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Faire une liste (#rentrez 2017, 50 romans pour ouvrir des possibles)

Faire une liste (#rentrez 2017, 50 romans pour ouvrir des possibles)

C’est une liste, donc, il y a 50 des livres de cette rentrée, et au moment de la publier enfin les repentirs font mal, et les précisions s’imposent : cette liste n’est pas un « chart » mais une proposition, proposition permissive, qui me permettra de parler infiniment de ces livres (disons, onze fois officiellement en médiathèques, mais également face aux étudiants et lors de « on rentre ! , à saint-philbert de grandlieu), qui permet donc des circulations, des enjambées, des liens. Ce ne sont ni les « 50 livres qu’il faut avoir lu » (cette injonction là du commerce culturelle, qui nous fait souffrance tant elle ferme, dogmatise, et ment, tout simplement), ni même les 50 meilleurs. Il y en a qui n’y sont pas, le Alan Moore qui me fait de l’oeil, mais dont les 1300 pages auraient empêché que 49 autres titres y figurent, il n’y a pas le nouveau roman de mon auteur favori, DeLillo, il n’y a ni le Ruben ni le Bonnefoy tant ça m’aurait coûté de trancher, préférant me réserver de les travailler à fond pour une rencontre prochaine à la vie devant soi. Bref, une liste est une traversée, il y en a d’autres. Mais celle-ci, oui, me réjouit, par sa parité femmes-hommes (cherchez, cherchez, vous n’en trouverez pas tant), son apport d’étrangers (facile 40% des titres), sa variété d’éditeurs (variété effective, en genre, poids, et statut : de anacharsis à stock, de julliard à l’observatoire), et ses passerelles inattendues : on notera qu’il y a deux fois des loups dans la le titre, deux fois aussi la nuit, qu’il y a deux fois nicolas richard aux manettes de la trad, qu’il y a deux fois julia deck dans la liste : auteure, et traductrice), qu’il y a le web aussi, mis en question et en cause (on planifie de détruire le réseau chez Aude Seigne, de la réinventer chez Pierre Ducrozet).

Le blog est ici,

https://rentrez.wordpress.com/

Avec un billet pour chaque livre, avec sa photo, un lien, avec un extrait dès que ça a(ura) pu se faire.

La liste, la voilà :

Les livres de la sélection RENTREZ !

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Quelques rencontres en mars | Amaury Da Cunha, Didier Daeninckx, Alexandre Civico , Sophie Divry, Nina Yargekov et Chloé Delaume /

Rencontres en mars | A.Da Cunha, D.Daeninckx, A.Civico , S.Divry, N.Yargekov & C.Delaume

à Nantes, Clisson, Châteaubriant, Paris.

Cher-e-s ami-e-s

Petit mot en passant, ces lettres d’info & d’appel à venir à des rencontres publiques n’auront pas de régularité propre, la période est juste très encombrée de bonnes choses et bons moments : Il serait dommage ne pas en aviser celles et ceux qui ne « réseautent pas social ».

C’est en librairie, en médiathèque, à la Maison de la poésie de Paris.

Varier les plaisirs, les genres, les lieux — mais garder la même attention à

l’autre, au texte, à ce qui peut s’en passer de ce qui s’y passe.

Menu ci-dessous. À vous y voir, avec plaisir.

Rencontre avec Amaury Da Cunha, écrivain et photographe

Rencontre avec Amaury Da Cunha, écrivain et photographe

Tina Merandon-signatures

08 mars 2017, 19h15, Librairie La vie devant soi, Nantes

Rencontre à propos de son nouveau livre, « Histoire

souterraine » aux éditions du Rouergue/La Brune (mars

2017) et de l’exposition de photographies « Demeure encore »,

galerie Confluence (45 Rue de Richebourg/ contact@galerie-confluence.fr)

« À Singapour, Charles est mort, car il ne trouvait plus d’images dans lesquelles

trouver refuge. Aucune image qui

 aurait pu lui offrir un sursaut de vie. Il est parti tout seul, face à la mer de Chine. Quelques mois après, j’ai vu qu’il avait cherché à me joindre sur Skype, trois heures avant son suicide, pendant que je dormais. Qu’aurait-il voulu me dire ?

 Qu’aurais-je pu entendre ? Ses secrets me fascinent, l’honorent, me tuent. »

Amaury Da Cunha est photographe et écrivain, deux pratiques en perpétuel dialogue chez lui, comme deux manières de faire le récit de soi et du monde, qui chacune s’interrogent et relancent le vertige si simple d’être au monde. D’exister

peut-être, parfois, et de tenter de le saisir.

Téléphone : 02 49 44 28 55 / Courriel : librairie@laviedevantsoi.net


Didier Daeninckx : Médiathèque de Clisson, vendredi 10 mars 20h30 – ici



Rencontre avec Alexandre Civico

Rencontre avec Alexandre Civico

Mardi 14 mars 2017 à 20h30, Médiathèque de Châteaubriant

Alexandre Civico est l’auteur de deux romans aux éditions Rivages, « La terre sous les ongles » (2015) road-movie livresque mené à un rythme effréné,

et « La peau, l’écorce » (2017), incroyable montage de deux histoires parallèles, de guerre et d’avant-guerre, de vie et de mort. Il est également éditeur (aux éditions Inculte).

Téléphone : 02 40 81 03 33 / Médiathèque de Châteaubriant,

Place Saint-Nicolas, 44110 – Châteaubriant


Rencontre avec Sophie Divry

Rencontre avec Sophie Divry

Tim Douet

Jeudi 16 mars 2017, 19h30, à

la Librairie Vent d’Ouest – Nantes

« Je suis romancière, j’ai voulu réfléchir sur l’art du roman. Eh bien, cela n’a

rien d’évident. Car, avant de pouvoir plonger au cœur des questions esthétiques qui m’agitaient, j’ai rencontré des obstacles intellectuels encombrants, sous la forme de scrupules, d’idées reçues ou d’injonctions. Aussi ai-je dû commencer par nettoyer mon plan de travail mental et littéraire. «

Sophie Divry, romancière, n’est jamais là où on l’attend, réinventant

son territoire, son genre propre, à chaque livre. Le monologue délirant, acerbe et si vif, de « La Cote 400 » ; la trajectoire sociale d’une femme des trente glorieuses vue avec une distance experte dans « La Condition pavillonnaire » ; la méta-fiction digne d’un Raymond Federman au féminin, calligrammes y compris, du réjouissant « Le diable sortit de la salle de bains » ; à chaque fois, l’auteure s’invente en même temps qu’elle change de forme. Sophie Divry aime à rapprocher unit des formes a priori ; le comique et la critique sociale ; la

sociologie et l’invention la plus débridée. Ce nouvel essai explore ce pari qui est le sien, de renouveler de l’intérieur la forme romanesque, dans une grande clarté souriante. C’est lumineux, critique, inventif, jamais stérile.

Contact,librairie@ventdouest.org /Téléphone : 02 4 0 48 6 4 81 / librairie@ventdouest.org ; 4, place du Bon Pasteur, 44000 – Nantes


Nina Yargekov 2-cHB-1 / Delaume © Hermance Triay c

Lectures et entretien avec Guénaël Boutouillet, vendredi 17 mars 2017, à la Maison de la poésie de Paris

Soirée proposée par remue.net (www.remue.net), en partenariat avec la Scène du Balcon — ne pas oublier de réserver, au (Tel) 01 44 54 53 00 du mardi au samedi de 15h à 18h ou bien, par mail : accueil@maisondelapoesieparis.com

Chloé Delaume a publié de nombreux romans, essais, pièces, depuis Les

Mouflettes d’Atropos (éditions Farrago, 2000) et jusqu’à son récent Les Sorcières de la République (Seuil, coll. Fictions et Cie, 2016), anticipation (dé)réaliste placée sous le signe de la sororité – comme la résidence d’auteure

à l’intitulé éloquent, « Liberté égalité sororité », qu’elle entame cet hiver à la la librairie Violette & Co, dont remue.net se fera l’écho.

Nina Yargekov a publié cet automne Double nationalité (son troisième roman, chez P.O.L, livre « d’un humour qui jamais ne se pose en surplomb, qui jamais ne se moque de qui que ce soit (ou alors gentiment), et qui, surtout, fait passer tant de messages l’air de rien, sans présomption ni fatuité aucunes » selon Agnès Borget dans sa note de lecture sur remue), couronné du prix de Flore, délicieuse investigation littéraire, enquête sur soi depuis loin à l’intérieur de soi, mise en abyme de l’impossibilité identitaire – où comment combattre les préjugés et l’étroitesse du temps par redoublement d’humour et d’intelligence.

Sororité littéraire, en somme : les deux femmes, d’une joie des plus combatives, sont très complices, se lisent de longue date, se suivent attentivement. Cette complicité sera le socle de cet échange ; nourri d’innombrables liens, correspondances entre leurs œuvres, leur regard, leur lecture.


Heures d’hiver

Quelques rendez-vous /

à Nantes (Vent d’Ouest, La vie devant soi, Maison de la poésie de Nantes-Lieu Unique), Paris, Saint-Jean-de-Monts… /

avec Dimitri Bortnikov, Alexandre Civico, Emmanuelle Pagano, Elitza Gueorguieva, Nina Yargekov, Camille de Toledo, Florence Seyvos

 

Ces quelques rendez-vous avec des auteurs cher-e-s, que j’aurai le plaisir d’animer ces prochaines semaines (et d’avoir fomentées, avec ces merveilleux lieux et organisateurs) – See you.

Rencontre avec Dimitri Bortnikov et Alexandre Civico / Jeudi 2 février, 19h15, Nantes
Bortnikov©FredericStucin-Civico 2 ©Léa Crespi

À La vie devant soi – Nantes

Rencontre à propos des romans « Face au Styx » (D.Bortnikov, Rivages, janvier 2017) et « La peau, l’écorce » (A.Civico, Rivages, 2017)
« Entrer dans le discours par une chatière qui est la narration et d’y sortir par une lucarne par laquelle Villon le voleur avait quitté la poésie ». Voici ce que me répond Dimitri Bortnikov, à une question assez anodine concernant son complice et interlocuteur de ce jeudi 2 février à La vie Devant soi, Alexandre Civico. Toute la furieuse poésie de Bortnikov est là, toute son astuce aussi, sa façon d’user du langage à la fois comme une forme (pliable,extensible, malléable) et d’un haut-parleur – tout parle dans la phrase de Bortnikov, même quand ça semble s’échapper, parfois, au premier abord. Après ses livres chez allia, il illumine en astre noir la rentrée littéraire de janvier. La presse lui réserve un accueil émerveillé, nous l’écouterons ensemble ce soir-là avec grand appétit.


Avec lui, son ami, Alexandre Civico, auteur d’un deuxième roman, « La peau, l’écorce » aux mêmes éditions Rivages, court récit de guerre et d’après, qui vient couronner cet effort, cette économie, ce régime de tension qu’on avait déjà apprécié dans son premier, « La peau sous les ongles », il y a deux ans. Ici une forme d’alliance des contraires se fait (le récit de combat, en alternance avec le récit patria-matriarcal, du lien de l’enfant au parent), dans une langue volontairement épurée.

Deux livres différents, une complicité qui n’est pas une gémellité. Deux sacrées individualités avec lesquelles dialoguer, deux univers neufs à découvrir. Complices et singuliers, oui. Car oui, au fait, Alexandre Civico, quand je lui demande, inopinément, quelques mots pour dire son Bortnikov, son partenaire d’un soir (et de longue date, on l’a dit), voici ce qu’il m’en répond : « Dimitri est l’un des plus grands auteurs français vivants ».

De quoi se nourrir, de quoi vivre une bien belle soirée.

Rencontre avec Emmanuelle Pagano (autour de « Saufs riverains », P.O.L, 2017) / Mardi 7 février, 19h30, librairie Vent d’Ouest, Nantes 

Emmanuelle Pagano par H/Bramberger

Début 2015, « Lignes et fils », d’Emmanuelle Pagano, avait somptueusement entamé cette « trilogie des rives », que vient continuer ce deuxième opus. Saufs riverains, qui paraît en cette rentrée de janvier, est un ambitieux roman, qui pousse plus loin encore le principe de ramifications à l’œuvre : ramifications entre lieux et personnes, entre époques et paysages, observés et questionnés, toujours, depuis les noms qu’on leur donne, aux choses, aux lieux, aux gens. L’Histoire familiale prendra ici une majuscule, tant elle irrigue au-delà de son simple cadre, rendant lisible la complexité, la multiplicité de rapports d’être au monde.
 
Nous profiterons d’un nouveau temps de sa résidence autour du lac de Grandlieu avec « L’Esprit du lieu », pour tirer ensemble quelques-uns des fils de ce très beau roman, et l’écouterons aussi nous raconter ses rives et marches au bord du lac.
 
Emmanuelle Pagano est écrivaine, auteure de huit romans chez P.O.L, et de livres en collaboration avec des artistes, plasticiens…

 Nina Yargekov & Elitza Gueorguieva / Jeudi 9 février 19h30, Maison de la poésie de Nantes Lieu Unique

 Nina Yargekov & Elitza Gueorguieva

Lectures et entretien animé par Guénaël Boutouillet.
Ce sont deux fictions différentes, pourtant liées par bien des points, notamment la « question identitaire », celle de l’accueil, celle de l’autre hors des sentiers battus et des tristes barrières habituelles, en envoyant tout valser, par la grâce de l’invention, de la langue – et de le faire avec esprit et malice. Cette fantaisie, cette légèreté, singulières et partagées, ce goût des formes hybrides, des proses joueuses, font de cette association d’un soir, un
truc spécial.

Rencontre remue.net : Et si on mélangeait nos mondes, rencontre avec Camille de Toledo / Une soirée Remue.net (en complicité avec Diacritik, en partenariat avec la Scène du Balcon).

Mercredi 22 février, 20 heures à la Maison de la Poésie de Paris
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portrait camille de toledo par Pierre-Jérôme Adjedj, 2015/ illustration : Alexander Pavlenko, Toledo Art Forms, 2015.

Pour les nantais : Partie 2 — Camille de Toledo à la librairie Vent d’Ouest, Nantes, jeudi 23 février, 19h30

— ne pas oublier de réserver, au (Tel) 01 44 54 53 00 du mardi au samedi de 15h à 18h ou bien, par mail : accueil@maisondelapoesieparis.com

Pour fêter la sortie du roman – Le Livre de de la Faim et de la Soif (Gallimard, 2017) – de Camille de Toledo, Remue.net, Diacritik et la Maison de la Poésievous invitent chaleureusement à croiser nos mondes, hybrider nos histoires, entremêler nos mythes, nos langues. Cette soirée aura lieu à la Maison de la Poésie, le 22 février 2016, entre 20h et 21h et sera suivi d’un verre et d’un léger banquet.

« J’ai rêvé, écrit l’auteur, à propos du « Livre de la Faim et de la Soif », d’une langue des mélanges, des débordements, une langue qui se rouvre à l’étrangeté, à l’irréel des mondes, à l’infirmité et à l’exil. J’ai rêvé d’un livre qui assume les hybridités, les transformations et la pluralité des mondes. »

Fidèle à ce rêve, cette soirée Remue.net conduite par Guénaël Boutouillet se fera sous le signe de « Tolède », ville des traductions, des sorcelleries et des mélanges.
Ouverture : lecture et percussion, avec Yi-Ping Yang.
Clôture : lecture et violoncelle, Valentin Mussou…

Café littéraire : Florence Seyvos / 25 février 2017 à 15h, Médiathèque – Saint Jean de Monts

 Café littéraire : Florence Seyvos

 Florence Seyvos remporte a 20 ans, le premier prix d’un concours de nouvelles, puis écrit son premier roman pour la jeunesse « comme au cinéma » paru dans la collection »page blanche » chez Gallimard.

Outre ses romans pour la jeunesse à « l’Ecole des Loisirs », elle a également publié pour les adultes aux éditions de l’Olivier, notamment « les apparitions » (prix Goncourt du premier roman et prix France Télévision), « le Garçon incassable » (prix renaudot Poche 2014) et le dernier en date, en août 2016 « La Sainte famille »

Elle a écrit plusieurs scénarios de films avec Noémie Lvovsky dont « Camille redouble »

Rencontre animée par Guénaël Boutouillet, et vente-dédicaces à la suite de la rencontre.

Le contraire du storytelling

logo-titre(Où quelque chose toujours se passe quand on pense et classe)

(Même quand on n’est vraiment profondément assurément certain de rien)

Depuis deux ans j’interviens dans le master Limès de Martin Rass et Stéphane Bikialo, à Poitiers, spécialité « nouvelles médiations (littéraires) » où je propose des formes d’intervention à la jonction de mes pratiques et de ce que j’appréhende, subodore, me représente (le travail sur les représentations, une grande part de ce qui s’invente peut-être, parfois, est là) de leur rapport (aux jeunes adultes qui me font face), de leur usage : de la littérature, de la lecture, des outils numériques : l’invention depuis l’inventaire, envisagée comme terrain d’échange.

Ce mois de janvier j’y retrouve les étudiants de master année 2, que j’avais donc fait travailler l’an passé — pour des « notes de lecture » en ligne, mais aussi pour donner à voir et lire leur paysage de lecture, dont j’avais déjà parlé ici : envisager dans une indifférenciation feinte (pour jouer, « pour de rire », diraient les enfants) ce qui est lu par eux durant une semaine, tenter l’inventaire à la façon dont Perec tentait de capter l’exhaustivité du visible d’une rue parisienne. Ce moment-là m’a marqué, j’y reviendrai.

Et si je n’y reviens pas cette fois, à ce souvenir du paysage, de la lecture considérée comme un processus complexe, mêlant décision et absorption (comme les processus d’écriture et de lecture mêlent l’acte et le rêve, le conscient et l’inconscient), il nous fait socle. Comme font socle les affiches de l’excellent festival Bruit de Langue (cette année, au hasard, un colloque Verticales, feat. la visite de Jane Sautière ou Pierre Senges, un entretien avec Cadiot, une rencontre avec Vasset, et la Fabrication de la guerre civile du cher Charles Robinson — je m’y sens chez moi, dans un hall où trônent de telles affiches).

Situation : nous avons un socle, nous avons de la joie (nous avons aussi un rhume, et diverses manières de fatigue, mais c’est de saison), mais nous avons : du retard à l’allumage, et un faible effectif (les étudiants, c’est comme les saisons culturelles : leur entièreté se concentre/consume en quelques semaines d’automne-hiver, après il y a les stages de préparation à la vie future (dont on sait aussi qu’elle sera constituée d’autres stages – en leur souhaitant (mais comme à nous finalement, qui ne sommes pas, loin de là, arrivés, bien loin) de « déboucher »).Et ici où l’efficacité de la formation se doit de lier vivement avec le monde du dehors (du travail, donc), il est logique (on ne concédera pas « heureux », parce qu’un effectif il nous en faut un, quand même, surtout après un voyage en autocar, via Mauges et Deux-Sèvres), il est logique, donc, que certains aient autre chose à faire.

Bon : Ils sont cinq, c’est tout de même assez pour travailler – mais c’est mieux alors en mode atelier, en mode écriture amplifiée, tant qu’à faire. Deux temps distincts.

Ecrire le réseau social

Dans la lignée infra-ordinaire d’inventaire des usages nôtres du numériques, et plus encore de leur usage, apport, frottement avec nos activités (et paysages) de lecture, observer attentivement un plus petit commun dénominateur : qui est : que nous publions, lisons, quotidiennement, eux et moi, sur les réseaux sociaux (facebook, twitter, instagram, ici utilisés, sur ce panel non représentatif de cinq jeunes adultes). Et de cette observation faire texte, du flux récent reconstituer le récit. C’est un échange ; il est réel, j’apprends toujours de ces textes-là ; et les remercie sincèrement ; c’est un récit de l’ordinaire, bien sûr, un de ceux qui ne sont jamais ou si rarement faits. Et les deux se regardent : le flux et son récit. Considérations d’usage du flux (« c’est que je n’y suis pas beaucoup, ou que j’y dis n’importe quoi, un peu…« ), mais double mouvement : le flux ainsi narré produit un récit de l’intime, générique et singulier / tandis que la remise à plat, en « ordre » (ou du moins dans un autre ordre) renseigne chacun (oui, un texte d’atelier enseigne débord son auteur, et moi ensuite) sur ce qu’il en fait, y fait, de ce vortex techno-ordinaire. C’est à lire ici, des choses telles que :

« (…) comme Chuck Palahniuk le dit si bien… tout ce que nous possédons finit par nous posséder, dernière publications sur instagram, je me fais les ongles, je choisis la mauvaise couleur, même mes mains et mes pieds ont plus de fans que la littérature. »

ou

  • « Chaque livre devient une part intime de moi à travers l’interprétation que j’en fais, à travers le sens que je mets derrière ces phrases. Je lis personnel.

  • Le réseau social, bizarrement parlant, n’est pas un miroir. Je mets un point d’honneur à ce qu’on ne puisse connaître de moi, pas grand chose de personnel. Exposer mes lectures serait comme exposer une photo de nu ou exposer un extrait d’autobiographie mollement romancée.

  • Au contraire, exposer ma vision du monde ne me semble pas si personnel. Le réseau social comme assurance de ne pas être la seule à penser ce que je pense. »

 

Notes sur l’encombrement et le paysage du & des bureaux

Et le deuxième temps, j’ai rejoué un autre aspect de la partition Perec (il y en a des centaines, c’est inépuisable, c’est une merveille ; il y en a des centaines sans même passer par les contraintes oulipiennes, ce que je n’ai pas fait depuis des années), depuis Penser classer, et son inventaire des objets du bureau, poser la question du bureau, réactualisée en somme : car le mot bureau, déjà polysémique (un espace où travailler devenu par métonymie première synonyme d’emploi – je vais au bureau), s’est démultiplié depuis l’ordinateur personnel. Questionner le bureau dans sa multiple acception, et l’écrire depuis un outil de classement, un logiciel de mind-mapping. D’un plan heuristique faire le format d’une écriture (qui peut se déployer en phrases, même), qui dans ce format s’individualise toujours (il n’y a pas un usage du plan en patates, comme il y a mille façons d’en cultiver). C’est passionnant à hacker, un outil de plan, comme il est passionnant d’envisager sa plasticité propre comme un espace d’écriture en soi. Et ça fait toujours, on y revient, apparaître du sens, par la mise en perspective de – revenons-y – nos différences de représentation.

Quand l’une d’entre elle envisage le bureau « physique » (le meuble, un plan et quatre pieds), comme « réel », et que sa voisine l’envisage comme « le reste », il y a quelque chose qui se dit là de notre lecture – de notre lecture de la lecture, de l’écriture, du travail, des objets de technologie — de notre lecture du monde, de ce si compliqué « réel » qui nous entoure et dont nous sommes. Une résolution d’aucune question, juste : une approche plus affine du mystère de notre être au monde, par jeu entre les choses et leur nomination.

Loué soit l’infra-ordinaire et ce qu’il permet encore, en ateliers – l’infra-ordinaire pour absolu contraire du storytelling, en somme. De l’intime fait partageable ; un récit du regard.

D’hiver et varié (lettre de décembre 2016)

(En ligne ici)

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Chères amis, chers amies (parce que de féminiser en ajoutant un « e » entre parenthèses transforme le féminin en « euro », ce qui est fort indélicat, je préfère procéder ainsi, égaliser autrement) ,

 

Ce week-end à Nantes c’est Midi-Minuit, j’y serai de Midi à Minuit, pour y présenter l’extra (vagant et ordinaire) Julien d’Abrigeon — on s’y retrouve ? http://www.maisondelapoesie-nantes.com/MMP/mmp16/accueil.html

 

La rentrée est rentrée (https://rentrez.wordpress.com/ )

Et la valise est rangée jusqu’au prochain mois d’août. Bilan chiffré de ces sorties de rentrée (en médiathèque et ailleurs, une sélection de 48 livres, voir blog dédié), comptabilisation de ce qui fut sortie une suite d’échanges excitants, enrichissants (pour le public, mais tout autant pour moi, testant ce mode de parole, élargissant aussi de mes champs littéraires, faire que le pré ne soit pas trop carré…)

C’est ici : https://rentrez.wordpress.com/2016/11/01/rentrez-2016-recit-traces/

 

 

Ma photo dans le journal

Grâce à ce cher Daniel Morvan, portrait en « poseur de bonnes questions », qualificatif qui me comble, et c’est dans Ouest-France, quotidien ordinaire et ramifié en ma mémoire, ce qui n’en fait pas un d étail…

 

Un automne de rencontres en podcasts (Catherine Poulain, Kaoutar Harchi, Ivan Jablonka, Céline Minard, Laurent Mauvignier, Bertrand Belin, Eric Chauvier…)

 

Il y a la librairie Vents d’Ouest, avec qui la complicité a permis de bien beaux moments avec de nombreux auteurs durant cette rentrée et toute l’année 2016 auparavant (de Senges à Cadiot, an passant par Garcin ou Robinson, ces rencontres ont compté, je suis heureux d’avoir enclenché la fonction dictaphone de mon minitel portatif)…

– mais il y aussi les médiathèques avec qui je travaille, Châteaubriant, Saint Jean de Monts ou La Roche-sur-Yon — et là encore, ressortant ébahi d’un entretien avec Kaoutar Harchi (tant de précision et de douceur…), je me réjouis que de ce moment il reste une trace.

 

Au résultat, plus de trente enregistrements qui témoignent de la qualité d’échange de ces moments-là, qui sont une part de mon travail, mais aussi de mon activité de lecteur et critique, autrement convertie – en parole, en production d’un moment partagé avec et autour d’un livre, d’un(e) auteur(e).

 

Play it, donc, écoutez cette radio très perso : https://www.mixcloud.com/gu%C3%A9na%C3%ABl-boutouillet/

 

Catherine Poulain | entretien avec GB (festival La mer est loin, Fontenay le Comte, nov 2016)
Kaoutar Harchi, entretien avec GB | La Roche sur Yon, Médiathèque Rabier, nov 2016
Ivan Jablonka, « Laetitia » (Seuil, août 2016) | entretien avec GB, LU/Vent d’Ouest, nov 2016
Laurent Mauvignier, « Continuer » (Minuit) | entretien avec GB, Vent d’Ouest, novembre 2016
Céline Minard, « Le grand jeu », rencontre avec GB, Vent d’Ouest, novembre 2016
Bertrand Belin | Lecture et entretien avec GB, Vent d’Ouest, novembre 2016
Rencontre avec Philippe Vasset | Vent d’Ouest, Nantes, novembre 2016
Rencontre avec Eric Vuillard (GB), Vents d’Ouest, Nantes | octobre 2016
((Marie Chartres, Florence Seyvos et Martin Page à Chateaubriant / lectures, entretien avec GB 2016
Alexandre Seurat à la librairie Vent d’Ouest, Nantes, 23 septembre 20156 | entretien GB
Rencontre avec Eric Chauvier et les éditions Allia – Vents d’Ouest, septembre 2016

 

Mais aussi quelques articles critiques (Caligaris, Pireyre et Senges)

Pour Ciclic, notamment, en accompagnement du programmes d’écrivains associés, en région Centre, des textes de synthèse sur une œuvre, pour en éclairer les axes, obsessions, détails…

Nicole Caligaris : à tous les temps de l’étonnement.

Emmanuelle Pireyre : portrait de l’auteure en enquêteuse

Pierre Senges : inventer & trahir, comme relire & relier

 

Et puis quelques ateliers

De Saint Brieuc où je fus en résidence, à la supervision technique d’un workshop de François bon à l’école d’archi, en passant par la gazette de Midi-Minuit poésie, il y eut de quoi faire, il y aura de quoi lire, je vous en reparle en détails bientôt…

 

Site personnel, matériau composite : materiaucomposite.wordpress.com
Mon album de lectures quotidiennes : faire(800)signes  : http://guenaelboutouillet.tumblr….)
Ma « radio littéraire », chaine de podcasts de débats avec des auteurs : Guénaël Boutouillet

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MA TETE DANS LE JOURNAL (entretien avec Daniel Morvan, octobre 2016)

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MA TETE DANS LE JOURNAL.

Retour remerciement sur cet article de Daniel Morvan dans Ouest-France début octobre. D’abord parce que c’est dans Ouest-France, et qu’après en avoir souri comme on fait par « élégance », m’est revenu, mais après seulement, la cuisine de mes grand-parents à Locmiquélic, où j’ai toujours (et uniquement) connu Ouest-France comme LE journal. Et que je n’y retourne pas tous les jours, en pensée, dans cette cuisine, mais que ce n’est jamais anodin.

Ensuite parce que forcément, l’endroit où j’officie (et c’est la moindre des choses), n’est pas celui vers où l’on oriente les projecteurs, moi-même me revendiquant passeur, je suis là pour passer. Mais que c’est agréable, et fort utile, cette lumière-là, se faire connaître est nécessaire, et qu’un article tel dans la besace ne nuira pas à la dite besace. On le conserve ici, donc, pour mémoire. Utile et pratique également, pour moi qui met toujours trois ans et demi à expliquer clairement ce que je fais là-dedans. (Là dedans quoi ? Dans la vie, dans le livre).

Et puis que c’est Daniel, qu’il fait un sacré boulot, puisqu’il a démêlé fort habilement dans ma digressive parole l’essentiel, et qu’il a trouvé un formidable titre (sacré journaliste, et puis c’est un auteur Daniel, pas de hasard, en romans chez Zulma mais aussi en blog, voir son chien de lisard). Poseur de bonnes questions, ça résume tellement bien, ce que je m’efforce de boutiquer (et ça résonne même au-delà des entretiens auteur, tant j’ai l’impression que ça fonde mon action en ateliers, avec les étudiants), que ça m’a, et je m’en souviendrai, porté dans ma préparation du moment Vuillard du soir chez Vents d’Ouest – qui furent assez extra, assez exceptionnels, le moment comme le Vuillard, et où je crois oui, avoir POSE DE BONNES QUESTIONS.


Merci encore, Daniel.

L’entretien est à lire aussi en ligne sur le site de Ouest-France,

je le reprends ci-dessous.

Profession ? Poseur de bonnes questions

Recueilli par Daniel MORVAN.

Les auteurs se succèdent chez les libraires, dans les festivals. Devant 100 ou 10 spectateurs, pas de rencontre sans poseur de bonnes questions. Guénaël Boutouillet les anime à Vent d’Ouest.

Entretien

Guénaël Boutouillet, médiateur.

Animateur littéraire, c’est autre chose que de servir de passe-plat à Jean d’Ormesson ?

Travaillant avec Vent d’Ouest, à Nantes, j’y suis attaché (comme avec La vie devant soi), pour une question de sens. Le choix des auteurs invités se fait en coopération avec les libraires : je passe les voir, on décide ensemble des auteurs qui seront nos invités, en sortant justement des sentiers battus. Et je crois que je sais les faire parler, avec 150 rencontres et tables rondes au compteur…

Mais comment fait-on pour obtenir Jablonka, Mauvignier ou Cécile Minard ? Qui décide ? C’est une lutte au couteau entre libraires ?

Pas du tout ! Il y a de la place pour tout le monde, surtout dans une rentrée littéraire aussi riche que celle de 2016. Si j’invite Bertrand Belin à Vent d’Ouest, c’est parce que je suis depuis longtemps en relation avec son éditeur. Mais c’est un an et demi de travail pour l’avoir. Cécile Minard, c’est elle qui a choisi Vent d’Ouest. Ivan Jablonka (auteur de Laëtitia) a été invité par cette librairie avec le Lieu Unique. Laurent Mauvignier aussi nous a choisis parce que Vent d’Ouest est une « librairie Minuit », qui défend cet éditeur depuis toujours. Mais par ailleurs, Charlotte Desmousseaux a mis une OPA amicale sur Sylvain Prudhomme (Légende, l’Arbalète). Mathias Enard est allé une première fois chez Coiffard, puis après son prix Goncourt à la librairie La vie devant soi (76, rue Maréchal-Joffre à Nantes). Il n’a pas forcément dit les mêmes choses.

Autre aspect de votre travail, la défense de la bibliodiversité : la découverte des auteurs moins connus, jeunes ou « primoromanciers ».

Oui, c’est le cas d’Alexandre Seurat, d’Angers, pour son remarquable Administrateur provisoire (Le Rouergue) ou encore d’Éric Chauvier, qui travaille à l’école d’architecture de Nantes. Ce n’est pas une histoire de combat. Nous sommes ravis d’inviter des gros vendeurs, mais aussi des écrivains qui apparaissent.

Le public nantais est très chanceux. Mais les autres, « en campagne » ?

J’anime aussi des rencontres dans les médiathèques de campagne. Nous vivons dans un très haut régime d’information. Il est bon de revenir après coup, devant un public qui ne vit pas dans cette urgence. L’idée n’est pas d’en rajouter, mais de fabriquer une heure d’échange unique, qui ne se reproduira pas.

En 150 rencontres, quelle est votre plus belle question ?

À Maylis de Kerangal, dans une médiathèque, après un long préambule à propos du mouvement dans son oeuvre, finir par : « Avez-vous fait bon voyage ? » Réponse : 12 minutes, magnifiques !

LE PROGRAMME : (détaillé ici)

À Vent d’Ouest (5, place du Bon Pasteur, Nantes. Tél. 02 40 48 64 81), à 19 h 30, rencontres avec Éric Vuillard (Actes Sud) jeudi 20 octobre ; Philippe Vasset (Fayard), vendredi 4 novembre ; Bertrand Belin (Éditions POL), mardi 8 novembre ; Céline Minard (Éditions Rivages), jeudi 10 novembre ; Laurent Mauvignier (Les éditions de Minuit) jeudi 17 novembre ; Ivan Jablonka (Éditions du Seuil), mardi 22 novembre, au Lieu Unique, à 19 h  30

Eric Vuillard, 14 Juillet, éditions Actes Sud, août 2016 | podcast

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(photos vuillard-eric_c_melania-avanzato / vents d’ouest par adrien meignan)

Une rencontre à la librairie Vent d’Ouest, Nantes, jeudi 20 octobre 2016 | podcast

Rencontre à propos de 14 Juillet, éditions Actes Sud, août 2016
«Ecrire est une activité sociale. Un peu étrange, certes, mais peut-être pas autant qu’on veut le croire. D’ailleurs, on le croit de moins en moins. Tout livre a une portée sociale, politique, que son auteur le veuille ou non (…) Cela n’exclut pas cette sensualité que Barthes devinait dans l’écriture, la lecture. Les livres doivent être tourmentés par nos appétits. » (Eric Vuillard, entretien avec Thierry Guichard, Le Matricule des anges, septembre 2016)

L’appétit gouverne la langue et le projet littéraire d’Eric Vuillard, qui, de Congo à Tristesse de la Terre, ne lâche rien, en somme, ne cède ni sur le travail du texte ni sur les informations qu’il nous porte. 14 Juillet, paru cette rentrée, est encore un immense « petit » livre, empli, opulent, passionné et passionnant.

Nous pensons tous savoir ce qui s’est passé ce jour-là de l’été 1789, et en savons si peu — Vuillard nous y mène, et rend, ce faisant, un fier hommage au Peuple parisien en lutte. Il y a dans ce travail une forme de « restitution » aux pauvres de ce que dont la mémoire collective néglige un peu le souvenir : comment, s’attaquant à La Bastille pour y prendre la poudre nécessaire pour s’armer, la foule devient autre chose : un peuple, doté d’une intelligence collective.
Et ce qu’il fallait pour porter cette voix collective, c’est une langue. Celle de Vuillard est un sacré cadeau.

Ensuite, Vuillard parle (il parle déjà au cours du livre, il dit « Je », et de ce « Je » nous avons discuté ce soir-là). Et quelque chose d’encore inédit s’allume, s’enflamme, s’invente. J’ai quelque expérience des rencontres avec auteur, de la singularité souhaitée, de l’excellence espérée, de la générosité désirée, de la joie probable : chaque rencontre à venir porte son lot d’espérances. C’est peu dire que je ne fus pas déçu — et que personne dans l’assistance ne le fut. Eric Vuillard est à lire et relire, il est à entendre et réentendre, il faut sans attente s’en nourrir.
C’est roboratif, c’est incendiaire.
C’est.
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Présentation sur le site de l’éditeur

Un extrait :

« PARIS

Une ville est une énorme concentration d’hommes, mais aussi de pigeons, de rats, de cloportes. Les villes sont apparues il y a environ cinq mille ans, elles sont nées quelque part entre le Tigre et l’Euphrate, comme l’agriculture, l’écriture ou le jardin d’Eden. Caïn serait à l’origine de la première ville, au pays de l’errance. Et, en effet, chaque ville est bien une réunion d’émigrés et de traîne-savates, on y retrouve tous les apatrides. Les métaux et l’art de la flûte y seraient nés. Ce sont souvent les villes que Dieu châtie, Hénoch par le Déluge, Sodome et Gomorrhe par une pluie de feu et Jéricho en un coup de trompette. C’est que la ville est le moyen que l’homme a trouvé pour échapper au projet de dieu.
Mais cette fois-ci, le 14 juillet 1789, Babylone sera plus forte que le Déluge, plus vive que la fournaise, plus bruyante que toutes les trompettes. A présent, la ville est immense, Paris est une des plus grandes villes du monde, ce n’est plus une cité, avec son agora, son forum, c’est une grande ville moderne, avec ses faubourgs, la misère qui s’agglutine autour d’elle, saturée de nouvelles et parcourue de rumeurs. On y trouve des gens de toute la France, de l’étranger même, des émigrés parlant leur patois, mêlant leurs vies, et accédant à l’expérience du très grand nombre, l’anonymat. Oui, désormais, nous sommes anonymes, dégarnis de la famille ancienne, purgés des rapports féodaux, désempêtrés du coutumier, délivrés du proche.
Paris, c’est une masse de bras et de jambes, un corps plein d’yeux, de bouches, un vacarme donc, soliloque infini, dialogue éternel, avec des hasards innombrables, de la contingence en pagaille, des ventres qui bouffent, des passants qui chient et lâchent leurs eaux, des enfants qui courent, des vendeuses de fleurs, des commerçants qui jacassent, des artisans qui triment et des chômeurs qui chôment. Car la ville est un réservoir de main-d’œuvre pas chère. On apprend à traîner, à regarder, à désobéir, à maudire même. Le chômage est une école exigeante. On y apprend que l’on n’est rien. Cela peut servir. »

Eric Vuillard, 14 juillet, pages 75-76, éditions Actes sud, août 2016

Nos rencontres à Vents d’Ouest (automne 2016) | Eric Vuillard, Philippe Vasset, Bertrand Belin, Céline Minard, Laurent Mauvignier, Ivan Jablonka.


Depuis un an (et cette venue de Mika Biermann, réécoutable ici), j’organise avec, chez & pour l’excellente librairie Vents d’Ouest (Nantes), des venues d’auteur, assorties d’un entretien.
Derrière nous déjà, quelques moments fameux, avec des auteurs aimés de longue date (comme Olivier Cadiot ou Pierre Senges), ou récemment découverts (comme David Bosc) : tous réécoutables sur ma chaine de podcasts : https://www.mixcloud.com/gu%C3%A9na%C3%ABl-boutouillet/
Cet automne, fastueux programme, en accord avec cette belle rentrée littéraire 2016 : Eric Chauvier et les éditions Allia étaient là en septembre, suivis d’Alexandre Seurat pour ses deux romans au Rouergue.

A suivre, ci-dessous, quelques bons & beaux moments donc , dont vous voici informés
Rencontres Vents d’Ouest, à 19h30 / 5 place du Bon Pasteur / 44000 Nantes / 02 40 48 64 81

avec
Eric Vuillard ( Actes Sud) jeudi 20 octobre (podcast imminent)
Philippe Vasset (Fayard), vendredi 4 novembre
Bertrand Belin ( Editions POL), mardi 8 novembre
Céline Minard ( Éditions Rivages), jeudi 10 novembre
Laurent Mauvignier ( Les éditions de Minuit) jeudi 17 novembre
Ivan Jablonka (Editions du Seuil), mardi 22 novembre, au lieu unique, à 19h30

 

(copyrights : Vuillard-Eric_c_Melania-Avanzato, Vasset © Christine Tamalet, belin bertrand (c) Pierre-Jerome Adjedj, Minard1©ElizabethCarecchio, L MAUVIGNIER © Roland Allard, Jablonka © Hermance Triay 1

Il faut parfois tendre un peu l’oreille (Marie Chartres, Florence Seyvos et Martin Page à Chateaubriant / Octobre 2016, podcast)

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Marie Chartres DR / Florence Seyvos (c) Patrice Normand (2) / martin page crédit Zoe Victoria Fischer

Il faut parfois tendre un peu l’oreille

(Marie Chartres, Florence SeyvoS, Martin Page, médiathèque de Chateaubriant  / Octobre 2016, podcast)

(Entretien avec Guénaël Boutouillet)

Il faut parfois tendre un peu l’oreille, oui, car l’enregistrement laisse un peu à désirer – veuillez m’en excuser et monter un peu le volume ou écouter au casque, vous ne le regretterez pas.

Il faut parfois tendre un peu l’oreille, avec la discrète Florence Seyvos, dont l’humilité parfois affecte l’écho de son travail – mais cela va de pair, car le travail de Florence Seyvos est discret, agissant parfois comme à retardement. Prenons l’exemple de cette Sainte Famille, paru à la rentrée 2016, dont elle nous lit un extrait durant cette rencontre, et dont la première lecture, pour peu qu’elle soit distraite, ne révèle pas toutes les tessitures, les angles, les modulations et discrets (encore) changements de focale comme de points de vue. Il faut la relire, Seyvos, pour bien entendre ce qui pourtant est assurément là-et-précisément-là, qui se diffuse en vous et perce — à plus large échelle, c’est aussi à retardement qu’est devenu un succès, ainsi qu’une manière de classique contemporain, son précédent Le garçon incassable : ce trajet en parallèle d’un inadapté (un idiot littéral) et de Buster Keaton (une figure de l’idiot, avec toute l’intelligence dont elle est porteuse, à retardement), traçant deux vies dont une célèbre, est un modèle de composition comme de cadrage.

La Sainte Famille, qui détourne et détoure le principe du roman familial pour en exhausser le paradoxe comme les possibles, est une formidable réussite — qui vous revient, également, qui reste en vous, qui restera.

De cela nous parlons, avec elle durant cet entretien, mais aussi, avec ses acolytes, les joyeux et tendres Martin Page et Marie Chartres, d’enfance, au sens large du terme, d’état enfant, comme un état de conscience supérieur, sans mièvrerie. Chacun lit un peu de son plus récent livre (L’art de revenir à la vie, de Martin Page au Seuil, Les petits orages de Marie Chartres, à l’Ecole des Loisirs), mais aussi d’un autre livre qui le porte et qu’il (elle) nous porte.

Extraits des livres :

(Florence Seyvos, La Sainte famille, pages 59-60, éditions de l’Olivier, août 2016)

Martin Page, L’art de revenir à la vie, éditions du Seuil, avril 2016

Marie Chartres, Les petits orages, l’école des loisirs, avril 2016

Vie de ma voisine (Geneviève Brisac, Grasset, 2017), en avant-première

Et là revient Seyvos qui nous fait ce présent de nous lire un peu du roman à venir de Geneviève Brisac (à paraître en janvier 2017 chez Grasset) : Vie de ma voisine. Dont on ne dira rien de plus que ce qu’elle nous en lit (à ce moment-là de la bande, à 1h05minutes du début) et qui émut, à juste titre, toute la salle.

Ce fut un grand (et doux, et discret) moment, qui fit écho à tout ce qui se dit au long de cet entretien du travail et de l’influence immenses de Geneviève Brisac sur ces trois auteurs (et avec eux, sur tellement d’autres), qui nous fut une absente des plus présentes, ce samedi 1er octobre à Châteaubriant — et ce même s’il faut parfois tendre l’oreille…

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Alexandre Seurat, L’administrateur provisoire, éditions du Rouergue, août 2016 | podcast

montage-seura2tUne rencontre à la librairie Vent d’Ouest, Nantes, vendredi 23 septembre 20156  | podcast

Rencontre à propos de L’administrateur provisoire  (ed.La Brune au Rouergue, août 2016).
Né en 1979, Alexandre Seurat est professeur de lettres à Angers. Il a publié deux livres aux éditions du Rouergue : La Maladroite (août 2015), premier roman très remarqué, inspiré par un fait divers récent (le meurtre par mauvais traitements d’une enfant de huit ans), tissait une forme de chorale de l’impuissance, reconstituant le trajet vers le pire de cette enfant, à travers les témoignages enchaînés des témoins impuissants. Aussi sobre que bouleversant.

Nous avions échangé à cette occasion, croisant ses propos avec ceux d’une autre remarquable primo-romancière, Marion Guillot (interrogée par Alain Girard-Daudon), pour Mobilis et ici même (en version exhaustive).

A cette rentrée paraît L’administrateur provisoire, qui interroge la littérature, la famille et l’Histoire nationale, d’un point de vue, une fois encore, documentaire. Autre méthode et autre contexte : Enquête et fiction familiale, ce roman ouvre le capot de la mémoire collective pour en inspecter quelques recoins méconnus : nous découvrons avec le narrateur ce qu’il en fut de la politique d’« aryanisation des biens juifs », cette confiscation méticuleusement organisée par les autorités de Vichy, et la puissance contradictoire du langage.

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https://www.mixcloud.com/gu%C3%A9na%C3%ABl-boutouillet/alexandre-seurat-%C3%A0-la-librairie-vent-douest-nantes-23-septembre-20156-entretien-gb/

Alexandre Seurat sur le site des éditions du Rouergue

Présentation sur le site de l’éditeur

Un extrait :

«

Installer la bobine lentement, glisser l’entrée de la bande sous la lamelle de verre, amorcer le mécanisme, bloquer l’entrée de la bande dans la bobine réceptrice et la laisser s’y enrouler – une image un peu sombre surgit, un peu jaune, puis défile. Des noms, des chiffres, des dates, des feuilles de comptes, je feuillette les dossiers des autres administrateurs, des listes d’entreprises juives, des listes d’immeubles juifs, je survole des rapports, des actes de vente, je m’approche de G., de H., je ralentis, les pages défilent lentement, dans un ronronnement. Puis il est là, Raoul H.

Déclaration souscrite / en exécution de la Loi du 3 octobre 1940 / sur le Statut des Juifs / M. Raoul H. (tamponné) / adresse (tamponnée) / Déclare ne se trouver dans aucun des cas suivants

1 – être issu de trois grands-parents ou plus de race juive ;

2 – être issu de deux grands-parents de race juive, mais être marié à un Juif ou à une Juive ;

3 – avoir un conjoint de race juive.

Fait à Paris, le 15 juin 1941

C’est ce grondement des autres machines, l’angoisse, le vrombissement dans mon oreille.

Qu’est-ce qu’un Juif ?

– Celui ou celle, appartenant ou non à une confession quelconque, qui est issu d’au moins trois grands-parents de race juive, ou de deux seulement si son conjoint est lui-même issu de deux grands-parents de race juive.

– Qu’est-ce que la race juive ?

– Est regardé comme étant de race juive le grand-parent ayant appartenu à la religion juive.

– Le critère de définition est-il la race ou la religion ?

– La loi française ne fait nullement reposer la définition juridique du Juif sur le critère religieux. Elle se contente de l’utiliser ainsi que le font les lois étrangères, comme élément de discrimination lorsque l’élément racial n’est pas déterminant.

– Qui d’autre ?

– Celui ou celle qui appartient à la religion juive, ou y appartenait le 25 juin 1940, et qui est issu de deux grand-parents

de race juive.

– Deux de mes grands-parents sont juifs. Je pratique moi-même la religion juive. Je suis célibataire. Suis-je juif ?

– Oui.

– Deux de mes grands-parents sont juifs. Je me suis converti au christianisme. Je suis célibataire. Suis-je juif ?

– La non-appartenance à la religion juive est établie par la preuve de l’adhésion à l’une des autres confessions reconnues par l’État avant la loi du 9 décembre 1905.

Une liste suit : noms des administrés, quatorze en tout, d’entreprise, particuliers, artisans-commerçants.

Dates de nomination de Raoul H. comme administrateur provisoire, de juin 1941 à mars 1943. Il ne s’est donc pas arrêté, comme le pensait Jean, au retour de son fils d’oflag, en décembre 1941, il a continué bien au-delà – au-delà du retour Laval, au-delà des rafles de 1942. Comptes de résultat, de vente, émoluments perçus. Les lettres envoyées au Commissariat général aux questions juives par Raoul H. sont écrites dans un style parfaitement neutre, très méthodique, scrupuleux. En octobre 1941, Raoul H. devient administrateur d’une maison faisant commerce de tout ce qui concerne la et la voiture d’enfants : l’affaire ne contient, selon les mots Raoul H., plus aucun agent juif. (Pieuvre étendant ses tentacules, organisation souterraine dont les membres travaillent façon secrète, insidieuse, soif insatiable de pouvoir.)

Eric Chauvier, Les nouvelles métropoles du désir (Allia, septembre 2016) | podcast

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Rencontre à propos des « nouvelles métropoles du désir » (Allia, août 2016), et présentation de la rentrée des éditions Allia, et de son catalogue singulier, par Danielle Orhan.

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https://www.mixcloud.com/widget/iframe/?feed=https%3A%2F%2Fwww.mixcloud.com%2Fgu%25C3%25A9na%25C3%25ABl-boutouillet%2Frencontre-avec-eric-chauvier-et-les-%25C3%25A9ditions-allia-vents-douest-septembre-2016%2F&hide_cover=1&mini=1&light=1

Eric Chauvier, né en 1971, est anthropologue et écrivain. Son parcours d’auteur se situe à la croisée de la littérature et des sciences humaines : au travers d’une démarche mixte il « cherche à donner voix à ceux qu’il observe tout en accordant une place importante aux relations qu’il entretient avec eux, à ses ressentis et émotions. » Lire sa bio-bibliographie très personnelle sur le site des éditions Allia.
Il a publié huit livres chez Allia : Les Mots sans les choses (2014) ; Somaland (2013) ; Contre Télérama (2011) ; La Crise commence où finit le langage (2009) ; Que du bonheur (2009) ; Si l’enfant ne réagit pas(2008) ; Anthropologie (2006) ; ainsi qu’un dense ouvrage d’explicitation de sa démarche, intitulé Anthropologie de l’ordinaire, aux éditions Anacharsis, en 2011.

A cette rentrée paraît « Les nouvelles métropoles du désir », récit et analyse ironique et perçant sur les usages actuels de la ville nouvelle. Ne parvenant pas à commander une bière dans un bar branché, Chauvier tente de décrypter tant son malaise de « déclassé » que les comportements et manières d’être du lieu. Investigation minuscule et immense, qui font un livre important.

Présentation sur le site de l’éditeur.

Un extrait :

« Je reconnais, remixé lui aussi, le morceau Single Lady de Beyoncé — une « vieille » aux yeux de ma fille. Avec elle, nous écoutons Beyoncé au premier degré. Le remix serait-il un signe distinctif de la ville-centre ?

Le volume musical n’est pas à proprement parler assourdissant, plutôt omniscient. Je voudrais attirer l’attention d’une serveuse et parvenir à lui passer ma commande, mais je ne sais pas comment m’y prendre. Comment font les autres clients du bar ? Visiblement, il n’y a pas de service au comptoir. Quant à essayer de faire réagir la serveuse au son de ma voix, c’est peine perdue. Alors j’agite les bras comme un contrôleur aérien, comme un automobiliste en panne. Mais elle ne me voit pas. Je renonce pour l’instant à toute boisson.

Dans la salle, les dispositifs technologiques visuels et sonores se surajoutent les uns aux autres, tels ces deux écrans design, géants et silencieux ; rien à vois évidemment avec ceux des PMU ou des bars sportifs. Ceux-ci sont à la fois immenses et discrets, comme incorporés dans le décor ; à ma gauche, à environ trois mètres, le premier écran diffuse le film Gladiator de Ridley Scott ; s’y ébroue Maximus, le général trahi. A ma droite, à environ 10 mètres, le second écran retransmet un match de tennis disputé par une jeune femme blonde et athlétique, Kristina Mladenovic, et une autre joueuse, inconnue de moi ; se détache tout particulièrement la peau blanche de Kristina. Curieusement, ces images ne semblent pas faites pour être vues ; elles apparaissent dans le champ de perception plutôt comme des points de connexion avec un monde extérieur que l’on suppose vaste et virtuel. Ces écrans sont des fenêtres vers un ailleurs, sans autre usage apparent que ce dépaysement — à moins que ce ne soit encore de l’ironie. Notez que celui a déjà vu le film Gladiator peut ici le suivre sans recourir aux dialogues. Il lui suffit d’observer que la quantité de morve coulant du nez de Maximus est proportionnelle à la douleur qu’il ressent en découvrant son épouse et son enfant assassinés par l’ennemi. Signifier visuellement la souffrance psychologique par un volume de morve constitue en soi une prouesse. En permettant au client de continuer à discuter avec son entourage immédiat tout en suivant le film, Ridley Scott a involontairement conçu un produit adapté aux lieux où le cinéma est moins une priorité que l’ambiance. En admettant la multitude de lieux diffusant ce film dans les métropoles occidentales, les retombées en termes de droits justifient à elles seules cette réaffectation du cinéma mainstream. Par exemple Scarface ou Reservoir dogs octroient à bon compte un gage de subversion dans n’importe quel club inoffensif. »

 

 

Toujours Lire vers (de ma sélection Rentrez ! et d’autres merveilleuses lectures)

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(De ma rentrée littéraire, de ceux qui n’y sont pas-mais-si-en-fait)

Lire vers

La rentrée littéraire, j’y ai plongé cette année avec plus de détermination que d’ordinaire. Longtemps que je suis touché, concerné, que la question me turlupine (pour rappel, elle m’a servi  de façon récurrente à mesurer un écart culturel net entre « mes » étudiants et moi), qu’elle ne se replie pas de façon manichéenne : nous demeurons, lecteurs, partagés, dansant d’un pied sur l’autre sans oser, scrutant les danseurs depuis le bord de la piste. La question de la prescription est mienne (une grande partie de mon boulot c’est lire vers, vers un autrui variable –ceci dans l’exercice de la question aux auteurs comme dans celui de l’écriture critique), elle ne se départ d’une question d’éducation populaire, laquelle ne se départ pas plus d’un regard sur la création, le contemporain, longtemps néologisé dans le vide avant d’être enfin mieux conceptualisé par Lionel Ruffel.

Rentrez ! en médiathèques

Il y a donc cette liste de 45 livres, présentés dans des médiathèques (dans la cadre de cette opéra Rentrez !) qui m’a bien occupé, car l’établir fut un exercice d’approche, de pondération et de synthèse fort long (et stimulant) ; je l’édite ci-dessous, mais me rattraperai dans les jours à venir sur quelques perles… qui n’y figurent pas.

Livres choisis initialement, ou m’ayant tellement saisi en cours de lecture… Qui y furent longtemps notés, sur la liste préparatoire, pour la plupart d’entre eux, mais cédèrent leur place devant une surprise, ou un « proche », livre voisin dans ma lecture, ou connivent… Cette présentation en médiathèque a sa logique propre, ses nécessités, elle doit pouvoir constituer un récit spécifique (et variant), et donc, pour certains livres aimés, il n’y avait en somme plus la place.

Le message aux absent-e-s (Delaume, Vasset, D’abrigeon, Giraud)

Il y avait parfois comme une trop longue connaissance du travail de l’auteur pour l’isoler d’un « reste de l’œuvre », en ce contexte-là du moins : que les excellents  Chloé Delaume (Les Sorcières de la République, au Seuil), Julien d’Abrigeon (Sombre aux abords, chez Quidam), Philippe Vasset (Légende, chez Fayard), Thomas Giraud (à paraître un rien trop tard pour cette configuration de parole là, le 8 octobre elle sera passée ou presque), m’en excusent, de n’avoir pas su isoler cette matière de la pâte, de l’ensemble indivisible que constitue pour moi leur travail – bon, et puis pour plusieurs d’entre eux, il va y avoir des occasions d’en parler par ailleurs, j’y compte bien.  Ces livres-là sont d’ores et déjà cités ici, pour vous intimer l’ordre de les lire – les autres, ci-dessous, on en parlera dans les médiathèques, d’ici quelques semaines.

Qu’ils me demandent une heure d’explication enflammée pour parvenir à dire à quel point, où qu’ils m’aient, comme pour l’un d’entre eux, saisi littéralement, entièrement, contradictions comprises, comme Mauvais coûts du magnifiquement repoussant Jacky Schwartzmann à La Fosse aux ours, certains n’y figurent pas — on ne les oublie pas pour autant, il y a de place dans mon usage du web (et du monde) pour en parler par ailleurs.

https://rentrez.wordpress.com/

La liste est là, le blog ouvre enfin,  elle est aussi ci-dessous. Il y a là-dedans de quoi s’outiller en étonnements renouvelés.

 

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rentrez (parcours joyeux et littéraire parmi les nouveautés de saison) / proposition aux médiathèques

[Une proposition d’intervention en médiathèque, pour la rentrée 2016]

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Un feuilletage joueur et approfondi de quelques titres choisis

Voilà ce qui m’occupe depuis quelques semaines – ce qui m’occupe entre autres, car il y a eu des débats, des articles, des rencontres, mais quand même… me voici plongé dans la rentrée, moi qui me sens chaque fois partagé face au flux de nouveaux livres, dansant d’un pied sur l’autre sans oser, scrutant les danseurs depuis le bord de la poste, frétillant mais pas emballé par la musique, par le dj…

C’est Saïc Lhostis médiathécaire de la Roche-sur-Yon, qui me l’a suggéré, à l’issue de la rencontre bd de l’autre soir, avec Kris et Sébastien Vassant, en passant, avant que je file à la gare, tu nous ferais pas une truc sur la rentrée littéraire ? Comme avec Eric, il y a quelques années… oui, j’avais interrogé l’ami Pessan, à propos de 10 titres de la rentrée, dans ces murs, il y a un fameux bail – Eric qui s’est un peu baladé, parfois, pour prescrire, ainsi, ses choix de rentrée.

Du coup, il ne s’agit pas de répéter en perroquet. D’une : je n’ai pas l’autorité d’Eric (auctoritas : au sens de celle de l’écrivain qu’il est – je ne parle pas depuis cet endroit-là), mais je prescris à ma façon, sur les réseaux (voir le feuilletage que constitue mon herbier en tumblr), dans mes cours… je dis souvent médiateur littéraire, pour résumer ce que je fais. Alors, ce paquet de livres qui déboulent en sortie de plages, il me concerne – il me concerne aussi de prescrire, et de prescrire différencié – on connait l’histoire, jouée en très peu des semaines, des quelques titres dont on parler, répartis entre éditeurs sans effective concertation, mais par l’effet « naturel » du bruit médiatique.

Mon idée là c’est de jouer une autre partition, contrapuntique et complémentaire : je vais lire de tout – au sens, du petit et du gros, du Quidam et du Grasset, des forges de Vulcain et du Actes sud, du P.O.L et du Stock et de l’Albin Michel et du Anne Carrière mais aussi du Tripode et de l’Olivier… Dans l’idée d’une redistribution personnalisée. Il importe que certains des livres « dont on parle » y figurent – s’ils en valent ma peine – en accord avec d’autres dont on ne parlera pas, ou presque.

Mon idée c’est aussi une impro, pour ne pas m’en tenir à recycler une conférence bien rédigée sur feuillet bien plié : il y aura 40 titres, et une heure trente de causerie, donc on parlera de 20 d’entre eux, jamais dans le même ordre, jamais selon les mêmes modalités, en faisant avec les questions et envies, représentations, méconnaissances et connaissances de celles et ceux à qui je m’adresserai. Travailler à cet art-là de la parole, a contrario du remâchage de quatrièmes de couv et d’argumentaires bien fournis en adjectifs tout comme il faut.

Et pour les 20 dont on n’aura pas parlés : il y aura un blog, pour poursuivre – l’éditorialisation de cette affaire cumulera donc, comme j’aime, du live (de la parole, de la discussion) et du web.

Il est prêt mais je lis et choisis en ce moment même, c’est encore un peu tôt pour en donner l’adresse…

Je reprends à suivre l’argumentaire livré aux bibliothécaires que ça peut intéresser – et, au fait, c’est toujours disponible, pour celles et ceux qui voudraient le proposer dans leur bib.

To be continued, donc…

———————–

Chaque année, entre août et octobre, se reproduit un phénomène éditorial bien français, qu’on nomme rentrée littéraire : quelques centaines de romans paraissent en l’espace de quelques semaines. Une poignée seulement des postulants recueilleront les faveurs des médias, du commerce, des lecteurs.
Cette concentration de parutions, qu’on l’attende fiévreusement ou la redoute, qu’on la juge nécessaire ou néfaste, nous donne à lire.

Il y a de quoi faire, en somme.

Hors des sentiers battus, mais aussi sous les feux médiatiques ; romans fleuves ou flashes ; français ou étrangers ; pop ou classiques ; il y a de quoi faire parmi ces centaines de titres.

Parcourons ensemble quelques pépites, surprises, étonnements, lus par moi, tirés par vous dans une forme de « panier garni » – moment de partage et d’information, pour les bibliothécaires  et les lecteurs.

Rentrez ! Déjà Programmé dans les établissements suivants : Pontchâteau (13/09), Angers (15/09), Challans (30/09), Saint-Jean-de-Monts (22/10), La Roche-sur-Yon (07/10).

 

Ecrivains en bord de mer 2016, du 13 au 17 juillet 2016 | Copieux et savoureux

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(logo du festival, ©Quentin Faucompré)

C’est comme un rituel, chaque année, à cette période, ici même, sur ce site : vous donner le programme de Ecrivains en bord de mer, et dire un peu ce que j’y ferai. Car oui, c’est aussi comme un rituel, j’y fais quelque chose, à chaque fois, poser des questions, présenter une collection, twitter même parfois, et puis toujours savourer, écouter goulûment l’essentiel des rencontres – c’est peu dire que je suis heureux d’en être complice.
Et cette année c’est comme chaque année sauf que cette année-ci est tout à fait particulière, oui, plus encore, oui, car : le festival fête ses vingt ans. Mazette. Donc, déjà, chapeau, Brigitte et Bernard Martin, d’avoir tenu, porté, avivé sans cesse cette jolie entreprise, et de l’avoir fait sans s’obliger à grandir – ainsi que trop souvent se pense l’évolution des festivals, comme un grossir–toujours  pour ne pas mourir–demain. Eh bien non, ici, on ne s’oblige à aucune démesure, aucun excès, ici c’est l’accueil, le sourire, la densité de propositions, leur renouvellement qui valent — un exemple, tiens : Quels autres festivals aussi reconnus évitent les chevauchements sur la grille, pour vous permettre, à une bière en terrasse près (mais c’est là votre fait, votre loisir, ô public), d’assister à tous les échanges ? Parce que, comme le programme ci-dessous repris, mais évidemment dispo sur le site du festival, l’indique, le programme est copieux. Il l’est encore plus cette année sans doute, du fait de la formule proposée :

« Dix personnalités parmi les plus familières et les plus marquantes de ces rencontres ont été invitées.

Il leur a été proposé à chacun d’inviter un auteur de son choix, jamais venu à ce festival et de le présenter au public :

Et c’est ainsi que :

Yves Arcaix invite Jérôme Game
François Bon invite Martin Page
Guénaël Boutouillet invite Ryoko Sekiguchi
Chloé Delaume invite Anne-James Chaton
Mathias Enard invite Camille de Toledo
Philippe Forest invite Catherine Millot
Christian Garcin invite Gilles Ortlieb
Thierry Guichard invite Sébastien Barrier
Sophie Merceron invite Mathieu Simonet
Marie Nimier invite Thierry Illouz
Yves Pagès invite Noémi Lefebvre
Tanguy Viel invite Olivier Cadiot »

Alors comme mon nom l’indique, je suis complice au carré, puisqu’invité à inviter – ce qui me va droit au cœur, comme d’accueillir Ryoko Sekiguchi (belle occasion pour monter enfin ce dossier à elle consacrée sur remue.net).

Je poursuivrai aussi mon année Garcin (après cette rencontre à Vents d’Ouest, celle pour remue.net avec Patrick Devresse, et avant le festival Echo au château de Nantes cet automne), reprendrai la conversation avec Enard et de Toledo, demanderai des trucs à Chloé Delaume pour la troisième fois à La Baule (et les trucs en question concerneront Anne-James Chaton, on ne s’en plaindra pas 😉 ; et puis, et puis, j’écouterai Tanguy Viel déplier « son » Cadiot, je découvrirai Gilles Ortlieb, écouterai Philippe Forest lire son roman de rentrée, « Crue », lequel a l’air fameux…, savourerai la façon dont François Bon tourne son Page…

et interrogerai Ryoko Sekiguchi — un récit de saveurs où nous parlerons fantômes et fadeur, voix sombre et astringences…

Le festival à La Baule, quelques jours où : Comment sourire et lire avec la même intensité, comment rire à la tâche, penser joyeux — quelle meilleure façon de sprinter heureux avant la grande vacance estivale…

On s’y retrouve ?


Mercredi 13 juillet : Un avant-goût de la rentrée

17 heures : Rencontre avec Chloé Delaume suivie d’une lecture d’extraits de son roman à paraître en septembre aux éditions du Seuil : Les Sorcières de la République.
(animée par Bernard Martin)

18 heures : Rencontre avec Philippe Forest suivie d’une lecture d’extraits de son roman à paraître à la rentrée littéraire de septembre chez Gallimard : Crue
(animée par Bernard Martin)

19 h 30 : inauguration

Jeudi 14 juillet

11 h 30 : Humeurs apéritives de Gérard Lambert
14 h 30 : Marie Nimier présente Thierry Illouz

15 h 30 : Rencontre avec Christian Garcin
(animée par Guénaël Boutouillet)

16 h 30 : Lecture par Tanguy Viel d’extraits de Article 353 du code pénal à paraître en janvier 2017 aux éditions de Minuit

17 h 30 :  Rencontre Guénaël Boutouillet / Ryoko Sekiguchi : Un récit des saveurs

18 h 30 : Rencontre Sophie Merceron / Mathieu Simonet
(animée par Bernard Martin)

19 h 30 : Lecture par Yves Pagès d’extraits d’un texte en cours d’écriture

20 h 30 : Rencontre Yves Arcaix / Jérôme Game suivie d’une lecture
(animée par Bernard Martin)

Vendredi 15 juillet

11 h 30 : Humeurs apéritives de Thierry Guichard

14 h 30 : Rencontre Camille de Tolédo / Mathias Enard
(animée par Guénaël Boutouillet)

15 h 30 : Lecture de François Bon : Vie et oeuvre de Howard Phillips Lovecraft”

16 h 30 : Rencontre Philippe Forest / Catherine Millot
(animée par Bernard Martin)

17 h 30 : Marie Nimier et Thierry Illouz évoquent l’écriture des chansons
(animée par Bernard Martin)

18 h 30 : Rencontre Christian Garcin / Gilles Ortlieb
(animée par Thierry Guichard)
19 h 30 : lecture par Anne Waldman accompagnée de Vincent Broqua

20 h 30 : Au cinéma le Gulf Stream : projection “La saison des femmes” de Leena Yadav (5 €)

Samedi 16 juillet

11 h 30 : Humeurs apéritives de Thierry Guichard

14 h 30 : Rencontre avec Sonia Faleiro autour de ses deux livres parus chez Actes-Sud : Bombay Baby et Treize hommes (ouvrages traduits de l’anglais (Inde) par : Eric Auzoux)
conversation en anglais
(animée par Bernard Martin)

15 h 30  : rencontre avec Mathias Enard
(animée par Bernard Martin)

16 h 30 : Tanguy Viel présente Olivier Cadiot suivi d’une lecture par Olivier Cadiot

17 h 30 : rencontre François Bon / Martin Page
(animée par Bernard Martin)

18 h 30 : rencontre Yves Pagès / Noémi Lefebvre
(animée par Bernard Martin)

19 h 30 : rencontre avec Anne Waldman
(animée par Alain Nicolas)

20 h 30 :  Chloé Delaume présente Anne-James Chaton suivi d’une lecture par Anne-James Chaton
(animée par Guénaël Boutouillet)

Dimanche 17 juillet
11 heures : Rencontre avec un éditeur indien S. Anand en compagnie d’une éditrice nantaise Christine Morault de MéMo
(animée par Bernard Martin)

Les grands espaces de la (mini) fiction (Christian Garcin, Patrick Devresse, sur remue.net)


©patrickdevresse

Les grands espaces de la (mini) fiction

« « Les choses ne sont pas telles qu’elles paraissent être », voilà, c’est là que ça se joue, de façon toujours différente. » (Christian Garcin)

Parmi ce qui me remue sur remue, il y a toute une part « pro » reliée aux résidences en Ile-de-France – laquelle n’exclue nullement des découvertes (Luc Bénazet et sa lecture de la poésie, Dimitri Bortnikov et le souffle de sa phrase…) ou l’approfondissement de la relation à des auteurs dont je suis le travail de longue date (Pierre Senges est là-bas mais aussi ici ; Emmanuelle Pireyre là-bas mais ici également), mais il y a aussi celle que l’on parvient à continuer de faire en dépit des diverses obligations, la part d’investissement « gratuit », celle qui nourrit la revue de création et, en moi-même, la part curieuse, lectrice.

En 2015-2016, ce qui m’aura peuplé le plus sont ces mini-fictions, proposition de Christian Garcin, écrivain, et de Patrick Devresse, photographe : un dialogue inédit entre formes, et si simple dans sa formulation : un texte, une image.

Si simple et si profond dans ses possibilités de relance du sens et des possibilités (de rêverie, de spéculation, de questionnement) : il n’y a jamais à proprement parler un principe, une contrainte directrice – ni dans le texte ni dans les photos : le texte est court, les photos en noir et blanc, ok. Mais au-delà, les modes de conversation entre les deux médiums sont variables, et l’art du bref, que Garcin maîtrise si bien, joue de contrastes : du très-très bref, à la vie dépliée en une page (non sans une douce ironie, souvent), il y a une infinité de nuances : comme si le métier, la technique, le savoir-faire (réels : il y a comment dire quelques dizaines de textes et livres déjà derrière), ne prenaient jamais le pas sur la surprise.

Reprise ici, non pas de l’ensemble – que vous pouvez retrouver ici –  mais de cette belle soirée à la maison de la poésie de Paris, début juin dernier, pour remue, qui concluait ce cycle : lecture de Christian, projection de Patrick. Un bien beau moment

—–

En 2015 et 2016, chaque semaine ou presque, a paru sur remue.net une « mini-fiction » : l’association concertée d’une photographie de Patrick Devresse et d’un texte de Christian Garcin.
Cette année de mini-fictions nous aura offert un panorama de cet art si particulier du bref, en lequel Garcin est passé maître : épiphanies, digressions, , interstices, réflexions scientifiques et poétiques : le genre est ouvert ; comme est ouvert le dialogue entre l’image et le texte.
Découvrons ensemble ce travail grandeur nature, par une lecture-projection

Soirée proposée par remue.net (www.remue.net), en partenariat avec la Scène du Balcon (www.scene-du-balcon.com).

Lecture par Christian Garcin – podcast

http://remue.net/audio/2016/lectureminifictions.mp3

Les photos dans l’ordre de la lecture

Disputatio

La lorgnette

Drôles de dames

La fin des fantômes

Tuyaux

Les sardines

Dans la cabane

Champions

Jalousie

Phobie

La joie

Astres

Vision

Les abysses

L’esprit de sérieux

Dialogue



christian garcin©patrickdevresse, autoportrait fantasmé©patrickdevresse, patrick devresse ©sébastien jarry

Christian Garcin est écrivain, à lire notamment sur remue.net – lire en particulier cet entretien paru en août 2014,à la parution de Selon Vincent (Stock). Christian Garcin est auteur de nombreux livres chez de nombreux éditeurs – on se référera à l’excellente bibliographie du site des non moins excellentes éditions Verdier, ainsi qu’à sa notice wikipedia, pour en saisir l’ampleur.

Patrick Devresse est photographe. De lui, Dominique Sampiero dit : « Patrick Devresse est un homme qui regarde. Qui scrute doucement le réel autour de lui. Comme ça. Mine de rien. Et même parfois qui baisse les yeux en souriant. L’esprit ailleurs. Comme si poser une vigilance sur le monde et vivre étaient intimement liés. »
Voir son site http://www.patrickdevresse.com/, et son parcours personnel.

« Si j’ai peur des greffes, des moments obscurs, dans une phrase, c’est que ce que j’ai à dire ne tient pas. » Arno Bertina, mai 2016 | Saint-Brieuc | podcast

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« Si j’ai peur des greffes, des moments obscurs, dans une phrase, c’est que ce que j’ai à dire ne tient pas. » Arno Bertina,  mai 2016 | Saint-Brieuc | podcast

Nouvel épisode des dialogues avec Bertina  (plusieurs fois déjà que je l’interviewe, voire sur materiau composite : https://materiaucomposite.wordpress.com/2015/10/14/arno-bertina201510/

et https://materiaucomposite.wordpress.com/2013/02/18/vendredi-22-fevrier-2013-cette-vitesse-qui-electrise-le-livre-arno-bertina-rencontre-remue-net/

C’était le dernier soir de ma résidence à Saint-Brieuc, au rez de chaussée de la Maison Louis Guilloux où j’ai passé des semaines cet hiver (blog : https://deconstruireconstruire.wordpress.com/), et nous avons parlé de construction de personnages, de mélancolie et d’appétit, d’Afrique bien sûr mais aussi de politique, de #nuitdebout et de répression, d’envie, d’amour…  mais notamment, longtemps, de la fabuleuse puissance de fabuliste de ce récent « petit » livre paru à la contre-allée, Des Lions comme des danseuses :

bertina

(également chroniqué ici ).

Play it

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https://www.mixcloud.com/upload/gu%C3%A9na%C3%ABl-boutouillet/arno-bertina-entretien-avec-gb-maison-louis-guilloux-saint-brieuc-jeudi-19-mai-2006/complete/

André Markowicz et Olivier Mellano, partages d’ombres de Chine et d’ailleurs : rencontre, lecture musicale, dialogue, samedi 23 avril à Châteaubriant

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André Markowicz © F.Morvan, Olivier Mellano © Richard Dumas,

André Markowicz et Olivier Mellano, partages d’ombres de Chine et d’ailleurs : rencontre, lecture musicale, dialogue, samedi 23 avril à Châteaubriant

Je reçois depuis plusieurs années des auteurs, régulièrement, à la Médiathèque de Châteaubriant (merci Marie Chartres, merci Anne-Sophie Lachambre), quelques podcasts derrière (Hélène Frédérick, Sylvain Prudhomme, Arno Bertina ou Philippe Vasset). Samedi 23, je suis à l’origine d’un échange qui, s’il n’est pas inédit (ils ont déjà travaillé ensemble, se sont plus d’une fois croisées, au Triangle (merci Yann Dissez), pour Herem (un livre au dernier Télégramme, un spectacle de la Cie l’Unijambiste), à la maison de la poésie de Paris), n’est pas pour autant si fréquent – et que je n’ai jamais eu l’occasion de les voir et entendre ensemble.

Alors que de chacun d’eux j’ai souvent parlé, que je les ai lus, écoutés, questionnés, l’un et l’autre, séparément – ce socle d’amitié m’est merveille, comme une évidence tant chacun, à sa façon, rayonne, éclaire les mots, des autres, du monde. Une traduction commentée par André Markowicz, de la poésie électrisée par Olivier Mellano, c’est, à chaque fois, une lecture améliorée. Un bel agrandissement des perspectives.

Programme

Lecture musicale O. Mellano et A. Markowicz, 14h
Entretien croisé animé Par GB, 15h
(Les faire parler l’un de l’autre, raconter l’expérience depuis chacune de leur place, et creuser ce qu’elle offre et permet d’exploration de son art comme de celui de l’autre. Partant de questions de pratiques, ouvrir des espaces : des comment qui peuvent inventer de nouveaux et nombreux pour quoi.)
Rencontre publique A. Markowicz, 16h, partage, ombres, traduire.
(faire parler André est quelque chose d’unique. Peut-être poserai-je une seule question, ramifiée, peut-être ouvrirai-je les livres chez Inculte pour y circuler avec lui, je ne sais pas encore. Nous verrons. Nous écouterons.)

Samedi 23 avril à la médiathèque de Châteaubriant (Médiathèque intercommunale, Place Saint Nicolas, 44110 Châteaubriant 02 40 81 03 33)

 PODCAST – lancer en cliquant sur l’image ci-dessous

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Fabrication de la guerre civile, Charles Robinson (Fictions et Cie, 2016) | rencontre à Vents d’Ouest, Nantes | podcast

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« Située dans une ville nouvelle, en région parisienne, la Cité des Pigeonniers abrite 322 appartements, 1.200 habitants. Habitée d’histoires de famille, d’amitiés et d’amours, de djobeurs exploités, de réussites qui font chaud au cœur, de colères ravageuses, de mômes qui dansent dans la lumière néon, de barbecues sur les toits des immeubles, la Cité des Pigeonniers, c’est la vie en très fort.  » (extrait de sa présentation sur le site de la Maison de la poésie de Paris).

Charles Robinson, je n’en reviens pas n’en avoir pas parlé encore plus ici – c’est, d’ailleurs, sur un autre mode, ce qui m’arrivé récemment avec Philippe Vasset, compilant trois podcasts d’entretiens avec lui (ici : https://www.mixcloud.com/discover/philippe-vasset/), m’apercevant qu’il n’en était question qu’en filigrane sur le blog, alors que je ne cesse depuis des années de le lire, relire, et interroger.

Pour Charles Robinson, c’est idem : certes, je l’ai déjà évoqué à l’occasion d’un Midi-Minuit, mais ce pourrait être tant et plus : en effet, depuis la parution de Dans les Cités (Seuil, Fictions et Cie, 2011), l’étonnement, le ravissement (au sens propre : je suis ravi par cette fougue, cette ampleur, cette précision) n’a cessé de grandir. Dans les cités fait partie des livres qui restent peu cloîtrés dans les étagères, toujours en balades dans l’appartement, ou en atelier, il m’est indispensable. La suite de cette fresque, annoncée d’emblée, bien entendu je l’attendais, fébrile, eh bien la voilà – et cette rencontre à Vents d’Ouest y est consacrée

Fabrication de la guerre civile, ce nouveau roman (dont lire un extrait ici), qui fait suite à Dans les Cités, est un grand choc, la promesse est hautement tenue. Régimes de langues variables et toujours au cordeau, polyphonie virtuose, focales multiples et toutes hyperréelles – jusqu’à l’hallucination, parfois (comme dans les monologues du gamer Bambi, par exemple).

On l’avait déjà entendu performer live à Nantes (au Lieu unique, ou lors de Midi-Minuit poésie), ce soir-là nous avons discuté, après lecture d’un extrait coupé au montage ensuite, de ce travail, où politique et poétique sont indissociables. De cette manière de traquer le réel invisible, les voix ordinairement muettes, pour en donner à entendre et voir les immenses unicités ; de faire société (s) même quand c’est barré de tous côtés.

Play it loud.

robinson podcast

Mourir et puis sauter sur son cheval (David Bosc, Verdier, janvier 2016) | rencontre à Vents d’Ouest, Nantes | podcast

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Mourir et puis sauter sur son cheval (Verdier, janvier 2016), est le quatrième livre de David Bosc, son deuxième chez Verdier (après A la claire fontaine en 2013, journal fictif des derniers jours de Gustave Courbet), après des débuts chez l’excellente maison Allia (deux romans, Sang lié et Milo), et ce livre, c’est peu de le dire, est doté d’un titre : Mourir et puis sauter sur son cheval, vers de Mandelstam, dont David Bosc nous explicite et détaille la provenance et la forme exacte dans l’entretien, ainsi posé au fronton, se détache et nous attache.

Il provoque de lui-même une forme de saisissement, un charme. C’est une promesse, aussi, de langue, d’épiphanies, de forces vives, promesse que le livre parvient à tenir : cette reconstitution fictive du journal intime d’une peintre qui s’est -réellement-suicidée en 1945, est fulgurante – extrait :

« Je n’étudie rien avec système. Je sais pourtant mille et mille choses pour peu que j’en aie eu un jour la curiosité. Ainsi des insectes et des oiseaux, qui ont le don de me couper la parole, l’élan : je m’arrête au milieu de ma phrase, au milieu du chemin, pour m’accroupir et observer le petit manège d’une chenille, la ligne de morse des fourmis dans la poussière, je me hausse sur la pointe des pieds, renverse la tête vers le ciel pour y suivre la dispersion des étourneaux. J’aime les divagations des hommes de science de l’antiquité, du Moyen Age, qui expliquent les phénomènes de la nature en parfaits chamans, inspirant un grand coup avant de céder à la fantaisie la plus pure, avec un a priori de merveilleux pour toute chose. Ceci, par exemple, dans les Voyages de Mandeville : que l’anatife, un crustacé de forme obscène, commence sa vie sous l’eau, arrimé en colonie aux rochers battus par les vagues, jusqu’au moment où il développe des ailes et se change en bernache, en canard sauvage (c’est encore anatra en italien).

*

Seul me porte vers les livres le désir d’y trouver ce que je ne soupçonnais pas, et c’est pourquoi je déteste les faiseurs de bouquins, les romances ficelées, cousues d’astuces, farcies de diables à ressorts, de pièges à souris. Je leur préfère le bruit du tram ou les écrits intimes, les chroniques fragmentaires, la philosophie, les recueils d’anecdotes. Ou le décompte que fit de ses chemises, dans la marge d’un sonnet, le pauvre Baudelaire. Il me semble qu’on doit écrire : dire, crier, murmurer, et mille fois s’il le faut. Dit-il, dit-elle, dit-il. Lorsque je lis « expliqua-t-elle », ou « se justifia-t-il », j’en ai le cœur qui se soulève. » (voir extrait plus ample à cette adresse )

Obscur et lumineux, de cette littérature qui n’épuise pas son mystère, sa force de secret, au fil de la lecture, sans pour autant être opaque, ce livre est un cadeau. D’écouter son auteur en parler tout autant.
Ce podcast de l’entretien avec David Bosc, vendredi 18 mars à Librairie Vent d’Ouest, pour trace d’un fort agréable moment – il manque une vingtaine de secondes, « mangées par la bande » entre 16.30 et 17.00, où David nous parlait de Woyzeck – mais l’heure en sa compagnie demeure audible et de belle tenue. Cliquez  sur l’image ci-dessous :

 

FireShot Screen Capture #235 - 'Guénaël Boutouillet I Mixcloud' - www_mixcloud_com_guénaël-boutouillet

Julia Deck, entretien | à Saint-Brieuc, Maison Louis-Guilloux, décembre 2015

Julia Deck, entretien

(cliquez sur l’image ci-dessous pour lancer le podcast)

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Deuxième invitée dans le cadre de ma résidence à Saint-Brieuc, toujours par croisement avec le cycle « Identités » mené par mon hôte, La Ligue de l’enseignement à la Maison Louis-Guilloux : j’ai cette fois-ci « sauté sur l’occasion », en somme, l’y voyant invitée, de convier Julia Deck à mes questions sur les lieux, leur écriture, tant je l’ai lue avec plaisir (voir cette chronique du Triangle d’hiver), et notamment pour ces raisons : que la ville (en l’occurrence, les ports du Havre, Saint-Nazaire et Marseille) dans ses livres, y est à la fois décor et charpente – décor magistralement peint et charpente solide, c’est peu de le dire.
Julia Deck est une jeune romancière publiée chez Minuit, dont l’extrême habileté narrative fut louée dès la parution de son premier livre, Viviane Elisabeth Fauville (2012), large succès critique et public, polar renversé, faux thriller psychologique dont tous les enjeux sont changés en cours de route, pour devenir autre chose (on ne dira pas exactement quoi, non pour des raisons de suspens ordinaire mais pour fait de déroutage du véhicule : advient en effet, dans ce livre, que les apparences n’y sont pas ce qu’on croyait, comme en tout bon polar rétorquera-t-on, sauf qu’ici c’est l’enjeu même du dit polar qui se trouve défait, dans une modification du cours de l’histoire qui en affecte la source même, modification du trajet du livre qui en altère la nature même).
A Viviane Elisabeth Fauville succéda en 2014 Le Triangle d’hiver, hyperfiction fascinante, dont le mystère augmente à mesure qu’on le regarde de près, auquel est majoritairement consacré cet entretien. Nous nous sommes intéressés de près à la fabrique de l’auteure, à sa méthode d’investigation, de travail, de documentation, de montage. Julia Deck ne s’est dérobée à aucune question, merci à elle pour ces échanges.

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Julia Deck | entretien avec GB, Maison Louis Guilloux, Saint-Brieuc, 2015-12 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

Alexandre Seurat, Marion Guillot, un entretien croisé

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Verbatim de l’entretien à quatre mains, réalisé avec Alain Girard-Daudon pour le magazine mobiLISONS – POUR en LIRE la version allégée, C’est ici.

A titre personnel, j’ai beaucoup apprécié ces deux livres – dans cet entretien, j’avais à charge de poser des questions à Alexandre Seurat, dont La Maladroite est une terrifiante et très juste façon de traiter littérairement un fait divers ineffable ; j’ai par ailleurs chroniqué Changer d’air de Marion Guillot sur Mobilis.

Cet entretien fut réalisé en septembre et octobre 2015.


les-deux-livres

1- Vous avez durant cette rentrée publié votre premier roman  – Comment avez-vous vécu cette attente, les quelques mois précédents, et le jour même de la parution ? Comment avez-vous vécu cette journée-là ?

Avez-vous une autre activité professionnelle?

MG

Il s’est écoulé environ six mois entre le premier appel d’Irène Lindon et le jour de la parution. Durée qui m’a maintenue à la fois dans la « rumination » de la très belle et bouleversante nouvelle de mars (premier appel de l’éditrice, qui signait mes plus beaux jours !), et l’attente, à la fois inquiète, très enthousiaste, pleine de curiosité, de la publication. Sur ces six mois, beaucoup d’échanges avec la maison, la première rencontre avec Irène Lindon (« dans mes petits souliers » évidemment), avec le livre imprimé (premier contact matériel avec l’objet, première fois, finalement, où l’on croit à ce qui est en train de se passer) et les fameux locaux de Minuit (confronté avec les descriptions d’Echenoz et Toussaint !) pour le service de presse, premières annonces et évocations publiques du livre, échanges avec famille et amis, bref, beaucoup de curiosité et d’enthousiasme partagé. Des périodes étranges où l’on alterne entre une vie parfaitement banale et le sentiment de quelque chose d’absolument décisif et qui n’arrive qu’une fois dans une vie. Le jour de la parution, il se trouve que j’étais à Paris, que je suis donc passée chez Minuit, symboliquement, je crois que j’étais très heureuse d’être sur place ce jour-là, de voir le livre chez des libraires (évidemment, je me suis promenée…) et d’échanger avec eux. Tout ça a eu l’air à la fois très « simple » (alors qu’on entre dans un monde parfaitement inconnu), toujours nourrissant, et tout à fait singulier.

Au sujet de la vie professionnelle, je suis prof de philo dans le Morbihan

AS

Je suis passé par des sentiments très divers, extrêmes : lorsque le livre a été près d’exister physiquement (au printemps), une forme de panique a commencé à monter, à l’idée qu’allait devenir public un univers très intime, très personnel. (Comme pour me protéger de cette perspective, j’ai même commencé à accumuler dans un fichier des citations d’écrivains que j’aime, sur la honte, la violence, l’écart entre l’écriture et le monde public ou médiatique.) Puis tout ça s’est apaisé en juin, juillet, avec les premiers retours de libraires, plutôt bienveillants, et l’euphorie d’entrer dans un monde nouveau. Le jour de la parution, à mon étonnement, a été assez pénible : j’étais stressé, et je me sentais bête d’être stressé, j’ai rôdé dans les librairies du centre-ville d’Angers pour regarder si le livre était en rayon.

2 –Comment avez-vous vécu / vivez-vous le fait de le vivre « en région », là où vous résidez, un peu « hors des murs » du monde (toujours assez parisien, surtout en cette période) de l’édition ? Plus sereinement ?

MG

La rentrée (au niveau professionnel) me conduit à pas mal de déplacements et de jonglage cette année, et je n’ai donc pas encore vraiment « vécu » la parution « hors des murs » parisiens, je n’ai pas eu le temps de la vivre. La première rencontre publique aura lieu prochainement dans un de mes « chez moi » ; là encore, symboliquement, je suis très heureuse de commencer sur mon sol. Ce n’est ni plus ni moins serein (à la limite, moins qu’à Paris, où je suis une parfaite inconnue), j’ai en tout cas des souvenirs d’échanges joyeux, chaleureux et enthousiastes avec des libraires de ma région, que ce soit à Nantes (mon autre chez moi) ou dans le Morbihan. On navigue, là encore, entre l’extraordinaire (je le ressens comme ça) et une belle forme de simplicité.

AS

J’ai du mal à répondre à cette question, parce que je n’ai pas du tout l’impression d’être « excentré ». Ma maison d’édition, bien que basée à Paris, est rattachée à Rodez et Arles, par ses racines et son lien à Actes Sud. Beaucoup d’échos au livre sont venus de ma région, de Sarthe notamment (du fait de l’affaire source du livre). Votre intérêt en est l’image même. Et Paris n’est qu’à 1h40 : j’y suis assez souvent. Je n’ai pas tellement l’impression d’être protégé du choc de la publication, même si le milieu littéraire parisien est un monde qui m’est étranger. Autant dire que je ne suis pas très serein en ce moment : toutes ces émotions nouvelles me chamboulent.

3 – Les lieux où vous vivez ont-ils eu un effet, une résonance sur le contenu de ce premier roman ? 

MG

Il est sans doute difficile de se départir tout à fait des paysages familiers, et cela n’était pas tellement mon intention. Cela dit, c’est l’idée de résonance indirecte qui me plaisait, la création de nouveaux paysages à partir de terrains connus, les impressions que suscitent certains lieux qui m’intéressent, ou que je connais, ont parfois été mélangées (il m’arrive de penser à tel lieu et d’écrire des noms de rues inexistants), d’autres endroits ont appelé une description plus « objective » (ou « sur le motif »), les deux types de travaux m’intéressaient ; l’idée n’était pas que, dans ce roman, on puisse clairement dire : « ça se passe ici », je n’avais pas tellement envie d’écrire un roman « en région », qui parlerait plus aux habitants d’ici que d’ailleurs ; l’idée d’un livre « en région » ne me parle pas. Plus que le lieu, c’est le déplacement ou le mouvement qui m’intéressent.

AS

Je ne crois pas : pas pour ce texte-là. Je vivais à Paris lorsque l’idée de ce texte s’est imposée et que l’écriture a pris forme – paradoxe sans doute, puisque je vis maintenant non loin de l’endroit où l’histoire est censée se passer. Je me projetais dans de petites villes que je ne connaissais pas.

4- L’environnement, le milieu littéraire local – comment cette « apparition » publique, cette mise au jour de ce métier d’écrivain qui est le vôtre, est-elle perçue dans votre entourage direct ? professionnel ? et dans le milieu littéraire : cela change-t-il les rapports avec votre libraire, par exemple ? 

MG

Si seulement cela pouvait être appelé mon « métier » ! Ce n’est pas tout à fait le cas (…), l’écriture, même lorsqu’on a la chance qu’elle soit rendue publique, passe souvent pour une activité « secondaire », parallèle à un métier, éventuellement complémentaire. Je sens toujours ce clivage entre la profession, au sens « strict » et peut-être étriqué du terme, et ce qui reste considéré comme « l’aventure » de la publication. Il y a ce qui fait gagner son pain, et le livre. L’entourage direct accueille cela avec fierté (on ne refait pas les mères !), il entre un peu avec moi, par ce que je peux décrire ou évoquer, dans un univers qui fait rêver, qui suscite beaucoup de questions et de curiosité. Par ailleurs, s’il y a un « milieu » littéraire, il ne m’est pas encore bien connu, il me semble varié, échapper à toute homogénéité (là encore, c’est source d’expériences passionnantes) ; chaque fois, en somme, j’ai eu l’impression d’annoncer la nouvelle à des individus plus qu’aux membres d’un milieu (j’admire beaucoup le « milieu », pour ça ; je ne lui ai pas trouvé de tics !), avec des réactions variées, et enrichissantes. Seuls des libraires, éventuellement, me reconnaissent et cela a pu donner lieu à des situations amusantes.

AS

C’est assez radical – et un peu violent – comme mue : mes étudiants viennent me parler du livre à la fin des cours, mes collègues y font allusion. C’est toute une image sociale qui change (moi qui vivais avec l’écriture presque totalement en secret depuis 15 ans). Cela n’a pas changé mes liens avec mes libraires : ça les a créés. J’habite Angers depuis 2 ans, et si je fréquente souvent Richer, Contact, je suis du genre à aller droit aux livres que je cherche. Je suis assez réservé. J’avoue que je ne mesurais pas ce que c’est que le métier de libraire – l’engagement, l’énergie que cela nécessite de défendre les livres.

 5-Comment et pourquoi cet éditeur-là?  Était-ce le seul? Le premier? Comment cela s’est-il passé?

MG

C’est la maison que j’admire le plus, la plus intimidante, celle, donc, que je n’osais pas espérer (qui le pourrait ? Mes amis n’ont cessé de me dire : « Minuit, bordel, MI-NUIT » ! ). Dans ce geste de l’envoi du manuscrit, on ne peut pas s’empêcher de rêver, en se demandant : « où souhaiterais-je être publié ? ». J’ai envoyé le manuscrit ailleurs, n’ai obtenu que plus tard des réponses négatives. Tout s’est passé très vite avec Minuit ; 48h après l’envoi du texte, Irène Lindon me laissait un message demandant à ce que je la rappelle. Nous avons beaucoup échangé le lendemain par téléphone (pour la première fois, je n’ai pas dormi de la nuit), sur le texte, sur moi, mes activités, ma situation ; à un moment, elle m’a dit « je vous envoie demain le contrat ».

AS

Pour ce texte-là, il y avait eu des encouragements ou des retours d’autres éditeurs intéressés sans être complètement convaincus (une lettre de POL, une discussion au téléphone avec Irène Lindon). La plupart ont refusé le texte avec une lettre type. Et puis il y a eu ce coup de fil de Sylvie Gracia, sa voix chaleureuse, son rire, et son enthousiasme : du coup, Le Rouergue – que j’appréciais pour avoir lu Pascal Morin, Gaël Brunet – est devenu une évidence.

6- Était-ce votre première tentative de publier?  Est-ce le premier roman que vous écrivez?

MG

J’avais envoyé à d’autres éditeurs un autre texte, à un moment de ma vie où j’avais besoin de me dire « je peux publier quelque chose », tout en sachant que ce texte n’était pas assez abouti, bref je me suis un peu tiré dans les pattes, à cette époque-là. Du coup, je considère Changer d’air comme le premier roman, oui, un texte dont j’ai senti qu’il m’avait donné beaucoup de fil à retordre, un premier véritable travail, une construction et une proposition qui faisaient vraiment sens pour moi.

AS

Mon premier manuscrit envoyé à des éditeurs date de 2001. Bien d’autres ont suivi : j’ai une pile de lettres types chez moi (à peu près quatre-vingts je crois : je suis un peu fétichiste, j’archive), qui pourraient composer un drôle de roman épistolaire un peu monotone. Le premier à m’avoir encouragé est Bertrand Fillaudeau de Corti dès le premier manuscrit. Je dois saluer Paul Otchakovsky-Laurens, qui m’a envoyé plusieurs fois des lettres argumentées, qui m’ont aidé à avancer. Mais je ne commençais à trouver ma voix que depuis quelques années. Si ce texte-là a débouché sur la publication, c’est sans doute que je prenais la matière hors de moi : cette matière avait une telle force intrinsèque qu’elle a simplifié et accéléré le passage à l’écriture.

7-Combien de temps a duré l’écriture de ce roman?

MG

Il n’a pas été écrit linéairement, selon un rythme régulier. Cela s’est fait par strates, sur une période de deux ans environ, avec beaucoup de moments vides, du point de vue de l’écriture, des semaines, aussi, où je trouvais le temps de goûter à ce rythme très particulier où l’on se met chaque jour à sa table, pour une durée déterminée (j’aime l’idée de pouvoir le faire, avec cette rigueur-là, mais j’en trouve rarement le temps). J’ai beaucoup de mal à faire deux choses à la fois !, à concilier ce travail d’écriture et un « métier », justement. J’ai besoin de vide, pour écrire. De créer ce vide où l’écriture n’est pas ce pour quoi on garde un peu de place quand on s’est acquitté de tout le reste.

AS

J’ai découvert l’affaire Marina qui donne sa matière à la fiction en juin 2012, et le roman était fini en mars 2014. Mais je ne l’ai pas écrit en continu, loin de là : il y a eu plusieurs moments d’écriture intense, les deux étés 2012 et 2013, quelques mois de l’hiver 2014.

8-Citez un (ou deux, voire trois…) écrivains que vous admirez, ou qui vous inspirent.

MG

Pour les écrivains de la maison, Jean-Philippe Toussaint (j’aime vraiment tous ses romans) particulièrement, et une grande admiration pour le travail de Julia Deck. De façon très différente, et évidemment pour des raisons très différentes, Claudel me semble inépuisable. De très grands souvenirs de lectures : Les liaisons dangereuses de Laclos, et L’emploi du temps et Degrés de Butor. Je n’ai pas tout lu de lui, loin de là, mais je suis particulièrement fascinée et « remuée » par le travail de Butor.

AS

C’est difficile, ils sont tellement nombreux : j’ai l’impression d’être composé de multiples strates de lectures qui se sont superposées successivement en moi. Par exemple, j’ai lu massivement Bergounioux vers 2008 : l’autorité de sa voix, la rigueur de sa syntaxe, et en même temps la tension qui habite ses récits, leur nécessité brûlante, ont eu un effet extrêmement puissant sur moi. Mais tout cela me paralysait, m’intimidait. Je dirais que c’est Duras qui m’a libéré de cette intimidation, vers 2010. J’ai une profonde admiration pour L’Amant et L’Amant de la Chine du Nord, notamment. Duras m’a appris à viser l’épure. Il me semblait à présent que la voix, tout en étant nette, avait le droit d’être pauvre, pour dire l’effondrement. Avec le recul, je crois que ces deux voix très différentes coexistent en moi.


Christophe Manon et Mathieu Riboulet, lecture croisée et entretien | Vents d’Ouest, nov 2015 | podcast

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Mathieu Riboulet lit Christophe Manon, et vice-versa. Puis, entretien croisé avec GB.

(cliquez sur l’image ci-dessous pour lancer le podcast)

FireShot Screen Capture #111 - 'Christophe Manon et Mathieu Riboulet I entretien avec GB, Nantes, Vents d'Ouest, novem_' - www_mixcloud_com_guénaël-boutouillet_christophe-manon-et-mathieu-riboulet-en

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Christophe Manon et Mathieu Riboulet | entretien avec GB, Nantes, Vents d’Ouest, novembre 2015 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

Rentrée 2015 : Christophe Manon, poète, fait paraître chez Verdier son premier roman, Extrêmes et lumineux, traversée fragmentaire de journaux et mémoires, « À la fois, exploration de la mémoire, histoire d’amour et enquête familiale, ce récit composé d’une succession haletante de scènes fondatrices nous livre le tableau d’une sensibilité qui s’éveille et s’ouvre au monde. ».

Dans le même temps, Mathieu Riboulet fait paraître deux livres chez le même éditeur : Lisières du corps, série de textes « tentant de saisir au plus près du geste, de l’intention, de la peau et des os, comment le corps se courbe, s’offre ou se dérobe » et Entre les deux il n’y a rien, récit d’une vie politique et sexuelle, depuis l’éveil à la contestation et aux plaisirs charnels des années 70 jusqu’aux désillusions des décennies suivantes.

Les trois livres sont différents mais dialoguent, car il y est question de corps et de récit du monde ; et qu’il en est question, dans chaque cas, dans une langue somptueuse.

Ce soir-là, qui vint conclure une saison de rencontres variées, joyeuses et intenses à la librairie Vents d’Ouest, qui m’offre sa confiance (merci à Romain Delasalle, encore une fois), ce soir-là fut de joie. De douceur et de joie. De confiance, douceur et joie.

Merci infiniment aux deux auteurs, d’avoir ainsi croisé leur voix, il en faut de la confiance et du lâcher-prise, pour se laisser ainsi faire. Aux auteurs interrogés, je formule parfois cette demande, se lire l’un l’autre, mais seulement : parfois. Et ne suis jamais déçu de ce que ce déplacement provoque : une attention maximisée, de l’un comme de l’autre – et pour moi également, qui pose des questions en ces cas-là, cet estrangement s’avère un précieux outil d’appropriation. Ce nouvel éclairage procure aussitôt ses pistes propres, syntaxiques comme thématiques.

J’aime le travail de chacun des deux et ne m’en cache pas : la qualité de ce qui fut énoncé me donne raison – et c’est très agréable, des fois, d’avoir raison.

Vous pourrez capturer des extraits de leurs livres sur mon tumblr : Entre les deux il n’y a rien, éditions Verdier, août 2015 ; Patrick Boucheron & Mathieu Riboulet, Prendre dates, avril 2015, éditions Verdier ; et Lisières du corps, Verdier, août 2015

Ainsi qu’une critique de Extrêmes et lumineux de Christophe Manon sur materiau composite.

Je connais Benoît Vincent, dit-il.

(Texte lu avant la lecture de Benoît Vincent lors de Autrement le monde, événement organisé par La Maison de la poésie de Nantes au Lieu unique, samedi 28 novembre 2015).

(à paraître dans Gare maritime 2016, en juin 2016)

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bv

Je connais Benoit Vincent, dit-il.

 Je connais Benoit Vincent est une phrase qui sitôt énoncée me bascule dans une position paradoxe qu’on ne qualifiera pas de mensongère, mais d’au moins, pour partie, fictionnelle :

Benoit Vincent, ce patronyme, fait de deux prénoms accolés (je ne sais pas pour vous mais en moi ça induit toujours un trouble, cet effet de double au sein d’une même entité langagière), possédant de surcroit neuf lettres sur treize (dont un prénom entier) en commun avec son incroyable éditeur Benoît Virot, du nouvel Attila, et puis cet hétéronyme Farigoule Bastard, héros d’une étrange chanson de geste parue cette année chez le dit éditeur.

Farigoule Bastard, dont :

-la lecture me fut, hors connaissance (préalable, mais fatalement incertaine) du dit Benoit Vincent, une des plus étonnées et réjouies de cette année

-la poétique est, littéralement, inouïe (car si, même fort tenté, je n’affirmerai pas le –censément-de-moi-connu Benoit Vincent poète, par crainte d’une humeur réactive ; de la poétique à l’œuvre dans ce texte j’oserai dire qu’elle déjoue tout ce qu’on pourrait attendre, prédire, imaginer, ce même à la lecture de son curriculum, qui viendra un peu plus loin), inouïe donc cette prose titubante et décidée, que je cite, m’efforçant de rendre compte de la ponctuation telle qu’imprimée :

«Farigoule Bastard s’accapare l’intermittence du chaos, se faufile enfin en fabriquant son rythme N’est-il pas dédié à la marche Il pense. Ou l’inverse Il ajoute. Après le raidillon, la sente emprunte longuement le faîte d’une petite bête de colline La mer ici, elle est fossile. Jusqu’au petit poët, comme le téton d’un sein, on évacue d’un tour l’embrassé du regard. S’installe ici, proche le cairn qui marque le culminant Était-ce la peine de marquer l’évident Il pense. Déballe paquetage. Contrôle inventaire. Tâte le lapin, qui tend vers le rassis. Passe encore, il est conservé dans un matelas moelleux de thym et d’herbes fraîches. Régulièrement on le soustrait à l’air. Au vieillissement présumé. Ou à l’effondrement soudain. L’air est tant vorace. »

Et, plus loin :

« Tout ce qui rampe comme moi et les vers et les pourceaux les plus beaux étalons & les cloportes, nous, tous autant, c’est : Un pied devant l’Autre. C’est : (1) par (1). Je ne sais pas même si j’y arriverai, peut-être que cent mètres Presque je renifle un fumet de marmite éteinte de peu Une maison Une femme Un système Mais qui sait si jamais je pourrai me présenter au seuil Toquer gaillardement Peut-être appeler Sourire Faire face. une poignée d’herbes est tellement loin déjà. Soupire, Farigoule Bastard.»

Farigoule Bastard, long poème autant que promenade entêtée, fantaisie pastorale dissipant son et ses personnages dans leur sinueux mouvement, épaissit son mystère en l’énonçant, sans cesser de plaire, d’étrangement (d’estrangement) plaire à qui le lit qui l’écoute. Mais ce texte, paru en livre, s’il fait de Benoît Vincent un écrivain, ne le réduit pas à cette qualité, car c’est un peu plus compliqué chez BV, un peu plus difficile à suivre est Benoît Vincent, marcheur infatigable. Ecrivain est une qualité parmi d’autres, de celles qu’on peut accoler à ce prénom-prénom : Benoit Vincent est botaniste, instinien, webiste, développeur géographe, méridional, guitariste, rhizomal. Début de liste comme il les affectionne : en fait de listes, je ne saurais trancher entre deux hypothèses, tenez : la propension qui est la sienne, aux listes de végétaux (il y en a dans Climax, fiction collective qu’il mena avec notamment Nicole Caligaris et Patrick Chatelier pour le compte du projet collectif Général Instin ; il y en a dans certains de ses textes de réflexions paysagères et botaniques, que j’ai le bonheur d’éditer sur remue.net dans une série intitulée Bornes ; il y en eut dès le premier texte que j’ai vraiment lu de lui, il y a bientôt dix ans, parfaitement intitulé Végétal Instin, patronyme qui pourrait lui aller autant que Benoit Vincent), cette tendance taxinomique et végétale témoigne-t-elle d’un goût volodinien des listes, ou d’un goût des listes volodiniennes ? Plaisanterie en passant, car d’humour le gaillard, même coupant, même abrupt, même convexe, ne manque pas, mais signalement aussi de ce nom-là, Volodine, important pour ce qu’il porte de possibles multipliés dans la littérature autant que pour ses magnifiques livres, important dans ce panthéon subjectif qu’érige discrètement Benoit (discrètement, puisque sur le web, où l’on n’est pas un écrivain, expliqua-t-il dans un billet fameux qui m’importa tant qu’il m’importe encore de le citer ici), sous le générique de littérature inquiète (où l’on trouve aussi Caligaris, suscitée, où encore Blanchot, à propos de qui il travailla longtemps, mais Emaz, ou Claro), une œuvre d’essayiste méconnue comme elles le sont dans notre pays assez duplice pour entretenir un culte morbide à la littérature à Majuscule, tout en rechignant à doter les non-romanciers ou non-poètes, non-encartés en somme, du statut qui leur échappe – dont ils s’échappent, autant.

Pas un écrivain disais-je, dit-il, un jour, en un geste d’écriture affirmative, en énoncé performatif inversé ; mettons, alors quoi, plasticien, peut-être ? Tant l’écriture de Benoit Vincent, en textes courts comme en séries, au sein de l’espace du livre comme en une œuvre web telle son Genova, se déploie dans l’espace. Quand son rythme trompeur, pas chassés enchâssés déchaussés, défie par torsion rythmique quelques principes de temporalité.

Chez lui, l’espace prime sur le temps.

 

« Piétinant de la sorte — ou avançant à genoux comme un fidèle délirant de fièvre ou de foi (c’est pareil) — à proximité du sol, c’est-à-dire très très près de la terre, ce qui implique d’être très très près du temps, comme on dirait près du moyeu du temps, là où le mouvement est imperceptible, là où les secondes, les minutes, ne s’écoulent pas mais coagulent en une matière mélangée, un plasma élémentaire, alors tu comprends pourquoi il n’y a pas de temps. Qu’il n’y a plus que de l’espace — qu’il n’y a jamais eu que de l’espace — dont une part, plus volatile peut-être, nous fait croire à autre chose qu’aux saisons, qui sont les consolations répétées du monde. »

Pas un écrivain, peut-être, mais plus encore. Faites, vous aussi, sa connaissance – dit-il.

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Benoit Vincent est un auteur dont on peut suivre la (les) traces sur Internet essentiellement, via son blog Amboilati, la revue Hors-Sol qu’il co-anime, ou ses participations au projet du Général Instin.
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Ci-dessous, captation vidéo de cette présentation et de la performance-conférence, qui suivit, de Benoit Vincent. L’ensemble de la journée est à déguster sur cette chaine.

En résidence : y accueillir – Cécile Portier et Patrick Chatelier, pour (bien) commencer

Je suis en résidence, à partir de cette semaine, à la Maison Louis-Guilloux de Saint-Brieuc, à l’invitation de la Ligue de l’enseignement, pour y écrire et faire écrire, pour questionner les lieux, leur usage, leur écriture. Un blog est l’enjeu, lieu de production et de conservation des matières écrites, enregistrées, de mes propres textes et ceux des autres : il s’intitule déconstrui(re)construire, et voici son adresse exacte : https://deconstruireconstruire.wordpress.com/

3 auteurs (et plus) dans une galerie marchande – au coeur du monde, donc.

Dans ce cadre, me voici invité à une des soirées du cycle « un jeudi un écrivain » (durant lequel j’interrogerai bientôt Julia Deck, puis Arno Bertina), à concevoir une invitation sur le thème des identités (littéraires, donc, et numériques). J’ai choisi d’inviter Cécile Portier et Patrick Chatelier (et avec eux, nécessairement, le Général Instin, passager clandestin habituel, ce qui fait en somme trois pour le prix de deux, voire, une infinité pour le prix de deux). Je reprends ci-dessous le texte de présentation de cette soirée sur le bog dédié, qui aura lieu ce jeudi, dans la galerie marchande du vieux Géant-Casino, lieu que j’aurai l’occasion de fréquenter, de décrire, durant ces séjours à Saint-Brieuc.

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(Texte de l’annonce sur le wordpress dédié, monté par la Ligue – qui m’invite à inviter 🙂
« Dans le cadre du projet Construction, déconstruction, reconstruction porté le Centre Social du Point du Jour, les Bistrots de vie du pays briochin et la Ligue de l’Enseignement des Côtes d’Armor, nous accueillons Guénaël Boutouillet en résidence sur Saint-Brieuc.
Nous lui avons proposé d’organiser une rencontre “Un jeudi, un écrivain” autour du thème des identités numériques. Avec ses invités, Patrick Chatelier et Cécile Portier, il nous parlera du projet Général Instin.
Exceptionnellement, cette rencontre aura lieu dans la galerie du Géant Casino de Saint-Brieuc. Elle sera gratuite et aura lieu à 18h30 le jeudi 19 novembre
. »
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Recevoir, interroger, lire avec – ici, avec Cécile Portier et Patrick Chatelier.

Belle façon d’entamer pour moi cette série de séjours qui, mis bout à bout, constituent cette résidence, comme les matériaux posés sur le blog, qu’il s’agisse des textes d’ateliers, des interventions des auteurs, des recueils de paroles ou des billets personnels, constituent et constitueront mis ensemble une forme – un objet éditorial spécifique, hybride par ses matières, uni par le lien qui les agrège : ma présence ici, mes envies littéraires, et mon ambidextrie interventionniste.

Mon écriture se constitue de lire, avant tout (mon herbier sur tumblr et le paysage qu’il constitue n’en sont pas la moindre trace – ténue et discrète trace).

J’ai écrit sur chacun d’entre eux deux. A propos de Patrick, de ses deux premiers livres, infiniment petit puis Maternelles, ici. A propos de Cécile, par deux fois : pour la Maison de la poésie de Nantes, où je je l’ai présentée sur scène en 2012 (lire ici), puis pour le site ciclic-livre, où j’ai présenté plus amplement son travail dans sa dimension (pleinement) littéraire et (pleinement) numérique, fin 2013 (lire ici).

J’ai écrit avec, aussi – le projet Général Instin a immensément compté dans mon trajet : un des tout premiers textes que j’ai lus en public le fut avec Patrick, en 2007, pour remue.net : il s’agissait d’une conférence – pas tout à fait une conférence, non : plutôt une conférence contenant sa parodie sans cesser de tenir parole. Un moment infiniment drôle-et-pas-que.

Le numérique en tant que lieu & lien

Nous parlerons donc de leur identité d’auteur, de la façon dont elle s’éploie, via le numérique. Mais pas uniquement : le numérique n’est jamais à envisager seul, il est lieu et lien : et Cécile en a fait un outil de dialogue efficace pour aborder une jeunesse sociologiquement loin d’elle, mais aussi une matière à performance sur scène. Quand Patrick, au coeur du projet Instin, qui constitue un immense geste d’écriture avec (avec les autres, avec le récit du monde, passé présent et espérons-le, futur), en a usé pour se défaire, pour déchirer le costume et le multiplier : par l’usage des réseaux sociaux, donc, où le Général est nombreux, au sens littéral – mais aussi en ateliers, à Arcueil, en 2007, et dans la rue, à Belleville, ces dernières années, en pleine immersion urbaine, en dialogue avec des street-artists.

A jeudi soir, donc.

Rencontre avec Pierre Senges ((Le 23 octobre 2015, 19h30, Librairie Vent d’Ouest (Nantes)) | podcast

Rencontre avec Pierre Senges

(cliquez sur l’image ci-dessous pour lancer le podcast)

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Pierre Senges, entretien avec GB, librairie Vents d’Ouest, Nantes, 23/10/2015 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

Pierre Senges, né en 1968, est auteur de nombreux ouvrages au statut ambigu, qui ont le point commun d’être tous savants et drôles. Un ample dossier lui est consacré sur remue.net. Il a écrit Veuves au maquillage, Ruines de Rome, Essais fragiles d’aplomb, Géométrie dans la poussière, La Réfutation majeure, Sort l’assassin, entre le spectre, Fragments de Lichtenberg et Études de silhouettes, tous parus chez Verticales.

Mais aussi : des livres en collaboration avec le dessinateur Nicolas de Crécy, Les Aventures de Percival et Les Carnets de Gordon McGuffin ; deux essais : L’Idiot et les Hommes de parole (Bayard, collection Archétypes, 2005), et Environs et mesures (Gallimard, collection Le Cabinet des lettrés, 2011), et de nombreuses fictions radiophoniques. (image Philippe Bretelle)

Il fait paraître Achab (Séquelles), chez Verticales, durant cette rentrée littéraire, fantaisie de l’après Moby dick, livre d’une fantaisie et d’une érudition immenses – où l’intertextualité n’empêche pas la fiction. Où lire et relire est la source d’aventures inépuisables. Nous en avons longuement éprouvé les délices, ce soir-là, entourés d’une assistance nombreuse et chaleureuse. Cet entretien décontracté n’en est pas moins une mine, Senges ne se départit jamais de sa finesse, de son esprit, de sa drôlerie. Et conclut par une triple proposition de lectures tout à fait étonnante, inattendue. (Graffitis de Charlotte Guichard, http://www.librairie-nantes.fr/listeliv.php?RECHERCHE=simple&LIVREANCIEN=2&MOTS=9782021172027&x=0&y=0 ; Le nez qui voque de Réjean Ducharme http://www.librairie-nantes.fr/listeliv.php?RECHERCHE=simple&LIVREANCIEN=2&MOTS=9782070385980&x=0&y=0 ; Hamlet & suite de Jules Laforgue et Carmelo Bene http://www.librairie-nantes.fr/listeliv.php?RECHERCHE=simple&LIVREANCIEN=2&MOTS=9782919067053&x=0&y=0).

Ce moment valait d’être vécu, il vaut d’être retenu, réécouté.

Sur Faire(800)signes : Lire un extrait de Achab (Séquelles)

Sur remue : une chronique incroyablement dense et précise du même Achab par Laurent Demanze ; et bien sûr, ce dossier Senges constitué de longue date par mes soins.

Arno Bertina, Trouver ce point où tout s’additionne et rien ne s’exclut | entretien à Châteaubriant, octobre 2015

(Présentation de la rencontre sur le site de mobilis).

Arno Bertina a commencé ce soir-là par répondre à cette si minuscule et vaste question des origines. nous avons ensuite parlé de l’adolescence, de la photographie, de l’accord avec le monde, de la mélancolie, de l’évitement de tout ce qui enferme binaire, de Je suis une aventure, d’Italie, d’Afrique… So play it :

D’où venez-vous, Arno Bertina ?

FireShot Screen Capture #202 - 'Arno Bertina, entretien avec Gb, 13 octobre 2015 by Guénaël Boutouillet I Mixcloud' - www_mixcloud_com_guénaël-boutouillet_arno-bertina-entretien-ave

Arno Bertina, entretien avec Gb, 13 octobre 2015 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

Rencontre avec Mika Biermann (Le 07 octobre 2015, 19h30, Librairie Vent d’Ouest (Nantes)) | podcast

Rencontre avec Mika Biermann

(cliquez sur l’image ci-dessous pour lancer le podcast)

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Mike Biermann « Booming » | entretien avec Gb | librairie Vents d’Ouest, Nantes |7 octobre 2015 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

« Surgis du fin fond du décor, Lee Lightouch et Pato Conchi, le grand maigre et le petit gros, se rendent à Booming pour raison sentimentale. « Personne ne va à Booming » ; « Prenez un bonbon, je ne crois pas qu’ils en aient » : on les avait pourtant prévenus. Kid Padoon et sa bande font régner la terreur à Booming, le shérif à leur botte, le bordel à leur service, le saloon à leur disposition, le croque-mort aux petits soins.Mais ça n’est encore rien : il y a quelque chose de détraqué à Booming, un truc qui coince, qui débloque, qui recoince et qui vous rend cinglé. Accrochez-vous : Booming est un western quantique qui se joue des balles et du temps qui passe. » (présentation sur le site de l’éditeur, anacharsis)

Avec Mika Biermann, ce soir-là, nous n’étions pas très nombreux – mais cet incroyable accent (germano-marseillais, quand même !), cette chaleur et la singularité de ce parcours, de ce propos, de ces quatre livres nous ont permis de passer un très beau et agréable moment. Il y parle de son rapport si personnel (si loin et proche) à la langue française qu’il conquiert et continue d’apprendre en faisant littérature avec… « Prétendre à la poésie dans une langue qui n’est pas la sienne, ça c’est très curieux – d’où, mon plaisir. »

Nous avons parlé de « Booming », western hallucinogène paru chez Anacharsis (tout comme son tumultueux roman d’aventures « Un blanc », en 2013), ainsi que de ses deux autres romans parus chez P.O.L, « Palais à volonté » et « Mikki et le village miniature ».

Sur Faire(800)signes : Lire un extrait de Booming, lire un extrait de Mikki ou le village miniature.

Paysage de lectures (récit d’intervention au master Limés)

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Il y a la conjonction de deux choses, tout d’abord cet herbier en tumblr, entamé depuis cet été, qui m’est devenu aussitôt essentiel, de par son rythme quotidien mais aussi par sa simple fonction élective, importante, de constitution d’un paysage (ce matin même, Frank Smith et son surplis, un sacré paysage en soi), qui change le rythme et l’organisation de ma bibliothèque physique – en quoi cet objet éditorial, « virtuel »,a d’immédiates conséquences dans le monde physique – et me revient cet exercice que j’ai déjà hâte de proposer à nouveau, sorte de réactualisation du comment ranger sa table de travail de Perec, via outils heuristiques (dits aussi de mind-mapping) :

https://materiaucomposite.wordpress.com/2014/12/02/lordi-sur-le-bureau-et-le-bureau-sur-lordi-dune-ecriture-heuristique-en-atelier/
L’herbier est en photo pour illustrer la dite page. La page, elle, présente un autre paysage de lectures – celui du groupe d’étudiant(e)s du master Limés  à Poitiers, àqui j’ai proposé cet exercice d’écriture durant ma première séance d’intervention cette année. La séance, organisée depuis ma propre pratique de « médiateur littéraire », envisagée dans sa diversité (la médiation figure aussi dans l’intitulé de la formation coordonnée par les maîtres Stéphane Bikialo et Martin Rass, « nouvelles médiations ») depuis mon fil twitter, passant ensuite au crible le concept de « rentrée littéraire », toisant ce qu’il éveille (ou pas, option majoritaire, le ou pas) chez ces jeunes futurs libraires, bibliothécaires ou funambules comme moi, se concluait sur un temps d’écriture. D’écrire pour voir, pour s’essayer – mais littéralement, oui, pour voir.
La consigne :

Une semaine de lecture – qu’est-ce que je lis ? Comment ? Pour quoi ? Ne pas expliquer, faire l’inventaire de ce qui est lu (physiologiquement, c’est-à-dire de façon volontaire ou non)

appelait le voir, le re-voir comme mode de re-mémoration. Appel au sens préalable à la réflexion , pour limiter autant que possible les enjeux de représentation de soi (en un lieu et moment où le capital symbolique de la lecture est essentiel et stratégique). Nous aurons de quoi penser ensemble, ensuite – et dès que publié, chacun se relisant – et relisant les autres, plus encore – , chacun aura de quoi moudre, et ouvrir un peu autrement les yeux dans la torpeur matinale, au passage du paysage ou dans les transports en commun.

Mais il y a déjà à voir : chaque texte constitue un paysage, et le défilement des paysages singuliers (avec leurs intersections, qu’elles soient du rapport aux parents dans ces moments de grand départ, ou des impératifs scolaires) fait un panorama.
Exemple :
« Ça y est c’est la rentrée, comme nous l’indique les cartons qui envahissent la librairie. Bonne journée à toi aussi ! Lord Brian, Dog save the queen. Prière de fermer la porte derrière vous. Pompom a une entorse à la patte. How many Disney movies have you watched? Voulez vous quitter l’application. Oui – Non. Thanks for watching. Subscribe. Alarme 9:30. DanAndPhilGames. PewDiePie. Cryotic. Markiplier. Prière de fermer la porte derrière vous. Promotion exceptionnelle. 40% d’économie. Consommer rapidement après ouverture. Run for switch / Save Mike. Credits. Prière de fermer la porte derrière vous. Fichier Dropbox partagé. Je suis prête dans dix minutes. Alarme 10:00. »
L’ensemble vaut plus que la somme de ces parties.
Mais chaque partie déjà vaut.
A lire ici.

https://formationslirecrire.wordpress.com/2015/09/16/paysages-de-lectures-textes-seance-1/

Vidéo

Maylis de Kerangal (entretien filmé, Saint-Jean-de-Monts, mars 2015), « La documentation, plus elle est juste et précise, plus elle débride la fiction »

[Rencontre avec Maylis de Kerangal, café littéraire, Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts, vendredi 13 mars 2015]

Ces captations vidéo sont un simple témoin (un peu basse def., on s’en excuse, mais au casque tout s’entend) de ces discussions que je m’efforce de faire aussi vives, douces et intenses que possible. Ici, Maylis s’exprime longuement sur sa fabrique de fiction, sur son rapport à la documentation, au travail et au repos, aux. personnages (« j’instaure des collectifs de personnages avec lesquels je dialogue »).

Une bien agréable manière d’attendre la parution de son tout prochain livre, A ce stade de la nuit, repris chez Verticales en octobre 2015 après une brève première existence, et dont un extrait vous était déjà donné à lire en amont de cette rencontre, ici : Je pense à ces noms inscrits dans les paysages et je pense aux paysages véhiculés dans les noms.

Maylis de Kerangal partie1~1 from Guenael Boutouillet on Vimeo

Maylis de Kerangal 2 from Guenael Boutouillet on Vimeo.

maylis-recadre

photo : Maylis de Kerangal, copyright Alain Girard-Daudon, mai 2014.

Apéro littéraire avec Maylis de Kerangal, rencontre animée par Guénaël Boutouillet // Le vendredi 13 mars 2015 de 19h00 à 20h30, Médiathèque – Espace culturel, Boulevard Leclerc, 85160 Saint-Jean-de-Monts

 

Journée professionnelle : L’école des loisirs a 50 ans (avec Martin Page, Anaïs Vaugelade et les Enfants Terribles) | jeudi 24 septembre 2015, Saint-Jean-de-Monts

Journée professionnelle : L’école des loisirs a 50 ans

Jeudi 24 septembre 2015, à partir de 13h30, à la Médiathèque Espace culturel de Saint Jean de Monts, 23, boulevard du Maréchal Leclerc, 85160 ST JEAN DE MONTS, Tél : 02 51 58 91 12 Dans le cadre du cinquantenaire officielle de la maison d’édition – voir le site dédié http://50ans.ecoledesloisirs.fr/

« Et quand je réponds « je commence par l’histoire », ça les laisse perplexes. Où est l’histoire ? Dans le texte ? Dans les dessins ? Pour le genre d’albums que je cherche à faire, l’histoire est racontée par le texte et par les dessins, ou plus exactement, entre le texte et les dessins. Quand j’ai une histoire en tête, la première chose que je mets sur le papier ressemble à un storyboard de cinéma, c’est à dire, une suite d’esquisses et de phrases mises en regard. », dit Anaïs Vaugelade dans une belle intervention trouvée sur le web, et c’est ce genre de questions, simples en formulation mais immenses dans leur potentiel de discussion et réflexion, que j’aimerais lui poser. Que j’aimerais leur poser, à elle et Martin Page, des questions de comment qui éclairent mieux que des pourquois. Posons-nous les ensemble ce jeudi d’avril. L’entrée est libre et gratuite. (Guénaël Boutouillet)

En 2015, la maison d’édition jeunesse parmi les plus fameuses (sinon la plus fameuse), aura 50 ans.
Profitons-en pour explorer, avec Martin Page, Anaïs Vaugelade et Thierry Morice de la librairie Les Enfants Terribles (Nantes), quelques facettes d’un immense catalogue, et pour nous pencher avec eux sur leur métier, sur leur art, leur quotidien
Qu’est-ce qu’on imagine, qu’est-ce qu’on raconte et comment le raconte-t-on, en texte et/ou en images, lorsqu’on s’adresse à des enfants ? Quelle importance ce travail revêt-il pour eux ? Quelles spécificités, quelles évolutions de la littérature à destination de la jeunesse ? Quelques questions parmi toutes celles que nous nous poserons, ensemble, en partage.
Cette journée fait suite à celle que nous avions consacrée aux éditions Memo (à l’occasion de leur 20 ans), en novembre 2013. Jeudi 24 septembre 2015, à partir de 13h30, à la Médiathèque Espace culturel de Saint Jean de Monts, 23, boulevard du Maréchal Leclerc, 85160 ST JEAN DE MONTS, Tél : 02 51 58 91 12
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Les invités
Martin Page est né en 1975. Il est l’auteur entre autres de Comment je suis devenu stupide, L’Apiculture selon Samuel Beckett et Manuel d’écriture et de survie. Il écrit également pour la jeunesse. Il écrit parfois sous le pseudonyme de Pit Agarmen. Son dernier roman, Je suis un dragon, est paru en janvier 2015 aux éditions Robert Laffont. Son site : www.martin-page.fr – Il a publié sept livres à l’école de loisirs. J’en ai plusieurs fois parlé sur ce site.


Anaïs Vaugelade est née à Saint-Ouen en 1973. Elle a vécu dans les Basses-Pyrénées jusqu’à dix-sept ans, puis est venue à Paris pour faire de la photo à l’école des arts décoratifs, et, parallèlement, des livres pour enfants à l’école des loisirs. Outre son goût prononcé pour les loups (« Une soupe au caillou » et « L’anniversaire de Monsieur Guillaume ») et pour les crocodiles ( série des « Zuza »), et les cochons (série de la famille « Quichon »), Anaïs Vaugelade interroge comme nulle autre les mystères de la conscience enfantine.  (extrait révisé de sa présentation sur le site de l’école des loisirs – où l’on trouve aussi son imposante bibliographie)


Les enfants terribles, libraires nantais : « Aux enfants terribles, vous trouverez bien-sûr beaucoup de livres (albums, documentaires, bandes-dessinées, romans…) mais aussi une sélection de jeux, des marionnettes, des expositions et surtout cinq libraires exigeants et passionnés pour vous guider dans ce petit monde. » (extrait de leur blog) —– (Journée conçue et animée par Guénaël Boutouillet)

Faire (800) signes : pourquoi un tumblr de plus ?

FireShot Screen Capture #180 - 'Faire (800) signes' - guenaelboutouillet_tumblr_com

Faire (800) signes

Chaque jour un extrait d’un livre lu ou en cours de lecture. (en complément de chroniques plus longues ici même).

L’avoir si souvent répété en atelier d’écriture ou en causerie périphérique : écrire dépend de ses conditions d’expérience – en même temps qu’écrire change les conditions de l’expérience. Depuis trois ans que ce blog (que j’aime à nommer site, puisqu’il ne se limite pas à cette fonction de journal, qu’il endosse même finalement (trop?) peu) m’anime autant que je l’anime, je cours après cette idée de journal de lecture au jour le jour – et que ce qui s’appelait collecte, initialement, a poussé par le milieu, s’est auto-engendré, a mué en un exercice de critique poussée – aussi poussée qu’il m’est possible. Les feuilles volantes, les post-its initiaux sont devenus des articles longs. Pendant que la pile de livres lus monte, toujours, plus haut vers le plafond. Et, à la fin de cet été de lectures ravies et gourmandes (avec une double entorse du pied droit, ça aide il faut dire), voyant arriver la date de parution des dits livres, et les échéances de retour au travail (celui qui paie les béquilles et les huiles de massage de la malléole, l’alimentaire, quoi), en même temps que voyant s’écrire toujours jamais assez vite les chroniques du Manon, du Giraud, du Enard… il me fallut faire signal, au moins, pour l’instant, en attendant plus.

Et tumblr, format hyper-léger, est ce qui sied à cette fugue-là : un court extrait + une photo de la couv – une photo perso, du livre là où je l’aurai (en partie) lu, avec variations, donc,  légèrement fictionnelles – ceci afin de ne pas inonder de photos de ma chambre  coucher. Le Markowicz, par exemple,  je ne lis pas qu’au jardin, je le lis : partout.

(Et j’y retourne)

(Et j’y prends d’autres notes).

Faire (800) signes, c’est donc à suivre : ici.

De Tanguy Viel, de ses abysses, essais, et autres pensées à classer – Icebergs, une série de texte sur ciclic-livres

(Intégrale du cycle de conférences à l’écoute).

Tanguy Viel est un auteur dont je suis le parcours, de longue date, et parfois d’assez près, pour avoir pu, à plus d’une reprise, me faire éblouir de la brillance de sa pensée, toujours en route, en mouvement. (Souvenir de cette proposition de résidence, à La Roche-sur-Yon, formulée en 1999 sur les conseils de Léa Toto, à laquelle il nous répondit à main levée, dans l’après-midi, par fax, en trois paragraphes calligraphiés à même une table de bistrot, évidemment singuliers, évidemment pertinents).

Tanguy Viel écrit des romans extrêmement réfléchis (ce qui parfois agace, parfois lui est reproché), extrêmement intelligents – mais dont celles et ceux qui observent, accompagnent, l’évolution de cette écriture, et dont lui-même sans doute, savent qu’ils ne suffisent plus ; et que cette pensée évolutive, en elle-même romanesque (=en incessant mouvement, trépidante même parfois), gagnerait à trouver, elle aussi, son livre (=sa forme, son architecture, son endroit où advenir), plutôt que d’infiniment se soumettre à retrait, correction, réévaluation compte plus les retraits successifs de Viel, de la suppression de son site web début 2000, jusqu’à cette conférence de La Baule en 2013, si complémentaire de celle de Stéphane Bouquet ici évoquée, et qui n’est malheureusement plus en ligne (lisez-en quelques mots grapillés et twittés au vol à l’époque).

Ciclic, agence du livre et de l’image en région Centre (avec qui j’ai la chance de parfois travailler), par l’entremise de Yann Dissez (avec qui j’ai la chance de souvent travailler), ont eu la judicieuse idée de proposer singulier un chantier à l’écrivain : une sorte d’essai en feuilleton. Intitulé Icebergs, il s’agit, selon ses propres dires en introduction, d’«une série de réflexions sur l’écriture, de promenades dans les allées d’une pensée qui tourne et vire, une pensée à vrai dire obsédée par les formes qu’elle peut prendre dont, justement, l’écriture. Cette pensée inquiète se demande surtout comment les autres, tous les autres, ont fait avant elle. »

Le format est le suivant : chaque mois, une lecture (aux Temps modernes, Orléans) ; enregistrée et livrée, le mois suivant, sur le site de Ciclic livre. Façon de faire, au moins, deux choses en même temps : de cette réflexion se nourrir, en même temps que les auditeurs présents aux lectures, et permettre en un second temps que les non-orléanais (nous sommes un quelques-uns, oui) s’en saisissent également ; et de cette réflexion faire livre, laisser trace, a contrario du penchant mélancolique et à-jamais-insatisfait de l’auteur (dont il parle, d’ailleurs, dans un de ces épisodes) : faire avec et contre son gré, et, ce faisant, faire exister cette forme écrite, qui fut par lui nommée, en prémisses, un presque-livre. C’est permettre à ce presque d’exister en tant que texte avéré, puisque : édité, puisque : lu.

J’ai dit plus haut que je travaillais parfois pour Ciclic, et chance : je suis chargé de lire ces textes quelques jours avant leur première publication (à haute voix, aux Temps modernes), pour en faire l’annonce, sur le web et les réseaux. Seront agrégés ici même (et repris, a posteriori), ces teasers épars, et avec eux les liens utiles, vers le texte, et l’enregistrement, de sa lecture par Tanguy.

Deux autres ressources le concernant : ce magnifique récit d’expérience de sa résidence à Clichy-sous-Bois, par Sylvie Cadinot-Romero, et évidemment les pages consacrées à ses livres sur le site des éditions de Minuit.

Tanguy Viel, Icebergs #1 « La vie aquatique »

Durant cette première lecture, à la fois introduction et texte plein, augurant du ton et de l’esprit la forme que prendront ces essais flâneurs, il est question du caractère maritime des livres, et Tanguy Viel se demande ici plus précisément quelle forme (un poisson, une algue ?) peut prendre cette vie aquatique du texte. Mais il est aussi question de boxe et de cinéma, du nom des plantes, d’écriture en marche, de Montaigne et de Cicéron (et de Sebald, et de quelques nombreux autres encore). Cette promenade entre les formes et les idées se fait nonchalante, en optimiste, dans ce qui constitue pour lui“un certain projet d’écrire […] : celui de se tenir au plus près de sa propre pensée, celui de s’accompagner soi-même dans une vérité fluviale et toujours neuve qui serait aussi, en dernière instance, la possibilité de se constituer.”

(Icebergs #1 « La vie aquatique » : le texte et la lecture, chez ciclic livre)

Icebergs #2 « Dans les abysses »

Nous avions quitté Tanguy Viel, à l’issue de sa “Vie aquatique”, séance inaugurale de ce cycle de lectures (à écouter ou à télécharger ici), en compagnie de Paul Valéry, face à l’incendie d’un magnifique trois-mâts, dont l’épave était coulée pour rejoindre les hauts-fonds. “En matière abyssale, nous en savons peu sur la vie des gouffres”, pose-t-il en introduction de cette deuxième promenade, qui, en scaphandrier de l’âme humaine, le voit s’intéresser aux diaristes les plus extrêmes et incontrôlables, les Henri-Frédéric Amiel ou Robert Shields, postés “dans cette mince plage qui sépare l’écriture de l’œuvre” (Roland Barthes). La mélancolie, problème littéraire récurrent et insoluble, qui l’a occupé déjà un moment, nous raconte-t-il, est aussi ce qui le travaille en parcourant la maison de Descartes (après avoir visité celle de Montaigne lors de sa première promenade). Il s’agit encore, toujours, de se questionner, lucide et souriant face aux gouffres avec lesquels Henri Michaux (comme Antonin Artaud) tenta de faire connaissance.

(Icebergs #2 « Dans les abysses » : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #3  “Point à la ligne”

« Je crois qu’il est temps de quitter ces territoires sans espace, où l’espérance se mire dans la perversité », annonce Tanguy Viel à l’orée de ce troisième volet, ce pour éviter d’en parvenir à ce point de mise en abyme que redoutait Pavese, celui où « où, avant même de composer un poème, (il) en esquisserait l’étude critique ». Et, pour amorcer un mouvement et ne pas se pétrifier sur place, Tanguy Viel de hisser les voiles pour prendre la route des Amériques, tissant au passage un malicieux lien, par synchronicité, entre l’avènement de la méthode de pensée de René Descartes et le départ du Mayflower vers le nouveau Monde. Et sur les bases d’une comparaison amusée et subtile entre deux manières, européenne et américaine, de voir et faire littérature, c’est tout un rapport au monde que questionne Viel, des embardées de Kerouac aux visions de Virginia (Woolf), en un bel éloge, certes contrarié, du lâcher-prise.

(Icebergs #3 “Point à la ligne” : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #4 « VISIONS »

« C’est que l’échelle à l’intérieur de soi n’est pas du tout la même qu’à l’extérieur. A l’intérieur, ce sont les lois célestes qui régissent les idées. A l’extérieur, c’est plutôt de la physique nucléaire. » Ce mouvement, presque pendulaire, entre intérieur et extérieur (comme entre grands espaces américains et pages blanches européennes, dans l’épisode précédent), une unité et dispersion, qui se poursuit à l’échelle du feuilleton ; cette oscillation entre dedans et dehors multiples, s’intensifie dans cet épisode. Tanguy Viel, questionnant sa propre propension à ne pas entamer (et moins encore finir) certains chantiers d’écriture lorsqu’il en il a fait l’annonce à autrui, continue sa promenade, entre les monticules impossibles du facteur cheval et le Paradis de Dante, entre « poétique » et « psychologie » (les guillemets sont de lui), entre l’ouvrage du tailleur et celui du maçon. « Il faudrait réfléchir sérieusement à la question, il faudrait prendre un temps pour entrevoir, chez chaque écrivain, chaque artiste, ou bien ce qu’il a de drap ou bien ce qu’il a de pierre, en durcissant pour l’exercice ces deux tendances supposées de l’esprit. » C’est ce qu’il fait en ce quatrième volet d’une promenade qu’on se réjouit de continuer à ses côtés.

(Icebergs #4 “Visions” : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #5 «Vivre avec les serpents»

Ce cinquième « iceberg » aurait pu s’appeler « Penser / Classer », du nom d’un fameux livre de Georges Perec, « scribe assyrien » (comme le surnomme Tanguy Viel affectueusement) qui, s’il n’intervient qu’en toute fin de cet épisode, est un absent très présent, dans ce chapitre essentiellement consacré aux bibliothèques. Et cette discrétion se pose en miroir de la façon de faire de Perec, dont Viel suggère aussi qu’il a « passé sa vie à ça, glisser les démons derrière des grilles, inventant une sorte de langage quasi-répressif, à force de méthode et de pudeur ».

Penser, classer nos bibliothèques, et avec elles, nos âmes. Il y a celle, colossale et légendaire, d’Aby Warburg, qui fut sa folie, son réconfort et son œuvre. Il y a aussi celle d’Alexandrie, lieu du traitement de l’âme. Il y a encore ce qu’en affirmait Elias Canetti, qui la considérait comme « la meilleure définition de la patrie ».

La bibliothèque, multiple et universelle, Tanguy Viel la relit depuis son prisme intime, la pensant et classant selon ce qui l’occupe et l’agite : la lutte, impossible et toujours reprise, contre la tenace et angoissante « fuite des idées ».

Ceci pour s’efforcer, inlassable et palpitant, de « donner une forme visibles aux mouvements de l’âme ». De se faire, en somme, « géomètre de l’esprit ».

(Icebergs #5 “Vivre avec les serpents” : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #6  “Vaille moi, longue étude !”

Serait-ce du name-dropping ?, fut la question qu’un auditeur posa ironiquement  à Tanguy Viel à l’issue d’une des lectures de ce cycle.

Et plutôt que de s’en défendre, Tanguy Viel préfère ici, en écho aux pérégrinations en bibliothèques du volume 5, acquiescer et prendre la formule à la lettre, puis à son compte. Oui, il faut nommer. Oui, citer lui importe, et cette collecte-là, au cœur des mots des autres, compte. Car après tout, ce cycle découle, avoue-t-il dans ce sixième épisode, d’un cahier de notes éparses, d’emprunts et de citations chères, tentative dérisoire de reconstitution d’un ordre au cœur de ses lectures.

Ce texte-promenade, tendant plus vers la forme album que vers celle du livre, entreprise hybride, entre diariste et copiste, est un geste de lecture autant que d’écriture. Et ce sixième volet n’y dérogera pas, au sein duquel Montaigne et Robert Burton (son noir symétrique auteur d’une incroyable Anatomie de la mélancolie) converseront avec Thomas Bernhard ou Jean-Luc Godard – mais avant tout avec Christine de Pizan, « qui vécut à Paris autour de 1400 et dont on dit qu’elle est en France notre première écrivaine ». Il lui faut les nommer, celles et ceux qui avant lui nommèrent les choses, et particulièrement de Pizan, et avec elle son livre Le chemin de longue étude, « qui raconte la liberté conquise par la voie des livres ».

Car il y a avant tout, pour Tanguy Viel, « (…) là, entre le livre de citations et le journal intime, une fraternité cachée, celle de se vouloir saisir en sa dépossession même (…) ».

Fabuleux tissage, essentiel à l’édification, de l’œuvre comme de soi, car après tout, se demandera-t-il, « peut-être que la vie elle-même ne tient (pour lui) que dans la fabrication du tissu. »

(Icebergs #6 “Vaille-moi longue étude” : le texte et la lecture chez ciclic livre)

« Avant j’étais quelqu’un rempli de société. Socialement composé des pieds à la tête.» | Noémi Lefebvre, L’enfance politique, Verticales/Gallimard, 2015

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« Avant j’étais quelqu’un rempli de société. Socialement composé des pieds à la tête.

 Depuis le début je m’étais composée. J’avais fait tout un travail de composition, je m’étais distinguée. Grâce à ma distinction, je pouvais m’intégrer, c’était par habitude, j’avais un habitus.

 Ma dimension sociale m’était constitutive, mes ongles, mes chaussures, mon savon, mes oreilles, mon air général étaient conditionnées par la situation.

 Elle était assez bonne, je n’avais rien à dire, j’avais un travail, c’était dans la culture. Je m’étais cultivée dans le domaine culturel.

 Je m’intéressais à l’art, par exemple. Ça ne servait à rien mais ça m’intéressait.

 Je me souvenais de ça, qu’une œuvre d’art n’est pas comme un couteau, que ça ne sert à rien.

 Que l’objet de l’art est l’art.

 Que l’objet du couteau n’est pas l’art du couteau ni même l’art de couper.

 Que l’art est inutile, que c’est pour ça qu’il sert, il sert à ne pas servir. A quoi sert de servir ? je me demandais quand j’avais ce travail, ainsi qu’une famille.

 J’y pensais, parfois, au sens de servir mais je ne me servais pas de cette pensée pour y penser et ça ne servait à rien d’y penser comme ça, sans que ma pensée serve.

 J’avais cette pensée mais je ne m’en servais pas.

J’avais eu une famille et une habitation que j’appelais chez moi. J’avais beaucoup de choses dans mon habitation, c’était des choses de valeur qui me symbolisaient, faisant que je me sentais tout à fait chez moi, étant si bien incorporée que réellement devenues mon intérieur. J’étais habitée par mon habitation avec mon habitus.

Incorporant mes choses, j’étais intérieurement dans mon corps collectif, j’avais tout ce qu’il faut et même davantage. J’avais tout en étant et j’étais ce que j’avais. »

 (Noémi Lefebvre, L’enfance politique, Verticales/Gallimard, 2015)

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Je n’avais jusqu’ici lu aucun des livres de Noémi Lefebvre, desquels je m’étais pourtant emparés, chacun, (L’autoportrait bleu, 2009) puis (L’état des sentiments à l’âge adulte, 2012), à parution. N’y pas voir de signes, simplement conjonction d’habitudes (les éditions Verticales, c’est de longue date comme un gite d’étape douillet, pour le lecteur qui m’habite) et d’inclination (je sentais bien, de loin, chez elle, un truc, un rapport disons, particulier, fort, aux langages ordinaires, aux jargons dénaturés ; et je les apprécie les trafiquants du storytelling et de l’injonction publicitaire, de Mauche à Pireyre, d’Espitallier à Bouvet…).

Et de ces habitudes, selon les jours, l’humeur, on se repait ou se défie – voire se lasse : rien de plus improductif, parmi les discussions dites expertes, ou disons, de piliers du bistrot (le bistrot envisagé étant la littérature contemporaine), que ces propos que nous avons parfois (ne mentons pas), envisageant un travail non encore abouti, un auteur encore en formation, comme un « épigone de (X) » ou comme un « sous-Y » ; propos caricaturaux mais révélateurs aussi de nos endroits de paresse. Et sans aucunement prendre Lefebvre pour épigone ou « sous » qui que ce soit (ses interventions sur mediapart, soufflets virevoltant, exsudant de rage et d’intelligence, valant garantie préalable), je n’étais pas allé encore jusqu’à ses livres – du moins, pas jusque dans ses livres. Erreur heureusement réparée en ce printemps, avec cette Enfance politique (qui soit dit en passant, me fera me ruer dans les rayonnages en attente pour lire le précédent, cet état des sentiments à l’âge adulte, ne serait-ce que pour inspecter les rapports et contigüités éventuelles), un texte stupéfiant, dont on peut saisir au-dessus un peu du flow.

La voix est celle de Martine, Martine qui vit seule et plutôt mal, avec sa mère désemparée, désemparée on la comprend, par l’état de délabrement psychologique de Martine, entre internement médicalisé et enfermement larvaire devant des séries télévisées. Martine a en bouche des mots mal assortis – ou plutôt : étrangement assortis, dépareillés : l’assemblage de mots et de concepts (issus des sciences sociales, humaines, politiques) qui lui servent à établir cette forme de diagnostic désemparé, fabriquent une défense (par reconfiguration effective du langage, ironique et résistante) paradoxale (car on demeure partagé, à chaque phrase, entre différents effets que cela nous provoque : on est émus autant que mis à quelques pas de distance, pareillement – et surtout, sans cesse). Sans cesse oscille l’incarnation de ce discours, entre sa possibilité et sa réfutation, par les balancements brutaux induits via les inserts d’oralité dans son discours indirect, un exemple presque au hasard :

« Mais ma mère refusa. Elle me revoulait pas. Il y avait trop de problèmes, des problèmes économiques et des problèmes politiques, des problèmes sociaux et des problèmes psychologiques, il y avait tant de problèmes qu’elle ne pouvait rien y faire, et ma mère a une vie.

D’un coup, ma mère, ça lui prenait d’affirmer cette notion de vie. »

 Le lecteur est de fait mis en position paradoxale : totalement accroché, enfiévré par le phrasé tronqué, saccadé et tellement inventif de Martine, par la drôlerie et les effets de sens qu’il génère, on la suit : elle existe. Et c’est un tour de force, qu’une construction théorique (dire la folie du monde en en attaquant le langage dominant), fasse corps à ce point. J’ai songé, par instants, (le rapport mère-fille y aidant, même si inversé en places), à la façon dont la mère folle du mémorable La compagnie des spectres de Lydie Salvayre parvenait à prendre pouvoir par la parole sans rien perdre de la folie initiale qui la constituait. Car c’est aussi une émancipation qui surgira, par un chemin surprise – qui n’enlève rien, au contraire, à la puissance dévastatrice de ce torrent lumineux, implacable.

Un livre exceptionnel, d’une auteure dont on attend beaucoup (et déjà, immédiatement, pour ma part, d’aller découvrir enfin ses précédents livres).

Noémi Lefebvre, L’enfance politique, Verticales/Gallimard, 2015, ISBN 978-2-07-014803-5

Julia Deck, Le triangle d’Hiver, éditions de Minuit, 2014

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« Vous avez, mettons, une trentaine d’années. Cela fait environ trois cent mille heures que vous apprenez à vous connaître, en comptant le temps de sommeil qui n’a guère moins de raisons de fournir des informations sur la personne du dormeur que les instants de veille. Ainsi, vous possédez de vous-même une certaine idée, fondée sur une pratique quotidienne, des habitudes, une manière d’éprouver les émotions, de telle sorte que vous êtes non pas bien dans votre tête – il n’y a que les magazines de salle d’attente pour aspirer à de tels sommets -, mais comme à la maison dans votre crâne. Et voici que vous êtes contrainte d’en changer. »

(Julia Deck, Le triangle d’Hiver, éditions de Minuit, 2014).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Au Havre, une jeune femme, décide un jour de changer sa vie, de changer ce qui ne fonctionne pas dans sa vie. Et pour ce faire, de changer de nom, comme on change de peau, d’appeler une identité nouvelle pour la faire apparaître dans la monde réel.

Bérénice Beaurivage, donc, est un nom d’emprunt, celui que s’attribue Blandine Lenoir au début du roman – et d’entrée il y a du ludique dans l’argument de Julia Deck, car si Bérénice Beaurivage, pseudonyme assumé, est celui dont est affublée Arielle Dombasle dans un film de Rohmer (« L’arbre, le maire et la médiathèque »), tout lecteur connaisseur de l’œuvre de Rohmer (ou simplement curieux, ce qui est plutôt mon cas), apprendra en un même clic que Blandine Lenoir, état-civil officiel de l’héroïne, qui la désigne dans le monde réel représenté dans le roman, est le nom d’une autre protagoniste du même film.

Il y a du jeu – et le jeu n’est pas anodin. Il procède, par addition de faux, à une interrogation de l’idée d’identité. Blandine devient Bérénice pour s’inventer une fonction neuve, celle de romancière (comme le personnage incarné par Dombasle dans le film du Rohmer), c’est à-dire d’inventeur – or cette romancière est un fake, une fiction : le carnet qu’elle acquiert pour parfaire ce travestissement ne se noircira guère que de ces petits hiéroglyphes intimes, comme on en dessine en réunion ou au téléphone. Blandine joue Bérénice qui joue la romancière, mais le jeu n’est pas plus drôle qu’il n’est anodin.
La manière Julia Deck certes n’exclut pas l’humour, mais l’ironie n’est pas au cœur ; ce roman, subtil et spéculaire, n’est pas au second degré. C’est ce qui , d’ailleurs, frappe le plus, au gré du rythme joyeusement entrainant de cette écriture, constellée de détails, de paroles qui font un rapport extrêmement précis d’éléments de ce dehors en lequel Blandine-Bérénice ne parvient jamais à s’insérer : la violence des rapports intimes, sociaux, sexués est si subtilement rendue qu’on ne se prend les baffes – réelles, cuisantes, pour la fille et pour nous, lecteurs, avec, puisque l’empathie prend – qu’avec un léger effet retard.
Le récit emporte, et cette réalité qu’il charrie vaut pour elle en même temps que comme assise du dit récit. Les portraits des trois villes où passera Bérénice, de leurs formes (Le Havre, Saint-Nazaire, Marseille, magnifique triangle portuaire qui répond aussi au triangle du titre), extrêmement minutieux et précisément insérés, sont très forts.
On ne dira rien des ressorts d’une intrigue spiralée, cinématographique (mais plus rémanentes du Hitchcock de Vertigo ou de certains moments lynchiens que de la conversation de chez Rohmer) ; on redira juste à quel point elle parle et touche, à quel point cet impossibilité-là fonctionne, en un miraculeux équilibre : cette fille impossible, format fantôme, enveloppe comme vide, existe, pleinement.

——

(Julia Deck, Le triangle d’Hiver, éditions de Minuit, 2014, 2014, 176 p.
ISBN : 9782707323996
).

Rencontre avec Emmanuelle Pagano, Saint-Jean-de-Monts, samedi 28 février 2015 (vidéo)

[Rencontre avec Emmanuelle Pagano, café littéraire, Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts, samedi 28 février 2015 – dans le cadre de sa résidence partagée en Vendée, avec le Grand R]

Lire la chronique de Lignes et fils (2015,P.O.L)

Partie 1. [vimeo 126042927 w=500 h=375]

Partie 2. [vimeo 126466151 w=500 h=375]

Emmanuelle Pagano était en « résidence partagée » en Vendée, en janvier et février 2015, où elle est revenue régulièrement durant ce printemps 2015. Au même moment (en février) a paru Lignes et Fils, splendide roman des rives et des eaux, chez P.O.L ; et le rapport entre ce livre et ce séjour dans les bocages et les marais dépasse de loin l’ordinaire promotion d’un ouvrage.
Pendant qu’elle présente, notamment, ce livre au public, elle se documente alentour sur d’autres aspects de la vie des hommes et des femmes avec et par l’eau : « La Trilogie des rives », ce sont trois fictions autour de la relation de l’eau et de l’homme à leur point de jonction (les rives). Le premier volume, Ligne et Fils, concerne les rivières et les moulinages, les deux autres volumes s’intéressent aux lacs de barrages et aux différentes retenues d’eau (vol. 2), aux fleuves, estuaires, mers, océans, marées et marais (vol. 3). (extrait d’un article à paraître dans Mobilisons !, revue web et imprimée de Mobilis (Pôle régional de coopération des acteurs du livre et de la lecture en Pays de la Loire).

Merci à l’équipe de la Médiathèque de Saint-Jean-de-Monts, pour la possibilité qui m’est  offerte, et réitérée, depuis 2011, d’y inviter des auteurs, pour une lecture-rencontre, en format café littéraire, le samedi après-midi, et pour cette captation, trace de ce moment.

Rien n’est fini tout commence (Gérard Berreby, Raoul Vaneigem, éditions Allia, octobre 2014)

[A noter – LE MERCREDI 18 MARS A 19H – rencontre avec l’éditeur Gérard Berréby, fondateur et responsable des éditions ALLIA, à la librairie Les bien aimés, rue de la Paix, Nantes.]

On comprend que vous développiez l’idée d’un « homme supérieur », capable de surmonter son aliénation. Mais vous le faisiez en commettant, à mes yeux, une erreur. Car quelle que soit la radicalité d’un individu, membre du groupe ou pas, il n’en reste pas moins un être qui, à un degré ou à un autre, est intégré à la société dont il est issu ; en cela il est porteur d’une certaine dose d’aliénation et ce, à plusieurs niveaux.

La notion même d’émancipation s’est trouvée faussée. À l’origine, elle s’appréhendait socialement, elle était portée par le projet d’une société sans classes. Lorsque nous avons affirmé que l’individu était le fondement essentiel de la lutte des classes, il s’agissait de l’individu en quête de son émancipation. L’ambigüité a longtemps consisté à savoir si l’émancipation de l’individu passait par celle de la société ou, pour caricaturer, si une société sans classes donnait des individus libres, autonomes. C’était une première erreur. La deuxième a été de valoriser l’individu porteur d’un principe d’émancipation – l’autonomie – se traduisant socialement par l’autogestion. Cet individu-là, nous n’avons jamais fait l’effort de le replacer dans ses conditions de vie, qu’elles soient familiales, sociales… celles d’un individu déséquilibré par ces conditions et qui se sauve – presque au sens de « salut » ; salut commun ou salut religieux – grâce à la clarté de cette volonté d’émancipation générale qu’il porte sur ses épaules… des épaules chargées de contrainte que l’on n’examine pas… parce que le projet est en fait de l’ordre de la transcendance… hormis Viénet, nous avions l’impression de changer le monde, de changer les bases. Une telle conviction nous illuminait… car on ne peut parler que d’une illumination. Elle éclairait le monde entier et nous dispensait d’éclairer nos comportements passéistes ! (extrait)

J’ai laissé tel quel : rien que l’italique pour distinguer les questions (de Berréby) des réponses (de Vaneigem). Cette épure, manifeste, dans la retranscription de l’immense entretien courant sur les 400 pages de ce magnifique objet, est volontaire et signifiante. Elle est voulue par les deux co-auteurs – co-auteurs, oui, car Berréby, qui fait les questions et pose les rails de ce qui constitue le grand récit de l’aventure situationniste, est un alter ego revendiqué (et souhaité tel par l’interviewé), qui n’hésite pas à contredire le sage, le « vénérable » qui lui fait face, et ce sans que s’altère l’immense respect pour l’affaire qui lui, qui nous, est contée : une vie, celle de l’absolument radical Raoul Vaneigem, depuis l’enfance belge et ouvrière, jusqu’à la grandeur et à la chute (extrêmement précisément décortiquée par les deux hommes) de l’internationale situationniste dont il fut un des piliers majeurs (celui à qui Debord proposa de recommencer, à nouveau, autrement, à deux, ce mouvement fulgurant). Sans aucune amertume, sans sordide règlement de compte.

Le livre est à la fois richement (très richement) documenté, y compris de nombreuses correspondantes inédites avec des témoins et des proches de Vaneigem et Debord, et très libre dans son ton : l’extrait ci-dessus pourrait même donner l’impression d’une simple attaque ou déconstruction de ce qui fut un mouvement d’idées aussi nouveau que porteur de sens et de conséquences concrètes – mais il n’en est rien.

« La remise en question, l’interrogation, bref le questionnement inlassable non point pour le plaisir de prendre le contrepied mais plutôt dans une tentative de se débarrasser du superflu ont été nos credos pour tenter de nous approcher du réel. », affirme Gérérd Berréby en réponse à une des queqlues questions que je li ai posées pour nourrir cette note. En effet, ce livre, et ses auteurs, s’efforcent de rendre au plus juste le récit des faits, sans « refaire l’Histoire » (de toute façon, Vaneigem affirme clairement ne pas se pencher sur l’Histoire de ce dont il fut un des éléments moteurs : « Je reste attaché à la valeur théorique de la pensée, le reste… Les anecdotes et la correspondance dont partie des archives. Je n’y trouve aucun intérêt. »); de restituer et resituer l’époque, les actes et les ambiances (notamment la commensalité indispensable à la bonne tenue des longs échanges arrosés des situs) nécessaires à l’élaboration de ce programme émancipateur.

Et cette discussion à bâtons rompus, contradictoire et généreuse, s’avère faire socle mais aussi tremplin, être un bien bel objet de transmission.

(Quelques questions à Gérard Berreby, à propos de rien n’est fini tout commence, livre coécrit avec Raoul Vaneigem, éditions allia, 2015)

http://www.les-bien-aimes.fr/evenements/les-evenements-a-venir/

(G.Boutouillet) Ce qui frappe d’emblée dans ce livre, outre sa qualité documentaire, c’est l’entrée de but en blanc dans le propos, sans préface ni introduction d’aucune sorte : on entre dans la conversation, qui si elle respecte certaines « règles » (chronologiques), nous place face à ce parti-pris singulier : deux individus parlent, nous assistons à cette discussion (chaleureuse, libre, contradictoire : amicale) dans laquelle l’interviewer est un interlocuteur placé en position d’égalité (vous n’hésitez pas à poser de très longues questions, à développer de longues analyses). Que pouvez-vous me dire de ce parti pris, de ce qu’il signifie éditorialement, mais aussi dans votre rapport à Vaneigem (et son travail) dont il découle ?

(G.Berreby) J’ai tenté de proposer un roman d’époque dans lequel toutes les questions seraient abordées et grâce auquel on mesurerait la sincérité et l’authenticité de l’un ou l’autre des interlocuteurs à ce qu’il dit ou ne dit pas. Il n’y a donc pas de préface, de chronologie, de chapitres, autant de formes et d’éléments qui risquaient d’enfermer a posteriori notre discussion – et sa lecture – dans des carcans que nous cherchions précisément à éviter. L’entretien commence par une évocation des années de formation de Raoul Vaneigem et se termine après un voyage à travers quatre cents pages de propos de toutes sortes, de documents rares, voire inédits, et d’entretiens complémentaires, parfois contradictoires, avec d’autres protagonistes. Nous avons construit une galerie de portraits où figurent des membres clés de l’histoire de l’Internationale Situationniste mais aussi des personnages aux noms et aux rôles plus méconnus. En résulte un tableau d’époque avec des incursions régulières dans notre monde contemporain. En ce sens, j’ai voulu un ouvrage vivant, absolument pas muséifié, donc pas de tombeau, aussi glorieux fut-il. J’ai voulu éviter le livre pour spécialistes, happy few et lecteurs convaincus. J’ai voulu composer, au contraire, un livre ouvert que tout le monde puisse lire et surtout que chacun puisse s’approprier. Du roman, de l’essai, de la biographie, de la thèse et de l’ouvrage historique, j’ai mélangé tout cela et inventer une forme inédite pour parler de l’Internationale Situationniste, de sa place dans son époque et des conséquences de ce mouvement sur la nôtre, sans complexe ni directive universitaire. Cela m’a semblé convenir au projet plutôt que de se lancer dans un genre “ma vie mes œuvres”, un peu fade pour mon goût.
Un seul souci me préoccupait : ne pas ennuyer le lecteur et lui transmettre l’envie. Quand j’ai convaincu Raoul Vaneigem de s’aventurer dans ce projet un peu monstre, il a accepté à la condition que nous nous posions sur un pied d’égalité et que nous co-signons l’ouvrage. Nous sommes partis d’un ensemble homogène, à savoir le retour sur ses origines, comment devient-on Raoul Vaneigem ? et sur sa relation avec le mouvement situationniste jusqu’à sa dissolution. Pour ce faire, il nous a fallu revisiter notre passé non pas tel que nous aurions aimé qu’il fut mais au plus près de ce qu’il a été et de ce que nous y avions fait. Alors forcément, l’entretien est amical mais pour le moins vif et argumenté, sans aucune complaisance. Que ce soit pour décrypter la place et la personnalité de chacun des membres de l’Internationale Situationniste, pour évoquer l’émulation résultant de leur rencontre, pour revenir sur leurs coups d’éclat, pour souligner les conséquences néfastes de la récupération d’une avant-garde par la société elle-même, ou pour constater la décrépitude du mouvement au fil des années 1970, j’ai cherché à amener Raoul Vaneigem à une analyse sans concession. Dans la mesure où asséner des vérités n’a aucun sens, si ce n’est se condamner à rester dans un ghetto, j’ai toujours voulu ne pas épargner nos sens critiques. La remise en question, l’interrogation, bref le questionnement inlassable non point pour le plaisir de prendre le contrepied mais plutôt dans une tentative de se débarrasser du superflu ont été nos credos pour tenter de nous approcher du réel.

(G.Boutouillet) Très concrètement, cette longue histoire dialoguée semble le fruit aussi de deux cheminements singuliers : comment le livre s’est-il élaboré (par quel mode d’entretien : à distance, par écrit, en enregistrant) ?

(G.Berreby) Très simplement. Elle est le produit de vraies rencontres durant trois ans, en Belgique, à la campagne, en Bourgogne et au Pré-Saint-Gervais, dans la région parisienne. Tous nos entretiens ont été enregistrés puis transcrits, découpés et mis en forme. Intégrer les témoignages complémentaires, regrouper la documentation d’époque, les photos a été l’objet d’un travail ultérieur. Je n’aurai pas pu mener à bien ce projet sans le précieux concours de Sébastien Coffy et de Fabienne Lesage. L’accord passé avec Raoul Vaneigem était le suivant : je devais lui remettre un entretien définitif une fois nos conversations retranscrites. Il l’a accepté aussitôt après lecture. Dans la mesure où l’on a tâché de faire remonter l’essentiel de ce que recelait cette longue conversation, Raoul Vaneigem n’a eu aucun mal à valider l’ensemble des propos restitués. La fidélité à ce qui a été dit n’empêche cependant pas un regard critique sur le passé et sur nous-mêmes.

(G.Boutouillet) Qu’avez-vous appris, qu’est-ce qui vous a personnellement dérouté, surpris, relancé (vous qui êtes très fin connaisseur de cette question situ) ?
(G.Berreby) L’optimisme presque béat de Raoul Vaneigem m’a souvent dérouté. Il porte sur ses années passées au sein de l’I.S. un regard peut-être faussement détachée. Il est, oserais-je dire, sans pitié pour les erreurs du mouvement, ses dérives obsidoniales. Il projette dans les organisations autogérées qui émergent notamment en Grèce, une foi étonnante. J’ai appris qu’il faut bien se garder, en ce monde, de jugements définitifs sur les choses et les gens – la part cachée de chacun étant tout aussi importante que ce qui nous est montré immédiatement – et qu’enfin, on ne peut s’en sortir que par un regard franc sur ce que nous entreprenons avec les personnes qui nous entourent. Une telle posture est, je crois, un signe de vitalité et de bonne santé.

 rien n’est fini tout commence, Gérard Berreby & Raoul Vaneigem, éditions allia, 2015octobre 2014 – prix: 25,00 € , format : 160 x 240 mm, 400 pages, ISBN: 978-2-84485-926-6

Comment c’est, commencer ?

Comment c’est, commencer ?

C’est une heureuse conjonction qui m’a mené à lancer cette proposition d’écriture et à publier les 20 textes produits depuis celle-ci. (La séance est décrite en détail ici).

La conjonction, c’est celle de ce cours d’ « écriture et numérique », à La Roche-sur-Yon, pour des étudiants en info comm options métiers du livre, où je suis déjà intervenu dans divers contextes, et de nos préoccupations dans l’élaboration de Mobilis, que nous commençons depuis quelques mois et continuons de commencer jusqu’à parution en mai d’un site collaboratif et d’une revue semestrielle imprimée.

Donner cours, pour moi qui suis plutôt un médiateur, un accompagnateur, donc, est toujours une gageure pour moi (en tout cas, la nuit précédant la première séance, bien pauvre en sommeil), et il me faut relancer, renouveler un dispositif qui ne soit pas de surplomb absolu (sans se dispenser de passer (ou tenter de) des idées, notions, considérations et re-considérations. Ce dispositif, même se donnant les moyens de l’atelier d’écriture numérique (de quoi projeter du web pour moi ; un poste connecté au web par étudiant), même envisagé comme un td, demeure un cours : il n’est pas un atelier d’écriture artistique. Je lance une proposition d’écriture de façon moins contrainte et moins littérairement élaborée que dans mes ateliers : l’idée est réellement, comme je le spécifie dans le titre de cette séance, de faire connaissance.

Faire connaissance est évidemment à entendre de plusieurs façons : aller, pour moi (enseignant) plus loin que le simple tour de table auquel je les soumets, qui énonce quelques réalités sociales et pré-professionnelles (je m’appelle, je veux devenir, je vais faire un stage chez) ; me renseigner plus avant sur leurs préoccupations essentielles et leur rapport intime au lire et à l’écrire (considérant que toute efficacité pro dans ces domaines qui sont les nôtres ne saura se forger que depuis une nécessité intime) ; mais aussi (mais surtout) les lancer dans une entreprise de méta-cognition qui les aide à considérer ces nécessités intimes, à les envisager autrement.

Mais commencer, reprenons : Je pose aux étudiants cette question que Mobilis s’est posée (et en particulier Jasmine Viguier, dans le cadre d’un dossier qu’elle prépare pour Mobilisons, revue liée), autour du mot « commencer ». Me disant que de parler de sa lecture, de son rapport à la lecture peut- être une bonne entrée en matière, d’écriture, d’énonciation, de publication, je soumets sa question, en version improvisée, changée puis redite autre, aux étudiants :

« – Quel état d’esprit vous habite alors que la première page n’est pas encore tournée, alors que vous prenez l’objet dans vos mains ? Qu’est-ce que vous en attendez ? – Qu’est-ce qui retient votre attention (poids, la taille, le nombre de page, le graphisme de couverture, rien de tout ça…) ? – Dans quelle situation/position aimez-vous commencer un livre : au calme chez vous, en transport, le soir, le matin etc… ?»

C’est donc l’exercice d’écriture, d’une écriture envisagée comme exploratoire et énonciative, pour poser des faits et des représentations d’où seront bâties les réflexions à venir. Les textes sont à lire ici .

Ce qui m’apparaît a posteriori, c’est qu’hors même de l’atelier d’écriture, usant du geste d’écriture comme d’un lanceur et d’un moyen de construction d’un échange, c’est l’infra-ordinaire de Perec qui me revient, qui ici sous-tend cette question du commencer – j’en ai parlé ici et , mais c’est frappant de constater dans mes propres pratiques à quel point l’infra-ordinaire (et ce qu’il permet, ses potentialités induites) m’ « infra-ordonne »

Et que nous disent-ils ces textes ? Que les livres tombent du ciel, sur un mode de compulsion heureuse ; qu’ils sont parfois commencés par la fin (et qu’il y a des raisons pour cela, et qu’elles varient selon les individus) ; que la couverture compte, qu’elle compte beaucoup, qu’elle compte parfois bien plus que l’auteur ;  que tout parfois commence avant de lire une ligne, dans le geste de transmission d’autrui qui vous offre un livre ; que tout cela change selon la prescription, les supports, et le contexte de la dite lecture

La lecture enchainée de ces textes m’est précieuse, en tant que ressource documentaire (car je ne saurais sinon que présumer, qu’imaginer qu’il y a beaucoup de cycles fantastiques ou de mangas dans leurs lectures, sans en imaginer ni la proportion ni, encore moins, l’effet), mais aussi comme premier décentrement (je parlais plus haut de l’intérêt de cette méta-cognition, consubstantielle au dispositif d’atelier) sur lequel me baser pour pousser plus avant les spéculations lors des deux cours suivants, et en tant que ressource constituée, agrégée en un corpus dont je sais aussi que la lecture d’ensemble produira autant que la production de chaque texte individuel, sur leurs auteurs…

Mais j’aurais pu parler ici de cet autre cours, plus littéralement lié à l’infra-ordinaire, que j’ai donné récemment au Limès de Poitioers à l’invitation de Martin Rass, où sont retracées des semaines de lecture, sans distinction de genre ni de classe – et que ce flot-là est tout à fait excitant à suivre… Ces textes-là, d’une semaine de lecture racontée par son lecteur, sont à lire ici.

A suivre, donc.

Je pense à ces noms inscrits dans les paysages et je pense aux paysages véhiculés dans les noms. | Maylis de Kerangal (apéro littéraire, à Saint Jean-de-Monts, vendredi 13 mars à 19h)

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photo : Maylis de Kerangal, copyright Alain Girard-Daudon, mai 2014.

(Maylis de Kerangal :Relire, poursuivre, continuer)

Apéro littéraire avec Maylis de Kerangal, rencontre animée par Guénaël Boutouillet // Le vendredi 13 mars 2015 de 19h00 à 20h30,  Médiathèque – Espace culturel, Boulevard Leclerc, 85160 Saint-Jean-de-Monts

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« Je songe maintenant à ces noms propres qui sont des toponymes, à ces anthroponymes qui désignent des lieux, à ces villes qui s’appellent Athènes ou Lisbonne sous différentes latitudes, à ces personnages qui se nomment Quichotte ou Gargantua, Guermantes ou Meaulnes, je pense au Havre et à Bouville, à la route des Flandres et à Ellis Island, aux Cards et à Lascaux, à la mer des Sargasses, je prononce lac Baïkal et Wyoming, je prononce Sahara et cap Horn, et encore détroit de Gibraltar et delta du Mékong, je murmure Grandes Jorasses, Guadalquivir et Loire, Liège-Bastogne-Liège, je murmure Zanzibar, Endoume, Kamtchatka, et encore mont Aigoual, plateau des Millevaches, massif des Maures, je chuchote Forêt Noire, Épeluche et Les Fougères, les noms se bousculent, ils vibrent et prolifèrent, et parmi eux, sur une route des Landes, dans l’été qui bourdonne, ce panneau rectangulaire liseré de rouge et ces lettres noires inscrivant MAYLIS sur un fond blanc, ou cet autre, photographié en novembre, en Finistère, signalant KERANGALL sous un ciel noir.
Je pense à ces noms inscrits dans les paysages et je pense aux paysages véhiculés dans les noms. »

(Maylis de Kerangal, extrait de à ce stade de la nuit (éditions Guérin, 2014)

Lors de cette journée professionnelle que j’eus la charge (heureuse, celle-là) de concevoir puis animer, pendant Atlantide 2014 (festival dont les photos ci-dessus et ci-dessous sont extraites, prises durant les cafés littéraires dont nous fîmes de brefs et beaux moments d’intensité avec l’amie Charlotte Desmousseaux, à gauche sur la photo du bas), s’est inventé un temps hybride dont j’ai, encore, douce et minuscule fierté d’avoir initié l’avènement : Cathie Barreau, Sylvain Coher, et Maylis de Kerangal, après que je les eus soumis à la question quant à leur rapport au lieu, en tant qu’auteur et « intervenant », ont poursuivi le questionnement en pratique, mode workshop, atelier – le making-off du débat liminaire, en somme : c’est ainsi que nous avions en 2014 imaginé l’ensemble du cycle Lire+écrire numérique avec Catherine Lenoble : qu’une parole savante soit aussitôt prolongée d’une expérimentation liée. Et je n’en démords pas : cette invention de dispositifs est un formidable adjuvant, un accélérateur de transmission.

 Maylis de Kerangal, depuis l’expérience croisée  de sa résidence au Master de création de Paris 8 (voir les films qu’on en a produit sur remue, en attendant d’autres textes), et de la parution de Réparer les vivants, dont le grand succès lui fit accumuler les rencontres publiques, eut à cœur, dans ce dispositif souple et inhabituel, d’explorer plus avant sa propre fabrique. Et l’onomastique, dont ce texte extrait de à ce stade de la nuit (paru à la même période chez Guérin) interroge les possibilités, fut une des portes par lesquelles ce récit de création, inédit (y compris pour elle), passa.

Elle parla de paysages, originels, de leurs teintes (et je les vois encore, les ciels), de comment ces ambiances paysagères, loin de n’être qu’un décor, peuvent être chez elle l’amorce d’une puissance à venir, d’une poétique. Cette écriture de l’extérieur, d’un extérieur sensible, cette expérience d’empathie aussi vaste que possible, procède d’un entrelacement de matériaux (visions, documents, mais aussi couleurs, donc), pour ne pas céder à la mécanique d’une langue, d’une voix, qui seule, même magnifique, risquerait de jouer une petite musique, sans cet appel du monde extérieur, dont la multitude de signes contrastés, sont à relever, à capter, dé-mettre puis re-mettre ailleurs, autre ; entrelacs dont la chimie est à relancer sans cesse – d’où la saisie chromatique de ciels spécifiques au Havre, leur retour en mémoire et parole ce jour-là à Nantes – qui me permit de démarrer notre entretien croisé croisé avec Charlotte, le lendemain, par une question de poétique – de son rapport à, à, par exemple, Emmanuel Hocquard – à quoi elle réfléchit avant de répondre, sur la photo ci-dessous.

Ce vendredi à Saint-Jean de-Monts,  outre le plaisir d’entendre, d’écouter et de proposer aux personnes présentes cette aventure de rencontre-là, avec cette générosité exploratoire-là, sera donc aussi, pour moi, la reprise, le continu d’une conversation qui se fait en public : retournerai-je aux ciels, lui parlerai-je de mer, de mouvement, ou du voyage, en soi et dans le concret de ce jour-là, je n’en sais rien encore : mais de replonger en Kerangal, de relire (Réparer les vivants, mais sans nul doute des fragments d’avant, des merveilleux Naissance d’un pont ou Ni fleurs ni couronnes), est un travail des plus revitalisants.

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photo : Charlotte Desmousseaux, Maylis de Kerangal, GB, copyright Alain Girard-Daudon, mai 2014.

la moitié du fourbi (revue, numéro 1, Écrire petit, février 2015)

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« Le code change comme les rêves. On le réécrit pour corriger des bugs et pour les raccourcir ; pour optimiser les performances et pour le raccourcir ; pour le doter d’une nouvelle fonctionnalité et pour le raccourcir ; pour en supprimer dix autres, devenues obsolètes, et pour le raccourcir ; pour l’améliorer en le raccourcissant ; enfin, pour corriger les bugs qui n’ont pas manqué de se glisser au cours des précédentes opérations, et que tous ces raccourcissements ont rendus à peu près invisibles.
En attendant, il grossit. Son volume, envisagé dans le temps, décrit une courbe logarithmique. Elle illustre la façon dont le système se désorganise à mesure que se multiplient les tentatives pour le mettre en règle. La dramaturgie symbolique du développement est une Iliade : elle rejoue l’éternel affrontement entre l’aspiration humaine à l’ordre et l’irrépressible inflation du chaos.
(Hugues Leroy, sur les vertus de la concision dans certains textes que personne ne lit, in la moitié du fourbi numéro 1)

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Il est des entreprises qui vous sont immédiatement et impérieusement sympathiques – ce qui rend, dans le même mouvement, malaisé de tenir un propos depuis ou envers ces dites entreprises : ce pourrait être le cas de la moitié du fourbi, qui réunit deux caractères : d’être une revue nouvelle (j’aime les revues, j’aime y participer, j’aime aussi leur surgissement, leur début), et de réunir des auteurs qui me sont, sinon proches (c’est le cas de diverses façons : pour Anthony Poiraudeau, souvent cité par ici, mais aussi pour Clémentine Vongole, rencontrée quelques rares fois mais dont j’ai immensément apprécié l’exigence et la passion (voir son blog)), pour Sylvain Prudhomme, dont le patronyme est une des occurrences les plus répétées des mots-clés de ce site), du moins, souvent, d’intérêt – Hélène Gaudy, ou Sabine Huynh, mais aussi des lectrices et auteurs croisés sur le réseau social (de ces gens qu’on connait sans connaitre, sans être bien sûr de ce qu’ils sont à l’état-civil (ça fait pareil pour moi, souvent, on a même cru que j’étais un avatar d’Instin, une fois) : libraires, critiques, auteurs – de fervents propagateurs du lirécrire, comme ici Edith Noublanche ou Anne-Françoise Kavauvea).

D’ajouter qu’y figure aussi l’ami Benoit Vincent pour un texte consacré à Michaux pourrait achever mon propos liminaire, comme en une assertion définitive : cette revue est donc pour moi, voilà.
Il est très agréable que le résultat soit excellent, et vous permette de louer l’entreprise  de prime abord si sympathique. Et il m’importe de vous le dire, afin qu’elle ne n’atteigne pas que moi. Mais pas d’inquiétude, ce ne sera pas le cas, elle trouvera ses lecteurs. Car déjà, la revue est belle ; que  les textes y sont variés et tenus, traitant littéralement et tous azimuts la question posé par le titre : écrire petit, sous des angles variés : celui de la micro-écriture en tant qu’écriture microscopique, dont use Werner Herzog en son journal de bord, qui se préserve ainsi, autant que possible, de la folie régnant sur son propre tournage (celui de Fitzcarraldo) ; celui de l’écriture à ras du sol de Thomas Vinau (« j’aime ce qui n’est pas vu,ce qui est négligé, ce qui passe inaperçu »). ; de la folie scrutatrice de Monsieur M, excellent documentaire que me fit un jour découvrir Marc Perrin, et autour de laquelle il a beaucoup travaillé (par Frédéric Fiolof, responsable de ce bien beau fourbi) ; des pattes de mouche obsessionnelles et si touchantes du dessinateur rennais Nylso ; d’un vaste poème constitué des SMS captés par les grandes oreilles de la sécurité américaine dans les heures précédant et pendant le 11 septembre (magnifique texte de Sylvain Prudhomme)… pas de temps faible, dans ce fatras magnifique, où il est aussi question de Robert Walser ou Walter Benjamin.

Écrire petit n’est donc ni écrire plat, ni s’abstenir de réflexivité, au contraire ; écrire petit ici c’est se pencher sur le geste autant qu’au plus près de la page, c’est aussi noter tout ce qui se peut, et ainsi s’attarder sur ce qu’on ne lit pas, ce qui remplit les marges, ou les pages de code – et le texte fascinant de Hugues Leroy (que je ne connais de rien, ouf), cité en exergue ci-dessus, est un des sommets de cette belle revue. Prometteuse. Et déjà grande.

« Numéro 1 -Écrire petit (Edith Noublanche / 639  Clémentine Vongole / Nylso, rêveur éveillé  Anthony Poiraudeau / Le délire de la jungle  Hugues Leroy / Sur les vertus de la concision dans certains textes que personne ne lit  Gilles Ortlieb / Sans le petit Thouars  Zoé Balthus / Benjamin, la plume à l’envers  Guillaume Duprat / Mondes pygmées (texte & dessins)  Benoît Vincent / Notes sur le dernier Michaux  Sylvain Prudhomme / WTC on fire, no joke!!!  Anne-Françoise Kavauvea / Petites topographies walsériennes  Sabine Huynh / Uri Orlev : écrire caché  La moitié du fourbi / Conversation avec Thomas Vinau  Hélène Gaudy / L’arbre et la forêt (sur l’affaire Tamán Schud)  Romain Verger / Bruno Dumont, fragments d’une montée en grâce  Frédéric Fiolof / Lisible illisible (les carnets de Monsieur M.)  Samuel Gallet / Autour de la Moneda, une expérience chilienne  Simon Kohn / Prière d’abréger (photographies)  Jacques Jouet / Petit, petit, petit ))

La moitié du fourbi a un site, et une page facebook

Le bel appétit (rencontre avec Sylvain Prudhomme, mardi 24 février, Châteaubriant) | podcast

prudhomme© Les Correspondances de Manosque

Sylvain Prudhomme© Les Correspondances de Manosque

Podcast de cette rencontre (26 février 2015)
Sylvain Prudhomme prend la parole après une introduction par moi-même, où je tentai un survol de ses sept livres si différents, et de quelques rapports existant entre eux. Il nous lit un extrait des Grands, pour commencer cet entretien.
Le bel appétit (rencontre avec Sylvain Prudhomme, mardi 24 février, Châteaubriant) podcast

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(article d’annonce de cette rencontre, 22 février 2015)

Le bel appétit

Rencontre avec Sylvain Prudhomme, mardi 24 février, 20h30, médiathèque intercommunale de Châteaubriant

«        ça me donne envie de me trouver des cassettes avait-il ajouté,

          des cassettes c’est-à-dire,

        des cassettes de leurs albums que je puisse réécouter tout ça et c’est alors seulement que j’avais compris qu’il n’avait jamais eu chez lui le moindre album ni d’Adamo ni d’Aznavour ni de Christophe, jamais possédé de cassettes ni peut-être de lecteur de cassettes et ne savait par conséquent les chansons qu’il venait de chanter que pour les avoir entendues jadis à la radio, nous étions fous de RTL avait-il dit un peu plus tôt mais c’était seulement maintenant que j’entendais vraiment ses mots, j’avais d’abord pris sa phrase pour une banale exagération, fou de RTL y a-t-il encore un seul auditeur aujourd’hui qui puisse en dire autant avais-je pensé et j’étais passé dessus sans m’arrêter, c’était seulement maintenant que je comprenais que quand il disait fou c’était vraiment fou, quand il disait j’avais toute la journée le poste à l’oreille c’était vraiment toute la journée le poste à l’oreille, cela m’avait servi de leçon et lorsqu’un peu plus tard il avait de la même façon j’étais fou de Victor Hugo j’avais immédiatement su ce que cela signifiait, immédiatement tiré les conclusions de cette folie et su que je pouvais lui demander l’intégralité du Souvenir de la nuit du 4 décembre, l’intégralité des Pauvres Gens, probablement si nous avions eu le temps l’intégralité de Booz endormi, j’avais su avec certitude que je pouvais lui demander des poèmes entiers de victor Hugo et sans hésiter je lui avais effectivement demandé L’Expiation, il avait souri et s’était mis à déclamer d’un ton grandiose les Il neigeait de la retraite de Russie sans que je m’en étonne, »

(in Là, avait dit Bahi, de Sylvain Prudhomme, L’Arbalète-Gallimard, 2012)

De ces rendez-vous réguliers à la Médiathèque de Châteaubriant, grâce à Marie Chartes puis Anne-Sophie Lachambre, deux à trois fois l’an, j’ai laissé des traces sur le site : qu’il s’agisse de cet entretien avec Hélène Frédérick en octobre 2014 ou de chroniques a posteriori sur les excellent livres de Florence Seyvos ou Sonia Chambretto, le moment fut à chaque fois de douceur et d’échange, que la proposition d’invité vienne de l’équipe ou de moi. Pour Sylvain Prudhomme, c’est comme un rendez-vous ancien qui se voit enfin honoré, puisqu’avec Sylvain en sept ans on a dû se voir trois fois une heure, toujours avec une belle joie au cœur. J’ai chroniqué ses livres au fur et à mesure de leur sortie ou presque, et ce jusqu’au récent Les Grands, au succès mérité, dont il m’a gentiment offert un making-off, composition de rushes en texte, son et image, pour remue.net. Je disais ou presque car il me restait Bahi. Là avait dit Bahi, son précédent roman (et le premier chez L’Arbalète), m’attendait – étrangement- dans la bibliothèque depuis trois ans. Et ce livre, si différent des autres (si différents les uns des autres : on dirait qu’à chaque fois il s’invente une langue, un format, un véhicule différent, pour qu’existe le livre, Sylvain), est uni à ses autres romans (récits ? promenades ? fictions documentaires ?, là encore, le genre est variable, chez Prudhomme) par au moins un trait partagé : cette allégresse trépidante, cet entrain réel à dire, raconter, décrire ou inventer – et l’on ne s’étonnera pas non plus que l’extrait cité cause musique, comme Les Grands glorifiait (mais aussi documentait, racontait, inventait) un certain funk africain. J’ai donc volé ces heureuses photos (avec leur aval) aux Correspondances de Manosque quand je les ai vues passer sur facebook, car elles disent aussi cela, que j’aurai (que nous aurons, vous êtes conviés) plaisir à retrouver mardi, pour écouter, questionner, palabrer, dans un appétit partagé.

En plus il lira, comme à l’accoutumée (Gaudy avait lu du Bailly, Caligaris du Vakulik), un petit peu d’un autre auteur, dont il a envie de laisser trace – une manière de passage, pour que l’échange se prolonge encore, a posteriori de son horaire : 20h30, mardi 24, Châteaubriant. Be here.

Emmanuelle Pagano, Ligne et fils, éditions P.O.L, 2015

[Rencontre avec Emmanuelle Pagano, café littéraire, Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts, samedi 28 février 2015, 15h – dans le cadre de sa résidence partagée en Vendée, avec le Grand R]

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« Elle appelait ce journal le journal de l’eau, non à cause de l’encre communicative, mais parce que tous les conflits répertoriés, qui constituaient, après l’inscription méticuleuse des commandes, la majeure partie du journal, étaient liés aux droits d’eaux. Le partage de l’eau était un sujet de conversation à table, lorsque mon grand-père était devenu adulte. Il fallait trouver le moyen de s’arranger avec les paysans qui avaient besoin de l’eau pour l’irrigation des terres. On cherchait ensemble, la mère, le père, le fils, comment régler ces conflits fonciers dont l’enjeu était l’eau. Mon arrière-grand-mère prônait ouvertement l’étendue du processus d’appropriation au-delà de l’espace de l’usine, un espace étendu le plus loin possible pour avoir le droit de l’eau partout. Chaque achat de parcelle donnait un droit d’eau supplémentaire. Pourtant personne ne savait au juste à qui appartenait le cours de la rivière. On savait qui possédait les rives, jusqu’au milieu du lit, mais le cours, la vitesse et la lenteur de l’eau, cette puissance qui faisait tourner les machines, n’appartenait à personne. Mon arrière-grand-mère ne l’entendait pas ainsi, elle qui était devenue Ligne. Elle disait justifié d’avoir la mainmise sur toute la rivière, et ne se préoccupait pas de considérations poétiques sur le courant. Les relations conflictuelles entre utilisateurs de droits d’eau alimentaient les procès fréquents qui, à l’entendre, finiraient par les ruiner. Elle préférait posséder tout le village, quitte à devoir louer leur droit d’eau aux paysans, en établissant un règlement strict des levées et des béals à l’ombre des arbres. Elle supposait que ces manants n’avaient pas de montre. Dans le journal de l’eau, les contrats de location étaient minutieusement détaillés, avec mention des noms et qualités des personnes, et même une description précise des bords de l’eau, rehaussée de plans crayonnés. L’inventaire des acquisitions foncières ressemblait au dessin des rives : les achats de terrain, appliqués, multiples et patients, n’étaient que des prétextes aux droits d’eau sur les barrages et les béalières, quartier par quartier. Les parcelles agricoles annexes servaient de monnaie d’échange. La jouissance de l’eau était alors soumise à une jurisprudence civile qui départageait les droits des utilisateurs et ceux de la propriété riveraine. Des actes notariés, accords et contrats, formalisaient les droits de chacun et tentaient de régler les problèmes de transferts de propriété, tandis que les tribunaux tranchaient de nombreux litiges qui ne manquaient pas d’advenir quand l’eau venait à manquer. Les archives contenaient tous ces documents techniques, les procès-verbaux, les ordonnances, les requêtes et les jugements, tous les contrats et tous les baux, et les délicats dessins au crayon des plans des rives, dépliables. » (Emmanuelle Pagano, Ligne et fils, la trilogie des rives, I, éditions P.O.L, 2015)

Ce livre d’Emmanuelle Pagano, je le lis dans la perspective d’une rencontre publique (café littéraire à la médiathèque de Saint-Jean de Monts, samedi 28 février 2015) ; et cette lecture orientée, concentrée vers une discussion, vous aide, je le pense et le vérifie souvent, à éclairer votre cheminement dans un texte dense, à faire des liens dans l’organisme vaste et complexe qu’est un livre – je persiste à penser qu’elle n’amoindrit pas le plaisir de lecteur mais l’augmente, ouvre des brèches qui travaillent, en amont, le souvenir qu’on aura du livre, en aval.

Ici, même sans cette concentration dirigée, il faudrait être aveugle pour passer à côté d’un aspect, d’une question, qui se pose et sans cesse se repose, d’un motif qui sans cesse revient – en bonne logique, puisqu’il s’agit de l’eau, élément naturel fascinant, multiple et problématique, à laquelle ce cycle de trois livres annoncés (dont Ligne et fils est le premier) sera consacré .

Ce qui fascine, hors ce regard posé avec tant d’empathie et zéro inconvenance (qui serait celle d’un certain lyrisme poisseux, d’un sentimentalisme facile, lequel ne concerne pas, n’a jamais concerné Emmanuelle Pagano) sur les humains comme sur la rivière (son écoulement, son usage multiple (industriel, contemplatif, récréatif, amoureux)), c’est à quel point ce « contrat » implicite est rempli dès le premier volume de ce cycle : l’eau est partout dans ce livre. Narrativement, déjà : tout commence par un coma éthylique (un dessèchement consécutif à un trop-plein de soif), qui renvoie une mère à un premier manquement dans le rapport familial (cet ado qu’elle retrouve aux urgences, elle l’y avait accompagné déjà, dans sa première enfance, après l’avoir quasiment laissé mourir de soif) ; ou bien : tout commence par l’implantation d’une dynastie industrielle, celle des Ligne, du nom de la rivière où se pose leur fabrique textile (et quelle belle et subtile polysémie, celle qui apparaît, entre les fils du textile, et les fils de famille). Les deux s’entrelacent chez cette mère incomplète : « Je n’ai pas hérité de la fabrique. Ce que j’hérite c’est une avarie, celle de ces hommes qui avaient si soif de tout, d’amour, de pouvoir. L’héritage de ces hommes altérés a fait de moi celle que je suis, célibataire, presque orpheline de fils, comme si j’étais plus apparentée à cette altération qu’à leur nom, à leur patrimoine. »

Mais, au-delà du seul récit, et comme l’eau est, répétons-le, multiple, elle est partout présente et toujours discrète – ou, à tout le moins, fluide. L’eau n’est pas un thème, posé comme un papier calque sur le texte (prétexte venant recouvrir le texte et ses possibles comme c’est souvent le cas pour les « romans à thèse »), non, l’eau s’écoule au sein du livre autant qu’elle le construit – et elle le construit d’immanente manière, circulant (tel un fluide, une sève) entre ses points de fixation multiples : le travail du textile ; les rapports sociaux et familiaux dans leur entier ; le désir du et dans le paysage (comme c’est le cas pour cette narratrice, photographe obsessionnelle dans sa pratique et velléitaire selon la perception qu’en ont les autres, qu’en a le monde extérieur).

Pour exemple, cet extrait, cité ci-dessus, qui en lui-même ne témoigne que d’une partie de cette question : l’importance patrimoniale et juridique de l’eau, de ses mouvements, des lignes et des courbes qu’elle trace dans un paysage, sa façon de jouer, par le coût de ses rives, sur le coût des terres agricoles – la façon, en somme, dont le « vide » joue sur la valeur du plein, une belle leçon d’économie spéculative, métaphoriquement transposable à l’économie la plus actuelle et informatisée. Mais c’est aussi une discrète évocation des rapports de force au sein de la famille.

J’aurais pu en choisir d’autres (et ne pas m’arrêter, les choisir tous, notant tout selon ce désir de copiste qu’évoquait Xavier Person, qui était le mien en lisant le dernier Cadiot également), il y a des passages magnifiques sur les HLM, leurs terrasses et leurs caves, mais aussi de la nature en tant que lieu de vie et d’usage. Il y a cette fiction documentaire et documentée, gorgée d’un lexique spécifique, étonnant, nourrissant (des béalières aux « rivières de vent », la langue toujours avive encore ce qui au premier chef, d’emblée, me passionne.)

Il y a, enfin, cette magnifique façon qu’a Emmanuelle Pagano de faire chanter les muets , de rendre hommage aux taiseux, aux absents – à celles et ceux, qui, plus-que-perdants selon les normes sociales d’usage, sont obstinément hors du jeu, à côté, sans voix. Dans la description de ces béants perdus, Pagano a toujours excellé (j’ai découvert ces jours-ci non sans émotion le Tiroir à cheveux, admirant ce pari impossible qu’il tenait, cet équilibre virtuose, cette tenue impeccable dans la description d’une famille inaboutie, d’un ratage paradoxalement lumineux). Le vide apparent produit – et produit du plein. Ce vide, cette absence, ces errances sont rendus avec une précision impeccable.

La façon dont le vide influence le plein est centrale en ce livre : l’absence et le lacunaire sont ce qui déterminent le monde réel, ainsi que Pagano nous le montre. L’inertie (celle, apparente, de cette narratrice « fautive » d’abandons familiaux successifs ; de sa relation muette et forte avec son fils), le silence, l’abandon, ne sont qu’apparence. L’envers de l’action, de l’histoire, les mouvements invisibles en dessous la surface (de l’eau, des choses), agissent et agitent le monde visible.

Et l’eau, masse fluide et toujours en fuite, demeure le personnage central de ce livre, qui tel ce journal de leau dont il fait état « Les archives contenaient tous ces documents techniques, les procès-verbaux, les ordonnances, les requêtes et les jugements, tous les contrats et tous les baux, et les délicats dessins au crayon des plans des rives, dépliables. ».

(Emmanuelle Pagano, Ligne et fils, la trilogie des rives, I, éditions P.O.L, 2015, ISBN : 978-2-8180-3556-6)

Jody Pou now, mais mon anglais comment vous dire (à propos de Jody Pou et de ses deux livres, «Will» et «I thought j’irais in bloom»

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(Texte lu lors de la  soirée « à suivre » du 5 février 2015 au Pannonica, où Jody Pou partageait l’affiche avec Fabrice Caravaca – photo ci-dessus : Jody Pou sur scène pour la lecture).

(à paraître dans Gare maritime 2016, en juin 2016)

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Jody Pou écrit de très beaux textes en anglais et français, les deux, ensemble.
Et je suis désemparé, sans traduction, des mots me manquent, perdue ma langue, me dis-je, face au texte de Jody Pou, dont ma langue, le français, n’est pas entièrement absente – c’est le pire, me voilà plus désemparé, plus perdu encore, le pire, me dis-je, ou le meilleur, cette alliance, cet alliage subtil qui détermine l’indécidable et nous égare, I’m lost, me retiens-je de dire car mon anglais comment vous dire, lost, me revient car la façon Jody Pou contamine, nécrose et augmente la langue de son lecteur la lisant. Pour exemple de l’expérience-lecture Jody Pou, cet extrait de I thought j’irais in bloom, que je vais now vous lire, même si mon anglais comment dire :

« J’ai lu qu’à Londre, en 1887, un homme s’est plaint que le rouge profond de ses boîtes avait viré à une sorte de rose-blanchâtre.
La mention of these two-mots ensemble, l’ensemble of the words pinky and white, blanc-rosé, ou rose-laiteux, or whitish-pink, pale pinking white rosé milky pink white-like rose in a quick search, vite, six fois sur dix, vite now, makes reference
To a bunch of chrysanthemums.
À a group of chrysanthemums.
To groups

de chrysanthèmes.

À un ensemble

A rose is a rose as a chrysanthemum.

I thought j’irais in bloom.»

I thought j’irais in bloom, donc, deuxième livre de Jody Pou, a paru l’an passé aux éditions le bleu du ciel, après Will, aux petits matins en 2009. Les deux livres s’inscrivent dans cette manière-là de faire, qui n’est pas un procédé mais, effectivement, une langue en soi. Une langue vivante. Car il ne s’agit pas de collages, de greffons, de prélèvements d’une des langues insérés dans l’autre – citons Eric Houser sur Sitaudis :

« Ici, la phrase écrite mime le switch oral (passage subit de L1 à L2), tout en le littéralisant puisqu’on est dans le registre écrit donc littéral. C’est pourquoi d’ailleurs le mot de switch n’est pas adéquat, il faudrait trouver autre chose. »

Autre chose. Mots qui manquent. Les textes, de Jody Pou, en anglais et français, sont non-traduisibles (en anglais, comme en français) : la chose pourrait s’envisage vers une autre langue – hormis l’italien, incorporé à l’ensemble au cours de I thought j’irais in bloom – mais même alors, la mission de traduire demeurerait un postulat, une fiction théorique. Car ces textes sont, I repeat, en français et en anglais mélangés, il n’y a pas de prédominance avérée d’une des deux langues : les proportions sont variables (à l’avantage de l’anglais, langue d’origine, souvent) mais le mix est toujours plein. Aucune des deux langues ne prime, aucune des deux n’accueille : il y a une forme de coalescence, français et anglais lovées pour n’en constituer qu’une – me vient l’image du yin et du yang, mais attention, seulement l’image, sans la symbolique appariée– et l’image m’est venue car il est question aussi d’étreintes, et de fluides, de sexe, d’implicite et explicite façons, dans ses deux livres.

L’anglais version française version anglaise – version n’est pas versus : ce qui advient en la lisant, est que ça parle en nous inside, un léger flottement de conscience, une macération mentale douce, un décentrement. Citons Stéphane Bouquet, à propos de Will :

« Comme Will possède cent voix – celle de Newton, de Pontormo, de Chevreul, de Van Gogh, des traités médicaux du Moyen âge, des gentes femmes et gentilshommes des Lumières, etc. – il n’a pas non plus de centre fixe, d’idée unique, de sens défini. Il est en morceaux. Souvent, j’ai vu Jody Pou se baisser pour ramasser des tessons bleus ou verts et les montrer à la ronde en disant : ça c’est quelque chose. La solution de ce geste est dans le livre. »

Bouquet évoque la question des couleurs, et l’image du yin et yang again me revient (l’image encore, pas son symbole) munie cette fois de sa notice, citons Bouquet encore :

« Le sperme qui est blanc et la peste qui est noire sont les deux premières couleurs de ce livre qui n’arrêtera plus, ensuite, de versicolorer ».
De couleurs il est amplement question dans Will, par l’entremise, de la figure, porteuse et chiffonnée, de Michel-Eugène Chevreul, chimiste et théoricien de la chromatologie. Autant que de fleurs et d’extase mystique dans I thought. De Hegel et d’Anaïs Nin dans Will. Des dents malades de Louis XIV dans I thought. Les éléments font nombre, quand leur identité vacille :
(« Confusing our objects, nos objets se confondent »).
Et quelque chose alors de l’être apparaît.
“Matter. In bloom” (conclut I thought j’irais in bloom)

Will, (traduction : testament, volition, volonté, détermination) se termine lui par ces deux mots : « Entendez-moi ».

Elle est aussi une excellente chanteuse lyrique, baroque, ainsi que du répertoire contemporain – et ses lectures publiques s’en ressentent. Entendez-là.

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D’autres précieux articles sur ces deux livres, celui de Frédéric Laé sur remue.net, et celui de Claro sur son blog towardgrace.

Will, Jody Pou, edition les petits matins, ISBN 978-2-915-87953-7,  octobre 2009,118 p., 12 euros

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I thought j’irais in bloom, Jody Pou, éditions le bleu du ciel, 2014,128 pages, 16 euros,ISBN : 978-2-915232-92-9,Couverture : Cubes, dessin © Jody Pou

Rencontre avec Will Self | Mercredi 4 février, 18h30, Lieu Unique (Nantes)

Parapluie de Will Self, Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, éditions de L’Olivier, février 2015, Collection Littérature étrangère

Mercredi 4 février, 18h30, rencontre avec Will Self (Lieu Unique, Nantes)

Dialogue entre l’écrivain anglais et son traducteur Bernard Hoepffner à l’occasion de la publication en France de Parapluie, suivi d’un échange avec Guénaël Boutouillet.

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« Tandis que l’omnibus dépasse les jardins d’Eaton Square et que le directeur du Fulham Garage parle de machines, elle rêve de terribles chimères, d’hommes ayant des roues à la place des jambes, leur ventre un horrible appareillage de tringles, d’engrenages et de volants d’inertie, de la fumée s’échappant de leurs fesses de fer. Elle imagine des chevaux dont l’arrière-train est des pétards de Hoxton, tandis qu’une colonne de direction a été plantée entre leurs épaules afin que leurs cavaliers, assis à califourchon sur leurs garrots chauffés au rouge, puissent la tourner d’un côté et de l’autre, les faisant hennir, hurler… Un hurlement de cheval est une chose effrayante qu’Audrey ne se savait pas connaître, provenant en fin de compte d’une partie de son esprit qu’elle ne se savait pas posséder. Cela vient de sous le matelas où les choses couvent et où les boutons roue-dentée ont les dents de travers. Les histoires de Stan venaient de cet endroit – l’homme-léopard et l’homme-chien, leurs cris dans la nuit quand leur chair était tranchée et tendue. « 

Will Self déborde la représentation du réel depuis toujours – j’ai encore un souvenir stupéfait des visions lysergiques du narrateur éidétique de Ma vision du plaisir, qui constitua pour moi, parmi quelques livres lus à l’été 1998, une reprise, ou un retour à la littérature (et en somme à la « vie civile », après dix mois d’appelé parmi les tout derniers du contigent). Parcours personnel de lecteur de Self, dégagé peu à peu des images réductrices (« gonzo journaliste », c’est ce qu’en dit d’abord la presse rock à cette époque), qui me rend si agréable de pouvoir lui poser quelques questions lors de ce débat.

Et puis, il y a ce qui décolle dans ce nouveau livre, lequel décolle as usual le réel comme une tapisserie défraichie, questionne la norme de la société (anglaise, mais son défi à la norme va au-delà), il y a une langue neuve (et extraordinairement âgée, par instants, à l’instar de cette vieille folle d’Audrey Death dont la vie nous est ici « contée »), il y a un bain de langue(s), un flot qui charrie de l’argot – des argots, des accents de différentes strates et époques de la société anglaise, des paroles de chansons, des interjections intérieures et extérieures. L’italique, présent dès la première phrase, se voit assigné cette mission multiple, l’italique est la brèche par où tout s’engouffre, par où les statuts, focales, volumes sonores et grains visuels sont déréglés.

Grand dé-règleur de la représentation et des normes, Self a toujours (me semble-t-il, ne l’ayant lu qu’en traduction) eu un goût certain pour l’excentricité langagière (et notamment lexicale, truffant son texte de substantifs et adjectifs détournés, spécifiques, précieux) ; il semble dans Parapluie avoir hissé plus haut cette « manie », explosant la phrase, la page, le livre en son entier : le tapis de langue (comme on dirait tapis de bombes) lui permet d’offrir à l’étrangeté qui lui est propre, son expressivité.

Pour le permettre il fallait un grand traducteur – c’est Bernard Hoepffner, retraducteur de Twain, de Joyce ou récemment passeur de Josipovici, qui s’est attelé à cette fébrile fabrique-là. Il sera avec nous pour discuter ce mercredi au Lieu Unique, pour rendre ce moment plus joyeusement exceptionnel encore.

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« Un frère s’oublie aussi facilement qu’un parapluie. »
James Joyce

Présentation sur le site des éditions de L’Olivier :
En 1971, le psychiatre Zachary Busner se penche sur le cas d’Audrey Death, une femme âgée internée depuis cinquante ans. Tics, balbutiements, état comateux… son état l’intrigue. Pour éveiller sa patiente, Busner lui administre une drogue proche du LSD. Les effets sont fulgurants. La vieille dame se met à lui raconter sa vie, et emporte le lecteur dans un récit tourbillonnant. On traverse le Londres de 1915, des usines de parapluies, de munitions, des Suffragettes et du socialisme. Et de la Grande Guerre, dans laquelle se perdent les frères d’Audrey, Stanley et Albert. Fasciné par cette histoire qui se dévoile peu à peu, Busner ne reconstituera le puzzle Audrey Death que dans les années 2000. En une jubilatoire collision de récits et d’époquesParapluie (Ed. de l’Olivier, 2015) déploie un siècle d’histoire populaire et intime, électrisé par un style ébouriffant dont seul Will Self a le secret.

(Présentation des intervenants sur le site du Lieu Unique : )

Will Self est né en 1964 à Londres. Ce disciple de J.G. Ballard est considéré comme l’un des plus grands écrivains britanniques de notre époque. Il a notamment publié No Smoking (2009), Le Livre de Dave (2010) et Le Piéton de Hollywood (2012). Parapluie a été finaliste du prestigieux Man Booker Prize 2012.
Bernard Hoepffner, traducteur français de langue anglo-saxonne reconnu, se consacre à l’écriture depuis 1988. On lui doit des textes de Robert Burton, Thomas Browne, Robert Coover, Edmund White, les nouvelles traductions de Mark Twain (Tom Sawyer, Huckleberry Finn) et de Joyce (Ulysse).

Parapluie de Will Self, Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, éditions de L’Olivier, février 2015, Collection Littérature étrangère
Livre 145 × 220 mm 416 pages EAN : 9782823601909 24,00 €

Et nous n’avons même pas parlé de Tolède… (rencontre avec Mathias Enard et Camille de Toledo, podcast)

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 Et nous n’avons même pas parlé de Tolède…

Mathias Énard, Camille de Toledo
Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir.

Une conversation animée par Guénaël Boutouillet, pour remue.net et la Scène du Balcon, à la Maison de la poésie. Une rencontre dans le cadre d’ « Une Saison de lecture » organisée par La Scène du Balcon.
Vendredi 23 janvier 2015, 20h, Maison de la Poésie de Paris.
Lire la présentation de cette soirée.
Lire le dossier que remue.net consacre à Camille de Toledo.
Un grand merci à tous.

Je l’avais annoncée ici, cette soirée préparée pour remue.net – écoutez-là.

Podcast à l’écoute :

 http://remue.net/audio/2015/enarddetoledo.mp3

Cette discussion est donc à entendre ici même mais surtout sur remue, où sont venus s’adjoindre des éléments complémentaires (la vidéo de Sécession diffusée pendant notre discussion, un texte inédit de chaque auteur). Merci encore à la Maison de la Poésie de cet accueil impeccable, incluant équipe et boss (Olivier Chaudenson) présents et souriant, jolies loges, bouteilles d’eau et verres de vin (tous les fondamentaux dépliés avec Yann Dissez lors des sessions de formation « accueillir un auteur » données ensemble, impeccablement là) et suivi technique impeccable, diffusion vidéo et captation son nickel, du boulot rondement mené.
Et le boulot on l’a fait – ce on inclusif est modulable : il est collectif : les deux auteurs ont été au rendez-vous, ont répondu à cette proposition avec souplesse et générosité, l’ont discrètement préparée, orientant le dialogue qui est le leur, leur conversation suivie, quotidienne ou presque, vers cette transcription publique. C’est ce qui fit de cette discussion on stage (laquelle présente, comme tout passage sur scène, sa part d’artifice nécessaire) un moment spécial, un moment d’attention extrême.
Le on est modulable, disais-je, car les places sont à la fois tenues et mouvantes, dans un tel dispositif. Je suis sur scène avec les auteurs, et nous parlons ensemble, circulant de thèmes en motifs préalablement évoqués (partiellement concertés, car il doit demeurer une part accidentelle, de la vie en somme) depuis que je leur ai suggéré cette rencontre-là, il y a six mois environ ; mais je suis aussi le simple témoin (témoin affiché comme celui qui écoute, mais aussi témoin technique, signal lumineux rouge qui balise, indique, ouvre et ferme le propos).
C’est préparé oui, et la peur est à la hauteur de l’envie – d’une telle rencontre on l’est l’auteur (ou le producteur, l’éditeur ; du moins, on participe pleinement à sa création), et la place mouvante-qui-doit-être-tenue on la répète, on la remâche, elle tournait en phrases dans ma tête entre mercredi et vendredi. Je n’avais pas de questions écrites, seulement des motifs, tressés et reliés dans un jeu mental incessant. J’ai répété, oui – j’ai répété au sens propre, au dedans de moi, des phrases qui ne furent pas inscrites pour ne pas avoir à les anônner laborieux, mais que ce qui invite, présente, propose (ce propos liminaire, si contraignant, il faut dire qui est qui sans s’appesantir, en même temps qu’ouvrir des brèches dans le discours, poser des jalons pour la suite), des phrases dont il demeure des segments (dont des fragments aussi se hissèrent jusqu’au micro),
je voulais notamment signifier à quel point dans ces deux œuvres dissemblables, résonnent certes des motifs et échos, nombreux, mais aussi des architectures étonnantes, des dispositions formelles singulières, des formes, oui – je voulais parler de l’ampleur et de l’ambition, historiques, conceptuelles, culturelles, géographiques, frappant à la lecture (et plus encore à la relecture attentive) des deux œuvres, et redire qu’il ne suffit pas d’affirmer l’ampleur et l’universalité (ou la littérature-monde), pour que le texte fasse monde et génère une ampleur croissante dans la représentation que s’en fait un lecteur, qu’il faut une assise d’où décoller, un entrelacs mal visible (heureusement) de formes qui permette ce décollage.
Je voulais aussi les faire parler des monuments, de leur rapport retors à cette question – l’ai fait. Mais nous n’avons pas tant parlé du train, pourquoi et comment le train, véhicule de la fiction et décor autant que symbole multiple,
Et nous devions parler de Tolède, de ce rapport-là, si ténu et si dense, d’origines et de perspective – nous en avons parlé en amont, et, j’espère, en reparlerons dans l’avenir.
Immense merci à eux deux de m’avoir permis d’inventer cela ensemble,
Et de l’accès enrichi que ce remâchage-là m’offre à leurs textes, que, je crois, pouvoir le dire, off stage, j’aimais déjà auparavant, que j’aime maintenant infiniment – to be continued, donc, sous les formes qui s’inventeront.

Bibliographies Camille de Toledo a étudié l’histoire et les sciences politiques à l’IEP de Paris, ainsi que le droit et la littérature à l’université Sorbonne-Censier. Il a poursuivi ses études à Londres, à la London School of Economics, puis à la Tisch School de New York pour le cinéma et la photographie. En 2005, il entreprend l’écriture de Strates : une archéologie fictionnelle. Sur les quatre livres de cette tétralogie, deux sont parus : L’inversion de Hieronymus Bosch (éd. Verticales 2005) et Vies et mort d’un terroriste américain(éd. Verticales, 2007). Camille de Toledo est aussi l’auteur d’essais mêlant les écritures et les genres : récit autobiographique, critique, micro-fictions, dont Visiter le Flurkistan (PUF 2008),Le Hêtre et le Bouleau (Seuil, 2009), et l’Adieu au xxe siècle, (2002). Toledo est traduit en Espagne, en Italie, en Allemagne, aux États-Unis. Au printemps 2008, il fonde la Société européenne des Auteurs — Europaïsche Gesellschaft der Autoren — The European Society of Authors… — pour promouvoir une culture de toutes les traductions. En mars 2011, son roman en fragments, Vies pøtentielles, (Seuil, 2011), paraît, suivi de De l’inquiétude d’être au monde, chez Verdier en 2012, et de Oublier, trahir, puis disparaître (Seuil, 2014). Mathias Énard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il est l’auteur, chez Actes Sud, de : La perfection du tir (2003, Prix des cinq continents de la francophonie ; Babel n° 903), Remonter l’Orénoque (2005, adapté au cinéma en 2012 par Marion Laine sous le titre À cœur ouvert), Zone (2008, prix Décembre, prix du livre Inter), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, Prix Goncourt des Lycéens, Prix du livre en Poitou-Charentes 2011), Rue des Voleurs (2012, prix Liste Goncourt / Le Choix de l’Orient », prix de la Cité de l’Immigration 2013, et prix Publicis du roman News 2013). Et par ailleurs, de Bréviaire des artificiers (Verticales, 2007) et L’alcool et la nostalgie (Inculte, 2011 ; Babel n° 1111).

Mathias Énard, Camille de Toledo Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir. (une soirée remue.net, 23 janvier 2015)

16 janvier – J’en reparle un peu, car c’est dans une semaine, qu’il est encore temps de réserver, que nous serons dans la grande salle de la Maison de la Poésie, que les auteurs m’ont confirmé leur acceptation (enthousiaste) de ma proposition de se lire mutuellement à voix haute (et que donc nous aurons toutes les piles les plus fraîches dans l’enregistreur, hein), que j’ai plein de nouveaux textes de Camille de Toledo inédits (comme celui-ci) à mettre en ligne sur remue, qui vont accompagner la montée d’angoisse préalable, la muant en joie & inquiétude, en hâte sans précipitation. GB

Remue.net, rappelons-le, est un site animé en un collectif, et comme tout collectif, dépend des énergies investies par chacun – lesquelles, on le sait, dépendent des forces disponibles à y investir – lesquelles, on le sait, dépendent de l’écho avec ses préoccupations les plus intimes. Sébastien Rongier, avec la soutien de la Scène du Balcon, nous a ouvert cette porte depuis des années, des soirées remue.net (voir les annonces ici, en écouter les traces ici), qu’il nous a ouverte plus grand encore cette année avec cette nouvelle dimension d’accueil (à la Maison de la poésie de Paris, donc, à partir de 2015). Dans ce cadre, j’ai déjà questionné Camille de Toledo il y a deux ans (à l’écoute ici), mais ce dialogue-là, que je n’avais pas pu mettre en place durant Atlantide l’an passé (dommage pour eux, dommage pour les Nantais), me titille. Nombreuses raisons à l’envie en moi si forte de cet échange, ci-dessous évoquées dans mon texte de présentation, au-delà (mais depuis, mais avec) l’amitié qui lie les deux hommes : nombreuses et allant croissant depuis, car depuis l’on s’est mis au travail, découvrant ce qui n’était pas encore lu, relisant ce qui le fut il y a parfois longtemps : et les liens semblent déferler, confirmations du pressenti, comme esquisses in-envisagées. Ravi de ressentir ce moment-là, de bonheur au travail, qui console de toutes les inquiétudes pro et perso (car on en est bien peu de choses), de toutes les frustrations, faux espoirs, vessies grimées sunlight. Se placer au coeur, à l’intersection, ouïr ce qui n’avait pas été ouï encore – c’est aussi une forme d’écriture, par devers soi. À titre d’exemple, juste une évidence, dont je n’avais pas même connaissance au moment d’instinctivement lier (en conviction intime, affirmée, quasi féroce, une vraie lubie) : je guettais le temps de lire Tout sera oublié, magnifique collaboration de Mathias Enard avec le peintre Pierre Marquès ; j’en savais assez peu, histoire de ruines, récit de l’après. Et sa lecture, cette semaine, outre de me frapper pour raisons personnelles (parce que  dedans,Sarajevo, et que Sarajevo, comment dire, j’y ai un chrome), mais aussi, parce que son exergue, la voici :

Tout sera oublié. Absolument tout. (Camille de Toledo, Le Hêtre et le Bouleau)

L’exergue, et le titre donc (quand même) citent – poursuivent – de Toledo. Je ne le savais pas, juré-craché, et ça m’enchante. Et ça promet. (mais ça ne fait pas que promettre : déjà, ça agit). —–

Mathias Énard, Camille de Toledo Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir.

Une conversation animée par Guénaël Boutouillet, pour remue.net et la Scène du Balcon, à la Maison de la poésie. Une rencontre dans le cadre d’ « Une Saison de lecture » organisée par La Scène du Balcon. Vendredi 23 janvier 2015, 20h, Maison de la Poésie de Paris.

Mathias Énard, depuis La Perfection du tir (paru chez Actes Sud en 2003), enchaîne des livres dont chacun semble, au premier abord, une remise en question, formelle et narrative, du précédent. Mais au-delà de cet étonnement premier (et trompeur), le fil qui relie ces romans est celui aussi qui tend cette vaste ambition, littéraire, historique, formelle : entre tropisme méditerranéen et traces des conflits balkaniques, entre Histoire longue et bascules du temps présent, le roman d’Énard est européen, d’amplitude et d’humeurs ; il est d’Europes, oserait-on ajouter face à sa multiplicité, témoin, appel, d’une Europe hybride, métisse – vivante.

Vivante est aussi l’inquiétude, celle d’être au monde (titre de son livre paru chez Verdier en 2012), que Camille de Toledo met en question et partage, au long de ses livres et interventions, qu’elles soient collectives (le SUEA, le projet Sécession) ou individuelles. Ce bel étonnement, qui nous saisit, face à ce qu’écrit de Toledo, quelles qu’en soient les résonances et ramifictions, cet étonnement poignant aussi, souvent, de plus en plus, à mesure que son chant prend, chant d’entre-les-langues, d’entre-les-ruines, dont Oublier, trahir, puis disparaître (paru au Seuil début 2014) donnait la pleine mesure, fait écho à cette Europe complexe et plurielle traversée sans pause par les personnages de Mathias Énard.

Lister ce qui les relie serait fastidieux, entre ce goût commun pour le multilinguisme, qui les mène d’Espagne (où de Toledo retraduit lui-même de nouvelles versions de ses livres) à Berlin (où ils vivent chacun, pour cette année, au moins). De multiples échos, dont nous nous efforcerons de capter les tonalités. En amicale complicité. (GB)

à la Maison de la Poésie de Paris, vendredi 23 janvier en soirée (horaire non encore confirmé). Maison de la Poésie, Passage Molière, 157, rue Saint-Martin – 75003 Paris M° Rambuteau – RER Les Halles // Infos et réservations, tél : 01 44 54 53 00, du mardi au samedi de 14h à 18h.

Bibliographies Camille de Toledo a étudié l’histoire et les sciences politiques à l’IEP de Paris, ainsi que le droit et la littérature à l’université Sorbonne-Censier. Il a poursuivi ses études à Londres, à la London School of Economics, puis à la Tisch School de New York pour le cinéma et la photographie. En 2005, il entreprend l’écriture de Strates : une archéologie fictionnelle. Sur les quatre livres de cette tétralogie, deux sont parus : L’inversion de Hieronymus Bosch (éd. Verticales 2005) et Vies et mort d’un terroriste américain(éd. Verticales, 2007). Camille de Toledo est aussi l’auteur d’essais mêlant les écritures et les genres : récit autobiographique, critique, micro-fictions, dont Visiter le Flurkistan (PUF 2008),Le Hêtre et le Bouleau (Seuil, 2009), et l’Adieu au xxe siècle, (2002). Toledo est traduit en Espagne, en Italie, en Allemagne, aux États-Unis. Au printemps 2008, il fonde la Société européenne des Auteurs — Europaïsche Gesellschaft der Autoren — The European Society of Authors… — pour promouvoir une culture de toutes les traductions. En mars 2011, son roman en fragments, Vies pøtentielles, (Seuil, 2011), paraît, suivi de De l’inquiétude d’être au monde, chez Verdier en 2012, et de Oublier, trahir, puis disparaître (Seuil, 2014). Mathias Énard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il est l’auteur, chez Actes Sud, de : La perfection du tir (2003, Prix des cinq continents de la francophonie ; Babel n° 903), Remonter l’Orénoque (2005, adapté au cinéma en 2012 par Marion Laine sous le titre À cœur ouvert), Zone (2008, prix Décembre, prix du livre Inter), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, Prix Goncourt des Lycéens, Prix du livre en Poitou-Charentes 2011), Rue des Voleurs (2012, prix Liste Goncourt / Le Choix de l’Orient », prix de la Cité de l’Immigration 2013, et prix Publicis du roman News 2013). Et par ailleurs, de Bréviaire des artificiers (Verticales, 2007) et L’alcool et la nostalgie (Inculte, 2011 ; Babel n° 1111).

J’ai corné toutes les pages (d’un livre providentiel, d’un livre d’Olivier Cadiot).

2

J’ai corné toutes les pages.

(C’est-à-dire très lentement. )

La semaine avait été rude, elle avait été celle du plein événement qui nous avait toutes et tous happés, lessivés, brassés ; je me sentais massif et contretemps, béton plutôt flou, en grand impossible calme, grand impossible faire. Rien n’était donc à venir, rien n’était là. Rien de possible. Hormis marcher encore en nombre ou faire nombre de signaux à distance.
Il fallait un livre et aucun ne convenait, aucun ne s’ouvrait, ne se laissait faire, ni n’entrainait.
Cadiot, alors. Providence (Paru chez P.O.L en janvier 2014).
Et me vint comme un réconfort – non, mieux. Je peine à en sortir, au doux prétexte qu’il me faut écrire une critique de ce livre, dont je voudrais qu’elle dise honnêtement quelque chose de ce qu’il est et donne (du bonheur, oui, mais comment ; une sorte de nid, oui, pour tout faire), et qu’il me faudra parvenir à ne pas trop m’appesantir sur moi, sur ce que ce livre me fit, sur l’avancée dans l’œuvre qui est avant tout (du moins, avant tout autre chose à se présenter, avant toute analyse construite, disons) mon périple de lecteur, dont cette heureuse station fut comme la pièce manquante – celle qui ouvre l’envers du puzzle, qui tout agrandit encore – dans le calme.
La semaine avait été rude, mais il y en avait d’autres : passées, présentes, futures, oui – futures.
J’écrirai bientôt plus en détail, donc, mais il me fallait, déjà, dire ceci.

Quelque chose comme merci, comme salut, comme encore & assez en même temps, que c’est, immensément, suffisant.

Qu’on n’en peut plus qu’on en veut plus.
Providentiel Providence.

Tout pareil mais non.

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Tout pareil – Ce matin tôt je prends le train pour une journée de travail à Paris et si je ne le prends plus matinalement aussi souvent qu’avant (pendant les années Livre au Centre, vers Tours, une foispar mois minimum, les dernières années à Gueffier, où me rendre le plus tôt possible le matin vers La
Roche (pour en revenir symétriquement le plus tôt possible, le soir, E. venait de naître et pas grand-chose ne comptait sinon)), les réflexes reviennent, cette hébétude pressée, gestes inchangés sauf supports (finie la presse, mes connections l’ont remplacée), et la tentative laborieuse de s’y mettre,
ouvrant toutes interfaces simultanément, pour émerger depuis l’un, ou depuis l’autre, que la lecture s’enclenche en sa puissance de captation (c’est du Enard ces jours, rapport à cette soirée remue de fin janvier, lecture qui peut, aisément engloutir, relancer) pendant que l’ordi rame sa mise en route, que l’écriture en note (celle-ci même) se fasse phrases ou pensées, se dirige vers un texte (on ne sait pas encore, là), que des fils sociaux quelque chose fasse signe amical, sensé, dont on a remonté pendant l’heure de transports en commun amont (il y a ça, qui a changé, oui, du tram avant le train, moins à faire à pied, station assise multipliée qui gêne plus encore le lourd et lent ébranlement de l’éveil), et la tentative laborieuse de connection, pour que la box se mette à jour, par où j’ai chargé cet ordi-là,celui des voyages, et que pendant que ça chauffe pire qu’un vieux diesel, vague état des lieux, les fichiers depuis le plus récent pour voir, et que non là non plus rien n’a changé, dernière mise à jour préparatoire à ce voyage depuis fort écourté, et que le dernier document mis à jour c’est celui de l’atelier poieo, lundi dernier-lundi prochain, dont j’avais oublié déjà l’existence, tiens, mis à jour le 7 janvier à 11 :39 – tout pareil, depuis, mais non.

Quinze

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Merci de vos lectures et retours sur ce qui se développe par ici.

2014 en fast forward (mais ce qui manque est ce qui compte)

ce qui n'est pas encore là inscrit, ce qui demeure à faire : les livres à lire un  en cours - lacune et appétit, valent plus que le rewind perpétuel.

ce qui n’est pas encore là inscrit, ce qui demeure à faire : les livres à lire ou en cours de – lacune et appétit, relance et amorce, valent plus que le rewind perpétuel de tout pour tous.

Et quand de tous les côtés du réseau chacun déroule ses listes, que facebook, tel le secrétaire parfait de nos vies exposées,  nous propose de nous faire l’album de nos souvenirs, nous résume en quarante secondes et dix images notre année passée, en même temps que s’amènent et sont lus les indispensables (je veux dire : les à chroniquer ici même) des semaines à venir, perles noires qu’on déguste en intensité contraire aux torpeurs hivernales gloutonnes et censément festives (les Ogres Clouette et Blecher, les malédictions originelles Pessan ou Civico, les Page et Saer…), et que sur les mêmes réseaux on égrène en écho un peu de ce qui compte (c’est à dire, qui fut chroniqué ici même), à savoir :

De Kerangal, Begout, Chiarello, Pessan, Coher, Seyvos, Bailly (Jean-Louis), Ruben, Zribi, Giraud, Bouvet, Page, Prudhomme, Beinstingel, Tardieu, Inculte (Devenirs), Chauvier, Bouquet, Garcin, Rosenthal, Vinau, De Toledo, Zenatti, Matton, Robinson, Frédérick, Fernandez Mallo, Galli, Burnside, Perec, Sei Shonagon,Benahmed Daho, Divry, Grossi, Pagès, Novarina, Sniper, Long, Filhol, Bon, Klotzwinkle, Bailly (Jean-Christophe), Søndergaard, Sorman, Lafon — qui se déroule en antéchrono par ici ;
que ce défilé me figure l’année de mon site (et donc, puisque c’est essentiellement ici que j’écris, que je m’inscris, et donc : mon année, plus réelle ô combien que le joli gentil clip facebookien), et que la statistique superficielle me signale ce que je sais si bien :

autant de chroniques au seul mois de novembre qu’entre janvier et juin :

c’est il a dû se passer quelque chose,  il y a eu un accroc, j’ai dû avoir un empêchement. Oui, c’est cela, un empêchement, un engloutissement, une submersion.

Et cet empêchement a causé quelques retards et pannes et non-clics : que ce qui ne figure pas sur cette liste et qui devrait, qui fut lu avec joie et nerf : Alban Lefranc et ses bouches, Fabio, Adrien Bosc, Xavier Boissel et ses Rivières de la nuit, Emmanuel Adely découvert sur le tard et dont on se dit qu’on va parler, à un moment, qu’il faut – tout comme Rohe, dont l’éloge se fait attendre depuis plusieurs années à force,

et que ce qui ne figure pas encore ici même est aussi une relance, que ce qui manque est ce qui compte, qu’il y a encore à faire, qu’on s’y active, activera, qu’on y va – et que cette amorce mentale vaut plus, compte plus, que tous les rewinds offerts clé en main.

Et que quelle que soit 2015, on se le redit, prenant souffle, qu’on nagera en eaux libres, ouvertes, vives, cette fois-ci, on le sait.

« Les Pronoms® vous remplacent par un mot. » | La Pharmacie des mots, de Morten Søndergaard, éditions Joca Seria

« Qu’est-ce que le langage ? Le langage est quelque chose en nous. Que sont les mots ? Immatériels, ce sont des groupes de neurones, des impulsions électriques, des choses que nous ne pouvons ni toucher ni saisir. Et c’est pourquoi la Pharmacie des mots touche les gens. Elle permet à quelque chose d’intérieur de rencontrer l’extérieur. L’intériorité invisible rendue visible. L’intangible peut se toucher ! Je crois que la Pharmacie fonctionne (elle est d’ailleurs ouverte) parce qu’elle rend ces choses que nous n’« aimons » pas digestibles. On n’a jamais vraiment envie de prendre des médicaments, et pour ce qui est de la grammaire, on ne peut pas dire que cela nous vienne facilement.

III

Je souhaitais aussi que la Pharmacie des mots comporte le signe ®, comme pour jouer avec l’idée de la possession du langage. Qui possède les mots ? Qui possède le langage ? Personne et tout le monde. Mais La pharmacie se joue de cela : ce serait évidemment merveilleux de posséder tous les noms au monde, mais c’est sans doute une ambition trop vaste pour la si petite entreprise qu’est la Pharmacie ! Peut-on même posséder les mots ? Les mots sont en fait vendus au meilleur enchérisseur. Une gare, un tournoi de football : au Danemark, nous avons la ligue Coca Cola, Eksperimentarium ® entre autres exemples. La marque allemande de voiture Mini Cooper a récemment voulu s’offrir une campagne de publicité en payant pour que le phénomène climatique de l’hiver 2012 porte son nom : l’institut allemand de météorologie permet en effet aux entreprises de sponsoriser un événement climatique et Cooper souhaitait voir son nom associé à la vague de froid balayant l’Europe, sans imaginer qu’elle serait violente au point de faire des centaines de victimes. »

(extrait du vade-mecum accompagnant la présentation de la Pharmacie des mots, de Morten Søndergaard, éditions Joca Seria, livre objet, ISBN 978-2-84809-226-3, 45 €, tirage limité à 150 exemplaires (numérotés), traduction Olivier Brossard.

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Ceux qui à l’édition 2014 de Ecrivains en bord de mer à La Baule le savent : l’entretien (disponible en dessous, filmé et mise en ligne par Joca Seria) de Morten Søndergaard et de son excellent -et valeureux- traducteur Olivier Brossard fut un moment-clé, comme il y en a dans un festival de qualité – où l’on ne fait pas de classement à la fin, quand les interventions sont pour l’essentiel extrêmement intelligentes et roboratives, mais dont l’une d’entre elles éveille un sourire spécifique chez celles et ceux qui y étaient. Il se passa quelque chose, durant la présentation de cet extraordinaire et singulier livre-objet : la découverte de l’objet en lui-même, mais aussi le dialogue d’explication de ces recherches cumulées (puisque la traduction aussi est une relance poétique, et dans des cas si particuliers en particulier…).

On ne le rejouera pas, ce dialogue, on ne saurait – et puis il est au-dessous, à visionner.
Mais pour résumer : cette objet est une boîte qui contient des boîtes, vides de tout à l’exception d’une notice indiquant la posologie du « médicament » considéré : chaque médicament est un type de mots : on y trouve donc dix boîtes, contenant des : noms (623), verbes (421), pronoms (44), interjections (111), prépositions (51), articles (9), numéraux (47), adverbes (100), conjonctions (31), et adjectifs (168).
Tout est mis en place selon les règles d’énonciation pharmaceutiques, reprenant (et détournant) à merveille cette bienveillance si inquiétante à force d’insistance et d’injonctions (les suites de ne pas précautionneux des posologies qui, lues par erreur, nous préviennent de tout usage – et bientôt de tout usage de tout – nous incitent à la prévention de tout, jusqu’à la prévention de la vie même) . Les formes infinitives et leur neutralité troublante sont ici reprises :
« De nouveaux Noms® apparaissent sans cesse. Ne pas s’inquiéter. Il y a tellement de Noms® que chacun se sent un peu plus seul avec les choses. Ne pas s’inquiéter. Les Noms® ont une vie intérieure riche. »
Mais ce sont parfois des formes infinitives :
« Criez. Murmurez. Chantez. Faites-en à votre tête. De toute façon les Interjections® n’ont vraiment rien à voir avec les autres mots. Ha ha, tant mieux. »
Et c’est toujours du ton docte, froid, machinique, que surgit le trouble. Ainsi de la fonction des pronoms, résumée en un lapidaire « Les Pronoms® vous remplacent par un mot. ».

Le frottement entre deux champs et langages (celui de la médecine et celui du langage), provoque nombre d’associations drôles et heureuses, souvent inquiétantes, toujours porteuses de sens – et si le texte produit, en lui-même est magnifique (« Les Prépositions® sont des mots qui situent les choses et les actions dans l’espace et le temps, par rapport à un point donné.(…) Elle ouvrent et ferment. Non que les Prépositions® soient égoïstes, elles sont discrètes, pour ne pas dire effacées ; mais ne vous y trompez pas, elles veulent dire le monde. »), sa contextualisation (formelle, graphique) multiplie l’effet.
L’abus est recommandé.

Morten Sondergaard et la Pharmacie des mots from Bernard Martin / joca seria on Vimeo.

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