, relire, et interroger.

Pour Charles Robinson, c’est idem : certes, je l’ai déjà évoqué à l’occasion d’un Midi-Minuit, mais ce pourrait être tant et plus : en effet, depuis la parution de Dans les Cités (Seuil, Fictions et Cie, 2011), l’étonnement, le ravissement (au sens propre : je suis ravi par cette fougue, cette ampleur, cette précision) n’a cessé de grandir. Dans les cités fait partie des livres qui restent peu cloîtrés dans les étagères, toujours en balades dans l’appartement, ou en atelier, il m’est indispensable. La suite de cette fresque, annoncée d’emblée, bien entendu je l’attendais, fébrile, eh bien la voilà – et cette rencontre à Vents d’Ouest y est consacrée

Fabrication de la guerre civile, ce nouveau roman (dont lire un extrait ici), qui fait suite à Dans les Cités, est un grand choc, la promesse est hautement tenue. Régimes de langues variables et toujours au cordeau, polyphonie virtuose, focales multiples et toutes hyperréelles – jusqu’à l’hallucination, parfois (comme dans les monologues du gamer Bambi, par exemple).

On l’avait déjà entendu performer live à Nantes (au Lieu unique, ou lors de Midi-Minuit poésie), ce soir-là nous avons discuté, après lecture d’un extrait coupé au montage ensuite, de ce travail, où politique et poétique sont indissociables. De cette manière de traquer le réel invisible, les voix ordinairement muettes, pour en donner à entendre et voir les immenses unicités ; de faire société (s) même quand c’est barré de tous côtés.

Play it loud.

robinson podcast

Changer d’air, de Marion Guillot (éditions de Minuit, 2015)

(Chronique initialement parue dans le magazine mobiLISONS, septembre 2015)

Quand Marion Guillot, jeune auteure nantaise, publie Changer d’air, son premier roman, aux éditions de Minuit, dont on sait l’exigence et la relative rareté (en terme de primo-romanciers, Minuit ne mise pas sur la quantité, mais assurément sur la qualité), on y jette plus qu’un œil, on s’y attarde.

Et la première surprise faite aux lecteurs, c’est l’absence (relative) de surprise : on s’y sent aussitôt chez soi (enfin, chez Minuit) ; on reconnaît ce minutieux dosage de précision (dans la construction formelle, de la phrase ou du paragraphe, comme dans le relevé de détails paysagers ou comportementaux) et de distance (dans le regard du narrateur) :

« Aude avait d’abord fait semblant de ne pas voir le désastre de ma journée, ces heures d’ennui et de somnolence déversées dans le port. Elle avait feint de s’enquérir de l’humeur du proviseur, de mes premières impressions sur les élèves, de l’endroit où j’avais déjeuné, et je m’étais efforcé de lui proposer des réponses acceptables, que nous savions tous deux provisoires ».

Toute en désillusion élégante, la vision du monde du narrateur, Paul, professeur de lycée à Lorient, est précipitée par un événement aussi frappant qu’anecdotique : face à lui, alors qu’il prend son café à l’une des terrasses du port, une jeune femme soudain tombe à l’eau. Pour en ressortir, trempée et ridicule, le laissant à demi-ébahi – et c’est le choc de cette vision, brutale, absurde, nette, qui forme sa décision. Dès lors il prend la tangente, il quitte : Femme, enfants, boulot.

Direction Nantes (dont nous sont livrées au passage quelques belles descriptions, de la gare ou du Jardin des Plantes (extrait ici). S’ensuit une installation nouvelle, l’invention littérale (et maladroite) d’un quotidien – par l’entremise notamment d’un poisson, Henri, dont la fin tragique fera faire une nouvelle bifurcation au récit.

Ce romanesque-là est joueur, voire ironique, autant que gracieux– pour en pudeur laisser surgir des effluves mélancoliques – et là encore la piste, toute sinueuse et pourtant rigoureuse, tracée par les glorieux aînés Echenoz ou Toussaint, fait signe. Ce ne serait déjà pas rien, que de s’élever, dès son coup d’essai, au niveau des maestros – mais il y a autre chose encore dans cette élégante fugue et la façon qu’a Marion Guillot de la mener. Quelque chose comme une quête, qui ne se dit pas car demeurant informulée, une béance plus que mélancolique, qui pourrait faire prendre un tour bien tragique aux événements. On n’en dira pas plus, pour vous laisser au plaisir de cette jolie surprise.

 Changer d’air, de Marion Guillot, Éditions de Minuit, août 2015, ISBN : 9782707328915

Lien :

Le livre sur le site de l’éditeur

Juan Fortuna, de Jean-Philippe Rossignol (éditions Bourgois, septembre 2015)

« Le tremblement de terre porte un nom. Juan Fortuna. Un mètre quatre-vingt, séduisant, des yeux qui ne dorment jamais. Juan est mon frère. »

Ainsi commence ce court et lumineux roman, par un tremblement de terre – c’est-à-dire, littéralement, une fissure, une large et brutale entaille faite dans le récit des choses. La brisure en question, on le comprend assez vite, est double − et double est aussi le mystère qui va avec : il s’agit autant, pour le narrateur en quête de son frère disparu, de dessiner le mystère Juan que de tenter d’expliquer sa disparition.

Le portrait qu’il en dresse, celui d’un Juan attirant la lumière (comme celle-ci attire les insectes), d’un Juan éclairant la nuit de Buenos Aires jusqu’à s’attirer les pires ennuis, ne cesse d’épaissir cet enveloppant mystère – accentué par l’effet d’une syntaxe minutieusement articulée, jouant avec malice d’arabesques et de lignes brisées.

« Qu’est-ce qu’une vie hachurée ? C’est prendre le train, le bus, le taxi et entendre la conversation des passagers, les interférences, les phrases-lambeaux, les lapsus. »

C’est ainsi, en hachures, à belle allure, pied au plancher, volant tenu main droite, main gauche posée à la fenêtre, que nous sera narrée cette Vie, celle d’un Juan séducteur, brûlant, toujours aux limites, apparaissant sans cesse pour disparaître aussitôt. Un feu-follet, danseur de la noirceur. Du mystère Juan, la disparition nous apparaît bientôt comme la manifestation la plus tangible, la substance même. Juan Fortuna, vu par les yeux du frère, se fait incarnation de l’idée de la fuite. (De la fugue, de la fiction).

C‘est comme l’inverse d’un polar : une sculpture faite de pièces manquantes, un trou où se pencher, pour voir surgir des lumières neuves.

Jean-Philippe Rossignol (par ailleurs nouveau responsable de la Maison Gueffier, à La Roche-sur-Yon), après un inaugural Vie électrique (chez NRF-Gallimard) il y a quelques années, transforme la promesse avec ce deuxième roman aussi électrique que poétique.

Juan Fortuna, de Jean-Philippe Rossignol, éditions Christian Bourgois, ISBN : 978-2-267-02749-5, avril 2015

La moindre des choses, du collectif MTx (éditions Bardane, 2015)

(Chronique initialement parue dans le magazine mobiLISONS, juin 2015)

La moindre des chosesUne belle manufacture du texte, des objets, d’art – en partage.

L’immeuble qui avait le vertige, de Coline Pierré (éditions du Rouergue, 2015)

(Chronique initialement parue dans le magazine mobiLISONS, juillet 2015)

Un ouvrage jeunesse qui, comme les meilleurs du genre, allie une idée folle et une profondeur d’analyse des plus enviables.

Un immeuble qui aurait le vertige ? C’est une image, une métaphore ? Oui – et puis non, tout autant. Il est permis de l’entendre au premier degré, le titre de ce court roman à destination des préados, signé Coline Pierré, jeune auteure basée à Nantes.

En effet, l’immeuble neuf, de vingt étages, dans lequel s’installent la jeune Hannah et ses parents est animé. Animé, et donc : angoissé. Oui, car, quelle serait une vie sans tremblement, sans peur, sans émotion ? Quelque chose d’aussi triste qu’un programme immobilier peut-être…

Or, cet immeuble-là n’est pas un simple bloc posé parmi d’autres blocs, il est doté d’une âme, en bonne logique, puisqu’on lui a donné un prénom : il s’appelle Hector, en mémoire du chien mort du maire de la ville.

Hector est donc haut, spacieux, élégant et confortable, se disent-ils tous, habitants et voisins… jusqu’à ce grand tremblement qui le prend. De régulières et fortes secousses s’emparent de lui, l’ébranlent de la base au sommet. Nul ne parvient à les expliquer ; un bataillon d’experts se relaie, invoquant les esprits comme la science, sans jamais avancer une explication qui se tienne.

C’est la sagace et impertinente Hannah qui fera preuve d’assez écoute et d’imagination pour inventer ce vertige bien réel. Il faudra alors s’armer de courage et de solidarité pour trouver une solution acceptable et confortable pour tous.

On ne la dévoilera pas, mais ce remède fait une belle métaphore, doucement et subtilement politique – et repose aussi, dans un sourire, en douceur, sans avoir l’air d’y toucher, quelques questions relatives à nos vies ensemble, aux espaces où on les loge.

Coline Pierré, L’immeuble qui avait le vertige, Editions du Rouergue jeunesse, collection Dacodac, illustration de couverture de Loïc Froissart. Sorti en avril 2015, ISBN

Liens :

Le site de l’auteure, Coline Pierré

Le site de l’illustrateur, Loïc Froissart

Je suis un dragon de Martin Page (Robert Laffont, 2015)

(Chronique initialement parue dans la magazine mobiLISONS, mai 2015)

Martin Page, romancier prolifique (publié longtemps au Dilettante, puis à L’Olivier), originaire de Paris et installé à Nantes depuis quelques années prend un grand plaisir à s’affranchir des assignations et chapelles, à se jouer des genres, voire, comme ici, à jouer du genre pour y nicher son goût de la fiction.

Avec son double Pit Agarmen (en fait un pseudonyme très vite, et volontairement, dévoilé – les deux patronymes sont d’ailleurs en regard sur la première de couverture), il s’efforce de hisser le fantastiques hors du ghetto « page-turner pour ados » où souvent on le cantonne. La Nuit a dévoré le monde (Robert Laffont 2013, J’ai lu 2014) était une habile variation sur la figure du zombie ; Je suis un dragon constitue un bel hommage, autant qu’une habile critique, des super-héros.

Il s’agit en l’occurrence d’une super-héroïne – façon aussi pour Martin Page de ne rien céder de ce qui le constitue en tant qu’homme et auteur : un solide humanisme, doublé d’un féminisme à toute épreuve. Margot est une enfant timide et solitaire, brutalement rendue orpheline, dont l’étendue des pouvoirs se révèle à l’orée de l’adolescence, face à la brutalité du monde social.

L’armée, les services secrets, les pouvoirs politiques, se disputent les faveurs de celle qu’ils considèrent comme une arme absolue, tentent de canaliser cette immense force qui est la sienne – mais l’adolescente, se sentant enfermée, puis trahie, prendra un tout autre chemin, pour affirmer sa singularité : celle d’une jeune femme comme les autres, c’est-à-dire : unique.

Et l’art de Page/Agarmen est grand, pour ainsi jouer sur deux registres simultanément : tout est frontal, et les lecteurs friands de blockbusters seront servis, tant ça explose et accélère aux moments-clé ; et tout est subtil, possiblement métaphorique.

Ainsi le mot d’ordre de Margot, son viatique, emprunté à Nabokov, fait-il écho aux thèmes et principes de celui qui fut également, il y a quelques années, l’auteur d’un excellent Club des inadaptés, à l’école des loisirs : To be kind, to be proud, to be fearless. Douce, fière, et sans peur, est donc Margot – et fort stimulante, la lecture de ce roman.

Je suis un dragon, Matin Page, Robert Laffont Collection Médium (2015)
EAN13 : 9782211216203
Prix : 14 €
Liens :

Répliques, hors série Michel Gondry (printemps 2015)

 

(Chronique initialement parue dans le magazine web mobiLIS, mai 2015)

Comme un feu furieux de Marie Chartres

(Chronique initialement parue dans le magazine web mobiLISONS, mai 2015)

« Est-ce qu’on peut dire que je suis comme la plupart des gens  ? Je vis sur du plat. Du plat à perte de vue, du plat à ne plus savoir qu’en faire. Du plat à en perdre la tête, à confondre l’endroit et l’envers, le ciel et la terre.
Mais j’ai la mer.
Je l’aime prisonnière.
Je l’aime enfermée.
Je l’aime glacée.
Parce qu’il y aura toujours un moment où quelqu’un arrivera pour la libérer.  »

Galya Bolotine, la jeune fille qui dit (ou chante) cette longue attente maritime, vit à Tiksi, Sibérie septentrionale, au-delà du cercle polaire. Tiksi comme un grand Nord, un grand Lointain, qu’on imagine d’abord inventé, fictionnel, tant Marie Chartres sait rendre onirique la beauté de ce décor immobile, avant de le trouver sur la carte (ou sur «  un vieux globe terrestre  », comme le fit Clémentine Vongole sur son excellent blog Thérèse Ramequin).

Ce sont des photographies de là-bas, celles d’Evgenia Arbugaeva, qui ont servi de matrice à cette jeune auteure, native de Châteaubriant (où elle officia longtemps comme bibliothécaire, imprimant une dynamique d’animation toujours active un an après son départ vers d’autres contrées), pour construire ce beau conte nordique.

Galya Bolotine vit donc à Tiksi, au bord d’un océan gelé une partie de l’année, entourée d’un père bougon, de deux frères dissemblables, l’enfant insomniaque Lazar et Gavriil, le jeune poète mutique. Cette famille est amoindrie, elle est un collectif d’esseulés, depuis que la mère a disparu. On ne sait d’abord rien des détails de cette disparition, dont on imagine les ressorts dramatiques, avant qu’ils nous soient révélés, révélation qui constitue un des enjeux dramaturgiques du récit.

Le passage du brise-glace, le Yamal, son escale à Tiksi, font événement pour la population de ce port en déshérence. Cet événement sera le point nodal d’une crise aux causes aussi étonnantes que son dénouement. Le paysage arctique, cet habitat déshérité, ces «  maisons qu’on dirait construites par des enfants  », parfait support aux envies d’ailleurs de l’adolescente, sont magistralement reliés, avec douceur et subtilité.

Et ce roman, dense et minutieusement ouvragé, paru en collection médium de l’école des loisirs, s’il nourrira les jeunes lecteurs gourmands, ravira aussi leurs ainés plus gourmets.

Marie Chartres, Comme un feu furieux, L’école des loisirs, collection « médium », 2014
EAN13 : 9782211216203
Prix : 14,00  €