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Le contraire du storytelling

logo-titre(Où quelque chose toujours se passe quand on pense et classe)

(Même quand on n’est vraiment profondément assurément certain de rien)

Depuis deux ans j’interviens dans le master Limès de Martin Rass et Stéphane Bikialo, à Poitiers, spécialité « nouvelles médiations (littéraires) » où je propose des formes d’intervention à la jonction de mes pratiques et de ce que j’appréhende, subodore, me représente (le travail sur les représentations, une grande part de ce qui s’invente peut-être, parfois, est là) de leur rapport (aux jeunes adultes qui me font face), de leur usage : de la littérature, de la lecture, des outils numériques : l’invention depuis l’inventaire, envisagée comme terrain d’échange.

Ce mois de janvier j’y retrouve les étudiants de master année 2, que j’avais donc fait travailler l’an passé — pour des « notes de lecture » en ligne, mais aussi pour donner à voir et lire leur paysage de lecture, dont j’avais déjà parlé ici : envisager dans une indifférenciation feinte (pour jouer, « pour de rire », diraient les enfants) ce qui est lu par eux durant une semaine, tenter l’inventaire à la façon dont Perec tentait de capter l’exhaustivité du visible d’une rue parisienne. Ce moment-là m’a marqué, j’y reviendrai.

Et si je n’y reviens pas cette fois, à ce souvenir du paysage, de la lecture considérée comme un processus complexe, mêlant décision et absorption (comme les processus d’écriture et de lecture mêlent l’acte et le rêve, le conscient et l’inconscient), il nous fait socle. Comme font socle les affiches de l’excellent festival Bruit de Langue (cette année, au hasard, un colloque Verticales, feat. la visite de Jane Sautière ou Pierre Senges, un entretien avec Cadiot, une rencontre avec Vasset, et la Fabrication de la guerre civile du cher Charles Robinson — je m’y sens chez moi, dans un hall où trônent de telles affiches).

Situation : nous avons un socle, nous avons de la joie (nous avons aussi un rhume, et diverses manières de fatigue, mais c’est de saison), mais nous avons : du retard à l’allumage, et un faible effectif (les étudiants, c’est comme les saisons culturelles : leur entièreté se concentre/consume en quelques semaines d’automne-hiver, après il y a les stages de préparation à la vie future (dont on sait aussi qu’elle sera constituée d’autres stages – en leur souhaitant (mais comme à nous finalement, qui ne sommes pas, loin de là, arrivés, bien loin) de « déboucher »).Et ici où l’efficacité de la formation se doit de lier vivement avec le monde du dehors (du travail, donc), il est logique (on ne concédera pas « heureux », parce qu’un effectif il nous en faut un, quand même, surtout après un voyage en autocar, via Mauges et Deux-Sèvres), il est logique, donc, que certains aient autre chose à faire.

Bon : Ils sont cinq, c’est tout de même assez pour travailler – mais c’est mieux alors en mode atelier, en mode écriture amplifiée, tant qu’à faire. Deux temps distincts.

Ecrire le réseau social

Dans la lignée infra-ordinaire d’inventaire des usages nôtres du numériques, et plus encore de leur usage, apport, frottement avec nos activités (et paysages) de lecture, observer attentivement un plus petit commun dénominateur : qui est : que nous publions, lisons, quotidiennement, eux et moi, sur les réseaux sociaux (facebook, twitter, instagram, ici utilisés, sur ce panel non représentatif de cinq jeunes adultes). Et de cette observation faire texte, du flux récent reconstituer le récit. C’est un échange ; il est réel, j’apprends toujours de ces textes-là ; et les remercie sincèrement ; c’est un récit de l’ordinaire, bien sûr, un de ceux qui ne sont jamais ou si rarement faits. Et les deux se regardent : le flux et son récit. Considérations d’usage du flux (« c’est que je n’y suis pas beaucoup, ou que j’y dis n’importe quoi, un peu…« ), mais double mouvement : le flux ainsi narré produit un récit de l’intime, générique et singulier / tandis que la remise à plat, en « ordre » (ou du moins dans un autre ordre) renseigne chacun (oui, un texte d’atelier enseigne débord son auteur, et moi ensuite) sur ce qu’il en fait, y fait, de ce vortex techno-ordinaire. C’est à lire ici, des choses telles que :

« (…) comme Chuck Palahniuk le dit si bien… tout ce que nous possédons finit par nous posséder, dernière publications sur instagram, je me fais les ongles, je choisis la mauvaise couleur, même mes mains et mes pieds ont plus de fans que la littérature. »

ou

  • « Chaque livre devient une part intime de moi à travers l’interprétation que j’en fais, à travers le sens que je mets derrière ces phrases. Je lis personnel.

  • Le réseau social, bizarrement parlant, n’est pas un miroir. Je mets un point d’honneur à ce qu’on ne puisse connaître de moi, pas grand chose de personnel. Exposer mes lectures serait comme exposer une photo de nu ou exposer un extrait d’autobiographie mollement romancée.

  • Au contraire, exposer ma vision du monde ne me semble pas si personnel. Le réseau social comme assurance de ne pas être la seule à penser ce que je pense. »

 

Notes sur l’encombrement et le paysage du & des bureaux

Et le deuxième temps, j’ai rejoué un autre aspect de la partition Perec (il y en a des centaines, c’est inépuisable, c’est une merveille ; il y en a des centaines sans même passer par les contraintes oulipiennes, ce que je n’ai pas fait depuis des années), depuis Penser classer, et son inventaire des objets du bureau, poser la question du bureau, réactualisée en somme : car le mot bureau, déjà polysémique (un espace où travailler devenu par métonymie première synonyme d’emploi – je vais au bureau), s’est démultiplié depuis l’ordinateur personnel. Questionner le bureau dans sa multiple acception, et l’écrire depuis un outil de classement, un logiciel de mind-mapping. D’un plan heuristique faire le format d’une écriture (qui peut se déployer en phrases, même), qui dans ce format s’individualise toujours (il n’y a pas un usage du plan en patates, comme il y a mille façons d’en cultiver). C’est passionnant à hacker, un outil de plan, comme il est passionnant d’envisager sa plasticité propre comme un espace d’écriture en soi. Et ça fait toujours, on y revient, apparaître du sens, par la mise en perspective de – revenons-y – nos différences de représentation.

Quand l’une d’entre elle envisage le bureau « physique » (le meuble, un plan et quatre pieds), comme « réel », et que sa voisine l’envisage comme « le reste », il y a quelque chose qui se dit là de notre lecture – de notre lecture de la lecture, de l’écriture, du travail, des objets de technologie — de notre lecture du monde, de ce si compliqué « réel » qui nous entoure et dont nous sommes. Une résolution d’aucune question, juste : une approche plus affine du mystère de notre être au monde, par jeu entre les choses et leur nomination.

Loué soit l’infra-ordinaire et ce qu’il permet encore, en ateliers – l’infra-ordinaire pour absolu contraire du storytelling, en somme. De l’intime fait partageable ; un récit du regard.

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Ecrivains en bord de mer 2016, du 13 au 17 juillet 2016 | Copieux et savoureux

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(logo du festival, ©Quentin Faucompré)

C’est comme un rituel, chaque année, à cette période, ici même, sur ce site : vous donner le programme de Ecrivains en bord de mer, et dire un peu ce que j’y ferai. Car oui, c’est aussi comme un rituel, j’y fais quelque chose, à chaque fois, poser des questions, présenter une collection, twitter même parfois, et puis toujours savourer, écouter goulûment l’essentiel des rencontres – c’est peu dire que je suis heureux d’en être complice.
Et cette année c’est comme chaque année sauf que cette année-ci est tout à fait particulière, oui, plus encore, oui, car : le festival fête ses vingt ans. Mazette. Donc, déjà, chapeau, Brigitte et Bernard Martin, d’avoir tenu, porté, avivé sans cesse cette jolie entreprise, et de l’avoir fait sans s’obliger à grandir – ainsi que trop souvent se pense l’évolution des festivals, comme un grossir–toujours  pour ne pas mourir–demain. Eh bien non, ici, on ne s’oblige à aucune démesure, aucun excès, ici c’est l’accueil, le sourire, la densité de propositions, leur renouvellement qui valent — un exemple, tiens : Quels autres festivals aussi reconnus évitent les chevauchements sur la grille, pour vous permettre, à une bière en terrasse près (mais c’est là votre fait, votre loisir, ô public), d’assister à tous les échanges ? Parce que, comme le programme ci-dessous repris, mais évidemment dispo sur le site du festival, l’indique, le programme est copieux. Il l’est encore plus cette année sans doute, du fait de la formule proposée :

« Dix personnalités parmi les plus familières et les plus marquantes de ces rencontres ont été invitées.

Il leur a été proposé à chacun d’inviter un auteur de son choix, jamais venu à ce festival et de le présenter au public :

Et c’est ainsi que :

Yves Arcaix invite Jérôme Game
François Bon invite Martin Page
Guénaël Boutouillet invite Ryoko Sekiguchi
Chloé Delaume invite Anne-James Chaton
Mathias Enard invite Camille de Toledo
Philippe Forest invite Catherine Millot
Christian Garcin invite Gilles Ortlieb
Thierry Guichard invite Sébastien Barrier
Sophie Merceron invite Mathieu Simonet
Marie Nimier invite Thierry Illouz
Yves Pagès invite Noémi Lefebvre
Tanguy Viel invite Olivier Cadiot »

Alors comme mon nom l’indique, je suis complice au carré, puisqu’invité à inviter – ce qui me va droit au cœur, comme d’accueillir Ryoko Sekiguchi (belle occasion pour monter enfin ce dossier à elle consacrée sur remue.net).

Je poursuivrai aussi mon année Garcin (après cette rencontre à Vents d’Ouest, celle pour remue.net avec Patrick Devresse, et avant le festival Echo au château de Nantes cet automne), reprendrai la conversation avec Enard et de Toledo, demanderai des trucs à Chloé Delaume pour la troisième fois à La Baule (et les trucs en question concerneront Anne-James Chaton, on ne s’en plaindra pas 😉 ; et puis, et puis, j’écouterai Tanguy Viel déplier « son » Cadiot, je découvrirai Gilles Ortlieb, écouterai Philippe Forest lire son roman de rentrée, « Crue », lequel a l’air fameux…, savourerai la façon dont François Bon tourne son Page…

et interrogerai Ryoko Sekiguchi — un récit de saveurs où nous parlerons fantômes et fadeur, voix sombre et astringences…

Le festival à La Baule, quelques jours où : Comment sourire et lire avec la même intensité, comment rire à la tâche, penser joyeux — quelle meilleure façon de sprinter heureux avant la grande vacance estivale…

On s’y retrouve ?


Mercredi 13 juillet : Un avant-goût de la rentrée

17 heures : Rencontre avec Chloé Delaume suivie d’une lecture d’extraits de son roman à paraître en septembre aux éditions du Seuil : Les Sorcières de la République.
(animée par Bernard Martin)

18 heures : Rencontre avec Philippe Forest suivie d’une lecture d’extraits de son roman à paraître à la rentrée littéraire de septembre chez Gallimard : Crue
(animée par Bernard Martin)

19 h 30 : inauguration

Jeudi 14 juillet

11 h 30 : Humeurs apéritives de Gérard Lambert
14 h 30 : Marie Nimier présente Thierry Illouz

15 h 30 : Rencontre avec Christian Garcin
(animée par Guénaël Boutouillet)

16 h 30 : Lecture par Tanguy Viel d’extraits de Article 353 du code pénal à paraître en janvier 2017 aux éditions de Minuit

17 h 30 :  Rencontre Guénaël Boutouillet / Ryoko Sekiguchi : Un récit des saveurs

18 h 30 : Rencontre Sophie Merceron / Mathieu Simonet
(animée par Bernard Martin)

19 h 30 : Lecture par Yves Pagès d’extraits d’un texte en cours d’écriture

20 h 30 : Rencontre Yves Arcaix / Jérôme Game suivie d’une lecture
(animée par Bernard Martin)

Vendredi 15 juillet

11 h 30 : Humeurs apéritives de Thierry Guichard

14 h 30 : Rencontre Camille de Tolédo / Mathias Enard
(animée par Guénaël Boutouillet)

15 h 30 : Lecture de François Bon : Vie et oeuvre de Howard Phillips Lovecraft”

16 h 30 : Rencontre Philippe Forest / Catherine Millot
(animée par Bernard Martin)

17 h 30 : Marie Nimier et Thierry Illouz évoquent l’écriture des chansons
(animée par Bernard Martin)

18 h 30 : Rencontre Christian Garcin / Gilles Ortlieb
(animée par Thierry Guichard)
19 h 30 : lecture par Anne Waldman accompagnée de Vincent Broqua

20 h 30 : Au cinéma le Gulf Stream : projection “La saison des femmes” de Leena Yadav (5 €)

Samedi 16 juillet

11 h 30 : Humeurs apéritives de Thierry Guichard

14 h 30 : Rencontre avec Sonia Faleiro autour de ses deux livres parus chez Actes-Sud : Bombay Baby et Treize hommes (ouvrages traduits de l’anglais (Inde) par : Eric Auzoux)
conversation en anglais
(animée par Bernard Martin)

15 h 30  : rencontre avec Mathias Enard
(animée par Bernard Martin)

16 h 30 : Tanguy Viel présente Olivier Cadiot suivi d’une lecture par Olivier Cadiot

17 h 30 : rencontre François Bon / Martin Page
(animée par Bernard Martin)

18 h 30 : rencontre Yves Pagès / Noémi Lefebvre
(animée par Bernard Martin)

19 h 30 : rencontre avec Anne Waldman
(animée par Alain Nicolas)

20 h 30 :  Chloé Delaume présente Anne-James Chaton suivi d’une lecture par Anne-James Chaton
(animée par Guénaël Boutouillet)

Dimanche 17 juillet
11 heures : Rencontre avec un éditeur indien S. Anand en compagnie d’une éditrice nantaise Christine Morault de MéMo
(animée par Bernard Martin)

« Si j’ai peur des greffes, des moments obscurs, dans une phrase, c’est que ce que j’ai à dire ne tient pas. » Arno Bertina, mai 2016 | Saint-Brieuc | podcast

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« Si j’ai peur des greffes, des moments obscurs, dans une phrase, c’est que ce que j’ai à dire ne tient pas. » Arno Bertina,  mai 2016 | Saint-Brieuc | podcast

Nouvel épisode des dialogues avec Bertina  (plusieurs fois déjà que je l’interviewe, voire sur materiau composite : https://materiaucomposite.wordpress.com/2015/10/14/arno-bertina201510/

et https://materiaucomposite.wordpress.com/2013/02/18/vendredi-22-fevrier-2013-cette-vitesse-qui-electrise-le-livre-arno-bertina-rencontre-remue-net/

C’était le dernier soir de ma résidence à Saint-Brieuc, au rez de chaussée de la Maison Louis Guilloux où j’ai passé des semaines cet hiver (blog : https://deconstruireconstruire.wordpress.com/), et nous avons parlé de construction de personnages, de mélancolie et d’appétit, d’Afrique bien sûr mais aussi de politique, de #nuitdebout et de répression, d’envie, d’amour…  mais notamment, longtemps, de la fabuleuse puissance de fabuliste de ce récent « petit » livre paru à la contre-allée, Des Lions comme des danseuses :

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(également chroniqué ici ).

Play it

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https://www.mixcloud.com/upload/gu%C3%A9na%C3%ABl-boutouillet/arno-bertina-entretien-avec-gb-maison-louis-guilloux-saint-brieuc-jeudi-19-mai-2006/complete/

Fabrication de la guerre civile, Charles Robinson (Fictions et Cie, 2016) | rencontre à Vents d’Ouest, Nantes | podcast

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« Située dans une ville nouvelle, en région parisienne, la Cité des Pigeonniers abrite 322 appartements, 1.200 habitants. Habitée d’histoires de famille, d’amitiés et d’amours, de djobeurs exploités, de réussites qui font chaud au cœur, de colères ravageuses, de mômes qui dansent dans la lumière néon, de barbecues sur les toits des immeubles, la Cité des Pigeonniers, c’est la vie en très fort.  » (extrait de sa présentation sur le site de la Maison de la poésie de Paris).

Charles Robinson, je n’en reviens pas n’en avoir pas parlé encore plus ici – c’est, d’ailleurs, sur un autre mode, ce qui m’arrivé récemment avec Philippe Vasset, compilant trois podcasts d’entretiens avec lui (ici : https://www.mixcloud.com/discover/philippe-vasset/), m’apercevant qu’il n’en était question qu’en filigrane sur le blog, alors que je ne cesse depuis des années de le lire, relire, et interroger.

Pour Charles Robinson, c’est idem : certes, je l’ai déjà évoqué à l’occasion d’un Midi-Minuit, mais ce pourrait être tant et plus : en effet, depuis la parution de Dans les Cités (Seuil, Fictions et Cie, 2011), l’étonnement, le ravissement (au sens propre : je suis ravi par cette fougue, cette ampleur, cette précision) n’a cessé de grandir. Dans les cités fait partie des livres qui restent peu cloîtrés dans les étagères, toujours en balades dans l’appartement, ou en atelier, il m’est indispensable. La suite de cette fresque, annoncée d’emblée, bien entendu je l’attendais, fébrile, eh bien la voilà – et cette rencontre à Vents d’Ouest y est consacrée

Fabrication de la guerre civile, ce nouveau roman (dont lire un extrait ici), qui fait suite à Dans les Cités, est un grand choc, la promesse est hautement tenue. Régimes de langues variables et toujours au cordeau, polyphonie virtuose, focales multiples et toutes hyperréelles – jusqu’à l’hallucination, parfois (comme dans les monologues du gamer Bambi, par exemple).

On l’avait déjà entendu performer live à Nantes (au Lieu unique, ou lors de Midi-Minuit poésie), ce soir-là nous avons discuté, après lecture d’un extrait coupé au montage ensuite, de ce travail, où politique et poétique sont indissociables. De cette manière de traquer le réel invisible, les voix ordinairement muettes, pour en donner à entendre et voir les immenses unicités ; de faire société (s) même quand c’est barré de tous côtés.

Play it loud.

robinson podcast

Mourir et puis sauter sur son cheval (David Bosc, Verdier, janvier 2016) | rencontre à Vents d’Ouest, Nantes | podcast

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Mourir et puis sauter sur son cheval (Verdier, janvier 2016), est le quatrième livre de David Bosc, son deuxième chez Verdier (après A la claire fontaine en 2013, journal fictif des derniers jours de Gustave Courbet), après des débuts chez l’excellente maison Allia (deux romans, Sang lié et Milo), et ce livre, c’est peu de le dire, est doté d’un titre : Mourir et puis sauter sur son cheval, vers de Mandelstam, dont David Bosc nous explicite et détaille la provenance et la forme exacte dans l’entretien, ainsi posé au fronton, se détache et nous attache.

Il provoque de lui-même une forme de saisissement, un charme. C’est une promesse, aussi, de langue, d’épiphanies, de forces vives, promesse que le livre parvient à tenir : cette reconstitution fictive du journal intime d’une peintre qui s’est -réellement-suicidée en 1945, est fulgurante – extrait :

« Je n’étudie rien avec système. Je sais pourtant mille et mille choses pour peu que j’en aie eu un jour la curiosité. Ainsi des insectes et des oiseaux, qui ont le don de me couper la parole, l’élan : je m’arrête au milieu de ma phrase, au milieu du chemin, pour m’accroupir et observer le petit manège d’une chenille, la ligne de morse des fourmis dans la poussière, je me hausse sur la pointe des pieds, renverse la tête vers le ciel pour y suivre la dispersion des étourneaux. J’aime les divagations des hommes de science de l’antiquité, du Moyen Age, qui expliquent les phénomènes de la nature en parfaits chamans, inspirant un grand coup avant de céder à la fantaisie la plus pure, avec un a priori de merveilleux pour toute chose. Ceci, par exemple, dans les Voyages de Mandeville : que l’anatife, un crustacé de forme obscène, commence sa vie sous l’eau, arrimé en colonie aux rochers battus par les vagues, jusqu’au moment où il développe des ailes et se change en bernache, en canard sauvage (c’est encore anatra en italien).

*

Seul me porte vers les livres le désir d’y trouver ce que je ne soupçonnais pas, et c’est pourquoi je déteste les faiseurs de bouquins, les romances ficelées, cousues d’astuces, farcies de diables à ressorts, de pièges à souris. Je leur préfère le bruit du tram ou les écrits intimes, les chroniques fragmentaires, la philosophie, les recueils d’anecdotes. Ou le décompte que fit de ses chemises, dans la marge d’un sonnet, le pauvre Baudelaire. Il me semble qu’on doit écrire : dire, crier, murmurer, et mille fois s’il le faut. Dit-il, dit-elle, dit-il. Lorsque je lis « expliqua-t-elle », ou « se justifia-t-il », j’en ai le cœur qui se soulève. » (voir extrait plus ample à cette adresse )

Obscur et lumineux, de cette littérature qui n’épuise pas son mystère, sa force de secret, au fil de la lecture, sans pour autant être opaque, ce livre est un cadeau. D’écouter son auteur en parler tout autant.
Ce podcast de l’entretien avec David Bosc, vendredi 18 mars à Librairie Vent d’Ouest, pour trace d’un fort agréable moment – il manque une vingtaine de secondes, « mangées par la bande » entre 16.30 et 17.00, où David nous parlait de Woyzeck – mais l’heure en sa compagnie demeure audible et de belle tenue. Cliquez  sur l’image ci-dessous :

 

FireShot Screen Capture #235 - 'Guénaël Boutouillet I Mixcloud' - www_mixcloud_com_guénaël-boutouillet

Paysage de lectures (récit d’intervention au master Limés)

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Il y a la conjonction de deux choses, tout d’abord cet herbier en tumblr, entamé depuis cet été, qui m’est devenu aussitôt essentiel, de par son rythme quotidien mais aussi par sa simple fonction élective, importante, de constitution d’un paysage (ce matin même, Frank Smith et son surplis, un sacré paysage en soi), qui change le rythme et l’organisation de ma bibliothèque physique – en quoi cet objet éditorial, « virtuel »,a d’immédiates conséquences dans le monde physique – et me revient cet exercice que j’ai déjà hâte de proposer à nouveau, sorte de réactualisation du comment ranger sa table de travail de Perec, via outils heuristiques (dits aussi de mind-mapping) :

https://materiaucomposite.wordpress.com/2014/12/02/lordi-sur-le-bureau-et-le-bureau-sur-lordi-dune-ecriture-heuristique-en-atelier/
L’herbier est en photo pour illustrer la dite page. La page, elle, présente un autre paysage de lectures – celui du groupe d’étudiant(e)s du master Limés  à Poitiers, àqui j’ai proposé cet exercice d’écriture durant ma première séance d’intervention cette année. La séance, organisée depuis ma propre pratique de « médiateur littéraire », envisagée dans sa diversité (la médiation figure aussi dans l’intitulé de la formation coordonnée par les maîtres Stéphane Bikialo et Martin Rass, « nouvelles médiations ») depuis mon fil twitter, passant ensuite au crible le concept de « rentrée littéraire », toisant ce qu’il éveille (ou pas, option majoritaire, le ou pas) chez ces jeunes futurs libraires, bibliothécaires ou funambules comme moi, se concluait sur un temps d’écriture. D’écrire pour voir, pour s’essayer – mais littéralement, oui, pour voir.
La consigne :

Une semaine de lecture – qu’est-ce que je lis ? Comment ? Pour quoi ? Ne pas expliquer, faire l’inventaire de ce qui est lu (physiologiquement, c’est-à-dire de façon volontaire ou non)

appelait le voir, le re-voir comme mode de re-mémoration. Appel au sens préalable à la réflexion , pour limiter autant que possible les enjeux de représentation de soi (en un lieu et moment où le capital symbolique de la lecture est essentiel et stratégique). Nous aurons de quoi penser ensemble, ensuite – et dès que publié, chacun se relisant – et relisant les autres, plus encore – , chacun aura de quoi moudre, et ouvrir un peu autrement les yeux dans la torpeur matinale, au passage du paysage ou dans les transports en commun.

Mais il y a déjà à voir : chaque texte constitue un paysage, et le défilement des paysages singuliers (avec leurs intersections, qu’elles soient du rapport aux parents dans ces moments de grand départ, ou des impératifs scolaires) fait un panorama.
Exemple :
« Ça y est c’est la rentrée, comme nous l’indique les cartons qui envahissent la librairie. Bonne journée à toi aussi ! Lord Brian, Dog save the queen. Prière de fermer la porte derrière vous. Pompom a une entorse à la patte. How many Disney movies have you watched? Voulez vous quitter l’application. Oui – Non. Thanks for watching. Subscribe. Alarme 9:30. DanAndPhilGames. PewDiePie. Cryotic. Markiplier. Prière de fermer la porte derrière vous. Promotion exceptionnelle. 40% d’économie. Consommer rapidement après ouverture. Run for switch / Save Mike. Credits. Prière de fermer la porte derrière vous. Fichier Dropbox partagé. Je suis prête dans dix minutes. Alarme 10:00. »
L’ensemble vaut plus que la somme de ces parties.
Mais chaque partie déjà vaut.
A lire ici.

https://formationslirecrire.wordpress.com/2015/09/16/paysages-de-lectures-textes-seance-1/

Comment c’est, commencer ?

Comment c’est, commencer ?

C’est une heureuse conjonction qui m’a mené à lancer cette proposition d’écriture et à publier les 20 textes produits depuis celle-ci. (La séance est décrite en détail ici).

La conjonction, c’est celle de ce cours d’ « écriture et numérique », à La Roche-sur-Yon, pour des étudiants en info comm options métiers du livre, où je suis déjà intervenu dans divers contextes, et de nos préoccupations dans l’élaboration de Mobilis, que nous commençons depuis quelques mois et continuons de commencer jusqu’à parution en mai d’un site collaboratif et d’une revue semestrielle imprimée.

Donner cours, pour moi qui suis plutôt un médiateur, un accompagnateur, donc, est toujours une gageure pour moi (en tout cas, la nuit précédant la première séance, bien pauvre en sommeil), et il me faut relancer, renouveler un dispositif qui ne soit pas de surplomb absolu (sans se dispenser de passer (ou tenter de) des idées, notions, considérations et re-considérations. Ce dispositif, même se donnant les moyens de l’atelier d’écriture numérique (de quoi projeter du web pour moi ; un poste connecté au web par étudiant), même envisagé comme un td, demeure un cours : il n’est pas un atelier d’écriture artistique. Je lance une proposition d’écriture de façon moins contrainte et moins littérairement élaborée que dans mes ateliers : l’idée est réellement, comme je le spécifie dans le titre de cette séance, de faire connaissance.

Faire connaissance est évidemment à entendre de plusieurs façons : aller, pour moi (enseignant) plus loin que le simple tour de table auquel je les soumets, qui énonce quelques réalités sociales et pré-professionnelles (je m’appelle, je veux devenir, je vais faire un stage chez) ; me renseigner plus avant sur leurs préoccupations essentielles et leur rapport intime au lire et à l’écrire (considérant que toute efficacité pro dans ces domaines qui sont les nôtres ne saura se forger que depuis une nécessité intime) ; mais aussi (mais surtout) les lancer dans une entreprise de méta-cognition qui les aide à considérer ces nécessités intimes, à les envisager autrement.

Mais commencer, reprenons : Je pose aux étudiants cette question que Mobilis s’est posée (et en particulier Jasmine Viguier, dans le cadre d’un dossier qu’elle prépare pour Mobilisons, revue liée), autour du mot « commencer ». Me disant que de parler de sa lecture, de son rapport à la lecture peut- être une bonne entrée en matière, d’écriture, d’énonciation, de publication, je soumets sa question, en version improvisée, changée puis redite autre, aux étudiants :

« – Quel état d’esprit vous habite alors que la première page n’est pas encore tournée, alors que vous prenez l’objet dans vos mains ? Qu’est-ce que vous en attendez ? – Qu’est-ce qui retient votre attention (poids, la taille, le nombre de page, le graphisme de couverture, rien de tout ça…) ? – Dans quelle situation/position aimez-vous commencer un livre : au calme chez vous, en transport, le soir, le matin etc… ?»

C’est donc l’exercice d’écriture, d’une écriture envisagée comme exploratoire et énonciative, pour poser des faits et des représentations d’où seront bâties les réflexions à venir. Les textes sont à lire ici .

Ce qui m’apparaît a posteriori, c’est qu’hors même de l’atelier d’écriture, usant du geste d’écriture comme d’un lanceur et d’un moyen de construction d’un échange, c’est l’infra-ordinaire de Perec qui me revient, qui ici sous-tend cette question du commencer – j’en ai parlé ici et , mais c’est frappant de constater dans mes propres pratiques à quel point l’infra-ordinaire (et ce qu’il permet, ses potentialités induites) m’ « infra-ordonne »

Et que nous disent-ils ces textes ? Que les livres tombent du ciel, sur un mode de compulsion heureuse ; qu’ils sont parfois commencés par la fin (et qu’il y a des raisons pour cela, et qu’elles varient selon les individus) ; que la couverture compte, qu’elle compte beaucoup, qu’elle compte parfois bien plus que l’auteur ;  que tout parfois commence avant de lire une ligne, dans le geste de transmission d’autrui qui vous offre un livre ; que tout cela change selon la prescription, les supports, et le contexte de la dite lecture

La lecture enchainée de ces textes m’est précieuse, en tant que ressource documentaire (car je ne saurais sinon que présumer, qu’imaginer qu’il y a beaucoup de cycles fantastiques ou de mangas dans leurs lectures, sans en imaginer ni la proportion ni, encore moins, l’effet), mais aussi comme premier décentrement (je parlais plus haut de l’intérêt de cette méta-cognition, consubstantielle au dispositif d’atelier) sur lequel me baser pour pousser plus avant les spéculations lors des deux cours suivants, et en tant que ressource constituée, agrégée en un corpus dont je sais aussi que la lecture d’ensemble produira autant que la production de chaque texte individuel, sur leurs auteurs…

Mais j’aurais pu parler ici de cet autre cours, plus littéralement lié à l’infra-ordinaire, que j’ai donné récemment au Limès de Poitioers à l’invitation de Martin Rass, où sont retracées des semaines de lecture, sans distinction de genre ni de classe – et que ce flot-là est tout à fait excitant à suivre… Ces textes-là, d’une semaine de lecture racontée par son lecteur, sont à lire ici.

A suivre, donc.

Tout pareil mais non.

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Tout pareil – Ce matin tôt je prends le train pour une journée de travail à Paris et si je ne le prends plus matinalement aussi souvent qu’avant (pendant les années Livre au Centre, vers Tours, une foispar mois minimum, les dernières années à Gueffier, où me rendre le plus tôt possible le matin vers La
Roche (pour en revenir symétriquement le plus tôt possible, le soir, E. venait de naître et pas grand-chose ne comptait sinon)), les réflexes reviennent, cette hébétude pressée, gestes inchangés sauf supports (finie la presse, mes connections l’ont remplacée), et la tentative laborieuse de s’y mettre,
ouvrant toutes interfaces simultanément, pour émerger depuis l’un, ou depuis l’autre, que la lecture s’enclenche en sa puissance de captation (c’est du Enard ces jours, rapport à cette soirée remue de fin janvier, lecture qui peut, aisément engloutir, relancer) pendant que l’ordi rame sa mise en route, que l’écriture en note (celle-ci même) se fasse phrases ou pensées, se dirige vers un texte (on ne sait pas encore, là), que des fils sociaux quelque chose fasse signe amical, sensé, dont on a remonté pendant l’heure de transports en commun amont (il y a ça, qui a changé, oui, du tram avant le train, moins à faire à pied, station assise multipliée qui gêne plus encore le lourd et lent ébranlement de l’éveil), et la tentative laborieuse de connection, pour que la box se mette à jour, par où j’ai chargé cet ordi-là,celui des voyages, et que pendant que ça chauffe pire qu’un vieux diesel, vague état des lieux, les fichiers depuis le plus récent pour voir, et que non là non plus rien n’a changé, dernière mise à jour préparatoire à ce voyage depuis fort écourté, et que le dernier document mis à jour c’est celui de l’atelier poieo, lundi dernier-lundi prochain, dont j’avais oublié déjà l’existence, tiens, mis à jour le 7 janvier à 11 :39 – tout pareil, depuis, mais non.

2014 en fast forward (mais ce qui manque est ce qui compte)

ce qui n'est pas encore là inscrit, ce qui demeure à faire : les livres à lire un  en cours - lacune et appétit, valent plus que le rewind perpétuel.

ce qui n’est pas encore là inscrit, ce qui demeure à faire : les livres à lire ou en cours de – lacune et appétit, relance et amorce, valent plus que le rewind perpétuel de tout pour tous.

Et quand de tous les côtés du réseau chacun déroule ses listes, que facebook, tel le secrétaire parfait de nos vies exposées,  nous propose de nous faire l’album de nos souvenirs, nous résume en quarante secondes et dix images notre année passée, en même temps que s’amènent et sont lus les indispensables (je veux dire : les à chroniquer ici même) des semaines à venir, perles noires qu’on déguste en intensité contraire aux torpeurs hivernales gloutonnes et censément festives (les Ogres Clouette et Blecher, les malédictions originelles Pessan ou Civico, les Page et Saer…), et que sur les mêmes réseaux on égrène en écho un peu de ce qui compte (c’est à dire, qui fut chroniqué ici même), à savoir :

De Kerangal, Begout, Chiarello, Pessan, Coher, Seyvos, Bailly (Jean-Louis), Ruben, Zribi, Giraud, Bouvet, Page, Prudhomme, Beinstingel, Tardieu, Inculte (Devenirs), Chauvier, Bouquet, Garcin, Rosenthal, Vinau, De Toledo, Zenatti, Matton, Robinson, Frédérick, Fernandez Mallo, Galli, Burnside, Perec, Sei Shonagon,Benahmed Daho, Divry, Grossi, Pagès, Novarina, Sniper, Long, Filhol, Bon, Klotzwinkle, Bailly (Jean-Christophe), Søndergaard, Sorman, Lafon — qui se déroule en antéchrono par ici ;
que ce défilé me figure l’année de mon site (et donc, puisque c’est essentiellement ici que j’écris, que je m’inscris, et donc : mon année, plus réelle ô combien que le joli gentil clip facebookien), et que la statistique superficielle me signale ce que je sais si bien :

autant de chroniques au seul mois de novembre qu’entre janvier et juin :

c’est il a dû se passer quelque chose,  il y a eu un accroc, j’ai dû avoir un empêchement. Oui, c’est cela, un empêchement, un engloutissement, une submersion.

Et cet empêchement a causé quelques retards et pannes et non-clics : que ce qui ne figure pas sur cette liste et qui devrait, qui fut lu avec joie et nerf : Alban Lefranc et ses bouches, Fabio, Adrien Bosc, Xavier Boissel et ses Rivières de la nuit, Emmanuel Adely découvert sur le tard et dont on se dit qu’on va parler, à un moment, qu’il faut – tout comme Rohe, dont l’éloge se fait attendre depuis plusieurs années à force,

et que ce qui ne figure pas encore ici même est aussi une relance, que ce qui manque est ce qui compte, qu’il y a encore à faire, qu’on s’y active, activera, qu’on y va – et que cette amorce mentale vaut plus, compte plus, que tous les rewinds offerts clé en main.

Et que quelle que soit 2015, on se le redit, prenant souffle, qu’on nagera en eaux libres, ouvertes, vives, cette fois-ci, on le sait.

Re-devenirs (du roman) | débat à La Baule avec Emmanuel Adely, Hélène Gaudy et Joy Sorman (vidéo)

J’ai déjà parlé ici de cet essai collectif remarquable (Devenirs du roman, vol. 2,  , matériaux), ouvroir de possibilités conceptuelles, anthologie d’analyses de pratiques et recueil de faits littéraires. Une pépite.

En juillet de cette année (2014), Le festival Ecrivains en bord de mer (déjà présenté là) m’a permis de débattre avec trois des écrivains présents dans le recueil, belle occasion de plonger plus avant dans leur œuvre distincte : Emmanuel Adely, Hélène Gaudy et Joy Sorman.

Lectures, discussion, traversée des problématiques du livre, distinctions et convergences : comment envisager le réel, que faire en position de témoin, quelles questions de posture et de morale cela pose-t-il à l’écrivain, se demandent-ils, et  Joy Sorman (qui fait paraître en cette rentrée un très beau La peau de l’ours) pousse la question comme elle le fait dans le recueil, depuis les copeaux de matière non utilisés dans son Lit national (éditions Le Bec en l’air); et c’est une bascule de ce débat. En effet, il faut toujours quelques minutes avant qu’advienne réellement quelque chose de plus lors d’un débat collectif, que cette position étrange (que j’ai déjà évoquée dans cet article), de fabrication d’une parole, dans laquelle nous sommes mis, débouche quelque part ailleurs, au-delà du  territoire initialement assigné à ce débat. Ici, l’archive en tant que potentialité mélancolique, le trop-plein d’informations

C’est un copieux travail (comme nous le savons, avec Patrick Chatelier et Marjolaine Grandjean, pour remue.net) que de faire filmer, monter  puis donner ainsi à voir en ligne, après coup, des lectures, des débats (et cela, sans doute, la perspective de cette trace  à venir, constitue un discret agent mélioratif pendant le moment), ; c’est un travail utile — ainsi que le fait Bernard Martin sur le site du festival (entrepôt de ressources précieuses ainsi que je l’évoquais en reprenant cette vidéo de Stéphane Bouquet lors de l’édition 2013), mais d’ores et déjà sur sa page vimeo.

Et comme, on l’espère, la discussion débouche, ouvre, et lie, vous ne saurez vous empêcher d’écouter les entretiens personnalisés (Hélène Gaudy interrogée par Charlotte Desmousseaux ; Emmanuel Adely singulier et collectif tout ensemble, passé(s) au crible par Thierry Guichard ; mais aussi la lecture de La peau de l’ours par Joy Sorman et Olivier Rocheteau, un tissage intelligent et sensible, featuring Deleuze, Bartleby, ou Freaks).

Un travail utile, disais-je, que cette mise en ligne de captations, à au moins deux niveaux : en tant que matière sensée et sensible à partager (en tant que pierre posée à l’édification, permanente, de notre intelligence collective), ; mais également, plus symboliquement,  en tant que force de sédimentation au cœur des flux – ce à quoi nous sert aussi le web, puis le réseau social en tant qu’amplificateur), en tant que cut au milieu du régime du tout-évènementiel.

De beaux moments. Play it.

pour nous, pour tous ? (une question d’entre-langue) | sur Camille de Toledo (et alentour)

mc-2014-09-05

Ous pour nous, pour tous ? (une question d’entre-langue)

Ous pour nous, pour tous ?

Je ne résous pas la question, ce lundi matin, et la pose à l’auteur, ou plus précisément, je choisis nous mais me demeure un doute à la mise en ligne, que je vais tenter de dissoudre en lui demandant.

J’ai choisi nous en fonction du contexte, lequel est ce passage

_ous, écrivains reliés à nos traducteurs dans un réseau de textes, entre les langues.

Et nous me semble appeler une communauté d’ombres vives quand tous serait plus absolutiste, même si je sais l’universalité de l’affaire, et donc subsiste un doute, et ce doute m’amène à questionner Camille, l’auteur, lequel me répond illico

« C’est comme à la bataille navale, mais dans le texte, la lettre manquante , comme dans « translate the wor_d » était dans mon esprit un « n » pour « nous, écrivains reliés »….

« Mais falta mia, la lettre manquante est un blanc ouvert à Tous »

Et nous sommes au cœur de la question. La lettre manquante était manquante (et ces textes-là sont sans coquille ou quasiment, c’est dire aussi de la précision d’écriture de ce qui m’est mis entre les mains, hors autres qualités), la lettre manquante devait manquer, la lettre manquante est un espace (de pensée) dans une espace (typographique), une pleine potentialité.

Camille de Toledo, puisqu’il s’agit de lui, est affairé, au cœur de son chemin d’écriture(s) singulier, par des questions collectives. On a parlé, sur remue.net de TLhub, du SUEA (notamment dans cet entretien), on reviendra bientôt sur le projet Sécession – en attendant et en cet instant, du question quant à la lettre manquante, je m’affaire à la mise en ligne de ce troisième fragment d’un puzzle, que Camille me fait le plaisir de disperser/rassembler sur remue.net par mon entremise, selon cette logique ambivalente (du moins selon les critères régissant le livre imprimé) de l’édition web : où dispersion et rassemblement sont conjoints, puisque les textes sont rassemblés en un même point, quand leur enchaînement est délinéarisé : que de surcroit l’objet physique livre étant effacé, l’idée de fermeture, de clôture (d’un cycle, d’un récit, d’une relation) reste virtuelle. Virtuel : Le terme est fourre-tout et son mésusage à la hauteur de la surdose que nous subîmes de « virtuels » avenirs, débuts années 2000 : Le livre n’est pas virtuel, l’assemblage de textes qui reliés composent un ensemble ne l’est pas plus – c’est l’idée de leur fin , en partie, s’évanouit.

C’est très étonnant, même (et plus encore, plus finement, plus profondément) à la longue, à force d’habitude, après des centaines d’article édités en mon nom ou pour d’autres, sur différents sites – ce mystère-là ne cesse de (doucement) pétiller pour et en moi : ces livres ouverts, entamés, publiés (et pour ce, dûment édités, ainsi que l’échange au-dessus le souligne) en ligne, demeurent – et demeurent ouverts.

Et que ces pièces d’un puzzle, dans leur manière de lier, dans leur mode d’appel, dans la si étrangement suave mélancolie de leur langue, sont à lire, absolument, mais aussi pour ces raisons-là, sus-évoquées.

C’est ici.

  et un extrait :

« Parce que nous ne pouvons nous résoudre à entrer dans la vie en nous jetant dans la tombe. Parce que nous devons, malgré tout, exister et courir, comme les gamins qui jouent, désormais, dans les allées du Holocaust Denkmal à Berlin. Jeux d’enfants sur le tombeau du judaïsme européen. Terrains vagues de l’Europe changés en monolithe, en lieux de mémoire. Jeux d’enfants dont j’ai tissé une petite nouvelle qui a pour titre Un trou dédié à Dieu. Je la relis aujourd’hui. Le cimetière – entendez le Denkmal – avait ouvert à l’endroit de l’ancienne partition… Des touristes nombreux, colorés, profitaient du soleil pour pique-niquer sur les tombes. Dans les allées en creux ou en collines, à l’ombre des stèles, se perdant, se chamaillant, piaillant, des enfants jouaient à chat perché. »

ZERO (ou, rentrée littéraire=tête à toto)

zero

« Cette jeunesse est pourrie depuis le fond du cœur. Les jeunes sont malfaisants et paresseux. Ils ne seront jamais comme la jeunesse d’autrefois. Ceux d’aujourd’hui ne seront pas capables de maintenir notre culture.»

(pourrait-on commencer par conclure, par paresse, par erreur et par flippe, façon Finkielkraut, Socrate ou citation babylonienne.)

Zéro, ont-ils répondu.

(On pourrait noter, et mettre Zéro.)

(Ou peut-être : y réfléchir.)

La situation est la suivante : Ce lundi matin 23 septembre, je donne la seconde séance d’un cours autour du numérique et du littéraire, de leurs intersections, rapports, de certains aspects du web qui profitent au littéraire, de ce que la littérature apporte au réseau : le cours s’intitule L’expérience web et littérature : auteur, lecteur, en collectif – expériences et usages, il est détaillé sur e blog dédié.

Merci à Olivier Ertzscheid et Claudine Paque de m’y avoir invité, c’est une belle expérience, neuve, pour moi, qui suis plutôt accoutumé au travail en atelier, ou sous des formes plus horizontales et collaboratives – mais si l’on vous confie un groupe de licence pour prendre parole devant eux, c’est que sans doute, vous dites-vous, vous avez quelque chose à leur dire, voire enseigner – et comme dans beaucoup de cas, d’avoir cette contrainte et commande précipite la structuration d’un discours, lui prête forme.

Pour autant, le cours n’est pas de format magistral – quatre heures durant, je n’aurais pas pu, ne serais plus là pour en parler, mais en réanimation àl’Hôtel-Dieu. Et pour ponctuer, mais aussi pour produire, échange, interaction, et rebond, je pars de leur connaissance, de leur usage, de là se bâtira mon propos. La question d’entame de cette seconde séance est donc :

Comme nous sommes en septembre, c’est-à-dire, pour le « monde du livre », en pleine « rentrée littéraire », jusqu’à la « semaine des prix début novembre) : un phénomène à la fois éditorial, médiatique et économique : tentons de l’observer ensemble.

Question 1 (sans documentation extérieure, non connectée) : « Pouvez-vous citer des titres de la « rentrée littéraire » dont vous avez eu connaissance, et combien ?

Question 2 : « Usant du web et de ses ressources, documentez-vous et voyez combien de titres vous parvenez à citer, en quelques minutes ».

Le dépouillement des titres, de leur récurrence, et l’observation des médias utilisés pour trouver ces titres, de la méthode usée par chacun, chacune, pour se documenter, est la base de travail et de réflexion de cette séance. Comment l’information nous parvient-elle ? Comment allons-nous la chercher ?

Les réponses sont éloquentes : sur quinze étudiant(e)s en licence métiers du livre, à la première question (citer de mémoire, sans ouvrir google ni firefox), dix répondent « Zéro », deux répondent « un », deux répondent « deux », une répond « cinq ».

On pourrait les fustiger, ces étudiants en licence métiers du livre, leur dire que, quand même, il faut s’informer, qu’ils n’iront pas bien loin, qu’ils manquent de curiositéla suite de mon cours tend à l’encouragement à plus d’auto-documentation, à stimuler l’esprit de butinage, à leur donner des outils de recherche, pour répondre à cette part de l’effet causé. Mais, est-ce par idéalisme, par jeunisme, ou par goût des perspectives (voir cette page de citations du même acabit que celle que j’ai mise plus haut), je trouverais ça trop simple, trop paresseux, trop erroné, trop flippé.

Le choc, quand même, est rude, pour mon littéraro-centrisme ordinaire : j’ai beau fustiger, m’agacer de la rentrée littéraire gnagnagna, de cette abondance ras-le-bol, de la fatigue inhérente assommant vraiment, si je m’en agace, c’est bien parce qu’elle me concerne (et que j’aime les livres, et que je m’en suis acheté pour une petite centaine d’euros ces dernières semaines). Et que je ne suis pas le seul : qu’une part de mon réseau, professionnel ou de graphe social sur twibook, s’il partage cette fatigue, c’est bien qu’elle le concerne. Mais ces jeunes, de vingt ans et quelques, lecteurs, parfois très, voire plus si affinités, tentés par le monde du livre au point de se professionnaliser, ne sont aucunement atteints, ou si infiniment peu, par le bruit ambiant et nos spéculations quant aux palmarès d’automne, qu’il y a question à se poser. Je ne saurai la formuler exactement, elle est composite, réversible pour partie, elle fiche la flippe, un peu, par la bascule qu’elle nous fait dans un formol étrange, un monde déjà passé, qui forcément passera, vieillira avec nous.

Rentrée littéraire = Tête à Toto, donc. Et se dire que cette effet abondance concentrée, cette auto-intoxication à et par la consommation, si elle n’a pas encore fait la preuve dans ce dit milieu qui est le mien, de son aspect un brin suicidaire, n’aura pas besoin de le faire par la suite, puisqu’elle n’indique plus rien, pour ceusses qui viennent ensuite.

Elle passera, comme tout passe, et l’effet sera de réduction, de standardisation – les financiers n’attendent peut-être que cela, risquerions-nous, si ce n’était crier au complot.

Lire durera, ici et là,

et mes libraires, qui sont vivants, trouveront à vendre, conseiller, produire.

Mais la rentrée, elle ne durera pas. Elle passera, voilà. Lire durera, la rentrée elle, passera. Ça ira.

(On ne sait pas vraiment où, mais ça ira.)

Camille de Toledo (un récit subjectif)

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[Recevant et questionnant Camille de Toledo pour et avec  remue.net, vendredi 5 avril au Centre Cerise, dans le cadre des soirées remue.net avec La Scène du Balcon, il m’incombait de lui poser des questions, mais également de le présenter au public du Centre Cerise. L’exercice est de synthèse et de simplification, les deux sont choses possibles, faisables et déjà faites par ailleurs, mais : l’énumération à l’oral eût été empesée, ou du moins, je la  présumais, ressentais telle. Toute tentative de résumé des pourquoi et des comment observables à l’œuvre et dans l’œuvre dudit Toledo risquait d’anéantir l’étoilement actif, l’intelligence lumineuse de ces correspondances nombreuses : il m’aurait fallu parler comme un pearltrees, il m’aurait fallu devenir un étoilement de phrases et d’idées, perspective métaphysique mais audacieuse. J’ai donc écrit ce  court texte de présentation, également écoutable sur remue.net.]

 

Récit subjectif — Ça me commence en octobre 2012, à Nantes, où durant Midi-Minuit nous sommes une quarantaine, soir tombant, assis sagement sur des chaises premier âge et coloris variés d’une école maternelle de centre-ville, écoutant Camille de Toledo lire L’inquiétude d’être au monde, son fascinant chant paru cette même année chez Verdier, l’écoutant nous le lire, images, Ettore, sensations, Terrore, sans façons ni effets, assis comme nous sur sa chaise premier âge la couleur je ne sais plus, de cette école maternelle de centre-ville, et ce moment-là de ce soir-là est de ceux qui se comptent, quelque chose nous est offert, à quoi nous participons : il étoile, nous brillons ;

Ou non, ça me commence plutôt, me commence aussi,  fin 2010, quand découvrant, parmi les dossiers des nouveaux auteurs résidents en Ile-de-France, le projet d’H-anthologie de Camille de Toledo, nous sommes assez stupéfaits Patrick et moi de cette appartenance de fait au corpus Général Instin, reversion du H en fantôme, vertige, vertige aussi des potentialités poétiques et spéculatives de cette résidence ;

Ou non plus, ça me commence printemps 2011, quand ses Vies Pøtentielles (fiction parue au Seuil) me vient entre les mains :  potentielles avec un ø barré, celui de l’alphabet finnois, qu’on retrouve dans Utøya, l’île du drame qui fonde l’inquiétude, ces vies sont de fiction, sont des micro-fictions, ramifictions comme lui les nomme, et sont doublées de leur exégèse (commentaire, explication) et de quelques genèse (chant, typographié) ; ces vies, toutes dramatiques, sombres, hivernales (et plus encore, l’intrication de leur exégèse), brillent dans ce printemps tardif. On ne sait jamais exactement où commence notre rapport à une œuvre, cet appétit hybridé, longue traîne intime qui nous ramène et re-commence.

Ce qui recommence c’est un bel étonnement, face à ce qu’écrit Camille de Toledo, quelles qu’en soient les résonances et ramifictions, un étonnement poignant aussi, souvent et de plus en plus (Il n’y a pas, d’un côté, l’histoire de mes morts, et, de l’autre, l’émiettement de nos vies. D’un côté, la vie réelle, et de l’autre, l’imagination. Tout s’enchevêtre, tout s’enchâsse, et si je ne reconnais plus mon père, si je me sens si loin de ma mère, je ne crois pas que la psychologie soit d’un si grand secours. C’est le sens de notre savoir qui déteint sur ma peau. Ma tête se brise ni plus ni moins. Et le lieu depuis lequel j’écris est la réplique de notre vacillement. (in Vies Pøtentielles)), c’est d’une poigne qui ne vous prend pas à la gorge ni ne vous met sous coupe, ce vibrant étonnement  tient étonnamment : libre.

Camille de Toledo, tentons de résumer, a écrit : 7 livres et un opéra, mais son site (le si bien nommé Archives) en ouvre tant d’autres, des pièces de l’œuvre en cours : formes avec images, notamment, dont des films, anthologies de photos de lieux inusités, installations avec logiciels, traductions en espagnol de ses deux romans qui sont devenues les originaux ;

Camille de Toledo c’est aussi : le TLhub, outil informatique dédié à la traduction collaborative , La société européenne des auteurs, deux projets où les langues, multiples et traduites, font centre et lien, et cette question est pour lui centre et lien, citant Umberto Eco : « La langue de l’Europe, c’est la traduction. »

Et puis cet opéra, dont nous avons eu la chance d’accueillir des bribes, traces, fragments, images et textes, sur remue.net : La chute de Fukuyama, créé la semaine dernière salle Pleyel, opéra pour six langues (les langues, encore), sur une musique de Grégoire Hetzel, dont il nous lira, ce soir, des extraits.

Nous raconter tout serait impossible,

Nous lire l’intégralité de ce qu’il a écrit tout autant,

Mais ce que je lui ai proposé c’est de lire, et raconter, puis lire, et raconter, et ainsi étoiler ces questions qui sont siennes et qu’il nous désigne autres,  neuves – sa parole toujours neuve, toujours profonde, est à entendre sur remue.net.

Il n’est pas interdit de ne pas interdire (Copier n’est pas voler, avec Lionel Maurel).

2013-03-03-14.11.52Après notre journée Copy party – Communs, données publiques et culture libre (mars 2013, Bibliothèque de Rezé, avec Lionel Maurel)

J’avais annoncé cette journée , deuxième de ce cycle, conçu avec Catherine Lenoble pour le CRL Pays de La Loire, plus avant sur le site.

Y revenir, après qu’elle ait eu lieu, je l’ai déjà fait ici. Le bilan personnel que tire Lionel Maurel de l’ensemble de cette journée est à lire sur son site scinfolex. 

La captation est ici

Les slides de Lionel Maurel

Merci à lui, oui, pour son intervention de grande tenue, limpide et riche, mais aussi pour sa présence attentive, marque de son intérêt avéré pour le partage et l’échange de connaissances et de questions, dont témoigne cet article, et particulièrement cette phrase :

« L’enseignement que je tire de cet évènement, c’est qu’il paraît important d’inscrire la Copy Party dans une démarche plus vaste et d’en faire le support d’une action de médiation culturelle. »

…Où le modèle hybride (expérimental et ouvert) que représente ce cycle de formation porte ses fruits, quand l’intervenant vient y apprendre quelque chose en même temps que de délivrer son savoir (et quel savoir.)

…Où les mots co-apprentissage et mutualisation ne sont pas vains.

Déroulé de cette journée

I –Ce que copier veut dire par Lionel Maurel / (voir ici)

Copier n’est pas voler – De cette présentation d’une grande richesse, me reviens notamment ce moment (page 40/83 du powerpoint de Lionel), et la  remise en cause de cette égalité (Copier c’est voler), auto-instituée comme évidence ou vérité, tellement rabâchée comme un mantra, en bon slogan publicitaire, que littéralement devenue ce qu’elle visait à devenir : dans un grand nombre de nos esprits bien intentionnés, Copier est devenu voler, en très peu d’années d’un travail coercitif des ayant-droit et de l’industrie culturelle : Messi est un prodige, les Islamistes nous cernent, et copier c’est du vol, voilà quoi. Un lieu vite devenu commun, pendant que le bien  l’est de moins en moins (commun). Le passage par le Droit, l’explication par sa langue spécifique (voler, en Droit, c’est soustraire à autrui, or copier n’est pas soustraire à autrui : L’égalité ne vaut pas, elle est erronée) est une rectification stimulante. L’ensemble de l’intervention (filmée, et bientôt mise en ligne) est de cet acabit : une lecture, fort outillée, nous est donnée par Lionel Maurel d’un ensemble de réductions de NOS droits, éparses et déguisées en autres choses et en premier lieu la défense des gentils artistes, qu’on ne se gêne pas par ailleurs pour employer sous conditions de plus en plus précaires, de bien des façons – de cela, de la coercition liberticide à l’œuvre, d’autres parleront mieux que moi, notamment Philippe Aigrain sur son blog Débat public,ou Olivier Ertzscheid sur Affordance).

Ce qui me fut si vif, à cet endroit, fut ce retour de réel par le langage, un langage revitalisé. Langage utile, rendu  à nouveau utilisable, dès lors qu’une intelligence s’en saisit à un autre escient que l’omniprésente eau tiède de la comm. Ces rapports infimes, intimes, absolument subjectifs, qui se tissent, en nous, entre nos « disciplines », ou centres d’intérêt et d’action, sont éléments de construction & moteur : le rapport que j’y vois est, pour le dire vite, qu’en nous plaçant du côté du langage (ainsi qu’on le fait en littérature, et en atelier d’écriture), en le serrant, le questionnant, au plus près, quelque chose peut encore advenir : briser la mer gelée en nous, écrivait Kafka, phrase laissée longtemps en exergue, au fronton, de remue.net, énoncé performatif dont la vigueur est vigilance, dont l’actualité ne s’altère nullement ces temps-ci. Vigilante vigueur que la nôtre, lorsque, humblement, nous tentons, et tentons encore, de passer la littérature contemporaine par le biais de ces bricolages d’atelier, de l’éprouver, de mieux la lire.

Reprendre vie, vigueur, vigilance, par et avec la langue – et bientôt, regagner du terrain, contrer ces annexions multiples.

 II – Copy party (dans la Médiathèque Diderot) /

(Principes de la Copy Party (repris du blog de la première Copy Party, sur la campus de l’IUT de La Roche-sur-Yon, en 2012))

Notre proposition faite à Lionel Maurel était de nous aider à réfléchir ensemble, par le biais de ce mode de rassemblement, sur cette notion de « communs » qui nous concerne tous. Son propos introductif aura mis en perspective la notion de Copy Party, ses fondements. Party qui, mise en pratique ensemble, fut une promenade réflexive (et non pas un hold-up, ou braquage de ressources ou ce qu’on pourrait s’imaginer en lisant trop vite : l’évènement Copy Party a des règles, il respecte les lois en vigueur et les interroge) au cœur de ce beau bâtiment, qu’est la Médiathèque Diderot de Rezé, une flânerie orientée.

Au top départ, lorsque chacun part en quête de quelque chose à copier, ce qui s’entame  sous forme de jeu, est un moment de recherche, d’une recherche active. Que voudrais-je emporter avec moi, et garder, de ces milliers de documents, se dit-on, face à la masse documentaire. Et tout comme une contrainte formelle et temporelle précipite l’écriture, en contexte d’atelier, l’orientation vers la copie, la formulation de cet « objectif » ludique enrichit notre errance entre les rayonnages.

L’échange qui suit, et conclut ce deuxième moment de la journée est riche en nouvelles questions et problématisations, entre bibliothécaires et usagers, entre individus, entre lecteurs, auditeurs, regardeurs : un moment de partage que cet échange hors norme, hors jargons, en territoire, un échange en territoire partagé.

III – Atelier de pratique

Durant cet atelier de pratique en groupe restreint, nous avons ensuite revisité, avec Catherine Lenoble, certaines des questions posées le matin. Comme souvent en situation d’atelier, une interprétation littérale, au pied de la lattre, d’un fait de langue permet, lance, autorise. Nous nous astreignons strictement à : ne pas diffuser de copie de ce document destiné à usage privé, et de fait, nous en appelons à l’intertextualité, à la réécriture de ce que nous lisons. Ce que je copie je le lis, je me l’approprie, et sitôt lu, appréhendé, approprié, il en résulte autre chose. Ce que je lis, je le transforme, je l’augmente de ma lecture.  (Et le partage des connaissances est un élan, une porte ouverte vers de futures créations).

Exercice 1 Amplifier ou dégrader (Copie de copie de document)

Partant du document copié le matin même, gardé par devers soi, nous couplons cette appropriation à une réflexion sur sa nature même. Qu’advient-il de ce dont nous nous emparons, ce que nous lisons n’est-il pas sitôt réécrit en nous ? Après présentation de l’autobiographie des objets de François Bon (où chacun des objets du passé considéré ouvre, sinon un monde, du moins sur une perception et un trajet dans le monde : c’est comme si, chacun de ces objets, scruté, regardé de près puis de plus loin, envisagé dans ses rapports multiples avec son propriétaire, son intercesseur, son origine, sa destinée, pouvait permettre de déplier de façon heuristique une manière de voir et un parcours, à la fois intime et générique), nous allons scruter le document comme nous scruterions un objet étranger, et tenter d’en écrire tout ce qu’on peut en écrire jusqu’à épuisement.

La consigne,  donc :

Réécrire ce document – sans le paraphraser : c’est à dire : si c’est une image, l’écrire sans insert d’images ; si c’est du texte, l’écrire sans rien en citer ; l’écrire autre ; n’en révéler, dans le corps du texte, aucun élément contextuel trop éclairant (notice, auteur, date).

Les textes produits sont à lire ici.

Ce moment hybride – le répéter – à la fois journée de formation (très) professionnelle & (très) ouverte à tous ; dépliement en plusieurs temps d’une parole savante, éclairante, avisée ; relecture par l’écriture de l’acte de copie, lui-même actualisé par la parole de Lionel Maurel ; étoilement d’une assez grande subtilité, passé comme une lettre à la poste (ou comme un statut facebook), outre d’être joyeusement utile, nourrissant pour celles et ceux qui y auront participé, aura, très personnellement, constitué la confirmation d’une intuition (de plusieurs : la bibliothèque réenvisagée comme terrain de jeu, d’exploration, de quête ; l’efficacité d’un mode de formation actif, littéralement en mouvement), et l’endroit de germination d’autres intuitions, rapports : comme quoi ça ne s’arrête jamais cette machine-là, cette énergie du Vivant, que nous procurent, que revigorent, les œuvres et ce qu’elles nous disent. Et que transformer cette parole, ces mots, en matière neuve, en intrications inédites puisque spiralées intimement, ne cessera pas, quelles que soient la technicité et la robustesse des cadenas.

D’ici là se le garder en tête : tout comme l’acte de copier qui, non,  n’est pas l’égal de voler ; il n’est pas interdit de ne pas interdire.

S’arrêter sans cesser d’avancer.

Et notre génération alors ? Que faisons-nous ? Nous écrivons en une vie le nombre de lettre qu’elles s’écrivaient en un an.

Atelier numérique poieo – RETOURS.

Séances 5 et 6 de cette deuxième saison, avec un groupe resserré – elles sont 4 – mais concentré. Plaisir de passer par les travaux de deux auteurs énormément aimés, et très différents a priori, pour réfléchir durant quelques séances ce que peut apporter, multiplier, compliquer, cette possibilité offerte nativement par le web : celle d’écrire avec/pour/sur/par rapport à une image. Réfléchir en faisant, selon le mode de pensée de l’atelier d’écriture et de la formation coopérative, hors ligne ou en ligne (mais de façon plus directement effective et visible dans l’atelier en ligne). Et donc passer par l’exemple : Manon et son usage de la carte postale ; Cécile Portier, sa série Dans le viseur, , constituent l’amorce d’un travail de redistribution et d’écriture d’après des cartes postales.
Il s’agit d’écrire le verso, de remplir les blancs, de fabriquer du récit par ces blancs – et je constate aussi (sans en tirer quelque généralité que ce soit, ces jeunes femmes sont étudiantes en métier de livre, ce qui laisse supposer des pratiques  de lecture, d’écriture, suivies), qu’elles cherchent la cohérence, qu’elles ont goût à tisser un récit, qu’elles « plongent », durant cette première séance, pour un temps d’écriture d’une heure trente. Première surprise pour moi – et je re-songe à cette phrase de Tanguy Viel, dans la préface de son livre Ce jour-là (paru chez Joca Serai, chroniqué ici) : « Nous avons même postulé discrètement, souterrainement, avec peut-être Michel Foucault ou Paul Ricoeur, que la narration est ce qui lie, assemble et compose des identités. »

Tenir compte, toujours, de ce qui advient, l’atelier se refonde collectivement – et, tenant compte de cette nécessité d’encourager (écoutant, remerciant, analysant les longs textes produits), prendre en charge son contrepoint, la nécessité d’aller contre ce qui pourrait devenir »petite musique » ou « pente naturelle ».

Alors, partant du même Manon et son usage de la carte postale, réorienter l’exercice suivant : demander d' »inventer une voix, une conscience autre, une transposition de vous-même ou un narrateur étranger, qui à chaque carte, relisant [le texte « écrit au verso »+la carte au recto], commente et questionne, pose des hypothèses, et pose toujours au moins une question ».

Les réactions première vont contre, sont chiffonnées, désappointées. Avoir construit tout ça… et puis, l’impression de devoir expliquer toutes les subtilités, d’effacer les blancs. Reprise, alors, redire – il  faut :

Ne remplissez pas les blancs, au contraire. Creusez-les. Interrogez ce que vous avez construit, observez le texte (ce qui suppose une réification du texte, amplifiée par la publication en ligne,  suivie d’une deuxième publication. lors de la lecture à haute voix devant le groupe). Et surtout, surtout, surtout : une seconde version d’un premier texte ne remplace pas la première. Elle s’ajoute.

Et ce moment qui est toujours de réjouissance en atelier, lorsque la ruse se met en place, lorsque l’écriture fournit les moyens de répondre à la contrainte tout en allant contre, dans le même mouvement. Certaines – notamment celles pour qui la contrainte allait contre, contre l’envie de cohérence, d’objet fini -) ont trouvé des astuces (ajouter les inserts  en blanc (en blanc, sur fond blanc), ou dans un mode typographique radicalement différent, hors d’usage a priori dans ce contexte), une autre a remis en cohérence, re-tissé un ensemble – tout en répondant à la consigne. Il y a, dans tous les cas, jeu avec l’outil (le CMS wordpress, et ses limitations, à l’intérieur desquelles se mouvoir), voire nécessaire insert de (bribes de) code html.

Il y a, surtout, la ruse et l’invention à l’œuvre, pour se mouvoir en liberté à l’intérieur de cet espace limité, multiplement contraint (contraintes techniques et contraintes de l’exercice). Il y a cet aplomb et cet aller-de-l’avant, même allant contre : un aller droit devant soi incluant ses forces contraires. Il y a l’écriture qui s’invente, toujours, dès lors qu’elle sait s’arrêter – s’arrêter sans cesser d’avancer.

Rassemblement pour l’ordinaire

voeux-2013-3-bis-txt4« Interroger ce qui semble tellement aller de soi que nous en avons oublié l’origine. Retrouver quelque chose de l’étonnement que pouvaient éprouver Jules Verne ou ses lecteurs en face d’un appareil capable de reproduire et de transporter les sons. Car il a existé, cet étonnement, et des milliers d’autres, et ce sont eux qui nous ont modelés.

Ce qu’il s’agit d’interroger, c’est la brique, le béton, le verre, nos manières de table, nos ustensiles, nos outils, nos emplois du temps, nos rythmes. Interroger ce qui semble avoir cessé à jamais de nous étonner. » (Georges Perec, L’infra ordinaire, 1989)

Bonne année 2013 à vous-même, à vos proches – qu’elle vous soit vive, douce, extra & ordinaire.

Guénaël Boutouillet, materiau composite