Archives de Catégorie: Lectures

Rencontre avec Pierre Senges ((Le 23 octobre 2015, 19h30, Librairie Vent d’Ouest (Nantes)) | podcast

Rencontre avec Pierre Senges

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Pierre Senges, entretien avec GB, librairie Vents d’Ouest, Nantes, 23/10/2015 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

Pierre Senges, né en 1968, est auteur de nombreux ouvrages au statut ambigu, qui ont le point commun d’être tous savants et drôles. Un ample dossier lui est consacré sur remue.net. Il a écrit Veuves au maquillage, Ruines de Rome, Essais fragiles d’aplomb, Géométrie dans la poussière, La Réfutation majeure, Sort l’assassin, entre le spectre, Fragments de Lichtenberg et Études de silhouettes, tous parus chez Verticales.

Mais aussi : des livres en collaboration avec le dessinateur Nicolas de Crécy, Les Aventures de Percival et Les Carnets de Gordon McGuffin ; deux essais : L’Idiot et les Hommes de parole (Bayard, collection Archétypes, 2005), et Environs et mesures (Gallimard, collection Le Cabinet des lettrés, 2011), et de nombreuses fictions radiophoniques. (image Philippe Bretelle)

Il fait paraître Achab (Séquelles), chez Verticales, durant cette rentrée littéraire, fantaisie de l’après Moby dick, livre d’une fantaisie et d’une érudition immenses – où l’intertextualité n’empêche pas la fiction. Où lire et relire est la source d’aventures inépuisables. Nous en avons longuement éprouvé les délices, ce soir-là, entourés d’une assistance nombreuse et chaleureuse. Cet entretien décontracté n’en est pas moins une mine, Senges ne se départit jamais de sa finesse, de son esprit, de sa drôlerie. Et conclut par une triple proposition de lectures tout à fait étonnante, inattendue. (Graffitis de Charlotte Guichard, http://www.librairie-nantes.fr/listeliv.php?RECHERCHE=simple&LIVREANCIEN=2&MOTS=9782021172027&x=0&y=0 ; Le nez qui voque de Réjean Ducharme http://www.librairie-nantes.fr/listeliv.php?RECHERCHE=simple&LIVREANCIEN=2&MOTS=9782070385980&x=0&y=0 ; Hamlet & suite de Jules Laforgue et Carmelo Bene http://www.librairie-nantes.fr/listeliv.php?RECHERCHE=simple&LIVREANCIEN=2&MOTS=9782919067053&x=0&y=0).

Ce moment valait d’être vécu, il vaut d’être retenu, réécouté.

Sur Faire(800)signes : Lire un extrait de Achab (Séquelles)

Sur remue : une chronique incroyablement dense et précise du même Achab par Laurent Demanze ; et bien sûr, ce dossier Senges constitué de longue date par mes soins.

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J’ai corné toutes les pages (d’un livre providentiel, d’un livre d’Olivier Cadiot).

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J’ai corné toutes les pages.

(C’est-à-dire très lentement. )

La semaine avait été rude, elle avait été celle du plein événement qui nous avait toutes et tous happés, lessivés, brassés ; je me sentais massif et contretemps, béton plutôt flou, en grand impossible calme, grand impossible faire. Rien n’était donc à venir, rien n’était là. Rien de possible. Hormis marcher encore en nombre ou faire nombre de signaux à distance.
Il fallait un livre et aucun ne convenait, aucun ne s’ouvrait, ne se laissait faire, ni n’entrainait.
Cadiot, alors. Providence (Paru chez P.O.L en janvier 2014).
Et me vint comme un réconfort – non, mieux. Je peine à en sortir, au doux prétexte qu’il me faut écrire une critique de ce livre, dont je voudrais qu’elle dise honnêtement quelque chose de ce qu’il est et donne (du bonheur, oui, mais comment ; une sorte de nid, oui, pour tout faire), et qu’il me faudra parvenir à ne pas trop m’appesantir sur moi, sur ce que ce livre me fit, sur l’avancée dans l’œuvre qui est avant tout (du moins, avant tout autre chose à se présenter, avant toute analyse construite, disons) mon périple de lecteur, dont cette heureuse station fut comme la pièce manquante – celle qui ouvre l’envers du puzzle, qui tout agrandit encore – dans le calme.
La semaine avait été rude, mais il y en avait d’autres : passées, présentes, futures, oui – futures.
J’écrirai bientôt plus en détail, donc, mais il me fallait, déjà, dire ceci.

Quelque chose comme merci, comme salut, comme encore & assez en même temps, que c’est, immensément, suffisant.

Qu’on n’en peut plus qu’on en veut plus.
Providentiel Providence.

« Le mot caillou est beau. Beau à voir comme à entendre. » | Valère Novarina, L’organe du langage c’est la main (dialogue avec Marion Chénetier-Alev), éditions Argol, 2013).

Le mot caillou est beau. Beau à voir comme à entendre. Le caillou pèse le poids de la matière. Il est aveugle, compact, incompréhensible, c’est un obstacle. C’est le symbole de la matière même : le bloc muet le plus ramassé. J’aime les pierres, je fais partie de ceux qui ramassent des cailloux par-ci par-là, à Jérusalem, à. Moscou, à Kyoto, et qui les rangent selon un certain ordre sur les rayons de la bibliothèque.

in Valère Novarina / L’organe du langage c’est la main (Valère Novarina dialogue avec Marion Chénetier-Alev), éditions Argol, 2013).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Un caillou, oui. Le caillou, qui vient en figure ultime quand les mots manquent (me vient à moi, pas à Valère Novarina, chez qui toujours ils abondent, croissent, semblent se multiplier) ; j’ai deux souvenirs d’avoir ainsi résumé,  causant, pour figurer mon impression d’un auteur vaste, à l’œuvre profuse et pourtant mutique, d’une certaine façon : comme caillou, lancé-je, pour dire en peu, quand les mots me manquent par effet de bousculade et manque d’art, de science, ou des deux. J’ai eu ainsi résumé, une fois, Michaux, et, l’autre soir, donc : Novarina (où il était également question, dans mon croquis verbal, de sa personne physique, de cette stupéfiante impression d’assise, indéboulonnable, au sol, qui émane de son corps, de son visage aussi, densément occupé par ce regard clair, lointain, perçant, littéralement, oui, minéral). De Novarina j’ai dû dire, caillou, quelques instants avant sa lecture et son entretien avec Alain Girard-Daudon (mercredi 12 novembre à Nantes, invité par La Maison de la Poésie), vite fait empochant la monnaie du verre, réponse par défaut mais pas que : Novarina, une pierre, un caillou, je redis, maladroitement, je signe (et quel plaisir alors que ce passage au tout début de ce livre, qui valide en quelque façon mon assertif et malhabile caillou).

Le livre, ces entretiens avec Marion Chénetier-Alev, je l’ouvre et me rue et dévore, juste après ce moment, jeudi soir dernier au Pannonica, moment incroyablement  dense, simple en son déroulé (questions à Catherine Flohic, l’éditrice d’Argol, lecture voix haute, sans micro, de l’auteur, entretien long avec Alain, nouvelle lecture, nouvel entretien), forme classique de rencontre, et, ici, extrêmement efficace en terme d’impact et d’appréhension : important de pouvoir entendre parler du travail (et en quels termes ! quelle langue, écrite comme parlée, que la sienne !) en même temps que d’en capter, d’en saisir le pouvoir, multiple, par le biais de la lecture. Pouvoir multiple : d’incantation, d’évocation, et de lecture tout simplement : comme il le dit lui-même à peu près  à un moment de cet entretien l’autre soir et de ce livre chez Argol, il y a chez Novarina l’envie de quelque chose comme voir le langage, à quoi théâtre et scène lui servent. Et de l’entendre lire est certes, un événement sonore, mais aussi une exposition de mots, de phrases, de figures. Langage donné à voir par l’ouïe, incontestablement.

Ce livre est, comme à l’accoutumée dans cette collection (dont on aime à conseiller le volume consacré à Prigent, à titre d’exemple), une somme, un état des lieux envisagé avec l’auteur concerné, ici Valère Novarina. Hommage tout ce qu’il y a de plus vivant, en somme, puisque dialogué – et si c’est imposant et monumental, c’est tout sauf un tombeau (les photos de famille et du récit de vie sont offertes par l’auteur). Une porte d’entrée exceptionnelle dans un travail comme celui-là : car outre d’être pensé pleinement avec l’interviewé, l’ouvrage est composé de matériaux riches et complémentaires. Dessins, toiles (car Novarina peint aussi, dessine, trace ses nombreux personnages parfois en même temps que de les nommer), photographies, mais aussi larges pans de texte, extraits en nombre, de tous les livres ou presque – une vue de coupe explicite sur l’œuvre.
Ainsi le livre prolonge, complète le moment du discours et de la voix, auquel j’eus la joie et la chance d’assister la semaine passée – et vice-versa, selon le moment, puisque telle était la fonction assignée à ce moment public, au Pannonica : d’accompagner, de présenter ce livre. Boucle bouclée, belle complétude, et tourbillons à suivre de langage qui ne cesse. Continue.
Bouge. S’inscrit dans l’air.

Prenons un extrait, ouvert au hasard ou presque, c’est page 28 – et c’est de cette stature-là, tout du long. Une merveille.

 « Je voudrais que l’on ne reconnaisse plus le monde en le voyant de face. J’ai toujours eu l’impression de travailler dans les dessous. C’est un joli mot qui,pour tous les artisans du théâtre (écrivains, acteurs, machinistes), désigne le sous-sol de la scène. J’écris sous les planches. Au-dessous des visibles représentations. »

Valère Novarina / L’organe du langage c’est la main (Valère Novarina dialogue avec Marion Chénetier-Alev), éditions Argol, date de parution : novembre 2013,ISBN : 978-2-915978-93-3 /

L’essentiel de l’œuvre de Valére Novarina est  éditée chez P.O.L. Sa page auteur, sur le site de l’éditeur, est une autre entrée remarquable et judicieuse dans l’immensité Novarina – l’entendant lire, comme par exemple La Quatrième Personne du singulier.

tandis que d’autres ne font que traverser la vie | Florence Seyvos, Le garçon incassable (éditions de l’Olivier, 2013)

Florence Seyvos, Le garçon incassable (éditions de l’Olivier, 2013)

Henri est donc un travailleur modèle. Il n’a pas besoin de réveil pour se lever. Son horloge intérieure lui commande d’ouvrir les yeux à 6h30. Il s’habille aussi vite qu’il peut, avec les vêtements que sa mère a préparés pour lui et qui l’attendent sur le dossier de sa chaise. Il mange ses tartines aussi vite qu’il peut – pain et confiture également préparés la veille et qui l’attendent sous une assiette à soupe retournée -, et comme les années précédentes, il tressaute chaque matin en entendant le moteur Diesel de la navette qui vient le chercher. Et ma mère recommence la guerre pour qu’il n’attende pas, emmitouflé, son écharpe autour du cou, la main sur la poignée de la porte, une heure avant son départ.
Un soir, en rentrant du travail, il nous annonce :
-Aujourd’hui, au CAT, Jean-Philippe a retiré sa chemise !
Nous ne connaissons pas Jean-Philippe. J’imagine une belle chemise rouge à carreaux rouges et blancs, dans un coton un peu épais, retroussée jusqu’aux coudes, des avant-bras minces et légèrement bronzés. Dans le silence perplexe et gêné qui suit la déclaration d’Henri, chacun cherche une explication. Jean-Philippe avait-il trop chaud ? A-t-il malencontreusement déchiré sa chemise en travaillant ? Voulait-il amuser ses collègues ? Jean-Philippe aurait-il voulu provoquer le contremaître ? Au bout de quelques minutes, l’un de nous se décide enfin à poser la question :
-Mais pourquoi il a enlevé sa chemise, Jean-Philippe ?
Henri nous toise un instant, il nous trouve bien bêtes de ne pas avoir deviné ce qui est pourtant une évidence.
-Eh bien, pour essuyer ses larmes !

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Certains livres ne se laissent pas revendre à la découpe… Si ce court roman, parmi les rares de Florence Seyvos (dont on sait par ailleurs l’excellente production jeunesse à L’Ecole des Loisirs, ou scénaristique avec Noémie Lvovsky), paru au printemps 2013, ne permet pas le pitch, ni l’extraction aisée du moindre paragraphe, c’est question : d’organisation (une structure duale, récit alterné de deux Vies traitées indépendamment l’une de l’autre pour produire des rapports par leur seule mise en co-présence) ; mais aussi d’économie (celle du texte de Seyvos, grand producteur d’images, de scènes, aussitôt visualisées, ne permet pas d’en ôter grand-chose, tant le montage est subtil). Ici, Henri, figure de demi-frère « inadapté », récurrente dans les histoires de Seyvos, est donné à voir en son château : muraille d’habitudes, de précautions, d’usages et de rituels méticuleusement organisés pour que rien ne puisse (lui) arriver – que rien ne l’atteigne – et rien, jamais, ne semble l’atteindre. La suspension produite, chez l’autre, par ses réponses obliques, est évidemment émouvante, mais elle est une suspension, un sortilège d’immobilité : nous voici, lecteur, à l’arrêt, effroi rire et larmes à égale distance. Comme face à Buster Keaton, en somme, ici non cité (mais il fallait bien choisir, un extrait,  et c’était fort difficile, ainsi qu’on l’a dit plus haut), qui constitue l’autre pôle, le contrepoint d’Henri, son pôle, son Autre. La vie de Keaton, génie burlesque (c’est-à-dire : roi de la gamelle inattendue, des portes qui claquent dans la figure, des maisons effondrées sur le même), est tragiquement formatrice : c’est sa résistance aux chutes, aux coups, qui lui vaut d’apparaître sur scène très tôt, en tant qu’enfant-gag, que chérubin-projectile, dans les spectacles de music-hall familiaux. Le reste s’enchaîne, films et carrière, dont Seyvos nous donne un bel album d’images, terribles, tristes, enchaînées en fluidité – aucun effet pathétique là-dedans mais une formidable appréhension du mouvement et de l’arrêt, de cette suspension poignante en quoi nous plongent les deux garçons incassables et sous cloche que sont Keaton et Henri, de ce qu’ils éclairent, par leur éloignement splendide, par leur absolue singularité (une forme d’idiotie) : cet enfant seul et perdu qui en chacun de nous persiste. (« Il y a des gens qui traversent la vie en se faisant des amis partout… Tandis que d’autres ne font que traverser la vie. »)
C’est un livre magnifique, paru il y a plus d’un an, sans date de péremption aucune.

Florence Seyvos, Le garçon incassable (éditions de l’Olivier, 2013, 176 pages EAN : 9782879297859ISBN : 2879297850).

Be your size, small men | Rencontre avec Eric Chauvier, Lieu unique, jeudi 6 juin 2013

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 » S’il faut bel et bien constater la prolifération de ce nouveau malaise dans la culture, il n’est pas trop tard pour réagit et faire sienne cette maxime d’Austin : « Be your size, small men« . » (in Anthropologie de l’ordinaire, édition Anacharsis, 2011)

Cette rencontre avec Eric Chauvier, que la librairie Vents d’Ouest m’offre d’animer (merci à eux), est l’occasion pour moi de fouiller plus avant encore cette œuvre en cours, marquante au plus haut point. D’Anthropologie à Somaland, cette série de livres courts et denses, édités pour l’essentiel aux éditions Allia (dont on complétera la lecture par son Anthropologie de l’ordinaire, explicitation de sa démarche, démarche d’enquête et d’observation (anthropologique) assortie d’une discipline d’écriture (littéraire)) vont à la rencontre de moments du réel et les détaillent, pour en saisir la part obscure, invisible, implicite. La mélancolie profonde de la béance communicationnelle que constitue un « échange » avec un télévendeur. Le cynisme « naturel », digéré, presque oublié de ses auteurs, des démarches de « communication de crise ». Notre protection par la distance (par le langage) face à des situations de misère. La zone périurbaine anonyme telle qu’elle est traversée et ressentie par ses occupants (dont il est).

Eric Chauvier est anthropologue. Il a choisi de déplacer sa discipline, n’hésitant pas à enquêter sur lui, ses proches – voire à les placer en situation d’observation, et à s’observer lui-même les observant. Cet inconfort est réflexif, productif – il est aussi une position éthique, un engagement très particulier dans le double geste d’observer puis écrire. Chauvier observe de près notre malaise contemporain, par le prisme du langage et du trouble. De près, par l’observation de l’individu en situation quotidienne. Ne s’excluant pas du champ d’observation. C’est notre usage de notre monde, partagé,  qu’il nous restitue, qu’il interroge, qu’il nous restitue en questions

« L’anthropologie de l’ordinaire serait dans une certaine mesure une activité non divisée, qui ne concevrait plus ce cloisonnement systématique entre les lieux de notre souffrance quotidienne et les moyens de l’endiguer, généralement par la thérapie ou le divertissement. Ce serait une alternative heuristique, consistant à prendre la tangente et à considérer que tout ce qui se vit est bon à examiner, en bref : une discipline de vie. Il ne s’agit cependant pas de conclure, de façon démagogique, que tout le monde peut pratiquer une anthropologie de l’ordinaire. Par contre, tout le monde peut se se spécialiser dans l’étude de son ordinaire. Je ne suis ni plus petit ni plus grand dans le cadre de mon observation. Ma compétence première consiste à ajuster ce cadre à ma taille, à trouver les outils adaptés. »

(Ci-dessous Reprise de l’annonce de la librairie Vents d’Ouest, sur le site du Lieu Unique :

Carte blanche à la librairie Vent d’Ouest : Somaland, ovni littéraire
Dialogue avec Éric Chauvier

« Cette phrase « ensemble, relativisons nos maux », j’aurais aimé en être l’auteur (grave). Cette phrase, malheureusement, n’est pas de moi, elle est d’un homme, oh (effrayé et affecté) un homme tout simple !… »
Un expert est envoyé sur le site d’une usine utilisant un solvant hautement toxique, avec pour mission de dresser un état des lieux concernant l’implication de la population dans la prévention des risques industriels. Cette usine répand dans l’atmosphère une odeur nauséabonde. Dans le dialogue du chercheur avec les responsables, décideurs, et la population d’une des cités située en zone dite « sensible », l’un de ses habitants a été employé en tant qu’intérimaire sur le site. Il est persuadé que le solvant dégagé par l’usine a altéré la physiologie et le psychisme de son ex-petite amie, provoquant la rupture de leur couple. Notre expert consigne les failles et dysfonctionnements des différents propos. Se pose à lui la question de comment consigner ces différents langages. Quelles relations psychologiques et politiques la vérité entretient-elle avec la liberté humaine ?

Après des études de philosophie à Bordeaux, vérifiant que la crise de cette discipline est, comme l’a avancé Wittgenstein, un problème de langage, Éric Chauvier se tourne vers l’anthropologie, parallèlement à son statut de vacataire dans l’enseignement. Ses missions l’amènent à enquêter sur les populations résidant près des sites SEVESO. Somaland est son 6e livre édité en 2012 chez Allia.

Jeudi 6 juin 2013, 18h30.
entrée libre dans la limite des places disponibles
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« Des formes fâchées avec le liant » (rencontres avec Nicole Caligaris, mai-juin 2013)

« Chacune de mes phrases est écrite pour m’extraire de ce consentement. Parce que ce consentement est acquis à la naissance, prononcé au dessus du berceau par mille et une marraines dont la chaîne, perdue dans la nuit des temps, n’a toujours pas trouvé le moyen de se rompre. »

Je ne vais pas rencontrer Nicole Caligaris cette semaine, que je connais de longue date, je vais la revoir sous prétexte de rencontres publiques (à Châteaubriant ce mardi, puis à Nantes ce dimanche, dans le cadre du festival Atlantide), et lui poser des questions qui j’espère, serviront à faire entendre sa voix puis à faire lire ses textes uniques – et nombreux. Nombreux enfants uniques, et sauvages, que ces livres, où, même si l’on trouve des motifs, thèmes, paysages récurrents, quelque chose d’inédit recommence chaque fois de se faire – de se défaire (c’est un mouvement vers le bas, une descente perpétuelle, un trajet spéléo qui n’est pourtant pas dépressif, et cette vigueur inversée n’est pas la moindre des particularités de ce qui, à force, constitue ce qu’on appelle une œuvre), à chaque nouvelle traversée. Dans les livres de Nicole Caligaris, j’en ai parlé ici, il y a ce syncrétisme impossible (et pourtant effectif) de pensée (dense, compacte) et de mouvement (fulgurant, hérissé), quelque chose qui les rend non pas insaisissables (ô qu’ils tiennent en main, c’est qu’ils sont aussi des armes) mais assurément pas malléables : on ne saurait les confondre – déjà qu’on a du mal à les ranger.

Ils tiennent en main – ils accrochent la tête et le reste, surtout. Et ce qui se produit souvent en cas de préparation de débat, cette multiplication géométrique de la population des post-its, cette envie frénétique de TOUT noter, est ici expansé, est à son plus haut lors de la relecture de ce si mystérieux (demeuré mystérieux, même lu trois fois) & limpide, ce si vibrant paradoxe fait livre qu’est le plus récent d’entre eux, ce  Paradis entre les jambes (Verticales, janvier 2013) qui nous impose de renoncer aux dits post-its, puisqu’on en colle plus qu’il n’y a de pages disponibles. L’ouvrir, il suffit de l’ouvrir, et tout s’ouvre, des questions en myriades. Quatre post-its économisés par la reproduction ci-dessous de ce passage du dit livre, nous remercient de ce sursis. (Et quant à vous soyez là, mardi 28 mai 20h30 à Châteaubriant, ou ce dimanche 2 juin à 13h à la Cité des Congrès, Nantes).

« Je nais quatorze ans après la fin de la Deuxième Guerre, bleue, le cordon enroulé autour du cou, forcée dehors avec les fers, entre les doigts de la camarde que la médecine a su rouvrir, je nais, avec la face de ma mort dans mon corps vivant, épargnée par l’action de ma gueulante, une division irréparable, une colère que rien ne voudra calmer. En naissant à cette époque, j’hérite d’une horreur historique et d’un couvercle posé dessus. C’est comme ça que ma littérature s’occupe de tailler des brindilles pour aller asticoter la honte au fond du trou.

Tout ramène la littérature à l’utile, tout la dispose à avoir des visées, à la recherche de quelque bénéfice, ne serait-ce qu’un entourage, une entente qui définisse un monde partageable,  tandis que j’ai ce goût du tumulte, de la brutalité, des formes fâchées avec le liant, avec le lien, fâchées avec tout lien, sans prévenance, heurtées, contraires au léché qui entretient l’illusion d’un monde compatible avec nos images si soigneusement définies.

Est-ce la noirceur, est-ce la brutalité elle-même qui répugnent ? ou est-ce qu’elles proviennent d’une femme ? J’ai le paradis entre les jambes. A condition d’y consentir. Chacune de mes phrases est écrite pour m’extraire de ce consentement. Parce que ce consentement est acquis à la naissance, prononcé au dessus du berceau par mille et une marraines dont la chaîne, perdue dans la nuit des temps, n’a toujours pas trouvé le moyen de se rompre. »

Deux livres

Et environ 1200 pages à eux deux… Il s’agit du « London Orbital » de Ian Sainclair chez Inculte, et de « Renégat », de Reinhard Jirgl, chez Quidam, tout frais et joyeusement acquis.