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Le contraire du storytelling

logo-titre(Où quelque chose toujours se passe quand on pense et classe)

(Même quand on n’est vraiment profondément assurément certain de rien)

Depuis deux ans j’interviens dans le master Limès de Martin Rass et Stéphane Bikialo, à Poitiers, spécialité « nouvelles médiations (littéraires) » où je propose des formes d’intervention à la jonction de mes pratiques et de ce que j’appréhende, subodore, me représente (le travail sur les représentations, une grande part de ce qui s’invente peut-être, parfois, est là) de leur rapport (aux jeunes adultes qui me font face), de leur usage : de la littérature, de la lecture, des outils numériques : l’invention depuis l’inventaire, envisagée comme terrain d’échange.

Ce mois de janvier j’y retrouve les étudiants de master année 2, que j’avais donc fait travailler l’an passé — pour des « notes de lecture » en ligne, mais aussi pour donner à voir et lire leur paysage de lecture, dont j’avais déjà parlé ici : envisager dans une indifférenciation feinte (pour jouer, « pour de rire », diraient les enfants) ce qui est lu par eux durant une semaine, tenter l’inventaire à la façon dont Perec tentait de capter l’exhaustivité du visible d’une rue parisienne. Ce moment-là m’a marqué, j’y reviendrai.

Et si je n’y reviens pas cette fois, à ce souvenir du paysage, de la lecture considérée comme un processus complexe, mêlant décision et absorption (comme les processus d’écriture et de lecture mêlent l’acte et le rêve, le conscient et l’inconscient), il nous fait socle. Comme font socle les affiches de l’excellent festival Bruit de Langue (cette année, au hasard, un colloque Verticales, feat. la visite de Jane Sautière ou Pierre Senges, un entretien avec Cadiot, une rencontre avec Vasset, et la Fabrication de la guerre civile du cher Charles Robinson — je m’y sens chez moi, dans un hall où trônent de telles affiches).

Situation : nous avons un socle, nous avons de la joie (nous avons aussi un rhume, et diverses manières de fatigue, mais c’est de saison), mais nous avons : du retard à l’allumage, et un faible effectif (les étudiants, c’est comme les saisons culturelles : leur entièreté se concentre/consume en quelques semaines d’automne-hiver, après il y a les stages de préparation à la vie future (dont on sait aussi qu’elle sera constituée d’autres stages – en leur souhaitant (mais comme à nous finalement, qui ne sommes pas, loin de là, arrivés, bien loin) de « déboucher »).Et ici où l’efficacité de la formation se doit de lier vivement avec le monde du dehors (du travail, donc), il est logique (on ne concédera pas « heureux », parce qu’un effectif il nous en faut un, quand même, surtout après un voyage en autocar, via Mauges et Deux-Sèvres), il est logique, donc, que certains aient autre chose à faire.

Bon : Ils sont cinq, c’est tout de même assez pour travailler – mais c’est mieux alors en mode atelier, en mode écriture amplifiée, tant qu’à faire. Deux temps distincts.

Ecrire le réseau social

Dans la lignée infra-ordinaire d’inventaire des usages nôtres du numériques, et plus encore de leur usage, apport, frottement avec nos activités (et paysages) de lecture, observer attentivement un plus petit commun dénominateur : qui est : que nous publions, lisons, quotidiennement, eux et moi, sur les réseaux sociaux (facebook, twitter, instagram, ici utilisés, sur ce panel non représentatif de cinq jeunes adultes). Et de cette observation faire texte, du flux récent reconstituer le récit. C’est un échange ; il est réel, j’apprends toujours de ces textes-là ; et les remercie sincèrement ; c’est un récit de l’ordinaire, bien sûr, un de ceux qui ne sont jamais ou si rarement faits. Et les deux se regardent : le flux et son récit. Considérations d’usage du flux (« c’est que je n’y suis pas beaucoup, ou que j’y dis n’importe quoi, un peu…« ), mais double mouvement : le flux ainsi narré produit un récit de l’intime, générique et singulier / tandis que la remise à plat, en « ordre » (ou du moins dans un autre ordre) renseigne chacun (oui, un texte d’atelier enseigne débord son auteur, et moi ensuite) sur ce qu’il en fait, y fait, de ce vortex techno-ordinaire. C’est à lire ici, des choses telles que :

« (…) comme Chuck Palahniuk le dit si bien… tout ce que nous possédons finit par nous posséder, dernière publications sur instagram, je me fais les ongles, je choisis la mauvaise couleur, même mes mains et mes pieds ont plus de fans que la littérature. »

ou

  • « Chaque livre devient une part intime de moi à travers l’interprétation que j’en fais, à travers le sens que je mets derrière ces phrases. Je lis personnel.

  • Le réseau social, bizarrement parlant, n’est pas un miroir. Je mets un point d’honneur à ce qu’on ne puisse connaître de moi, pas grand chose de personnel. Exposer mes lectures serait comme exposer une photo de nu ou exposer un extrait d’autobiographie mollement romancée.

  • Au contraire, exposer ma vision du monde ne me semble pas si personnel. Le réseau social comme assurance de ne pas être la seule à penser ce que je pense. »

 

Notes sur l’encombrement et le paysage du & des bureaux

Et le deuxième temps, j’ai rejoué un autre aspect de la partition Perec (il y en a des centaines, c’est inépuisable, c’est une merveille ; il y en a des centaines sans même passer par les contraintes oulipiennes, ce que je n’ai pas fait depuis des années), depuis Penser classer, et son inventaire des objets du bureau, poser la question du bureau, réactualisée en somme : car le mot bureau, déjà polysémique (un espace où travailler devenu par métonymie première synonyme d’emploi – je vais au bureau), s’est démultiplié depuis l’ordinateur personnel. Questionner le bureau dans sa multiple acception, et l’écrire depuis un outil de classement, un logiciel de mind-mapping. D’un plan heuristique faire le format d’une écriture (qui peut se déployer en phrases, même), qui dans ce format s’individualise toujours (il n’y a pas un usage du plan en patates, comme il y a mille façons d’en cultiver). C’est passionnant à hacker, un outil de plan, comme il est passionnant d’envisager sa plasticité propre comme un espace d’écriture en soi. Et ça fait toujours, on y revient, apparaître du sens, par la mise en perspective de – revenons-y – nos différences de représentation.

Quand l’une d’entre elle envisage le bureau « physique » (le meuble, un plan et quatre pieds), comme « réel », et que sa voisine l’envisage comme « le reste », il y a quelque chose qui se dit là de notre lecture – de notre lecture de la lecture, de l’écriture, du travail, des objets de technologie — de notre lecture du monde, de ce si compliqué « réel » qui nous entoure et dont nous sommes. Une résolution d’aucune question, juste : une approche plus affine du mystère de notre être au monde, par jeu entre les choses et leur nomination.

Loué soit l’infra-ordinaire et ce qu’il permet encore, en ateliers – l’infra-ordinaire pour absolu contraire du storytelling, en somme. De l’intime fait partageable ; un récit du regard.

« On a vécu du temps » | De quelques ateliers d’écriture en 2016 avec la Maison de la poésie de Nantes & de leurs traces

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« On a vécu du temps » | De quelques ateliers d’écriture en 2016, de leurs traces

Parler ateliers d’écriture je l’ai souvent fait par ici, la maison de la poésie de Nantes est évoquée souvent par là, et je n’avais jamais jusqu’à cette année 2016 (celle qui vient de se terminer, pour laisser s’ouvrir sa suivante, 2017, que je vous souhaite tout-terrain, il faudra résister aux chocs) agi en ateliers d’écriture pour la maison de la poésie de Nantes. De cette expérience, j’ai envie de rendre compte, en biais.

La question de la publication en ateliers, c’est par le prisme de leur conversion numérique (dans ma pratique) que je l’ai  souvent abordée, laquelle, la résolvant nativement (en atelier connecté, le texte a vocation publique), la décentre en fait pour l’ouvrir autre, en faisant une composante du geste (déjà composite) d’écriture « solitaire-à plusieurs » telle que l’atelier l’induit.
Les deux ateliers de 2016 pour la MaisonPo, poésie fm (atelier de production, avec Julie Auzou, des textes (de collégiens) composant deux émissions de radio diffusées puis podcastées sur les ondes de Jet fm), puis celui de la gazette ci-dessous feuilletable, produite pour, vers & avec le festival midi-minuit poésie (16eme édition, décembre 2016, le lieu unique, Nantes) étaient d’une densité à la hauteur de leur enjeu multiple : mettre en main, en bouche, en dialogue, des ouvrages du plus contemporain de la poésie d’aujourd’hui, à des collégiens (pour poésie fm) et des lycéens (pour la gazette), impulser une écriture avec & depuis ces livres et auteurs, et tenir en parallèle l’impulsion, garder la main sur tous les sous-groupes (chacun produisant sa pastille, sa note de lecture, son texte « à la manière de »), prolonger par l’écriture l’étonnement premier, le plus fécond, de leur rencontre avec ces textes.

Poésie fm – à l’écoute.

Sophie G.Lucas, poète excellente, que j’ai remplacée au pied levé, et qui demeure l’animatrice principale de ces ateliers radio, est interviewée à ce sujet pour la revue mobiLISONS.

Pésie fm 1 – classe de 4ème D du collège Salvador Allende de Rezé. ECOUTEZ LE PODCAST : ICI

Poésie fm 2 – classe de 5ème J du collège Saint Blaise de Vertou ECOUTEZ CETTE EMISSION EN PODCAST : ICI

La gazette des lycéens.

La gazette est disponible dans sa belle maquette et son format 8 pages A4, à la maison de la poésie de Nantes – et Télécharger la gazette 2016 en pdf, ici

Version feuilletable

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Edito

On a dit c’est quoi ces textes, de la poésie ?

On a ouvert les livres, on les a parcourus, on a tourné les pages, on les a refermés, énervé, intrigué ou inquiet — on a été surpris, ému, choqué, interrogé.

On a écrit : à plusieurs mains, des mots en majuscules, des mots en colonnes, des copier-coller, ce qui avait chagriné ou déconcerté, on a dessiné.

On a vu : des visages s’éclairer, des élèves s’engager et lire en silence, des élèves en désaccord, chacun défendant son idée du texte.

On a entendu : étrange, bizarre ,  » trop ouf », trop bien, ça change.

On a vécu une rencontre, des rencontres, des échanges, on a vécu du temps : une appropriation progressive (du c’est quoi, de ces textes, de la poésie).

Delphine Bouteloup, Béatrice Clergeau (avec l’aide de Guénaël Boutouillet, on s’est servi d’un aspect du travail de Frank Smith).

L’AVANT APRES

Poésie, pas poésie  ?

Poétique, ça dépend des fois.

Une fois  : Il y a des vers, et parfois des syllabes, il y a des fautes de frappe, il y a des numéros des fois, et les mots employés, les insultes tout ça  , c’est pas commun, c’est pas de la poésie, c’est des mots, juste des mots, on dirait qu’il prend des bouts de phrase, qu’il met bout à bout, et ça n’a aucun sens, ça a un peu la forme d’un roman, c’est spécial, on a l’impression qu’il a écrit n’importe quoi, la présentation elle ressemble pas à de la poésie, là on voit pas trop de poésie, mais ici oui, ça existe la poésie en prose, mais là, j’arrive pas à piger la logique on a l’impression que rien ne s’enchaîne, en fait on comprend rien, y’a plein plein de mots, y’a pas de phrases, c’est très saccadé, on a l’impression qu’elle a mis les mots au hasard, on dirait que c’est pas organisé, mais là y’a de la poésie, ce qui est poétique, c’est l’ensemble des phrases, de la poésie y‘en a pas là-dedans ! c’est des jeux de mots, ça veut rien dire, les mots n’ont pas trop de sens, y’a pas de ponctuation, on dirait surtout une succession de pensée, c’est dans l’énumération, c’est étrange étrange, très très très étrange, la forme, je ne vois pas ce qu’il y a de poétique, c’est déroutant, vraiment bizarre, ça n’a aucun sens, la personne a aboli toutes les règles de l’écriture traditionnelle, de la syntaxe, 6 pages sans ponctuation, c’est vraiment bizarre, de la poésie oui et non, c’est plein d’allégories et d’anaphores, il y a de la musicalité, c’est comme des fourche-langues, c’est des trucs truqués, y’a écrit au début. C’est elle qui les a inventés, y’a de la moquerie à moitié, ça se voit que c’est de la poésie de maintenant, y’en a ils sont un peu hardcore.

Une autre fois  : Oui c’est de la poésie enfin ça dépend de la perception de la chose, oui, en tout cas ça reste de l’art puisque ça provoque des sentiments chez les gens et du moment où on reste pas insensible on peut considérer que c’est de l’art, avec la partie lyrisme, les chants du début, certains passages s’apparentent à de la poésie, d’autres moins, je pense que c’est un mélange, je trouve que c’est pas de la poésie, au sens où il n’y aucun des indices poétiques qu’on nous a enseignés, après c’est son style à lui, mais moi je trouve que c’est de la poésie, contemporaine, moderne, je ne sais pas, il y a des moments qui sont beaux, quand même, et moi je pense que ce n’est pas de la poésie mais il y a des moments très intéressants, pour moi y’a quand même de la beauté dans ce qu’il dit, et la beauté c’est quand même la base de la poésie, non  ? Moi j’ai trouvé que c’était à la croisée de la méditation et de la poésie, un peu comme de l’hypnothérapie, pour moi oui, c’est de la poésie puisque ça me détend, la poésie c’est pas obligé d’avoir une forme fixe, et quant à ce dont ça parle, pour moi la poésie c’est pas supposé parler d’un thème précis dont ça ne me gêne pas plus que ça,

On s’attend absolument pas à lire ça, au début on se dit que c’est pas de la poésie et après réflexion on se dit que si, c’est juste que c’est pas une poésie habituelle, en fait, mais oui, je pense que c’est de la poésie,

en tout cas si c’est pas de la poésie, ça y ressemble.

Et l’ours :

 MIDIMINUITPOÉSIE#16 – du 7 au 11 décembre 2016 / NOTES DE LECTURE, CRÉATIONS
Écrite par les élèves de 1ère L du Lycée Jules Verne – Nantes et les élèves de 2nde B du Lycée St Joseph du Loquidy — Nantes.
Les gazettiers : Coordination éditoriale : Guénaël Boutouillet / Enseignants : Delphine Bouteloup & Béatrice Clergeau / Enseignantes documentalistes : Isabelle Lanta, Béatrice Millecamps & Claire Daguenet / Maquette : Arthur Escabasse
Classe de 1ère L du lycée Jules Verne :
Clara Blouet, Solenn Gargadennec-Taupin, Joanna Potet, Romane Averty Latouche, Lucie Malevialle, Niels le Moine, Emma Ducroux, Maïa Millot, Lucille Charpin, Johanna Pham, Clémence Deborde, Marianne Bazin, Alix Saint-Gilles, Maëliss Gauthier, Justine Cognard, Matéo Frisano, Jade Allami, Maud Dussart, Emma Bazile, Juliette Fournier, Charlène Guillot, Sara Micalizzi, Samuel Ballu, Emilie Fraise, Adrien Granjon, Zéia Foulongani, Emma Cassildé, Ayoub Battoy, Aurore Contassot, Dieynaba ba, Fatima Seye.
Classe de 2ndeB du lycée St Joseph de Loquidy :
Flavie Minier, Cyprien Jarry, Léo Tomasso, Yvan Sansoucy, Alix Le Hiboux, Capucine Pignolet, Margaux Jouret, Marius Bouffant, Elise Jadaud, Lisa Queinnec, Domitile de Blignières, Mathieu Bodereau, Baptiste Chaillou, Manon Mahé, Clémence Thorel, Françoise Mescheriakoff, Lucas René, Alfred Loquillard, Marie Lefebvre, Willy Mercier, Marie-Bertille Depardieu, Lise Salvador, Camille Lebreton, Antoine Labeyrie, Adrien Daniel Thezard, Émilie Craneguy, Justine Artusse, Maxime Bocquier, Marie Alègre, Juliette Naux, Jules Demars, Gauthier Cornuaille, Hugo De la Chapelle, Flore du Teilleul, Maeliss Guibert.

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MIDIMINUITPOÉSIE#16 invitait :

Marie Cosnay, Frank Smith, Thomas Vinau, Clémentine Mélois, Amandine André & Hélène Breschand, Samantha Barendson & Samir Aouad, Luc Bénazet, Deborah Lennie & Patrice Grente, Tone Škrjanec, Tina Darragh, Marcella Durand, Tonya Foster, Pierre Escot, Julien d’Abrigeon, Vanille Fiaux & Jonathan Seilman, Tapin2, Les Divisions de la joie, La Moitié du Fourbi, Vacarme, la Folie Kilomètre, le Label des Cousins crétins.

La sérendipité c’est avoir la vie devant soi (texte de soutien à la librairie nantaise de Charlotte Desmousseaux)

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Charlotte c’est une amie, mon amie libraire, on a galéré ensemble (passer l’hiver 2013-2014 en se serrant les coudes, il fallait), on s’enthousiasme en on se chamaille comme frères et sœurs (alors qu’on se connaît depuis pas tout à fait 5 ans), on bosse en fraternité et intelligence (et complémentarité, je pense notamment au travail avec Vent d’Ouest, en grande concertation avec elle, pour ne pas inviter des concurrences imbéciles quand tout dehors devrait nous inciter à se tenir chaud…) Charlotte a longtemps attendu avant de pouvoir monter sa librairie, c’est fait — La vie devant soi a un peu plus d’un an d’âge, et rayonne dans son quartier, dans Nantes et loin au-delà.

Elle a fait un livre de soutien (via ulule, via Bernard Martin et Joca pour la réal impec), j’y suis – avec plein d’autres amis & ou admirés, je reprends ici le texte que j’ai produit pour contribution, qui est un hommage à Charlotte (mais aux libraires qui comptent & ou comptèrent, comme Jean-Yves Bochet ou Alain Girard), et au-delà, aux libraires, aux espaces qu’ils occupent (mentaux et de circulation), un texte qui me tenait depuis longtemps.

La librairie est là : http://www.librairie-laviedevantsoi.fr/ mais aussi sur facebook (où j’ai rencontré Charlotte, comme pour beaucoup d’entre nous ; la liste non exhaustive des contrbuteurs reprise de son fil, ci-dessous, renvoie d’ailleurs à leur profil facebook à chacun).

Je cite Charlotte (sur facebook, bien entendu) :

« 50 auteurs, dessinateurs, éditeurs, libraires. acteurs du livre ont offert leur travail à La vie devant soi!
Le Livre de soutien que nous attendons depuis un an vient d’arriver il est en vente au prix de 35 € et sera offert aux clients fidèles lors de leur 30e passage en caisse.
Ce livre a été réalisé par Bernard Martin et les éditions Joca Seria – merci pour ce travail minutieux, attentionné & collectif.

avec Claude Ponti, Charlotte Des Ligneris, Marie Desmeures, Stéphane Pajot, Valérie Millet, Catherine Blondeau, Aude Le Corff, Coline Pierré, Benoit Laureau, Lark Ascending, Alain Nicolas, Daniel Morvan, Julien Delorme, Martin Page, Sylvain Coher, Arno Bertina, Sylvain Renard, Lionel Besnier, Delphine Bretesché, Alain Girard-Daudon, Sylvain Pattieu, Emmanuelle Collas Galaade, Brigitte Bouchard, Christian Garcin, Mathieu Larnaudie, Guénaël Boutouillet, Aurélien Blanchard, Claire Duvivier, Baptiste Liger, Suzanne Côté-Martin, Julia Kerninon, Attila Virot, Christophe Davy, Hélène Gaudy, Carole Zalberg, Eric Plamondon, Anthony Poiraudeau, Eric Pessan et Brigitte Martin.

(Ma contribution au livre de soutien)

Comme une princesse de Sérendip

Connaissez-vous la sérendipité ?

C’est une idée popularisée par le web, qui lui était préexistante (cherchez-en donc l’origine sur le dit web, et découvrez la jolie légende des princes de Sérendip, qui vous dira quelque chose, puis vous mènera ailleurs). La sérendipité qualifie une recherche qui ferait profit des hasards, pour aboutir à une trouvaille, obtenue sans calcul et sans, surtout, l’avoir initialement prévu. Cette notion est importante, m’est importante, c’est une des grâces que je trouve à l’usage quotidien des outils dits de « nouvelles » technologies : elle constitue une échappée, une trouée dans le programme, une possibilité autre. Possibilité d’ailleurs chaque jour plus menacée par les géants du web, google amazon facebook & friends, dont le socle économique est de vous tenir captifs.

Mais pourquoi, vous dites-vous, si vous n’avez par chance pas encore tourné la page pour y trouver proposition plus adaptée à ce que vous pensez être venu chercher dans ce recueil, pourquoi vient-il ici nous chanter sa scie techno-militante ? On devait pas causer libraire, librairie indé? (Ok, ok, opiné-je, je vous perds (manière de joindre le geste à la parole, en fait, de faire ce que je fais, d’écrire ce à propos de quoi j’écris) mais promis j’y viendrai bientôt).

(J’y viens, donc).

A chaque fois ou presque que j’ai posé le pied dans une librairie où officiait Charlotte Desmousseaux, j’ai acheté un livre – non, deux – voire, plus. Et s’il y a certes, dans ce geste, me diront les retors, une manière de scrupule, de bien-pensance, une gentille posture de belle âme, à quoi s’ajoutent l’amitié, la sympathie éprouvée pour la tenancière, dont je ne nierai pas les pouvoirs ; s’il y a une part, effective, de volonté, bien consciente, dans le geste, il y a surtout le constat, qu’à chaque fois que j’y ai acheté un livre – non, deux – voire, plus, aucun des titres en question n’était imaginé, investi en amont.

(Quand c’est chez Charlotte), je sors de cette librairie avec autre chose que ce que j’y cherchais, que ce je pensais y chercher.

Le constat ne vaut d’ailleurs pas que pour Charlotte, je pourrais en citer d’autres, comme mon cher Jean-Yves, à l’Iris Noir (XIe arrondissement, métro Ledru-Rollin) ; où ces samedis matin où je passais voir Alain (Girard) chez Vents d’Ouest, avec Elias souriant dans la poussette – poussette dont les pochettes latérales se garnissaient de livres, au retour : plus de place (plus de temps) pour passer au marché, même – beau prétexte pour se taper une frite en ville, passant.

Chez ces libraires-là, ce qui se passe et préside à mon acte d’achat(s), c’est une opération complexe, mêlée de : discussions interrompues (car le libraire fait commerce, pendant ce temps, et en bon ami que vous êtes, vous ne prenez pas la place d’autres clients potentiels), durant lesquelles vous furetez en attendant de reprendre ; de coqs à l’âne et digressions ambulatoires : la parole se déplace avec nous au gré des rayons, quand d’autres fois elle nous y guide, au gré d’incessants et partagés « tu l’as lu ça ? », « tu l’as vu ça ? », « tu l’as reçu, ça » ?

Et comme on partage, avec Charlotte, une forme de compulsion, un appétit sans cesse relancé, le jeu débouche toujours sur autre chose : le livre que je finis par saisir puis acquérir n’est quasiment jamais celui que j’envisageais, ni même un de ceux dont on a précisément parlé, mais un autre encore, celui sur lequel un index (celui de la libraire ou celui de l’acheteur, prescripteur ou interrogatif) s’est, à un moment de l’errance rebondissante, de nos paroles et de nos pas, posé.

Cet index, doigt ne désignant jamais la lune mais nombre d’astres inconnus, organe partagé du libraire indépendant, de son client curieux, trace je crois, dans l’air, les lettres du mot : SERENDIPITE.

QUI DE L’ŒUF QUI DE LA POULE ? | conférence-banquet pour Terres de Parole, avril 2016

(Une conférence/discussion, donnée dans le cadre de Terres de paroles 2016 / (Imaginaires numériques, du vendredi 15 au samedi 16 avril 2016)

QUI DE L’ŒUF QUI DE LA POULE ? , par Guénaël Boutouillet

#Œuf Vs poule

L’œuf ou la poule, on a appelé ça ainsi, formule usuelle qui m’est parfois un tic de langage et qui convient à ce que je voudrais que soit ce moment : un moment d’ouverture, de partage – d’ouverture aux questions : pas celles, majuscules, terrifiantes et terrifiées, qui nous pleuvent dessus avec leurs contrepoints, les injonctions publicitaires ; mais leurs voisines ordinaires, ces questions apparemment mineures qui ne le sont pas. Car nos rapports aux numériques, à la technologie, aux algorithmes, aux machines, sont fluides, ils sont variables, oscillant entre pour et contre, peur et joie, entre ni-ni et mi-mi, figue et raisin. Ces rapports sont vivants, comme nous. Et cette question d’œuf ou de poule, plutôt que d’historiciser — car les dates que l’on veut, on les a : Internet nous les donne, à nous de choisir celles qui priment — par exemple :

# Dates.

1965 Ted Nelson nomme l’ hypertexte / 1964 Autre concept : la souris = outil pour activer les liens, par Douglas Engelbart au SRI (Stanford) – qui rend opérationnelle le principe de navigation hypertextuel préfiguré par Vanevar Bush. / 1971 Mikael Hart (bibliothécaire) projet Gutenberg.. Crée le premier « livre numérique ». / 1976 le macintosh / 1989 Réseau décentralisé. le web, Tim Berners-Lee / 1993 1er navigateur mosaic, puis netscape / Début des années 2000 : le web 2.0, web social, puis réseaux sociaux. / 2007 l’iphone

Mais puisque les dates on les a, on pourrait opérer une autre coupe sagittale, choisir les dates dans la fiction et dans l’art

1494 Alde Manuce ouvre son imprimerie à Venise / 1944 « Fictions » de Borgès / 1955 Isaac Asimov, dans une nouvelle, prédit le vote électronique et ses dérives algorithmiques dans la nouvelle « le votant » / 1969 le Whole earth catalogue de Steward Brand / 2002 « Carte muette » de Philippe Vasset 2014 « 6/5 », Sniper)

Cette question, ainsi posée, nous permet de ne pas trancher, de circuler entre les idées – pour nous poser mieux (plus longtemps, plus attentivement) la question, espérant voir émerger d’autres, de ces observations, d’autres questions plus neuves, vivantes. Aussi discrètes, mineures, intimes, que cruciales. Je vais – nous allons, je l’espère – parler écrans, clics, likes et partage, industrie et individu.

#Paroles

Parler. Paroles. Ce festival est ainsi nommé. Terres de parole. Le dispositif est ici de parole. On s’est dit ça. J’ai choisi de ne rien vous projeter pas par paresse, ni par anti-conformisme, par défi du systématisme powerpoint, de son discours découpé en slides (suite d’images inanimées), mais par goût, d’une part, de parler et d’échanger, par goût également du contrepoint et des rapports complexes, subtils. Il y a des écrans mis en scène, des écrans questionnés, des écrans regardés, en nombre ce week-end, passons donc une heure sans. On s’est dit ça, avec Marianne Clévy et l’équipe de Terres de Parole. Et puis, ce temps de parole est aussi de partage au sens gustatif du terme : et de vous projeter des images pendant que vous mangiez m’aurait rappelé le rituel du repas-télé que j’abhorre – j’opte pour la radio plutôt, pour ma part.

Des paroles, donc, et des questions. Ils sont bien assez nombreux, les néo-nostradamus et futurologues de plateau télé, et bien assez prégnantes les injonctions prédictives de google et des algorithmes dont Dominique Cardon nous parle si bien dans son livre (À quoi rêvent les algorithmes, Seuil, 2015) qui ajoutent à nos anxiétés contemporaines déjà massives. Ne point trop prédire, mais observer, déjà, en grands étonnés, le réel à nos pieds, à notre main surtout – digitalement perceptible.

#Ordinaire, et infra-ordinaire

Ma parole : celle d’un observateur attentif, d’usager aussi singulier (pour le dire vite, je suis essentiellement affairé à la lecture du contemporain, aux découvertes littéraires, suis une sorte de médiateur littéraire, donc, et – mais ? – numérique) qu’ordinaire (la question de comment limiter le temps de tablette du gosse dans sa grande quotidienneté m’a concerné cette semaine, bref : me concerne ; comme tout un chacun je joue sur des applications, je glande sur facebook (au corps défendant du moi professionnel du lirécrire sur le réseau, consterné de l’existence persistante de ce moi procrastinateur), je cherche mes horaires de bus, réserve un hôtel ou fais mes courses, depuis l’ordi ou le téléphone.

Souvent, me présentant en contexte pro, je procède par la négative, listant ce que je ne suis pas (pas écrivain mais auteur, pas universitaire mais, tout de même, un peu chercheur et enseignant), syndrome aigu chez moi mais finalement partagé : il n’est pas si simple de s’énoncer en contexte neuf ou inconnu. Plutôt que de procéder ainsi, comme par taxonomie inversée, je me contenterai de partir de ce que je suis, à l’instar de nous tous ; un usager ordinaire de ces réseaux dits sociaux, de ces terminaux bien pratiques, et de mettre en partage ces titillantes notes et questions miennes, dans l’espoir d’en rencontrer, percuter, d’autres.

Cet ordinaire-là, qui m’intéresse littéralement, m’intéresse aussi littérairement : je m’en voudrais de ne pas citer ce texte-là, d’un auteur, qui m’est essentiel – Georges Perec – texte demeuré longtemps enfoui sous d’autres de ses faits d’armes, texte discret comme son objet, texte essentiel, qui me guide dans ma lecture du poétique comme dans mes pratiques : des ateliers d’écriture, du numérique, de la littérature contemporaine. Ce texte de Perec s’appelle l’infra-ordinaire, on en trouve l’essentiel sur le web, il a re-paru aux éditions du Seuil. Extrait (plus long extrait ici) :

« Les journaux parlent de tout, sauf du journalier. Les journaux m’ennuient, ils ne m’apprennent rien; ce qu’ils racontent ne me concerne pas, ne m’interroge pas et ne répond pas davantage aux questions que je pose ou que je voudrais poser.

Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ?

Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l’interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni question ni réponse, comme s’il n’était porteur d’aucune information. Ce n’est même plus du conditionnement, c’est de l’anesthésie. Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves. Mais où est-elle, notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace ?

Comment parler de ces » choses communes « , comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue : qu’elles parlent enfin de ce qui est, de ce que nous sommes.

Peut-être s’agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie: celle qui parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé chez les autres. Non plus l’exotique, mais l’endotique. »

Qu’est-ce que vous écrivez sur facebook, qu’est-ce que vous y lisez ? Quelles choses faites-vous vraiment simultanément ? Questions infra-ordinaires, aux réponses mobiles – et d’autant plus excitantes.

#Mots et représentations

Les mots, donc. Imaginaires numériques. Numérique est un adjectif, dont la substantivation a produit une forme de réification. Et je préfère m’en tenir à l’adjectif, pour ce temps qui va suivre.

Si j’ai choisi de ne pas prétendre répondre aux grandes questions de civilisation, c’est d’abord par incapacité technique (la date de la fin du monde n’est consignée ni dans mon agenda google ni dans son équivalent papier) mais donc aussi par goût propre – c’est depuis mes usages et en regard de ceux d’autrui qu’il m’importe, m’amuse, me plaît de les observer, ces coalescence entre utopie et dystopie, relations si fertiles et compliquées.
Utopies ? Dystopies ? Le « google god » d’Ariel Kyrou et son slogan (« don’t be evil ») ; et aussi souvenez-vous d’une publicité de macintosh, circa 1984, qui voyait une jeune athlète toute de blanc vêtue venir libérer les masses laborieuses (tout droit sorties elles de nos représentations du 1984 d’Orwell) : elle a vieilli, comme vieillit toute image d’époque, mais pas seulement : seuls quelques geeks idolâtres pourraient encore sérieusement louer apple (ou n’importe lequel de ses acolytes, des 4 qu’on acronyme GAFA), le considérer comme le chevalier blanc de notre émancipation. Ce qui vieillit moins, ou autrement, ce sont les formes, fictions, productions artistiques : qui aurait imaginé à quel point les délires anticipateurs et parano de Philip. K. Dick pourraient nous servir, pourraient être un outil d’appropriation (d’emprise, autant que de défiance, donc) du monde en devenir ? Qui ne verrait dans la pièce de Jennifer Haley, Le Néther, une merveilleuse manière, réinventée, de nous parler de nous, de la puissance et de la solidité de nos imaginaires, de notre intimité ?

#Lieux

Les lieux changent, l’idée du lieu change. Ce qu’on nomme virtuel ne l’est pas seulement, pas exclusivement le cloud qu’évoque Benoît Duteurtre dans si roman L’Ordinateur du paradis, ce cloud, nuage pas si léger et immatériel (en 2012, les data-centers, serveurs de données, consomment 2% de l’énergie mondiale) possède une part concrète, une existence physique effective. Mais il y a disjonction entre cette part concrète et la représentation des lieux associés. Cette disjonction est fertile (d’utopie, de dystopie), et produit de l’imaginaire – j’ai déjà cité Philip. K.Dick et son œuvre à la persistante influence, jusqu’au point d’orgue et figure symbolique que furent les niveaux de réalité différenciés de Matrix, en 2000 – autant que des représentations rénovées du réel. Le Néther, représentation du réseau comme espace-temps autre, nous parle, par là même et au-delà, des puissances et potentialités (fantasmatiques, imaginaires). L’espace, ouvert et exploré, est surtout intérieur.

Mais c’est aussi, via le numérique, un regard modifié sur un environnement extérieur modifié, qui se produit : Infra-ordinaire encore, à la Perec : quand celui-ci détaille, à l’orée d’Espèces d’Espace, fin des années 1970, ce qu’il y a sur son bureau, à sa façon à la fois méthodique et circulante, ce texte relu à l’aune de nos usages, réenvisagé depuis eux, nous aide à réenvisager également notre rapport aux espaces, au travail – si je vous demande ce qu’il y a sur votre bureau, au moins deux bureaux se présentent à votre esprit : la table où l’on pose le portable, et l’écran de ce dit portable. Dualité extensive, et représentations connexes, conflictuelles de ce qu’est notre dehors, de qu’en perçoit notre dedans.

#Temps (timeline et afflux d’informations)

Les temps changent, leur représentation du moins – et donc notre façon de les voir. La ligne chronologique régnant n’est plus celle des frises horizontales, laborieusement coloriées durant nos années de collège. Elle a été renversée d’un quart de tour, cette timeline devenue verticale sur facebook ou twitter. Ce flux d’informations bruisse, s’écoule de haut en bas sur les vitres de nos réseaux – réseaux qu’il faut parvenir à couper, me disent-ils, parfois, certains écrivains, comme en aparté, vaguement coupables, pour se poser, se concentrer.
La croissance nous fatigue. L’information nous assiège. Les deux agrégés nous gouvernent. Et ce flux, au volume toujours croissant, nous estourbit par instants, quand à d’autres il nous électrise, lançant et empêchant simultanément ce mouvement composite (geste et pensée, opérations multiples) qu’est l’écriture. Relativisons : ce rapport, conflictuel, avec l’extérieur, qu’entretient celle ou celui qui se fait fort d’écrire, précédait l’immersion dans le bain numérique, cette tension préexistait à l’Internet – les traces sont aisées à dénicher, d’un folklore suranné, réclusion plume d’oie et bureau de bois massif comme outils de l’inspiration. Ce folklore s’actualise en fantasme de déconnection, la coupure du wi-fi pour nouvelle cellule monastique. Se protéger de la pluie de données serait façonner une tanière nouvelle, en laquelle s’enfermer pour écrire (où laisser ça écrire par devers soi, le bras soulevé par l’évidence). Le rêve, avec retour du mythe de l’inspiration inclus dans sa traîne, d’une bulle où se sauver, loin du réseau, de ce maudit, satané réseau.

#Exhibition, intimité.

Facebook. T’es sur facebook ? Si je vous posais la question un par un, une par une, il est fort à parier que j’obtiendrais un certain nombre de dénégations (pour celles et ceux qui n’y vont pas, dénégation souvent un poil agressives, sur la défensive, ah surtout pas, pas de temps à perdre, autre chose à faire, etc.) et de justifications floues – moi le premier, combien de fois me suis-je entendu énoncer, de bonne foi (en suis-je sûr), que c’est un usage avant tout pro ? La réponse pose question, le mode de réponse pose questions – autant que la question porte en elle de charge, d’injonction potentielle à y être. Quand je pose la même question à des groupes d’étudiants d’environ vingt ans, la typologie des réponses est différenciée, leur proportion : sur trente jeunes, un ou une seulement n’a pas de compte. Et l’unique isolat se sent parfois un peu coupable ou sur la défensive – sur le même mode que ci-dessus énoncé.
Être sur facebook, Ils n’en font pas un plat, c’est, à leur échelle, un infra-ordinaire, facebook, une condition minimale d’existence sociale. Mais qu’en font-ils ? est une question passionnante. Ma grande probité m’empêche de demander (requester) ces jeunes gens en « ami », je le leur explique – et ma grande probité est rassurée en retour : eux ne font jamais (ou presque jamais) le pas inverse, et font pas tilter mon « compteur » de popularité, ne constituent pas un cheptel d’« amis captifs » (ainsi qu’on qualifie parfois ces « publics », scolaires ou étudiants, dans le monde de la culture). Pour l’approcher un peu avec eux, je leur propose de l’écrire, ce rapport, de le réécrire autrement, de déplacer l’énonciation : et sans aucune leçon autre à en tirer nous mesurons (chacun, individuellement) un peu de ce qui nous y mettons.
Ecrire pour se situer.
Réécrire pour rééditorialiser. Pour ne pas que facebook ne refasse à sa guise notre intérieur (éditorialise notre intériorité).

#Espace et plasticité

Pensant espace, je pense plasticité. Plasticité du support, plasticité des récits, des créations : le web, est, d’emblée, une spatialisation. Un réseau décentralisé. Un réseau de réseaux. Sa cartographie s’est vite avérée impossible à formuler – l’excellent roman « carte mémoire » de Philippe Vasset se concluait surtout par le constat de polysémie de la question.

Mais cette question-là, du changement de forme, se pose aussi frontalement au livre numérique, dont on ne sait pas tout énoncer exactement, précisément, ce qu’il est – le livre numérique est en devenir, il est un devenir, pour l’instant – mais dont les premières formulations posent une rupture formelle très nette, aux effets différenciés – différenciés pour le concepteur et pour le lecteur. D’aimer le texte et les livres, c’est pour beaucoup aimer les mots, mais aussi les lettres, leur forme, leur dessin sur la page. La typographie apporte beaucoup au lecteur et fut un vecteur important de création – voire de co-création – poétique. Je fus fasciné la première fois que j’ai pu, dans indesign et sur un écran large, zoomer très près d’un texte, le regarder à la loupe & en grand en somme : par le biais de l’écran c’est un peu du livre, de ce qu’est le livre, l’art du livre que j’ai touché de plus près ce jour-là. Le livre numérique, en sa forme transitoire la plus pérenne, est actuellement un fichier e-pub : structuré comme un site web, possiblement enrichi d’apports multimédia, de liens hypertexte internes et externes, l’epub permet à l’usager de choisir sa police et le coprs dans lequel il lit le texte. C’est ludique au premier abord, sensuelle reproduction de ce plaisir de l’œil que fut le mien en zoomant dans indesign, et pratique ensuite : on adapte à sa vue, au type de texte et de lecture à quoi l’on s’affaire, à la position dans laquelle on souhaite le lire, etc.

Du point de vue du concepteur, non du texte, mais de sa mise en forme, du typographe, c’est une immense rupture : un ami, concepteur de livres-objets, m’expliquait la béance, l’effroi, que constituait pour lui cette fin de l’intangibilité, cette fin de la fixité de l’inscription du texte. Mais pour le concepteur-typographe qui s’attelle (et la tâche n’est pas aisée) à « poser » du texte dans ces formats, c’est un nouveau défi de lisibilité qui s’impose : car il convient, dès lors, de penser le texte, non pas en page, mais en flux.

Rupture dans la linéarité : une de plus, me dira-t-on, après ce qu’a produit et continue de produire le jeu vidéo sur notre appréhension du récit. La fin de quelque chose. Mais peut-être aussi un signe d’un autre moment de notre rapport au texte, qui rappelle, pourquoi pas, certains temps d’avant l’imprimerie, quand les textes copiés à la main n’étaient jamais identiques : l’activité de lire se mêlait de plus entrelacée façon avec celle d’écrire, le lir&crire allait de soi.

#Lecture

Lit-on plus, lit-on moins ? Grande peur séculaire qui connut aussi ses versions successives, remaniées selon les époques http://www.artiflo.net/2008/05/platon-socrate/

Quand la Bibliothèque du Congrès archive twitter (soit plus de 50 milliards de micro-messages, à date de cette décision, en 2010, 500 millions de messages journaliers en 2016), cela nous dit deux choses au moins : qu’il s’écrit beaucoup, et que ce qui s’écrit est lu.

Pour continuer de le dire vite, on lirait donc plus, ce plus contenant moins de livres.

Le mouvement est quasi renversé. On publie en même temps que d’écrire, avant parfois de savoir lire. En un mouvement inverse de celui que je le pratique en ateliers d’écriture : où l’on publie POUR conscientiser d’avoir écrit, où on écrit POUR lire plus précisément, plus profondément. De ceci il faut prendre acte, charge à nous de l’accompagner. Pour ne pas devenir, nous-mêmes, des analphabètes de la publication comme le suppose Olivier Ertzscheid. Pour tenter de continuer à user de la lecture et de l’écriture, comme outils d’émancipation.

https://materiaucomposite.wordpress.com/tag/atelier-decriture-numerique/

#Imaginaires de l’innovation

Le livre numérique, disions-nous ? Ce que nous montre le livre numérique dans certains des errements de sa mise en commerce, c’est qu’une innovation réelle n’est pas une duplication. Les fichiers homothétiques, simples pdf à peine améliorés, n’intéressent, ne séduisent personne, sont d’une qualité de lecture amoindrie. Certains epubs, certaines créations de livre jeunesse, de livres animés, certaines réussites confirment que si devenir numérique du livre il y a, il ne se fera pas sans ergonomie ni langage propre. La bande dessinée en numérique, je pense à ses meilleures tentatives comme l’excellente revue en ligne Professeur Cyclope, fonctionne et produit quand elle joue sur la case, sur le strip, quand le tactile trouve son pleine pertinence – car face à une planche reproduite en pdf, on court au plus vite se procurer le format imprimé. Un exemple de plus des possibles offerts par le numérique dans les domaines de la création et de la lecture, des possibles singuliers, des innovations nécessaires.

#Mémoire, affects

L’assistant personnel semble loin de nous, quand on assiste à la romance version OS de Eric Sadin. Puis-je entrer en amour avec une interface, un assistant personnel, comme le narrateur de Soft Love (ou du récent film Her, de Spike Jonze ?). Plus largement : quels rapports affectifs entretenons-nous avec nos machines ? Répondent-elles à un manque ou le produiraient-elles ?
L’assistanat personnel commence par nos petites béquilles mémorielles : nous supportons mal de ne pas savoir, et nombre de nos conversations sont coupées de connections pour trouver le nom qui nous échappe, qui s’échappe avec les bulles de ce délicieux saumur pétillant… juste un coup de wikipedia, une seconde, je reviens. Moi-même quand je double toute mes données, en cloud, en dur externe, c’est par crainte de perdre, mais de perdre quoi ? Moi-même, ne suis-je pas parfois tenté de tout effacer, de me délester d’une part de cette mémoire, n’est-il pas tentant de s’oublier un peu ?

#Art

Dans son excellent récent essai Brouhaha —Les mondes du contemporain (Verdier, 2016)  Lionel Ruffel, dès son introduction, convoque Emmanuelle Pireyre, écrivain et performeuse, qui se et nous pose la question des données livrées brutes, qu’il revient à l’artiste de « traiter » :

« D’une part le monde met le son plus fort, si bien que des pluies de données se déversent en masse dans nos intérieurs, mais d’autre part ces données ne nous sont pas livrées brutes et son impropres à l’absorption immédiate, car emballées : le déballage de paquets constitue une bonne part de nos activités d’écriture. »

Les données produites en masse, à la croissance géométrique et ininterrompu, par les flux numériques, constituent donc pour les artistes une matière immense, une matière obligée. L’artiste ne saurait se dispenser de rencontrer cet évènement du monde d’ici et maintenant qu’est le numérique. Mais que fait-il, l’artiste, d’images, de textes, de gestes, sinon interroger son et notre rapport intime aux choses et aux êtres ; et l’artiste face au numérique voit les questions (au double sens de problème et de possibles) se multiplier. Ces questions sont siennes autant qu’elles sont nôtres :

Suis-je avec vous ou pas, suis-je ici ou ailleurs, quand j’ai, quand nous avons, à table ou dans les transports, le nez plongé dans nos smartphones ? Dominique Cardon, auteur et chercheur invité, a des idées, observations, et points de vue, là-dessus. Et les algorithmes, pointe encore Cardon, sont-ils encore sous notre contrôle, ou ont-ils déjà pris la main sur nos vies, nos choix, notre société future ? Question politique réelle, citoyenne, sur laquelle nous avons peu la main.

Le plus fort impact de la question algorithmique, sur moi, qui m’a poussé vers le livre de Cardon dès sa sortie, est une fiction –intitulée 6/5, elle postule d’être le livre d’un algorithme, nommé sniper. La machine nous parle. La machine est un de ces algorithmes de trading à haute fréquence dont Paul Jorion fut parmi les premiers à nous avertir des dangers. Ce qu’elle raconte est saisissant, hautement documenté, le parti-pris fictionnel et formel pris pour le raconter est extrêmement efficace – efficace en terme d’appropriation de savoirs. Je citais Dick à ce sujet au-dessus, mais pour le dire en d’autre termes : le monde numérique et sa culture sont à ce point des composantes effectives de notre monde, des parties du monde, que l’artiste ne peut se priver de les considérer. Mais de surcroît elles bouleversent, par l’afflux de données mixtes, la pratique même, l’organisation de l’écriture, la spirale d’actes du processus d’écriture, le rapport à la bibliothèque, et de fait, la renouvèlent, mais encore, et surtout, elles permettent d’arpenter de nouveaux territoires fictionnels, comme d’en renouveler les formes. Il faut aux artistes s’y intéresser : et, ça tombe bien, il nous faut des artistes pour nous aider à arpenter, à envisager, à regarder, ces masses arides de données, à en exhausser les possibilités poétiques.

Alexandre Seurat, Marion Guillot, un entretien croisé

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Verbatim de l’entretien à quatre mains, réalisé avec Alain Girard-Daudon pour le magazine mobiLISONS – POUR en LIRE la version allégée, C’est ici.

A titre personnel, j’ai beaucoup apprécié ces deux livres – dans cet entretien, j’avais à charge de poser des questions à Alexandre Seurat, dont La Maladroite est une terrifiante et très juste façon de traiter littérairement un fait divers ineffable ; j’ai par ailleurs chroniqué Changer d’air de Marion Guillot sur Mobilis.

Cet entretien fut réalisé en septembre et octobre 2015.


les-deux-livres

1- Vous avez durant cette rentrée publié votre premier roman  – Comment avez-vous vécu cette attente, les quelques mois précédents, et le jour même de la parution ? Comment avez-vous vécu cette journée-là ?

Avez-vous une autre activité professionnelle?

MG

Il s’est écoulé environ six mois entre le premier appel d’Irène Lindon et le jour de la parution. Durée qui m’a maintenue à la fois dans la « rumination » de la très belle et bouleversante nouvelle de mars (premier appel de l’éditrice, qui signait mes plus beaux jours !), et l’attente, à la fois inquiète, très enthousiaste, pleine de curiosité, de la publication. Sur ces six mois, beaucoup d’échanges avec la maison, la première rencontre avec Irène Lindon (« dans mes petits souliers » évidemment), avec le livre imprimé (premier contact matériel avec l’objet, première fois, finalement, où l’on croit à ce qui est en train de se passer) et les fameux locaux de Minuit (confronté avec les descriptions d’Echenoz et Toussaint !) pour le service de presse, premières annonces et évocations publiques du livre, échanges avec famille et amis, bref, beaucoup de curiosité et d’enthousiasme partagé. Des périodes étranges où l’on alterne entre une vie parfaitement banale et le sentiment de quelque chose d’absolument décisif et qui n’arrive qu’une fois dans une vie. Le jour de la parution, il se trouve que j’étais à Paris, que je suis donc passée chez Minuit, symboliquement, je crois que j’étais très heureuse d’être sur place ce jour-là, de voir le livre chez des libraires (évidemment, je me suis promenée…) et d’échanger avec eux. Tout ça a eu l’air à la fois très « simple » (alors qu’on entre dans un monde parfaitement inconnu), toujours nourrissant, et tout à fait singulier.

Au sujet de la vie professionnelle, je suis prof de philo dans le Morbihan

AS

Je suis passé par des sentiments très divers, extrêmes : lorsque le livre a été près d’exister physiquement (au printemps), une forme de panique a commencé à monter, à l’idée qu’allait devenir public un univers très intime, très personnel. (Comme pour me protéger de cette perspective, j’ai même commencé à accumuler dans un fichier des citations d’écrivains que j’aime, sur la honte, la violence, l’écart entre l’écriture et le monde public ou médiatique.) Puis tout ça s’est apaisé en juin, juillet, avec les premiers retours de libraires, plutôt bienveillants, et l’euphorie d’entrer dans un monde nouveau. Le jour de la parution, à mon étonnement, a été assez pénible : j’étais stressé, et je me sentais bête d’être stressé, j’ai rôdé dans les librairies du centre-ville d’Angers pour regarder si le livre était en rayon.

2 –Comment avez-vous vécu / vivez-vous le fait de le vivre « en région », là où vous résidez, un peu « hors des murs » du monde (toujours assez parisien, surtout en cette période) de l’édition ? Plus sereinement ?

MG

La rentrée (au niveau professionnel) me conduit à pas mal de déplacements et de jonglage cette année, et je n’ai donc pas encore vraiment « vécu » la parution « hors des murs » parisiens, je n’ai pas eu le temps de la vivre. La première rencontre publique aura lieu prochainement dans un de mes « chez moi » ; là encore, symboliquement, je suis très heureuse de commencer sur mon sol. Ce n’est ni plus ni moins serein (à la limite, moins qu’à Paris, où je suis une parfaite inconnue), j’ai en tout cas des souvenirs d’échanges joyeux, chaleureux et enthousiastes avec des libraires de ma région, que ce soit à Nantes (mon autre chez moi) ou dans le Morbihan. On navigue, là encore, entre l’extraordinaire (je le ressens comme ça) et une belle forme de simplicité.

AS

J’ai du mal à répondre à cette question, parce que je n’ai pas du tout l’impression d’être « excentré ». Ma maison d’édition, bien que basée à Paris, est rattachée à Rodez et Arles, par ses racines et son lien à Actes Sud. Beaucoup d’échos au livre sont venus de ma région, de Sarthe notamment (du fait de l’affaire source du livre). Votre intérêt en est l’image même. Et Paris n’est qu’à 1h40 : j’y suis assez souvent. Je n’ai pas tellement l’impression d’être protégé du choc de la publication, même si le milieu littéraire parisien est un monde qui m’est étranger. Autant dire que je ne suis pas très serein en ce moment : toutes ces émotions nouvelles me chamboulent.

3 – Les lieux où vous vivez ont-ils eu un effet, une résonance sur le contenu de ce premier roman ? 

MG

Il est sans doute difficile de se départir tout à fait des paysages familiers, et cela n’était pas tellement mon intention. Cela dit, c’est l’idée de résonance indirecte qui me plaisait, la création de nouveaux paysages à partir de terrains connus, les impressions que suscitent certains lieux qui m’intéressent, ou que je connais, ont parfois été mélangées (il m’arrive de penser à tel lieu et d’écrire des noms de rues inexistants), d’autres endroits ont appelé une description plus « objective » (ou « sur le motif »), les deux types de travaux m’intéressaient ; l’idée n’était pas que, dans ce roman, on puisse clairement dire : « ça se passe ici », je n’avais pas tellement envie d’écrire un roman « en région », qui parlerait plus aux habitants d’ici que d’ailleurs ; l’idée d’un livre « en région » ne me parle pas. Plus que le lieu, c’est le déplacement ou le mouvement qui m’intéressent.

AS

Je ne crois pas : pas pour ce texte-là. Je vivais à Paris lorsque l’idée de ce texte s’est imposée et que l’écriture a pris forme – paradoxe sans doute, puisque je vis maintenant non loin de l’endroit où l’histoire est censée se passer. Je me projetais dans de petites villes que je ne connaissais pas.

4- L’environnement, le milieu littéraire local – comment cette « apparition » publique, cette mise au jour de ce métier d’écrivain qui est le vôtre, est-elle perçue dans votre entourage direct ? professionnel ? et dans le milieu littéraire : cela change-t-il les rapports avec votre libraire, par exemple ? 

MG

Si seulement cela pouvait être appelé mon « métier » ! Ce n’est pas tout à fait le cas (…), l’écriture, même lorsqu’on a la chance qu’elle soit rendue publique, passe souvent pour une activité « secondaire », parallèle à un métier, éventuellement complémentaire. Je sens toujours ce clivage entre la profession, au sens « strict » et peut-être étriqué du terme, et ce qui reste considéré comme « l’aventure » de la publication. Il y a ce qui fait gagner son pain, et le livre. L’entourage direct accueille cela avec fierté (on ne refait pas les mères !), il entre un peu avec moi, par ce que je peux décrire ou évoquer, dans un univers qui fait rêver, qui suscite beaucoup de questions et de curiosité. Par ailleurs, s’il y a un « milieu » littéraire, il ne m’est pas encore bien connu, il me semble varié, échapper à toute homogénéité (là encore, c’est source d’expériences passionnantes) ; chaque fois, en somme, j’ai eu l’impression d’annoncer la nouvelle à des individus plus qu’aux membres d’un milieu (j’admire beaucoup le « milieu », pour ça ; je ne lui ai pas trouvé de tics !), avec des réactions variées, et enrichissantes. Seuls des libraires, éventuellement, me reconnaissent et cela a pu donner lieu à des situations amusantes.

AS

C’est assez radical – et un peu violent – comme mue : mes étudiants viennent me parler du livre à la fin des cours, mes collègues y font allusion. C’est toute une image sociale qui change (moi qui vivais avec l’écriture presque totalement en secret depuis 15 ans). Cela n’a pas changé mes liens avec mes libraires : ça les a créés. J’habite Angers depuis 2 ans, et si je fréquente souvent Richer, Contact, je suis du genre à aller droit aux livres que je cherche. Je suis assez réservé. J’avoue que je ne mesurais pas ce que c’est que le métier de libraire – l’engagement, l’énergie que cela nécessite de défendre les livres.

 5-Comment et pourquoi cet éditeur-là?  Était-ce le seul? Le premier? Comment cela s’est-il passé?

MG

C’est la maison que j’admire le plus, la plus intimidante, celle, donc, que je n’osais pas espérer (qui le pourrait ? Mes amis n’ont cessé de me dire : « Minuit, bordel, MI-NUIT » ! ). Dans ce geste de l’envoi du manuscrit, on ne peut pas s’empêcher de rêver, en se demandant : « où souhaiterais-je être publié ? ». J’ai envoyé le manuscrit ailleurs, n’ai obtenu que plus tard des réponses négatives. Tout s’est passé très vite avec Minuit ; 48h après l’envoi du texte, Irène Lindon me laissait un message demandant à ce que je la rappelle. Nous avons beaucoup échangé le lendemain par téléphone (pour la première fois, je n’ai pas dormi de la nuit), sur le texte, sur moi, mes activités, ma situation ; à un moment, elle m’a dit « je vous envoie demain le contrat ».

AS

Pour ce texte-là, il y avait eu des encouragements ou des retours d’autres éditeurs intéressés sans être complètement convaincus (une lettre de POL, une discussion au téléphone avec Irène Lindon). La plupart ont refusé le texte avec une lettre type. Et puis il y a eu ce coup de fil de Sylvie Gracia, sa voix chaleureuse, son rire, et son enthousiasme : du coup, Le Rouergue – que j’appréciais pour avoir lu Pascal Morin, Gaël Brunet – est devenu une évidence.

6- Était-ce votre première tentative de publier?  Est-ce le premier roman que vous écrivez?

MG

J’avais envoyé à d’autres éditeurs un autre texte, à un moment de ma vie où j’avais besoin de me dire « je peux publier quelque chose », tout en sachant que ce texte n’était pas assez abouti, bref je me suis un peu tiré dans les pattes, à cette époque-là. Du coup, je considère Changer d’air comme le premier roman, oui, un texte dont j’ai senti qu’il m’avait donné beaucoup de fil à retordre, un premier véritable travail, une construction et une proposition qui faisaient vraiment sens pour moi.

AS

Mon premier manuscrit envoyé à des éditeurs date de 2001. Bien d’autres ont suivi : j’ai une pile de lettres types chez moi (à peu près quatre-vingts je crois : je suis un peu fétichiste, j’archive), qui pourraient composer un drôle de roman épistolaire un peu monotone. Le premier à m’avoir encouragé est Bertrand Fillaudeau de Corti dès le premier manuscrit. Je dois saluer Paul Otchakovsky-Laurens, qui m’a envoyé plusieurs fois des lettres argumentées, qui m’ont aidé à avancer. Mais je ne commençais à trouver ma voix que depuis quelques années. Si ce texte-là a débouché sur la publication, c’est sans doute que je prenais la matière hors de moi : cette matière avait une telle force intrinsèque qu’elle a simplifié et accéléré le passage à l’écriture.

7-Combien de temps a duré l’écriture de ce roman?

MG

Il n’a pas été écrit linéairement, selon un rythme régulier. Cela s’est fait par strates, sur une période de deux ans environ, avec beaucoup de moments vides, du point de vue de l’écriture, des semaines, aussi, où je trouvais le temps de goûter à ce rythme très particulier où l’on se met chaque jour à sa table, pour une durée déterminée (j’aime l’idée de pouvoir le faire, avec cette rigueur-là, mais j’en trouve rarement le temps). J’ai beaucoup de mal à faire deux choses à la fois !, à concilier ce travail d’écriture et un « métier », justement. J’ai besoin de vide, pour écrire. De créer ce vide où l’écriture n’est pas ce pour quoi on garde un peu de place quand on s’est acquitté de tout le reste.

AS

J’ai découvert l’affaire Marina qui donne sa matière à la fiction en juin 2012, et le roman était fini en mars 2014. Mais je ne l’ai pas écrit en continu, loin de là : il y a eu plusieurs moments d’écriture intense, les deux étés 2012 et 2013, quelques mois de l’hiver 2014.

8-Citez un (ou deux, voire trois…) écrivains que vous admirez, ou qui vous inspirent.

MG

Pour les écrivains de la maison, Jean-Philippe Toussaint (j’aime vraiment tous ses romans) particulièrement, et une grande admiration pour le travail de Julia Deck. De façon très différente, et évidemment pour des raisons très différentes, Claudel me semble inépuisable. De très grands souvenirs de lectures : Les liaisons dangereuses de Laclos, et L’emploi du temps et Degrés de Butor. Je n’ai pas tout lu de lui, loin de là, mais je suis particulièrement fascinée et « remuée » par le travail de Butor.

AS

C’est difficile, ils sont tellement nombreux : j’ai l’impression d’être composé de multiples strates de lectures qui se sont superposées successivement en moi. Par exemple, j’ai lu massivement Bergounioux vers 2008 : l’autorité de sa voix, la rigueur de sa syntaxe, et en même temps la tension qui habite ses récits, leur nécessité brûlante, ont eu un effet extrêmement puissant sur moi. Mais tout cela me paralysait, m’intimidait. Je dirais que c’est Duras qui m’a libéré de cette intimidation, vers 2010. J’ai une profonde admiration pour L’Amant et L’Amant de la Chine du Nord, notamment. Duras m’a appris à viser l’épure. Il me semblait à présent que la voix, tout en étant nette, avait le droit d’être pauvre, pour dire l’effondrement. Avec le recul, je crois que ces deux voix très différentes coexistent en moi.


Comment c’est, commencer ?

Comment c’est, commencer ?

C’est une heureuse conjonction qui m’a mené à lancer cette proposition d’écriture et à publier les 20 textes produits depuis celle-ci. (La séance est décrite en détail ici).

La conjonction, c’est celle de ce cours d’ « écriture et numérique », à La Roche-sur-Yon, pour des étudiants en info comm options métiers du livre, où je suis déjà intervenu dans divers contextes, et de nos préoccupations dans l’élaboration de Mobilis, que nous commençons depuis quelques mois et continuons de commencer jusqu’à parution en mai d’un site collaboratif et d’une revue semestrielle imprimée.

Donner cours, pour moi qui suis plutôt un médiateur, un accompagnateur, donc, est toujours une gageure pour moi (en tout cas, la nuit précédant la première séance, bien pauvre en sommeil), et il me faut relancer, renouveler un dispositif qui ne soit pas de surplomb absolu (sans se dispenser de passer (ou tenter de) des idées, notions, considérations et re-considérations. Ce dispositif, même se donnant les moyens de l’atelier d’écriture numérique (de quoi projeter du web pour moi ; un poste connecté au web par étudiant), même envisagé comme un td, demeure un cours : il n’est pas un atelier d’écriture artistique. Je lance une proposition d’écriture de façon moins contrainte et moins littérairement élaborée que dans mes ateliers : l’idée est réellement, comme je le spécifie dans le titre de cette séance, de faire connaissance.

Faire connaissance est évidemment à entendre de plusieurs façons : aller, pour moi (enseignant) plus loin que le simple tour de table auquel je les soumets, qui énonce quelques réalités sociales et pré-professionnelles (je m’appelle, je veux devenir, je vais faire un stage chez) ; me renseigner plus avant sur leurs préoccupations essentielles et leur rapport intime au lire et à l’écrire (considérant que toute efficacité pro dans ces domaines qui sont les nôtres ne saura se forger que depuis une nécessité intime) ; mais aussi (mais surtout) les lancer dans une entreprise de méta-cognition qui les aide à considérer ces nécessités intimes, à les envisager autrement.

Mais commencer, reprenons : Je pose aux étudiants cette question que Mobilis s’est posée (et en particulier Jasmine Viguier, dans le cadre d’un dossier qu’elle prépare pour Mobilisons, revue liée), autour du mot « commencer ». Me disant que de parler de sa lecture, de son rapport à la lecture peut- être une bonne entrée en matière, d’écriture, d’énonciation, de publication, je soumets sa question, en version improvisée, changée puis redite autre, aux étudiants :

« – Quel état d’esprit vous habite alors que la première page n’est pas encore tournée, alors que vous prenez l’objet dans vos mains ? Qu’est-ce que vous en attendez ? – Qu’est-ce qui retient votre attention (poids, la taille, le nombre de page, le graphisme de couverture, rien de tout ça…) ? – Dans quelle situation/position aimez-vous commencer un livre : au calme chez vous, en transport, le soir, le matin etc… ?»

C’est donc l’exercice d’écriture, d’une écriture envisagée comme exploratoire et énonciative, pour poser des faits et des représentations d’où seront bâties les réflexions à venir. Les textes sont à lire ici .

Ce qui m’apparaît a posteriori, c’est qu’hors même de l’atelier d’écriture, usant du geste d’écriture comme d’un lanceur et d’un moyen de construction d’un échange, c’est l’infra-ordinaire de Perec qui me revient, qui ici sous-tend cette question du commencer – j’en ai parlé ici et , mais c’est frappant de constater dans mes propres pratiques à quel point l’infra-ordinaire (et ce qu’il permet, ses potentialités induites) m’ « infra-ordonne »

Et que nous disent-ils ces textes ? Que les livres tombent du ciel, sur un mode de compulsion heureuse ; qu’ils sont parfois commencés par la fin (et qu’il y a des raisons pour cela, et qu’elles varient selon les individus) ; que la couverture compte, qu’elle compte beaucoup, qu’elle compte parfois bien plus que l’auteur ;  que tout parfois commence avant de lire une ligne, dans le geste de transmission d’autrui qui vous offre un livre ; que tout cela change selon la prescription, les supports, et le contexte de la dite lecture

La lecture enchainée de ces textes m’est précieuse, en tant que ressource documentaire (car je ne saurais sinon que présumer, qu’imaginer qu’il y a beaucoup de cycles fantastiques ou de mangas dans leurs lectures, sans en imaginer ni la proportion ni, encore moins, l’effet), mais aussi comme premier décentrement (je parlais plus haut de l’intérêt de cette méta-cognition, consubstantielle au dispositif d’atelier) sur lequel me baser pour pousser plus avant les spéculations lors des deux cours suivants, et en tant que ressource constituée, agrégée en un corpus dont je sais aussi que la lecture d’ensemble produira autant que la production de chaque texte individuel, sur leurs auteurs…

Mais j’aurais pu parler ici de cet autre cours, plus littéralement lié à l’infra-ordinaire, que j’ai donné récemment au Limès de Poitioers à l’invitation de Martin Rass, où sont retracées des semaines de lecture, sans distinction de genre ni de classe – et que ce flot-là est tout à fait excitant à suivre… Ces textes-là, d’une semaine de lecture racontée par son lecteur, sont à lire ici.

A suivre, donc.

Multiplications du peu ( in « e-nrf », numéro 610 de la NRF, novembre 2014, Gallimard)

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Multiplications du peu

(texte paru in e-nrf, numéro 610 de la NRF, paru en novembre 2014 chez Gallimard et présenté ici)

* « Et si la mort n’était qu’un son ? dit-elle. Un son parasite. Un son que nous entendrions pour toujours, tout autour de nous. Comme ce serait terrible. Un son uniforme, neutre. » (Don DeLillo, Bruit de fond, Actes Sud, 1985.) * « Général Instin : N’a pas besoin que l’on croie en lui pour exister » (statut Facebook, 29 décembre 2013.) *

#Manières de faire Dans le recueil collectif Devenirs du roman, volume 2, sous-titré matériaux, les Éditions Inculte ont posé la question, au printemps 2014, à une vingtaine d’écrivains contemporains, de leur rapport au matériau, documentaire pour l’essentiel. Les réponses, riches, fortes, singulières autant que le sont les manières de faire propres à chacun des interviewés, ont en commun, pour la plupart d’entre elles, de poser, de façon discrète, l’accès accru par l’usage du web et des réseaux informatiques aux ressources et à la documentation comme un facteur du déplacement de leur écriture (et de leur déplacement par rapport à leur pratique de l’écriture). Cet usage du web, ce changement-là, la plupart les réponses et manières l’ont pour discret point commun, mais seules quelques-un(e)s s’étendent plus avant sur cet apport, ses modalités et spécificités. Le web aurait donc grandement changé ces pratiques, de lecture et d’écriture, et cet apport est intégré, voilà. Comme une discrète, implicite évidence. Le numérique en plus petit commun dénominateur. Une présence naturelle, invisible. Infra-ordinaire.

*

#Infra-ordinaire L’infra-ordinaire, recueil posthume de Georges Perec, est ouvert par un texte intitulé Approches de quoi, qui ne compte pas parmi ses plus connus : assez court, sans prouesse formelle, sans aucune des astuces si séduisantes dont Perec savait user, c’est un texte qu’on pourrait qualifier de discret, infra-ordinaire en lui-même, à l’image de ce qu’il évoque. L’inventaire y est proposé, hors tout aspect ludique, comme mode d’énonciation de soi dans le monde, par interrogation de l’habituel : « Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? ». Ce texte, discret, est de plus en plus souvent, cité, repris (et notamment sur le web ou par des auteurs qui s’y activent) ; il résonne après coup, fait signe dans le temps long. Ce discret dure, ce qu’il remue continue de trembler, ses préoccupations nous agissent en 2014. Comment décrire le bruit de fond, qu’en faire, quoi et comment faire avec – et dedans, nous demandons-nous. Et, par extension : comment user du numérique pour écrire ce bruit de fond, dont il est une part agissante ?

*

#Bruit de fond Du monde connecté les signes nous arrivent par le même canal que le texte que nous écrivons. Sur la même machine (l’ordinateur, qu’il soit de bureau ou portable, ou miniaturisé plus encore dans nos téléphones) est produit, émis et reçu le texte, la masse du texte – littérature et littératie partageant la même aire de transit. Cette zone d’échange qu’est devenu l’écritoire personnel est un fait majeur de la mutation numérique. Ce monde connecté, le computer world que chantait Kraftwerk pour le faire advenir, produit un bruit de fond similaire à celui d’une salle de travail pleine d’ordinateurs : un ronronnement vaste, tiède, persistant. Le même en plus petit que celui qui règne, ainsi qu’on l’imagine, dans les fascinants data-centers, ces usines à données par où transitent physiquement les flux d’informations séquencés en octets, entrepôts emplis de serveurs de stockage de données dont le nécessaire refroidissement requiert une immense énergie (de 2 à 3 % de l’électricité mondiale, en 2013 – ce cloud est un nuage extrêmement dense et concret, à l’inverse de son mirage marketing). Mais ce bruit de fond est aussi celui de l’information, dont la représentation visuelle pourrait être cette image, symbole et cliché, tirée du film Matrix, d’un mur virtuel, fond noir où s’affichent et permutent à toute allure des signes, chiffres et idéogrammes verts. Image constituant d’ailleurs tout ce qui demeure dudit film, elle a gagné une patine quand de l’ensemble dont elle s’extrait ne nous reste que du kitsch (souvent rien ne vieillit plus vite que le nouveau). Cette vue, d’une façade d’informations liquéfiée, d’un ruissellement de code, a joué, muté, s’est fait absorber – pour que lui succède son doublon infra-ordinaire : la timeline.

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#Timeline La ligne chronologique régnant n’est plus celle des frises horizontales, laborieusement coloriées durant nos années de collège. Elle a été renversée d’un quart de tour, cette timeline devenue verticale sur Facebook ou Twitter. Ce flux d’informations bruisse, s’écoule de haut en bas sur les vitres de nos réseaux – réseaux qu’il faut parvenir à couper, me disent-ils, parfois, certains écrivains, comme en aparté, vaguement coupables, pour se poser, se concentrer. La croissance nous fatigue. L’information nous assiège. Les deux agrégés nous gouvernent. Et ce flux, au volume toujours croissant, nous estourbit par instants, quand à d’autres il nous électrise, lançant et empêchant simultanément ce mouvement composite (geste et pensée, opérations multiples) qu’est l’écriture. Relativisons : ce rapport, conflictuel, avec l’extérieur, qu’entretient celle ou celui qui se fait fort d’écrire, précédait l’immersion dans le bain numérique, cette tension préexistait à l’Internet – les traces sont aisées à dénicher, d’un folklore suranné, réclusion plume d’oie et bureau de bois massif comme outils de l’inspiration. Ce folklore s’actualise en fantasme de déconnection, la coupure du wi-fi pour nouvelle cellule monastique. Se protéger de la pluie de données serait façonner une tanière nouvelle, en laquelle s’enfermer pour écrire (où laisser ça écrire par-devers soi, le bras soulevé par l’évidence). Le rêve, avec retour du mythe de l’inspiration inclus dans sa traîne, d’une bulle où se sauver, loin du réseau, de ce maudit, satané réseau.

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#Réseau Amplification du réseau, réseau au carré : l’Internet est fondamentalement, originellement, organiquement, un réseau, puisqu’il procède d’une interconnexion de réseaux. Le web est un de ses usages, une de ses applications. Les réseaux dits « sociaux » en sont une version. On partage le tuyau (l’Internet, pour le dire vite), les ressources (du world wide web, arborescence de sites liés par l’hypertexte, pour le dire tout aussi vite) ; et se recompose un paysage documentaire selon d’autres modalités, qu’on qualifiera de « sociales » en y ajoutant de gras guillemets. Le web, originellement fondé sur du texte, puisque constitué de documents liés entre eux par des segments du texte qui les constitue, forme constellation, cartographie où circuler en horizontalité. Le réseau « social », avec son modèle facebook, depuis une organisation plus circulaire encore, réinstaure paradoxalement de la verticalité dans notre usage, accentuant, via le déroulement de la timeline, redoublant cet d’empilement accéléré apparu initialement avec l’essor des journaux en ligne (dits blogs). Le fil d’actualités, ce prompteur personnalisé, jamais ne cesse – une pluie de nouvelles s’écoulant sur nos vitres. L’information, massive, invasive, nous fond dessus, quand un moment premier du web (des années 90 au mitan de la décennie 2000) la voyait nous arriver par effets de conjugaison du hasard et de la décision (on se souvient de l’image, si fameuse et si vite surannée, du surf, qui désignait nos trajets de lecture en ligne). Le flux nous engloutira, bientôt, nous disonsnous, il nous faut réagir, pour échapper à la noyade : nous devons : publier. (Comme il faut bien forcer la voix, à table, lorsque personne n’écoute – et ce faisant, ajouter sa note au vacarme ambiant).

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#Publier Publier fut facilité par la création, puis par la combinaison d’outils numériques : les logiciels de PAO installés sur l’ordinateur personnel ont d’abord permis de s’acheminer, seul, plus vite, et aisément, vers l’objet-livre, tandis que le web et sa version « vulgarisée » (2.0), ont rendu accessible, au grand nombre, sans bagage technique, la publication de textes et d’images. Merveilleux bouillon de culture, à rebours d’une tradition littéraire européenne de l’exception, cette facilitation est régulièrement contestée, parfaite plateforme de l’argumentation réactionnaire (partant du principe que puisqu’on y trouve de tout en grand nombre, on y trouve aussi le pire, en grand nombre, ne reste plus qu’à zoomer pour réduire le Tout à ce Pire). Mais, si l’on publie sur le web, c’est aussi, mécaniquement, qu’on y écrit, qu’on y lit. Autrement, mais pas moins qu’auparavant. Déflation dans le champ des symboles : publier était un graal, c’est devenu une routine (mais toujours une jouissance, minuscule et réitérée). Cette perte d’aura symbolique a pour contrepoint logique la multiplication des publications courtes : des livres aux billets de blog puis aux statuts Facebook (moins de 800 signes) ou Twitter (140 signes), la multiplication est une multiplication du peu. Ce peu n’est pas pour autant un moins – et de lire des écrivains, aussi nombreux à s’exprimer sur les réseaux sociaux qu’ils sont finalement rares sur le web « traditionnel », rivaliser de détournements ironiques et d’interventions aphoristiques, est drôle et stimulant. Le réseau social, si futile, si criard, si vivant, soit-il, est parfois, aussi, et jusqu’au coeur de cette futilité, de ce bavardage-là, écrit, par des écrivains – lesquels, ici comme ailleurs, sont laissés plutôt livrés à eux-mêmes, entre eux, en bout de table.

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#Collectif Le réseau, son bruissement chatoyant, son caractère social et la porosité liée entre postures publiques et privées, ces jeux et troncatures dans l’énonciation, produisent de la conversation ; celle-ci est essentiellement écrite ; ces conversations écrites constituent des écrits (toujours) nouveaux et (parfois) novateurs : bien logique amplification de ce qui s’est déjà produit et se poursuit, par ailleurs, sur le web. Multiplication du peu, multiplication des réductions, qui agrégées, constituent potentiellement un nouvel état du texte, une littératie réflexive (et de fait, contre-nature), une lecture des harmoniques au coeur du bruit de fond. Le numérique comme zone d’ambiguïté textuelle. Foisonnant, mais aussi – mais surtout – flexible et plastique (réversible, modifiable à l’envi), le web m’apparaît comme le possible lieu d’un atelier ouvert, d’un travail collectif, d’une communauté invisible, mouvante, active, de lecteurs et d’auteurs, réitération, ou actualisation de celle que célébrait Roland Barthes. Des discussions sur les forums aux réseaux sociaux, en passant par les blogs de lecteurs, la lecture, dont la mort, toujours plus imminente (disparition annoncée depuis si longtemps que cette oraison funèbre s’est faite permanence rassurante), est discutée, le livre fêté, commenté, réécrit – lecture et écriture mêlées. La production de texte est multiple, son mode est fragmentaire, la bibliothèque (universelle comme individuelle), éparpillée. Mais cette dé-linéarisation générale (du récit, comme de ce qu’on nommait « chaîne » du livre, et à qui, dans la recomposition accélérée des places et fonctions, sied mieux le nom d’« écosystème ») engendre de nouvelles circulations et de nouveaux assemblages, de nombreux modes de récits et fictions, enchâssés ou collectifs. De sites en sites, séries, invitations, duos ou groupements d’auteurs écrivent, s’écrivent, et publient aussitôt les fruits de ces échanges. Cette publication collective, associée, en temps réel, est une validation des forces désirantes, un accélérateur de synergie. Euphorie créatrice dont le revers logique pourrait être un amoindrissement de l’exigence, une auto-célébration collective infinie, une autosatisfaction stridente et au final, inerte.

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#Fabrique, objets Le besoin d’objets d’arts, « finis » ou déclarés tels selon la convention tacite entre créateur et lecteur, qu’ils prennent forme physiquement ou se développent sur écran, ne baisse pas ; il est même réactivé, depuis cette circularité semblant infinie. Diastole après systole : contrepoint logique au mouvement vers l’avant d’une écriture en dynamique, scrollant heuristiquement comme une souris douée d’épaisseur ; la stase, l’arrêt sur image produits par le point (dit) final, procèdent d’un effet de balancier « naturel ». Là encore, se reconduit le besoin de clore, mais en zone ambiguë. L’édition en ligne, constitution de sites d’archives, d’anthologies, de fictions, sous forme arborescente ou cartographique, spatialisée, porte une ambiguïté. En ligne, constituant une archive, dispersion et rassemblement sont conjoints, puisque les textes sont rassemblés en un même point, quand leur enchaînement est séquencé : que de surcroît, l’objet physique étant absent, l’idée de fermeture, de clôture (d’un cycle, d’un récit, d’une relation) reste : une idée. La fin est là, mais peut aussi ne pas – et peut aussi ne plus, du fait de la haute plasticité de l’objet éditorial considéré. Une idée de fin, une fin virtuelle.

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#Virtuel Virtuel : Le terme est fourre-tout, lui aussi vieilli, quasiment obsolète, avec son mésusage coupable (quelle surdose de « virtuels » avenirs nous fut assénée, débuts années 2000). Le livre, hors épaisseur physique, n’est pourtant pas virtuel, l’assemblage de textes qui reliés composent un ensemble ne l’est pas plus – c’est l’idée de leur fin, en partie, s’évanouit. Le Général Instin, projet artistique collectif, est symbolique de cette fin perpétuelle, perpétuellement relancée. Partant de la figure d’un être disparu (puisqu’enterré en vrai au cimetière Montparnasse), de son fantôme et de son spectre, devenus totems, fictions, émetteurs, le Général ne cesse de gagner en présence (spectrale) à mesure de son éparpillement sur le réseau. Le trou, l’estompage, l’identité flouée, motifs intégrés collectivement par des dizaines d’artistes ; la parole de l’avatar Instin sur les réseaux sociaux est portée par une poignée d’entre eux, dans une indistinction qui n’enlève rien à la densité de son énonciation. Le Général Instin est une idée de la fin, virtuelle – et pour autant puissante, effective.

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Un infra-ordinaire extrêmement puissant. Une mobilisation des peus. Des harmonies dans le bruit de fond.

Et nous n’avons même pas parlé de Tolède… (rencontre avec Mathias Enard et Camille de Toledo, podcast)

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 Et nous n’avons même pas parlé de Tolède…

Mathias Énard, Camille de Toledo
Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir.

Une conversation animée par Guénaël Boutouillet, pour remue.net et la Scène du Balcon, à la Maison de la poésie. Une rencontre dans le cadre d’ « Une Saison de lecture » organisée par La Scène du Balcon.
Vendredi 23 janvier 2015, 20h, Maison de la Poésie de Paris.
Lire la présentation de cette soirée.
Lire le dossier que remue.net consacre à Camille de Toledo.
Un grand merci à tous.

Je l’avais annoncée ici, cette soirée préparée pour remue.net – écoutez-là.

Podcast à l’écoute :

 http://remue.net/audio/2015/enarddetoledo.mp3

Cette discussion est donc à entendre ici même mais surtout sur remue, où sont venus s’adjoindre des éléments complémentaires (la vidéo de Sécession diffusée pendant notre discussion, un texte inédit de chaque auteur). Merci encore à la Maison de la Poésie de cet accueil impeccable, incluant équipe et boss (Olivier Chaudenson) présents et souriant, jolies loges, bouteilles d’eau et verres de vin (tous les fondamentaux dépliés avec Yann Dissez lors des sessions de formation « accueillir un auteur » données ensemble, impeccablement là) et suivi technique impeccable, diffusion vidéo et captation son nickel, du boulot rondement mené.
Et le boulot on l’a fait – ce on inclusif est modulable : il est collectif : les deux auteurs ont été au rendez-vous, ont répondu à cette proposition avec souplesse et générosité, l’ont discrètement préparée, orientant le dialogue qui est le leur, leur conversation suivie, quotidienne ou presque, vers cette transcription publique. C’est ce qui fit de cette discussion on stage (laquelle présente, comme tout passage sur scène, sa part d’artifice nécessaire) un moment spécial, un moment d’attention extrême.
Le on est modulable, disais-je, car les places sont à la fois tenues et mouvantes, dans un tel dispositif. Je suis sur scène avec les auteurs, et nous parlons ensemble, circulant de thèmes en motifs préalablement évoqués (partiellement concertés, car il doit demeurer une part accidentelle, de la vie en somme) depuis que je leur ai suggéré cette rencontre-là, il y a six mois environ ; mais je suis aussi le simple témoin (témoin affiché comme celui qui écoute, mais aussi témoin technique, signal lumineux rouge qui balise, indique, ouvre et ferme le propos).
C’est préparé oui, et la peur est à la hauteur de l’envie – d’une telle rencontre on l’est l’auteur (ou le producteur, l’éditeur ; du moins, on participe pleinement à sa création), et la place mouvante-qui-doit-être-tenue on la répète, on la remâche, elle tournait en phrases dans ma tête entre mercredi et vendredi. Je n’avais pas de questions écrites, seulement des motifs, tressés et reliés dans un jeu mental incessant. J’ai répété, oui – j’ai répété au sens propre, au dedans de moi, des phrases qui ne furent pas inscrites pour ne pas avoir à les anônner laborieux, mais que ce qui invite, présente, propose (ce propos liminaire, si contraignant, il faut dire qui est qui sans s’appesantir, en même temps qu’ouvrir des brèches dans le discours, poser des jalons pour la suite), des phrases dont il demeure des segments (dont des fragments aussi se hissèrent jusqu’au micro),
je voulais notamment signifier à quel point dans ces deux œuvres dissemblables, résonnent certes des motifs et échos, nombreux, mais aussi des architectures étonnantes, des dispositions formelles singulières, des formes, oui – je voulais parler de l’ampleur et de l’ambition, historiques, conceptuelles, culturelles, géographiques, frappant à la lecture (et plus encore à la relecture attentive) des deux œuvres, et redire qu’il ne suffit pas d’affirmer l’ampleur et l’universalité (ou la littérature-monde), pour que le texte fasse monde et génère une ampleur croissante dans la représentation que s’en fait un lecteur, qu’il faut une assise d’où décoller, un entrelacs mal visible (heureusement) de formes qui permette ce décollage.
Je voulais aussi les faire parler des monuments, de leur rapport retors à cette question – l’ai fait. Mais nous n’avons pas tant parlé du train, pourquoi et comment le train, véhicule de la fiction et décor autant que symbole multiple,
Et nous devions parler de Tolède, de ce rapport-là, si ténu et si dense, d’origines et de perspective – nous en avons parlé en amont, et, j’espère, en reparlerons dans l’avenir.
Immense merci à eux deux de m’avoir permis d’inventer cela ensemble,
Et de l’accès enrichi que ce remâchage-là m’offre à leurs textes, que, je crois, pouvoir le dire, off stage, j’aimais déjà auparavant, que j’aime maintenant infiniment – to be continued, donc, sous les formes qui s’inventeront.

Bibliographies Camille de Toledo a étudié l’histoire et les sciences politiques à l’IEP de Paris, ainsi que le droit et la littérature à l’université Sorbonne-Censier. Il a poursuivi ses études à Londres, à la London School of Economics, puis à la Tisch School de New York pour le cinéma et la photographie. En 2005, il entreprend l’écriture de Strates : une archéologie fictionnelle. Sur les quatre livres de cette tétralogie, deux sont parus : L’inversion de Hieronymus Bosch (éd. Verticales 2005) et Vies et mort d’un terroriste américain(éd. Verticales, 2007). Camille de Toledo est aussi l’auteur d’essais mêlant les écritures et les genres : récit autobiographique, critique, micro-fictions, dont Visiter le Flurkistan (PUF 2008),Le Hêtre et le Bouleau (Seuil, 2009), et l’Adieu au xxe siècle, (2002). Toledo est traduit en Espagne, en Italie, en Allemagne, aux États-Unis. Au printemps 2008, il fonde la Société européenne des Auteurs — Europaïsche Gesellschaft der Autoren — The European Society of Authors… — pour promouvoir une culture de toutes les traductions. En mars 2011, son roman en fragments, Vies pøtentielles, (Seuil, 2011), paraît, suivi de De l’inquiétude d’être au monde, chez Verdier en 2012, et de Oublier, trahir, puis disparaître (Seuil, 2014). Mathias Énard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il est l’auteur, chez Actes Sud, de : La perfection du tir (2003, Prix des cinq continents de la francophonie ; Babel n° 903), Remonter l’Orénoque (2005, adapté au cinéma en 2012 par Marion Laine sous le titre À cœur ouvert), Zone (2008, prix Décembre, prix du livre Inter), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, Prix Goncourt des Lycéens, Prix du livre en Poitou-Charentes 2011), Rue des Voleurs (2012, prix Liste Goncourt / Le Choix de l’Orient », prix de la Cité de l’Immigration 2013, et prix Publicis du roman News 2013). Et par ailleurs, de Bréviaire des artificiers (Verticales, 2007) et L’alcool et la nostalgie (Inculte, 2011 ; Babel n° 1111).

L’invention perpétuelle du souvenir (et son absence) – avec Brainard, Perec, Pagès, Séné, Grossi et tous nous autres…

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je me souviens en ritournelle sans cesse reprise, je se souvient qu’il n’arrête pas de se souvenir, de revenir, de repartir, de muer.

On pourrait reprendre le titre de Harry Matthews, Je me souviens de Georges Perec, sauf qu’on n’a pas connu Perec, alors ça ne joue pas.

Non, ce qui me marque ces jours-ci (dont une part a débuté il y a des mois, en fait, mais s’est accrue ces jours-ci, par conjonction de situations d’écriture et d’ateliers), c’est la continuelle présence de cette forme mnésique, inventée par Perec dans Je me souviens, depuis celle qu’inventa Joe Brainard avec I remember avant lui, sa résurgence infinie, même tronquée, même déviée de son axe. Son impossibilité, paradoxale (car l’appel à la mémoire inclus dans la formulation et sa répétition est, mécaniquement, lanceur de nostalgie, et je se souvient surtout d’avoir tant oublié, des moments et des choses, de ce qui, forcément, inéluctablement, s’enfuit). Quelques livres, qui chacun s’en démarquent, pour mieux en prolonger le possible :

Souviens-moi, par Yves Pagès, éditions de L’Olivier, avril 2014

De ne pas oublier que le mot traçabilité, apparu en pleine crise sanitaire de la « vache folle », quelques années avant l’an 2000, a d’abord figuré sur des affichettes placardées dans les fast-foods, pour certifier auprès des clients l’origine franco-française de la bidoche hachée des burgers, avant d’englober par extension sémantique le suivi des infractions, dépenses et déplacements de la viande d’espèce humaine.

De ne pas oublier l’année passée à trier, classer, jeter les tonnes de paperasse obstruant chaque pièce de l’appartement où mon père venait de mourir, en immersion dans le capharnaüm mental que cet intellectuel clochardisé laissait à un fils qui, exempté vingt mois plus tôt de service militaire, avant bien douze mois à consacrer aux aléas de ses devoirs héréditaires.

De ne pas oublier cette jeune fille manouche qui, délaissant sa mère occupée à dénicher dans les poubelles quelques rebuts de métal à apporter au ferrailleur d’à côté, s’était arrêtée devant un panneau d’affichage électoral, avant de repasser au feutre jeune fluo les lèvres de la candidate écologiste Eva Joly, puis de remplir les lettres blanches du slogan de campagne du Front de Gauche, mais qui, faute de temps, sa mère l’ayant déjà rappelée à l’ordre, n’avait pu colorier que le NEZ de PRENEZ et le VOIR de POUVOIR.

C’est à La Baule, lors du festival Ecrivains en bord de mer, que j’ai pu découvrir, il y a deux ou trois ans, ce chantier ouvert de longue date par Yves Pagès, un vade-mecum ouvert, à la fois pense-bête citoyen et journal intime des manques et des trous. Où la forme imposée, ainsi modifiée, retournée sur soi, par deux fois sur soi (le souviens-moi étant suivi d’un systématique de ne pas oublier, qu’on pourrait tronquer en rappelle-moi de me rappeler), prend une dimension fortement injonctive. Et nous fait naviguer ainsi, au gré des obsessions sociales et politiques de l’auteur (qu’on pourra suivre sur son blog, archyves, qu’on avait apprécié déjà, également, dans ses livres, petites natures mortes au travail ou portraits crachés), entre le macro et le micro, puis, par les digressions et tournoiements logiques de Pagès (radicalement différent de l’énonciation perecquienne, et de sa brièveté ouverte), dans une zone mixte, politiquement intime (ou intimement politique).

Je ne me souviens pas, de Joachim Séné (en ligne sur remue.net)

Simple jeu d’inversion, que cette négation dans la formule, se dit-on d’abord, d’autant que le texte de Joachim Séné, propulsé d’abord en réseaux sociaux, puis en billets de blog, que j’ai considéré important de rassembler en un seul texte, ce printemps, sur remue, prend une toute autre direction, passant la proposition dans un futur antérieur (dystopique) : tout autre contexte, toutes autres potentialités. Mais cette négation produit quelque chose – quelque chose de même et d e tout autre  – :

« Je ne me souviens pas de la mort de Casimir et d’Hippolyte.

Je ne me souviens pas des téléphones qui ne sonnent plus.

Je ne me souviens pas des supermarchés vides.

Je ne me souviens pas des plages interdites jonchées de suicidés radioactifs.

Je ne me souviens pas de la fin du web. »

Le récit d’anticipation se fait sans prendre le chemin ordinaire (récit des circonstances, etc.), ce qui accélère son appréhension – et le récitatif mnésique/amnésique gagne en ampleur dramatique au fur et à mesure de son déploiement (et ce, même au futur antérieur). Mnésique ou amnésique, on ne sait, puisqu’en symétrie du je me souviens originel, qui produit de l’oubli, qui chante la disparition, le je ne me souviens pas, mis au futur antérieur par Séné, dit la vie par ses bords, par son infra-ordinaire (Je ne me souviens pas de la dernière cigarette / Je ne me souviens pas du dernier colibri ni de sa dernière fleur.) Et la suspension qui s’ensuit est autre, tout en faisant signe explicite à la formule originelle.

Ricordi de Christophe Grossi (L’Atelier contemporain, octobre 2014)

271. Mi ricordo

Des inondations dans le Polesine, des dizaines de morts et des centaines de milliers de réfugiés.

272. Mi ricordo

De cette loi qui rendait l’école obligatoire jusqu’à 14 ans.

273. Mi ricordo

Quand l’eau de vie a été rebaptisée eau de survie puis survie tout court – jusqu’à épuisement.

274. Mi ricordo

De cette femme qui s’avançait sans se soucier du regard des hommes.
(…)

277. Mi ricordo

Qu’il a cherché à recenser toutes les histoires qui avaient traversé son enfance.

Grossi lança d’abord ses mystérieux Ricordi sur twitter, énumération de Mi ricordo Autre détournement de la formule perecquienne (et brainardienne, se souvient-on de ne pas oublier d’ajouter), sa traduction en italien permet à Grossi la bascule du journal (tel qu’il en tenait dans « Va-t’en va-t’en c’est mieux pour tout le monde », chez publie.net) vers une autre modulation du récit (récit intime et récit du monde). Diffraction d’un réel (perçu), d’un narré (celui de l’histoire familiale, toujours mythologique), et d’images glanées, perçues, et pourquoi pas, inventées – d’ailleurs la distorsion est là dès la traduction puisque, tel qu’on l’apprend au milieu du livre,

257. Mi ricordo

ne veut pas dire je me souviens mais je voudrais ne plus oublier ou j’imagine des souvenirs ou tais- toi : écris plutôt !

Grossi s’en explique de magnifique manière en clausule : « parce que toute histoire est trouée et chaque souvenir un récit – pas une invention à proprement parler mais une fiction – et parce que je ne pouvais accepter que la perte des origines soit synonyme d’abandon ou de disparition, j’ai commencé à faire appel à la mémoire sensorielle, individuelle ou collective tout en me fabriquant une famille d’adoption, non pas autour de Turin en Lombardie mais autour de Turin, dans les Langhe. »

Et tout comme le souligne Sébastien Rongier dans sa note de lecture sur remue, et comme le précise nommément Grossi dans cet postface, cela le sépare de Brainard et Perec, de leur entreprise de restitution mnésique. Et la part fictive de cet inventaire buissonnier est explicite, et soulignée. Le curieux mouvement intime/extime produit par la litanie mnésique est déplacé – et souligné.

Ces trois beaux livres, tout comme le Brainard, puis le Perec, produisent de la beauté, une forme de tremblement, au cœur de cet écart, entre intime et extérieur, entre documentation et fiction, entre souvenir et lacune – et c’est aussi, dans chacun des cas, la troncature de la formule originelle (renversée chez Pagès, passée au négatif chez Séné, « mal » traduite chez Grossi), torsion volontariste, pour ne pas chanter faux le même air mais produire sa propre ligne de basse, son harmonique. Et, pour filer la métaphore musicale, le sample bien vu, le remix intelligent, ne rend-il pas mieux hommage aux créations originelles qu’une cover sans imagination ?

Résurgences en atelier

Refaire différemment, n’est-ce pas un peu le même « topo » qui nous anime, nombre d’entre nous qui usons du « je me souviens » comme basique, de l’atelier d’écriture? Je ne sais pas – je sais juste que je n’ai jamais, en quinze ans d’exercice, utilisé le je me souviens de Perec, comme proposition d’écriture en atelier, et que je ne sais pas bien pourquoi.

 Sans doute réside-t-il une part de coquetterie dans ce refus – mais surtout de ce qui me fut passé originellement par Cathie Barreau : cette absolue nécessité de produire son atelier, d’écrire même ses exercices, d’inventer ses « consignes » (ce qui ne se dépare pas de voler, s’inspirer, se nourrir des autres et- de ses lectures, le principe même d’atelier d’écriture s’y tenant, en fait).

Je ne l’ai pas utilisé, jusqu’à lundi dernier.

Lundi, deuxième séance de cette quatrième saison de poieo numérique, saison où je me suis donné comme contrainte de refaire encore autre, et de proposer le blog où sont posés les textes comme entrée, comme livre ouvert – d’où produire de nouveaux textes. Un ensemble à lire (parcourir, sampler) pour, de cette lecture, produire son texte à soi.
Et c’est je ne me souviens pas (de Séné), qui m’a servi en premier lieu. Mais je ne me souviens pas nécessita de présenter je me souviens (de Perec). Et de passer par le Ricordi de Grossi. Pour poser l’idée de la lacune comme terrain d’exploration. Et de creusement de cette exploration – et de la fiction, potentialité native de cet inventaire du réel. Parce qu’on n’a pas (comme Perec le disait de lui-même) d’imagination, et que c’est tant mieux, parce qu’ainsi on creuse – et que tout s’ouvre : le récit du monde, le récit de soi au monde, l’imaginaire et les représentations – et la modulation de cette représentation.

Ou pas, écrivit l’une d’entre elle.

C’est exactement cela : Je me souviens – ou pas.

Et alors, tout se rouvre.
La possibilité même, par la négation.
Le ou pas qui permet et prolonge le je me souviens – qui le rend à nouveau possible.
Je me souviens que me souvenir est impossible – et impérieux, et nécessaire.

—–

Le je ne me souviens pas de Joachim Séné, sur remue.net.

 Les textes et le déroulé de cette séance d’atelier si étonnante, d’autobiographies numériques en mode je ne me souviens pas, puis je ne me souviens pas plus, sont à lire sur le blog concerné.

I remember, Joe Brainard, Babel, Janvier, 2002 / 11 x 17,6 / 240 pages, traduit de l’anglais (États-Unis) par : Marie Chaix , ISBN 978-2-7427-3539-6

Je me souviens, Georges Perec,  (Hachette, collection P.O.L., 1978)

Souviens-moi, par Yves Pagès, éditions de L’Olivier, avril 2014, EAN : 9782823604252

RICORDI (À L’ATELIER CONTEMPORAIN, [François-Marie Deyrolle éditeur] / Textes : Christophe Grossi, dessins : Daniel Schlier, prière d’insérer : Arno Bertina / Diffusion/Distribution France & Belgique : R-Diffusion / Diffusion/Distribution Suisse : Zoé / 112 pages, 15 € // le site de Christophe Grossi, Déboitements

Harry Matthews, Le Verger (je me souviens de Georges Perec), éditions P.O.L, 1986, juin 1986, 44 pages, 6,95 €, ISBN : 2-86744-067-X

Relire, penser, classer — relire Penser classer

mc-perec

Qu’à quelques heures de démarrer la quatrième saison d’atelier numérique  (Poieo numérique, présenté brièvement en ses principes ici) à La Roche-sur Yon, avant de reprendre la route saisonnière (de saison, justement, au vu des milliers de litres d’eau qui se déversent dehors), me monte une forme de stress n’a rien de vraiment étonnant,

& ce même si on connait le truc (trouille y compris), à force,  & qu’il y a sur le blog poieo quelques centaines de textes déjà produits sans douleur en trois saisons, & qu’on a ses marques, ses routines, qu’on connait d’ailleurs bien les lieux,

& ce même si le co-working avec ce cher François Bon, jeudi et vendredi prochain à l’école d’archi de Nantes, m’impressionne bien plus, au vu et lu et su des productions des forces en présence (François Bon, dont l’abécédaire Grasset me scotche ces jours-ci même, et que ce n’est pas de se connaître de si longue date qui me dé-trouillera ; les étudiants architectes, et l’intelligence, l’acuité, le savoir (et surtout, son usage) dont ils font preuve dans les quelques travaux qu’il m’a été donné de compulser,

on n’y peut, on s’agite – et pourquoi ? Par caprice ? Par agitation « naturelle » ?

Non, pour aussi les raisons sus-évoquées : parce que justement, on a déjà fait ; parce que la spécificité de l’atelier numérique c’est aussi de publier le « livre » (le blog) de l’atelier) en même temps que de l’ouvrir pour l’écrire, et que donc toutes les « recettes », tous les « exos », du passé, s’y trouvent (librement copiables et réutilisables, c’est fait pour, mais merci de citer), et que cette spécificité-là, d’avoir constitué collectivement un objet éditorial (un livre ?) hybride, fait partie de l’expérience, et qu’au bout de trois ans on n’en fait pas l’économie,

pour ces raisons (entre quelques autres), j’ai en tête depuis des semaines de boucler la question, de faire avec ce blog, de faire depuis sa lecture, innervée de littérature  (en amont, puisque présente à l’origine de chaque texte produit ; en live aussi, ne pouvant s’en passer, puisqu’une proposition d’écriture ne se fait pas seul, mais depuis ce que nous font les textes),

&  ça fait un lourd cahier des charges (lequel ainsi que j’ai pu l’énoncer, ici ou là, est subtilement compliqué, voire alourdi déjà, en atelier avec publication en ligne) que de tenter de tout faire tenir dans le même geste (je pourrais parler deux heures de intentions et des spécificités de l’affaire, tout à l’heure, or : la séance dure deux heures, et ne sera pas explicite sans lyrics, oserais-je lancer pour rire ; n’aura pas d’efficace si d’écriture il n’y a pas), de faire lir&écrire simultané, annoncé, agi, et réfléchi tel,

& forcément on s’agite –

alors, on relit.

Et Perec arrive, revient, comme neuf après tant de lectures – je m’empare de Penser classer l’autre soir au lit, en traverse trois chapitres, et une saison d’ateliers potentiels, de consignes inédites, de revisitation déviée de propositions déjà formulées, de relectures de ma propre pratique, s’empare de moi – la saison entière pourrait tenir depuis trois chapitres de Penser Classer, quand cette première séance je ne m’en servirai pas, puisque l’autre indispensable Notes de chevet de Sei Shonagon sera la porte d’entrée ce jour…

On relit Penser classer, on s’agite oui, mais d’une agitation autre, d’une agitation calme (j’ose l’oxymore), d’une agitation sereine, en passe de concentration, en passe de reprise, de mouvement.

Penser classer le blog, penser classer notre lecture du blog, penser classer le travail en cours, et notre lecture du travail en cours – autant de pistes, mises en abyme mais aussi clés concrètes, puisque Perec dit et fait, dit ce qu’il fait – et ce faisant, ouvre d’immenses et mystérieuses trappes (l’infra-ordinaire en viatique, également).

Relire penser classer et les choses redeviennent possibles (elle n’avaient jamais cessé de l’être, on s’agitait juste trop pour encore parvenir à les voir).

ps – et avant de prendre la route, sous cette pluie opaque, un mur, j’en grappillerai un autre bout, au hasard, pour la voir de travers, la pluie.

pps – « Ainsi, une certaine histoire de mes goûts (leur permanence, leur évolution, leurs phases) viendra s’inscrire dans ce projet. Plus précisément, ce sera, une fois encore, une manière de marquer mon espace, une approche un peu oblique de ma pratique quotidienne, une façon de parler de mon travail, de mon histoire, de mes préoccupations, un effort pour saisir quelque chose qui appartient à mon expérience, non pas au niveau de ses réflexions lointaines, mais au coeur de son émergence. (Georges Perec, in Penser classer, Seuil, librairies du XXième siècle)

 

 

Du plagiat (parfois) puni : Françoise Morvan remporte son procès pour contrefaçon

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Du plagiat (parfois) puni : Françoise Morvan remporte son procès pour contrefaçon

L’époque, et ses tares, sont bien pratiques, souvent, pour asseoir les opinions infondées. On accuse souvent l’internet de tous les mots, par paresse, par facilité : combien de fois ai-je entendu, à titre comminatoire, ou à l’inverse, justificatif, les arguments contraires et équivalents en insignifiance :  « ben, je l’ai trouvé sur Internet » ou  » avec tout (i.e, toutes les horreurs) qu’on trouve sur Internet ». (L’équivalent, dans un environnement domestique, de ces justifications, seraient celles d’un enfant qui, pris la main dans le pot de confiture, accuserait l’ouverture facile de celui-ci d’avoir provoqué voire commis son larcin).

Or, si la technologie se fait souvent invasive ou trop prégnante, ne pas oublier que le plagiat est affaire de responsabilité personnelle, que tout copier-coller découle d’un choix (ou d’un geste, qui, même fugace, découle d’un choix, comme la rature d’un texte ou l’apport de son paraphe, le sont). Les tourments dans lesquels se trouve plongée depuis des années Françoise Morvan en sont un bien malheureux exemple.

Auteure d’un travail de recherche remarquable sur le poète et traducteur  Armand Robin dont elle a retrouvé et publié les textes perdus ; elle a également  passé de longues années à rechercher et publier l’immense trésor enfoui des contes populaires, ce qui lui vaut, au passage, d’affronter la fureur des nationalistes bretons (voir son essai Le monde comme si – ou comment un travail de fond sur des faits de langue et de littérature prend un sens politique inattendu : ce livre est à mon sens une pierre angulaire de toute réflexion culturelle et politique face aux dérives identitaires, régionalistes voire fascisantes, dont l’ultra-libéralisme s’arrange si bien). Ses nombreux travaux en collaboration avec André Markowicz sont exemplaires également, érudits et ouverts, accessibles – plus que ça : produisant, permettant l’accès à des merveilles inconnues, des effets de sens dont nous serions privés (écouter André me raconter comment ils traduisirent Tchekhov, c’est ici), ou encore traduisant Shel Silverstein pour les éditions Memo…

Armand Robin (à qui elle a consacré une thèse monumentale publiée aux Presses universitaires de Lille et disponible dans toutes les bibliothèques universitaires,  ainsi qu’à l’IMEC où elle a constitué un fonds Robin — sans compter ce beau dossier pour remue.net) est au cœur de cette mésaventure – qui heureusement se termine enfin, semble-t-il. Françoise Morvan s’étant fait plagier ses travaux de recherche, elle s’en est émue sans obtenir de réponse (mais se faisant, à l’inverse, retourner son accusation). Ceci jusqu’au nécessaire (mais si  » chronophage, aléatoire, dévoreur d’une énergie que l’on voudrait employer ailleurs et souvent blessant. », comme elle dit elle-même) procès.

Le détail de l’affaire en est donné sur le site (fort recommandé, qui d’un point de vie plus strictement littéraire, témoigne lui aussi, et avant tout, de l’immensité et de l’excellence des travaux de Françoise Morvan): http://francoisemorvan.com/plagiat-justice-rendue/

On y  trouvera également en PDF le jugement signé par le juge Éric Halphen.

Jugement du 14 mars 2014

On se réjouit de cette issue heureuse, qui libérera Françoise Morvan de ces soucis bien inutiles quand elle a tant et mieux à faire (et notamment ce dossier Robin qui reprendra, et s’étoffera encore, un de ces jours, sur remue.net).

[lire+écrire] numérique, un récit en étoile

 (« Bookserver in a book », Biblioteca project, Yoana Buzova)

Dans la continuité de ce qui fut inauguré lors d’une journée professionnelle « Éditer un nouveau métier / mutations numériques », en décembre 2011 à Angers, un cycle intitulé [lire+écrire]numérique] co-conçu avec Catherine Lenoble, a vu le jour en 2013. On en souvent parlé ici même, le blog demeure consultable. Il a permis d’expérimenter une formation-action itinérante en région sur les pratiques d’édition, de lecture et d’écriture numérique auprès d’un public de médiateurs du livre, bibliothécaires, éditeurs, animateurs d’atelier d’écriture.

Et ce livre nous arrive, grâce à la rencontre avec Chapal et Panoz lors de la quatrième journée du dit cycle (en septembre 2013). Il est gratuit, sous creative commons, et disponible en téléchargement chez publie.net.

Ma contribution est ci-dessous. J’espère qu’elle vous donnera envie de lire l’ensemble, auquel je ne suis pas peu fier d’avoir contribué.


[LIRE+ECRIRE], UN LIVRE NUMÉRIQUE SUR L’ÉDITION, LA LECTURE & L’ÉCRITURE EN RÉSEAU   ÉDITÉ PAR La Région Pays de la Loire
EN PARTENARIAT AVEC Publie.net, ISBN 978-2-8145-0778-4


AVEC LES CONTRIBUTIONS DE
Guénaël Boutouillet, Olivier Ertzscheid, Antoine Fauchié, Roxane Lecomte, Lionel Maurel, An Mertens, Laurent Neyssensas & Jiminy Panoz

COORDINATION ÉDITORIALE Catherine Lenoble

OUVRAGE PUBLIÉ SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS BY-NC-SA

——-
 [lire+écrire] numérique, un récit en étoile

Guénaël Boutouillet

Écris-le numérique

Nous commencerons cette synthèse par énoncer un paradoxe : ce livre numérique, témoin du cycle [lire+écrire]numérique, doit son existence à sa non-préméditation.

En effet, l’interrogation formulée, au terme de ces journées consacrées aux mutations de la lecture et de l’écriture en contexte numérique, des « nouveaux formats » de livres, par le biais d’une invitation à deux concepteurs et fabricants de ces nouveaux objets (les EPUB), Roxane Lecomte et Jiminy Panoz, ne visait pas à « faire un livre », mais à se poser ensemble, intervenants, concepteurs et participants, une question théorique et pratique :

« Si ce que nous avons traversé, reçu et produit, ensemble, au long de ce cycle, devait devenir un livre… Comment agir, relire, et relier les contenus de façon pertinente et adaptée à ce format éditorial ? »

La prise de risque était partagée : nous soumettions notre travail en cours (le blog [lire+écrire]numérique, médium jamais fini de s’édifier, dépendant de ses nécessités d’actualité, témoin des tentatives et réflexions en cours, et donc chargé de scories et d’erreurs) à l’expertise formelle et architecturale live de deux fabricants de livres numériques, en même temps que nous inventions ensemble une manière de réunion de rédaction improvisée, avec les participants de cette quatrième session d’atelier. Pensée éditoriale en mouvement, qui ne sépare pas arbitrairement l’édification technique de l’objet de ses enjeux conceptuels. Nous n’édicterons pas que le code est de la poésie (bien que de nombreux moments du récit performance d’An Mertens en attestent de bien jolie manière), mais qu’en ces nouveaux parages, il en est la condition. Et qu’il en est de fait l’allié, le soutien ; qu’écrire en numérique ne peut faire l’économie d’écrire, ne serait-ce qu’un peu, le numérique.

Comment, plus que pourquoi

« L’humanisme numérique est l’affirmation que la technique actuelle, dans sa dimension globale, est une culture, dans le sens où elle met en place un nouveau contexte, à l’échelle mondiale, et parce que le numérique, malgré une forte composante technique qu’il faut toujours interroger et sans cesse surveiller (car elle est l’agent d’une volonté économique), est devenu une civilisation qui se distingue par la manière dont elle modifie nos regards sur les objets, les relations et les valeurs, et qui se caractérise par les nouvelles perspectives qu’elle introduit dans le champ de l’activité humaine. »

> (Extrait de : Doueihi Milad — Pour un humanisme numérique — publie.net)

Comment, plutôt que pourquoi, fut la question qui nous a agi, tout au long de la conception puis de l’organisation de ce cycle de formation, comment faire avec plutôt que contre ou malgré, comment lire et écrire en numérique, comment ce lirécrire actualisé nous est indispensable au cœur de cette mutation ; comment le numérique, envisagé sereinement (mais lucidement) peut favoriser la lecture, l’écriture, comment il peut les agrandir plutôt qu’amoindrir. Pour ce faire, observons nos usages, questionnons-les — et observons-nous écrire, comme l’atelier d’écriture le permet ; observons en contexte d’atelier d’écriture (réflexive, littéraire, fictionnelle) les ruptures et les continuités sur notre geste et notre perception du dit geste. Servons-nous de l’écrire-ensemble, de ce partage-là, de l’atelier d’écriture, comme outil de métacognition, et de fait, d’apprentissage.

C’est pourquoi chacune des quatre séances de ce cycle fut basée sur cette articulation entre la délivrance d’une expertise, suivie aussitôt de son questionnement, de sa retraversée, voire reconfiguration, en situation d’atelier. En ces zones d’incertitude, en ces terres inexplorées, de grande hétérogénéité de compétence et d’appréhension technique, la parole savante ne saurait se départir d’une prise en main, sauf à risquer, aussi éclairée soit-elle, de reproduire certains des clivages qu’elle entend défaire.

Un cycle — comme un récit mais : modulaire

Les séances de ce cycle de formation ont été pensées et mises en place comme indépendantes et évolutives. Elles l’auront été au-delà de nos espérances.

Thématiques indépendantes et complémentarités, dont les interventions filmées attestent : le web est envisagé par les intervenants (singuliers, œuvrant en des lieux et des postures différenciés) en tant qu’un bien commun, qu’un outil d’échange et d’apprentissage. Les cent mille milliards de poèmes d’après Queneau (et leur adaptation web interdite, le précédent judiciaire qu’elle a constitué) sont cités par Lionel Maurel et An Mertens, à des endroits spécifiques de leur discours, discours eux-mêmes distincts en forme et propos. Les liens imprévus ont été nombreux, les échos incessants, entre les interventions de nos invités.

Ces liens multiples, Catherine Lenoble et moi les constations, jusqu’à faire comme une relecture, en réticularité, de ce que nous traversions ensemble, comme si une circulation par thèmes ou motifs avait été possible au cœur de ce cycle d’une année (le rêve étrange de parcourir autrement et simultanément le chemin qu’on suit) — d’où la pertinence, également, de cet objet hypertextuel pour en rendre compte.

Réduire la fracture numérique était un de nos présupposés, une de nos intentions premières. La commande faite aux intervenants ne leur dictait pas cette intention. Mais un des points de convergence, un des axes essentiels de chacune de ces interventions, est la question du choix : il est question, pour chacun de ces usagers experts, d’être citoyen d’un espace partagé, qu’il importe, même déjà pour large part privatisé, de défendre comme un espace partagé — un bien commun.

Et c’est pour être en capacité de faire ces choix qu’il importe de prendre la mesure des possibles offerts par ces mutations technologiques — d’où l’importance sociale, culturelle, et politique de former les médiateurs aux moyens de faire ces choix et de les transmettre à leur tour.

Alphabétisation au numérique

À tout cycle il faut un commencement, à tout discours son introduction. Et cette première journée d’interventions en janvier 2013, nous permit de poser les bases d’une réflexion, d’une pratique — et, ainsi qu’on l’a énoncé plus haut, d’une nécessaire intrication des deux. Nous avions à cœur de ne pas imposer une parole de surplomb — nous voulions que ce discours soit savant sans être trop didactique. Une pensée critique et ouverte.

Car on sait comme les lieux communs sont une récurrence de l’observation de l’époque : on pense difficilement l’événement pendant l’événement, on y parvient mieux après coup. Dans son livre Le paradis entre les jambes(Verticales 2013), Nicole Caligaris, rendant compte, des années après, d’un fait divers tragique et effarant auquel elle fut confrontée de près, analyse très bien ce qui rend impossible d’écrire l’événement, le choc, qui fait obstacle à son entendement, à son intelligibilité — et affirme que cet impossibilité-là, de rendre compte objectivement, est aussi une des conditions de nécessité de la littérature, en tant que question posée aux limites, au réel, à l’Ici et Maintenant. Le numérique, en tant que configuration technique partagée, en tant qu’expérience commune, actuelle, et bouleversante, suscite nombre d’affirmations péremptoires et d’analyses à l’emporte-pièces.

Laurent Neyssensas, dès l’entame de son allocution, énonçait et démolissait un de ces clichés.

« Je suis de la génération de l’automobile, donc je suis né en sachant conduire, évidemment, comme les jeunes d’aujourd’hui sont nés en sachant utiliser Internet… non, tout cela c’est une longue construction, et c’est une histoire d’interfaces (d’entrées, et de sorties). »

Olivier Ertzscheid poursuivit cette remise en question de ce qu’on estampille « génération Y », bien moins problématique ou en rupture dans ses usages que leurs cadets, eux qui, nés avec Twitter, auront intégré la publication comme une condition de l’écrit — quand nos générations en responsabilité se trouveront, face à eux, majoritairement constituées d’« analphabètes de la publication. »

L’atelier de pratique en groupe restreint qui suivit nous permit de déplier, avec Catherine Lenoble, certaines des questions posées le matin — et celle de la publication en premier lieu.

En effet, cet atelier d’écriture « numérique », connecté, est un atelier d’écriture et de publication, car qui dit web dit publication, et ce n’est pas la moindre des mutations évoquées : il y a changement voire inversion des postures, par et avec le web. « On » publie en même temps que d’écrire, le geste d’écrire inclut nativement la publication comme destination. La nécessité de se pencher sur les deux processus, et de le faire en simultanéité, nous apparaît fondamentale — et notamment pour les médiateurs du livre à qui s’adresse en priorité ce cycle de formation.

Comme par un chemin détourné, l’atelier d’écriture, judicieusement mené, fait retour, et nous ramène à la lecture, enrichie par lui ; l’atelier d’écriture connecté, intégrant la publication et la conversation comme participant de l’écriture en cours, peut enrichir notre conscience de cette publication, peut en irriguer le processus. Les participants à cette journée inaugurale auront été mis en question puis en action. De se servir du web pour y trouver et y produire de l’information fait inscription, énonciation. Écrire en web est écrire enrichi, et, si l’on y veille, écrire réflexif, en retour — en continuité.

Du jeu collectif (et la bibliothèque, notre gymnase)

Ouvrir le blog et son capot, poser ces réflexions émises « à chaud » dans la même interface éditoriale que les conférences filmées et les présentations des journées, constituait une forme d’horizontalisation des pratiques, dotée d’une belle plus-value symbolique : le temps (chaque journée), le lieu d’action (l’université, la médiathèque, la Maison des Arts) ont été usités et parcourus dans les deux postures d’écoute (de la parole savante, introductive) et d’action (de ses propres parole et écriture en tant qu’outil d’élucidation). Et le blog, objet éditorial hybride, constituait de fait l’endroit de rencontres — partagé comme un carnet de notes commun autant que comme une esquisse de bibliothèque.

Les rapports entre le web et la bibliothèque sont étroits et nombreux (les prémisses du web dans la conférence d’Olivier Ertzscheid le montrent bien), la métaphore du web envisagé comme une bibliothèque est si évidente et récurrente que devenue un quasi cliché — mais s’en saisir, depuis la bibliothèque, peut être manière aussi de réaffirmer l’Internet dans cette optique « bibliothèque » plutôt que dans sa version télévision (ce qu’il tend à devenir, qu’il est déjà devenu pour partie).

À un moment de la deuxième journée, exploration du concept de Copy Party en situation avec Lionel Maurel, nous avons déambulé dans la bibliothèque, durant un temps limité, dans l’optique d’y chercher quelque chose. Quelque chose à copier, c’était la contrainte, le principe, mais surtout, et déjà : quelque chose. Déambulation active et questionneuse — la quête documentaire se trouvait aiguillonnée par le jeu et l’enjeu ; et cette mise en situation de la mise en question se faisait affirmation de la réalité, physique, spatiale, corporelle, de ces enjeux — n’est virtuel, en ces affaires, que ce qui ne veut ou ne doit pas nous concerner.

Discret éloge de l’intertextualité

La réflexion sur la copie de Maurel permet, par le biais de cette expérimentation, joueuse et impertinente, qu’est la Copy Party, de questionner la bibliothèque en tant que lieu de conservation et de diffusion d’un savoir. Rejouée, concrète : le moment de la promenade fut un prétexte au butinage actif. Et la réécriture du document copié, dans la séance d’atelier qui suivit, un modeste éloge de l’intertextualité en tant que moyen de création. (Quand le partage des connaissances est un élan, une porte ouverte vers de futures créations). Durant cet atelier, nous avons continué de nous plier aux règles strictes de la copie privée. Et pour ne pas diffuser de copie de ce document destiné à usage privé, nous en appelons à la réécriture de ce que nous lisons : ce que je copie je le lis, je me l’approprie, et sitôt lu, appréhendé, approprié, il en résulte autre chose. Ce que je lis, je le transforme, je l’augmente de ma lecture.

Le bilan subjectif, par Lionel Maurel, de l’ensemble de cette journée est à lire par ailleurs. De l’article, je retiens particulièrement cette phrase :

« L’enseignement que je tire de cet événement, c’est qu’il paraît important d’inscrire la Copy Party dans une démarche plus vaste et d’en faire le support d’une action de médiation culturelle. »

… Où le modèle hybride (expérimental et ouvert) que représente ce cycle de formation porte ses fruits, quand l’intervenant vient y apprendre quelque chose en même temps que de délivrer son savoir (et quel savoir).

… Où les mots co-apprentissage et mutualisation ne sont, réellement, pas vains.

ZERO (ou, rentrée littéraire=tête à toto)

zero

« Cette jeunesse est pourrie depuis le fond du cœur. Les jeunes sont malfaisants et paresseux. Ils ne seront jamais comme la jeunesse d’autrefois. Ceux d’aujourd’hui ne seront pas capables de maintenir notre culture.»

(pourrait-on commencer par conclure, par paresse, par erreur et par flippe, façon Finkielkraut, Socrate ou citation babylonienne.)

Zéro, ont-ils répondu.

(On pourrait noter, et mettre Zéro.)

(Ou peut-être : y réfléchir.)

La situation est la suivante : Ce lundi matin 23 septembre, je donne la seconde séance d’un cours autour du numérique et du littéraire, de leurs intersections, rapports, de certains aspects du web qui profitent au littéraire, de ce que la littérature apporte au réseau : le cours s’intitule L’expérience web et littérature : auteur, lecteur, en collectif – expériences et usages, il est détaillé sur e blog dédié.

Merci à Olivier Ertzscheid et Claudine Paque de m’y avoir invité, c’est une belle expérience, neuve, pour moi, qui suis plutôt accoutumé au travail en atelier, ou sous des formes plus horizontales et collaboratives – mais si l’on vous confie un groupe de licence pour prendre parole devant eux, c’est que sans doute, vous dites-vous, vous avez quelque chose à leur dire, voire enseigner – et comme dans beaucoup de cas, d’avoir cette contrainte et commande précipite la structuration d’un discours, lui prête forme.

Pour autant, le cours n’est pas de format magistral – quatre heures durant, je n’aurais pas pu, ne serais plus là pour en parler, mais en réanimation àl’Hôtel-Dieu. Et pour ponctuer, mais aussi pour produire, échange, interaction, et rebond, je pars de leur connaissance, de leur usage, de là se bâtira mon propos. La question d’entame de cette seconde séance est donc :

Comme nous sommes en septembre, c’est-à-dire, pour le « monde du livre », en pleine « rentrée littéraire », jusqu’à la « semaine des prix début novembre) : un phénomène à la fois éditorial, médiatique et économique : tentons de l’observer ensemble.

Question 1 (sans documentation extérieure, non connectée) : « Pouvez-vous citer des titres de la « rentrée littéraire » dont vous avez eu connaissance, et combien ?

Question 2 : « Usant du web et de ses ressources, documentez-vous et voyez combien de titres vous parvenez à citer, en quelques minutes ».

Le dépouillement des titres, de leur récurrence, et l’observation des médias utilisés pour trouver ces titres, de la méthode usée par chacun, chacune, pour se documenter, est la base de travail et de réflexion de cette séance. Comment l’information nous parvient-elle ? Comment allons-nous la chercher ?

Les réponses sont éloquentes : sur quinze étudiant(e)s en licence métiers du livre, à la première question (citer de mémoire, sans ouvrir google ni firefox), dix répondent « Zéro », deux répondent « un », deux répondent « deux », une répond « cinq ».

On pourrait les fustiger, ces étudiants en licence métiers du livre, leur dire que, quand même, il faut s’informer, qu’ils n’iront pas bien loin, qu’ils manquent de curiositéla suite de mon cours tend à l’encouragement à plus d’auto-documentation, à stimuler l’esprit de butinage, à leur donner des outils de recherche, pour répondre à cette part de l’effet causé. Mais, est-ce par idéalisme, par jeunisme, ou par goût des perspectives (voir cette page de citations du même acabit que celle que j’ai mise plus haut), je trouverais ça trop simple, trop paresseux, trop erroné, trop flippé.

Le choc, quand même, est rude, pour mon littéraro-centrisme ordinaire : j’ai beau fustiger, m’agacer de la rentrée littéraire gnagnagna, de cette abondance ras-le-bol, de la fatigue inhérente assommant vraiment, si je m’en agace, c’est bien parce qu’elle me concerne (et que j’aime les livres, et que je m’en suis acheté pour une petite centaine d’euros ces dernières semaines). Et que je ne suis pas le seul : qu’une part de mon réseau, professionnel ou de graphe social sur twibook, s’il partage cette fatigue, c’est bien qu’elle le concerne. Mais ces jeunes, de vingt ans et quelques, lecteurs, parfois très, voire plus si affinités, tentés par le monde du livre au point de se professionnaliser, ne sont aucunement atteints, ou si infiniment peu, par le bruit ambiant et nos spéculations quant aux palmarès d’automne, qu’il y a question à se poser. Je ne saurai la formuler exactement, elle est composite, réversible pour partie, elle fiche la flippe, un peu, par la bascule qu’elle nous fait dans un formol étrange, un monde déjà passé, qui forcément passera, vieillira avec nous.

Rentrée littéraire = Tête à Toto, donc. Et se dire que cette effet abondance concentrée, cette auto-intoxication à et par la consommation, si elle n’a pas encore fait la preuve dans ce dit milieu qui est le mien, de son aspect un brin suicidaire, n’aura pas besoin de le faire par la suite, puisqu’elle n’indique plus rien, pour ceusses qui viennent ensuite.

Elle passera, comme tout passe, et l’effet sera de réduction, de standardisation – les financiers n’attendent peut-être que cela, risquerions-nous, si ce n’était crier au complot.

Lire durera, ici et là,

et mes libraires, qui sont vivants, trouveront à vendre, conseiller, produire.

Mais la rentrée, elle ne durera pas. Elle passera, voilà. Lire durera, la rentrée elle, passera. Ça ira.

(On ne sait pas vraiment où, mais ça ira.)

Le numérique en atelier d’écriture : un espace neuf où refonder des pratiques (contribution à Culture num, livre collectif chez CF éditions).

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Culturenum : jeunesse, culture & éducation dans la vague numérique
est un livre collectif auquel Hervé Le Crosnier m’a proposé de participer, pour y évoquer ma pratique d’ateliers d’écriture en environnement numérique. Du livre en son entier, hors la douce fierté de figurer à un tel générique (de Hervé Le Crosnier j’ai déjà parlé ici, de Xavier de la Porte je n’ai pas raté un seul « place de la toile » depuis des années), je ne saurai parler en l’instant, puisque ne l’ayant en main que depuis quelques minutes. Mais puisqu’il est en creative commons, le livre, je ne me priverai pas de publier ici même ma contribution, car ce à quoi elle touche m’importe (j’en ai déjà pour partie parlé dans cet autre article) : ce nœud entre mes usages quotidiens, qu’ils soient  professionnels ou militants, du web, des ateliers, de la littérature contemporaine. Merci encore à HLC de m’y avoir invité ; une commande de ce type est surtout un merveilleux prétexte pour tenter de sédimenter un peu de ce qui s’expérimente et s’agit, chaque jour. Et ci-dessous, tout ce qu’il faut pour commander le livre. (GB)
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 Culturenum : jeunesse, culture & éducation dans la vague numérique

Ouvrage coordonné par Hervé Le Crosnier

avec des contributions de Karine Aillerie, Guénaël Boutouillet, Brigitte Chapelain, Alan Charriras, Chantal Dahan, André Gunther, Xavier de La Porte, Laurent Matos, Elisabeth Schneider

Commander    /   Télécharger un extrait-spécimen du livre

Cet ouvrage veut débusquer les mythes sur les utilisations des technologies de l’information et de la communication par les jeunes, et montrer la force des pratiques réelles.

Ce sont les internautes, et particulièrement les plus jeunes, qui créent la culture numérique. Loin des mythes qui courent sur les pratiques des adolescents, loin des sirènes du marketing, la culture numérique réside dans les mains des usagers. Les acteurs, tant auteurs que lecteurs, cultivent une logique de partage en utilisant les médias sociaux à leur disposition. Cette vague du numérique est en phase avec les modes d’action et de réflexion issus de l’éducation populaire, qui consistent à partir de ce que les gens savent et font pour permettre d’échanger, de renforcer les savoirs, et de découvrir au travers de leurs pratiques les enjeux de citoyenneté. La vague numérique n’a pas fini de déferler et de bouleverser la culture et l’éducation.

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Comme une page blanche

Le numérique en atelier d’écriture : un espace neuf où refonder des pratiques.

Les ateliers d’écriture en bref

Je parlerai ici d’« ateliers d’écriture » au pluriel car il ne s’agit ni d’une institution, ni d’une école de pensée, mais d’une multitude de pratiques hétérogènes, unies par quelques fondamentaux. Les ateliers d’écriture ont en commun d’envisager et d’organiser l’écriture comme pratique collective. Le substantif atelier, polysémique, désigne à la fois le lieu (évoquant ainsi l’atelier de l’artisan, du travailleur manuel), l’unité temporelle (la séance d’atelier d’écriture est nommée « atelier») et l’activité en elle-même. L’exercice d’écriture, partant d’une même proposition lancée par un auteur « animateur », est individuel en sa production et collectif en sa publication, laquelle fonde l’affaire et son efficacité : le premier rendu public est la lecture à haute voix, devant le groupe, par son auteur, du texte produit. Première publication qui peut ensuite, éventuellement, être prolongée d’une édition en recueil, revue, livre imprimés ; sur internet, ou en livrel.

En atelier, un prétexte formel (plutôt que thématique) régit et conditionne la proposition d’écriture. Laquelle est une réduction d’un aspect du protocole d’élaboration du texte, en rapport étroit avec le texte littéraire source. Chacun des participants se penche, sous le prétexte du jeu collectif, sur un aspect du processus d’écriture, de son processus propre et des rapports induits par sa pratique individuée : son usage de la virgule, de l’incipit, la longueur de ses phrases, l’influence de l’espace d’inscription… Ce qui s’affirme, s’éprouve, par et lors de ces multiples expérimentations, c’est que l’acte d’écrire n’est ni transitif ni intransitif (ou qu’il est, paradoxalement, les deux à la fois, en atelier, où l’on écrit quelque chose pour écrire en soi), mais dépendant des (multiples) conditions d’expérience : qu’écrire (l’action de produire et la production en résultant) dépend de ses conditions d’élaboration.

Le web, un atelier d’écriture en plus grand

Je suis auteur et lecteur de textes sur internet. Le web est pour moi, au quotidien, centre de ressources, bibliothèque, fabrique artistique, espace de publication…

Auteur, j’ai pu constater que le web, en tant qu’espace d’inscription, accentue les modifications déjà opérées par l’écriture avec ordinateur : pour le web, j’écris sur un ordinateur, pour être lu via un autre ordinateur, ne m’embarrassant plus d’imprimer. L’intermédiaire papier est supprimé, l’espace d’inscription du texte en production, hors subtiles variations (taille d’écran, navigateur), n’est pas le même objet (mon ordinateur) mais un objet similaire (un autre ordinateur) à l’espace d’inscription du texte finalement produit.

La publication est à la fois facilitée, dans des logiques d’auto-production, et désacralisée. L’accomplissement narcissique, validation symbolique de la publication, est facilité ; il est également relativisé par la possibilité de retrait (étant publieur de mon texte sur le web, je peux aussi l’en retirer). Dans l’espace du web, la chaîne de production-édition-diffusion des textes est modifiée, je puis y prendre toutes les places… mais pas au même moment. D’autres logiques collaboratives apparaissent dans le travail éditorial : nous sommes successivement producteurs, relecteurs, éditeurs, promoteurs des textes mis en ligne par nous et par d’autres. Ce mode collaboratif n’est pas sans rapport idéologique avec les fondements de l’atelier d’écriture : pour apprendre à écrire, j’écris ; pour apprendre de moi, j’apprends des autres. Corroborant ce ténu rapport, cette affinité, on peut observer de nombreuses dynamiques collectives, au sein de la blogosphère littéraire (citons Les Vases communicants1, Les 8072, Général Instin3…). La blogosphère, en tant qu’espace de production coopératif, de validation symbolique amicale, de production d’échos, est une manière d’atelier d’écriture, à distance physique. Un déplacement de l’atelier d’écriture, une relance de ses principes et modes d’action.

L’atelier d’écriture et le web

Ces deux champs d’expérience qui interagissent et m’influencent, proches par bien des points, demeurent, étonnamment, mais majoritairement, distincts dans leur pratique : en effet, la majorité des ateliers d’écriture, les « miens » y compris, se font avec papier, crayon, et pile de livres imprimés sous la main. Étonnant paradoxe que celui-ci : l’éducation populaire, en ateliers d’écriture, se fait avec des outils qui ne sont plus que très minoritairement ceux des usages de nos vies, et de leurs écritures, qu’elles soient littéraires, pratiques, administratives.

Les raisons en sont d’abord techniques : mettre en place un atelier « en ligne » (où les textes produits le sont sur des ordinateurs connectés puis publiés sur le web aussitôt ou presque) demande une infrastructure adaptée : a minima un certain nombre de postes et une connexion correcte (voire un vidéoprojecteur). Nombre de maisons de quartiers, bibliothèques, écoles, lieux culturels ne disposent pas d’un parc adapté, configuré pour cet usage – et cet aspect-là de nos fractures numériques locales, sera à questionner, à prendre en charge par le pouvoir politique – par ailleurs.

Passée cette première barrière technique, demeurent des résistances symboliques : l’atelier d’écriture, lieu de bricolage du texte en coopération, ne s’énonce et se conçoit, souvent, du point de vue de ses praticiens, qu’en l’absence de l’ordinateur, que coupé du réseau. On sait les réticences, paradoxales et souvent factices, de la « chaîne du livre » à l’égard des dits objets numériques (tablettes, ordinateurs) ; on constate que ces réserves sont reproduites, parfois même accentuées, de façon plus ou moins consciente, chez ces acteurs sincères, passionnés, de l’échange de texte et de pratiques d’écriture. Observons les outils de communication des associations porteuses de ces ateliers : la plume, l’encrier, objets fétichisés, y sont majoritairement valorisés, comme en symbole de cette omission d’une vaste part de nos manières d’écrire (via l’ordinateur, au clavier, en sms, connecté…). Se coupant de ces pratiques, l’atelier d’écriture se prive de jouer pleinement sur nos manières singulières au cœur des manières partagées. Et court lui-même le risque d’une fétichisation, d’un repli, de devenir une activité récréative (ce qu’il est parfois, partiellement, pour certains de ses participants, mais il m’importe qu’il ne soit jamais réductible à cela).

L’atelier d’écriture sur ordinateur et vers le web, atelier dit « en ligne », enrichit pourtant les possibles – écrire dépendant de ses conditions d’expérience, elles-mêmes ici enrichies (de l’usage de la bibliothèque ouverte qu’est le web, à l’insertion des liens et ce qu’ils changent de notre geste d’écriture, en passant par l’apport d’éléments multimédia). Un atelier en ligne intègre dès sa conception, dès sa première proposition, dès le premier geste d’écriture, que les textes produits ont vocation à être publiés au-delà de l’espace clos de la pièce où sont réunis les participants, et sans délai autre que la durée d’une séance.

La publication est problématisée par son immédiateté, et se doit d’être déconstruite. Elle est validation symbolique, mais pour conserver sa pertinence pédagogique, ne saura faire l’économie d’une amorce de réflexion éditoriale. Il s’agit d’importer, en amont, dès la phase d’écriture, les amorces de processus éditoriaux.

L’édition des productions d’atelier

La question de l’édition des textes produits en atelier d’écriture est problématique, antérieure au web et complexifiée par celui-ci. Quel que soit le type d’atelier considéré, vous n’avez pas, en tant qu’animateur, à endosser nativement, systématiquement, le statut d’éditeur des textes qui seront produits : en atelier, il faut pouvoir agir « pour rien » (ou déjà pour agir, ce qui n’est pas rien), pour le travail du geste, en coopération. Mais, lorsqu’émerge, au gré du temps et de la dynamique de groupe, le désir (collectif, déclaré), la nécessité, voire les deux réunis, de garder une trace de ce qui s’est produit ; ou lorsque l’institution accueillant, finançant l’initiative, souhaite en garder une trace ; parfois cette responsabilité advient : d’éditer. D’être éditeur des textes, et donc, alternativement, secrétaire, correcteur, publisher… Tâches et compétences multiples et ajoutées au travail déjà produit.

Ce projet éditorial doit demeurer spécifique, pour profiter de circonstances heureuses, plutôt que d’être une charge pesant d’emblée sur le mouvement collectif de l’écriture. Il constitue un virage dans le travail entamé. L’animateur de l’atelier, dans le travail d’écriture qu’il propose, s’il guide, ne finalise pas, ne décide ni ne juge les produits (dits) finis. Cette position dégagée, symboliquement différenciée de celle du maître ou professeur, et par là gage de liberté, semble contredire celle de l’éditeur. Car l’éditeur décide, il est de sa responsabilité de sélectionner, d’affiner, de refuser, autant que d’encourager et promouvoir. L’animateur engage, lui, un travail fondé sur la publication, non sur l’édition des textes. Ce changement de statut, d’animateur-publieur vers éditeur, modifie les rapports interpersonnels dans le collectif qui s’est créé durant le temps de l’expérimentation, de l’écriture.

Car, si une entreprise d’édition post-atelier s’engage, la question de ce qui sera sélectionné, retenu, des textes produits par le groupe en atelier, importe ; et de quelle contextualisation donner aux textes retenus, pour la meilleure intelligibilité de l’ensemble. La plus efficace (mais ô combien coûteuse, ne serait-ce qu’en terme de temps) des façons de procéder, la plus en continuité avec les fondamentaux de l’éducation populaire, est de mettre en place un mode d’édition coopératif, un travail en équipe.

Quel objet éditorial pour les textes d’atelier ?

Quelle que soient sa forme et sa matérialité (que je diviserai ici en trois catégories : l’objet blog/site, l’objet imprimé, l’objet livre numérique), le résultat de ce processus éditorial doit être envisagé comme une co-propriété. Cette création collective est appelée à circuler, en petite quantité, mais éventuellement renouvelée – une production dont l’écoulement sera de longue traîne. Les participants gardent une trace, qu’ils offriront à leurs proches, aux instances décisionnaires, aux participants des sessions suivantes.

L’objet imprimé (hors impression à la demande)

Dans le cas d’un objet imprimé, la question du stock se pose : cette quantité, relativement restreinte, de livres imprimés, édités après un cycle de séances d’ateliers d’écriture au sein d’une collectivité, sera stockée par défaut, hors circuits de distribution ni de vente – et encombrera des équipes de professionnels qui ne seront pas les mieux à même d’assurer la diffusion postérieure des livres, quelle qu’en soit la quantité, pris par le rythme de succession et d’empilement des projets culturels autres.

L’objet blog/site

Le web résout cette question de quantité, de la possibilité d’un accès ultérieur à l’objet éditorial constitué. Un blog d’ateliers, rendant compte des contenus des séances et où sont publiés les textes des participants, demeure un espace éditorial accessible à quiconque en possède l’adresse, depuis n’importe quel lieu connecté, à toute heure, sans limite de temps. Mais l’édition en ligne, ainsi que la lecture ultérieure des textes, dépendront de conditions de connexion, lesquelles ne sont pas garanties en toutes circonstances (ici se pose la question de l’usage et de l’accès à internet en centre pénitentiaire, lieu d’exception mais d’usage, pour les ateliers d’écriture).

Le site internet ou blog d’atelier, en tant qu’espace éditorial partagé, sera le lieu de création des textes, de leur inscription et de leur finalisation. En ce sens, tenir a posteriori le blog d’un atelier ayant eu lieu « hors ligne » constitue un paradoxe, ainsi qu’un faux-semblant : autant, dès lors qu’on use des outils de publication en ligne, en intégrer l’hypothèse en amont, dès l’abord de l’écriture, pour décomposer et lier les rapports étroits entre l’écriture et ses conditionnalités, et entre l’écriture de textes isolés vers un blog et l’écriture du blog collaboratif (envisagée comme un écrit co-produit, ensemble). Ce site ne sera pas un déversoir mais un lieu de production, de traces, de diffusion partagée – et en ce sens redouble, reprend autre la polysémie efficace du substantif générique « atelier » : le site d’un atelier d’écriture est l’espace d’inscription de la trace, la trace elle-même ainsi que sa bibliothèque : le site d’atelier d’écriture est l’horizon de cet atelier autant qu’il est l’atelier en lui-même.

L’objet livre électronique (et l’impression à la demande)

Le livre électronique est, par sa structure même, un outil d’apprentissage éditorial. Le livre déplié, fichier ouvert sur l’écran de l’ordinateur laisse à voir de manière explicite son chapitrage et ses métadonnées. Il peut constituer un entre-deux précieux, en dépit de son caractère transitoire (les formats actuels de fichiers et la question de leur pérennité, de leur rapide évolution). La constitution d’un fichier-livre au format epub, rudimentaire graphiquement, est partageable plus aisément avec un public novice, et moins coûteuse, que l’apprentissage d’outils de PAO traditionnels ; elle permet d’appréhender globalement des questions éditoriales essentielles.

Le fichier-livre porte en lui la potentialité surtout de résolution de certains des problèmes évoqués plus haut : problèmes d’accès posés par l’objet-site ; problèmes de stock posés par le livre imprimé. La mutation des modèles éditoriaux, leur pluralité, leur hybridation (dont l’émergence du print on demand est un bel exemple, une autre source de possibles complémentarités). L’accès à la constitution amateure du livre en tant que fichier structuré, duplicable, imprimable, adaptable, modifiable, répond potentiellement à bien des problématiques d’accès et de diffusion des productions de longue traîne que sont les résultats d’ateliers d’écriture.

D’envisager d’emblée un fichier epub en formation et évolution, au cours de l’atelier, peut être un mi-chemin, un métissage utile dans plusieurs cas : nous écrivons sur ordinateur (mais hors ligne) ; ou tapons nos textes manuscrits (étape de réécriture fondamentale) ; ou encore reprenons certains des billets publiés sur le blog ; puis envisageons, semaine après semaine, un livre érigé collectivement. Le livre ainsi conçu n’est pas dès lors une compilation mais le témoin d’un chemin parcouru ensemble. Il constitue une réification effective du travail fait en ligne (si l’atelier se déroulait connecté), il est la trace, le chemin, et la trace du chemin.

Dans tous les cas, cet apport est une mutation nécessaire de l’atelier d’écriture. Il doit devenir, envisagé avec les outils du numérique, un « atelier d’écriture et d’édition » : pour ne rien perdre ainsi de sa qualité de libération d’une parole, tout en garantissant les moyens de la tenir, de la porter, de la mettre en voix, page, scène, ligne : pour n’en pas rougir. Pour ne pas l’envisager comme une finalité mais une progression, en continuité, un processus d’émancipation renouvelé.

(Guénaël Boutouillet, matériaucomposite).

1Les Vases Communicants http://rendezvousdesvases.blogspot.fr

2Les 807 http://les807.blogspot.fr/

3Général Instin http://remue.net/spip.php?rubrique105

Camille de Toledo (un récit subjectif)

toledo
[Recevant et questionnant Camille de Toledo pour et avec  remue.net, vendredi 5 avril au Centre Cerise, dans le cadre des soirées remue.net avec La Scène du Balcon, il m’incombait de lui poser des questions, mais également de le présenter au public du Centre Cerise. L’exercice est de synthèse et de simplification, les deux sont choses possibles, faisables et déjà faites par ailleurs, mais : l’énumération à l’oral eût été empesée, ou du moins, je la  présumais, ressentais telle. Toute tentative de résumé des pourquoi et des comment observables à l’œuvre et dans l’œuvre dudit Toledo risquait d’anéantir l’étoilement actif, l’intelligence lumineuse de ces correspondances nombreuses : il m’aurait fallu parler comme un pearltrees, il m’aurait fallu devenir un étoilement de phrases et d’idées, perspective métaphysique mais audacieuse. J’ai donc écrit ce  court texte de présentation, également écoutable sur remue.net.]

 

Récit subjectif — Ça me commence en octobre 2012, à Nantes, où durant Midi-Minuit nous sommes une quarantaine, soir tombant, assis sagement sur des chaises premier âge et coloris variés d’une école maternelle de centre-ville, écoutant Camille de Toledo lire L’inquiétude d’être au monde, son fascinant chant paru cette même année chez Verdier, l’écoutant nous le lire, images, Ettore, sensations, Terrore, sans façons ni effets, assis comme nous sur sa chaise premier âge la couleur je ne sais plus, de cette école maternelle de centre-ville, et ce moment-là de ce soir-là est de ceux qui se comptent, quelque chose nous est offert, à quoi nous participons : il étoile, nous brillons ;

Ou non, ça me commence plutôt, me commence aussi,  fin 2010, quand découvrant, parmi les dossiers des nouveaux auteurs résidents en Ile-de-France, le projet d’H-anthologie de Camille de Toledo, nous sommes assez stupéfaits Patrick et moi de cette appartenance de fait au corpus Général Instin, reversion du H en fantôme, vertige, vertige aussi des potentialités poétiques et spéculatives de cette résidence ;

Ou non plus, ça me commence printemps 2011, quand ses Vies Pøtentielles (fiction parue au Seuil) me vient entre les mains :  potentielles avec un ø barré, celui de l’alphabet finnois, qu’on retrouve dans Utøya, l’île du drame qui fonde l’inquiétude, ces vies sont de fiction, sont des micro-fictions, ramifictions comme lui les nomme, et sont doublées de leur exégèse (commentaire, explication) et de quelques genèse (chant, typographié) ; ces vies, toutes dramatiques, sombres, hivernales (et plus encore, l’intrication de leur exégèse), brillent dans ce printemps tardif. On ne sait jamais exactement où commence notre rapport à une œuvre, cet appétit hybridé, longue traîne intime qui nous ramène et re-commence.

Ce qui recommence c’est un bel étonnement, face à ce qu’écrit Camille de Toledo, quelles qu’en soient les résonances et ramifictions, un étonnement poignant aussi, souvent et de plus en plus (Il n’y a pas, d’un côté, l’histoire de mes morts, et, de l’autre, l’émiettement de nos vies. D’un côté, la vie réelle, et de l’autre, l’imagination. Tout s’enchevêtre, tout s’enchâsse, et si je ne reconnais plus mon père, si je me sens si loin de ma mère, je ne crois pas que la psychologie soit d’un si grand secours. C’est le sens de notre savoir qui déteint sur ma peau. Ma tête se brise ni plus ni moins. Et le lieu depuis lequel j’écris est la réplique de notre vacillement. (in Vies Pøtentielles)), c’est d’une poigne qui ne vous prend pas à la gorge ni ne vous met sous coupe, ce vibrant étonnement  tient étonnamment : libre.

Camille de Toledo, tentons de résumer, a écrit : 7 livres et un opéra, mais son site (le si bien nommé Archives) en ouvre tant d’autres, des pièces de l’œuvre en cours : formes avec images, notamment, dont des films, anthologies de photos de lieux inusités, installations avec logiciels, traductions en espagnol de ses deux romans qui sont devenues les originaux ;

Camille de Toledo c’est aussi : le TLhub, outil informatique dédié à la traduction collaborative , La société européenne des auteurs, deux projets où les langues, multiples et traduites, font centre et lien, et cette question est pour lui centre et lien, citant Umberto Eco : « La langue de l’Europe, c’est la traduction. »

Et puis cet opéra, dont nous avons eu la chance d’accueillir des bribes, traces, fragments, images et textes, sur remue.net : La chute de Fukuyama, créé la semaine dernière salle Pleyel, opéra pour six langues (les langues, encore), sur une musique de Grégoire Hetzel, dont il nous lira, ce soir, des extraits.

Nous raconter tout serait impossible,

Nous lire l’intégralité de ce qu’il a écrit tout autant,

Mais ce que je lui ai proposé c’est de lire, et raconter, puis lire, et raconter, et ainsi étoiler ces questions qui sont siennes et qu’il nous désigne autres,  neuves – sa parole toujours neuve, toujours profonde, est à entendre sur remue.net.

Il n’est pas interdit de ne pas interdire (Copier n’est pas voler, avec Lionel Maurel).

2013-03-03-14.11.52Après notre journée Copy party – Communs, données publiques et culture libre (mars 2013, Bibliothèque de Rezé, avec Lionel Maurel)

J’avais annoncé cette journée , deuxième de ce cycle, conçu avec Catherine Lenoble pour le CRL Pays de La Loire, plus avant sur le site.

Y revenir, après qu’elle ait eu lieu, je l’ai déjà fait ici. Le bilan personnel que tire Lionel Maurel de l’ensemble de cette journée est à lire sur son site scinfolex. 

La captation est ici

Les slides de Lionel Maurel

Merci à lui, oui, pour son intervention de grande tenue, limpide et riche, mais aussi pour sa présence attentive, marque de son intérêt avéré pour le partage et l’échange de connaissances et de questions, dont témoigne cet article, et particulièrement cette phrase :

« L’enseignement que je tire de cet évènement, c’est qu’il paraît important d’inscrire la Copy Party dans une démarche plus vaste et d’en faire le support d’une action de médiation culturelle. »

…Où le modèle hybride (expérimental et ouvert) que représente ce cycle de formation porte ses fruits, quand l’intervenant vient y apprendre quelque chose en même temps que de délivrer son savoir (et quel savoir.)

…Où les mots co-apprentissage et mutualisation ne sont pas vains.

Déroulé de cette journée

I –Ce que copier veut dire par Lionel Maurel / (voir ici)

Copier n’est pas voler – De cette présentation d’une grande richesse, me reviens notamment ce moment (page 40/83 du powerpoint de Lionel), et la  remise en cause de cette égalité (Copier c’est voler), auto-instituée comme évidence ou vérité, tellement rabâchée comme un mantra, en bon slogan publicitaire, que littéralement devenue ce qu’elle visait à devenir : dans un grand nombre de nos esprits bien intentionnés, Copier est devenu voler, en très peu d’années d’un travail coercitif des ayant-droit et de l’industrie culturelle : Messi est un prodige, les Islamistes nous cernent, et copier c’est du vol, voilà quoi. Un lieu vite devenu commun, pendant que le bien  l’est de moins en moins (commun). Le passage par le Droit, l’explication par sa langue spécifique (voler, en Droit, c’est soustraire à autrui, or copier n’est pas soustraire à autrui : L’égalité ne vaut pas, elle est erronée) est une rectification stimulante. L’ensemble de l’intervention (filmée, et bientôt mise en ligne) est de cet acabit : une lecture, fort outillée, nous est donnée par Lionel Maurel d’un ensemble de réductions de NOS droits, éparses et déguisées en autres choses et en premier lieu la défense des gentils artistes, qu’on ne se gêne pas par ailleurs pour employer sous conditions de plus en plus précaires, de bien des façons – de cela, de la coercition liberticide à l’œuvre, d’autres parleront mieux que moi, notamment Philippe Aigrain sur son blog Débat public,ou Olivier Ertzscheid sur Affordance).

Ce qui me fut si vif, à cet endroit, fut ce retour de réel par le langage, un langage revitalisé. Langage utile, rendu  à nouveau utilisable, dès lors qu’une intelligence s’en saisit à un autre escient que l’omniprésente eau tiède de la comm. Ces rapports infimes, intimes, absolument subjectifs, qui se tissent, en nous, entre nos « disciplines », ou centres d’intérêt et d’action, sont éléments de construction & moteur : le rapport que j’y vois est, pour le dire vite, qu’en nous plaçant du côté du langage (ainsi qu’on le fait en littérature, et en atelier d’écriture), en le serrant, le questionnant, au plus près, quelque chose peut encore advenir : briser la mer gelée en nous, écrivait Kafka, phrase laissée longtemps en exergue, au fronton, de remue.net, énoncé performatif dont la vigueur est vigilance, dont l’actualité ne s’altère nullement ces temps-ci. Vigilante vigueur que la nôtre, lorsque, humblement, nous tentons, et tentons encore, de passer la littérature contemporaine par le biais de ces bricolages d’atelier, de l’éprouver, de mieux la lire.

Reprendre vie, vigueur, vigilance, par et avec la langue – et bientôt, regagner du terrain, contrer ces annexions multiples.

 II – Copy party (dans la Médiathèque Diderot) /

(Principes de la Copy Party (repris du blog de la première Copy Party, sur la campus de l’IUT de La Roche-sur-Yon, en 2012))

Notre proposition faite à Lionel Maurel était de nous aider à réfléchir ensemble, par le biais de ce mode de rassemblement, sur cette notion de « communs » qui nous concerne tous. Son propos introductif aura mis en perspective la notion de Copy Party, ses fondements. Party qui, mise en pratique ensemble, fut une promenade réflexive (et non pas un hold-up, ou braquage de ressources ou ce qu’on pourrait s’imaginer en lisant trop vite : l’évènement Copy Party a des règles, il respecte les lois en vigueur et les interroge) au cœur de ce beau bâtiment, qu’est la Médiathèque Diderot de Rezé, une flânerie orientée.

Au top départ, lorsque chacun part en quête de quelque chose à copier, ce qui s’entame  sous forme de jeu, est un moment de recherche, d’une recherche active. Que voudrais-je emporter avec moi, et garder, de ces milliers de documents, se dit-on, face à la masse documentaire. Et tout comme une contrainte formelle et temporelle précipite l’écriture, en contexte d’atelier, l’orientation vers la copie, la formulation de cet « objectif » ludique enrichit notre errance entre les rayonnages.

L’échange qui suit, et conclut ce deuxième moment de la journée est riche en nouvelles questions et problématisations, entre bibliothécaires et usagers, entre individus, entre lecteurs, auditeurs, regardeurs : un moment de partage que cet échange hors norme, hors jargons, en territoire, un échange en territoire partagé.

III – Atelier de pratique

Durant cet atelier de pratique en groupe restreint, nous avons ensuite revisité, avec Catherine Lenoble, certaines des questions posées le matin. Comme souvent en situation d’atelier, une interprétation littérale, au pied de la lattre, d’un fait de langue permet, lance, autorise. Nous nous astreignons strictement à : ne pas diffuser de copie de ce document destiné à usage privé, et de fait, nous en appelons à l’intertextualité, à la réécriture de ce que nous lisons. Ce que je copie je le lis, je me l’approprie, et sitôt lu, appréhendé, approprié, il en résulte autre chose. Ce que je lis, je le transforme, je l’augmente de ma lecture.  (Et le partage des connaissances est un élan, une porte ouverte vers de futures créations).

Exercice 1 Amplifier ou dégrader (Copie de copie de document)

Partant du document copié le matin même, gardé par devers soi, nous couplons cette appropriation à une réflexion sur sa nature même. Qu’advient-il de ce dont nous nous emparons, ce que nous lisons n’est-il pas sitôt réécrit en nous ? Après présentation de l’autobiographie des objets de François Bon (où chacun des objets du passé considéré ouvre, sinon un monde, du moins sur une perception et un trajet dans le monde : c’est comme si, chacun de ces objets, scruté, regardé de près puis de plus loin, envisagé dans ses rapports multiples avec son propriétaire, son intercesseur, son origine, sa destinée, pouvait permettre de déplier de façon heuristique une manière de voir et un parcours, à la fois intime et générique), nous allons scruter le document comme nous scruterions un objet étranger, et tenter d’en écrire tout ce qu’on peut en écrire jusqu’à épuisement.

La consigne,  donc :

Réécrire ce document – sans le paraphraser : c’est à dire : si c’est une image, l’écrire sans insert d’images ; si c’est du texte, l’écrire sans rien en citer ; l’écrire autre ; n’en révéler, dans le corps du texte, aucun élément contextuel trop éclairant (notice, auteur, date).

Les textes produits sont à lire ici.

Ce moment hybride – le répéter – à la fois journée de formation (très) professionnelle & (très) ouverte à tous ; dépliement en plusieurs temps d’une parole savante, éclairante, avisée ; relecture par l’écriture de l’acte de copie, lui-même actualisé par la parole de Lionel Maurel ; étoilement d’une assez grande subtilité, passé comme une lettre à la poste (ou comme un statut facebook), outre d’être joyeusement utile, nourrissant pour celles et ceux qui y auront participé, aura, très personnellement, constitué la confirmation d’une intuition (de plusieurs : la bibliothèque réenvisagée comme terrain de jeu, d’exploration, de quête ; l’efficacité d’un mode de formation actif, littéralement en mouvement), et l’endroit de germination d’autres intuitions, rapports : comme quoi ça ne s’arrête jamais cette machine-là, cette énergie du Vivant, que nous procurent, que revigorent, les œuvres et ce qu’elles nous disent. Et que transformer cette parole, ces mots, en matière neuve, en intrications inédites puisque spiralées intimement, ne cessera pas, quelles que soient la technicité et la robustesse des cadenas.

D’ici là se le garder en tête : tout comme l’acte de copier qui, non,  n’est pas l’égal de voler ; il n’est pas interdit de ne pas interdire.

[lire+écrire]numérique (un cycle co-conçu avec Catherine Lenoble pour le CRL Pays de la Loire), 2013.

[Lire + écrire] numérique – Un cycle de rencontres et de formation à la culture numérique

pour les médiateurs et acteurs de la lecture publique.

Renseignements & inscriptions : programme 10 janvier 2013 ; bulletin inscription 10 janvier 2013 ; Inscriptions au plus tard le 7 janvier 2013 auprès de Virginie Guiraud : virginie.guiraud[@]paysdelaloire.fr ou crl[@]paysdelaloire.fr – 02 28 20 60 78 (ou 02 28 20 60 79)

Démarrage :  jeudi 10 janvier 2013 à La Roche-sur-Yon

Quelques mots généraux de ce projet qui me tient fort à cœur :

Date De janvier à octobre 2013.

Format Un cycle de 4  journées par an, réparties en 3 lieux, dont 2 fois La Roche-sur-Yon (Pôle Yonnais de l’Université de Nantes) ; à Saint-Herblain (Maison des Arts) ;  à Rezé (Médiathèque Diderot).

Format d’une journée

→ une conférence / intervention (demi-journée) ouverte au grand public

→ un atelier de pratique / de création (demi-journée) sur inscription, nombre de places limitées (10 à 12 participants suivant l’équipement informatique de la salle mise à disposition) animé par Guénaël Boutouillet et Catherine Lenoble, avec ou sans l’intervenant du matin, en « prolongement actif » des contenus abordés lors des interventions du matin – le blog [Lire + écrire] numérique accueillera les productions d’atelier, des contributions des intervenants et concepteurs, de la documentation ressource, des captations vidéo des interventions du matin…

Objectif(s)

Dans la continuité de ce qui fut inauguré lors de la journée professionnelledu 8 décembre 2011 à Angers  intitulée « Éditer un nouveau métier / mutations numériques » , nous souhaitons offrir à des médiateurs du livre, bibliothécaires, éditeurs, animateurs d’atelier d’écriture… une formation-action aux pratiques des outils de publication numérique et connectée. Il y a une nécessité (j’en ai parlé en détails ici) à travailler à une réduction de la fracture numérique existant dans les milieux de la médiation (littéraire en particulier), réduire les clivages symboliques et idéologiques à l’œuvre :

-informer des nouvelles pratiques, de leur histoire et de leurs perspectives.

-former à leurs usages et à leur opérabilité dans un processus de production de textes (et contenus multimédia); former à la publication en ligne et hors ligne, dans un contexte de mutation des objets et pratiques, où les médiateurs sont en premier lieu exposés à des demandes nouvelles et des risques de rupture croissants avec une partie des publics.

C’est une format non académique, déplacement (mutation) de la journée d’études et du workshop écriture connectée.

Il y a tout simplement, aussi, l’objectif de se former en formant, d’apprendre en faisant (voire d’apprendre à apprendre en faisant), de nous surprendre, apprenant des choses qu’on déplie sitôt en situation d’ateliers – nous avons choisi ces intervenants (Olivier Ertszcheid  | http://affordance.typepad.com/ ; Laurent Neyssensas | http://neyssensas.com/; Lionel Maurel  | http://scinfolex.wordpress.com/ ; An Mertens | http://www.adashboard.org/ ; Roxane Lecomte | http://ladameauchapal.com) et ces modes opératoires avec cette certitude-là : qu’on se ferait bouger dans nos propres pratiques. Il y aura de l’exploration : nous irons vers des processus éditoriaux, en conjuguerons plusieurs, mais ne pouvons à cette heure édicter leur format au millimètre. Puis qu’ils dépendront de ce qui sera produit durant les ateliers, de cette irrigation d’une énonciation individuelle par une parole certes experte dans chacun des domaines, mais une parole qui jamais ne ne posera comme doxa ou discours expert indiscutable.

Le on que j’emploie inclut Catherine Lenoble (http://litteraturing.wordpress.com), avec qui c’est une joie de mutualiser encore (outre ce qui secret et plusieurs expériences d’atelier ou d’intervention à quatre mains par le passé), en complémentarité vivifiante.

Le programme des réjouissances, c’est en dessous :

Pre-programme 2013

1)    Etat des lieux, histoire du web, de la bibliothèque. Web, 2.0, 3.0

Jeudi 10 Janvier 2013// IUT Info Comm La Roche-sur-Yon

→ Conférence : Olivier  Ertszcheid (Enseignant-chercheur (Maître de Conférences) en Sciences de l’information et de la communication, son blog affordance.info http://affordance.typepad.com/) et Laurent Neyssensas (Enseignant à l’école de design Nantes Atlantique) : Un état des lieux du web citoyen et marchand. perspectives sur ce qu’est le web 3.0, qu’on appelle aussi web sémantique ou web des objets, ses possibilités, ses problématiques et ses dangers.

→ Atelier d’écriture de recherche « mon histoire du web »

Après-midi

L’atelier en groupe restreint :

Inauguration du blog dédié au cycle de formation.

Quelques généralités sur l’écriture en ligne (insertions d’éléments multimédia, liens hypertextes).

Exercice d’écriture à propos de ses propres rapports et représentations du web.

Avec ce premier corpus de textes pour le blog, nous tracerons ainsi un ensemble de trajectoires, un récit collectif par l’agrégation de ces trajectoires.

1)    Copy party, circulation des données, données publiques…

Jeudi  14 Mars 2013// Médiathèque Diderot (Rezé)

→ Conférence : Lionel Maurel (il est à la fois conservateur des bibliothèques et spécialisé dans les questions juridiques liées à leurs activités, notamment sur tout ce qui touche aux droits d’auteur dans l’environnement numérique. Cette double compétence de juriste et de bibliothécaire lui confère une expertise rare dans ces domaines mouvants et problématiques. Il anime le site Calimaq S.I.Lex, au croisement du droit et des sciences de l’information.)

→ Copy-party et atelier d’écriture à partir de remix données copiées-collectées.

Le matin, intervention conférence de Lionel Maurel quant au bien commun, notion juridique, partage des connaissances, qu’est-ce que le web & le numérique y apportent et bouleversent.

Explication du principe de Copy Party, en tant qu’application pratique, assimilable, vivante, de ces concepts fondamentaux et militants.

Copy party expérimentale dans la médiathèque de Rezé, en fin de matinée. (1h)

Après-midi.

Exercice d’écriture de la copie : écriture à propos d’un document de ma bibliothèque, réinterprétation, intertextualité.

1)    Littérature électronique  : écrire le code, distribuer le roman

Jeudi 30 Mai 2013  // à la Maison des Arts de Saint-Herblain

→ Conférence : An Mertens (Conteuse, écrivaine et membre noyau de Constant, Association pour l’art & les médias.)

→ Atelier d’écriture collaborative et création partagée

Le matin, intervention conférence de An Mertens sur « littérature électronique : de quoi parle-t-on ? ». Une histoire subjective des pratiques d’écriture de création digitales ; remonter dans le temps des premières créations littéraires et fictionnelles automatisées, génératives, hypertextes aux formes d’écriture collaborative, fictions en ligne recourant à des langages de programmation, multiplication et interaction des supports.

Après-midi.

Expérience d’une écriture fictionnelle collective à partir d’outils collaboratifs de type wiki.

1)    Edition multipliée : Le livre numérique, l’impression à la demande…

Jeudi 26 septembre 2013 // IUT Info Comm La Roche-sur-Yon

→ Conférence : Roxane Lecomte(Éditeur numérique chez publie.net)

→ Atelier de production d’une édition numérique


Ce qui permet est permis. (De l’atelier d’écriture numérique comme atelier de publication)

(Intervention écrite pour Festimalles, vendredi 5 octobre à Liré, débat “Tous lecteurs, et comment” ? avec M.Hervouet, Y.Chenouf, G.Le Rest, L.Mathieu – animé par Hervé Moelo)

Il ne s’agit pas d’un entretien, même si ça semble en avoir la forme. Hervé Moelo et Catherine Tuchais (que je remercie de cette invitation) nous ont posé quelques questions préparatoires, lesquelles, longuement observées, ont produit chez moi, en amorce de réponse, ce texte – lequel ne sera pas lu vendredi prochain (on sait comme ça peut plomber, de lire son intervention ; de plus nous serons en dispositif « table ronde' », donc, on parlera de ça, autrement, et on l’espère, point trop maladroitement).

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Quelle est votre activité ? En quoi favorise-t-elle le développement de la lecture ?

Mon activité est multiple : j’anime depuis des années des ateliers d’écriture, en format « traditionnel » si j’ose dire, avec table-papiers-crayons, et depuis une (courte, mais si dense) année, « en ligne », c’est à dire avec un ordinateur, connecté au web – où sont publiés avec l’accord de leurs auteurs, et, surtout, par leurs auteurs, les textes des participants. J’anime (et organise) des débats littéraires, avec des écrivains, lors de festivals ou en bibliothèque. Je mets en place et anime des formations destinées aux « médiateurs du livre » (médiateurs dont je considère faire partie), pour aider à bien, à mieux travailler et inventer : formations à l’atelier d’écriture, au travail avec les outils numériques, au travail avec des auteurs. Le point commun de ces activités qui m’occupent est, toujours, de lier lire et écrire, de les favoriser voire les provoquer, d’agir toujours l’une en faveur de l’autre. De les faire interagir.
De provoquer une spirale : écrire pour lire, lire pour écrire encore et lire à nouveau, autrement, enrichi : je ne saurais envisager un atelier d’écriture qui ne soit pas orienté vers la littérature contemporaine, qui ne s’affaire à la lire, à la faire lire, qui ne soit fondé par elle, qui en soit dissocié.
En ce sens, mes activités militent et agissent, par nature, pour la lecture (elles ne s’envisagent pas sans : comme marcher dépend de mon souffle et l’entretient). Elles favorisent donc, à leur modeste échelle, son développement – mais à une échelle aussi réduite que la surface de mon champ d’intervention : séance après séance, grupetto après grupetto, au sein desquels je toucherai (ou pas) individu par individu. C’est un par un qu’on conquiert :  c’est aussi ce un par un qu’on conquiert. C’est de la relation qu’on élabore patiemment. Il est aussi une remise à niveau salutaire, un à un, cette déprise de la foule et du mouvement ordinaire. La relation permet, en même temps que la relation se fait. Ce qui permet est permis.
Quelque chose est passé, peut-être, chez un ou une ou autre – une éventualité tenace, récurrente, et ce qui est passé change la lecture.

Toutes les lectures se valent elles vraiment ?

La question s’entend double :

1/ tout ce qu’on lit  a-t-il la même valeur ? (quelle valeur, cette valeur est-elle absolue, et quel est l’instrument de mesure?) ;

2/ toute façon de lire est-elle égale ?

Toujours, tout dépend d’où l’on se place (pour lire) et ce qu’on l’en (de cette lecture, du regard que l’on pose sur cette lecture):
1/ Partir de soi, un : (partir c’est à dire aussi s’éloigner, tenter de se voir en contre plongée) : un texte non littéraire, sans recherche formelle, sans travail d’érosion de ce « réel » transparent, simulacre de catalogue qu’on nous vend via une langue medium, une production absolument hors-littéraire peut m’intéresser d’un point de vue documentaire et littéraire, en tant que manifestation même de cet appauvrissement des possibilités de la langue – dès lors je le scrute comme pour le combattre. Littérature, même joyeuse, est inquiète : et l’inquiétude, même joyeuse, d’où je regarde ce texte, place ma lecture dans le champ du littéraire.
Une forme « appauvrie » nous dit quelque chose du monde (au-delà de ce qu’elle nous dit, encore une fois : selon d’où et comment on la regarde). M’intéressent particulièrement, en atelier, les formes les plus élaborées de la poésie contemporaine, qui usent et retournent les outils de cette (nov)langue dominante contre elle-même. D’user de Eric Hazan (et de son observation de la LQR) pour poser Jean-Charles Massera, et du dynamitage langagier de Massera pour faire vivre, pour allumer Hazan, il y a là un principe actif ; il y a là une action, qu’on dira poétique.
1/ Partir de soi, deux : C’est ma lecture qui se fait joueuse, se déplace, qui, considérablement enrichie en perspective par une pratique des ateliers d’écriture, de l’écriture solitaire, puis de la conception d’ateliers, sait qu’elle gagne au change, rusant ainsi avec elle-même.

Mais encore la question s’entend, au moins, double : Toutes les lectures valent-elles ma lecture, suis-je mieux préparé, mieux entraîné que certain(e)s pour cet enrichissement de perspective: assurément oui, mais aussi moins que d’autres ; et nous ne ferons pas croire, démagogiquement, à une égalité des chances autre que potentielle – une réalité des puissances potentielles, oui ; des chances telles que d’autres cartes socio-économiques sont distribuées, non.

D’abord il faudrait définir ce valoir, et  d’où lui-même s’énonce ? Aucune lecture ne se vaut, aucune n’équivaut à sa voisine, toutes sont indivisibles.

Dans les actions construites avec ou vers les publics dits « faibles lecteurs », sur quoi pensez vous agir ?   N’y -a-t’il pas parfois la tentation de les amener vers une image un peu trop idéale de lecteur ?
Tout d’abord confesser une expérience de terrain sinon erratique, du moins hétérogène, tant hétérogène (et je m’en réjouis) que je ne pourrais établir de généralités (ce dont aussi je me réjouis). Néanmoins, nous ne plaiderons pas l’inconscience au moment des faits, et donc, lorsqu’on me convie en certains endroits et circonstances (comme en maison d’arrêt, mettons, ce qui ne m’est arrivé qu’une fois), je me dois de considérer d’où je m’adresse (le trajet et les obstacles physiques, le nombre de portes et sas à franchir y aident, déjà, physiquement), et à qui.
Avec ces groupes d’individus dits « faibles lecteurs », on agit autrement – mais, pour ma part, en usant, je le précise, des mêmes outils, des mêmes textes, des mêmes corpus de littérature contemporaine, qui sont juste autrement maniés. Je bouge un curseur qui est celui de l’adresse, tentant de le faire aussi sincèrement et simplement que possible, comme en un rapport quotidien (je ne dis pas bonjour pareillement à la boulangère qu’à mes amis sur facebook, par exemple). Je présente les choses (un peu) autrement, j’adapte – puis, évidemment j’adapte en cours de route : l’exercice, le temps d’écriture, la nature du retour, l’organisation même – répartition du temps entre lecture et écriture, etc. Mais l’adaptation en cours de route, c’est toujours : c’est une condition de l’animation d’ateliers d’écriture, zone de paramètres innombrables et changeants (dont le premier, c’est chaque individu, immensité touffue, dedans).
Dès lors j’agis, dans une mesure peut-être infime, peut-être (potentiellement) immense – et difficilement mesurable – sur leur rapport au livre, à l’écrit, et sur l’énonciation d’elles-mêmes (les prisonnières auxquelles je me réfère). Ruse, malice, jeux, et puis : Lire, écrire, c’est possible, puisque c’est fait. Refaire est donc possible, puisqu’on a su. Et allez hop, on refait, tout pareil (mais en fait, autre). Ce qui semble impossible est énoncé, ce qui est énoncé se questionne, puisque peut s’écrire autrement.

Je m’efforce de ne pas bâtir d’images (fausses, forcément), intentionnellement du moins. Ni lecteur idéal, ni auteur idéal, ni texte idéal : tout en mouvement, toujours. Michaux est un maître agréable, disait un auteur de mes amis, je l’entends en ce sens  : trop revêche et trop spongieux, trop solide et trop parti. Toujours s’affairer à faire et aussitôt défaire, refaire autre, ailleurs. Je ne cache pas les difficultés du travail, ni la difficulté des textes, propose d’y aller quand même (à moi de trouver des ruses idoines). Non, ils elles ne sortent pas d’un atelier en étant « recrutés », ne sont pas sitôt « passés » de Marc Levy à Pierre Senges. Non, je ne les ferai pas aimer, d’un claquement de doigt, l’absolument autre, l’envers de ce qui pour partie les définissait jusqu’ici comme « lecteur » (ou comme « non-lecteur »). Mais ils ont rencontré quelque chose qu’ils ne connaissaient pas, l’ont percuté, l’ont fouillé, en ont perçu des logiques et motifs, sans tout comprendre, sans adhérer – c’est un coup d’épée dans l’eau, certes, mais une fois le coup donné l’eau bouge et dessine des formes nouvelles, inconnues.
Je pars de ce principe que ce que je ne connais pas me manque, qui que je sois (et qui que je sois de moi-même et de mes représentations : ne sommes-nous pas toujours plusieurs?)

Quelles sont vos stratégies pour développer les pratiques de lecture ?
Je n’en ai pas d’aussi élaborées. J’use de stratégies, ruses et jeux, pour faire entrer en écriture et lecture, mais de là à avoir des stratégies effectives pour développer « les pratiques de lecture »…

Je me tiens aux aguets, en mouvement, par stratégie oui, sans doute, laissant ouverte mes boîte à outils,  répertoire,  moteur de recherche internes, paré à saisir au vol, toute matière exploitable, mais aussi, et en premier lieu, par intérêt. Ainsi, un atelier d’écriture numérique basé sur un portrait google, comme je le ferai en début de semaine prochaine avec des étudiantes en métiers du livre, voilà dont le résultat toujours m’étonne, m’excite, me questionne autant que, je l’espère, les personnes à qui je vais le proposer.

Néanmoins, un point me semble crucial, et sur lequel j’aimerais (et aime) agir : la formation des médiateurs. Car j’y vois une fracture inquiétante : On sait les réticences, paradoxales et souvent factices, de la « chaîne du livre » à l’égard des dits objets numériques (tablettes, ordinateurs) ; on constate que ces réserves sont reproduites, parfois même accentuées, de façon plus ou moins consciente, chez ces acteurs sincères, passionnés, de l’échange de texte et de pratiques d’écriture que sont les animateurs(trices) d’ateliers d’écriture et médiateurs du livre. À titre d’exemple : observons les outils de communication des associations porteuses de ces ateliers : la plume, l’encrier, objets fétichisés, y sont majoritairement valorisés – non que je veuille fétichiser quelque autre objet en lieu et place, le smartphone ne mérite pas plus que la plume Mont Blanc qu’on lui voue un culte, non, je ne veux pas fétichiser les objets, je veux en user, je veux les utiliser : papier, crayon, tablette, smartphone, selon mes préférences et usages propres.
Mais du fait de cette réticence (doublée, souvent, d’une réelle difficulté d’accès collectif aux ressources du web, aux ordis, à la connection, à interroger également), on constate qu’une majorité absolue d’ateliers d’écriture se pratique, toujours, en table-papiers-crayons.
Sauf que que nos usages, à tous, au quotidien, ont muté : l’écriture manuscrite n’est plus majoritaire dans nos correspondances, dans nos « journaux intimes », dans nos textes de création ou journalistiques. L’écriture manuscrite y a sa part, mais elle n’est plus seule, elle n’est plus reine, sa domination n’est plus absolue. La pratique de ces ateliers d’écriture, qui me passionne, qui me passionne aussi en ce qu’elle sait se renouveler, me semble en voie de se couper des usages de l’écrit les plus ordinaires – et c’est un vrai danger pour son efficacité : car une part de cette efficacité est liée à cette facilitation, à cette démystification du geste, via revalorisation au sein d’un corpus littéraire des relations du quotidien (listes, journaux, etc). En omettant toute une part de nos manières d’écrire (via l’ordinateur, au clavier, en sms, connecté), l’atelier d’écriture se prive de jouer pleinement sur nos manières singulières au cœur des manières partagées. Et court lui-même le risque d’une fétichisation, d’un repli, de devenir une activité récréative et ornementale (ce qu’il est parfois ; ce qu’il est même toujours, pour partie, pour certains, et qui ne nous soucie pas), de ne devenir QUE cela : une activité sympa, créative, quelque chose de : joli.

Il y a un enjeu à s’emparer de la connection web pour l’atelier d’écriture, il y en a plusieurs :
De jouer avec la notion de publication, d’identité publique, et de leur part fictionnelle : d’en jouer, de les agir, de les conscientiser, ce faisant.

D’utiliser des techniques de lecture, d’écriture, de modes d’accès à l’information, à la fois neuves et massivement présentes autour de nous : de copier, coller, recouper, recoller, de lier, d’ouvrir, de relier donc des éléments disparates du monde dehors, pour tenter d’en faire un texte (et renouveler au passage les pratiques d’atelier).

D’être en responsabilité, puisque autorisé, puisque publiant.

L’atelier d’écriture numérique est un atelier de publication (et donc, puisque nous incitons à une méta cognition, au réflexif, à porter un regard sur ses façons de faire, que vite les participants souhaiteront, à juste titre, publier ce qui les représente le mieux, ce qui les valorise : c’est aussi un atelier d’édition).
Revenir à soi : ma manière d’atelier, quinze ans d’âge, je l’ai apprise en mutualisation, en échangeant, soumettant mes idées et expériences à des pair(e)s : progressant ensemble, nous nous sommes assez bientôt résolus à n’envisager l’atelier d’écriture que comme atelier de lecture ET écriture, en spirale, donc : écrire pour lire, lire pour écrire encore et lire à nouveau, autrement, enrichi. C’est un nouveau pas qui se fait, avec le numérique, ou du moins, le numérique insiste et accélère une bascule qui ne venait qu’au bout d’un temps, auparavant : le groupe, incarné, ensemble, s’ouvre à un autre inconnu, potentiel. Tout texte est écrit non dans l’espoir ou le vertige d’une publication (avec sa part de fantasmes), mais dans la perspective pragmatique de celle-ci, qui se fera dans l’heure. La lecture à voix haute était déjà une publication, mais enclose, dans l’entre soi de notre atelier. Ici c’est entre soi, mais aussi d’accès libre. Quelque chose d’essentiel change là, qui est à prendre en compte, qui renouvelle les enjeux de nos jeux d’écriture ensemble.

Citons Olivier Ertszcheid, qui dans cet article essentiel, paru ce printemps 2012, me le confirme, à sa façon, depuis un autre point d’observation :

« Enseigner l’activité de publication et en faire le pivot de l’apprentissage de l’ensemble des savoirs et des connaissances. Avec la même importance et le même soin que l’on prend, dès le cours préparatoire, à enseigner la lecture et l’écriture. Apprendre à renseigner et à documenter l’activité de publication dans son contexte, dans différents environnements. Comprendre enfin que l’impossibilité de maîtriser un « savoir publier », sera demain un obstacle et une inégalité aussi clivante que l’est aujourd’hui celle de la non-maîtrise de la lecture et de l’écriture, un nouvel analphabétisme numérique hélas déjà observable. Cet enjeu est essentiel pour que chaque individu puisse trouver sa place dans le monde mouvant du numérique, mais il concerne également notre devenir collectif, car comme le rappelait Bernard Stiegler : « la démocratie est toujours liée à un processus de publication – c’est à dire de rendu public – qui rend possible un espace public : alphabet, imprimerie, audiovisuel, numérique. »

Cet apport, que je souhaite, et appelle, est une mutation nécessaire de l’atelier d’écriture : il doit devenir, envisagé avec les outils du numérique, un atelier d’écriture ET d’édition : pour ne rien perdre ainsi de sa qualité de libération d’une parole, tout en garantissant les moyens de la tenir, de la porter, de la mettre en voix, page, scène, ligne : pour n’en pas rougir. Pour ne pas l’envisager comme une finalité mais une progression, en continuité, un processus d’émancipation renouvelé.