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Fabrication de la guerre civile, Charles Robinson (Fictions et Cie, 2016) | rencontre à Vents d’Ouest, Nantes | podcast

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« Située dans une ville nouvelle, en région parisienne, la Cité des Pigeonniers abrite 322 appartements, 1.200 habitants. Habitée d’histoires de famille, d’amitiés et d’amours, de djobeurs exploités, de réussites qui font chaud au cœur, de colères ravageuses, de mômes qui dansent dans la lumière néon, de barbecues sur les toits des immeubles, la Cité des Pigeonniers, c’est la vie en très fort.  » (extrait de sa présentation sur le site de la Maison de la poésie de Paris).

Charles Robinson, je n’en reviens pas n’en avoir pas parlé encore plus ici – c’est, d’ailleurs, sur un autre mode, ce qui m’arrivé récemment avec Philippe Vasset, compilant trois podcasts d’entretiens avec lui (ici : https://www.mixcloud.com/discover/philippe-vasset/), m’apercevant qu’il n’en était question qu’en filigrane sur le blog, alors que je ne cesse depuis des années de le lire, relire, et interroger.

Pour Charles Robinson, c’est idem : certes, je l’ai déjà évoqué à l’occasion d’un Midi-Minuit, mais ce pourrait être tant et plus : en effet, depuis la parution de Dans les Cités (Seuil, Fictions et Cie, 2011), l’étonnement, le ravissement (au sens propre : je suis ravi par cette fougue, cette ampleur, cette précision) n’a cessé de grandir. Dans les cités fait partie des livres qui restent peu cloîtrés dans les étagères, toujours en balades dans l’appartement, ou en atelier, il m’est indispensable. La suite de cette fresque, annoncée d’emblée, bien entendu je l’attendais, fébrile, eh bien la voilà – et cette rencontre à Vents d’Ouest y est consacrée

Fabrication de la guerre civile, ce nouveau roman (dont lire un extrait ici), qui fait suite à Dans les Cités, est un grand choc, la promesse est hautement tenue. Régimes de langues variables et toujours au cordeau, polyphonie virtuose, focales multiples et toutes hyperréelles – jusqu’à l’hallucination, parfois (comme dans les monologues du gamer Bambi, par exemple).

On l’avait déjà entendu performer live à Nantes (au Lieu unique, ou lors de Midi-Minuit poésie), ce soir-là nous avons discuté, après lecture d’un extrait coupé au montage ensuite, de ce travail, où politique et poétique sont indissociables. De cette manière de traquer le réel invisible, les voix ordinairement muettes, pour en donner à entendre et voir les immenses unicités ; de faire société (s) même quand c’est barré de tous côtés.

Play it loud.

robinson podcast

Changer d’air, de Marion Guillot (éditions de Minuit, 2015)

(Chronique initialement parue dans le magazine mobiLISONS, septembre 2015)

Quand Marion Guillot, jeune auteure nantaise, publie Changer d’air, son premier roman, aux éditions de Minuit, dont on sait l’exigence et la relative rareté (en terme de primo-romanciers, Minuit ne mise pas sur la quantité, mais assurément sur la qualité), on y jette plus qu’un œil, on s’y attarde.

Et la première surprise faite aux lecteurs, c’est l’absence (relative) de surprise : on s’y sent aussitôt chez soi (enfin, chez Minuit) ; on reconnaît ce minutieux dosage de précision (dans la construction formelle, de la phrase ou du paragraphe, comme dans le relevé de détails paysagers ou comportementaux) et de distance (dans le regard du narrateur) :

« Aude avait d’abord fait semblant de ne pas voir le désastre de ma journée, ces heures d’ennui et de somnolence déversées dans le port. Elle avait feint de s’enquérir de l’humeur du proviseur, de mes premières impressions sur les élèves, de l’endroit où j’avais déjeuné, et je m’étais efforcé de lui proposer des réponses acceptables, que nous savions tous deux provisoires ».

Toute en désillusion élégante, la vision du monde du narrateur, Paul, professeur de lycée à Lorient, est précipitée par un événement aussi frappant qu’anecdotique : face à lui, alors qu’il prend son café à l’une des terrasses du port, une jeune femme soudain tombe à l’eau. Pour en ressortir, trempée et ridicule, le laissant à demi-ébahi – et c’est le choc de cette vision, brutale, absurde, nette, qui forme sa décision. Dès lors il prend la tangente, il quitte : Femme, enfants, boulot.

Direction Nantes (dont nous sont livrées au passage quelques belles descriptions, de la gare ou du Jardin des Plantes (extrait ici). S’ensuit une installation nouvelle, l’invention littérale (et maladroite) d’un quotidien – par l’entremise notamment d’un poisson, Henri, dont la fin tragique fera faire une nouvelle bifurcation au récit.

Ce romanesque-là est joueur, voire ironique, autant que gracieux– pour en pudeur laisser surgir des effluves mélancoliques – et là encore la piste, toute sinueuse et pourtant rigoureuse, tracée par les glorieux aînés Echenoz ou Toussaint, fait signe. Ce ne serait déjà pas rien, que de s’élever, dès son coup d’essai, au niveau des maestros – mais il y a autre chose encore dans cette élégante fugue et la façon qu’a Marion Guillot de la mener. Quelque chose comme une quête, qui ne se dit pas car demeurant informulée, une béance plus que mélancolique, qui pourrait faire prendre un tour bien tragique aux événements. On n’en dira pas plus, pour vous laisser au plaisir de cette jolie surprise.

 Changer d’air, de Marion Guillot, Éditions de Minuit, août 2015, ISBN : 9782707328915

Lien :

Le livre sur le site de l’éditeur

Juan Fortuna, de Jean-Philippe Rossignol (éditions Bourgois, septembre 2015)

« Le tremblement de terre porte un nom. Juan Fortuna. Un mètre quatre-vingt, séduisant, des yeux qui ne dorment jamais. Juan est mon frère. »

Ainsi commence ce court et lumineux roman, par un tremblement de terre – c’est-à-dire, littéralement, une fissure, une large et brutale entaille faite dans le récit des choses. La brisure en question, on le comprend assez vite, est double − et double est aussi le mystère qui va avec : il s’agit autant, pour le narrateur en quête de son frère disparu, de dessiner le mystère Juan que de tenter d’expliquer sa disparition.

Le portrait qu’il en dresse, celui d’un Juan attirant la lumière (comme celle-ci attire les insectes), d’un Juan éclairant la nuit de Buenos Aires jusqu’à s’attirer les pires ennuis, ne cesse d’épaissir cet enveloppant mystère – accentué par l’effet d’une syntaxe minutieusement articulée, jouant avec malice d’arabesques et de lignes brisées.

« Qu’est-ce qu’une vie hachurée ? C’est prendre le train, le bus, le taxi et entendre la conversation des passagers, les interférences, les phrases-lambeaux, les lapsus. »

C’est ainsi, en hachures, à belle allure, pied au plancher, volant tenu main droite, main gauche posée à la fenêtre, que nous sera narrée cette Vie, celle d’un Juan séducteur, brûlant, toujours aux limites, apparaissant sans cesse pour disparaître aussitôt. Un feu-follet, danseur de la noirceur. Du mystère Juan, la disparition nous apparaît bientôt comme la manifestation la plus tangible, la substance même. Juan Fortuna, vu par les yeux du frère, se fait incarnation de l’idée de la fuite. (De la fugue, de la fiction).

C‘est comme l’inverse d’un polar : une sculpture faite de pièces manquantes, un trou où se pencher, pour voir surgir des lumières neuves.

Jean-Philippe Rossignol (par ailleurs nouveau responsable de la Maison Gueffier, à La Roche-sur-Yon), après un inaugural Vie électrique (chez NRF-Gallimard) il y a quelques années, transforme la promesse avec ce deuxième roman aussi électrique que poétique.

Juan Fortuna, de Jean-Philippe Rossignol, éditions Christian Bourgois, ISBN : 978-2-267-02749-5, avril 2015

La moindre des choses, du collectif MTx (éditions Bardane, 2015)

(Chronique initialement parue dans le magazine mobiLISONS, juin 2015)

La moindre des chosesUne belle manufacture du texte, des objets, d’art – en partage.

L’immeuble qui avait le vertige, de Coline Pierré (éditions du Rouergue, 2015)

(Chronique initialement parue dans le magazine mobiLISONS, juillet 2015)

Un ouvrage jeunesse qui, comme les meilleurs du genre, allie une idée folle et une profondeur d’analyse des plus enviables.

Un immeuble qui aurait le vertige ? C’est une image, une métaphore ? Oui – et puis non, tout autant. Il est permis de l’entendre au premier degré, le titre de ce court roman à destination des préados, signé Coline Pierré, jeune auteure basée à Nantes.

En effet, l’immeuble neuf, de vingt étages, dans lequel s’installent la jeune Hannah et ses parents est animé. Animé, et donc : angoissé. Oui, car, quelle serait une vie sans tremblement, sans peur, sans émotion ? Quelque chose d’aussi triste qu’un programme immobilier peut-être…

Or, cet immeuble-là n’est pas un simple bloc posé parmi d’autres blocs, il est doté d’une âme, en bonne logique, puisqu’on lui a donné un prénom : il s’appelle Hector, en mémoire du chien mort du maire de la ville.

Hector est donc haut, spacieux, élégant et confortable, se disent-ils tous, habitants et voisins… jusqu’à ce grand tremblement qui le prend. De régulières et fortes secousses s’emparent de lui, l’ébranlent de la base au sommet. Nul ne parvient à les expliquer ; un bataillon d’experts se relaie, invoquant les esprits comme la science, sans jamais avancer une explication qui se tienne.

C’est la sagace et impertinente Hannah qui fera preuve d’assez écoute et d’imagination pour inventer ce vertige bien réel. Il faudra alors s’armer de courage et de solidarité pour trouver une solution acceptable et confortable pour tous.

On ne la dévoilera pas, mais ce remède fait une belle métaphore, doucement et subtilement politique – et repose aussi, dans un sourire, en douceur, sans avoir l’air d’y toucher, quelques questions relatives à nos vies ensemble, aux espaces où on les loge.

Coline Pierré, L’immeuble qui avait le vertige, Editions du Rouergue jeunesse, collection Dacodac, illustration de couverture de Loïc Froissart. Sorti en avril 2015, ISBN

Liens :

Le site de l’auteure, Coline Pierré

Le site de l’illustrateur, Loïc Froissart

Je suis un dragon de Martin Page (Robert Laffont, 2015)

(Chronique initialement parue dans la magazine mobiLISONS, mai 2015)

Martin Page, romancier prolifique (publié longtemps au Dilettante, puis à L’Olivier), originaire de Paris et installé à Nantes depuis quelques années prend un grand plaisir à s’affranchir des assignations et chapelles, à se jouer des genres, voire, comme ici, à jouer du genre pour y nicher son goût de la fiction.

Avec son double Pit Agarmen (en fait un pseudonyme très vite, et volontairement, dévoilé – les deux patronymes sont d’ailleurs en regard sur la première de couverture), il s’efforce de hisser le fantastiques hors du ghetto « page-turner pour ados » où souvent on le cantonne. La Nuit a dévoré le monde (Robert Laffont 2013, J’ai lu 2014) était une habile variation sur la figure du zombie ; Je suis un dragon constitue un bel hommage, autant qu’une habile critique, des super-héros.

Il s’agit en l’occurrence d’une super-héroïne – façon aussi pour Martin Page de ne rien céder de ce qui le constitue en tant qu’homme et auteur : un solide humanisme, doublé d’un féminisme à toute épreuve. Margot est une enfant timide et solitaire, brutalement rendue orpheline, dont l’étendue des pouvoirs se révèle à l’orée de l’adolescence, face à la brutalité du monde social.

L’armée, les services secrets, les pouvoirs politiques, se disputent les faveurs de celle qu’ils considèrent comme une arme absolue, tentent de canaliser cette immense force qui est la sienne – mais l’adolescente, se sentant enfermée, puis trahie, prendra un tout autre chemin, pour affirmer sa singularité : celle d’une jeune femme comme les autres, c’est-à-dire : unique.

Et l’art de Page/Agarmen est grand, pour ainsi jouer sur deux registres simultanément : tout est frontal, et les lecteurs friands de blockbusters seront servis, tant ça explose et accélère aux moments-clé ; et tout est subtil, possiblement métaphorique.

Ainsi le mot d’ordre de Margot, son viatique, emprunté à Nabokov, fait-il écho aux thèmes et principes de celui qui fut également, il y a quelques années, l’auteur d’un excellent Club des inadaptés, à l’école des loisirs : To be kind, to be proud, to be fearless. Douce, fière, et sans peur, est donc Margot – et fort stimulante, la lecture de ce roman.

Je suis un dragon, Matin Page, Robert Laffont Collection Médium (2015)
EAN13 : 9782211216203
Prix : 14 €
Liens :

Répliques, hors série Michel Gondry (printemps 2015)

 

(Chronique initialement parue dans le magazine web mobiLIS, mai 2015)

Comme un feu furieux de Marie Chartres

(Chronique initialement parue dans le magazine web mobiLISONS, mai 2015)

« Est-ce qu’on peut dire que je suis comme la plupart des gens  ? Je vis sur du plat. Du plat à perte de vue, du plat à ne plus savoir qu’en faire. Du plat à en perdre la tête, à confondre l’endroit et l’envers, le ciel et la terre.
Mais j’ai la mer.
Je l’aime prisonnière.
Je l’aime enfermée.
Je l’aime glacée.
Parce qu’il y aura toujours un moment où quelqu’un arrivera pour la libérer.  »

Galya Bolotine, la jeune fille qui dit (ou chante) cette longue attente maritime, vit à Tiksi, Sibérie septentrionale, au-delà du cercle polaire. Tiksi comme un grand Nord, un grand Lointain, qu’on imagine d’abord inventé, fictionnel, tant Marie Chartres sait rendre onirique la beauté de ce décor immobile, avant de le trouver sur la carte (ou sur «  un vieux globe terrestre  », comme le fit Clémentine Vongole sur son excellent blog Thérèse Ramequin).

Ce sont des photographies de là-bas, celles d’Evgenia Arbugaeva, qui ont servi de matrice à cette jeune auteure, native de Châteaubriant (où elle officia longtemps comme bibliothécaire, imprimant une dynamique d’animation toujours active un an après son départ vers d’autres contrées), pour construire ce beau conte nordique.

Galya Bolotine vit donc à Tiksi, au bord d’un océan gelé une partie de l’année, entourée d’un père bougon, de deux frères dissemblables, l’enfant insomniaque Lazar et Gavriil, le jeune poète mutique. Cette famille est amoindrie, elle est un collectif d’esseulés, depuis que la mère a disparu. On ne sait d’abord rien des détails de cette disparition, dont on imagine les ressorts dramatiques, avant qu’ils nous soient révélés, révélation qui constitue un des enjeux dramaturgiques du récit.

Le passage du brise-glace, le Yamal, son escale à Tiksi, font événement pour la population de ce port en déshérence. Cet événement sera le point nodal d’une crise aux causes aussi étonnantes que son dénouement. Le paysage arctique, cet habitat déshérité, ces «  maisons qu’on dirait construites par des enfants  », parfait support aux envies d’ailleurs de l’adolescente, sont magistralement reliés, avec douceur et subtilité.

Et ce roman, dense et minutieusement ouvragé, paru en collection médium de l’école des loisirs, s’il nourrira les jeunes lecteurs gourmands, ravira aussi leurs ainés plus gourmets.

Marie Chartres, Comme un feu furieux, L’école des loisirs, collection « médium », 2014
EAN13 : 9782211216203
Prix : 14,00  €