Archives de Catégorie: Tambour et trompette

annonces diverses : stages, ateliers, rencontres, lectures, parutions…

Quelques rencontres en mars | Amaury Da Cunha, Didier Daeninckx, Alexandre Civico , Sophie Divry, Nina Yargekov et Chloé Delaume /

Rencontres en mars | A.Da Cunha, D.Daeninckx, A.Civico , S.Divry, N.Yargekov & C.Delaume

à Nantes, Clisson, Châteaubriant, Paris.

Cher-e-s ami-e-s

Petit mot en passant, ces lettres d’info & d’appel à venir à des rencontres publiques n’auront pas de régularité propre, la période est juste très encombrée de bonnes choses et bons moments : Il serait dommage ne pas en aviser celles et ceux qui ne « réseautent pas social ».

C’est en librairie, en médiathèque, à la Maison de la poésie de Paris.

Varier les plaisirs, les genres, les lieux — mais garder la même attention à

l’autre, au texte, à ce qui peut s’en passer de ce qui s’y passe.

Menu ci-dessous. À vous y voir, avec plaisir.

Rencontre avec Amaury Da Cunha, écrivain et photographe

Rencontre avec Amaury Da Cunha, écrivain et photographe

Tina Merandon-signatures

08 mars 2017, 19h15, Librairie La vie devant soi, Nantes

Rencontre à propos de son nouveau livre, « Histoire

souterraine » aux éditions du Rouergue/La Brune (mars

2017) et de l’exposition de photographies « Demeure encore »,

galerie Confluence (45 Rue de Richebourg/ contact@galerie-confluence.fr)

« À Singapour, Charles est mort, car il ne trouvait plus d’images dans lesquelles

trouver refuge. Aucune image qui

 aurait pu lui offrir un sursaut de vie. Il est parti tout seul, face à la mer de Chine. Quelques mois après, j’ai vu qu’il avait cherché à me joindre sur Skype, trois heures avant son suicide, pendant que je dormais. Qu’aurait-il voulu me dire ?

 Qu’aurais-je pu entendre ? Ses secrets me fascinent, l’honorent, me tuent. »

Amaury Da Cunha est photographe et écrivain, deux pratiques en perpétuel dialogue chez lui, comme deux manières de faire le récit de soi et du monde, qui chacune s’interrogent et relancent le vertige si simple d’être au monde. D’exister

peut-être, parfois, et de tenter de le saisir.

Téléphone : 02 49 44 28 55 / Courriel : librairie@laviedevantsoi.net


Didier Daeninckx : Médiathèque de Clisson, vendredi 10 mars 20h30 – ici



Rencontre avec Alexandre Civico

Rencontre avec Alexandre Civico

Mardi 14 mars 2017 à 20h30, Médiathèque de Châteaubriant

Alexandre Civico est l’auteur de deux romans aux éditions Rivages, « La terre sous les ongles » (2015) road-movie livresque mené à un rythme effréné,

et « La peau, l’écorce » (2017), incroyable montage de deux histoires parallèles, de guerre et d’avant-guerre, de vie et de mort. Il est également éditeur (aux éditions Inculte).

Téléphone : 02 40 81 03 33 / Médiathèque de Châteaubriant,

Place Saint-Nicolas, 44110 – Châteaubriant


Rencontre avec Sophie Divry

Rencontre avec Sophie Divry

Tim Douet

Jeudi 16 mars 2017, 19h30, à

la Librairie Vent d’Ouest – Nantes

« Je suis romancière, j’ai voulu réfléchir sur l’art du roman. Eh bien, cela n’a

rien d’évident. Car, avant de pouvoir plonger au cœur des questions esthétiques qui m’agitaient, j’ai rencontré des obstacles intellectuels encombrants, sous la forme de scrupules, d’idées reçues ou d’injonctions. Aussi ai-je dû commencer par nettoyer mon plan de travail mental et littéraire. «

Sophie Divry, romancière, n’est jamais là où on l’attend, réinventant

son territoire, son genre propre, à chaque livre. Le monologue délirant, acerbe et si vif, de « La Cote 400 » ; la trajectoire sociale d’une femme des trente glorieuses vue avec une distance experte dans « La Condition pavillonnaire » ; la méta-fiction digne d’un Raymond Federman au féminin, calligrammes y compris, du réjouissant « Le diable sortit de la salle de bains » ; à chaque fois, l’auteure s’invente en même temps qu’elle change de forme. Sophie Divry aime à rapprocher unit des formes a priori ; le comique et la critique sociale ; la

sociologie et l’invention la plus débridée. Ce nouvel essai explore ce pari qui est le sien, de renouveler de l’intérieur la forme romanesque, dans une grande clarté souriante. C’est lumineux, critique, inventif, jamais stérile.

Contact,librairie@ventdouest.org /Téléphone : 02 4 0 48 6 4 81 / librairie@ventdouest.org ; 4, place du Bon Pasteur, 44000 – Nantes


Nina Yargekov 2-cHB-1 / Delaume © Hermance Triay c

Lectures et entretien avec Guénaël Boutouillet, vendredi 17 mars 2017, à la Maison de la poésie de Paris

Soirée proposée par remue.net (www.remue.net), en partenariat avec la Scène du Balcon — ne pas oublier de réserver, au (Tel) 01 44 54 53 00 du mardi au samedi de 15h à 18h ou bien, par mail : accueil@maisondelapoesieparis.com

Chloé Delaume a publié de nombreux romans, essais, pièces, depuis Les

Mouflettes d’Atropos (éditions Farrago, 2000) et jusqu’à son récent Les Sorcières de la République (Seuil, coll. Fictions et Cie, 2016), anticipation (dé)réaliste placée sous le signe de la sororité – comme la résidence d’auteure

à l’intitulé éloquent, « Liberté égalité sororité », qu’elle entame cet hiver à la la librairie Violette & Co, dont remue.net se fera l’écho.

Nina Yargekov a publié cet automne Double nationalité (son troisième roman, chez P.O.L, livre « d’un humour qui jamais ne se pose en surplomb, qui jamais ne se moque de qui que ce soit (ou alors gentiment), et qui, surtout, fait passer tant de messages l’air de rien, sans présomption ni fatuité aucunes » selon Agnès Borget dans sa note de lecture sur remue), couronné du prix de Flore, délicieuse investigation littéraire, enquête sur soi depuis loin à l’intérieur de soi, mise en abyme de l’impossibilité identitaire – où comment combattre les préjugés et l’étroitesse du temps par redoublement d’humour et d’intelligence.

Sororité littéraire, en somme : les deux femmes, d’une joie des plus combatives, sont très complices, se lisent de longue date, se suivent attentivement. Cette complicité sera le socle de cet échange ; nourri d’innombrables liens, correspondances entre leurs œuvres, leur regard, leur lecture.


Heures d’hiver

Quelques rendez-vous /

à Nantes (Vent d’Ouest, La vie devant soi, Maison de la poésie de Nantes-Lieu Unique), Paris, Saint-Jean-de-Monts… /

avec Dimitri Bortnikov, Alexandre Civico, Emmanuelle Pagano, Elitza Gueorguieva, Nina Yargekov, Camille de Toledo, Florence Seyvos

 

Ces quelques rendez-vous avec des auteurs cher-e-s, que j’aurai le plaisir d’animer ces prochaines semaines (et d’avoir fomentées, avec ces merveilleux lieux et organisateurs) – See you.

Rencontre avec Dimitri Bortnikov et Alexandre Civico / Jeudi 2 février, 19h15, Nantes
Bortnikov©FredericStucin-Civico 2 ©Léa Crespi

À La vie devant soi – Nantes

Rencontre à propos des romans « Face au Styx » (D.Bortnikov, Rivages, janvier 2017) et « La peau, l’écorce » (A.Civico, Rivages, 2017)
« Entrer dans le discours par une chatière qui est la narration et d’y sortir par une lucarne par laquelle Villon le voleur avait quitté la poésie ». Voici ce que me répond Dimitri Bortnikov, à une question assez anodine concernant son complice et interlocuteur de ce jeudi 2 février à La vie Devant soi, Alexandre Civico. Toute la furieuse poésie de Bortnikov est là, toute son astuce aussi, sa façon d’user du langage à la fois comme une forme (pliable,extensible, malléable) et d’un haut-parleur – tout parle dans la phrase de Bortnikov, même quand ça semble s’échapper, parfois, au premier abord. Après ses livres chez allia, il illumine en astre noir la rentrée littéraire de janvier. La presse lui réserve un accueil émerveillé, nous l’écouterons ensemble ce soir-là avec grand appétit.


Avec lui, son ami, Alexandre Civico, auteur d’un deuxième roman, « La peau, l’écorce » aux mêmes éditions Rivages, court récit de guerre et d’après, qui vient couronner cet effort, cette économie, ce régime de tension qu’on avait déjà apprécié dans son premier, « La peau sous les ongles », il y a deux ans. Ici une forme d’alliance des contraires se fait (le récit de combat, en alternance avec le récit patria-matriarcal, du lien de l’enfant au parent), dans une langue volontairement épurée.

Deux livres différents, une complicité qui n’est pas une gémellité. Deux sacrées individualités avec lesquelles dialoguer, deux univers neufs à découvrir. Complices et singuliers, oui. Car oui, au fait, Alexandre Civico, quand je lui demande, inopinément, quelques mots pour dire son Bortnikov, son partenaire d’un soir (et de longue date, on l’a dit), voici ce qu’il m’en répond : « Dimitri est l’un des plus grands auteurs français vivants ».

De quoi se nourrir, de quoi vivre une bien belle soirée.

Rencontre avec Emmanuelle Pagano (autour de « Saufs riverains », P.O.L, 2017) / Mardi 7 février, 19h30, librairie Vent d’Ouest, Nantes 

Emmanuelle Pagano par H/Bramberger

Début 2015, « Lignes et fils », d’Emmanuelle Pagano, avait somptueusement entamé cette « trilogie des rives », que vient continuer ce deuxième opus. Saufs riverains, qui paraît en cette rentrée de janvier, est un ambitieux roman, qui pousse plus loin encore le principe de ramifications à l’œuvre : ramifications entre lieux et personnes, entre époques et paysages, observés et questionnés, toujours, depuis les noms qu’on leur donne, aux choses, aux lieux, aux gens. L’Histoire familiale prendra ici une majuscule, tant elle irrigue au-delà de son simple cadre, rendant lisible la complexité, la multiplicité de rapports d’être au monde.
 
Nous profiterons d’un nouveau temps de sa résidence autour du lac de Grandlieu avec « L’Esprit du lieu », pour tirer ensemble quelques-uns des fils de ce très beau roman, et l’écouterons aussi nous raconter ses rives et marches au bord du lac.
 
Emmanuelle Pagano est écrivaine, auteure de huit romans chez P.O.L, et de livres en collaboration avec des artistes, plasticiens…

 Nina Yargekov & Elitza Gueorguieva / Jeudi 9 février 19h30, Maison de la poésie de Nantes Lieu Unique

 Nina Yargekov & Elitza Gueorguieva

Lectures et entretien animé par Guénaël Boutouillet.
Ce sont deux fictions différentes, pourtant liées par bien des points, notamment la « question identitaire », celle de l’accueil, celle de l’autre hors des sentiers battus et des tristes barrières habituelles, en envoyant tout valser, par la grâce de l’invention, de la langue – et de le faire avec esprit et malice. Cette fantaisie, cette légèreté, singulières et partagées, ce goût des formes hybrides, des proses joueuses, font de cette association d’un soir, un
truc spécial.

Rencontre remue.net : Et si on mélangeait nos mondes, rencontre avec Camille de Toledo / Une soirée Remue.net (en complicité avec Diacritik, en partenariat avec la Scène du Balcon).

Mercredi 22 février, 20 heures à la Maison de la Poésie de Paris
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portrait camille de toledo par Pierre-Jérôme Adjedj, 2015/ illustration : Alexander Pavlenko, Toledo Art Forms, 2015.

Pour les nantais : Partie 2 — Camille de Toledo à la librairie Vent d’Ouest, Nantes, jeudi 23 février, 19h30

— ne pas oublier de réserver, au (Tel) 01 44 54 53 00 du mardi au samedi de 15h à 18h ou bien, par mail : accueil@maisondelapoesieparis.com

Pour fêter la sortie du roman – Le Livre de de la Faim et de la Soif (Gallimard, 2017) – de Camille de Toledo, Remue.net, Diacritik et la Maison de la Poésievous invitent chaleureusement à croiser nos mondes, hybrider nos histoires, entremêler nos mythes, nos langues. Cette soirée aura lieu à la Maison de la Poésie, le 22 février 2016, entre 20h et 21h et sera suivi d’un verre et d’un léger banquet.

« J’ai rêvé, écrit l’auteur, à propos du « Livre de la Faim et de la Soif », d’une langue des mélanges, des débordements, une langue qui se rouvre à l’étrangeté, à l’irréel des mondes, à l’infirmité et à l’exil. J’ai rêvé d’un livre qui assume les hybridités, les transformations et la pluralité des mondes. »

Fidèle à ce rêve, cette soirée Remue.net conduite par Guénaël Boutouillet se fera sous le signe de « Tolède », ville des traductions, des sorcelleries et des mélanges.
Ouverture : lecture et percussion, avec Yi-Ping Yang.
Clôture : lecture et violoncelle, Valentin Mussou…

Café littéraire : Florence Seyvos / 25 février 2017 à 15h, Médiathèque – Saint Jean de Monts

 Café littéraire : Florence Seyvos

 Florence Seyvos remporte a 20 ans, le premier prix d’un concours de nouvelles, puis écrit son premier roman pour la jeunesse « comme au cinéma » paru dans la collection »page blanche » chez Gallimard.

Outre ses romans pour la jeunesse à « l’Ecole des Loisirs », elle a également publié pour les adultes aux éditions de l’Olivier, notamment « les apparitions » (prix Goncourt du premier roman et prix France Télévision), « le Garçon incassable » (prix renaudot Poche 2014) et le dernier en date, en août 2016 « La Sainte famille »

Elle a écrit plusieurs scénarios de films avec Noémie Lvovsky dont « Camille redouble »

Rencontre animée par Guénaël Boutouillet, et vente-dédicaces à la suite de la rencontre.

D’hiver et varié (lettre de décembre 2016)

(En ligne ici)

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Chères amis, chers amies (parce que de féminiser en ajoutant un « e » entre parenthèses transforme le féminin en « euro », ce qui est fort indélicat, je préfère procéder ainsi, égaliser autrement) ,

 

Ce week-end à Nantes c’est Midi-Minuit, j’y serai de Midi à Minuit, pour y présenter l’extra (vagant et ordinaire) Julien d’Abrigeon — on s’y retrouve ? http://www.maisondelapoesie-nantes.com/MMP/mmp16/accueil.html

 

La rentrée est rentrée (https://rentrez.wordpress.com/ )

Et la valise est rangée jusqu’au prochain mois d’août. Bilan chiffré de ces sorties de rentrée (en médiathèque et ailleurs, une sélection de 48 livres, voir blog dédié), comptabilisation de ce qui fut sortie une suite d’échanges excitants, enrichissants (pour le public, mais tout autant pour moi, testant ce mode de parole, élargissant aussi de mes champs littéraires, faire que le pré ne soit pas trop carré…)

C’est ici : https://rentrez.wordpress.com/2016/11/01/rentrez-2016-recit-traces/

 

 

Ma photo dans le journal

Grâce à ce cher Daniel Morvan, portrait en « poseur de bonnes questions », qualificatif qui me comble, et c’est dans Ouest-France, quotidien ordinaire et ramifié en ma mémoire, ce qui n’en fait pas un d étail…

 

Un automne de rencontres en podcasts (Catherine Poulain, Kaoutar Harchi, Ivan Jablonka, Céline Minard, Laurent Mauvignier, Bertrand Belin, Eric Chauvier…)

 

Il y a la librairie Vents d’Ouest, avec qui la complicité a permis de bien beaux moments avec de nombreux auteurs durant cette rentrée et toute l’année 2016 auparavant (de Senges à Cadiot, an passant par Garcin ou Robinson, ces rencontres ont compté, je suis heureux d’avoir enclenché la fonction dictaphone de mon minitel portatif)…

– mais il y aussi les médiathèques avec qui je travaille, Châteaubriant, Saint Jean de Monts ou La Roche-sur-Yon — et là encore, ressortant ébahi d’un entretien avec Kaoutar Harchi (tant de précision et de douceur…), je me réjouis que de ce moment il reste une trace.

 

Au résultat, plus de trente enregistrements qui témoignent de la qualité d’échange de ces moments-là, qui sont une part de mon travail, mais aussi de mon activité de lecteur et critique, autrement convertie – en parole, en production d’un moment partagé avec et autour d’un livre, d’un(e) auteur(e).

 

Play it, donc, écoutez cette radio très perso : https://www.mixcloud.com/gu%C3%A9na%C3%ABl-boutouillet/

 

Catherine Poulain | entretien avec GB (festival La mer est loin, Fontenay le Comte, nov 2016)
Kaoutar Harchi, entretien avec GB | La Roche sur Yon, Médiathèque Rabier, nov 2016
Ivan Jablonka, « Laetitia » (Seuil, août 2016) | entretien avec GB, LU/Vent d’Ouest, nov 2016
Laurent Mauvignier, « Continuer » (Minuit) | entretien avec GB, Vent d’Ouest, novembre 2016
Céline Minard, « Le grand jeu », rencontre avec GB, Vent d’Ouest, novembre 2016
Bertrand Belin | Lecture et entretien avec GB, Vent d’Ouest, novembre 2016
Rencontre avec Philippe Vasset | Vent d’Ouest, Nantes, novembre 2016
Rencontre avec Eric Vuillard (GB), Vents d’Ouest, Nantes | octobre 2016
((Marie Chartres, Florence Seyvos et Martin Page à Chateaubriant / lectures, entretien avec GB 2016
Alexandre Seurat à la librairie Vent d’Ouest, Nantes, 23 septembre 20156 | entretien GB
Rencontre avec Eric Chauvier et les éditions Allia – Vents d’Ouest, septembre 2016

 

Mais aussi quelques articles critiques (Caligaris, Pireyre et Senges)

Pour Ciclic, notamment, en accompagnement du programmes d’écrivains associés, en région Centre, des textes de synthèse sur une œuvre, pour en éclairer les axes, obsessions, détails…

Nicole Caligaris : à tous les temps de l’étonnement.

Emmanuelle Pireyre : portrait de l’auteure en enquêteuse

Pierre Senges : inventer & trahir, comme relire & relier

 

Et puis quelques ateliers

De Saint Brieuc où je fus en résidence, à la supervision technique d’un workshop de François bon à l’école d’archi, en passant par la gazette de Midi-Minuit poésie, il y eut de quoi faire, il y aura de quoi lire, je vous en reparle en détails bientôt…

 

Site personnel, matériau composite : materiaucomposite.wordpress.com
Mon album de lectures quotidiennes : faire(800)signes  : http://guenaelboutouillet.tumblr….)
Ma « radio littéraire », chaine de podcasts de débats avec des auteurs : Guénaël Boutouillet

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MA TETE DANS LE JOURNAL (entretien avec Daniel Morvan, octobre 2016)

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MA TETE DANS LE JOURNAL.

Retour remerciement sur cet article de Daniel Morvan dans Ouest-France début octobre. D’abord parce que c’est dans Ouest-France, et qu’après en avoir souri comme on fait par « élégance », m’est revenu, mais après seulement, la cuisine de mes grand-parents à Locmiquélic, où j’ai toujours (et uniquement) connu Ouest-France comme LE journal. Et que je n’y retourne pas tous les jours, en pensée, dans cette cuisine, mais que ce n’est jamais anodin.

Ensuite parce que forcément, l’endroit où j’officie (et c’est la moindre des choses), n’est pas celui vers où l’on oriente les projecteurs, moi-même me revendiquant passeur, je suis là pour passer. Mais que c’est agréable, et fort utile, cette lumière-là, se faire connaître est nécessaire, et qu’un article tel dans la besace ne nuira pas à la dite besace. On le conserve ici, donc, pour mémoire. Utile et pratique également, pour moi qui met toujours trois ans et demi à expliquer clairement ce que je fais là-dedans. (Là dedans quoi ? Dans la vie, dans le livre).

Et puis que c’est Daniel, qu’il fait un sacré boulot, puisqu’il a démêlé fort habilement dans ma digressive parole l’essentiel, et qu’il a trouvé un formidable titre (sacré journaliste, et puis c’est un auteur Daniel, pas de hasard, en romans chez Zulma mais aussi en blog, voir son chien de lisard). Poseur de bonnes questions, ça résume tellement bien, ce que je m’efforce de boutiquer (et ça résonne même au-delà des entretiens auteur, tant j’ai l’impression que ça fonde mon action en ateliers, avec les étudiants), que ça m’a, et je m’en souviendrai, porté dans ma préparation du moment Vuillard du soir chez Vents d’Ouest – qui furent assez extra, assez exceptionnels, le moment comme le Vuillard, et où je crois oui, avoir POSE DE BONNES QUESTIONS.


Merci encore, Daniel.

L’entretien est à lire aussi en ligne sur le site de Ouest-France,

je le reprends ci-dessous.

Profession ? Poseur de bonnes questions

Recueilli par Daniel MORVAN.

Les auteurs se succèdent chez les libraires, dans les festivals. Devant 100 ou 10 spectateurs, pas de rencontre sans poseur de bonnes questions. Guénaël Boutouillet les anime à Vent d’Ouest.

Entretien

Guénaël Boutouillet, médiateur.

Animateur littéraire, c’est autre chose que de servir de passe-plat à Jean d’Ormesson ?

Travaillant avec Vent d’Ouest, à Nantes, j’y suis attaché (comme avec La vie devant soi), pour une question de sens. Le choix des auteurs invités se fait en coopération avec les libraires : je passe les voir, on décide ensemble des auteurs qui seront nos invités, en sortant justement des sentiers battus. Et je crois que je sais les faire parler, avec 150 rencontres et tables rondes au compteur…

Mais comment fait-on pour obtenir Jablonka, Mauvignier ou Cécile Minard ? Qui décide ? C’est une lutte au couteau entre libraires ?

Pas du tout ! Il y a de la place pour tout le monde, surtout dans une rentrée littéraire aussi riche que celle de 2016. Si j’invite Bertrand Belin à Vent d’Ouest, c’est parce que je suis depuis longtemps en relation avec son éditeur. Mais c’est un an et demi de travail pour l’avoir. Cécile Minard, c’est elle qui a choisi Vent d’Ouest. Ivan Jablonka (auteur de Laëtitia) a été invité par cette librairie avec le Lieu Unique. Laurent Mauvignier aussi nous a choisis parce que Vent d’Ouest est une « librairie Minuit », qui défend cet éditeur depuis toujours. Mais par ailleurs, Charlotte Desmousseaux a mis une OPA amicale sur Sylvain Prudhomme (Légende, l’Arbalète). Mathias Enard est allé une première fois chez Coiffard, puis après son prix Goncourt à la librairie La vie devant soi (76, rue Maréchal-Joffre à Nantes). Il n’a pas forcément dit les mêmes choses.

Autre aspect de votre travail, la défense de la bibliodiversité : la découverte des auteurs moins connus, jeunes ou « primoromanciers ».

Oui, c’est le cas d’Alexandre Seurat, d’Angers, pour son remarquable Administrateur provisoire (Le Rouergue) ou encore d’Éric Chauvier, qui travaille à l’école d’architecture de Nantes. Ce n’est pas une histoire de combat. Nous sommes ravis d’inviter des gros vendeurs, mais aussi des écrivains qui apparaissent.

Le public nantais est très chanceux. Mais les autres, « en campagne » ?

J’anime aussi des rencontres dans les médiathèques de campagne. Nous vivons dans un très haut régime d’information. Il est bon de revenir après coup, devant un public qui ne vit pas dans cette urgence. L’idée n’est pas d’en rajouter, mais de fabriquer une heure d’échange unique, qui ne se reproduira pas.

En 150 rencontres, quelle est votre plus belle question ?

À Maylis de Kerangal, dans une médiathèque, après un long préambule à propos du mouvement dans son oeuvre, finir par : « Avez-vous fait bon voyage ? » Réponse : 12 minutes, magnifiques !

LE PROGRAMME : (détaillé ici)

À Vent d’Ouest (5, place du Bon Pasteur, Nantes. Tél. 02 40 48 64 81), à 19 h 30, rencontres avec Éric Vuillard (Actes Sud) jeudi 20 octobre ; Philippe Vasset (Fayard), vendredi 4 novembre ; Bertrand Belin (Éditions POL), mardi 8 novembre ; Céline Minard (Éditions Rivages), jeudi 10 novembre ; Laurent Mauvignier (Les éditions de Minuit) jeudi 17 novembre ; Ivan Jablonka (Éditions du Seuil), mardi 22 novembre, au Lieu Unique, à 19 h  30

Eric Vuillard, 14 Juillet, éditions Actes Sud, août 2016 | podcast

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(photos vuillard-eric_c_melania-avanzato / vents d’ouest par adrien meignan)

Une rencontre à la librairie Vent d’Ouest, Nantes, jeudi 20 octobre 2016 | podcast

Rencontre à propos de 14 Juillet, éditions Actes Sud, août 2016
«Ecrire est une activité sociale. Un peu étrange, certes, mais peut-être pas autant qu’on veut le croire. D’ailleurs, on le croit de moins en moins. Tout livre a une portée sociale, politique, que son auteur le veuille ou non (…) Cela n’exclut pas cette sensualité que Barthes devinait dans l’écriture, la lecture. Les livres doivent être tourmentés par nos appétits. » (Eric Vuillard, entretien avec Thierry Guichard, Le Matricule des anges, septembre 2016)

L’appétit gouverne la langue et le projet littéraire d’Eric Vuillard, qui, de Congo à Tristesse de la Terre, ne lâche rien, en somme, ne cède ni sur le travail du texte ni sur les informations qu’il nous porte. 14 Juillet, paru cette rentrée, est encore un immense « petit » livre, empli, opulent, passionné et passionnant.

Nous pensons tous savoir ce qui s’est passé ce jour-là de l’été 1789, et en savons si peu — Vuillard nous y mène, et rend, ce faisant, un fier hommage au Peuple parisien en lutte. Il y a dans ce travail une forme de « restitution » aux pauvres de ce que dont la mémoire collective néglige un peu le souvenir : comment, s’attaquant à La Bastille pour y prendre la poudre nécessaire pour s’armer, la foule devient autre chose : un peuple, doté d’une intelligence collective.
Et ce qu’il fallait pour porter cette voix collective, c’est une langue. Celle de Vuillard est un sacré cadeau.

Ensuite, Vuillard parle (il parle déjà au cours du livre, il dit « Je », et de ce « Je » nous avons discuté ce soir-là). Et quelque chose d’encore inédit s’allume, s’enflamme, s’invente. J’ai quelque expérience des rencontres avec auteur, de la singularité souhaitée, de l’excellence espérée, de la générosité désirée, de la joie probable : chaque rencontre à venir porte son lot d’espérances. C’est peu dire que je ne fus pas déçu — et que personne dans l’assistance ne le fut. Eric Vuillard est à lire et relire, il est à entendre et réentendre, il faut sans attente s’en nourrir.
C’est roboratif, c’est incendiaire.
C’est.
Play it

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Présentation sur le site de l’éditeur

Un extrait :

« PARIS

Une ville est une énorme concentration d’hommes, mais aussi de pigeons, de rats, de cloportes. Les villes sont apparues il y a environ cinq mille ans, elles sont nées quelque part entre le Tigre et l’Euphrate, comme l’agriculture, l’écriture ou le jardin d’Eden. Caïn serait à l’origine de la première ville, au pays de l’errance. Et, en effet, chaque ville est bien une réunion d’émigrés et de traîne-savates, on y retrouve tous les apatrides. Les métaux et l’art de la flûte y seraient nés. Ce sont souvent les villes que Dieu châtie, Hénoch par le Déluge, Sodome et Gomorrhe par une pluie de feu et Jéricho en un coup de trompette. C’est que la ville est le moyen que l’homme a trouvé pour échapper au projet de dieu.
Mais cette fois-ci, le 14 juillet 1789, Babylone sera plus forte que le Déluge, plus vive que la fournaise, plus bruyante que toutes les trompettes. A présent, la ville est immense, Paris est une des plus grandes villes du monde, ce n’est plus une cité, avec son agora, son forum, c’est une grande ville moderne, avec ses faubourgs, la misère qui s’agglutine autour d’elle, saturée de nouvelles et parcourue de rumeurs. On y trouve des gens de toute la France, de l’étranger même, des émigrés parlant leur patois, mêlant leurs vies, et accédant à l’expérience du très grand nombre, l’anonymat. Oui, désormais, nous sommes anonymes, dégarnis de la famille ancienne, purgés des rapports féodaux, désempêtrés du coutumier, délivrés du proche.
Paris, c’est une masse de bras et de jambes, un corps plein d’yeux, de bouches, un vacarme donc, soliloque infini, dialogue éternel, avec des hasards innombrables, de la contingence en pagaille, des ventres qui bouffent, des passants qui chient et lâchent leurs eaux, des enfants qui courent, des vendeuses de fleurs, des commerçants qui jacassent, des artisans qui triment et des chômeurs qui chôment. Car la ville est un réservoir de main-d’œuvre pas chère. On apprend à traîner, à regarder, à désobéir, à maudire même. Le chômage est une école exigeante. On y apprend que l’on n’est rien. Cela peut servir. »

Eric Vuillard, 14 juillet, pages 75-76, éditions Actes sud, août 2016

Nos rencontres à Vents d’Ouest (automne 2016) | Eric Vuillard, Philippe Vasset, Bertrand Belin, Céline Minard, Laurent Mauvignier, Ivan Jablonka.


Depuis un an (et cette venue de Mika Biermann, réécoutable ici), j’organise avec, chez & pour l’excellente librairie Vents d’Ouest (Nantes), des venues d’auteur, assorties d’un entretien.
Derrière nous déjà, quelques moments fameux, avec des auteurs aimés de longue date (comme Olivier Cadiot ou Pierre Senges), ou récemment découverts (comme David Bosc) : tous réécoutables sur ma chaine de podcasts : https://www.mixcloud.com/gu%C3%A9na%C3%ABl-boutouillet/
Cet automne, fastueux programme, en accord avec cette belle rentrée littéraire 2016 : Eric Chauvier et les éditions Allia étaient là en septembre, suivis d’Alexandre Seurat pour ses deux romans au Rouergue.

A suivre, ci-dessous, quelques bons & beaux moments donc , dont vous voici informés
Rencontres Vents d’Ouest, à 19h30 / 5 place du Bon Pasteur / 44000 Nantes / 02 40 48 64 81

avec
Eric Vuillard ( Actes Sud) jeudi 20 octobre (podcast imminent)
Philippe Vasset (Fayard), vendredi 4 novembre
Bertrand Belin ( Editions POL), mardi 8 novembre
Céline Minard ( Éditions Rivages), jeudi 10 novembre
Laurent Mauvignier ( Les éditions de Minuit) jeudi 17 novembre
Ivan Jablonka (Editions du Seuil), mardi 22 novembre, au lieu unique, à 19h30

 

(copyrights : Vuillard-Eric_c_Melania-Avanzato, Vasset © Christine Tamalet, belin bertrand (c) Pierre-Jerome Adjedj, Minard1©ElizabethCarecchio, L MAUVIGNIER © Roland Allard, Jablonka © Hermance Triay 1

Toujours Lire vers (de ma sélection Rentrez ! et d’autres merveilleuses lectures)

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(De ma rentrée littéraire, de ceux qui n’y sont pas-mais-si-en-fait)

Lire vers

La rentrée littéraire, j’y ai plongé cette année avec plus de détermination que d’ordinaire. Longtemps que je suis touché, concerné, que la question me turlupine (pour rappel, elle m’a servi  de façon récurrente à mesurer un écart culturel net entre « mes » étudiants et moi), qu’elle ne se replie pas de façon manichéenne : nous demeurons, lecteurs, partagés, dansant d’un pied sur l’autre sans oser, scrutant les danseurs depuis le bord de la piste. La question de la prescription est mienne (une grande partie de mon boulot c’est lire vers, vers un autrui variable –ceci dans l’exercice de la question aux auteurs comme dans celui de l’écriture critique), elle ne se départ d’une question d’éducation populaire, laquelle ne se départ pas plus d’un regard sur la création, le contemporain, longtemps néologisé dans le vide avant d’être enfin mieux conceptualisé par Lionel Ruffel.

Rentrez ! en médiathèques

Il y a donc cette liste de 45 livres, présentés dans des médiathèques (dans la cadre de cette opéra Rentrez !) qui m’a bien occupé, car l’établir fut un exercice d’approche, de pondération et de synthèse fort long (et stimulant) ; je l’édite ci-dessous, mais me rattraperai dans les jours à venir sur quelques perles… qui n’y figurent pas.

Livres choisis initialement, ou m’ayant tellement saisi en cours de lecture… Qui y furent longtemps notés, sur la liste préparatoire, pour la plupart d’entre eux, mais cédèrent leur place devant une surprise, ou un « proche », livre voisin dans ma lecture, ou connivent… Cette présentation en médiathèque a sa logique propre, ses nécessités, elle doit pouvoir constituer un récit spécifique (et variant), et donc, pour certains livres aimés, il n’y avait en somme plus la place.

Le message aux absent-e-s (Delaume, Vasset, D’abrigeon, Giraud)

Il y avait parfois comme une trop longue connaissance du travail de l’auteur pour l’isoler d’un « reste de l’œuvre », en ce contexte-là du moins : que les excellents  Chloé Delaume (Les Sorcières de la République, au Seuil), Julien d’Abrigeon (Sombre aux abords, chez Quidam), Philippe Vasset (Légende, chez Fayard), Thomas Giraud (à paraître un rien trop tard pour cette configuration de parole là, le 8 octobre elle sera passée ou presque), m’en excusent, de n’avoir pas su isoler cette matière de la pâte, de l’ensemble indivisible que constitue pour moi leur travail – bon, et puis pour plusieurs d’entre eux, il va y avoir des occasions d’en parler par ailleurs, j’y compte bien.  Ces livres-là sont d’ores et déjà cités ici, pour vous intimer l’ordre de les lire – les autres, ci-dessous, on en parlera dans les médiathèques, d’ici quelques semaines.

Qu’ils me demandent une heure d’explication enflammée pour parvenir à dire à quel point, où qu’ils m’aient, comme pour l’un d’entre eux, saisi littéralement, entièrement, contradictions comprises, comme Mauvais coûts du magnifiquement repoussant Jacky Schwartzmann à La Fosse aux ours, certains n’y figurent pas — on ne les oublie pas pour autant, il y a de place dans mon usage du web (et du monde) pour en parler par ailleurs.

https://rentrez.wordpress.com/

La liste est là, le blog ouvre enfin,  elle est aussi ci-dessous. Il y a là-dedans de quoi s’outiller en étonnements renouvelés.

 

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rentrez (parcours joyeux et littéraire parmi les nouveautés de saison) / proposition aux médiathèques

[Une proposition d’intervention en médiathèque, pour la rentrée 2016]

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Un feuilletage joueur et approfondi de quelques titres choisis

Voilà ce qui m’occupe depuis quelques semaines – ce qui m’occupe entre autres, car il y a eu des débats, des articles, des rencontres, mais quand même… me voici plongé dans la rentrée, moi qui me sens chaque fois partagé face au flux de nouveaux livres, dansant d’un pied sur l’autre sans oser, scrutant les danseurs depuis le bord de la poste, frétillant mais pas emballé par la musique, par le dj…

C’est Saïc Lhostis médiathécaire de la Roche-sur-Yon, qui me l’a suggéré, à l’issue de la rencontre bd de l’autre soir, avec Kris et Sébastien Vassant, en passant, avant que je file à la gare, tu nous ferais pas une truc sur la rentrée littéraire ? Comme avec Eric, il y a quelques années… oui, j’avais interrogé l’ami Pessan, à propos de 10 titres de la rentrée, dans ces murs, il y a un fameux bail – Eric qui s’est un peu baladé, parfois, pour prescrire, ainsi, ses choix de rentrée.

Du coup, il ne s’agit pas de répéter en perroquet. D’une : je n’ai pas l’autorité d’Eric (auctoritas : au sens de celle de l’écrivain qu’il est – je ne parle pas depuis cet endroit-là), mais je prescris à ma façon, sur les réseaux (voir le feuilletage que constitue mon herbier en tumblr), dans mes cours… je dis souvent médiateur littéraire, pour résumer ce que je fais. Alors, ce paquet de livres qui déboulent en sortie de plages, il me concerne – il me concerne aussi de prescrire, et de prescrire différencié – on connait l’histoire, jouée en très peu des semaines, des quelques titres dont on parler, répartis entre éditeurs sans effective concertation, mais par l’effet « naturel » du bruit médiatique.

Mon idée là c’est de jouer une autre partition, contrapuntique et complémentaire : je vais lire de tout – au sens, du petit et du gros, du Quidam et du Grasset, des forges de Vulcain et du Actes sud, du P.O.L et du Stock et de l’Albin Michel et du Anne Carrière mais aussi du Tripode et de l’Olivier… Dans l’idée d’une redistribution personnalisée. Il importe que certains des livres « dont on parle » y figurent – s’ils en valent ma peine – en accord avec d’autres dont on ne parlera pas, ou presque.

Mon idée c’est aussi une impro, pour ne pas m’en tenir à recycler une conférence bien rédigée sur feuillet bien plié : il y aura 40 titres, et une heure trente de causerie, donc on parlera de 20 d’entre eux, jamais dans le même ordre, jamais selon les mêmes modalités, en faisant avec les questions et envies, représentations, méconnaissances et connaissances de celles et ceux à qui je m’adresserai. Travailler à cet art-là de la parole, a contrario du remâchage de quatrièmes de couv et d’argumentaires bien fournis en adjectifs tout comme il faut.

Et pour les 20 dont on n’aura pas parlés : il y aura un blog, pour poursuivre – l’éditorialisation de cette affaire cumulera donc, comme j’aime, du live (de la parole, de la discussion) et du web.

Il est prêt mais je lis et choisis en ce moment même, c’est encore un peu tôt pour en donner l’adresse…

Je reprends à suivre l’argumentaire livré aux bibliothécaires que ça peut intéresser – et, au fait, c’est toujours disponible, pour celles et ceux qui voudraient le proposer dans leur bib.

To be continued, donc…

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Chaque année, entre août et octobre, se reproduit un phénomène éditorial bien français, qu’on nomme rentrée littéraire : quelques centaines de romans paraissent en l’espace de quelques semaines. Une poignée seulement des postulants recueilleront les faveurs des médias, du commerce, des lecteurs.
Cette concentration de parutions, qu’on l’attende fiévreusement ou la redoute, qu’on la juge nécessaire ou néfaste, nous donne à lire.

Il y a de quoi faire, en somme.

Hors des sentiers battus, mais aussi sous les feux médiatiques ; romans fleuves ou flashes ; français ou étrangers ; pop ou classiques ; il y a de quoi faire parmi ces centaines de titres.

Parcourons ensemble quelques pépites, surprises, étonnements, lus par moi, tirés par vous dans une forme de « panier garni » – moment de partage et d’information, pour les bibliothécaires  et les lecteurs.

Rentrez ! Déjà Programmé dans les établissements suivants : Pontchâteau (13/09), Angers (15/09), Challans (30/09), Saint-Jean-de-Monts (22/10), La Roche-sur-Yon (07/10).

 

Ecrivains en bord de mer 2016, du 13 au 17 juillet 2016 | Copieux et savoureux

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(logo du festival, ©Quentin Faucompré)

C’est comme un rituel, chaque année, à cette période, ici même, sur ce site : vous donner le programme de Ecrivains en bord de mer, et dire un peu ce que j’y ferai. Car oui, c’est aussi comme un rituel, j’y fais quelque chose, à chaque fois, poser des questions, présenter une collection, twitter même parfois, et puis toujours savourer, écouter goulûment l’essentiel des rencontres – c’est peu dire que je suis heureux d’en être complice.
Et cette année c’est comme chaque année sauf que cette année-ci est tout à fait particulière, oui, plus encore, oui, car : le festival fête ses vingt ans. Mazette. Donc, déjà, chapeau, Brigitte et Bernard Martin, d’avoir tenu, porté, avivé sans cesse cette jolie entreprise, et de l’avoir fait sans s’obliger à grandir – ainsi que trop souvent se pense l’évolution des festivals, comme un grossir–toujours  pour ne pas mourir–demain. Eh bien non, ici, on ne s’oblige à aucune démesure, aucun excès, ici c’est l’accueil, le sourire, la densité de propositions, leur renouvellement qui valent — un exemple, tiens : Quels autres festivals aussi reconnus évitent les chevauchements sur la grille, pour vous permettre, à une bière en terrasse près (mais c’est là votre fait, votre loisir, ô public), d’assister à tous les échanges ? Parce que, comme le programme ci-dessous repris, mais évidemment dispo sur le site du festival, l’indique, le programme est copieux. Il l’est encore plus cette année sans doute, du fait de la formule proposée :

« Dix personnalités parmi les plus familières et les plus marquantes de ces rencontres ont été invitées.

Il leur a été proposé à chacun d’inviter un auteur de son choix, jamais venu à ce festival et de le présenter au public :

Et c’est ainsi que :

Yves Arcaix invite Jérôme Game
François Bon invite Martin Page
Guénaël Boutouillet invite Ryoko Sekiguchi
Chloé Delaume invite Anne-James Chaton
Mathias Enard invite Camille de Toledo
Philippe Forest invite Catherine Millot
Christian Garcin invite Gilles Ortlieb
Thierry Guichard invite Sébastien Barrier
Sophie Merceron invite Mathieu Simonet
Marie Nimier invite Thierry Illouz
Yves Pagès invite Noémi Lefebvre
Tanguy Viel invite Olivier Cadiot »

Alors comme mon nom l’indique, je suis complice au carré, puisqu’invité à inviter – ce qui me va droit au cœur, comme d’accueillir Ryoko Sekiguchi (belle occasion pour monter enfin ce dossier à elle consacrée sur remue.net).

Je poursuivrai aussi mon année Garcin (après cette rencontre à Vents d’Ouest, celle pour remue.net avec Patrick Devresse, et avant le festival Echo au château de Nantes cet automne), reprendrai la conversation avec Enard et de Toledo, demanderai des trucs à Chloé Delaume pour la troisième fois à La Baule (et les trucs en question concerneront Anne-James Chaton, on ne s’en plaindra pas 😉 ; et puis, et puis, j’écouterai Tanguy Viel déplier « son » Cadiot, je découvrirai Gilles Ortlieb, écouterai Philippe Forest lire son roman de rentrée, « Crue », lequel a l’air fameux…, savourerai la façon dont François Bon tourne son Page…

et interrogerai Ryoko Sekiguchi — un récit de saveurs où nous parlerons fantômes et fadeur, voix sombre et astringences…

Le festival à La Baule, quelques jours où : Comment sourire et lire avec la même intensité, comment rire à la tâche, penser joyeux — quelle meilleure façon de sprinter heureux avant la grande vacance estivale…

On s’y retrouve ?


Mercredi 13 juillet : Un avant-goût de la rentrée

17 heures : Rencontre avec Chloé Delaume suivie d’une lecture d’extraits de son roman à paraître en septembre aux éditions du Seuil : Les Sorcières de la République.
(animée par Bernard Martin)

18 heures : Rencontre avec Philippe Forest suivie d’une lecture d’extraits de son roman à paraître à la rentrée littéraire de septembre chez Gallimard : Crue
(animée par Bernard Martin)

19 h 30 : inauguration

Jeudi 14 juillet

11 h 30 : Humeurs apéritives de Gérard Lambert
14 h 30 : Marie Nimier présente Thierry Illouz

15 h 30 : Rencontre avec Christian Garcin
(animée par Guénaël Boutouillet)

16 h 30 : Lecture par Tanguy Viel d’extraits de Article 353 du code pénal à paraître en janvier 2017 aux éditions de Minuit

17 h 30 :  Rencontre Guénaël Boutouillet / Ryoko Sekiguchi : Un récit des saveurs

18 h 30 : Rencontre Sophie Merceron / Mathieu Simonet
(animée par Bernard Martin)

19 h 30 : Lecture par Yves Pagès d’extraits d’un texte en cours d’écriture

20 h 30 : Rencontre Yves Arcaix / Jérôme Game suivie d’une lecture
(animée par Bernard Martin)

Vendredi 15 juillet

11 h 30 : Humeurs apéritives de Thierry Guichard

14 h 30 : Rencontre Camille de Tolédo / Mathias Enard
(animée par Guénaël Boutouillet)

15 h 30 : Lecture de François Bon : Vie et oeuvre de Howard Phillips Lovecraft”

16 h 30 : Rencontre Philippe Forest / Catherine Millot
(animée par Bernard Martin)

17 h 30 : Marie Nimier et Thierry Illouz évoquent l’écriture des chansons
(animée par Bernard Martin)

18 h 30 : Rencontre Christian Garcin / Gilles Ortlieb
(animée par Thierry Guichard)
19 h 30 : lecture par Anne Waldman accompagnée de Vincent Broqua

20 h 30 : Au cinéma le Gulf Stream : projection “La saison des femmes” de Leena Yadav (5 €)

Samedi 16 juillet

11 h 30 : Humeurs apéritives de Thierry Guichard

14 h 30 : Rencontre avec Sonia Faleiro autour de ses deux livres parus chez Actes-Sud : Bombay Baby et Treize hommes (ouvrages traduits de l’anglais (Inde) par : Eric Auzoux)
conversation en anglais
(animée par Bernard Martin)

15 h 30  : rencontre avec Mathias Enard
(animée par Bernard Martin)

16 h 30 : Tanguy Viel présente Olivier Cadiot suivi d’une lecture par Olivier Cadiot

17 h 30 : rencontre François Bon / Martin Page
(animée par Bernard Martin)

18 h 30 : rencontre Yves Pagès / Noémi Lefebvre
(animée par Bernard Martin)

19 h 30 : rencontre avec Anne Waldman
(animée par Alain Nicolas)

20 h 30 :  Chloé Delaume présente Anne-James Chaton suivi d’une lecture par Anne-James Chaton
(animée par Guénaël Boutouillet)

Dimanche 17 juillet
11 heures : Rencontre avec un éditeur indien S. Anand en compagnie d’une éditrice nantaise Christine Morault de MéMo
(animée par Bernard Martin)

André Markowicz et Olivier Mellano, partages d’ombres de Chine et d’ailleurs : rencontre, lecture musicale, dialogue, samedi 23 avril à Châteaubriant

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André Markowicz © F.Morvan, Olivier Mellano © Richard Dumas,

André Markowicz et Olivier Mellano, partages d’ombres de Chine et d’ailleurs : rencontre, lecture musicale, dialogue, samedi 23 avril à Châteaubriant

Je reçois depuis plusieurs années des auteurs, régulièrement, à la Médiathèque de Châteaubriant (merci Marie Chartres, merci Anne-Sophie Lachambre), quelques podcasts derrière (Hélène Frédérick, Sylvain Prudhomme, Arno Bertina ou Philippe Vasset). Samedi 23, je suis à l’origine d’un échange qui, s’il n’est pas inédit (ils ont déjà travaillé ensemble, se sont plus d’une fois croisées, au Triangle (merci Yann Dissez), pour Herem (un livre au dernier Télégramme, un spectacle de la Cie l’Unijambiste), à la maison de la poésie de Paris), n’est pas pour autant si fréquent – et que je n’ai jamais eu l’occasion de les voir et entendre ensemble.

Alors que de chacun d’eux j’ai souvent parlé, que je les ai lus, écoutés, questionnés, l’un et l’autre, séparément – ce socle d’amitié m’est merveille, comme une évidence tant chacun, à sa façon, rayonne, éclaire les mots, des autres, du monde. Une traduction commentée par André Markowicz, de la poésie électrisée par Olivier Mellano, c’est, à chaque fois, une lecture améliorée. Un bel agrandissement des perspectives.

Programme

Lecture musicale O. Mellano et A. Markowicz, 14h
Entretien croisé animé Par GB, 15h
(Les faire parler l’un de l’autre, raconter l’expérience depuis chacune de leur place, et creuser ce qu’elle offre et permet d’exploration de son art comme de celui de l’autre. Partant de questions de pratiques, ouvrir des espaces : des comment qui peuvent inventer de nouveaux et nombreux pour quoi.)
Rencontre publique A. Markowicz, 16h, partage, ombres, traduire.
(faire parler André est quelque chose d’unique. Peut-être poserai-je une seule question, ramifiée, peut-être ouvrirai-je les livres chez Inculte pour y circuler avec lui, je ne sais pas encore. Nous verrons. Nous écouterons.)

Samedi 23 avril à la médiathèque de Châteaubriant (Médiathèque intercommunale, Place Saint Nicolas, 44110 Châteaubriant 02 40 81 03 33)

 PODCAST – lancer en cliquant sur l’image ci-dessous

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Julia Deck, entretien | à Saint-Brieuc, Maison Louis-Guilloux, décembre 2015

Julia Deck, entretien

(cliquez sur l’image ci-dessous pour lancer le podcast)

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Deuxième invitée dans le cadre de ma résidence à Saint-Brieuc, toujours par croisement avec le cycle « Identités » mené par mon hôte, La Ligue de l’enseignement à la Maison Louis-Guilloux : j’ai cette fois-ci « sauté sur l’occasion », en somme, l’y voyant invitée, de convier Julia Deck à mes questions sur les lieux, leur écriture, tant je l’ai lue avec plaisir (voir cette chronique du Triangle d’hiver), et notamment pour ces raisons : que la ville (en l’occurrence, les ports du Havre, Saint-Nazaire et Marseille) dans ses livres, y est à la fois décor et charpente – décor magistralement peint et charpente solide, c’est peu de le dire.
Julia Deck est une jeune romancière publiée chez Minuit, dont l’extrême habileté narrative fut louée dès la parution de son premier livre, Viviane Elisabeth Fauville (2012), large succès critique et public, polar renversé, faux thriller psychologique dont tous les enjeux sont changés en cours de route, pour devenir autre chose (on ne dira pas exactement quoi, non pour des raisons de suspens ordinaire mais pour fait de déroutage du véhicule : advient en effet, dans ce livre, que les apparences n’y sont pas ce qu’on croyait, comme en tout bon polar rétorquera-t-on, sauf qu’ici c’est l’enjeu même du dit polar qui se trouve défait, dans une modification du cours de l’histoire qui en affecte la source même, modification du trajet du livre qui en altère la nature même).
A Viviane Elisabeth Fauville succéda en 2014 Le Triangle d’hiver, hyperfiction fascinante, dont le mystère augmente à mesure qu’on le regarde de près, auquel est majoritairement consacré cet entretien. Nous nous sommes intéressés de près à la fabrique de l’auteure, à sa méthode d’investigation, de travail, de documentation, de montage. Julia Deck ne s’est dérobée à aucune question, merci à elle pour ces échanges.

https://www.mixcloud.com/widget/iframe/?embed_type=widget_standard&embed_uuid=28d37aaa-aa0d-461e-a3ac-71bdb84d5bbc&feed=https%3A%2F%2Fwww.mixcloud.com%2Fgu%25C3%25A9na%25C3%25ABl-boutouillet%2Fjulia-deck-entretien-avec-gb-maison-louis-guilloux-saint-brieuc-2015-12%2F&hide_cover=1&hide_tracklist=1&replace=0

Julia Deck | entretien avec GB, Maison Louis Guilloux, Saint-Brieuc, 2015-12 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

Je connais Benoît Vincent, dit-il.

(Texte lu avant la lecture de Benoît Vincent lors de Autrement le monde, événement organisé par La Maison de la poésie de Nantes au Lieu unique, samedi 28 novembre 2015).

(à paraître dans Gare maritime 2016, en juin 2016)

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Je connais Benoit Vincent, dit-il.

 Je connais Benoit Vincent est une phrase qui sitôt énoncée me bascule dans une position paradoxe qu’on ne qualifiera pas de mensongère, mais d’au moins, pour partie, fictionnelle :

Benoit Vincent, ce patronyme, fait de deux prénoms accolés (je ne sais pas pour vous mais en moi ça induit toujours un trouble, cet effet de double au sein d’une même entité langagière), possédant de surcroit neuf lettres sur treize (dont un prénom entier) en commun avec son incroyable éditeur Benoît Virot, du nouvel Attila, et puis cet hétéronyme Farigoule Bastard, héros d’une étrange chanson de geste parue cette année chez le dit éditeur.

Farigoule Bastard, dont :

-la lecture me fut, hors connaissance (préalable, mais fatalement incertaine) du dit Benoit Vincent, une des plus étonnées et réjouies de cette année

-la poétique est, littéralement, inouïe (car si, même fort tenté, je n’affirmerai pas le –censément-de-moi-connu Benoit Vincent poète, par crainte d’une humeur réactive ; de la poétique à l’œuvre dans ce texte j’oserai dire qu’elle déjoue tout ce qu’on pourrait attendre, prédire, imaginer, ce même à la lecture de son curriculum, qui viendra un peu plus loin), inouïe donc cette prose titubante et décidée, que je cite, m’efforçant de rendre compte de la ponctuation telle qu’imprimée :

«Farigoule Bastard s’accapare l’intermittence du chaos, se faufile enfin en fabriquant son rythme N’est-il pas dédié à la marche Il pense. Ou l’inverse Il ajoute. Après le raidillon, la sente emprunte longuement le faîte d’une petite bête de colline La mer ici, elle est fossile. Jusqu’au petit poët, comme le téton d’un sein, on évacue d’un tour l’embrassé du regard. S’installe ici, proche le cairn qui marque le culminant Était-ce la peine de marquer l’évident Il pense. Déballe paquetage. Contrôle inventaire. Tâte le lapin, qui tend vers le rassis. Passe encore, il est conservé dans un matelas moelleux de thym et d’herbes fraîches. Régulièrement on le soustrait à l’air. Au vieillissement présumé. Ou à l’effondrement soudain. L’air est tant vorace. »

Et, plus loin :

« Tout ce qui rampe comme moi et les vers et les pourceaux les plus beaux étalons & les cloportes, nous, tous autant, c’est : Un pied devant l’Autre. C’est : (1) par (1). Je ne sais pas même si j’y arriverai, peut-être que cent mètres Presque je renifle un fumet de marmite éteinte de peu Une maison Une femme Un système Mais qui sait si jamais je pourrai me présenter au seuil Toquer gaillardement Peut-être appeler Sourire Faire face. une poignée d’herbes est tellement loin déjà. Soupire, Farigoule Bastard.»

Farigoule Bastard, long poème autant que promenade entêtée, fantaisie pastorale dissipant son et ses personnages dans leur sinueux mouvement, épaissit son mystère en l’énonçant, sans cesser de plaire, d’étrangement (d’estrangement) plaire à qui le lit qui l’écoute. Mais ce texte, paru en livre, s’il fait de Benoît Vincent un écrivain, ne le réduit pas à cette qualité, car c’est un peu plus compliqué chez BV, un peu plus difficile à suivre est Benoît Vincent, marcheur infatigable. Ecrivain est une qualité parmi d’autres, de celles qu’on peut accoler à ce prénom-prénom : Benoit Vincent est botaniste, instinien, webiste, développeur géographe, méridional, guitariste, rhizomal. Début de liste comme il les affectionne : en fait de listes, je ne saurais trancher entre deux hypothèses, tenez : la propension qui est la sienne, aux listes de végétaux (il y en a dans Climax, fiction collective qu’il mena avec notamment Nicole Caligaris et Patrick Chatelier pour le compte du projet collectif Général Instin ; il y en a dans certains de ses textes de réflexions paysagères et botaniques, que j’ai le bonheur d’éditer sur remue.net dans une série intitulée Bornes ; il y en eut dès le premier texte que j’ai vraiment lu de lui, il y a bientôt dix ans, parfaitement intitulé Végétal Instin, patronyme qui pourrait lui aller autant que Benoit Vincent), cette tendance taxinomique et végétale témoigne-t-elle d’un goût volodinien des listes, ou d’un goût des listes volodiniennes ? Plaisanterie en passant, car d’humour le gaillard, même coupant, même abrupt, même convexe, ne manque pas, mais signalement aussi de ce nom-là, Volodine, important pour ce qu’il porte de possibles multipliés dans la littérature autant que pour ses magnifiques livres, important dans ce panthéon subjectif qu’érige discrètement Benoit (discrètement, puisque sur le web, où l’on n’est pas un écrivain, expliqua-t-il dans un billet fameux qui m’importa tant qu’il m’importe encore de le citer ici), sous le générique de littérature inquiète (où l’on trouve aussi Caligaris, suscitée, où encore Blanchot, à propos de qui il travailla longtemps, mais Emaz, ou Claro), une œuvre d’essayiste méconnue comme elles le sont dans notre pays assez duplice pour entretenir un culte morbide à la littérature à Majuscule, tout en rechignant à doter les non-romanciers ou non-poètes, non-encartés en somme, du statut qui leur échappe – dont ils s’échappent, autant.

Pas un écrivain disais-je, dit-il, un jour, en un geste d’écriture affirmative, en énoncé performatif inversé ; mettons, alors quoi, plasticien, peut-être ? Tant l’écriture de Benoit Vincent, en textes courts comme en séries, au sein de l’espace du livre comme en une œuvre web telle son Genova, se déploie dans l’espace. Quand son rythme trompeur, pas chassés enchâssés déchaussés, défie par torsion rythmique quelques principes de temporalité.

Chez lui, l’espace prime sur le temps.

 

« Piétinant de la sorte — ou avançant à genoux comme un fidèle délirant de fièvre ou de foi (c’est pareil) — à proximité du sol, c’est-à-dire très très près de la terre, ce qui implique d’être très très près du temps, comme on dirait près du moyeu du temps, là où le mouvement est imperceptible, là où les secondes, les minutes, ne s’écoulent pas mais coagulent en une matière mélangée, un plasma élémentaire, alors tu comprends pourquoi il n’y a pas de temps. Qu’il n’y a plus que de l’espace — qu’il n’y a jamais eu que de l’espace — dont une part, plus volatile peut-être, nous fait croire à autre chose qu’aux saisons, qui sont les consolations répétées du monde. »

Pas un écrivain, peut-être, mais plus encore. Faites, vous aussi, sa connaissance – dit-il.

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Benoit Vincent est un auteur dont on peut suivre la (les) traces sur Internet essentiellement, via son blog Amboilati, la revue Hors-Sol qu’il co-anime, ou ses participations au projet du Général Instin.
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Ci-dessous, captation vidéo de cette présentation et de la performance-conférence, qui suivit, de Benoit Vincent. L’ensemble de la journée est à déguster sur cette chaine.

En résidence : y accueillir – Cécile Portier et Patrick Chatelier, pour (bien) commencer

Je suis en résidence, à partir de cette semaine, à la Maison Louis-Guilloux de Saint-Brieuc, à l’invitation de la Ligue de l’enseignement, pour y écrire et faire écrire, pour questionner les lieux, leur usage, leur écriture. Un blog est l’enjeu, lieu de production et de conservation des matières écrites, enregistrées, de mes propres textes et ceux des autres : il s’intitule déconstrui(re)construire, et voici son adresse exacte : https://deconstruireconstruire.wordpress.com/

3 auteurs (et plus) dans une galerie marchande – au coeur du monde, donc.

Dans ce cadre, me voici invité à une des soirées du cycle « un jeudi un écrivain » (durant lequel j’interrogerai bientôt Julia Deck, puis Arno Bertina), à concevoir une invitation sur le thème des identités (littéraires, donc, et numériques). J’ai choisi d’inviter Cécile Portier et Patrick Chatelier (et avec eux, nécessairement, le Général Instin, passager clandestin habituel, ce qui fait en somme trois pour le prix de deux, voire, une infinité pour le prix de deux). Je reprends ci-dessous le texte de présentation de cette soirée sur le bog dédié, qui aura lieu ce jeudi, dans la galerie marchande du vieux Géant-Casino, lieu que j’aurai l’occasion de fréquenter, de décrire, durant ces séjours à Saint-Brieuc.

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(Texte de l’annonce sur le wordpress dédié, monté par la Ligue – qui m’invite à inviter 🙂
« Dans le cadre du projet Construction, déconstruction, reconstruction porté le Centre Social du Point du Jour, les Bistrots de vie du pays briochin et la Ligue de l’Enseignement des Côtes d’Armor, nous accueillons Guénaël Boutouillet en résidence sur Saint-Brieuc.
Nous lui avons proposé d’organiser une rencontre “Un jeudi, un écrivain” autour du thème des identités numériques. Avec ses invités, Patrick Chatelier et Cécile Portier, il nous parlera du projet Général Instin.
Exceptionnellement, cette rencontre aura lieu dans la galerie du Géant Casino de Saint-Brieuc. Elle sera gratuite et aura lieu à 18h30 le jeudi 19 novembre
. »
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Recevoir, interroger, lire avec – ici, avec Cécile Portier et Patrick Chatelier.

Belle façon d’entamer pour moi cette série de séjours qui, mis bout à bout, constituent cette résidence, comme les matériaux posés sur le blog, qu’il s’agisse des textes d’ateliers, des interventions des auteurs, des recueils de paroles ou des billets personnels, constituent et constitueront mis ensemble une forme – un objet éditorial spécifique, hybride par ses matières, uni par le lien qui les agrège : ma présence ici, mes envies littéraires, et mon ambidextrie interventionniste.

Mon écriture se constitue de lire, avant tout (mon herbier sur tumblr et le paysage qu’il constitue n’en sont pas la moindre trace – ténue et discrète trace).

J’ai écrit sur chacun d’entre eux deux. A propos de Patrick, de ses deux premiers livres, infiniment petit puis Maternelles, ici. A propos de Cécile, par deux fois : pour la Maison de la poésie de Nantes, où je je l’ai présentée sur scène en 2012 (lire ici), puis pour le site ciclic-livre, où j’ai présenté plus amplement son travail dans sa dimension (pleinement) littéraire et (pleinement) numérique, fin 2013 (lire ici).

J’ai écrit avec, aussi – le projet Général Instin a immensément compté dans mon trajet : un des tout premiers textes que j’ai lus en public le fut avec Patrick, en 2007, pour remue.net : il s’agissait d’une conférence – pas tout à fait une conférence, non : plutôt une conférence contenant sa parodie sans cesser de tenir parole. Un moment infiniment drôle-et-pas-que.

Le numérique en tant que lieu & lien

Nous parlerons donc de leur identité d’auteur, de la façon dont elle s’éploie, via le numérique. Mais pas uniquement : le numérique n’est jamais à envisager seul, il est lieu et lien : et Cécile en a fait un outil de dialogue efficace pour aborder une jeunesse sociologiquement loin d’elle, mais aussi une matière à performance sur scène. Quand Patrick, au coeur du projet Instin, qui constitue un immense geste d’écriture avec (avec les autres, avec le récit du monde, passé présent et espérons-le, futur), en a usé pour se défaire, pour déchirer le costume et le multiplier : par l’usage des réseaux sociaux, donc, où le Général est nombreux, au sens littéral – mais aussi en ateliers, à Arcueil, en 2007, et dans la rue, à Belleville, ces dernières années, en pleine immersion urbaine, en dialogue avec des street-artists.

A jeudi soir, donc.

Rencontre avec Mika Biermann (Le 07 octobre 2015, 19h30, Librairie Vent d’Ouest (Nantes)) | podcast

Rencontre avec Mika Biermann

(cliquez sur l’image ci-dessous pour lancer le podcast)

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Mike Biermann « Booming » | entretien avec Gb | librairie Vents d’Ouest, Nantes |7 octobre 2015 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

« Surgis du fin fond du décor, Lee Lightouch et Pato Conchi, le grand maigre et le petit gros, se rendent à Booming pour raison sentimentale. « Personne ne va à Booming » ; « Prenez un bonbon, je ne crois pas qu’ils en aient » : on les avait pourtant prévenus. Kid Padoon et sa bande font régner la terreur à Booming, le shérif à leur botte, le bordel à leur service, le saloon à leur disposition, le croque-mort aux petits soins.Mais ça n’est encore rien : il y a quelque chose de détraqué à Booming, un truc qui coince, qui débloque, qui recoince et qui vous rend cinglé. Accrochez-vous : Booming est un western quantique qui se joue des balles et du temps qui passe. » (présentation sur le site de l’éditeur, anacharsis)

Avec Mika Biermann, ce soir-là, nous n’étions pas très nombreux – mais cet incroyable accent (germano-marseillais, quand même !), cette chaleur et la singularité de ce parcours, de ce propos, de ces quatre livres nous ont permis de passer un très beau et agréable moment. Il y parle de son rapport si personnel (si loin et proche) à la langue française qu’il conquiert et continue d’apprendre en faisant littérature avec… « Prétendre à la poésie dans une langue qui n’est pas la sienne, ça c’est très curieux – d’où, mon plaisir. »

Nous avons parlé de « Booming », western hallucinogène paru chez Anacharsis (tout comme son tumultueux roman d’aventures « Un blanc », en 2013), ainsi que de ses deux autres romans parus chez P.O.L, « Palais à volonté » et « Mikki et le village miniature ».

Sur Faire(800)signes : Lire un extrait de Booming, lire un extrait de Mikki ou le village miniature.

Journée professionnelle : L’école des loisirs a 50 ans (avec Martin Page, Anaïs Vaugelade et les Enfants Terribles) | jeudi 24 septembre 2015, Saint-Jean-de-Monts

Journée professionnelle : L’école des loisirs a 50 ans

Jeudi 24 septembre 2015, à partir de 13h30, à la Médiathèque Espace culturel de Saint Jean de Monts, 23, boulevard du Maréchal Leclerc, 85160 ST JEAN DE MONTS, Tél : 02 51 58 91 12 Dans le cadre du cinquantenaire officielle de la maison d’édition – voir le site dédié http://50ans.ecoledesloisirs.fr/

« Et quand je réponds « je commence par l’histoire », ça les laisse perplexes. Où est l’histoire ? Dans le texte ? Dans les dessins ? Pour le genre d’albums que je cherche à faire, l’histoire est racontée par le texte et par les dessins, ou plus exactement, entre le texte et les dessins. Quand j’ai une histoire en tête, la première chose que je mets sur le papier ressemble à un storyboard de cinéma, c’est à dire, une suite d’esquisses et de phrases mises en regard. », dit Anaïs Vaugelade dans une belle intervention trouvée sur le web, et c’est ce genre de questions, simples en formulation mais immenses dans leur potentiel de discussion et réflexion, que j’aimerais lui poser. Que j’aimerais leur poser, à elle et Martin Page, des questions de comment qui éclairent mieux que des pourquois. Posons-nous les ensemble ce jeudi d’avril. L’entrée est libre et gratuite. (Guénaël Boutouillet)

En 2015, la maison d’édition jeunesse parmi les plus fameuses (sinon la plus fameuse), aura 50 ans.
Profitons-en pour explorer, avec Martin Page, Anaïs Vaugelade et Thierry Morice de la librairie Les Enfants Terribles (Nantes), quelques facettes d’un immense catalogue, et pour nous pencher avec eux sur leur métier, sur leur art, leur quotidien
Qu’est-ce qu’on imagine, qu’est-ce qu’on raconte et comment le raconte-t-on, en texte et/ou en images, lorsqu’on s’adresse à des enfants ? Quelle importance ce travail revêt-il pour eux ? Quelles spécificités, quelles évolutions de la littérature à destination de la jeunesse ? Quelques questions parmi toutes celles que nous nous poserons, ensemble, en partage.
Cette journée fait suite à celle que nous avions consacrée aux éditions Memo (à l’occasion de leur 20 ans), en novembre 2013. Jeudi 24 septembre 2015, à partir de 13h30, à la Médiathèque Espace culturel de Saint Jean de Monts, 23, boulevard du Maréchal Leclerc, 85160 ST JEAN DE MONTS, Tél : 02 51 58 91 12
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Les invités
Martin Page est né en 1975. Il est l’auteur entre autres de Comment je suis devenu stupide, L’Apiculture selon Samuel Beckett et Manuel d’écriture et de survie. Il écrit également pour la jeunesse. Il écrit parfois sous le pseudonyme de Pit Agarmen. Son dernier roman, Je suis un dragon, est paru en janvier 2015 aux éditions Robert Laffont. Son site : www.martin-page.fr – Il a publié sept livres à l’école de loisirs. J’en ai plusieurs fois parlé sur ce site.


Anaïs Vaugelade est née à Saint-Ouen en 1973. Elle a vécu dans les Basses-Pyrénées jusqu’à dix-sept ans, puis est venue à Paris pour faire de la photo à l’école des arts décoratifs, et, parallèlement, des livres pour enfants à l’école des loisirs. Outre son goût prononcé pour les loups (« Une soupe au caillou » et « L’anniversaire de Monsieur Guillaume ») et pour les crocodiles ( série des « Zuza »), et les cochons (série de la famille « Quichon »), Anaïs Vaugelade interroge comme nulle autre les mystères de la conscience enfantine.  (extrait révisé de sa présentation sur le site de l’école des loisirs – où l’on trouve aussi son imposante bibliographie)


Les enfants terribles, libraires nantais : « Aux enfants terribles, vous trouverez bien-sûr beaucoup de livres (albums, documentaires, bandes-dessinées, romans…) mais aussi une sélection de jeux, des marionnettes, des expositions et surtout cinq libraires exigeants et passionnés pour vous guider dans ce petit monde. » (extrait de leur blog) —– (Journée conçue et animée par Guénaël Boutouillet)

Faire (800) signes : pourquoi un tumblr de plus ?

FireShot Screen Capture #180 - 'Faire (800) signes' - guenaelboutouillet_tumblr_com

Faire (800) signes

Chaque jour un extrait d’un livre lu ou en cours de lecture. (en complément de chroniques plus longues ici même).

L’avoir si souvent répété en atelier d’écriture ou en causerie périphérique : écrire dépend de ses conditions d’expérience – en même temps qu’écrire change les conditions de l’expérience. Depuis trois ans que ce blog (que j’aime à nommer site, puisqu’il ne se limite pas à cette fonction de journal, qu’il endosse même finalement (trop?) peu) m’anime autant que je l’anime, je cours après cette idée de journal de lecture au jour le jour – et que ce qui s’appelait collecte, initialement, a poussé par le milieu, s’est auto-engendré, a mué en un exercice de critique poussée – aussi poussée qu’il m’est possible. Les feuilles volantes, les post-its initiaux sont devenus des articles longs. Pendant que la pile de livres lus monte, toujours, plus haut vers le plafond. Et, à la fin de cet été de lectures ravies et gourmandes (avec une double entorse du pied droit, ça aide il faut dire), voyant arriver la date de parution des dits livres, et les échéances de retour au travail (celui qui paie les béquilles et les huiles de massage de la malléole, l’alimentaire, quoi), en même temps que voyant s’écrire toujours jamais assez vite les chroniques du Manon, du Giraud, du Enard… il me fallut faire signal, au moins, pour l’instant, en attendant plus.

Et tumblr, format hyper-léger, est ce qui sied à cette fugue-là : un court extrait + une photo de la couv – une photo perso, du livre là où je l’aurai (en partie) lu, avec variations, donc,  légèrement fictionnelles – ceci afin de ne pas inonder de photos de ma chambre  coucher. Le Markowicz, par exemple,  je ne lis pas qu’au jardin, je le lis : partout.

(Et j’y retourne)

(Et j’y prends d’autres notes).

Faire (800) signes, c’est donc à suivre : ici.

De Tanguy Viel, de ses abysses, essais, et autres pensées à classer – Icebergs, une série de texte sur ciclic-livres

(Intégrale du cycle de conférences à l’écoute).

Tanguy Viel est un auteur dont je suis le parcours, de longue date, et parfois d’assez près, pour avoir pu, à plus d’une reprise, me faire éblouir de la brillance de sa pensée, toujours en route, en mouvement. (Souvenir de cette proposition de résidence, à La Roche-sur-Yon, formulée en 1999 sur les conseils de Léa Toto, à laquelle il nous répondit à main levée, dans l’après-midi, par fax, en trois paragraphes calligraphiés à même une table de bistrot, évidemment singuliers, évidemment pertinents).

Tanguy Viel écrit des romans extrêmement réfléchis (ce qui parfois agace, parfois lui est reproché), extrêmement intelligents – mais dont celles et ceux qui observent, accompagnent, l’évolution de cette écriture, et dont lui-même sans doute, savent qu’ils ne suffisent plus ; et que cette pensée évolutive, en elle-même romanesque (=en incessant mouvement, trépidante même parfois), gagnerait à trouver, elle aussi, son livre (=sa forme, son architecture, son endroit où advenir), plutôt que d’infiniment se soumettre à retrait, correction, réévaluation compte plus les retraits successifs de Viel, de la suppression de son site web début 2000, jusqu’à cette conférence de La Baule en 2013, si complémentaire de celle de Stéphane Bouquet ici évoquée, et qui n’est malheureusement plus en ligne (lisez-en quelques mots grapillés et twittés au vol à l’époque).

Ciclic, agence du livre et de l’image en région Centre (avec qui j’ai la chance de parfois travailler), par l’entremise de Yann Dissez (avec qui j’ai la chance de souvent travailler), ont eu la judicieuse idée de proposer singulier un chantier à l’écrivain : une sorte d’essai en feuilleton. Intitulé Icebergs, il s’agit, selon ses propres dires en introduction, d’«une série de réflexions sur l’écriture, de promenades dans les allées d’une pensée qui tourne et vire, une pensée à vrai dire obsédée par les formes qu’elle peut prendre dont, justement, l’écriture. Cette pensée inquiète se demande surtout comment les autres, tous les autres, ont fait avant elle. »

Le format est le suivant : chaque mois, une lecture (aux Temps modernes, Orléans) ; enregistrée et livrée, le mois suivant, sur le site de Ciclic livre. Façon de faire, au moins, deux choses en même temps : de cette réflexion se nourrir, en même temps que les auditeurs présents aux lectures, et permettre en un second temps que les non-orléanais (nous sommes un quelques-uns, oui) s’en saisissent également ; et de cette réflexion faire livre, laisser trace, a contrario du penchant mélancolique et à-jamais-insatisfait de l’auteur (dont il parle, d’ailleurs, dans un de ces épisodes) : faire avec et contre son gré, et, ce faisant, faire exister cette forme écrite, qui fut par lui nommée, en prémisses, un presque-livre. C’est permettre à ce presque d’exister en tant que texte avéré, puisque : édité, puisque : lu.

J’ai dit plus haut que je travaillais parfois pour Ciclic, et chance : je suis chargé de lire ces textes quelques jours avant leur première publication (à haute voix, aux Temps modernes), pour en faire l’annonce, sur le web et les réseaux. Seront agrégés ici même (et repris, a posteriori), ces teasers épars, et avec eux les liens utiles, vers le texte, et l’enregistrement, de sa lecture par Tanguy.

Deux autres ressources le concernant : ce magnifique récit d’expérience de sa résidence à Clichy-sous-Bois, par Sylvie Cadinot-Romero, et évidemment les pages consacrées à ses livres sur le site des éditions de Minuit.

Tanguy Viel, Icebergs #1 « La vie aquatique »

Durant cette première lecture, à la fois introduction et texte plein, augurant du ton et de l’esprit la forme que prendront ces essais flâneurs, il est question du caractère maritime des livres, et Tanguy Viel se demande ici plus précisément quelle forme (un poisson, une algue ?) peut prendre cette vie aquatique du texte. Mais il est aussi question de boxe et de cinéma, du nom des plantes, d’écriture en marche, de Montaigne et de Cicéron (et de Sebald, et de quelques nombreux autres encore). Cette promenade entre les formes et les idées se fait nonchalante, en optimiste, dans ce qui constitue pour lui“un certain projet d’écrire […] : celui de se tenir au plus près de sa propre pensée, celui de s’accompagner soi-même dans une vérité fluviale et toujours neuve qui serait aussi, en dernière instance, la possibilité de se constituer.”

(Icebergs #1 « La vie aquatique » : le texte et la lecture, chez ciclic livre)

Icebergs #2 « Dans les abysses »

Nous avions quitté Tanguy Viel, à l’issue de sa “Vie aquatique”, séance inaugurale de ce cycle de lectures (à écouter ou à télécharger ici), en compagnie de Paul Valéry, face à l’incendie d’un magnifique trois-mâts, dont l’épave était coulée pour rejoindre les hauts-fonds. “En matière abyssale, nous en savons peu sur la vie des gouffres”, pose-t-il en introduction de cette deuxième promenade, qui, en scaphandrier de l’âme humaine, le voit s’intéresser aux diaristes les plus extrêmes et incontrôlables, les Henri-Frédéric Amiel ou Robert Shields, postés “dans cette mince plage qui sépare l’écriture de l’œuvre” (Roland Barthes). La mélancolie, problème littéraire récurrent et insoluble, qui l’a occupé déjà un moment, nous raconte-t-il, est aussi ce qui le travaille en parcourant la maison de Descartes (après avoir visité celle de Montaigne lors de sa première promenade). Il s’agit encore, toujours, de se questionner, lucide et souriant face aux gouffres avec lesquels Henri Michaux (comme Antonin Artaud) tenta de faire connaissance.

(Icebergs #2 « Dans les abysses » : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #3  “Point à la ligne”

« Je crois qu’il est temps de quitter ces territoires sans espace, où l’espérance se mire dans la perversité », annonce Tanguy Viel à l’orée de ce troisième volet, ce pour éviter d’en parvenir à ce point de mise en abyme que redoutait Pavese, celui où « où, avant même de composer un poème, (il) en esquisserait l’étude critique ». Et, pour amorcer un mouvement et ne pas se pétrifier sur place, Tanguy Viel de hisser les voiles pour prendre la route des Amériques, tissant au passage un malicieux lien, par synchronicité, entre l’avènement de la méthode de pensée de René Descartes et le départ du Mayflower vers le nouveau Monde. Et sur les bases d’une comparaison amusée et subtile entre deux manières, européenne et américaine, de voir et faire littérature, c’est tout un rapport au monde que questionne Viel, des embardées de Kerouac aux visions de Virginia (Woolf), en un bel éloge, certes contrarié, du lâcher-prise.

(Icebergs #3 “Point à la ligne” : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #4 « VISIONS »

« C’est que l’échelle à l’intérieur de soi n’est pas du tout la même qu’à l’extérieur. A l’intérieur, ce sont les lois célestes qui régissent les idées. A l’extérieur, c’est plutôt de la physique nucléaire. » Ce mouvement, presque pendulaire, entre intérieur et extérieur (comme entre grands espaces américains et pages blanches européennes, dans l’épisode précédent), une unité et dispersion, qui se poursuit à l’échelle du feuilleton ; cette oscillation entre dedans et dehors multiples, s’intensifie dans cet épisode. Tanguy Viel, questionnant sa propre propension à ne pas entamer (et moins encore finir) certains chantiers d’écriture lorsqu’il en il a fait l’annonce à autrui, continue sa promenade, entre les monticules impossibles du facteur cheval et le Paradis de Dante, entre « poétique » et « psychologie » (les guillemets sont de lui), entre l’ouvrage du tailleur et celui du maçon. « Il faudrait réfléchir sérieusement à la question, il faudrait prendre un temps pour entrevoir, chez chaque écrivain, chaque artiste, ou bien ce qu’il a de drap ou bien ce qu’il a de pierre, en durcissant pour l’exercice ces deux tendances supposées de l’esprit. » C’est ce qu’il fait en ce quatrième volet d’une promenade qu’on se réjouit de continuer à ses côtés.

(Icebergs #4 “Visions” : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #5 «Vivre avec les serpents»

Ce cinquième « iceberg » aurait pu s’appeler « Penser / Classer », du nom d’un fameux livre de Georges Perec, « scribe assyrien » (comme le surnomme Tanguy Viel affectueusement) qui, s’il n’intervient qu’en toute fin de cet épisode, est un absent très présent, dans ce chapitre essentiellement consacré aux bibliothèques. Et cette discrétion se pose en miroir de la façon de faire de Perec, dont Viel suggère aussi qu’il a « passé sa vie à ça, glisser les démons derrière des grilles, inventant une sorte de langage quasi-répressif, à force de méthode et de pudeur ».

Penser, classer nos bibliothèques, et avec elles, nos âmes. Il y a celle, colossale et légendaire, d’Aby Warburg, qui fut sa folie, son réconfort et son œuvre. Il y a aussi celle d’Alexandrie, lieu du traitement de l’âme. Il y a encore ce qu’en affirmait Elias Canetti, qui la considérait comme « la meilleure définition de la patrie ».

La bibliothèque, multiple et universelle, Tanguy Viel la relit depuis son prisme intime, la pensant et classant selon ce qui l’occupe et l’agite : la lutte, impossible et toujours reprise, contre la tenace et angoissante « fuite des idées ».

Ceci pour s’efforcer, inlassable et palpitant, de « donner une forme visibles aux mouvements de l’âme ». De se faire, en somme, « géomètre de l’esprit ».

(Icebergs #5 “Vivre avec les serpents” : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #6  “Vaille moi, longue étude !”

Serait-ce du name-dropping ?, fut la question qu’un auditeur posa ironiquement  à Tanguy Viel à l’issue d’une des lectures de ce cycle.

Et plutôt que de s’en défendre, Tanguy Viel préfère ici, en écho aux pérégrinations en bibliothèques du volume 5, acquiescer et prendre la formule à la lettre, puis à son compte. Oui, il faut nommer. Oui, citer lui importe, et cette collecte-là, au cœur des mots des autres, compte. Car après tout, ce cycle découle, avoue-t-il dans ce sixième épisode, d’un cahier de notes éparses, d’emprunts et de citations chères, tentative dérisoire de reconstitution d’un ordre au cœur de ses lectures.

Ce texte-promenade, tendant plus vers la forme album que vers celle du livre, entreprise hybride, entre diariste et copiste, est un geste de lecture autant que d’écriture. Et ce sixième volet n’y dérogera pas, au sein duquel Montaigne et Robert Burton (son noir symétrique auteur d’une incroyable Anatomie de la mélancolie) converseront avec Thomas Bernhard ou Jean-Luc Godard – mais avant tout avec Christine de Pizan, « qui vécut à Paris autour de 1400 et dont on dit qu’elle est en France notre première écrivaine ». Il lui faut les nommer, celles et ceux qui avant lui nommèrent les choses, et particulièrement de Pizan, et avec elle son livre Le chemin de longue étude, « qui raconte la liberté conquise par la voie des livres ».

Car il y a avant tout, pour Tanguy Viel, « (…) là, entre le livre de citations et le journal intime, une fraternité cachée, celle de se vouloir saisir en sa dépossession même (…) ».

Fabuleux tissage, essentiel à l’édification, de l’œuvre comme de soi, car après tout, se demandera-t-il, « peut-être que la vie elle-même ne tient (pour lui) que dans la fabrication du tissu. »

(Icebergs #6 “Vaille-moi longue étude” : le texte et la lecture chez ciclic livre)

« Avant j’étais quelqu’un rempli de société. Socialement composé des pieds à la tête.» | Noémi Lefebvre, L’enfance politique, Verticales/Gallimard, 2015

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« Avant j’étais quelqu’un rempli de société. Socialement composé des pieds à la tête.

 Depuis le début je m’étais composée. J’avais fait tout un travail de composition, je m’étais distinguée. Grâce à ma distinction, je pouvais m’intégrer, c’était par habitude, j’avais un habitus.

 Ma dimension sociale m’était constitutive, mes ongles, mes chaussures, mon savon, mes oreilles, mon air général étaient conditionnées par la situation.

 Elle était assez bonne, je n’avais rien à dire, j’avais un travail, c’était dans la culture. Je m’étais cultivée dans le domaine culturel.

 Je m’intéressais à l’art, par exemple. Ça ne servait à rien mais ça m’intéressait.

 Je me souvenais de ça, qu’une œuvre d’art n’est pas comme un couteau, que ça ne sert à rien.

 Que l’objet de l’art est l’art.

 Que l’objet du couteau n’est pas l’art du couteau ni même l’art de couper.

 Que l’art est inutile, que c’est pour ça qu’il sert, il sert à ne pas servir. A quoi sert de servir ? je me demandais quand j’avais ce travail, ainsi qu’une famille.

 J’y pensais, parfois, au sens de servir mais je ne me servais pas de cette pensée pour y penser et ça ne servait à rien d’y penser comme ça, sans que ma pensée serve.

 J’avais cette pensée mais je ne m’en servais pas.

J’avais eu une famille et une habitation que j’appelais chez moi. J’avais beaucoup de choses dans mon habitation, c’était des choses de valeur qui me symbolisaient, faisant que je me sentais tout à fait chez moi, étant si bien incorporée que réellement devenues mon intérieur. J’étais habitée par mon habitation avec mon habitus.

Incorporant mes choses, j’étais intérieurement dans mon corps collectif, j’avais tout ce qu’il faut et même davantage. J’avais tout en étant et j’étais ce que j’avais. »

 (Noémi Lefebvre, L’enfance politique, Verticales/Gallimard, 2015)

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Je n’avais jusqu’ici lu aucun des livres de Noémi Lefebvre, desquels je m’étais pourtant emparés, chacun, (L’autoportrait bleu, 2009) puis (L’état des sentiments à l’âge adulte, 2012), à parution. N’y pas voir de signes, simplement conjonction d’habitudes (les éditions Verticales, c’est de longue date comme un gite d’étape douillet, pour le lecteur qui m’habite) et d’inclination (je sentais bien, de loin, chez elle, un truc, un rapport disons, particulier, fort, aux langages ordinaires, aux jargons dénaturés ; et je les apprécie les trafiquants du storytelling et de l’injonction publicitaire, de Mauche à Pireyre, d’Espitallier à Bouvet…).

Et de ces habitudes, selon les jours, l’humeur, on se repait ou se défie – voire se lasse : rien de plus improductif, parmi les discussions dites expertes, ou disons, de piliers du bistrot (le bistrot envisagé étant la littérature contemporaine), que ces propos que nous avons parfois (ne mentons pas), envisageant un travail non encore abouti, un auteur encore en formation, comme un « épigone de (X) » ou comme un « sous-Y » ; propos caricaturaux mais révélateurs aussi de nos endroits de paresse. Et sans aucunement prendre Lefebvre pour épigone ou « sous » qui que ce soit (ses interventions sur mediapart, soufflets virevoltant, exsudant de rage et d’intelligence, valant garantie préalable), je n’étais pas allé encore jusqu’à ses livres – du moins, pas jusque dans ses livres. Erreur heureusement réparée en ce printemps, avec cette Enfance politique (qui soit dit en passant, me fera me ruer dans les rayonnages en attente pour lire le précédent, cet état des sentiments à l’âge adulte, ne serait-ce que pour inspecter les rapports et contigüités éventuelles), un texte stupéfiant, dont on peut saisir au-dessus un peu du flow.

La voix est celle de Martine, Martine qui vit seule et plutôt mal, avec sa mère désemparée, désemparée on la comprend, par l’état de délabrement psychologique de Martine, entre internement médicalisé et enfermement larvaire devant des séries télévisées. Martine a en bouche des mots mal assortis – ou plutôt : étrangement assortis, dépareillés : l’assemblage de mots et de concepts (issus des sciences sociales, humaines, politiques) qui lui servent à établir cette forme de diagnostic désemparé, fabriquent une défense (par reconfiguration effective du langage, ironique et résistante) paradoxale (car on demeure partagé, à chaque phrase, entre différents effets que cela nous provoque : on est émus autant que mis à quelques pas de distance, pareillement – et surtout, sans cesse). Sans cesse oscille l’incarnation de ce discours, entre sa possibilité et sa réfutation, par les balancements brutaux induits via les inserts d’oralité dans son discours indirect, un exemple presque au hasard :

« Mais ma mère refusa. Elle me revoulait pas. Il y avait trop de problèmes, des problèmes économiques et des problèmes politiques, des problèmes sociaux et des problèmes psychologiques, il y avait tant de problèmes qu’elle ne pouvait rien y faire, et ma mère a une vie.

D’un coup, ma mère, ça lui prenait d’affirmer cette notion de vie. »

 Le lecteur est de fait mis en position paradoxale : totalement accroché, enfiévré par le phrasé tronqué, saccadé et tellement inventif de Martine, par la drôlerie et les effets de sens qu’il génère, on la suit : elle existe. Et c’est un tour de force, qu’une construction théorique (dire la folie du monde en en attaquant le langage dominant), fasse corps à ce point. J’ai songé, par instants, (le rapport mère-fille y aidant, même si inversé en places), à la façon dont la mère folle du mémorable La compagnie des spectres de Lydie Salvayre parvenait à prendre pouvoir par la parole sans rien perdre de la folie initiale qui la constituait. Car c’est aussi une émancipation qui surgira, par un chemin surprise – qui n’enlève rien, au contraire, à la puissance dévastatrice de ce torrent lumineux, implacable.

Un livre exceptionnel, d’une auteure dont on attend beaucoup (et déjà, immédiatement, pour ma part, d’aller découvrir enfin ses précédents livres).

Noémi Lefebvre, L’enfance politique, Verticales/Gallimard, 2015, ISBN 978-2-07-014803-5

Julia Deck, Le triangle d’Hiver, éditions de Minuit, 2014

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« Vous avez, mettons, une trentaine d’années. Cela fait environ trois cent mille heures que vous apprenez à vous connaître, en comptant le temps de sommeil qui n’a guère moins de raisons de fournir des informations sur la personne du dormeur que les instants de veille. Ainsi, vous possédez de vous-même une certaine idée, fondée sur une pratique quotidienne, des habitudes, une manière d’éprouver les émotions, de telle sorte que vous êtes non pas bien dans votre tête – il n’y a que les magazines de salle d’attente pour aspirer à de tels sommets -, mais comme à la maison dans votre crâne. Et voici que vous êtes contrainte d’en changer. »

(Julia Deck, Le triangle d’Hiver, éditions de Minuit, 2014).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Au Havre, une jeune femme, décide un jour de changer sa vie, de changer ce qui ne fonctionne pas dans sa vie. Et pour ce faire, de changer de nom, comme on change de peau, d’appeler une identité nouvelle pour la faire apparaître dans la monde réel.

Bérénice Beaurivage, donc, est un nom d’emprunt, celui que s’attribue Blandine Lenoir au début du roman – et d’entrée il y a du ludique dans l’argument de Julia Deck, car si Bérénice Beaurivage, pseudonyme assumé, est celui dont est affublée Arielle Dombasle dans un film de Rohmer (« L’arbre, le maire et la médiathèque »), tout lecteur connaisseur de l’œuvre de Rohmer (ou simplement curieux, ce qui est plutôt mon cas), apprendra en un même clic que Blandine Lenoir, état-civil officiel de l’héroïne, qui la désigne dans le monde réel représenté dans le roman, est le nom d’une autre protagoniste du même film.

Il y a du jeu – et le jeu n’est pas anodin. Il procède, par addition de faux, à une interrogation de l’idée d’identité. Blandine devient Bérénice pour s’inventer une fonction neuve, celle de romancière (comme le personnage incarné par Dombasle dans le film du Rohmer), c’est à-dire d’inventeur – or cette romancière est un fake, une fiction : le carnet qu’elle acquiert pour parfaire ce travestissement ne se noircira guère que de ces petits hiéroglyphes intimes, comme on en dessine en réunion ou au téléphone. Blandine joue Bérénice qui joue la romancière, mais le jeu n’est pas plus drôle qu’il n’est anodin.
La manière Julia Deck certes n’exclut pas l’humour, mais l’ironie n’est pas au cœur ; ce roman, subtil et spéculaire, n’est pas au second degré. C’est ce qui , d’ailleurs, frappe le plus, au gré du rythme joyeusement entrainant de cette écriture, constellée de détails, de paroles qui font un rapport extrêmement précis d’éléments de ce dehors en lequel Blandine-Bérénice ne parvient jamais à s’insérer : la violence des rapports intimes, sociaux, sexués est si subtilement rendue qu’on ne se prend les baffes – réelles, cuisantes, pour la fille et pour nous, lecteurs, avec, puisque l’empathie prend – qu’avec un léger effet retard.
Le récit emporte, et cette réalité qu’il charrie vaut pour elle en même temps que comme assise du dit récit. Les portraits des trois villes où passera Bérénice, de leurs formes (Le Havre, Saint-Nazaire, Marseille, magnifique triangle portuaire qui répond aussi au triangle du titre), extrêmement minutieux et précisément insérés, sont très forts.
On ne dira rien des ressorts d’une intrigue spiralée, cinématographique (mais plus rémanentes du Hitchcock de Vertigo ou de certains moments lynchiens que de la conversation de chez Rohmer) ; on redira juste à quel point elle parle et touche, à quel point cet impossibilité-là fonctionne, en un miraculeux équilibre : cette fille impossible, format fantôme, enveloppe comme vide, existe, pleinement.

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(Julia Deck, Le triangle d’Hiver, éditions de Minuit, 2014, 2014, 176 p.
ISBN : 9782707323996
).

Rien n’est fini tout commence (Gérard Berreby, Raoul Vaneigem, éditions Allia, octobre 2014)

[A noter – LE MERCREDI 18 MARS A 19H – rencontre avec l’éditeur Gérard Berréby, fondateur et responsable des éditions ALLIA, à la librairie Les bien aimés, rue de la Paix, Nantes.]

On comprend que vous développiez l’idée d’un « homme supérieur », capable de surmonter son aliénation. Mais vous le faisiez en commettant, à mes yeux, une erreur. Car quelle que soit la radicalité d’un individu, membre du groupe ou pas, il n’en reste pas moins un être qui, à un degré ou à un autre, est intégré à la société dont il est issu ; en cela il est porteur d’une certaine dose d’aliénation et ce, à plusieurs niveaux.

La notion même d’émancipation s’est trouvée faussée. À l’origine, elle s’appréhendait socialement, elle était portée par le projet d’une société sans classes. Lorsque nous avons affirmé que l’individu était le fondement essentiel de la lutte des classes, il s’agissait de l’individu en quête de son émancipation. L’ambigüité a longtemps consisté à savoir si l’émancipation de l’individu passait par celle de la société ou, pour caricaturer, si une société sans classes donnait des individus libres, autonomes. C’était une première erreur. La deuxième a été de valoriser l’individu porteur d’un principe d’émancipation – l’autonomie – se traduisant socialement par l’autogestion. Cet individu-là, nous n’avons jamais fait l’effort de le replacer dans ses conditions de vie, qu’elles soient familiales, sociales… celles d’un individu déséquilibré par ces conditions et qui se sauve – presque au sens de « salut » ; salut commun ou salut religieux – grâce à la clarté de cette volonté d’émancipation générale qu’il porte sur ses épaules… des épaules chargées de contrainte que l’on n’examine pas… parce que le projet est en fait de l’ordre de la transcendance… hormis Viénet, nous avions l’impression de changer le monde, de changer les bases. Une telle conviction nous illuminait… car on ne peut parler que d’une illumination. Elle éclairait le monde entier et nous dispensait d’éclairer nos comportements passéistes ! (extrait)

J’ai laissé tel quel : rien que l’italique pour distinguer les questions (de Berréby) des réponses (de Vaneigem). Cette épure, manifeste, dans la retranscription de l’immense entretien courant sur les 400 pages de ce magnifique objet, est volontaire et signifiante. Elle est voulue par les deux co-auteurs – co-auteurs, oui, car Berréby, qui fait les questions et pose les rails de ce qui constitue le grand récit de l’aventure situationniste, est un alter ego revendiqué (et souhaité tel par l’interviewé), qui n’hésite pas à contredire le sage, le « vénérable » qui lui fait face, et ce sans que s’altère l’immense respect pour l’affaire qui lui, qui nous, est contée : une vie, celle de l’absolument radical Raoul Vaneigem, depuis l’enfance belge et ouvrière, jusqu’à la grandeur et à la chute (extrêmement précisément décortiquée par les deux hommes) de l’internationale situationniste dont il fut un des piliers majeurs (celui à qui Debord proposa de recommencer, à nouveau, autrement, à deux, ce mouvement fulgurant). Sans aucune amertume, sans sordide règlement de compte.

Le livre est à la fois richement (très richement) documenté, y compris de nombreuses correspondantes inédites avec des témoins et des proches de Vaneigem et Debord, et très libre dans son ton : l’extrait ci-dessus pourrait même donner l’impression d’une simple attaque ou déconstruction de ce qui fut un mouvement d’idées aussi nouveau que porteur de sens et de conséquences concrètes – mais il n’en est rien.

« La remise en question, l’interrogation, bref le questionnement inlassable non point pour le plaisir de prendre le contrepied mais plutôt dans une tentative de se débarrasser du superflu ont été nos credos pour tenter de nous approcher du réel. », affirme Gérérd Berréby en réponse à une des queqlues questions que je li ai posées pour nourrir cette note. En effet, ce livre, et ses auteurs, s’efforcent de rendre au plus juste le récit des faits, sans « refaire l’Histoire » (de toute façon, Vaneigem affirme clairement ne pas se pencher sur l’Histoire de ce dont il fut un des éléments moteurs : « Je reste attaché à la valeur théorique de la pensée, le reste… Les anecdotes et la correspondance dont partie des archives. Je n’y trouve aucun intérêt. »); de restituer et resituer l’époque, les actes et les ambiances (notamment la commensalité indispensable à la bonne tenue des longs échanges arrosés des situs) nécessaires à l’élaboration de ce programme émancipateur.

Et cette discussion à bâtons rompus, contradictoire et généreuse, s’avère faire socle mais aussi tremplin, être un bien bel objet de transmission.

(Quelques questions à Gérard Berreby, à propos de rien n’est fini tout commence, livre coécrit avec Raoul Vaneigem, éditions allia, 2015)

http://www.les-bien-aimes.fr/evenements/les-evenements-a-venir/

(G.Boutouillet) Ce qui frappe d’emblée dans ce livre, outre sa qualité documentaire, c’est l’entrée de but en blanc dans le propos, sans préface ni introduction d’aucune sorte : on entre dans la conversation, qui si elle respecte certaines « règles » (chronologiques), nous place face à ce parti-pris singulier : deux individus parlent, nous assistons à cette discussion (chaleureuse, libre, contradictoire : amicale) dans laquelle l’interviewer est un interlocuteur placé en position d’égalité (vous n’hésitez pas à poser de très longues questions, à développer de longues analyses). Que pouvez-vous me dire de ce parti pris, de ce qu’il signifie éditorialement, mais aussi dans votre rapport à Vaneigem (et son travail) dont il découle ?

(G.Berreby) J’ai tenté de proposer un roman d’époque dans lequel toutes les questions seraient abordées et grâce auquel on mesurerait la sincérité et l’authenticité de l’un ou l’autre des interlocuteurs à ce qu’il dit ou ne dit pas. Il n’y a donc pas de préface, de chronologie, de chapitres, autant de formes et d’éléments qui risquaient d’enfermer a posteriori notre discussion – et sa lecture – dans des carcans que nous cherchions précisément à éviter. L’entretien commence par une évocation des années de formation de Raoul Vaneigem et se termine après un voyage à travers quatre cents pages de propos de toutes sortes, de documents rares, voire inédits, et d’entretiens complémentaires, parfois contradictoires, avec d’autres protagonistes. Nous avons construit une galerie de portraits où figurent des membres clés de l’histoire de l’Internationale Situationniste mais aussi des personnages aux noms et aux rôles plus méconnus. En résulte un tableau d’époque avec des incursions régulières dans notre monde contemporain. En ce sens, j’ai voulu un ouvrage vivant, absolument pas muséifié, donc pas de tombeau, aussi glorieux fut-il. J’ai voulu éviter le livre pour spécialistes, happy few et lecteurs convaincus. J’ai voulu composer, au contraire, un livre ouvert que tout le monde puisse lire et surtout que chacun puisse s’approprier. Du roman, de l’essai, de la biographie, de la thèse et de l’ouvrage historique, j’ai mélangé tout cela et inventer une forme inédite pour parler de l’Internationale Situationniste, de sa place dans son époque et des conséquences de ce mouvement sur la nôtre, sans complexe ni directive universitaire. Cela m’a semblé convenir au projet plutôt que de se lancer dans un genre “ma vie mes œuvres”, un peu fade pour mon goût.
Un seul souci me préoccupait : ne pas ennuyer le lecteur et lui transmettre l’envie. Quand j’ai convaincu Raoul Vaneigem de s’aventurer dans ce projet un peu monstre, il a accepté à la condition que nous nous posions sur un pied d’égalité et que nous co-signons l’ouvrage. Nous sommes partis d’un ensemble homogène, à savoir le retour sur ses origines, comment devient-on Raoul Vaneigem ? et sur sa relation avec le mouvement situationniste jusqu’à sa dissolution. Pour ce faire, il nous a fallu revisiter notre passé non pas tel que nous aurions aimé qu’il fut mais au plus près de ce qu’il a été et de ce que nous y avions fait. Alors forcément, l’entretien est amical mais pour le moins vif et argumenté, sans aucune complaisance. Que ce soit pour décrypter la place et la personnalité de chacun des membres de l’Internationale Situationniste, pour évoquer l’émulation résultant de leur rencontre, pour revenir sur leurs coups d’éclat, pour souligner les conséquences néfastes de la récupération d’une avant-garde par la société elle-même, ou pour constater la décrépitude du mouvement au fil des années 1970, j’ai cherché à amener Raoul Vaneigem à une analyse sans concession. Dans la mesure où asséner des vérités n’a aucun sens, si ce n’est se condamner à rester dans un ghetto, j’ai toujours voulu ne pas épargner nos sens critiques. La remise en question, l’interrogation, bref le questionnement inlassable non point pour le plaisir de prendre le contrepied mais plutôt dans une tentative de se débarrasser du superflu ont été nos credos pour tenter de nous approcher du réel.

(G.Boutouillet) Très concrètement, cette longue histoire dialoguée semble le fruit aussi de deux cheminements singuliers : comment le livre s’est-il élaboré (par quel mode d’entretien : à distance, par écrit, en enregistrant) ?

(G.Berreby) Très simplement. Elle est le produit de vraies rencontres durant trois ans, en Belgique, à la campagne, en Bourgogne et au Pré-Saint-Gervais, dans la région parisienne. Tous nos entretiens ont été enregistrés puis transcrits, découpés et mis en forme. Intégrer les témoignages complémentaires, regrouper la documentation d’époque, les photos a été l’objet d’un travail ultérieur. Je n’aurai pas pu mener à bien ce projet sans le précieux concours de Sébastien Coffy et de Fabienne Lesage. L’accord passé avec Raoul Vaneigem était le suivant : je devais lui remettre un entretien définitif une fois nos conversations retranscrites. Il l’a accepté aussitôt après lecture. Dans la mesure où l’on a tâché de faire remonter l’essentiel de ce que recelait cette longue conversation, Raoul Vaneigem n’a eu aucun mal à valider l’ensemble des propos restitués. La fidélité à ce qui a été dit n’empêche cependant pas un regard critique sur le passé et sur nous-mêmes.

(G.Boutouillet) Qu’avez-vous appris, qu’est-ce qui vous a personnellement dérouté, surpris, relancé (vous qui êtes très fin connaisseur de cette question situ) ?
(G.Berreby) L’optimisme presque béat de Raoul Vaneigem m’a souvent dérouté. Il porte sur ses années passées au sein de l’I.S. un regard peut-être faussement détachée. Il est, oserais-je dire, sans pitié pour les erreurs du mouvement, ses dérives obsidoniales. Il projette dans les organisations autogérées qui émergent notamment en Grèce, une foi étonnante. J’ai appris qu’il faut bien se garder, en ce monde, de jugements définitifs sur les choses et les gens – la part cachée de chacun étant tout aussi importante que ce qui nous est montré immédiatement – et qu’enfin, on ne peut s’en sortir que par un regard franc sur ce que nous entreprenons avec les personnes qui nous entourent. Une telle posture est, je crois, un signe de vitalité et de bonne santé.

 rien n’est fini tout commence, Gérard Berreby & Raoul Vaneigem, éditions allia, 2015octobre 2014 – prix: 25,00 € , format : 160 x 240 mm, 400 pages, ISBN: 978-2-84485-926-6

Je pense à ces noms inscrits dans les paysages et je pense aux paysages véhiculés dans les noms. | Maylis de Kerangal (apéro littéraire, à Saint Jean-de-Monts, vendredi 13 mars à 19h)

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photo : Maylis de Kerangal, copyright Alain Girard-Daudon, mai 2014.

(Maylis de Kerangal :Relire, poursuivre, continuer)

Apéro littéraire avec Maylis de Kerangal, rencontre animée par Guénaël Boutouillet // Le vendredi 13 mars 2015 de 19h00 à 20h30,  Médiathèque – Espace culturel, Boulevard Leclerc, 85160 Saint-Jean-de-Monts

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« Je songe maintenant à ces noms propres qui sont des toponymes, à ces anthroponymes qui désignent des lieux, à ces villes qui s’appellent Athènes ou Lisbonne sous différentes latitudes, à ces personnages qui se nomment Quichotte ou Gargantua, Guermantes ou Meaulnes, je pense au Havre et à Bouville, à la route des Flandres et à Ellis Island, aux Cards et à Lascaux, à la mer des Sargasses, je prononce lac Baïkal et Wyoming, je prononce Sahara et cap Horn, et encore détroit de Gibraltar et delta du Mékong, je murmure Grandes Jorasses, Guadalquivir et Loire, Liège-Bastogne-Liège, je murmure Zanzibar, Endoume, Kamtchatka, et encore mont Aigoual, plateau des Millevaches, massif des Maures, je chuchote Forêt Noire, Épeluche et Les Fougères, les noms se bousculent, ils vibrent et prolifèrent, et parmi eux, sur une route des Landes, dans l’été qui bourdonne, ce panneau rectangulaire liseré de rouge et ces lettres noires inscrivant MAYLIS sur un fond blanc, ou cet autre, photographié en novembre, en Finistère, signalant KERANGALL sous un ciel noir.
Je pense à ces noms inscrits dans les paysages et je pense aux paysages véhiculés dans les noms. »

(Maylis de Kerangal, extrait de à ce stade de la nuit (éditions Guérin, 2014)

Lors de cette journée professionnelle que j’eus la charge (heureuse, celle-là) de concevoir puis animer, pendant Atlantide 2014 (festival dont les photos ci-dessus et ci-dessous sont extraites, prises durant les cafés littéraires dont nous fîmes de brefs et beaux moments d’intensité avec l’amie Charlotte Desmousseaux, à gauche sur la photo du bas), s’est inventé un temps hybride dont j’ai, encore, douce et minuscule fierté d’avoir initié l’avènement : Cathie Barreau, Sylvain Coher, et Maylis de Kerangal, après que je les eus soumis à la question quant à leur rapport au lieu, en tant qu’auteur et « intervenant », ont poursuivi le questionnement en pratique, mode workshop, atelier – le making-off du débat liminaire, en somme : c’est ainsi que nous avions en 2014 imaginé l’ensemble du cycle Lire+écrire numérique avec Catherine Lenoble : qu’une parole savante soit aussitôt prolongée d’une expérimentation liée. Et je n’en démords pas : cette invention de dispositifs est un formidable adjuvant, un accélérateur de transmission.

 Maylis de Kerangal, depuis l’expérience croisée  de sa résidence au Master de création de Paris 8 (voir les films qu’on en a produit sur remue, en attendant d’autres textes), et de la parution de Réparer les vivants, dont le grand succès lui fit accumuler les rencontres publiques, eut à cœur, dans ce dispositif souple et inhabituel, d’explorer plus avant sa propre fabrique. Et l’onomastique, dont ce texte extrait de à ce stade de la nuit (paru à la même période chez Guérin) interroge les possibilités, fut une des portes par lesquelles ce récit de création, inédit (y compris pour elle), passa.

Elle parla de paysages, originels, de leurs teintes (et je les vois encore, les ciels), de comment ces ambiances paysagères, loin de n’être qu’un décor, peuvent être chez elle l’amorce d’une puissance à venir, d’une poétique. Cette écriture de l’extérieur, d’un extérieur sensible, cette expérience d’empathie aussi vaste que possible, procède d’un entrelacement de matériaux (visions, documents, mais aussi couleurs, donc), pour ne pas céder à la mécanique d’une langue, d’une voix, qui seule, même magnifique, risquerait de jouer une petite musique, sans cet appel du monde extérieur, dont la multitude de signes contrastés, sont à relever, à capter, dé-mettre puis re-mettre ailleurs, autre ; entrelacs dont la chimie est à relancer sans cesse – d’où la saisie chromatique de ciels spécifiques au Havre, leur retour en mémoire et parole ce jour-là à Nantes – qui me permit de démarrer notre entretien croisé croisé avec Charlotte, le lendemain, par une question de poétique – de son rapport à, à, par exemple, Emmanuel Hocquard – à quoi elle réfléchit avant de répondre, sur la photo ci-dessous.

Ce vendredi à Saint-Jean de-Monts,  outre le plaisir d’entendre, d’écouter et de proposer aux personnes présentes cette aventure de rencontre-là, avec cette générosité exploratoire-là, sera donc aussi, pour moi, la reprise, le continu d’une conversation qui se fait en public : retournerai-je aux ciels, lui parlerai-je de mer, de mouvement, ou du voyage, en soi et dans le concret de ce jour-là, je n’en sais rien encore : mais de replonger en Kerangal, de relire (Réparer les vivants, mais sans nul doute des fragments d’avant, des merveilleux Naissance d’un pont ou Ni fleurs ni couronnes), est un travail des plus revitalisants.

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photo : Charlotte Desmousseaux, Maylis de Kerangal, GB, copyright Alain Girard-Daudon, mai 2014.

la moitié du fourbi (revue, numéro 1, Écrire petit, février 2015)

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« Le code change comme les rêves. On le réécrit pour corriger des bugs et pour les raccourcir ; pour optimiser les performances et pour le raccourcir ; pour le doter d’une nouvelle fonctionnalité et pour le raccourcir ; pour en supprimer dix autres, devenues obsolètes, et pour le raccourcir ; pour l’améliorer en le raccourcissant ; enfin, pour corriger les bugs qui n’ont pas manqué de se glisser au cours des précédentes opérations, et que tous ces raccourcissements ont rendus à peu près invisibles.
En attendant, il grossit. Son volume, envisagé dans le temps, décrit une courbe logarithmique. Elle illustre la façon dont le système se désorganise à mesure que se multiplient les tentatives pour le mettre en règle. La dramaturgie symbolique du développement est une Iliade : elle rejoue l’éternel affrontement entre l’aspiration humaine à l’ordre et l’irrépressible inflation du chaos.
(Hugues Leroy, sur les vertus de la concision dans certains textes que personne ne lit, in la moitié du fourbi numéro 1)

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Il est des entreprises qui vous sont immédiatement et impérieusement sympathiques – ce qui rend, dans le même mouvement, malaisé de tenir un propos depuis ou envers ces dites entreprises : ce pourrait être le cas de la moitié du fourbi, qui réunit deux caractères : d’être une revue nouvelle (j’aime les revues, j’aime y participer, j’aime aussi leur surgissement, leur début), et de réunir des auteurs qui me sont, sinon proches (c’est le cas de diverses façons : pour Anthony Poiraudeau, souvent cité par ici, mais aussi pour Clémentine Vongole, rencontrée quelques rares fois mais dont j’ai immensément apprécié l’exigence et la passion (voir son blog)), pour Sylvain Prudhomme, dont le patronyme est une des occurrences les plus répétées des mots-clés de ce site), du moins, souvent, d’intérêt – Hélène Gaudy, ou Sabine Huynh, mais aussi des lectrices et auteurs croisés sur le réseau social (de ces gens qu’on connait sans connaitre, sans être bien sûr de ce qu’ils sont à l’état-civil (ça fait pareil pour moi, souvent, on a même cru que j’étais un avatar d’Instin, une fois) : libraires, critiques, auteurs – de fervents propagateurs du lirécrire, comme ici Edith Noublanche ou Anne-Françoise Kavauvea).

D’ajouter qu’y figure aussi l’ami Benoit Vincent pour un texte consacré à Michaux pourrait achever mon propos liminaire, comme en une assertion définitive : cette revue est donc pour moi, voilà.
Il est très agréable que le résultat soit excellent, et vous permette de louer l’entreprise  de prime abord si sympathique. Et il m’importe de vous le dire, afin qu’elle ne n’atteigne pas que moi. Mais pas d’inquiétude, ce ne sera pas le cas, elle trouvera ses lecteurs. Car déjà, la revue est belle ; que  les textes y sont variés et tenus, traitant littéralement et tous azimuts la question posé par le titre : écrire petit, sous des angles variés : celui de la micro-écriture en tant qu’écriture microscopique, dont use Werner Herzog en son journal de bord, qui se préserve ainsi, autant que possible, de la folie régnant sur son propre tournage (celui de Fitzcarraldo) ; celui de l’écriture à ras du sol de Thomas Vinau (« j’aime ce qui n’est pas vu,ce qui est négligé, ce qui passe inaperçu »). ; de la folie scrutatrice de Monsieur M, excellent documentaire que me fit un jour découvrir Marc Perrin, et autour de laquelle il a beaucoup travaillé (par Frédéric Fiolof, responsable de ce bien beau fourbi) ; des pattes de mouche obsessionnelles et si touchantes du dessinateur rennais Nylso ; d’un vaste poème constitué des SMS captés par les grandes oreilles de la sécurité américaine dans les heures précédant et pendant le 11 septembre (magnifique texte de Sylvain Prudhomme)… pas de temps faible, dans ce fatras magnifique, où il est aussi question de Robert Walser ou Walter Benjamin.

Écrire petit n’est donc ni écrire plat, ni s’abstenir de réflexivité, au contraire ; écrire petit ici c’est se pencher sur le geste autant qu’au plus près de la page, c’est aussi noter tout ce qui se peut, et ainsi s’attarder sur ce qu’on ne lit pas, ce qui remplit les marges, ou les pages de code – et le texte fascinant de Hugues Leroy (que je ne connais de rien, ouf), cité en exergue ci-dessus, est un des sommets de cette belle revue. Prometteuse. Et déjà grande.

« Numéro 1 -Écrire petit (Edith Noublanche / 639  Clémentine Vongole / Nylso, rêveur éveillé  Anthony Poiraudeau / Le délire de la jungle  Hugues Leroy / Sur les vertus de la concision dans certains textes que personne ne lit  Gilles Ortlieb / Sans le petit Thouars  Zoé Balthus / Benjamin, la plume à l’envers  Guillaume Duprat / Mondes pygmées (texte & dessins)  Benoît Vincent / Notes sur le dernier Michaux  Sylvain Prudhomme / WTC on fire, no joke!!!  Anne-Françoise Kavauvea / Petites topographies walsériennes  Sabine Huynh / Uri Orlev : écrire caché  La moitié du fourbi / Conversation avec Thomas Vinau  Hélène Gaudy / L’arbre et la forêt (sur l’affaire Tamán Schud)  Romain Verger / Bruno Dumont, fragments d’une montée en grâce  Frédéric Fiolof / Lisible illisible (les carnets de Monsieur M.)  Samuel Gallet / Autour de la Moneda, une expérience chilienne  Simon Kohn / Prière d’abréger (photographies)  Jacques Jouet / Petit, petit, petit ))

La moitié du fourbi a un site, et une page facebook

Le bel appétit (rencontre avec Sylvain Prudhomme, mardi 24 février, Châteaubriant) | podcast

prudhomme© Les Correspondances de Manosque

Sylvain Prudhomme© Les Correspondances de Manosque

Podcast de cette rencontre (26 février 2015)
Sylvain Prudhomme prend la parole après une introduction par moi-même, où je tentai un survol de ses sept livres si différents, et de quelques rapports existant entre eux. Il nous lit un extrait des Grands, pour commencer cet entretien.
Le bel appétit (rencontre avec Sylvain Prudhomme, mardi 24 février, Châteaubriant) podcast

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(article d’annonce de cette rencontre, 22 février 2015)

Le bel appétit

Rencontre avec Sylvain Prudhomme, mardi 24 février, 20h30, médiathèque intercommunale de Châteaubriant

«        ça me donne envie de me trouver des cassettes avait-il ajouté,

          des cassettes c’est-à-dire,

        des cassettes de leurs albums que je puisse réécouter tout ça et c’est alors seulement que j’avais compris qu’il n’avait jamais eu chez lui le moindre album ni d’Adamo ni d’Aznavour ni de Christophe, jamais possédé de cassettes ni peut-être de lecteur de cassettes et ne savait par conséquent les chansons qu’il venait de chanter que pour les avoir entendues jadis à la radio, nous étions fous de RTL avait-il dit un peu plus tôt mais c’était seulement maintenant que j’entendais vraiment ses mots, j’avais d’abord pris sa phrase pour une banale exagération, fou de RTL y a-t-il encore un seul auditeur aujourd’hui qui puisse en dire autant avais-je pensé et j’étais passé dessus sans m’arrêter, c’était seulement maintenant que je comprenais que quand il disait fou c’était vraiment fou, quand il disait j’avais toute la journée le poste à l’oreille c’était vraiment toute la journée le poste à l’oreille, cela m’avait servi de leçon et lorsqu’un peu plus tard il avait de la même façon j’étais fou de Victor Hugo j’avais immédiatement su ce que cela signifiait, immédiatement tiré les conclusions de cette folie et su que je pouvais lui demander l’intégralité du Souvenir de la nuit du 4 décembre, l’intégralité des Pauvres Gens, probablement si nous avions eu le temps l’intégralité de Booz endormi, j’avais su avec certitude que je pouvais lui demander des poèmes entiers de victor Hugo et sans hésiter je lui avais effectivement demandé L’Expiation, il avait souri et s’était mis à déclamer d’un ton grandiose les Il neigeait de la retraite de Russie sans que je m’en étonne, »

(in Là, avait dit Bahi, de Sylvain Prudhomme, L’Arbalète-Gallimard, 2012)

De ces rendez-vous réguliers à la Médiathèque de Châteaubriant, grâce à Marie Chartes puis Anne-Sophie Lachambre, deux à trois fois l’an, j’ai laissé des traces sur le site : qu’il s’agisse de cet entretien avec Hélène Frédérick en octobre 2014 ou de chroniques a posteriori sur les excellent livres de Florence Seyvos ou Sonia Chambretto, le moment fut à chaque fois de douceur et d’échange, que la proposition d’invité vienne de l’équipe ou de moi. Pour Sylvain Prudhomme, c’est comme un rendez-vous ancien qui se voit enfin honoré, puisqu’avec Sylvain en sept ans on a dû se voir trois fois une heure, toujours avec une belle joie au cœur. J’ai chroniqué ses livres au fur et à mesure de leur sortie ou presque, et ce jusqu’au récent Les Grands, au succès mérité, dont il m’a gentiment offert un making-off, composition de rushes en texte, son et image, pour remue.net. Je disais ou presque car il me restait Bahi. Là avait dit Bahi, son précédent roman (et le premier chez L’Arbalète), m’attendait – étrangement- dans la bibliothèque depuis trois ans. Et ce livre, si différent des autres (si différents les uns des autres : on dirait qu’à chaque fois il s’invente une langue, un format, un véhicule différent, pour qu’existe le livre, Sylvain), est uni à ses autres romans (récits ? promenades ? fictions documentaires ?, là encore, le genre est variable, chez Prudhomme) par au moins un trait partagé : cette allégresse trépidante, cet entrain réel à dire, raconter, décrire ou inventer – et l’on ne s’étonnera pas non plus que l’extrait cité cause musique, comme Les Grands glorifiait (mais aussi documentait, racontait, inventait) un certain funk africain. J’ai donc volé ces heureuses photos (avec leur aval) aux Correspondances de Manosque quand je les ai vues passer sur facebook, car elles disent aussi cela, que j’aurai (que nous aurons, vous êtes conviés) plaisir à retrouver mardi, pour écouter, questionner, palabrer, dans un appétit partagé.

En plus il lira, comme à l’accoutumée (Gaudy avait lu du Bailly, Caligaris du Vakulik), un petit peu d’un autre auteur, dont il a envie de laisser trace – une manière de passage, pour que l’échange se prolonge encore, a posteriori de son horaire : 20h30, mardi 24, Châteaubriant. Be here.

Emmanuelle Pagano, Ligne et fils, éditions P.O.L, 2015

[Rencontre avec Emmanuelle Pagano, café littéraire, Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts, samedi 28 février 2015, 15h – dans le cadre de sa résidence partagée en Vendée, avec le Grand R]

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« Elle appelait ce journal le journal de l’eau, non à cause de l’encre communicative, mais parce que tous les conflits répertoriés, qui constituaient, après l’inscription méticuleuse des commandes, la majeure partie du journal, étaient liés aux droits d’eaux. Le partage de l’eau était un sujet de conversation à table, lorsque mon grand-père était devenu adulte. Il fallait trouver le moyen de s’arranger avec les paysans qui avaient besoin de l’eau pour l’irrigation des terres. On cherchait ensemble, la mère, le père, le fils, comment régler ces conflits fonciers dont l’enjeu était l’eau. Mon arrière-grand-mère prônait ouvertement l’étendue du processus d’appropriation au-delà de l’espace de l’usine, un espace étendu le plus loin possible pour avoir le droit de l’eau partout. Chaque achat de parcelle donnait un droit d’eau supplémentaire. Pourtant personne ne savait au juste à qui appartenait le cours de la rivière. On savait qui possédait les rives, jusqu’au milieu du lit, mais le cours, la vitesse et la lenteur de l’eau, cette puissance qui faisait tourner les machines, n’appartenait à personne. Mon arrière-grand-mère ne l’entendait pas ainsi, elle qui était devenue Ligne. Elle disait justifié d’avoir la mainmise sur toute la rivière, et ne se préoccupait pas de considérations poétiques sur le courant. Les relations conflictuelles entre utilisateurs de droits d’eau alimentaient les procès fréquents qui, à l’entendre, finiraient par les ruiner. Elle préférait posséder tout le village, quitte à devoir louer leur droit d’eau aux paysans, en établissant un règlement strict des levées et des béals à l’ombre des arbres. Elle supposait que ces manants n’avaient pas de montre. Dans le journal de l’eau, les contrats de location étaient minutieusement détaillés, avec mention des noms et qualités des personnes, et même une description précise des bords de l’eau, rehaussée de plans crayonnés. L’inventaire des acquisitions foncières ressemblait au dessin des rives : les achats de terrain, appliqués, multiples et patients, n’étaient que des prétextes aux droits d’eau sur les barrages et les béalières, quartier par quartier. Les parcelles agricoles annexes servaient de monnaie d’échange. La jouissance de l’eau était alors soumise à une jurisprudence civile qui départageait les droits des utilisateurs et ceux de la propriété riveraine. Des actes notariés, accords et contrats, formalisaient les droits de chacun et tentaient de régler les problèmes de transferts de propriété, tandis que les tribunaux tranchaient de nombreux litiges qui ne manquaient pas d’advenir quand l’eau venait à manquer. Les archives contenaient tous ces documents techniques, les procès-verbaux, les ordonnances, les requêtes et les jugements, tous les contrats et tous les baux, et les délicats dessins au crayon des plans des rives, dépliables. » (Emmanuelle Pagano, Ligne et fils, la trilogie des rives, I, éditions P.O.L, 2015)

Ce livre d’Emmanuelle Pagano, je le lis dans la perspective d’une rencontre publique (café littéraire à la médiathèque de Saint-Jean de Monts, samedi 28 février 2015) ; et cette lecture orientée, concentrée vers une discussion, vous aide, je le pense et le vérifie souvent, à éclairer votre cheminement dans un texte dense, à faire des liens dans l’organisme vaste et complexe qu’est un livre – je persiste à penser qu’elle n’amoindrit pas le plaisir de lecteur mais l’augmente, ouvre des brèches qui travaillent, en amont, le souvenir qu’on aura du livre, en aval.

Ici, même sans cette concentration dirigée, il faudrait être aveugle pour passer à côté d’un aspect, d’une question, qui se pose et sans cesse se repose, d’un motif qui sans cesse revient – en bonne logique, puisqu’il s’agit de l’eau, élément naturel fascinant, multiple et problématique, à laquelle ce cycle de trois livres annoncés (dont Ligne et fils est le premier) sera consacré .

Ce qui fascine, hors ce regard posé avec tant d’empathie et zéro inconvenance (qui serait celle d’un certain lyrisme poisseux, d’un sentimentalisme facile, lequel ne concerne pas, n’a jamais concerné Emmanuelle Pagano) sur les humains comme sur la rivière (son écoulement, son usage multiple (industriel, contemplatif, récréatif, amoureux)), c’est à quel point ce « contrat » implicite est rempli dès le premier volume de ce cycle : l’eau est partout dans ce livre. Narrativement, déjà : tout commence par un coma éthylique (un dessèchement consécutif à un trop-plein de soif), qui renvoie une mère à un premier manquement dans le rapport familial (cet ado qu’elle retrouve aux urgences, elle l’y avait accompagné déjà, dans sa première enfance, après l’avoir quasiment laissé mourir de soif) ; ou bien : tout commence par l’implantation d’une dynastie industrielle, celle des Ligne, du nom de la rivière où se pose leur fabrique textile (et quelle belle et subtile polysémie, celle qui apparaît, entre les fils du textile, et les fils de famille). Les deux s’entrelacent chez cette mère incomplète : « Je n’ai pas hérité de la fabrique. Ce que j’hérite c’est une avarie, celle de ces hommes qui avaient si soif de tout, d’amour, de pouvoir. L’héritage de ces hommes altérés a fait de moi celle que je suis, célibataire, presque orpheline de fils, comme si j’étais plus apparentée à cette altération qu’à leur nom, à leur patrimoine. »

Mais, au-delà du seul récit, et comme l’eau est, répétons-le, multiple, elle est partout présente et toujours discrète – ou, à tout le moins, fluide. L’eau n’est pas un thème, posé comme un papier calque sur le texte (prétexte venant recouvrir le texte et ses possibles comme c’est souvent le cas pour les « romans à thèse »), non, l’eau s’écoule au sein du livre autant qu’elle le construit – et elle le construit d’immanente manière, circulant (tel un fluide, une sève) entre ses points de fixation multiples : le travail du textile ; les rapports sociaux et familiaux dans leur entier ; le désir du et dans le paysage (comme c’est le cas pour cette narratrice, photographe obsessionnelle dans sa pratique et velléitaire selon la perception qu’en ont les autres, qu’en a le monde extérieur).

Pour exemple, cet extrait, cité ci-dessus, qui en lui-même ne témoigne que d’une partie de cette question : l’importance patrimoniale et juridique de l’eau, de ses mouvements, des lignes et des courbes qu’elle trace dans un paysage, sa façon de jouer, par le coût de ses rives, sur le coût des terres agricoles – la façon, en somme, dont le « vide » joue sur la valeur du plein, une belle leçon d’économie spéculative, métaphoriquement transposable à l’économie la plus actuelle et informatisée. Mais c’est aussi une discrète évocation des rapports de force au sein de la famille.

J’aurais pu en choisir d’autres (et ne pas m’arrêter, les choisir tous, notant tout selon ce désir de copiste qu’évoquait Xavier Person, qui était le mien en lisant le dernier Cadiot également), il y a des passages magnifiques sur les HLM, leurs terrasses et leurs caves, mais aussi de la nature en tant que lieu de vie et d’usage. Il y a cette fiction documentaire et documentée, gorgée d’un lexique spécifique, étonnant, nourrissant (des béalières aux « rivières de vent », la langue toujours avive encore ce qui au premier chef, d’emblée, me passionne.)

Il y a, enfin, cette magnifique façon qu’a Emmanuelle Pagano de faire chanter les muets , de rendre hommage aux taiseux, aux absents – à celles et ceux, qui, plus-que-perdants selon les normes sociales d’usage, sont obstinément hors du jeu, à côté, sans voix. Dans la description de ces béants perdus, Pagano a toujours excellé (j’ai découvert ces jours-ci non sans émotion le Tiroir à cheveux, admirant ce pari impossible qu’il tenait, cet équilibre virtuose, cette tenue impeccable dans la description d’une famille inaboutie, d’un ratage paradoxalement lumineux). Le vide apparent produit – et produit du plein. Ce vide, cette absence, ces errances sont rendus avec une précision impeccable.

La façon dont le vide influence le plein est centrale en ce livre : l’absence et le lacunaire sont ce qui déterminent le monde réel, ainsi que Pagano nous le montre. L’inertie (celle, apparente, de cette narratrice « fautive » d’abandons familiaux successifs ; de sa relation muette et forte avec son fils), le silence, l’abandon, ne sont qu’apparence. L’envers de l’action, de l’histoire, les mouvements invisibles en dessous la surface (de l’eau, des choses), agissent et agitent le monde visible.

Et l’eau, masse fluide et toujours en fuite, demeure le personnage central de ce livre, qui tel ce journal de leau dont il fait état « Les archives contenaient tous ces documents techniques, les procès-verbaux, les ordonnances, les requêtes et les jugements, tous les contrats et tous les baux, et les délicats dessins au crayon des plans des rives, dépliables. ».

(Emmanuelle Pagano, Ligne et fils, la trilogie des rives, I, éditions P.O.L, 2015, ISBN : 978-2-8180-3556-6)

Jody Pou now, mais mon anglais comment vous dire (à propos de Jody Pou et de ses deux livres, «Will» et «I thought j’irais in bloom»

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(Texte lu lors de la  soirée « à suivre » du 5 février 2015 au Pannonica, où Jody Pou partageait l’affiche avec Fabrice Caravaca – photo ci-dessus : Jody Pou sur scène pour la lecture).

(à paraître dans Gare maritime 2016, en juin 2016)

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Jody Pou écrit de très beaux textes en anglais et français, les deux, ensemble.
Et je suis désemparé, sans traduction, des mots me manquent, perdue ma langue, me dis-je, face au texte de Jody Pou, dont ma langue, le français, n’est pas entièrement absente – c’est le pire, me voilà plus désemparé, plus perdu encore, le pire, me dis-je, ou le meilleur, cette alliance, cet alliage subtil qui détermine l’indécidable et nous égare, I’m lost, me retiens-je de dire car mon anglais comment vous dire, lost, me revient car la façon Jody Pou contamine, nécrose et augmente la langue de son lecteur la lisant. Pour exemple de l’expérience-lecture Jody Pou, cet extrait de I thought j’irais in bloom, que je vais now vous lire, même si mon anglais comment dire :

« J’ai lu qu’à Londre, en 1887, un homme s’est plaint que le rouge profond de ses boîtes avait viré à une sorte de rose-blanchâtre.
La mention of these two-mots ensemble, l’ensemble of the words pinky and white, blanc-rosé, ou rose-laiteux, or whitish-pink, pale pinking white rosé milky pink white-like rose in a quick search, vite, six fois sur dix, vite now, makes reference
To a bunch of chrysanthemums.
À a group of chrysanthemums.
To groups

de chrysanthèmes.

À un ensemble

A rose is a rose as a chrysanthemum.

I thought j’irais in bloom.»

I thought j’irais in bloom, donc, deuxième livre de Jody Pou, a paru l’an passé aux éditions le bleu du ciel, après Will, aux petits matins en 2009. Les deux livres s’inscrivent dans cette manière-là de faire, qui n’est pas un procédé mais, effectivement, une langue en soi. Une langue vivante. Car il ne s’agit pas de collages, de greffons, de prélèvements d’une des langues insérés dans l’autre – citons Eric Houser sur Sitaudis :

« Ici, la phrase écrite mime le switch oral (passage subit de L1 à L2), tout en le littéralisant puisqu’on est dans le registre écrit donc littéral. C’est pourquoi d’ailleurs le mot de switch n’est pas adéquat, il faudrait trouver autre chose. »

Autre chose. Mots qui manquent. Les textes, de Jody Pou, en anglais et français, sont non-traduisibles (en anglais, comme en français) : la chose pourrait s’envisage vers une autre langue – hormis l’italien, incorporé à l’ensemble au cours de I thought j’irais in bloom – mais même alors, la mission de traduire demeurerait un postulat, une fiction théorique. Car ces textes sont, I repeat, en français et en anglais mélangés, il n’y a pas de prédominance avérée d’une des deux langues : les proportions sont variables (à l’avantage de l’anglais, langue d’origine, souvent) mais le mix est toujours plein. Aucune des deux langues ne prime, aucune des deux n’accueille : il y a une forme de coalescence, français et anglais lovées pour n’en constituer qu’une – me vient l’image du yin et du yang, mais attention, seulement l’image, sans la symbolique appariée– et l’image m’est venue car il est question aussi d’étreintes, et de fluides, de sexe, d’implicite et explicite façons, dans ses deux livres.

L’anglais version française version anglaise – version n’est pas versus : ce qui advient en la lisant, est que ça parle en nous inside, un léger flottement de conscience, une macération mentale douce, un décentrement. Citons Stéphane Bouquet, à propos de Will :

« Comme Will possède cent voix – celle de Newton, de Pontormo, de Chevreul, de Van Gogh, des traités médicaux du Moyen âge, des gentes femmes et gentilshommes des Lumières, etc. – il n’a pas non plus de centre fixe, d’idée unique, de sens défini. Il est en morceaux. Souvent, j’ai vu Jody Pou se baisser pour ramasser des tessons bleus ou verts et les montrer à la ronde en disant : ça c’est quelque chose. La solution de ce geste est dans le livre. »

Bouquet évoque la question des couleurs, et l’image du yin et yang again me revient (l’image encore, pas son symbole) munie cette fois de sa notice, citons Bouquet encore :

« Le sperme qui est blanc et la peste qui est noire sont les deux premières couleurs de ce livre qui n’arrêtera plus, ensuite, de versicolorer ».
De couleurs il est amplement question dans Will, par l’entremise, de la figure, porteuse et chiffonnée, de Michel-Eugène Chevreul, chimiste et théoricien de la chromatologie. Autant que de fleurs et d’extase mystique dans I thought. De Hegel et d’Anaïs Nin dans Will. Des dents malades de Louis XIV dans I thought. Les éléments font nombre, quand leur identité vacille :
(« Confusing our objects, nos objets se confondent »).
Et quelque chose alors de l’être apparaît.
“Matter. In bloom” (conclut I thought j’irais in bloom)

Will, (traduction : testament, volition, volonté, détermination) se termine lui par ces deux mots : « Entendez-moi ».

Elle est aussi une excellente chanteuse lyrique, baroque, ainsi que du répertoire contemporain – et ses lectures publiques s’en ressentent. Entendez-là.

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D’autres précieux articles sur ces deux livres, celui de Frédéric Laé sur remue.net, et celui de Claro sur son blog towardgrace.

Will, Jody Pou, edition les petits matins, ISBN 978-2-915-87953-7,  octobre 2009,118 p., 12 euros

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I thought j’irais in bloom, Jody Pou, éditions le bleu du ciel, 2014,128 pages, 16 euros,ISBN : 978-2-915232-92-9,Couverture : Cubes, dessin © Jody Pou

Rencontre avec Will Self | Mercredi 4 février, 18h30, Lieu Unique (Nantes)

Parapluie de Will Self, Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, éditions de L’Olivier, février 2015, Collection Littérature étrangère

Mercredi 4 février, 18h30, rencontre avec Will Self (Lieu Unique, Nantes)

Dialogue entre l’écrivain anglais et son traducteur Bernard Hoepffner à l’occasion de la publication en France de Parapluie, suivi d’un échange avec Guénaël Boutouillet.

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« Tandis que l’omnibus dépasse les jardins d’Eaton Square et que le directeur du Fulham Garage parle de machines, elle rêve de terribles chimères, d’hommes ayant des roues à la place des jambes, leur ventre un horrible appareillage de tringles, d’engrenages et de volants d’inertie, de la fumée s’échappant de leurs fesses de fer. Elle imagine des chevaux dont l’arrière-train est des pétards de Hoxton, tandis qu’une colonne de direction a été plantée entre leurs épaules afin que leurs cavaliers, assis à califourchon sur leurs garrots chauffés au rouge, puissent la tourner d’un côté et de l’autre, les faisant hennir, hurler… Un hurlement de cheval est une chose effrayante qu’Audrey ne se savait pas connaître, provenant en fin de compte d’une partie de son esprit qu’elle ne se savait pas posséder. Cela vient de sous le matelas où les choses couvent et où les boutons roue-dentée ont les dents de travers. Les histoires de Stan venaient de cet endroit – l’homme-léopard et l’homme-chien, leurs cris dans la nuit quand leur chair était tranchée et tendue. « 

Will Self déborde la représentation du réel depuis toujours – j’ai encore un souvenir stupéfait des visions lysergiques du narrateur éidétique de Ma vision du plaisir, qui constitua pour moi, parmi quelques livres lus à l’été 1998, une reprise, ou un retour à la littérature (et en somme à la « vie civile », après dix mois d’appelé parmi les tout derniers du contigent). Parcours personnel de lecteur de Self, dégagé peu à peu des images réductrices (« gonzo journaliste », c’est ce qu’en dit d’abord la presse rock à cette époque), qui me rend si agréable de pouvoir lui poser quelques questions lors de ce débat.

Et puis, il y a ce qui décolle dans ce nouveau livre, lequel décolle as usual le réel comme une tapisserie défraichie, questionne la norme de la société (anglaise, mais son défi à la norme va au-delà), il y a une langue neuve (et extraordinairement âgée, par instants, à l’instar de cette vieille folle d’Audrey Death dont la vie nous est ici « contée »), il y a un bain de langue(s), un flot qui charrie de l’argot – des argots, des accents de différentes strates et époques de la société anglaise, des paroles de chansons, des interjections intérieures et extérieures. L’italique, présent dès la première phrase, se voit assigné cette mission multiple, l’italique est la brèche par où tout s’engouffre, par où les statuts, focales, volumes sonores et grains visuels sont déréglés.

Grand dé-règleur de la représentation et des normes, Self a toujours (me semble-t-il, ne l’ayant lu qu’en traduction) eu un goût certain pour l’excentricité langagière (et notamment lexicale, truffant son texte de substantifs et adjectifs détournés, spécifiques, précieux) ; il semble dans Parapluie avoir hissé plus haut cette « manie », explosant la phrase, la page, le livre en son entier : le tapis de langue (comme on dirait tapis de bombes) lui permet d’offrir à l’étrangeté qui lui est propre, son expressivité.

Pour le permettre il fallait un grand traducteur – c’est Bernard Hoepffner, retraducteur de Twain, de Joyce ou récemment passeur de Josipovici, qui s’est attelé à cette fébrile fabrique-là. Il sera avec nous pour discuter ce mercredi au Lieu Unique, pour rendre ce moment plus joyeusement exceptionnel encore.

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« Un frère s’oublie aussi facilement qu’un parapluie. »
James Joyce

Présentation sur le site des éditions de L’Olivier :
En 1971, le psychiatre Zachary Busner se penche sur le cas d’Audrey Death, une femme âgée internée depuis cinquante ans. Tics, balbutiements, état comateux… son état l’intrigue. Pour éveiller sa patiente, Busner lui administre une drogue proche du LSD. Les effets sont fulgurants. La vieille dame se met à lui raconter sa vie, et emporte le lecteur dans un récit tourbillonnant. On traverse le Londres de 1915, des usines de parapluies, de munitions, des Suffragettes et du socialisme. Et de la Grande Guerre, dans laquelle se perdent les frères d’Audrey, Stanley et Albert. Fasciné par cette histoire qui se dévoile peu à peu, Busner ne reconstituera le puzzle Audrey Death que dans les années 2000. En une jubilatoire collision de récits et d’époquesParapluie (Ed. de l’Olivier, 2015) déploie un siècle d’histoire populaire et intime, électrisé par un style ébouriffant dont seul Will Self a le secret.

(Présentation des intervenants sur le site du Lieu Unique : )

Will Self est né en 1964 à Londres. Ce disciple de J.G. Ballard est considéré comme l’un des plus grands écrivains britanniques de notre époque. Il a notamment publié No Smoking (2009), Le Livre de Dave (2010) et Le Piéton de Hollywood (2012). Parapluie a été finaliste du prestigieux Man Booker Prize 2012.
Bernard Hoepffner, traducteur français de langue anglo-saxonne reconnu, se consacre à l’écriture depuis 1988. On lui doit des textes de Robert Burton, Thomas Browne, Robert Coover, Edmund White, les nouvelles traductions de Mark Twain (Tom Sawyer, Huckleberry Finn) et de Joyce (Ulysse).

Parapluie de Will Self, Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, éditions de L’Olivier, février 2015, Collection Littérature étrangère
Livre 145 × 220 mm 416 pages EAN : 9782823601909 24,00 €

Mathias Énard, Camille de Toledo Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir. (une soirée remue.net, 23 janvier 2015)

16 janvier – J’en reparle un peu, car c’est dans une semaine, qu’il est encore temps de réserver, que nous serons dans la grande salle de la Maison de la Poésie, que les auteurs m’ont confirmé leur acceptation (enthousiaste) de ma proposition de se lire mutuellement à voix haute (et que donc nous aurons toutes les piles les plus fraîches dans l’enregistreur, hein), que j’ai plein de nouveaux textes de Camille de Toledo inédits (comme celui-ci) à mettre en ligne sur remue, qui vont accompagner la montée d’angoisse préalable, la muant en joie & inquiétude, en hâte sans précipitation. GB

Remue.net, rappelons-le, est un site animé en un collectif, et comme tout collectif, dépend des énergies investies par chacun – lesquelles, on le sait, dépendent des forces disponibles à y investir – lesquelles, on le sait, dépendent de l’écho avec ses préoccupations les plus intimes. Sébastien Rongier, avec la soutien de la Scène du Balcon, nous a ouvert cette porte depuis des années, des soirées remue.net (voir les annonces ici, en écouter les traces ici), qu’il nous a ouverte plus grand encore cette année avec cette nouvelle dimension d’accueil (à la Maison de la poésie de Paris, donc, à partir de 2015). Dans ce cadre, j’ai déjà questionné Camille de Toledo il y a deux ans (à l’écoute ici), mais ce dialogue-là, que je n’avais pas pu mettre en place durant Atlantide l’an passé (dommage pour eux, dommage pour les Nantais), me titille. Nombreuses raisons à l’envie en moi si forte de cet échange, ci-dessous évoquées dans mon texte de présentation, au-delà (mais depuis, mais avec) l’amitié qui lie les deux hommes : nombreuses et allant croissant depuis, car depuis l’on s’est mis au travail, découvrant ce qui n’était pas encore lu, relisant ce qui le fut il y a parfois longtemps : et les liens semblent déferler, confirmations du pressenti, comme esquisses in-envisagées. Ravi de ressentir ce moment-là, de bonheur au travail, qui console de toutes les inquiétudes pro et perso (car on en est bien peu de choses), de toutes les frustrations, faux espoirs, vessies grimées sunlight. Se placer au coeur, à l’intersection, ouïr ce qui n’avait pas été ouï encore – c’est aussi une forme d’écriture, par devers soi. À titre d’exemple, juste une évidence, dont je n’avais pas même connaissance au moment d’instinctivement lier (en conviction intime, affirmée, quasi féroce, une vraie lubie) : je guettais le temps de lire Tout sera oublié, magnifique collaboration de Mathias Enard avec le peintre Pierre Marquès ; j’en savais assez peu, histoire de ruines, récit de l’après. Et sa lecture, cette semaine, outre de me frapper pour raisons personnelles (parce que  dedans,Sarajevo, et que Sarajevo, comment dire, j’y ai un chrome), mais aussi, parce que son exergue, la voici :

Tout sera oublié. Absolument tout. (Camille de Toledo, Le Hêtre et le Bouleau)

L’exergue, et le titre donc (quand même) citent – poursuivent – de Toledo. Je ne le savais pas, juré-craché, et ça m’enchante. Et ça promet. (mais ça ne fait pas que promettre : déjà, ça agit). —–

Mathias Énard, Camille de Toledo Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir.

Une conversation animée par Guénaël Boutouillet, pour remue.net et la Scène du Balcon, à la Maison de la poésie. Une rencontre dans le cadre d’ « Une Saison de lecture » organisée par La Scène du Balcon. Vendredi 23 janvier 2015, 20h, Maison de la Poésie de Paris.

Mathias Énard, depuis La Perfection du tir (paru chez Actes Sud en 2003), enchaîne des livres dont chacun semble, au premier abord, une remise en question, formelle et narrative, du précédent. Mais au-delà de cet étonnement premier (et trompeur), le fil qui relie ces romans est celui aussi qui tend cette vaste ambition, littéraire, historique, formelle : entre tropisme méditerranéen et traces des conflits balkaniques, entre Histoire longue et bascules du temps présent, le roman d’Énard est européen, d’amplitude et d’humeurs ; il est d’Europes, oserait-on ajouter face à sa multiplicité, témoin, appel, d’une Europe hybride, métisse – vivante.

Vivante est aussi l’inquiétude, celle d’être au monde (titre de son livre paru chez Verdier en 2012), que Camille de Toledo met en question et partage, au long de ses livres et interventions, qu’elles soient collectives (le SUEA, le projet Sécession) ou individuelles. Ce bel étonnement, qui nous saisit, face à ce qu’écrit de Toledo, quelles qu’en soient les résonances et ramifictions, cet étonnement poignant aussi, souvent, de plus en plus, à mesure que son chant prend, chant d’entre-les-langues, d’entre-les-ruines, dont Oublier, trahir, puis disparaître (paru au Seuil début 2014) donnait la pleine mesure, fait écho à cette Europe complexe et plurielle traversée sans pause par les personnages de Mathias Énard.

Lister ce qui les relie serait fastidieux, entre ce goût commun pour le multilinguisme, qui les mène d’Espagne (où de Toledo retraduit lui-même de nouvelles versions de ses livres) à Berlin (où ils vivent chacun, pour cette année, au moins). De multiples échos, dont nous nous efforcerons de capter les tonalités. En amicale complicité. (GB)

à la Maison de la Poésie de Paris, vendredi 23 janvier en soirée (horaire non encore confirmé). Maison de la Poésie, Passage Molière, 157, rue Saint-Martin – 75003 Paris M° Rambuteau – RER Les Halles // Infos et réservations, tél : 01 44 54 53 00, du mardi au samedi de 14h à 18h.

Bibliographies Camille de Toledo a étudié l’histoire et les sciences politiques à l’IEP de Paris, ainsi que le droit et la littérature à l’université Sorbonne-Censier. Il a poursuivi ses études à Londres, à la London School of Economics, puis à la Tisch School de New York pour le cinéma et la photographie. En 2005, il entreprend l’écriture de Strates : une archéologie fictionnelle. Sur les quatre livres de cette tétralogie, deux sont parus : L’inversion de Hieronymus Bosch (éd. Verticales 2005) et Vies et mort d’un terroriste américain(éd. Verticales, 2007). Camille de Toledo est aussi l’auteur d’essais mêlant les écritures et les genres : récit autobiographique, critique, micro-fictions, dont Visiter le Flurkistan (PUF 2008),Le Hêtre et le Bouleau (Seuil, 2009), et l’Adieu au xxe siècle, (2002). Toledo est traduit en Espagne, en Italie, en Allemagne, aux États-Unis. Au printemps 2008, il fonde la Société européenne des Auteurs — Europaïsche Gesellschaft der Autoren — The European Society of Authors… — pour promouvoir une culture de toutes les traductions. En mars 2011, son roman en fragments, Vies pøtentielles, (Seuil, 2011), paraît, suivi de De l’inquiétude d’être au monde, chez Verdier en 2012, et de Oublier, trahir, puis disparaître (Seuil, 2014). Mathias Énard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il est l’auteur, chez Actes Sud, de : La perfection du tir (2003, Prix des cinq continents de la francophonie ; Babel n° 903), Remonter l’Orénoque (2005, adapté au cinéma en 2012 par Marion Laine sous le titre À cœur ouvert), Zone (2008, prix Décembre, prix du livre Inter), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, Prix Goncourt des Lycéens, Prix du livre en Poitou-Charentes 2011), Rue des Voleurs (2012, prix Liste Goncourt / Le Choix de l’Orient », prix de la Cité de l’Immigration 2013, et prix Publicis du roman News 2013). Et par ailleurs, de Bréviaire des artificiers (Verticales, 2007) et L’alcool et la nostalgie (Inculte, 2011 ; Babel n° 1111).

Quinze

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Merci de vos lectures et retours sur ce qui se développe par ici.

2014 en fast forward (mais ce qui manque est ce qui compte)

ce qui n'est pas encore là inscrit, ce qui demeure à faire : les livres à lire un  en cours - lacune et appétit, valent plus que le rewind perpétuel.

ce qui n’est pas encore là inscrit, ce qui demeure à faire : les livres à lire ou en cours de – lacune et appétit, relance et amorce, valent plus que le rewind perpétuel de tout pour tous.

Et quand de tous les côtés du réseau chacun déroule ses listes, que facebook, tel le secrétaire parfait de nos vies exposées,  nous propose de nous faire l’album de nos souvenirs, nous résume en quarante secondes et dix images notre année passée, en même temps que s’amènent et sont lus les indispensables (je veux dire : les à chroniquer ici même) des semaines à venir, perles noires qu’on déguste en intensité contraire aux torpeurs hivernales gloutonnes et censément festives (les Ogres Clouette et Blecher, les malédictions originelles Pessan ou Civico, les Page et Saer…), et que sur les mêmes réseaux on égrène en écho un peu de ce qui compte (c’est à dire, qui fut chroniqué ici même), à savoir :

De Kerangal, Begout, Chiarello, Pessan, Coher, Seyvos, Bailly (Jean-Louis), Ruben, Zribi, Giraud, Bouvet, Page, Prudhomme, Beinstingel, Tardieu, Inculte (Devenirs), Chauvier, Bouquet, Garcin, Rosenthal, Vinau, De Toledo, Zenatti, Matton, Robinson, Frédérick, Fernandez Mallo, Galli, Burnside, Perec, Sei Shonagon,Benahmed Daho, Divry, Grossi, Pagès, Novarina, Sniper, Long, Filhol, Bon, Klotzwinkle, Bailly (Jean-Christophe), Søndergaard, Sorman, Lafon — qui se déroule en antéchrono par ici ;
que ce défilé me figure l’année de mon site (et donc, puisque c’est essentiellement ici que j’écris, que je m’inscris, et donc : mon année, plus réelle ô combien que le joli gentil clip facebookien), et que la statistique superficielle me signale ce que je sais si bien :

autant de chroniques au seul mois de novembre qu’entre janvier et juin :

c’est il a dû se passer quelque chose,  il y a eu un accroc, j’ai dû avoir un empêchement. Oui, c’est cela, un empêchement, un engloutissement, une submersion.

Et cet empêchement a causé quelques retards et pannes et non-clics : que ce qui ne figure pas sur cette liste et qui devrait, qui fut lu avec joie et nerf : Alban Lefranc et ses bouches, Fabio, Adrien Bosc, Xavier Boissel et ses Rivières de la nuit, Emmanuel Adely découvert sur le tard et dont on se dit qu’on va parler, à un moment, qu’il faut – tout comme Rohe, dont l’éloge se fait attendre depuis plusieurs années à force,

et que ce qui ne figure pas encore ici même est aussi une relance, que ce qui manque est ce qui compte, qu’il y a encore à faire, qu’on s’y active, activera, qu’on y va – et que cette amorce mentale vaut plus, compte plus, que tous les rewinds offerts clé en main.

Et que quelle que soit 2015, on se le redit, prenant souffle, qu’on nagera en eaux libres, ouvertes, vives, cette fois-ci, on le sait.

« Les Pronoms® vous remplacent par un mot. » | La Pharmacie des mots, de Morten Søndergaard, éditions Joca Seria

« Qu’est-ce que le langage ? Le langage est quelque chose en nous. Que sont les mots ? Immatériels, ce sont des groupes de neurones, des impulsions électriques, des choses que nous ne pouvons ni toucher ni saisir. Et c’est pourquoi la Pharmacie des mots touche les gens. Elle permet à quelque chose d’intérieur de rencontrer l’extérieur. L’intériorité invisible rendue visible. L’intangible peut se toucher ! Je crois que la Pharmacie fonctionne (elle est d’ailleurs ouverte) parce qu’elle rend ces choses que nous n’« aimons » pas digestibles. On n’a jamais vraiment envie de prendre des médicaments, et pour ce qui est de la grammaire, on ne peut pas dire que cela nous vienne facilement.

III

Je souhaitais aussi que la Pharmacie des mots comporte le signe ®, comme pour jouer avec l’idée de la possession du langage. Qui possède les mots ? Qui possède le langage ? Personne et tout le monde. Mais La pharmacie se joue de cela : ce serait évidemment merveilleux de posséder tous les noms au monde, mais c’est sans doute une ambition trop vaste pour la si petite entreprise qu’est la Pharmacie ! Peut-on même posséder les mots ? Les mots sont en fait vendus au meilleur enchérisseur. Une gare, un tournoi de football : au Danemark, nous avons la ligue Coca Cola, Eksperimentarium ® entre autres exemples. La marque allemande de voiture Mini Cooper a récemment voulu s’offrir une campagne de publicité en payant pour que le phénomène climatique de l’hiver 2012 porte son nom : l’institut allemand de météorologie permet en effet aux entreprises de sponsoriser un événement climatique et Cooper souhaitait voir son nom associé à la vague de froid balayant l’Europe, sans imaginer qu’elle serait violente au point de faire des centaines de victimes. »

(extrait du vade-mecum accompagnant la présentation de la Pharmacie des mots, de Morten Søndergaard, éditions Joca Seria, livre objet, ISBN 978-2-84809-226-3, 45 €, tirage limité à 150 exemplaires (numérotés), traduction Olivier Brossard.

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Ceux qui à l’édition 2014 de Ecrivains en bord de mer à La Baule le savent : l’entretien (disponible en dessous, filmé et mise en ligne par Joca Seria) de Morten Søndergaard et de son excellent -et valeureux- traducteur Olivier Brossard fut un moment-clé, comme il y en a dans un festival de qualité – où l’on ne fait pas de classement à la fin, quand les interventions sont pour l’essentiel extrêmement intelligentes et roboratives, mais dont l’une d’entre elles éveille un sourire spécifique chez celles et ceux qui y étaient. Il se passa quelque chose, durant la présentation de cet extraordinaire et singulier livre-objet : la découverte de l’objet en lui-même, mais aussi le dialogue d’explication de ces recherches cumulées (puisque la traduction aussi est une relance poétique, et dans des cas si particuliers en particulier…).

On ne le rejouera pas, ce dialogue, on ne saurait – et puis il est au-dessous, à visionner.
Mais pour résumer : cette objet est une boîte qui contient des boîtes, vides de tout à l’exception d’une notice indiquant la posologie du « médicament » considéré : chaque médicament est un type de mots : on y trouve donc dix boîtes, contenant des : noms (623), verbes (421), pronoms (44), interjections (111), prépositions (51), articles (9), numéraux (47), adverbes (100), conjonctions (31), et adjectifs (168).
Tout est mis en place selon les règles d’énonciation pharmaceutiques, reprenant (et détournant) à merveille cette bienveillance si inquiétante à force d’insistance et d’injonctions (les suites de ne pas précautionneux des posologies qui, lues par erreur, nous préviennent de tout usage – et bientôt de tout usage de tout – nous incitent à la prévention de tout, jusqu’à la prévention de la vie même) . Les formes infinitives et leur neutralité troublante sont ici reprises :
« De nouveaux Noms® apparaissent sans cesse. Ne pas s’inquiéter. Il y a tellement de Noms® que chacun se sent un peu plus seul avec les choses. Ne pas s’inquiéter. Les Noms® ont une vie intérieure riche. »
Mais ce sont parfois des formes infinitives :
« Criez. Murmurez. Chantez. Faites-en à votre tête. De toute façon les Interjections® n’ont vraiment rien à voir avec les autres mots. Ha ha, tant mieux. »
Et c’est toujours du ton docte, froid, machinique, que surgit le trouble. Ainsi de la fonction des pronoms, résumée en un lapidaire « Les Pronoms® vous remplacent par un mot. ».

Le frottement entre deux champs et langages (celui de la médecine et celui du langage), provoque nombre d’associations drôles et heureuses, souvent inquiétantes, toujours porteuses de sens – et si le texte produit, en lui-même est magnifique (« Les Prépositions® sont des mots qui situent les choses et les actions dans l’espace et le temps, par rapport à un point donné.(…) Elle ouvrent et ferment. Non que les Prépositions® soient égoïstes, elles sont discrètes, pour ne pas dire effacées ; mais ne vous y trompez pas, elles veulent dire le monde. »), sa contextualisation (formelle, graphique) multiplie l’effet.
L’abus est recommandé.

Morten Sondergaard et la Pharmacie des mots from Bernard Martin / joca seria on Vimeo.

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« Il n’avait pas grand-chose à dire : le cyborg respectait les règles.» | 6|5 (Zones sensibles, 2013, 2014),

En une semaine – le délai donné par le NASDAQ pour débrancher l’IBM -, avec l’aide de ses meilleurs ingénieurs, de beaucoup de câbles et de lignes de codes, il construisit une machine qui devait se comporter comme n’importe quel humain face à l’écran du terminal. Le robot devait remplir deux tâches principales : lire à l’écran les informations sur l’état du marché – du simple texte – et saisir des ordres sur le clavier en fonction des informations qui défilaient à l’écran. Petterfy et ses ingénieurs installèrent une imposante lentille de Fresnel sur l’écran du terminal pour grossir les informations, derrière laquelle ils placèrent une caméra. La caméra était reliée à un premier ordinateur qui décodait l’image et la transformait en texte. Ces données reconstituées étaient ensuite envoyées sur l’IBM où Peterffy faisait tourner ses algorithmes.
Restait à résoudre le problème de la saisie des ordres. Le règlement du Nasdaq exigeait qu’ils soient exécutés « à l’aide du clavier », mais il ne disait pas qui (ou quoi) devait se retrouver derrière le clavier. Avec des bouts de caoutchouc et des pistons, les ingénieurs fabriquèrent des mains artificielles qui tapaient à la machine automatiquement. Et rapidement. Le bruit des doigts de l’appareil frappant les touches avec frénésie rendait parfois les conversations difficiles, mais la machine faisait parfaitement ce qu’on lui demandait : saisir des ordres sur le clavier en fonction des informations décodées depuis l’écran du terminal et qui entre-temps avaient été traitées par les algorithmes de Peterffy.
Lorsque l’inspecteur du Nasdaq revint une semaine plus tard pour vérifier que tout était en ordre, il se retrouva face à un cyborg pourvu d’un œil énorme et de doigts artificiels, un mélange de mécanique du XIXe siècle, d’optique des années 1970 et de code informatique dernier cri. Il regarda la machine s’agiter bruyamment sur son clavier. Peterffy sentit que la situation allait lui échapper et joua son va-tout, avec humour, en proposant de construire un mannequin autour du robot, comme pour donner l’illusion qu’il s’agissait d’une secrétaire en train de taper à la machine, mais l’inspecteur quitta les bureaux sans plus de commentaire. Il n’avait pas grand-chose à dire : le cyborg respectait les règles.

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

6|5 (Zones sensibles, 2013, 2014), « Traduit à partir de 0 et de 1 par Ervin Karp & Donald Pratt ».

Ce livre – double livre, et ce n’est que le début, à ce que semble annoncer le site de l’éditeur (l’excellent Zones sensibles) – est, littéralement, stupéfiant. Je ne me battrai pas pour le marquer du sceau littérature, parce qu’à vrai dire, littérature ou pas, en l’espèce je n’en sais rien ; ce que je sais c’est qu’il y a là-dedans à lire, faits dates noms et perspectives (terrifiantes), et qu’il y a une façon, exceptionnelle (implacable et multiple, docte et joueuse), de le donner à lire.

Il s’agit bien de cela, donner à lire, oui, c’est à dire déchiffrer – et le jeu apparent autour du code en chiffres (le livre est annoncé chez Zones Sensibles comme « Traduit à partir de 0 et de 1 par Ervin Karp & Donald Pratt »), du pseudonymat (l’auteur avance masqué, derrière le pseudo Sniper, voir son blog) porteur de fiction (comme on porterait un germe), est une formidablement habile façon d’expliciter ce qui, jamais, d’ordinaire, ne n’exprime : cette part immergée du réel – pas secrète, pas cachée, pas conspiratrice, juste immergée, opaque, illisible, littéralement, illisible -, celle de la guerre économique amplifiée, augmentée par l’adjuvant algorithmes, jamais, non ne s’exprime : parce que pas les mots. Parce que, pas le temps. Littéralement.

Le trading à haute fréquence, ou, pour tenter de le dire 1/en peu de mots 2/en français, l’exécution des échanges boursiers par des algorithmes extrêmement sophistiqués, aux actions et réactions grandement accélérées, est impossible à comprendre : envisagé, puis examiné rationnellement, il est une absurdité, une énorme blague : et la blague nous est offerte, dans ces livres, elle est montrée, dans le détail, jusqu’à l’effarement, au gré d’innombrables exemples, dans cette somme qui s’avance masquée.
On y rencontre des centaines de micro-krachs, effondrements boursiers de quelques millisecondes ; des entreprises qui font faillite en quelques secondes ; des surfeurs algorithmiques ;

( »Imaginez que les transactions boursières soient des vagues. Notre compagnie est un surfeur qui recherche une vague, la chevauche l’espace d’un instant, et la quitt e avant qu’elle ne se brise. Nos ordinateurs achètent et vendent quotidiennement des dizaines de milliers d’actions, et ne les conservent que pour un laps de temps infime, parfois inférieur à une minute. Aucun être humain, isolé ou en groupe, n’est capable d’assurer le volume de transactions qu’effectuent les ordinateurs sur les places boursières internationales à l’heure actuelle. Ce n’est pas une tâche qu’on a retirée aux humains pour la confier à des ordinateurs – c’est quelque chose d’absolument inédit », in 5)

des programmes prédateurs et leurs symétriques, des programmes leurres (et des leurres pour tromper ces leurres, et ainsi ad libitum) ; des programmes au fonctionnement effarant, défiant toute logique apparente ; un écosystème qu’on dirait vidéo ludique. Mais la blague est hyper effective, le jeu impacte, on le sait, notre monde réel, et rien ne semble pouvoir être fait contre.
L’extrait de 6, en exergue de cet article, est exemplaire de cette rouerie du jeu financier, du bricolage initial et de ce qu’il permet de faire basculer par la suite, par une lecture habile de la loi (du code). Le hacking, trafic par goût du jeu et du bricolage, sert de béquille à ce qui, par la suite, n’est plus contrôlable que de façon marginale, par l’effet d’une pondération désarmée, dérisoire lutte à mains nues contre des chasseurs de combat.
La puissance documentaire de ce cycle est exceptionnelle, on y apprend autant que dans la référence encore trop méconnue (on y reviendra, on le promet) Aux sources de l’utopie numérique : De la contre-culture à la cyberculture, Stewart Brand, un homme d’influence de Fred Turner (où comment la contre-culture californienne, formidablement inventive et novatrice, a nourri et régénéré le capitalisme le plus écrasant, disponible chez CF éditions).
Et cette puissance est portée, rendue possible, par une manière, par une machinerie langagière et narrative fort habile : de faire parler l’algorithme, parti-pris d’énonciation fictive, voire rocambolesque (d’où aussi le jeu avec les références du fantastique populaire, Le soulèvement des machines, Retour vers le futur), permet le récit. L’incarne, paradoxalement. Et rend possibles, aussi bien l’appréhension de ces rendus chiffrés (tout ici se chiffre en millions d’unités monétaires, et se mesure en millisecondes, bain de données aux effets hypnotiques), que celle des logiques qui sous-tendent l’action des programmes. La raison propre et autosuffisante de l’expansion au cœur du flux est rendue lisible, sa férocité sans limite, son absolue amoralité sont explicitées, et ce sans atermoiement ni dénonciation, sans musique de fond.
Tout est rendu, tout est clair, tout est lisible – et ce qu’on y lit est stupéfiant.

6|5 (Zones sensibles, 2013, 2014), Traduit à partir de 0 et de 1 par Ervin Karp & Donald Pratt ISBN 978 2 930601 10 6. 264 p. 7 illustrations, Février 2013 – Avril 2014. 15,65 euros.

[Avis de parution] e-NRF (Novembre 2014, Collectif, éditions Gallimard)

 Avis de parution :  e-NRF (Novembre 2014, Collectif, éditions Gallimard)

Édition publiée sous la direction de Stéphane Audeguy et Philippe Forest
La Nouvelle Revue Française (n° 610), Gallimard
Parution : 14-11-2014

Avec :
Stéphane Audeguy, Avant-propos/ Pierre Assouline, Résurrection de l’art perdu de la conversation / Philippe Adam, Par les fenêtres / Alexandre Lacroix, Portrait Google de saint Antoine / Guénaël Boutouillet, Multiplications du peu / Jean-Claude Monod, De la « Psyché entre amis » au mail art viral : quelques réflexions sur les correspondances d’artistes et leurs transformations électroniques / Martin Page, Vie Réelle® / Anna Svenbro, Mobilis in mobili / Chloé Delaume, Hashtag dans la vitrine / Laurent Demanze, Bouv@rd et CieLes écritures encyclopédiques à l’ère numérique / Pierre Senges, À propos d’électrophore et de tohu-bohu  / Collectifs, Fabula par Fabula : une moderne République des lettres (entretien) / Éric Pessan, Sur toutes les pages blanches / Jean-Philippe Toussaint – Laurent Demoulin, La mayonnaise et la genèse (entretien)
Maintenant : Camille Bloomfield, Petit portrait portatif de l’Oulipo contemporain (entretien)
Un mot d’ailleurs : Adam Thirlwell, Incarnadine
Épiphanies : Stéphane Audeguy, Tokkaido 140²
176 pages, 140 x 225 mm Achevé d’imprimer : 03-11-2014
ISBN : 9782070147335

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Très heureux d’avoir pu apporter ma pierre à ce numéro de la NRF, consacré au numérique vu par les les écrivains – « à la façon dont l’évolution/révolution numérique, qui les affecte nécessairement, les inquiète parfois, les attire et les inspire aussi bien. » comme l’indique Stéphane Audeguy (co-responsable, avec Philippe Forest, de la NRF) en préface. Le sommaire ci-dessous, est éloquent : des auteurs qui m’importent que je lis et chronique, au sommaire de Pessan à Page en passant par Philippe Adam – trois textes en écho chez ceux-là, autofictions ironiques et souriantes, comme sont pragmatiques et relativistes les essais de Laurent Demanze ou Pierre Senges, ou l’entretien avec Jean-Philippe toussaint, dont l’entreprise web est remarquable et passionnante (voir son site). Le numérique, en somme, dans ce numéro de la vénérable revue, on n’en fait pas un drame. Et cela fait grand bien, après quelques années de débats plombés par un manichéisme absurde. La revue accueille aussi un invité extérieur (l’excellent Adam Thirlwell), et une forme d’état des lieux de l’Oulipo par et avec quelques-uns de ses auteurs.
Ce que j’ai tenté d’écrire pour répondre à cette invitation,
(dont il m’importait que cela se tienne, soit digne d’intérêt, et fasse littérature : car un auteur (j’use plutôt de ce substantif que d’écrivain pour me décrire, qui me va et me suffit) essentiellement actif en ligne et en collectif comme je le suis, est logiquement, moins et souvent moins bien lu qu’un écrivain « imprimé » en son nom propre : il y avait une forme de nécessité particulière à bien faire, au-delà du prestige de l’hôte (dont je me réjouis par ailleurs)),
Le texte proposé est une suite réflexive, retaillée via des mots-clés. Il s’appelle Multiplications du peu. En voici les deux premiers paragraphes, et le dernier, en version augmentée de liens hypertexte.

#Manières de faire
Dans le recueil collectif Devenirs du roman, volume 2, sous-titré matériaux, les Éditions Inculte ont posé la question, au printemps 2014, à une vingtaine d’écrivains contemporains, de leur rapport au matériau, documentaire pour l’essentiel. Les réponses, riches, fortes, singulières autant que le sont les manières de faire propres à chacun des interviewés, ont en commun, pour la plupart d’entre elles, de poser, de façon discrète, l’accès accru par l’usage du web des réseaux informatiques aux ressources et à la documentation comme un facteur du déplacement de leur écriture (et de leur déplacement par rapport à leur pratique de l’écriture). Cet usage du web, ce changement-là, la plupart les réponses et manières l’ont pour discret point commun, mais seules quelques-un(e)s s’étendent plus avant sur cet apport, ses modalités et spécificités. Le web aurait donc grandement changé ces pratiques, de lecture et d’écriture, et cet apport est intégré, voilà. Comme une discrète, implicite évidence. Le numérique en plus petit commun dénominateur. Une présence naturelle, invisible. Infra-ordinaire.

#Infra-ordinaire
L’infra-ordinaire, recueil posthume de Georges Perec, est ouvert par un texte intitulé Approches de quoi, qui ne compte pas parmi ses plus connus : assez court, sans prouesse formelle, sans aucune des astuces si séduisantes dont Perec savait user, c’est un texte qu’on pourrait qualifier de discret, infra-ordinaire en lui-même, à l’image de ce qu’il évoque. L’inventaire y est proposé, hors tout aspect ludique, comme mode d’énonciation de soi dans le monde, par interrogation de l’habituel : « Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? ». Ce texte, discret, est de plus en plus souvent, cité, repris (et notamment sur le web ou par des auteurs qui s’y activent) ; il résonne après coup, fait signe dans le temps long. Ce discret dure, ce qu’il remue continue de trembler, ses préoccupations nous agissent en 2014. Comment décrire le bruit de fond, qu’en faire, quoi et comment faire avec – et dedans, nous demandons-nous. Et, par extension : comment user du numérique pour écrire ce bruit de fond, dont il est une part agissante ?

(…)

Et pour exemple (le seul que j’aie autant développé), en conclusion, pour remettre les chose en leur bon ordre (de bataille), place au Général Instin, notre auteur collectif, notre autorité communément destituée :

 

Le Général Instin, projet artistique collectif, est symbolique de cette fin perpétuelle, perpétuellement relancée. Partant de la figure d’un être disparu (puisqu’enterré en vrai au cimetière Montparnasse), de son fantôme et de son spectre, devenus totems, fictions, émetteurs, le Général ne cesse de gagner en présence (spectrale) à mesure de son éparpillement sur le réseau. Le trou, l’estompage, l’identité flouée, motifs intégrés collectivement par des dizaines d’artistes ; la parole de l’avatar Instin sur les réseaux sociaux est portée par une poignée d’entre eux, dans une indistinction qui n’enlève rien à la densité de son énonciation. Le Général Instin est une idée de la fin, virtuelle – et pour autant puissante, effective.

Un infra-ordinaire extrêmement puissant.
Une mobilisation des peus.
Des harmonies dans le bruit de fond.

Anthony Poiraudeau, « tous les morceaux du monde dont je pourrais disposer auprès de moi » (entretien, vidéo, septembre 2014)

photo Anthony Poiraudeau.

photo Anthony Poiraudeau.

Pour des voyages en improbable

Grâce à l’équipe de la Médiathèque de Saint-Jean-de-Monts, et la possibilité qui m’est   offerte, et réitérée, depuis 2011, d’y inviter des auteurs, pour une lecture-rencontre, en format café littéraire, le samedi après-midi, l’entretien entamé avec certains d’entre eux (et converti parfois, au passage, en amitié), peut ainsi se poursuivre, ailleurs, autrement, renouvelé. Merci encore de ce travail et des conditions remarquables dans lesquelles il se fait.

C’est le cas d’Anthony Poiraudeau, dont j’ai suivi de près le travail, de longue date, jusqu’à – et depuis- ce premier livre, Projet el Pocero, paru chez Inculte en 2013, chroniqué ici même, et dont j’eus également le plaisir de mettre en ligne le making-of en trois volets (lire le volet 1, le volet 2, le volet 3), sur remue.net.

Cet entretien, nous l’avons eu septembre 2014, moment où Anthony, de retour d’un voyage de quelques semaines à Churchill, Manitoba, commence sérieusement à organiser ses notes pour donner forme au texte qui découlera de ce voyage en improbable là.

La vidéo est une sorte de planche contact, elle n’est pas de format professionnel comme celle que nous réalisons pour remue.net, mais elle existe, témoigne – et poursuit, en somme, ce qui se fouille, se découvre parfois, en ces moments-là – y compris quand le questionneur (moi-même) est enrhumé, et, de fait, parfois, laborieux.

Elle est en deux parties, coupée par un court et excellent film (extrait d’un documentaire plus long) qui fut diffusé et dont le lien youtube est ci-dessous inséré.

Partie 1 (avec lecture d’extrait d’El Pocero).

Interlude : Séquence sur Ciudad Valdeluz, une ville fantôme, fruit de la bulle immobilière espagnole. Cette vidéo fait partie du web-documentaire NO ES UNA CRISIS, web-documentaire produit par La Société des Apaches en 2013.

Partie 2 (avec lecture d’un extrait inédit du travail en cours).

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Projet El Pocero (Dans une ville fantôme de la crise espagnole), de Anthony Poiraudeau, éditions Inculte / ISBN : 979-1-091887-06-9 / 13×18 | 128 p. | 13,90 €

« Il essaie de continuer à voir ce qu’il s’attend à voir, mais quelque chose s’immisce à la lisière de son champ visuel  » | L’Eté des noyés, John Burnside (éditions Métailié, 2014)

Je ne lui donne pas le nom d’atelier car je ne suis pas peintre, comme Mère : je suis cartographe. Je ne nie pas que mes toiles sont exposées dans des galeries ni que des gens les achètent, mais je ne les considère pas comme de l’art. Je les vois comme des objets fonctionnels, quoique pas au sens habituel : ce sont des cartes, mais on ne peut pas s’en servir pour aller d’un bout à l’autre de l’île – à moins de le faire très lentement -, et leur échelle est telle qu’on risque plus de se perdre dans le détail que d’y trouver comment rentrer chez soi. Elles diffèrent aussi des autres cartes dans leur façon de tenir compte du temps. Toutes les cartes ont une durée de vie limitée, bien sûr : les routes sont déplacées, les bâtiments démolis, ce qui était jadis un bois ou une prairie est aujourd’hui un supermarché ou un parking. Les cartes sont des instantanés des lieux, des images susceptibles de durer des semaines ou des siècles, selon qu’elles sont plus ou moins détaillées, mais rien n’y est véritablement permanent et il arrive que ce qu’elles omettent soit crucial. Mes cartes, toutefois, n’omettent rien : elle sont si détaillées qu’elles deviennent immédiatement obsolètes, tout au moins en tant qu’ outils d’orientation et, à cet égard, j’aime les considérer comme un commentaire sur la négligence avec laquelle nous envisageons le monde. J’établis ces cartes depuis maintenant huit ans sous diverses formes : je commençai par cette île, en élargissant progressivement, un mètre après l’autre, à partir de la hytte de Kyrre, procédant à une mise à plat infinitésimale du moindre objet que je trouvais, le moindre caillou, le moindre galet, le moindre nid d’oiseau – un carré après l’autre, une coordonnée après l’autre -, en quête de l’espace adjacent invisible, dans lequel se déroulent les histoires. Laisser entendre que ce qui est invisible peut être cartographié semble singulier, sans aucun doute, mais c’est pourtant ce que je m’efforce de faire, non pas à titre de fantasme, mais d’invention – au vieux sens du mot invention, qui signifie : découvrir ce qui existe, visible ou invisible, positif et négatif, forme et ombre, le voile et ce qui est voilé. Certaines choses ne peuvent être vues qu’en négatif, certains corps ne deviennent perceptibles qu’au travers de l’interférence qu’ils créent. Pour certains – Kyrre Opdahl, par exemple, ou la huldra -, l’unique localisation que je peux proposer est ce qui ne figure pas sur la carte du lieu où ils n’apparaissent pas. Personne d’autre ne le sait, mais ça n’a pas d’importance. Les gens achètent ces cartes pour les accrocher au mur, comme des tableaux, mais ils se doutent aussi, même lorsqu’ils ne savent pas pourquoi, qu’ils achètent quelque chose qui pourrait être utilisé. Et c’est le but de mes cartes – elles tentent de donner un aperçu du monde qui dépasse nos territoires familiers illusoires. Non pas dans le but de s’orienter, mais de voir. Parce qu’il y a deux façons de regarder le monde, et deux manières de voir. La première est celle que nous apprenons depuis notre petite enfance, la façon de voir ce que nous sommes censés voir, la construction du consensus d’un monde en cherchant du regard, et en trouvant, ce qu’on nous a toujours dit que nous trouverions là. Mais il en existe une autre – et c’est celle que je recherche. La façon dont nous voyons lorsque nous sortons seuls dans le monde, comme un gamin qui s’en va dans les champs ou le long de la grève, dans un vieux conte. Lorsqu’il est chez lui, il voit ce qu’il est censé voir, mais dès qu’il quitte la sécurité de la ferme ou la salle de classe du village, tout change. Il essaie de continuer à voir ce qu’il s’attend à voir, mais quelque chose s’immisce à la lisière de son champ visuel – et il commence à se rendre compte que, là, tout est susceptible d’être la huldra. Le moindre objet qu’il connaît, le moindre détail illusoire de son foyer se délite, le laissant seul face à un monde trop étrange pour qu’il en soit témoin. Le monde de la huldra – le vrai monde -, que la ferme et la classe du village travaillent si dur à dissimuler.

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Cet extrait (une fois n’est pas coutume) n’est pas représentatif du roman de John Burnside (paru en cette rentrée 2014). Ou, du moins, il n’est pas représentatif de ce qu’on donne ordinairement pour éléments d’information sur un tel roman : à savoir le synopsis, ou des éléments d’atmosphère et de « style ».
Et s’il m’a frappé, cet extrait, c’est certes, avant tout, en soi, pour cette extrapolation, cette dérive, cette modulation de l’idée si vaste, si complexe, de la carte : me revient en mémoire ce beau moment, durant le festival Atlantide (car oui, il y en eut), d’introduction d’une discussion (menée subtilement par l’excellente Estelle Labarthe) entre Philippe Vasset et Tomas Espedal, lesquels s’entendirent illico ou presque, au-delà des différences notables(de langue, de domaine littéraire, de territoires arpentés), sur ce fait : la carte, en sa précision de codage du monde est, avant tout, une fiction. (Et par là, une promesse, un ouvroir de possibles).
Les fictions cartographiques dessinées par la narratrice, Liv sont une promesse et un possible.
Elle sont sa seule issue face aux fictions environnantes, à la domination d’un mode extérieur hostile, dont on ne sait pas toujours mieux qu’elle démêler le « vrai » du « faux ». Qu’il s’agisse du rapport à sa mère, peintre illustre recluse en ce Nord de la Norvège ; de la perception de l’environnement extérieur et de ses mystères (la huldra est une manifestation animiste, qui prend la forme d’une jeune fille ou d’une ombre, s’empare de proies faibles ou isolées, qu’elle fait disparaître, et dont on ne perçoit jamais, par le prisme de cette narratrice instable, la part d’illusion, de mirage – peut-être l’invente-t-elle, mais alors, citons, Burnside, s’agit-il d’une invention « au vieux sens du mot invention, qui signifie : découvrir ce qui existe, visible ou invisible, positif et négatif, forme et ombre, le voile et ce qui est voilé. ») ; et de la relation des faits, tout est changé par cette focalisation. Car en effet, peut-être Liv est-elle folle (la grande beauté plastique promise par ses cartes évoque aussi certains travaux d’arts bruts, hyper-pointilleux, d’enfermés psychiatriques). Mais assurément, le monde extérieur l’est, autrement, mais autant qu’elle.
Et il faut ici parler plus amplement de l’auteur, rendre hommage à John Burnside, dont l’évocation de la folie du monde est un motif récurrent, qu’il parvient à renouveler absolument. J’ai découvert son travail tardivement, par son précédent roman, l’incroyable Scintillations (Métailié, 2011), et ce fut – c’est toujours – un choc. L’art de Burnside est grand, qui sait faire beaucoup dans l’enceinte d’un même livre (et notamment convertir en roman, lisible par chacun, sans pré-requis exigé, la poésie de Burnside, et son immense culture classique et littéraire). Scintillations, par la grâce d’un jeu extrêmement habile avec le pacte romanesque, usant d’énonciations changeantes, parvenait à nous faire voir l’impossible, autant qu’il parvenait à nous faire toucher le pire – et à le traverser, cheminant au cœur d’abysses inconnues, emplis d’une inquiétude étonnamment sereine. Ce livre, nous sommes quelques-uns à le vanter, à promettre à autrui, en confiance, un grand moment d’effroi, une frayeur inouïe, en même temps qu’un parfait, qu’un immense bonheur de lecture. Il y a chez Burnside (lequel est, répétons-le, un excellent poète, ce n’est pas un hasard) une douceur immense, complémentaire de son insatiable colère.

Dans cet Été des noyés, si le fantastique règne, il joue de décors, de climats romantiques et sombres (d’un décor de froid, de brume, d’eau, d’isolement : d’une ambiance de bout-du-monde, voire d’au-delà du bout, d’un pied déjà ailleurs, d’outre-monde), d’une intrigue elle aussi délicieusement connotée, d’airs de déjà-vu, pour considérer d’un point de vue toujours autre (et encore une fois, multiple, ou glissant, par le biais d’une focalisation, d’une énonciation, troubles, mouvantes), le monde extérieur. Et tout fonctionne à merveille, quel que soit le degré auquel on décide de prendre la chose – car au fil du récit c’est autre chose qui passe, au travers, par le biais, de cet jeu de présences et d’absence : le mystère est autre, que celui-ci vers lequel notre regard pointe.
Le mystère est autre, et il est plus grand. Et la huldra, de ce fait, plus qu’un démon, plus qu’une malédiction, est, en écho au mystérieux glister (porte vers un espace-temps autre) de Scintillations, un passage vers un état de conscience autre – et nécessaire.
C’est un motif politique, voire un impératif moral, qui conduit Burnside à obstinément dévoiler cet envers, c’est une nécessité littéraire qui lui est propre, à lui dont une large part du monde actuel est, moralement, insupportable. C’est une nécessité et, surtout, une résolution littéraire unique : tel l’enfant évoqué en fin de l’extrait ci-dessus, dont « Le moindre objet qu’il connaît, le moindre détail illusoire de son foyer se délite, le laissant seul face à un monde trop étrange pour qu’il en soit témoin. », Burnside renverse le réel en beauté, et se tient droit, au cœur du réel renversé.
Le romanesque de Burnside est inconfort, il est douceur et terreur.
Il lui faut bouger tout pour qu’en émerge du possible, du beau. Voir à travers – voir autrement.
Le passage est la promesse, la promesse du monde vu autre, le monde vu autre est poésie.

« Laisser entendre que ce qui est invisible peut être cartographié semble singulier, sans aucun doute, mais c’est pourtant ce que je m’efforce de faire, non pas à titre de fantasme, mais d’invention. »

L’Eté des noyés, John BURNSIDE, Publication : 28/08/2014, Nombre de pages : 336, ISBN : 978-2-86424-960-3,Langue originale : Anglais (Ecosse),Traduit par : Catherine Richard

MidiMinuitPoésie #14

Santé !

(Note additive, post-scriptum, postface (lundi 13 octobre : après-coup)

J’y reviens par une note, c’est lundi estourbi et déjà pris par d’autres lectures et menues urgences, j’y reviens par une (courte, bien trop courte) note avant que le flux des choses reprenne la main, j’y reviens parce qu’il faut, quand même. Je parlais ci-dessous de fidélité, d’amitié, c’est essentiel et ça compte, on aime à y revenir et à fortifier ensemble cet Ouvert, il y a un pan de vie là-dedans (joie de revoir Jean-Pascal Dubost, qui me mena dans cette affaire de C.A, il y a huit ans, qu’il en soit ici, à nouveau, et inlassablement, remercié, tant cette commensalité-là m’a agrandi, formé, et continue de ; mais aussi d’apprécier les compétences d’Estelle, récente graphiste & et communicatrice de la Maison, en même temps que de partager l’agréable, solide, aidante compagnie de Richard, qui en fut aussi et y apporta beaucoup – et combien ailleurs, dans nos vies surchargées, reviennent aider bénévolement ce qu’ils ont quitté, ainsi ? Ces détails (qui n’en sont pas) de vie pro signifient aussi quelque chose).
C’est surtout, cet immense sourire qui nous prit quand, en pause après huit-dix heures d’écoute assidue (et de présentations enchaînées, pour ma part, les lire : François Matton, Charles Robinson), avec les chers ami(e)s de Ce qui Secret, vint le temps de boire à cette santé : de n’en toujours pas revenir, au bout d’une dizaine d’années pour ma part, de cette réinvention perpétuelle de ce festival, de constater qu’il fait toujours, intimement et collectivement, sens ; et qu’il le fait plus et mieux. Ne cédant à aucune sirène paresseuse et réductrice, ni à la dictature quantitative ni au tautologisme et prophéties auto-réalisatrices de l’événementiel majoritaire (je connais, j’ai donné, je pourrais détailler), Midi-Minuit existe et nous fait exister plus, et autres.
La force de l’habitude n’existe pas, l’habitude est un agent d’amoindrissement, si souvent, dans nos vies – ce que ce festival fait est exceptionnel (je pèse le mot, je n’exagère pas, je le souligne sciemment);  et cette amitié-socle, durant Midi-Minuit, est rejouée, relancée, solidifiée : car Midi-Minuit est unique, il ne ressemble à nul autre, par la diversité de ses propositions, leur cohérence de construction (voir la complicité tendrement vacharde de Claude Favre et de François Corneloup, qui ne se connaissaient pas avant de performer en duo ; participer à la rencontre de Robinson et Beurard-Valdoye, qui ne se connaissaient pas plus mais ont tant à se dire et le constataient ; ne sont pas qu’anecdote de vie festivalière, mais attestations de cette qualité de travail et d’invention-là, aussi, dont Magali Brazil sait faire preuve).
Alors, le redire, net, et bold : Bravo, merci – et à suivre.
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Midi-Minuit, c’est histoire de fidélité, personnelle (je, auteur de cet article, est dans la liste des noms ci-dessous, puisque dans ce festival nantais j’œuvre à mon échelle, interrogeant & ou présentant des auteurs, en voisinage et complicité, depuis des années). Ce travail de présentation qui nous demandé (proposé), aux bénévoles amis, a été essentiel dans mon chemin d’écriture (et pas seulement, puisqu’il s’agit de dire cette présentation debout sur une scène, l’écriture n’est donc pas seule en jeu, le corps y a sa part, puisqu’il faut écrire, puis dire, debout). À faire re-défiler ces présentation successives (et reprises sur le présent site, ainsi que dans l’anthologie Gare Maritime), de David Christoffel à Emmanuelle Pireyre, le partage entre ce que j’aurai proposé et ce qui m’aura été proposé est grosso modo équitable, en symbole de cet échange vital, force du travail en partage.
Midi-Minuit, c’est donc près de chez moi, c’est surtout de toujours plus haute tenue, fort inventif et généreux. Il n’est qu’à voir le programme (ci-dessous) et sa superbe affiche (ci-dessus) signée François Matton (dont on réécoutera l’ entretien avec Catherine Pomparat sur remue, ma foi, à cette occasion), où l’on lit les noms de Charles Robinson, Patrick Beurard-Valdoye ou Samuel Rochery. Programme éloquent, témoignant par son exigeante diversité  du renouvellement du champ de la poésie contemporaine, de son dialogue accru avec les autres arts, et ce loin de toute « chapelle » ou convention.
Et puis, d’ajouter, qu’en plein cœur d’une époque occupée (oui, littéralement occupée), par l’événementiel, n’est-il pas extrêmement important, émouvant, stimulant, de voir au fronton d’une affiche, un slogan tel que celui-ci (signé François Matton) :
Sieste à toute heure
Bon départ dans l’affection nouvelle
À jeudi, vendredi, samedi, à bientôt, vite et lent.

LE SITE : http://www.midiminuitpoesie.com/
LE PROGRAMME
Jeudi 9 octobre 15h30 | café-librairie les Bien-aimés. Lecture de Films en prose, de Jacques Sicard par Gilles Blaise, sur une création vidéo de Thomas Chatard. (Gratuit sur réservation, au 02 85 37 36 01 ou à la librairie Les Bien-aimés) De 16h30 à 19h30 | Cité des Voyageurs. Présence des éditions Héros-limite : livres et « Pavillon d’écoute », création sonore dans la cave voûtée. (gratuit) 19h30 | Cité des Voyageurs. Projection du film Berliner Trio pour stations et traversées d’Isabelle Vorle, sur une lecture performée en live dePatrick Beurard-Valdoyeet une musique de Jean-Jacques Benaily, suivie d’un entretien avec les invités, animé par Guénaël Boutouillet, et de la projection du film Tous se terrent, sur un texte de Patrick Dubost. (Entrée : 3€ / Abonnés, étudiants, demandeurs d’emploi : gratuit)
Vendredi 10 octobre De 11h30 à 14h30 | Cité des Voyageurs. Présence des éditions Héros-limite : livres et « Pavillon d’écoute », création sonore dans la cave voûtée. (gratuit) De 15h à 18h | Passage Sainte-Croix « Les cabines phoniques », installation-atelier pour les enfants. (Gratuit) 18h30 | café-librairie les Bien-aimés. Lecture de Films en prose, de Jacques Sicard par Gilles Blaise, sur une création vidéo de Thomas Chatard. (Gratuit sur réservation, au 02 85 37 36 01 ou à la librairie Les Bien-aimés) 21h00 | galerie de l’école des Beaux-Arts. Approches de la poésie actuelle : trois éditeurs présentent leurs travaux, et un auteur de leur catalogue pour une lecture. Avec les éditions Héros-Limite et Christophe Rey, leséditions La Barque et Ossip Mandelstam, les éditions Plaine Pageet Ritta Baddoura. Animé par Alain Girard-Daudon. (Entrée : 3€ / Abonnés, étudiants, demandeurs d’emploi : gratuit)
Dimanche 12 octobre 15h00 | au Cinématographe Projection du film Gare de Jade, de Yu Jian, et entretien avec l’auteur, Li Jinjia (traducteur) et Claude Mouchard, animé par Alain Nicolas. (Entrée : 5€ / Abonnés, étudiants, enfants, demandeurs d’emploi, Carts, Carte blanche : 3€)
Samedi 11 octobre | de midi à minuit | gratuit
11h00 | Les Bien-aimés. Lecture de Films en prose, de Jacques Sicard par Gilles Blaise, sur une création vidéo de Thomas Chatard. (Gratuit sur réservation, au 02 85 37 36 01 ou à la librairie Les Bien-aimés) 12h00 | Place Sainte-Croix. Inauguration. 12h30 | Place Sainte-Croix. Lecture-concert de Claude Favre et François Corneloup 14h00 | Le Cercle rouge. Performance d’Anne-Laure Pigache. 14h45 | Passage Sainte-Croix. Lecture de Marie Borel. 15h30 | Galerie de l’école des Beaux-Arts. Lecture-projection de François Matton. 16h15 | Place Sainte-Croix. Performance sonore de Charles Robinson. 17h00 | Le Cercle rouge. Performance de Mathias Richard. 17h45 | Galerie de l’école des Beaux-Arts. Projection commentée de Alphabet, de et avec Philippe Jaffeux. 18h30 | Passage Sainte-Croix. Performance poétique dePatrick Beurard Valdoye. 19h15 | Place Sainte-Croix. Performance musicale d’Anne Waldman et Will Guthrie. 20h00 | Les Bien-aimés. Entretien avec Jacques Sicard. 21h00 | Cité des Voyageurs. Lecture bilingue de Yu Jian (salle d’exposition). 21h45 | Place Sainte-Croix. Lecture-concert de Samuel Rochery et Cyril Secq. 22h30 | Passage Sainte-Croix. Lecture de Fabienne Raphoz. 23h15 | Galerie de l’école des Beaux-Arts.Stéphane Batsal : projection de vidéos et lecture par Fabienne Rocher et Véronique Rengeard (comédiennes). 00h00 | Galerie de l’école des Beaux-Arts. Bœuf poétique et musical, rencontres impromptues
Et aussi
De midi à minuit | Émission en direct sur Jet FM 91.2 De 11h à 22h | Les Bien-aimés. Présentation et vente de livres des éditions La Barque. De 12h à 22h | Cité des Voyageurs. Présence deséditions Héros-limite : livres et « Pavillon d’écoute », création sonore dans la cave voûtée. De 15h à 18h | Passage Sainte-Croix. Présence des éditions Plaine Page : livres et « Cabines phoniques », installation-atelier pour les enfants. De 14h à 18h | La Maison de la Poésie ouvre les portes de sa bibliothèque.
Du 3 au 12 octobre : Création textes et dessins de François Matton dans l’espace public et aux Galeries Lafayette.

Du 3 au 5 octobre 2014 : Un week-end de rêve en littérature (festival Echos et vernissage Contre-murs, à Nantes, Journées Gracq, Cafés littéraires de Montélimar…)

De l’ubiquité impossible – et rêvée.

Le même week-end, celui d’avant Midi-Minuit (lequel est, ainsi qu’on dit en jargon Kulturel, fléché, priorisé, sanctuarisé, bref, : réservé : pour ma part, depuis, et pour, je l’espère, des années), je serai quelque part, en travail, et je ne serai pas ailleurs, où j’aimerais tant être aussi. Vue d’ensemble.
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programme-echos-2014
ECHOS,
C’est au château des ducs de Bretagne, et le programme d’ensemble est alléchant (le télécharger en pdf).
J’y animerai plusieurs temps d’échange, portés par  un tropisme japonais, en veillant à faire preuve de délicatesse – on sait à quel point, sur l’orientalisme comme sur la catastrophe, l’indécence est souvent de mise.
Rendez-vous perso :
L’écriture de la catastrophe. Le samedi 4 octobre à 14h30 dans le bâtiment du Harnachement, pour une lecture-rencontre de 80 minutes. Une lecture de 40 minutes de « Fukushima, récit d’un désastre » de Michaël Ferrier, lu par Sophie Merceron, animation d’une rencontre-débat avec Michaël Ferrier, Philippe Forest et Ryoko Sekiguchi
– Le samedi 4 octobre à 19h30 dans la Tour du Fer à Cheval, pour une lecture-dégustation de 60 minutes. Une lecture de textes recueillis par Ryoko Sekiguchi sera faite par Sophie Merceron ; en parallèle de cette lecture Ryoko proposera une dégustation, qui évoquera notamment la cuisine de l’époque Edo, et je la questionnerai sur les plats, sur les textes, sur ce rapport si fort et si rejoué sans cesse, si renouvelé, qu’elle entretient avec l’aliment et sa préparation, sa dégustation et son commentaire – comme une habitude qu’on aime à avoir, ces rendez-vous auxquels l’adjectif délicieux va si bien.
-Le samedi 4 octobre à 21h dans le bâtiment du Harnachement, pour la lecture-vidéo « Autour de Marie au Japon » de 90 minutes. La lecture-vidéo est précédée d’un entretien de 30 minutes avec Jean-Philippe Toussaint. Nous circulerons entre les titres du cycle de Marie, entre questions sur l’écriture, les écriture(s) (cinéma, livre, et croisements), avant la projection de ces films inédits.
-Le dimanche 5 octobre à 16h30 dans le bâtiment du Harnachement, pour une lecture-rencontre de 80 minutes. Une lecture de 40 minutes du livre de Dany Laferrière « Une autobiographie haïtienne », lu par Victor de Oliveira, suivie d’un entretien avec Dany Laferrière – où les thèmes à possiblement développer sont immenses, innombrables, incluant le déplacement, l’exil, la catastrophe, le retour au pays, l’écriture et la lecture, bien sûr…
Et comment ne pas vous convier à l’ensemble : Les lectures-déambulations d’Eric Pessan (intitulées Le Monde et l’immonde), vendredi et samedi 19h et 21h, une rencontre animée par Bernard Martin, avec Sarah chiche autour de Pessoa, une sélection de poésie du Japon effectuée par Alain Girard-Daudon pour Gilles Blaise…
C’est donc là que je m’affairerai et, nécessairement, me trouverai – pendant qu’ailleurs, où je ne me trouverai pas, se passeront de grands et fort beaux moments, qu’on ne passera pas sous silence – parce que les logiques de concurrence ne sont pas celles-là qui tous nous animent, et parce que peut-être, si l’écriture a des vertus performatives assez fortes pour devenir surnaturelles, de le déclarer me permettra d’y être, un peu, quand même.
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affiche-gracq-2014-500
c’est la continuité et l’affirmation de ce que Cathie Barreau œuvre à développer dans la maison de l’auteur (dont elle nous donna à lire les prémisses, d’une façon sensible, dans cette chronique sur remue.net), à Saint-Florent le Vieil, en bords de Loire : un mode de patrimonialisation ouvert, accueillant le plus aigu du contemporain (pensons au programme de résidence de cet automne : Marie de Quatrebarbes, Charles Robinson, Emmanuel Ruben, que du bon – et de l’extrêmement contemporain, hors chapelle, hors clocher, du hors-soi). C’est à Arno Bertina, qu’on ne présente plus par ici tant le bien qu’on en pense sincèrement (c’est dit , et , par exemple) pourrait faire ressembler cet éloge réitéré (et mérité) en flagornerie, qu’échoit l’heureuse tache de transformer une thématique (« la guerre et la paix » ) en rencontres et invitations. Le programme est fastueux (citons Oliver Rohe, Cloé Korman, Emmanuelle Pagano, Marie Cosnay, Vincent Message, Jérôme Ferrari, Dominique Meens…), il est  à découvrir ici : http://maisonjuliengracq.fr/spip.php?article116
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Prog-19-Cafes-Lit_2014-1
Et, bien loin de là, les géniaux cafés littéraires de Montelimar, déjà évoqués dans ce billet de 2012, où je n’aurai pas le privilège de me rendre cette année (du fait de l’impossible ubiquité sus-évoquée, hein), accueillent notamment Hélène Gaudy, Maylis de Kerangal ou Julia Kerninon, mais aussi le splendide et tonitruant performer et écrivain Antoine Boute : un des rares festivals aussi ouverts, capables de faire voisiner sans heurt l’absolument mainstream et le contemporain le plus pointu – et ces heureux échanges entre pôles distincts, voire opposés, liés à un travail en équipe chaleureux, c’est aussi à Julien d’Abrigeon, son hypra-compétence dans le domaine de la poésie-action (qu’il pratique lui-même, où il n’est pas manchot), associée à son regard sur ce qui se publie par ailleurs, ce qui bouge et invente dans le champ du roman. Si vous êtes dans le secteur, ne vous en privez pas, vous auriez tort. Le programme complet ici : http://www.lescafeslitteraires.fr/
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Contre-mur_Nantes-1
Et à Nantes, ce samedi 4 octobre à 18h, il y a aussi (juste avant la dégustation de saké avec ryoko au Château, si vous galopez bien, c’est jouable), le vernissage d’une exposition des géniaux contre-murs, affichistes écrivains marseillais dont on présentait le travail ici, qui ne faiblissent pas, et valent vraiment le coup d’œil (et d’oreille, car on sait  qu’il y aura de lecture, et que Nicolas Tardy au micro, ça dépote également… le programme : des posters de  :Rémi Froger ; Éric Giraud ; David Lespiau ; Dominique Meens ; Ian Monk ; Chantal Neveu ; Marie-Luce Ruffieux ; Éric Suchère ; Lucien Suel ; Dorothée Volut /et un DVD — qui sortira à cette date — de Frédérique Loutz & NicolasTardy /vernissage le samedi 4 octobre 2014 à partir de 18h /lecture-performance de Nicolas Tardy à 19h – programme en pdf : Contre-mur_Nantes)
Bref,
ce week-end, pour notre part on sait on l’on sera,
on sait aussi on l’on ne sera pas, à regrets,
PS –  comment, vous êtes bloqués à Paris ? Alors il va de soi que vous irez écouter  Sylvain Prudhomme et Yamina Benahmed Daho, pour une soirée L’arbalète à L’atelier. Plus d’infos ici : Soirée L’arbalète

Le monde était trop vaste. | « Selon Vincent » de Christian Garcin, éditions Stock, 2014

« Ces sommets, ce ciel, cette mer n’avaient rien d’amical. Le monde était une immensité neutre et froide, hostile. Pourtant je me sentais bien. J’imaginais sur nous un regard de condor. Je m’imaginais condor moi-même, glissant sur les coussins d’air froid, avec au-dessous de moi la plaine grise de la mer traversée d’un point rouge sur lequel se devinaient deux silhouettes, le crachotement du moteur qui dominait parfois le bruit sec de l’air sur mes rémiges, les montagnes au loin, les courants aériens qui dessinaient autour de moi les promesses de fuite, et l’ivresse de l’instant, l’immersion dans le vent, l’éternité du monde, la vie toujours recommencée, à jamais cette immensité lumineuse, vide et froide autour de moi. Je me mis à penser à Klappenbach et Klaingutti, à leurs animalcules millimétriques qui résistent à tout, à La Brea et à ses délires spatiaux, aux distances interplanétaires qu’il imaginait pouvoir couvrir en un rien de temps grâce à son hélium lunaire, à l’infiniment grand, à l’infiniment petit, à nous qui nous tenions au milieu, à la réalité de nos existences aux yeux de ce condor tout là-haut, et j’eus comme un vertige. Le monde était trop vaste. Trop complexe, trop ramifié, à la fois horizontal et vertical, dessinant entre les êtres et les choses un réseau arachnéen de correspondances, de causalités secrètes, de mystères qui n’en étaient peut-être pas, à l’élucidation desquels manqueraient toujours la connaissance démiurgique de la totalité des faits dans leur succession, leur conjonction, leur simultanéité. Il y avait des tonnes de savoir, des myriades de documents sur absolument tout, du mouvement aléatoire des photons à la structure des trous noirs rien n’échappait au recensement, au catalogage généralisé du monde, le moindre objet de connaissance de venait instantanément répertorié, disséqué, éparpillé, disponible, et moi, je ne savais rien, minuscule et vulnérable au milieu de ce rien, baigné d’immensité froide et lumineuse, en route vers un lieu dont je ne savais guère plus, juste qu’il était isolé de tout, point minuscule dans un entrelacs de fjords et de péninsules glacées, et qu’il avait sans doute été le dernier refuge de l’oncle de Rosario. »

 (Christian Garcin, Selon Vincent, éditions Stock, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Selon Vincent, nouveau roman de Christian Garcin, paraissant en cette rentrée aux éditions Stock, considéré du point de vue diégétique, est un roman, très – excusez le pléonasme – romanesque, voire romanesque au carré, en ce sens qu’il fait récit (un récit aux allures de conte), récit lui-même enchâssé dans un autre récit, lequel est enchâssé dans un autre conte…

Ainsi modalisé version poupée russe à trois niveaux, de récit de la fuite d’un homme ensorcelé (Vincent), jusqu’aux confins du monde et de la recherche de ce dernier, des années après sa fuite, par deux narrateurs, Paul et Rosario, eux-mêmes tiraillés par des questions de départ ou d’exil ; et le cheminement au cœur du récit-de-Vincent, mais également en creux dans celui de ses aimables « poursuivants », du témoignage d’un grognard de l’armée napoléonienne en déroute, trouvé dans un vêtement ancien, forme un agrégat singulièrement cohérent. D’une assez formidable fluidité même, quand on considère la subtile architecture de l’ensemble.

L’extrait ci-dessus, tiré de la dernière partie de ce livre, en atteste, et, s’il est « signé » Paul, pourrait, en effet, parler pour chacun des autres narrateurs successifs. S’y rassemblent des thématiques chères à l’auteur, et récurrentes au fil de son œuvre, qu’il s’agisse du rapport à l’animal (être, totem, symbole, mouvement : l’animal dont l’entretien ci-joint souligne la primauté dès son titre), à l’immensité (via le voyage aux confins, et son inséparable contrepoint la réclusion, ou du moins l’isolement – rapport qu’évoque largement Garcin dans le même entretien), et le lien essentiel, vital à la fiction en tant que possible, qu’échappatoire dans un monde non seulement fini mais également hyper-documenté, jusqu’à la saturation. Dans sa belle contribution au recueil critique Devenirs du roman, vol.2 (matériaux), paru aux éditions Inculte cette année (et chroniqué ici), il ne cesse d’y revenir, Garcin, à ce rapport trouble qu’il entretient au document source et –censément- véridique :

« Il m’arrive donc, bien entendu, de me documenter avant de me mettre à écrire. Mais il arrive surtout, et c’est sans doute plus intéressant, que ce ne soit pas tant la fiction qui ait besoin du document pour coller à ce qu’on appelle l’effet de réel (cette sorte de ciment rassurant dont on se dit qu’il puise sa légitimité dans la réalité qu’il décrit), que le document lui-même qui provoque et finit par créer la fiction qui l’utilisera ».

Dans ce même texte de Devenirs du Roman, il évoque les matières matrices de ce roman, notamment le journal à peine retouché de ce grognard, ainsi que ses propres voyages sur les lieux atteints par les personnages du livre, à savoir l’extrême sud de la Patagonie, en tant que déclencheurs, non de réalisme, mais de fiction (et de fictions dans la fiction, on revient à ces structures d’enchâssement fascinantes évoquées au-dessus). Et c’est cet art-là, sinon visible, du moins fichtrement perceptible, puisque puissant (envoûtant, tel le charme sous lequel tombe Vincent avant sa fuite) qu’on ne parvient pas précisément à expliquer : que même à peine évoquée, l’atmosphère pavillonnaire tranquillement étouffante où s’ennuie le desperate house-husband Vincent avant de prendre la tangente nous est rendue immédiatement perceptible : on s’y trouve, on y est. Mais l’invraisemblable garagiste bouriate qui prend en charge la tentative de désenvoûtement de Vincent nous est également rapidement, aisément, familier – pas crédible pour autant, puisque là n’est pas la question, l’enjeu de Garcin, mais : étrangement familier. Familièrement étrange (et nous-mêmes, estrangés).

 

Citons-le encore, dans cet excellent entretien mené par Elodie Karaki :

« (…) Il y a quelque chose comme cela, c’est-à-dire qu’il y a un moment où la réalité tremble et vacille. On adhère à ce qu’on lit, on y croit, parfois on peut se dire que là, tout de même, il va un peu loin ‒ et puis ça marche, et puis on y croit. Insensiblement, c’est comme une dentelle narrative très fine qui se met à bouger, et ça vacille un peu, il y a comme un déhanchement, un pas de côté ‒ et c’est cela qui est intéressant, dans la littérature et dans la vie également, parvenir à susciter le pas de côté, à considérer les choses d’un point de vue un peu différent.»

Cet étrange art de romancier en lequel Christian Garcin excelle, n’est pas celui de bien tirer un fil – puisque les fils sont trop nombreux et que chaque polarité atteinte appelle, évoque, rappelle, mais de cheminer, et de nous faire cheminer dans une constellation de récits.

 

S’imaginer condor, en être saisi de vertige, et pourtant, se sentir bien.

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Le renard et le hérisson, un entretien de Christian Garcin avec Elodie Karaki sur remue.net.

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Christian Garcin, Selon Vincent, éditions Stock, août 2014 (EAN : 9782234075443, Prix: 19.50 €) ; signalons également ces nouvelles parutions ou rééditions : rééditions de Sortilège (nouvelle édition), et de Rien (réimpression), aux éditions Champ Vallon ; Des Femmes disparaissent (Points Seuil , 4 septembre 2014).

nos devenirs estivants | festival écrivains en bord de mer, du 16 au 20 juillet 2014, La Baule

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Ce festival est un rendez-vous personnel – j’y vais chaque été depuis des années (petit récit de l’édition 2010 sur remue.net, pour exemple), ai eu le plaisir d’en être community manager en 2013, pour une édition remarquable, intégralement filmée, dont, a minima, on conseillera le visionnage immédiat des rencontres autour de L’école de New York et de Joe Brainard, et de la conférence de Stéphane Bouquet. Et, pour rappel, la lecture des flux de réseaux sociaux ré-agrégés en épisodes via storify Jour 1 – mercredi 17 juillet / Jour 2 – jeudi 18 juillet / Jour 3 – vendredi 19 juillet / Jours 4 & 5 – samedi 20 et dimanche 21 juillet ) – cette expérience fut intense et unique, de tout noter, du moins tout ce qui pouvait se compacter en 140 signes…
Ma présence (car les Martin, Bernard et Brigitte, me font le plaisir de me convier à participer à ce moment, qu’ils en soient ici remerciés) sera cette année plus posée, ou concentrée – mais concentrée sur une matière extrêmement centrifuge, vivement divergente, à savoir l’essai collectif Devenirs du roman (vol.2, matériaux), auquel sera consacrée une rencontre, discussion avec trois des auteurs qui y ont participé : Hélène Gaudy, Emmanuel Adely et Joy Sorman.
L’occasion de plonger plus avant dans ce passionnant ouvrage, déjà lu une fois , en cours de relecture attentive, pour chronique prochaine (Lire ma critique du recueil en question sur matériau composite).
Mais aussi de savourer l’ensemble des autres moments du festival, ainsi que le font la plupart des auteurs en présence – car, une fameuse conjonction d’éléments (un cadre, un moment de ralentissement, un accueil & une convivialité, mais aussi une programmation curieuse, experte, ouverte – un regard gourmand et gourmet sur la production littéraire contemporaine) fait de ces quelques jours d’été une exception, alliant densité et vigueur, calme et intensité.
Le programme est ci-dessous, vous pourrez constater que l’ensemble vaut largement le déplacement – à très vite , on s’y retrouve, hein ?
(Guénaël Boutouillet)
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Mercredi 16 juillet
17 h 30
– lecture par Emmanuel Adely
d’extraits de La Très Bouleversante Confession de l’Homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la terre ait porté, 2014, Editions Inculte
18 h 30
– lecture d’extraits de Autour du monde par Laurent Mauvignier
le livre paraîtra fin août aux éditions de Minuit
20 h 00
inauguration
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• jeudi 17 juillet
11 h 30
les humeurs apéritives de Gérard Lambert
15 h 00
Julia Kerninon
entretien avec
Bernard Martin
16 h 00
Hélène Gaudy
entretien avec
Charlotte Desmousseaux
17 h 00
Emmanuel Adely
entretien avec
Thierry Guichard
18 h 00
Emmanuelle Pagano
lecture d’extraits de
Nouons-nous en compagnie de Laurent Mauvignier
20 h 00
Valérie Mrejen
entretien avec
Alain Nicolas

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• vendredi 18 juillet
11 h 30
– les humeurs apéritives de
Thierry Guichard
15 h 00
– Conférence
Constance Lewallen
conférence sur Joe Brainard peintre
16 h 00
Bill Berkson
lecture bilingue suivie d’un entretien avec
Olivier Brossard
17 h 00
Morten Sondergaard
Lecture en anglais
Wordpharmacy
lecture en français par
Olivier BrossardLa pharmacie des mots
18 h 00
Laurent Mauvignier
entretien avec
Bernard Martin
19 h 00
– table ronde autour de l’ouvrage Devenir du roman, paru aux éditions Inculte
avec des auteurs qui y ont participé :
Hélène Gaudy, Emmanuel Adelyet Joy Sorman
animée par
Guénaël Boutouillet

20 h 30
– cinéma Le Gulf Stream
projection de
I Wish I Knew (Histoires de Shanghai)
un film de
Jia Zhang-ke
Ce documentaire se concentre sur les habitants de Shanghai, leurs histoires, l’architecture spectaculaire de la ville.

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• samedi 19 juillet
11 h 30
– les humeurs apéritives de
Thierry Guichard
La Baule invite Shanghai
La mégapole chinoise sous le regard d’écrivains français et chinois.

15 h 00
Celia Levi
entretien avec
Bernard Martin
16 h 00
Chantal Pelletier
lecture suivie d’un entretien avec
Bernard Martin
17 h 00
– projection de photos de Shanghai
et lecture par
Sophie Merceron de textes sur Shanghai
17 h 30
Wang Zulinget Xue Shu
entretiens avec
Bernard Martin
18 h 30
Celia Levi,Chantal Pelletier, Wang ZulingetXue Shu
table ronde Shanghai littéraire
20 h 00
Joy Sorman et Olivier Rocheteau
Lecture
extraits de La peau de l’ours à paraître chez Gallimard en septembre 2014

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• Dimanche 20 juillet
11 h 30
Christine Morault des éditions MeMo et Anne Bertier
entretien avec Bernard Martin

 

Thierry Beinstingel, de Central à Faux nègres (entretien en vidéo)

(une photo du livre Faux Nègres, par Thierry Beinstingel lui-même, sur son site).

Depuis quelques années nous travaillons ensemble, avec l’équipe de la Médiathèque de Saint-Jean-de-Monts, et une bonne douzaine d’auteurs y sont venus, déjeuner en bord de mer puis répondre à mes quelques questions. La rencontre, format café littéraire le samedi après-midi,  se double souvent, depuis 2013, d’un avant (apéro littéraire, le vendredi soir, à La Roche-sur-Yon). Comme dans beaucoup de cas (et c’est ce nous professons doctement avec l’ami Yann Dissez durant nos formations données en binôme), partant de bons principes on apprend en marchant, en faisant, en somme, construisant depuis ces bons usages (ici, d’emblée, place faite à un accueil souriant, organisé, souriant au millimètre, en quelque sorte : parfaite répartition des rôles entre nous, qui s’est apprise en cours de route).

Deuxième captation de ces rencontres, après l’entretien avec Laurence Tardieu – et passez outre la nébulosité légère qui nous ceint, Thierry et moi, d’un halo vaguement mystique, c’est un apport impromptu de grand soleil printanier – car le son est parfait, et comme souvent avec un entretien en vidéo, le spectateur que nous sommes devient vite auditeur, revenant se confirmer par l’image, de temps à autre une forme de réalité de l’affaire, du dialogue en cours. (Merci encore de cette captation, dis-je, c’est un immense plaisir que quelque chose puisse rester ailleurs que dans nos mémoires, et se déposer ainsi en ressources sur mon site).

Deux parties à cet entretien : où l’on chemine entre les livres, où Thierry nous lit des extraits, où l’on y parle d’un de ses livres, trop mal connu,  Bestiaire Domestique, de Rimbaud et de son importance en son travail, de la vie d’entreprise, bien sûr, dont on sait, de Central à Retour aux mots sauvages en passant par Ils désertent, à quel point elle compte. De course à pied et de ses études de lettres reprises, en chemin, elles aussi. De rythme de vie, d’écriture et de course. Du vocabulaire, et au-delà, de la langue, des langues (celles du travail, de l’outillage et leur poétique propre ; celle de la communication et des rapports sociaux et leur rapport de domination). On n’y parle pas de web, cette fois, parce qu’un large pan de la conversation la veille, à La Roche-sur-Yon, y fut consacré (à son site personnel, Feuilles de Route, de plus de dix ans d’âge, comme les meilleurs single malt) , et que dans cet art-là (modeste)  de la parole, la conversation se rejoue autant qu’elle se poursuit.

Mais aussi –  mais surtout, sans doute – dans la seconde partie, Thierry  dévoile en avant-première, par une lecture extrêmement douce et charnelle, l’entame de son impressionnant Faux Nègres, à paraître chez Fayard en août 2014). 412 pages, soit dix marathons. Une langue impeccable, modulée haut-de-gamme, à la hauteur, oui, de l’ampleur de ce qu’elle traite ; une lecture du paysage, urbain, politique, de ces régions abandonnées par le pouvoir et tellement promises à la rapacité d’une extrême droite ravalée en façade mais si stable depuis des lustres, en sa haineuse soif de pouvoir, une vue à hauteur d’homme (comme sur la belle photographie de Raymond Depardon qui en orne la couverture). Et, entre cette hauteur de langue, et Rimbaud toujours en faction à chaque phrase (Faux Nègres, c’est Rimbaud mis encore en exergue, même si c’est aussi deux initiales qu’on ne prononcera pas) et l’horizontalité volontaire de vue, un rapport humain, intimement politique, se fait. L’humilité grande de l’homme Beinstingel, extrêmement facile d’abord, ne se dépare pas de cette exigence-là : que l’écriture dise quelque chose qui sans elle, sans ce travail littéraire se dit si peu – et surtout si mal. Grand livre en perspective, on est dedans, on en reparlera bientôt.

Découvrez également ce livre en version commentée, sur son site. Faux Nègres, le roman du roman.

 Partie 1

[vimeo 99996042 w=500 h=375]

Partie 2 (et présentation de Faux Nègres, à paraître chez Fayard en août 2014)

[vimeo 100408632 w=500 h=375]

Faux Nègres, à paraître chez Fayard en août 2014, EAN : 9782213677460, présentation sur le site de Thierry Beinstingel, présentation sur le site de l’éditeur Fayard.

Le site de Thierry Beinstingel, Feuille de route.

pas exactement danseuses, mais plutôt quelque chose comme dansées | Sylvain Prudhomme, Les Grands, L’arbalète-Gallimard, août 2014)

photo

Couto aimait cette ville. Il aimait ce quartier de Péfine, ses maisons sans étage, invariablement couvertes du même toit de tôle à quatre pentes qui comme le ciel pouvait prendre toutes les nuances de gris. L’omniprésence des manguiers, leurs grosses boules sombres bouchant la vue, retardant jusqu’au dernier moment l’apparition des toits voisins. La forêt comme entrée dans la ville, infiltrée jusqu’au cœur des courettes. Le rouge de la terre. Le tortueux des chemins. Les mille accidents du sol qui semblaient faits pour obliger le passant à s’arrêter discuter devant chaque pas de porte, caniveaux, clôtures, carrés de manioc, petits ponts de bois, fils à linge, papayers, tas d’ordures, tas de ferrailles, tas de sable. L’eau gorgeant le sol. Gonflant les tiges des plantes. Jaillissant des seaux à chaque grincement de poulie des puits. Partout la vie s’ébrouant, se multipliant, piaillant. Gamins jouant au foot. Vieux assis sur des pas de portes. Femmes debout devant des chaudrons noircis de fumée qu’elles touillaient avec de grandes louches en fer-blanc. Minettes sur leur trente et un qui soutenaient le regard de Couto avec effronterie, tout le temps que durait son passage dans leur champ. Le créole avait un joli mot pour les désigner. Il disait bajudas, du verbe baja, danser. Ce qui à la lettre ne signifiait pas exactement danseuses, mais plutôt quelque chose comme dansées, avec jusque dans leur nom un rien de passif, d’abandonné qui était tout un programme.

 (Sylvain Prudhomme, Les Grands, L’arbalète-Gallimard, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ne me préoccupant guère, en ces zones d’affluence modérée, de faire de l’audience ou des coups, il est rare que cette rubrique « herbier » sacrifie au rituel organisé des « bonnes feuilles » d’avant-rentrée. Les lignes ci-dessus sont pourtant extraites d’un roman à paraître parmi quelques centaines d’autres entre fin août et mi-octobre. Les Grands, nouvel opus de Sylvain Prudhomme, qu’on connaît bien par ici, lu et commenté de longue date, est un bijou, à la fois romanesque (et fort habilement troussé, même), coloré, sonore, paysager.

Couto est le guitariste d’un groupe immensément populaire dans la Guinée-Bissau des années 70, le Super Mama djombo, qui balade ses souvenirs dans l’avant-orage des jours d’avant un énième coup d’état. Sous le coup d’un deuil, celui de leur ancienne chanteuse Dulce, Couto chemine, discute, songe, regarde – et nous avec. L’Afrique est chère à l’auteur, qui l’avait déjà remarquablement peinte dans un de ses précédents textes, l’excellent Tanganyika Project : l’Afrique et son foisonnement, de langues de gestes de mots, constituait le projet de ce livre-là, récit d’une tentative avortée d’assimilation de cet environnement saturé, par capture de tous les mots, slogans, messages, imprimés alentour.

Ce  foisonnement, son rendu, constitue une des qualités des Grands – l’énumération des éléments du paysage urbain lacunaire en intro de l’extrait ci-dessus en est un bel exemple. La langue, en l’occurrence le créole de Guinée, rythme le récit, au sens littéral : elle n’est pas un ornement, un effet d’exotisme, mais ne nous quitte jamais, la langue est le liant indispensable aux relations décrites, autant qu’à notre lecture de cette terre vu par les yeux de Couto, un de ses enfants prodigues (devenu l’un de ses pères mélancoliques). Tour de force, elle n’est pas caricaturale, le trait n’est jamais forcé, sans pour autant jouer de contrepied par trop appuyés : on y reconnaît ce qu’on connaît (ou croit connaître) : un certain rapport au temps, qui se laisse passer non sans une certaine langueur, et son symétrique, ce soudain règne du tumulte (l’ordinaire déception face aux politiques locaux ravalés par la corruption, le retour régulier des coups d’état militaires), mais cette appréhension de surface nous est donnée, accrue, en profondeur et limpidité. Ce qu’on imaginait de l’Afrique nous parvient, même et autre – et cet es-trangement nous est fort familier, cet ailleurs nous accueille, à l’aise.

Le rythme, évoqué ci-dessus comme élément thématique (les descriptions de la musique de Super Mama djombo, de sa pratique, du métier, de ses routines comme de ses surprises, sont assez extraordinairement tenues et crédibles), est porté également par un sens du dialogue épatant – promis on n’abusera pas de l’adjectif virtuose, mais on est bien tenté…

Une Afrique, immense, puissante, contrastée, nous est lue – et le conteur est sincère, vif, d’une intelligence extrêmement généreuse.

PS – Et l’on comprend aussi, en notes annexes, à quel point ce livre rend hommage, à la dite Afrique, à ses hommes (et femmes), à sa musique.

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(Sylvain Prudhomme, Les Grands, L’arbalète-Gallimard, août 2014, ISBN : 9782070146444 )

Du plagiat (parfois) puni : Françoise Morvan remporte son procès pour contrefaçon

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Du plagiat (parfois) puni : Françoise Morvan remporte son procès pour contrefaçon

L’époque, et ses tares, sont bien pratiques, souvent, pour asseoir les opinions infondées. On accuse souvent l’internet de tous les mots, par paresse, par facilité : combien de fois ai-je entendu, à titre comminatoire, ou à l’inverse, justificatif, les arguments contraires et équivalents en insignifiance :  « ben, je l’ai trouvé sur Internet » ou  » avec tout (i.e, toutes les horreurs) qu’on trouve sur Internet ». (L’équivalent, dans un environnement domestique, de ces justifications, seraient celles d’un enfant qui, pris la main dans le pot de confiture, accuserait l’ouverture facile de celui-ci d’avoir provoqué voire commis son larcin).

Or, si la technologie se fait souvent invasive ou trop prégnante, ne pas oublier que le plagiat est affaire de responsabilité personnelle, que tout copier-coller découle d’un choix (ou d’un geste, qui, même fugace, découle d’un choix, comme la rature d’un texte ou l’apport de son paraphe, le sont). Les tourments dans lesquels se trouve plongée depuis des années Françoise Morvan en sont un bien malheureux exemple.

Auteure d’un travail de recherche remarquable sur le poète et traducteur  Armand Robin dont elle a retrouvé et publié les textes perdus ; elle a également  passé de longues années à rechercher et publier l’immense trésor enfoui des contes populaires, ce qui lui vaut, au passage, d’affronter la fureur des nationalistes bretons (voir son essai Le monde comme si – ou comment un travail de fond sur des faits de langue et de littérature prend un sens politique inattendu : ce livre est à mon sens une pierre angulaire de toute réflexion culturelle et politique face aux dérives identitaires, régionalistes voire fascisantes, dont l’ultra-libéralisme s’arrange si bien). Ses nombreux travaux en collaboration avec André Markowicz sont exemplaires également, érudits et ouverts, accessibles – plus que ça : produisant, permettant l’accès à des merveilles inconnues, des effets de sens dont nous serions privés (écouter André me raconter comment ils traduisirent Tchekhov, c’est ici), ou encore traduisant Shel Silverstein pour les éditions Memo…

Armand Robin (à qui elle a consacré une thèse monumentale publiée aux Presses universitaires de Lille et disponible dans toutes les bibliothèques universitaires,  ainsi qu’à l’IMEC où elle a constitué un fonds Robin — sans compter ce beau dossier pour remue.net) est au cœur de cette mésaventure – qui heureusement se termine enfin, semble-t-il. Françoise Morvan s’étant fait plagier ses travaux de recherche, elle s’en est émue sans obtenir de réponse (mais se faisant, à l’inverse, retourner son accusation). Ceci jusqu’au nécessaire (mais si  » chronophage, aléatoire, dévoreur d’une énergie que l’on voudrait employer ailleurs et souvent blessant. », comme elle dit elle-même) procès.

Le détail de l’affaire en est donné sur le site (fort recommandé, qui d’un point de vie plus strictement littéraire, témoigne lui aussi, et avant tout, de l’immensité et de l’excellence des travaux de Françoise Morvan): http://francoisemorvan.com/plagiat-justice-rendue/

On y  trouvera également en PDF le jugement signé par le juge Éric Halphen.

Jugement du 14 mars 2014

On se réjouit de cette issue heureuse, qui libérera Françoise Morvan de ces soucis bien inutiles quand elle a tant et mieux à faire (et notamment ce dossier Robin qui reprendra, et s’étoffera encore, un de ces jours, sur remue.net).

Laurence Tardieu, L’écriture et la vie (entretien vidéo)

Rencontre avec Laurence Tardieu, à la Médiathèque de Saint-Jean-de-Monts, samedi 12 avril 2014 from Guenael Boutouillet on Vimeo.

J’ai rencontré Laurence Tardieu, puis les textes de Laurence Tardieu, en l’accueillant sur remue.net durant sa résidence à la FNAPSY, en 2012-2013.

La mise en ligne régulière de son immersion en ateliers, le récit de la prise de risque que ça constitue, sans omission du doute, toujours présent, m’ont été une piste pour entrer dans son oeuvre en cours. Ont aussi stimulé l’envie de la « proposer » comme auteure invitée aux bibliothécaires qui me font confiance.

Cette double invitation, à La Roche-sur-Yon puis Saint-Jean-de-Monts, m’est à chaque fois le prétexte et l’occasion de lire en profondeur un(e) auteur(e), pour non seulement inventer un dialogue qui soit à la fois « vrai » (une discussion qui en soit vraiment une, en n’omettant jamais sa part publique,  son destinataire multiple, une assemblée de lecteurs et lectrices attentifs) et qui se reconduise, différent mais tout aussi audible, le lendemain. De cet exercice il demeure toujours quelque chose, de spécial, dans le lien personnel à l’auteur, mais aussi, de par cette exigence spécifique qu’il requiert, très souvent : de (modestement) bons entretiens. Voici le deuxième de ce séjour, où nous traversons de nombreux aspects du parcours d’auteure de Laurence, ainsi que cette expérience d’ateliers, et son essai L’écriture et la vie (janvier 2014, éditions des Busclats).

Première trace qui en appellera d’autres, pour en redire de ce qui n’est pas dans cet entretien… A lire ensuite, L’incalculable apport, sur remue.net, article consacré au livre Une vie à soi (Flammarion, août 2014) dont Laurence nous fit ici cadeau d’une lecture en avant -première.

(Merci à l’équipe de la Médiathèque pour l’accueil, la fidélité, la captation vidéo, et les déjeuners en bord de mer ; merci à Laurence pour sa générosité et son attention).

Éléments bibliographiques :
Laurence Tardieu, romancière née en 1972 à Marseille, vit à Paris. Après des expériences de théâtre, elle se consacre exclusivement à l’écriture depuis la parution de son premier livre, en 2002.
Bibliographie
Elle a publié, depuis Comme un Père (éditions Arléa, 2002, rééditions Point Seuil), plusieurs romans aux éditions Stock, dont Puisque rien ne dure (2006), Un temps fou (2009), La Confusion des peines (2011) ; ainsi qu’une nouvelle, À l’abandon (Naïve, 2009).

 

L’auteur en présence (journée pro dans le cadre d’Atlantide 2014)

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Aux médiateurs, professionnels, bibliothécaires…
Je me permets d’attirer votre attention sur ce moment-clé du festival Atlantide durant lequel j’espère pouvoir compter sur votre présence, et dont le programme figure ci-dessous (et en version détaillée dans le pdf joint).

Cette journée professionnelle, dont je suis heureux d’avoir porté le projet, me semble constituer un très bel avant-festival, un dépliement dynamique de questions profondes et concrètes – dans cette forme, à laquelle je tiens beaucoup : se succèderont « sur scène », pour la délivrance d’une parole savante, trois écrivains (Cathie Barreau, Sylvain Coher, Maylis de Kerangal), pour questionner ensemble, depuis le socles théoriques et d’Histoire littéraire posés par Alexandre Gefen et Agnès Marcetteau, leur propre statut d’auteur… dont ils « ouvriront le capot » en format atelier ensuite.

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L’AUTEUR EN PRÉSENCE

Journée de formation professionnelle dans le cadre d’ Atlantide, festival des littératures de Nantes (au lieu unique, scène nationale de Nantes, du 15 au 18 mai 2014 (http://www.atlantide-festival.org/ et programme détaillé ici : http://issuu.com/lieuunique/docs/progatlantide-2014pp),  imaginée par Guénaël Boutouillet, coréalisée entre La Cité, Centre des congrès de Nantes, Trempolino et le lieu unique.

(attention : le groupe d’atelier avec Maylis de Kerangal est complet, les inscriptions y sont closes).

L’auteur en présence
Jeudi 15 mai 2014

« L’intimité, elle est d’abord celle de l’auteur et de son texte. Puis celle du lecteur avec le texte qu’il découvre. Mais, le livre refermé, je ne suis pas étonné que le lecteur cherche à rencontrer d’autres lecteurs pour vérifier s’ils ont vécu la même expérience que lui. Je ne suis pas étonné non plus qu’ils éprouvent l’envie de voir l’auteur, ce magicien qui a écrit ce texte qui les a tant émus. Et puis, après tout, cette rencontre entre un écrivain et des lecteurs est une manière pour eux de lui dire : Sans nous, votre texte n’existerait pas. »(Alberto Manguel, in Place Publique n°39, à la veille de la première édition d’Atlantide)

Atlantide, festival des littératures, invite à Nantes plus de quarante auteurs, pour des rencontres et échanges avec leurs lecteurs. C’est une joie et une richesse partagée, c’est un espace-temps consacré à l’échange autour de ce que nous apportent, à chacun d’entre nous : la lecture, ses merveilles et mystères sans cesse rejoués. Au-delà de ce qui nous semble une évidence (et qui ne l’a pas toujours été, dans l’Histoire littéraire), il est pertinent de s’interroger, ensemble, médiateurs du livre et de la lecture, sur les apports de ces rencontres que nous organisons, auxquelles nous assistons, comme sur leurs modalités. Quelle transaction de sens se produit lors de ces rencontres entre les écrivains et les lecteurs ?
Qu’est-ce que cela change, pour chacune des parties en présence, de rencontrer l’autre ? Qu’est-ce que cela signifie, pour un auteur, de prendre parole périphérique, de commenter publiquement son travail, d’ouvrir son « chantier » d’écriture, ses brouillons ? À l’heure où le creative writing à l’américaine s’invite, encore timidement, à l’Université, nous avons choisi de poser cette question à des acteurs du livre, et des auteurs. A quoi, et en quoi, tout cela nous sert-il ?

Programme de la journée

09h15
Café d’accueil
Auteur, notamment, d’une Histoire de la lecture devenu un ouvrage de référence dans le monde entier, mais aussi du Voyageur et la tour (Actes Sud, 2013), Alberto Manguel aborde la littérature ainsi que toute oeuvre de connaissance en se plaçant résolument du côté du lecteur. Il mettra en perspective les différentes questions qui seront déclinées au cours de la journée.

09h45
Introduction par Alberto Manguel
10h15
Mort et résurrection de l’auteur
Par Alexandre Gefen, critique et universitaire, spécialiste en théorie littéraire et littérature contemporaine, fondateur du remarquable site Fabula. Agrégé de lettres modernes et docteur de l’université Paris-Sorbonne, il est chargé de recherche au Centre d’Étude de la Langue et de la Littérature Française (CNRS-Université Paris 4). Dernière parution : La Taille des romans, avec T. Samoyault, (Classiques Garnier, coll. « Théorie littéraire », 2013). À paraître : Vies imaginaires de la littérature française : une anthologie (Gallimard, coll. « Folio classique », septembre 2014).
11h15 / 11h30
Pause
11h30
L’auteur, un patrimoine partagé
Par Agnès Marcetteau, directrice de la Bibliothèque municipale et du Musée Jules-Verne.
À propos de la composition des Voyages extraordinaires, entre interventions de l’éditeur et écriture « à quatre mains »….
12h30 / 13h45
Pause déjeuner
13h45
Ecrire avec, ailleurs, chez
Les interventions d’auteur en résidence, en atelier, en maisons d’écrivains…

Avec Maylis de Kerangal (écrivain), Cathie Barreau (responsable de la Maison Gracq et écrivain) et Sylvain Coher (écrivain).
Le creative writing pratiqué en résidence à l’université, pour Maylis de Kerangal ; le territoire du lac de Grand-lieu devenu terrain d’expérimentation et ressource de fictions pour Sylvain Coher ; la maison d’un auteur illustre, Julien Gracq, réinvestie en tant que lieu d’accueil, de ressources, d’échange et de création, pour Cathie Barreau : autant d’exemples de ces déplacements des fonctions, des symboliques et des pratiques de création littéraire.
15h00 / 15h15, ateliers de pratique
En groupe restreint, chacun des auteurs invités partagera sa conception et sa pratique d’atelier d’écriture, commentera ses méthodes et approches, les revisitera pour en produire une expertise « sauvage » et collaborative.

Cathie Barreau / Écrire avec et chez Julien Gracq ?
Maylis de Kerangal / Partage de chantier : les plans, la documentation – atelier complet – inscriptions closes.
Sylvain Coher / Écrire avec et dans le lieu

Informations pratiques
ADRESSE
lieu unique, scène nationale de Nantes
quai Ferdinand-Favre, Nantes
INSCRIPTION ET TARIF
40€ TTC la journée
Inscription auprès de Clémentine Rétif :
clementine.retif(@)lacite-nantes.fr ou au
02 51 88 21 54

 

 

 

[lire+écrire] numérique, un récit en étoile

 (« Bookserver in a book », Biblioteca project, Yoana Buzova)

Dans la continuité de ce qui fut inauguré lors d’une journée professionnelle « Éditer un nouveau métier / mutations numériques », en décembre 2011 à Angers, un cycle intitulé [lire+écrire]numérique] co-conçu avec Catherine Lenoble, a vu le jour en 2013. On en souvent parlé ici même, le blog demeure consultable. Il a permis d’expérimenter une formation-action itinérante en région sur les pratiques d’édition, de lecture et d’écriture numérique auprès d’un public de médiateurs du livre, bibliothécaires, éditeurs, animateurs d’atelier d’écriture.

Et ce livre nous arrive, grâce à la rencontre avec Chapal et Panoz lors de la quatrième journée du dit cycle (en septembre 2013). Il est gratuit, sous creative commons, et disponible en téléchargement chez publie.net.

Ma contribution est ci-dessous. J’espère qu’elle vous donnera envie de lire l’ensemble, auquel je ne suis pas peu fier d’avoir contribué.


[LIRE+ECRIRE], UN LIVRE NUMÉRIQUE SUR L’ÉDITION, LA LECTURE & L’ÉCRITURE EN RÉSEAU   ÉDITÉ PAR La Région Pays de la Loire
EN PARTENARIAT AVEC Publie.net, ISBN 978-2-8145-0778-4


AVEC LES CONTRIBUTIONS DE
Guénaël Boutouillet, Olivier Ertzscheid, Antoine Fauchié, Roxane Lecomte, Lionel Maurel, An Mertens, Laurent Neyssensas & Jiminy Panoz

COORDINATION ÉDITORIALE Catherine Lenoble

OUVRAGE PUBLIÉ SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS BY-NC-SA

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 [lire+écrire] numérique, un récit en étoile

Guénaël Boutouillet

Écris-le numérique

Nous commencerons cette synthèse par énoncer un paradoxe : ce livre numérique, témoin du cycle [lire+écrire]numérique, doit son existence à sa non-préméditation.

En effet, l’interrogation formulée, au terme de ces journées consacrées aux mutations de la lecture et de l’écriture en contexte numérique, des « nouveaux formats » de livres, par le biais d’une invitation à deux concepteurs et fabricants de ces nouveaux objets (les EPUB), Roxane Lecomte et Jiminy Panoz, ne visait pas à « faire un livre », mais à se poser ensemble, intervenants, concepteurs et participants, une question théorique et pratique :

« Si ce que nous avons traversé, reçu et produit, ensemble, au long de ce cycle, devait devenir un livre… Comment agir, relire, et relier les contenus de façon pertinente et adaptée à ce format éditorial ? »

La prise de risque était partagée : nous soumettions notre travail en cours (le blog [lire+écrire]numérique, médium jamais fini de s’édifier, dépendant de ses nécessités d’actualité, témoin des tentatives et réflexions en cours, et donc chargé de scories et d’erreurs) à l’expertise formelle et architecturale live de deux fabricants de livres numériques, en même temps que nous inventions ensemble une manière de réunion de rédaction improvisée, avec les participants de cette quatrième session d’atelier. Pensée éditoriale en mouvement, qui ne sépare pas arbitrairement l’édification technique de l’objet de ses enjeux conceptuels. Nous n’édicterons pas que le code est de la poésie (bien que de nombreux moments du récit performance d’An Mertens en attestent de bien jolie manière), mais qu’en ces nouveaux parages, il en est la condition. Et qu’il en est de fait l’allié, le soutien ; qu’écrire en numérique ne peut faire l’économie d’écrire, ne serait-ce qu’un peu, le numérique.

Comment, plus que pourquoi

« L’humanisme numérique est l’affirmation que la technique actuelle, dans sa dimension globale, est une culture, dans le sens où elle met en place un nouveau contexte, à l’échelle mondiale, et parce que le numérique, malgré une forte composante technique qu’il faut toujours interroger et sans cesse surveiller (car elle est l’agent d’une volonté économique), est devenu une civilisation qui se distingue par la manière dont elle modifie nos regards sur les objets, les relations et les valeurs, et qui se caractérise par les nouvelles perspectives qu’elle introduit dans le champ de l’activité humaine. »

> (Extrait de : Doueihi Milad — Pour un humanisme numérique — publie.net)

Comment, plutôt que pourquoi, fut la question qui nous a agi, tout au long de la conception puis de l’organisation de ce cycle de formation, comment faire avec plutôt que contre ou malgré, comment lire et écrire en numérique, comment ce lirécrire actualisé nous est indispensable au cœur de cette mutation ; comment le numérique, envisagé sereinement (mais lucidement) peut favoriser la lecture, l’écriture, comment il peut les agrandir plutôt qu’amoindrir. Pour ce faire, observons nos usages, questionnons-les — et observons-nous écrire, comme l’atelier d’écriture le permet ; observons en contexte d’atelier d’écriture (réflexive, littéraire, fictionnelle) les ruptures et les continuités sur notre geste et notre perception du dit geste. Servons-nous de l’écrire-ensemble, de ce partage-là, de l’atelier d’écriture, comme outil de métacognition, et de fait, d’apprentissage.

C’est pourquoi chacune des quatre séances de ce cycle fut basée sur cette articulation entre la délivrance d’une expertise, suivie aussitôt de son questionnement, de sa retraversée, voire reconfiguration, en situation d’atelier. En ces zones d’incertitude, en ces terres inexplorées, de grande hétérogénéité de compétence et d’appréhension technique, la parole savante ne saurait se départir d’une prise en main, sauf à risquer, aussi éclairée soit-elle, de reproduire certains des clivages qu’elle entend défaire.

Un cycle — comme un récit mais : modulaire

Les séances de ce cycle de formation ont été pensées et mises en place comme indépendantes et évolutives. Elles l’auront été au-delà de nos espérances.

Thématiques indépendantes et complémentarités, dont les interventions filmées attestent : le web est envisagé par les intervenants (singuliers, œuvrant en des lieux et des postures différenciés) en tant qu’un bien commun, qu’un outil d’échange et d’apprentissage. Les cent mille milliards de poèmes d’après Queneau (et leur adaptation web interdite, le précédent judiciaire qu’elle a constitué) sont cités par Lionel Maurel et An Mertens, à des endroits spécifiques de leur discours, discours eux-mêmes distincts en forme et propos. Les liens imprévus ont été nombreux, les échos incessants, entre les interventions de nos invités.

Ces liens multiples, Catherine Lenoble et moi les constations, jusqu’à faire comme une relecture, en réticularité, de ce que nous traversions ensemble, comme si une circulation par thèmes ou motifs avait été possible au cœur de ce cycle d’une année (le rêve étrange de parcourir autrement et simultanément le chemin qu’on suit) — d’où la pertinence, également, de cet objet hypertextuel pour en rendre compte.

Réduire la fracture numérique était un de nos présupposés, une de nos intentions premières. La commande faite aux intervenants ne leur dictait pas cette intention. Mais un des points de convergence, un des axes essentiels de chacune de ces interventions, est la question du choix : il est question, pour chacun de ces usagers experts, d’être citoyen d’un espace partagé, qu’il importe, même déjà pour large part privatisé, de défendre comme un espace partagé — un bien commun.

Et c’est pour être en capacité de faire ces choix qu’il importe de prendre la mesure des possibles offerts par ces mutations technologiques — d’où l’importance sociale, culturelle, et politique de former les médiateurs aux moyens de faire ces choix et de les transmettre à leur tour.

Alphabétisation au numérique

À tout cycle il faut un commencement, à tout discours son introduction. Et cette première journée d’interventions en janvier 2013, nous permit de poser les bases d’une réflexion, d’une pratique — et, ainsi qu’on l’a énoncé plus haut, d’une nécessaire intrication des deux. Nous avions à cœur de ne pas imposer une parole de surplomb — nous voulions que ce discours soit savant sans être trop didactique. Une pensée critique et ouverte.

Car on sait comme les lieux communs sont une récurrence de l’observation de l’époque : on pense difficilement l’événement pendant l’événement, on y parvient mieux après coup. Dans son livre Le paradis entre les jambes(Verticales 2013), Nicole Caligaris, rendant compte, des années après, d’un fait divers tragique et effarant auquel elle fut confrontée de près, analyse très bien ce qui rend impossible d’écrire l’événement, le choc, qui fait obstacle à son entendement, à son intelligibilité — et affirme que cet impossibilité-là, de rendre compte objectivement, est aussi une des conditions de nécessité de la littérature, en tant que question posée aux limites, au réel, à l’Ici et Maintenant. Le numérique, en tant que configuration technique partagée, en tant qu’expérience commune, actuelle, et bouleversante, suscite nombre d’affirmations péremptoires et d’analyses à l’emporte-pièces.

Laurent Neyssensas, dès l’entame de son allocution, énonçait et démolissait un de ces clichés.

« Je suis de la génération de l’automobile, donc je suis né en sachant conduire, évidemment, comme les jeunes d’aujourd’hui sont nés en sachant utiliser Internet… non, tout cela c’est une longue construction, et c’est une histoire d’interfaces (d’entrées, et de sorties). »

Olivier Ertzscheid poursuivit cette remise en question de ce qu’on estampille « génération Y », bien moins problématique ou en rupture dans ses usages que leurs cadets, eux qui, nés avec Twitter, auront intégré la publication comme une condition de l’écrit — quand nos générations en responsabilité se trouveront, face à eux, majoritairement constituées d’« analphabètes de la publication. »

L’atelier de pratique en groupe restreint qui suivit nous permit de déplier, avec Catherine Lenoble, certaines des questions posées le matin — et celle de la publication en premier lieu.

En effet, cet atelier d’écriture « numérique », connecté, est un atelier d’écriture et de publication, car qui dit web dit publication, et ce n’est pas la moindre des mutations évoquées : il y a changement voire inversion des postures, par et avec le web. « On » publie en même temps que d’écrire, le geste d’écrire inclut nativement la publication comme destination. La nécessité de se pencher sur les deux processus, et de le faire en simultanéité, nous apparaît fondamentale — et notamment pour les médiateurs du livre à qui s’adresse en priorité ce cycle de formation.

Comme par un chemin détourné, l’atelier d’écriture, judicieusement mené, fait retour, et nous ramène à la lecture, enrichie par lui ; l’atelier d’écriture connecté, intégrant la publication et la conversation comme participant de l’écriture en cours, peut enrichir notre conscience de cette publication, peut en irriguer le processus. Les participants à cette journée inaugurale auront été mis en question puis en action. De se servir du web pour y trouver et y produire de l’information fait inscription, énonciation. Écrire en web est écrire enrichi, et, si l’on y veille, écrire réflexif, en retour — en continuité.

Du jeu collectif (et la bibliothèque, notre gymnase)

Ouvrir le blog et son capot, poser ces réflexions émises « à chaud » dans la même interface éditoriale que les conférences filmées et les présentations des journées, constituait une forme d’horizontalisation des pratiques, dotée d’une belle plus-value symbolique : le temps (chaque journée), le lieu d’action (l’université, la médiathèque, la Maison des Arts) ont été usités et parcourus dans les deux postures d’écoute (de la parole savante, introductive) et d’action (de ses propres parole et écriture en tant qu’outil d’élucidation). Et le blog, objet éditorial hybride, constituait de fait l’endroit de rencontres — partagé comme un carnet de notes commun autant que comme une esquisse de bibliothèque.

Les rapports entre le web et la bibliothèque sont étroits et nombreux (les prémisses du web dans la conférence d’Olivier Ertzscheid le montrent bien), la métaphore du web envisagé comme une bibliothèque est si évidente et récurrente que devenue un quasi cliché — mais s’en saisir, depuis la bibliothèque, peut être manière aussi de réaffirmer l’Internet dans cette optique « bibliothèque » plutôt que dans sa version télévision (ce qu’il tend à devenir, qu’il est déjà devenu pour partie).

À un moment de la deuxième journée, exploration du concept de Copy Party en situation avec Lionel Maurel, nous avons déambulé dans la bibliothèque, durant un temps limité, dans l’optique d’y chercher quelque chose. Quelque chose à copier, c’était la contrainte, le principe, mais surtout, et déjà : quelque chose. Déambulation active et questionneuse — la quête documentaire se trouvait aiguillonnée par le jeu et l’enjeu ; et cette mise en situation de la mise en question se faisait affirmation de la réalité, physique, spatiale, corporelle, de ces enjeux — n’est virtuel, en ces affaires, que ce qui ne veut ou ne doit pas nous concerner.

Discret éloge de l’intertextualité

La réflexion sur la copie de Maurel permet, par le biais de cette expérimentation, joueuse et impertinente, qu’est la Copy Party, de questionner la bibliothèque en tant que lieu de conservation et de diffusion d’un savoir. Rejouée, concrète : le moment de la promenade fut un prétexte au butinage actif. Et la réécriture du document copié, dans la séance d’atelier qui suivit, un modeste éloge de l’intertextualité en tant que moyen de création. (Quand le partage des connaissances est un élan, une porte ouverte vers de futures créations). Durant cet atelier, nous avons continué de nous plier aux règles strictes de la copie privée. Et pour ne pas diffuser de copie de ce document destiné à usage privé, nous en appelons à la réécriture de ce que nous lisons : ce que je copie je le lis, je me l’approprie, et sitôt lu, appréhendé, approprié, il en résulte autre chose. Ce que je lis, je le transforme, je l’augmente de ma lecture.

Le bilan subjectif, par Lionel Maurel, de l’ensemble de cette journée est à lire par ailleurs. De l’article, je retiens particulièrement cette phrase :

« L’enseignement que je tire de cet événement, c’est qu’il paraît important d’inscrire la Copy Party dans une démarche plus vaste et d’en faire le support d’une action de médiation culturelle. »

… Où le modèle hybride (expérimental et ouvert) que représente ce cycle de formation porte ses fruits, quand l’intervenant vient y apprendre quelque chose en même temps que de délivrer son savoir (et quel savoir).

… Où les mots co-apprentissage et mutualisation ne sont, réellement, pas vains.

qu’elle comprenne de quoi est fait le temps qui passe (à propos de « Réparer les vivants »| Maylis de Kerangal (éditions Verticales, 2014)

« Réparer les vivants », de  Maylis de Kerangal  (éditions Verticales, 2014)

« Le visage de Sean en fond d’écran – ces yeux fendus sous les paupières indiennes – s’éclaire sur son téléphone. Marianne, tu m’as appelé. Illico elle fond en larmes – chimie de la douleur –, incapable d’articuler un mot tandis qu’il prononce de nouveau : Marianne ? Marianne ? Sans doute dut-il croire que l’écho de la mer à l’étroit dans la darse brouillait son écoute, sans doute dut-il confondre la friture sur les ondes, et la bave, la morve, les larmes tandis qu’elle se mordait le dos de la main, tétanisée par l’horreur que lui inspirait brusquement cette voix tant aimée, familière comme seule une voix sait l’être mais devenue étrangère, abominablement étrangère, puisque surgie d’un espace-temps où l’accident de Simon n’avait jamais eu lieu, un monde intact situé à des années-lumière de ce café vide ; et elle dissonait maintenant, cette voix, elle désorchestrait le monde, elle lui déchirait le cerveau : c’était la voix de la vie d’avant. Marianne entend cet homme qui l’appelle et elle pleure, traversée par l’émotion que l’on ressent parfois devant ce qui, dans le temps, a survécu d’indemne, et déclenche la douleur des impossibles retours en arrière – il faudrait un jour qu’elle sache dans quel sens s’écoule le temps, s’il est linéaire ou trace les cerceaux rapides d’un hula-hoop, s’il forme des boucles, s’enroule comme la nervure d’une coquille, s’il peut prendre la forme de ce tube qui replie la vague, aspire la mer et l’univers entier dans son revers sombre, oui il faudrait qu’elle comprenne de quoi est fait le temps qui passe. « 

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Paru le 2 Janv. 2014 / ISBN 978-2-07-014413-6 / 288 pages / éditions Verticales-Gallimard

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

On a déjà dit par ici le grand bien qu’on en pense, de Maylis de Kerangal et de ses livres, de leur évolution, de leur avancée visible et réjouissante. Ces livres avancent et son travail de langue avec, de langue avec & pour ; le travail de langue se fait pour saisir et réfléchir, le plus, et au plus près, des choses & gens & perceptions du monde. Le mouvement, et la tangente, sont figures symboliques de ses travaux les plus récents (Naissance d’un pont, livre de la construction d’un ouvrage qui est en même temps est un fil tendu entre mondes ; Tangente vers l’Est, romance en fuite, où tout se joue dans l’esquive, mouvement de déport dans le mouvement du transsibérien – où le véhicule, massif, en mouvement, constitue terre ferme, dont il faut donc s’extraire).

L’euphonie est grande dans la phrase Kerangal, qui ne se dépare jamais d’a-pics ni d’à-coups, ne fredonne ni ne balise, ni trop étroit ni trop joli, et ceci est la merveille : on a saisi un passage du livre en cours de lecture, mais les neuf premières pages, une virée de surf entre grands ados, précédant le drame fondateur de l’action, du cœur de ce nouveau livre, qu’elle me fit le plaisir de lire à voix haute à Châteaubriant lors d’une rencontre publique il y a quelques semaines, auraient (ont, ce soir-là, à Châteaubriant) fait effet, auraient fait « l’affaire ». La grande et belle affaire de la littérature de Maylis de Kerangal, c’est-à-dire : de donner à voir – à voir, mais aussi entendre, saisir, capter – du vif, du fugitif, de graver sur plaques (et en notre for intérieur) un peu-beaucoup de cette vie grouillante, de ces masses et volumes, des dehors et dedans de l’être en mouvement. Effets synesthésiques extrêmement frappants. La phrase est immense et attrape-tout (attrape-tout-ce-qui-compte, ce qui vit, y compris minuscule, minuscule mais présent), captation d’un instant ou d’un siècle, cheminant dans l »espace et dans le temps.

Réparer les vivants, titre exemplaire, conte une transplantation cardiaque. Observe donc une réalité, professionnelle et sociale (la documentation est utile, est nourriture, est moteur, est matière à poétique), observe l’impossible transaction avec le deuil, et l’inséparabilité des enjeux (négociations entre parts de soi :il faut annoncer l’impossible réel (la mort de leur enfant) à des parents, tout en ne perdant pas de temps car les organes en bel état de marche peuvent réparer une autre vie, ailleurs). Observe les contractions du temps, ses accélérations et décélérations, ses plis – Gilles Deleuze n’est pas loin, dès cette session de surf introductive), quand ce sont sa perception et transcription de l’espace nous avaient plus fortement frappées jusque-là – play it, again :

« Il faudrait un jour qu’elle sache dans quel sens s’écoule le temps, s’il est linéaire ou trace les cerceaux rapides d’un hula-hoop, s’il forme des boucles, s’enroule comme la nervure d’une coquille, s’il peut prendre la forme de ce tube qui replie la vague, aspire la mer et l’univers entier dans son revers sombre, oui il faudrait qu’elle comprenne de quoi est fait le temps qui passe. « 

(Le livre vient de paraître, il fera l’événement, ne boudons pas notre plaisir, quand l’événement est beau, profitons-en).

(Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Paru le 2 Janv. 2014 / ISBN 978-2-07-014413-6 / 288 pages / éditions Verticales-Gallimard)
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Deux-mille quatorze

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Autopsie des ombres, de Xavier Boissel (éditions Inculte, 2013)

expo voyage(photo gb – d’après Follow the leaders de Isaac Cordal, voyage à nantes 2013)

[Rencontre publique avec Xavier Boissel à propos d’Autopsie des ombres, mercredi 11 décembre à 18h30 au Lieu Unique, Nantes.]

Captation audio de cet entretien : http://remue.net/audio/2013/xavierboissel-lieuuniquenanteslitt11-12-13.mp3

La guerre d’après

(à propos d’Autopsie des ombres, de Xavier Boissel (éditions Inculte, 2013),)

Lorsque le lieutenant les avait réunis en fin d’après-midi pour leur exposer la situation, ils n’y avaient pas trop cru ; l’enclave avait été totalement évacuée ; ce n’était qu’un brouillard de mots, abstraits, friable comme un pain de savon ; ils s’attendaient à trouver une ville de ruines, certes, mais peuplée de ces spectres qui ne peuvent jamais fuir – les vieilles gens et les pauvres ; mais non, il n’y avait plus un seul civil, tous les hommes, toutes les femmes, avec leur père, leur mère, avec leurs enfants avaient quitté la ville, et ils l’avaient croisé toute la journée, cet interminable cortège d’automobiles bondées de passagers, avec une lueur d’effroi dans le regard. Enfouie au fond de sa mémoire, tandis qu’il repensait aux mots du lieutenant, une image comme un instantané, ou plutôt, une scène – et sur le moment, quand il l’avait observée, il n’avait pensé à rien : une femme et son fils morts devant leur maison avec tous leurs effets éparpillés autour d’eux, et lorsqu’il se concentrait de toutes ses forces pour délimiter les contours de cette scène avec précision, il ne voyait jamais les points d’impact des blessures, juste leurs cheveux flotter dans le vent, leurs vêtements et les jouets ballotés. Ce n’était pas une guerre comme les autres et les conflagrations de cette guerre annonçaient une autre mise en forme de la violence, fragmentée, sans rituel, où ni le duel ni la réciprocité n’aurait sa place – une déchéance de la forme. Il n’y avait plus de civil, plus de militaires, plus d’ennemi, plus de criminels, mais une concaténation d’ordres réduits au minimum – s’interposer, ne pas intervenir – qui venaient se greffer sur la synchronisation des opinions.

Ce livre de Xavier Boissel est un livre de guerre – de celle d’après. De celle qui détonne en continu dans le si seul silence d’après. Il est d’ailleurs presque abusif, de ma part, de n’’en extraire ce passage-là, qui n’est pas le plus « représentatif » de la tonalité majeure. Mais : il est si beau, cet extrait, qui évoque si exactement en quelques lignes, cette concaténation de motifs extrêmes, irréductibles, constituant cet impossible qu’on nomme la guerre : l’attente, toujours, lancinante, et le surgissement dans cette attente-toujours d’images-de-la-guerre, images dont l’irruption seule semble à même d’informer ceux-là qui y participent ; et cette confusion ralentie, ambiance piscine sans eau, attente-toujours chlorée de ce qui ne sait se nommer, entre perdus pareils qui font mine (mine de maîtrise, de déjà tant vues de choses tues) ; ce cloaque sans relief, ces longues heures indéterminées, qu’évoquait Jean Hatzfeld à propos du même conflit yougoslave dans « L’air de la guerre« ).

(ndr – Tout ce à quoi je me suis abstenu de toucher lorsqu’il m’est arrivé d’écrire à propos de [la guerre], précaution soulignée par ces crochets, en connaissance de cause, ayant beaucoup lu sur [la guerre] dont il était question et me méfiant des projections. D’où la forte impression que me font ces passages, impression de saisissement extrême : figure d’hypotypose (excusez la préciosité du substantif un peu rare, mais il correspond exactement à l’effet produit sur moi.)

Ce livre de Xavier Boissel, annonçais-je, est celui de l’après, du soldat revenu de ce à quoi nul ne comprend jamais rien ou presque, et moins encore cette fois : celui-ci est un ancien casque bleu, c’est-à-dire un soldat d’une paix absconse, revenu d’un conflit auquel personne ne comprenait grand-chose. Un abîmé en vain, pour rien que moins, que cette ombre qui se traîne, clopes et alcool, pour tenter de trouver quelque goût à quelque chose, se dit-on au premier abord. Mais plutôt, à mieux y regarder, une figure fantomatique, en quête indéterminée, en quête d’un objet de quête, figure qui le demeure, qui demeure, simple silhouette – même quand on nous y fait entrer, cette conscience nous demeure lisse et lointaine :

« Pour l’instant – et bien qu’il ait déposé les armes – nous pouvons affirmer qu’il a capitulé et les raisons d’une telle capitulation restent insondables ; non pas que le sujet soit indiscernable, pour autant saurons-nous livrer quelque explication s’emboîtant dans les quelques indices semés par lui, signes de son identité lacunaire. Tout au plus, pour au mieux circonscrire la manière de somnambule qu’il fut, nous dirons que sur le cortège des rêves, le temps a passé – qu’il est entré dans ce temps – et que ces rêves, le temps les a flétris. Nous pouvons peut-être même affirmer qu’il a donné congé à toutes les appartenances – qu’il est arrivé à ce point d’indivision où la nécessité du monde fait défaut. »

Le dit personnage s’appelle Pierre Narval, et la citation de Melville en exergue (« J’aime tous les hommes qui plongent ») est aussi un indice : cet homme-là, qui est allé là-bas, celui-ci donc qui plongea, plutôt que d’y trouver quelque supplément d’âme, s’est défait d’une part (encombrante, pesante) de lui-même.

Ne reste de lui qu’une ombre où projeter des images – les siennes, les nôtres, celles qui surgissent en partage impossible.

Ces images qui surgissent, oui : Les scènes de souvenir de ce qui ne fut pas un combat (mais qu’est-ce, à proprement parler, qu’un combat, dans ces guerres dites moderne, entre snipers, drones et « chirurgie » lointaine?) ne sont pas nombreuses mais extrêmement fortes, rendues à distance, juste ce qu’il faut. Le massacre d’animaux dans une enclave suffit à potentialiser les déclinaisons du principe à notre espèce animale, qui eurent lieu en même temps, à quelques dizaines de kilomètres (Boissel, quant à cette présence animale, et ce massacre en particulier, dit aussi dans cet excellent entretien avec Christine Marcandier pour Mediapart, à quel point le massacre des animaux précède (autorise ?) souvent celui des humains.

Ces images crèvent la torpeur silencieuse de cette errance, avivent la douleur. Aggravent la tristesse – tristesse sans mélancolie (« je voulais montrer à quel point ce personnage était réifié », « Tout est vivant sauf le personnage » affirme encore Boissel dans ce même entretien)).

Ces quelques images qui traversent ou défilent sur cet homme-ombre dont Xavier Boissel trace un portrait mobile (dedans, dehors, en focalisation mobile mais pour autant jamais trop incarnée), leur violente exclamation, peu à peu semblent s’atténuer, pour peut-être laisser place à du langage à nouveau, même si l’excipit nous en indique, sinon le contraire, du moins le revers (« Les mots sont des blocs de pierre »). Nulle libération par le langage, nulle catharsis – un peu de la tristesse peut-être qui cède, des surfaces neuves à arpenter, mais nous n’en saurons guère plus.

Il y a une carcasse de voiture en contrebas, relique qu’on dirait sacrificielle, qu’on dirait d’une « remise en marche ». Il y a la présence de l‘eau, celle de la mer, une forme de retour à la nature, qui, s’il ne redonne pas d’espoir à cette ombre (on n’en est pas là), permet au support, à la silhouette d’avancer vers un ailleurs – ces surfaces neuves à arpenter.

On songe alors à ce livre si différent, a priori, de Xavier Boissel, Paris est une leurre (paru en 2012 aux mêmes éditions Inculte), évocation d’un faux Paris construit durant la guerre 14-18 (la guerre, encore), et de l’enquête sur ses traces actuelles : une œuvre géographique au sens géométrique plus que topographique. Un relevé des traces, des surfaces, des silhouettes, même à demi effacées. Les deux livres sont très différents dans leur dispositif, dans leur mode d’énonciation, dans leur phrasé – mais quelque chose de ce goût des lignes tracées dans l’espace les relie. Quelque chose aussi de ce rapport à la mémoire non commémorative, mais passant par les traces concrètes, effectives, d’où considérer, mettre en perspective. De l’Histoire faire surgir des surfaces neuves à arpenter.

C’est toujours la même histoire, dit l’incipit. Les mots sont des blocs de pierre, dit l’excipit. Entre les deux, Xavier Boissel trace des lignes, et les espaces qu’elles définissent, les formes qu’elles dessinent, permettent. (Sans rien promettre, permettent).

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Autopsie des ombres, de Xavier Boissel (éditions Inculte, 2013), ISBN : 9791091887175

A lire : l’excellente critique de Christine Marcandier sur Mediapart.

A voir : ce roboratif et passionnant entretien de la même avec Xavier Boissel.

Xavier Boissel, Autopsie des ombres par Mediapart

Un chantier numérique à deux pas (de chez moi) (Anne Savelli, Roxane Lecomte)

Anne Savelli, Roxane Lecomte : lire, écrire dans/sur/avec/par/pour le numérique (mardi 19 novembre, 19h, médiathèque Diderot, Rezé)

(photo par Catherine Lenoble, [lire+ecrire numérique 4])

J’habite à côté depuis peu, j’irai donc en marchant, j’aime bien aller en marchant. Marcher en silence avant de parler et écouter. Macération tranquille d’un bouillon mental, du brouillon d’une conversation à venir. Car on règle le souffle (si du moins l’on n’est pas en retard, car alors à l’inverse, pressant le pas ahanant, on risque de dérègler tout) pour achever les préparatifs.

Quand on rencontre – en public –  une personne qu’on connaît, il y a une forme de reconfiguration du rapport. Mais quand on rencontre en public deux personnes qu’on a déjà rencontrées – en public -, il y a addition de ces reconfigurations : il faut inventer une forme, un chemin de dialogue, entre deux personnes, chemin qui ne soit aucun de ceux déjà empruntés, mais qui ne soit pas gêné de les croiser, qui rejoue nécessairement des moments déjà joués – car celles et ceux qui vous écoutent, en face, et à qui tout cela s’adresse, elles et ils n’étaient pas là les fois précédentes. Il y a une part d’artifice dans toute improvisation, il y a des gammes, des patterns, les musiciens vous le diront. Là, il y a des endroits par lesquels être déjà passés, où pourtant repasser, endroits d’où des questions se posent et agiront. S’inventeront. (L’invention c’est chaque jour, si l’on se bouscule un peu).

Anne Savelli est auteure (notamment de l’excellent Décor Lafayette cette année chez Inculte), elle écrit en blog depuis de nombreuses années. En 2013 on n’a cessé de se croiser,  de faire ensemble à des places variées, modulées : un débat au Lieu Unique en février, où je l’interrogeai avec Yves Pagès sur leur manière d’envisager leur blog et l’écriture en ligne ; ce stage partagé en avril, avec la Ligue de l’enseignement (raconté ici) ; la mise en ligne quotidienne des 13 épisodes de Dita Kepler, en juin, texte animé en feuilleton, imaginé par elle avec Joachim Séné l’indispensable ; et cette séance d‘atelier numérique que j’en ai tirée, début novembre, dans cette même médiathèque de Rezé.

Roxane Lecomte est webdesigneuse, un substantif bien barbare et fort laid ; disons alors qu’elle fait des livres, conçus avec (mais c’est le cas de tous les livres, qui sont initialement un fichier informatique) et vers un environnement numérique. Des fichiers epubs (pour publie.net, notamment). Mais pas un décalque d’un export in-design une adaptation linéaire,  non – elle conçoit quelque chose (un fichier) qui s’adapte au texte, aux usages, aux machines – elle fabrique des potentialités. Et elle en parle très bien, comme lors de cette journée où nous les avons invités et questionnés Catherine Lenoble et  avec son compère Jiminy Panoz pour la journée 4 de ce cyle conçu pour le CRL :

Et comment pense-t-on cet objet, en continuité ou en rupture avec la chaîne graphique et les circuits d’impression traditionnels de fabrication du livre ? Chapal&Panoz nous le disent clairement : il y a continuité ET rupture. Le livre numérique est un hybride entre un livre papier et site web. Au départ il y a toujours un texte, fabriqué selon les mêmes étapes que le livre, le texte est relu avec l’auteur, le travail d’accompagnement éditorial n’a pas disparu mais la page n’existe plus et le texte est devenu un flux.

Vidéos

Captation vidéo, épisode#1

Captation vidéo, épisode#2

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Mardi soir, donc, une discussion depuis leur propre pratique, espoirs, déceptions, expériences de chaque jour – car l’invention c’est chaque jour, même repassant par des chemins déjà parcourus. Relire c’est réinventer.

Et le reste de la semaine à l’avenant, avec notamment, en point d’orgue, samedi prochain, des perfs croisées (Anne Savelli avec Joachim Séné, Marcel Proust avec François Bon (feat. Charles Baudelaire et un IPAD).

Le programme est à lire en détail ici

mais en voici le programme  abrégé, ci-dessous (tout est à la médiathèque Diderot – entrée libre)

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Regards sur… le livre numérique

Anne Savelli, Roxane Lecomte – Rencontre croisée mardi 19 novembre à 19h

Les technologies numériques questionnent indéniablement notre rapport à la littérature. Au-delà du simple déplacement de support, elles appellent l’écrivain et l’éditeur à de nouvelles formes de création.
Anne Savelli s’est emparée depuis plusieurs années des outils numériques et construit une œuvre où le papier et le web se font écho.
Roxane Lecomte est ebook designer, elle met en forme des textes, génère des contenus et crée des solutions graphiques adaptées au livre numérique.

Jean-Pierre Suaudeau – Lecture-rencontre (vendredi 22 novembre à 18h)

Puisant son inspiration dans la vie quotidienne, Jean-Pierre Suaudeau construit une narration au plus proche du réel, à l’image de Photo de classe/s dans lequel il dépeint des portraits de parents d’élèves. L’auteur évoquera son travail d’écriture et donnera son point de vue sur l’édition numérique.
Anne Savelli, Joachim SénéDeux voix pour un texte samedi 23 novembre à 15h
Cette création spécialement composée pour l’occasion illustre la démarche de ces deux auteurs qui, à leur façon, jettent des ponts entre écriture et web. Jouant de la complémentarité des supports et des techniques, ils sont présents dans le catalogue de Publie.net et ont récemment réalisé une œuvre commune : Dita Kepler.

François BonProust est une fiction samedi 23 novembre à 17h

L’auteur fera une lecture de Proust est une fiction, un ensemble de cent brefs chapitres autour de À la Recherche du temps perdu. D’abord publié sur le site de François Bon (www.tierslivre.net), ce texte, entre hommage, essai et œuvre de fiction, est paru en septembre aux éditions du Seuil. (voir chronique sur ce site

médiathèque Diderot
entrée libre

20 ans 20 livres – les éditions MeMo fêtent leur 20 ans

programme-Memo-1

Jeudi 7 novembre de 14h à 17h30 à La médiathèque de Saint-Jean-de-Monts

Les éditions MeMo fêtent leur anniversaire

Me Mo / vingt ans vingt livres

Joie de participer à cet événement et d’avoir contribué à son élaboration, à la suite d’une collaboration éprouvée avec la Médiathèque de Saint-Jean-de-Monts depuis trois années (pendant lesquelles, outre animer un atelier d’écriture au long cours, j’ai pu recevoir des auteurs appréciés et talentueux comme Eric Pessan, Ryoko Sekiguchi, Christophe Manon, Patrick Chatelier, Sophie Divry…)

Ce sera comme de poursuivre ou reprendre depuis un autre point une discussion passionnante, puisque passionnée, entamée avec Christine Morault lors d’une journée d’études intitulée Editer, un nouveau métier conçue avec Cathie Barreau pour le CRL Pays de la Loire, en juin 2011. L’occasion d’ouvrir et rouvrir ces ouvrages d’art que sont les livres de chez Memo, et d’enfin voir « en vrai » les si jolis ouvrages que Malika Doray réalise avec des enfants – après les avoir découvert en en mettant des photos en ligne sur remue.net.

C’est gratuit alors n’hésitez pas. C’est une chance.

Le Le programme   en pdf (et en texte ci-dessous)

Le bulletin d’inscription en ligne.

(crédits illustrations : Mémo et Malika Doray)

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Programme

Après-midi d’échange et de rencontre autour des éditions MeMo pour les professionnels de la littérature de jeunesse et de la petite enfance.

Les éditions MeMo fêtent leurs 20 ans

Le Jeudi 7 novembre de 14h à 17h30

La médiathèque de Saint-Jean-de-Monts

vous invite à rencontrer :

Christine Morault (éditrice et créatrice de MeMo)

et Malika Doray (auteur)

Modérateur de la rencontre

Guénaël Boutouillet

Participation de la librairie

Trait d’union de Noirmoutier

Memo – Cette maison d’édition nantaise publie des livres d’images et des textes pour les plus jeunes et pour tous. Créées en1993 par Yves Mestrallet (Me) et Christine Morault (Mo), en commençant par publier2 livres par an, ces éditions en proposent maintenant 25 à 30 chaque année. Chaque livre est fabriqué en collaboration avec les artistes et les auteurs, avec grand soin et beaucoup d’attention ce qui fait que les éditions MeMo sont avant tout un gage de qualité.

PROGRAMME :

13h45-14h15 :

Accueil du public

14h15-15h45 :

Présentation du métier d’éditeur et de la fabrication d’un livre par Christine Morault.

Intervention de Malika Doray, sur son métier d’auteur et son travail en atelier avec les enfants.

15h45-16h15 :

Pause avec visite de l’exposition « ce livre-là » de Malika Doray et « vingt ans vingt livres » exposition thématique de MeMo.

16h15-16h45 :

Regards croisés sur la collaboration auteur et éditeur Intervention de notre libraire sur son métier et la diffusion

16h45-17h30 environ :

Temps d’échange avec le public, dédicace et vente de livres et de jeux des éditions MeMo par la librairie Trait d’Union (Noirmoutier)

Médiathèque Espace Culturel,  Bd du Maréchal Leclerc, 85160 Saint-Jean-de-Monts

02 51 58 91 12

mediatheque(@)mairie-saintjeandemonts.fr

un centre est toujours de trop (Virginie Poitrasson)

« Et c’est déjà disparu, apparu encore un peu plus loin, au loin, par les lointains que l’on génère si frénétiquement, fastes mélanges, lignes du désir au-delà de la raison et c’est un peu plus disparu, je m’éloigne de l’attraction, un centre est toujours de trop, comme une obsession du déploiement. J’aime cette déraison du signe, là à jamais disparu, ici pourtant déjà éloigné. Et je m’aligne, oui, sur les lignes de la main, un avenir vers les lointains, être dans la trame et pourtant à reculons. »

(Extrait de: « Tendre les liens. », de Virginie Poitrasson, publie.net, ISBN 978-2-8145-0207-9)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

Découvrir un auteur en accéléré, c’est toujours un peu ce que permet / contraint cette commande, faite par la Maison de la poésie de Nantes lors de l’annuelle édition de Midi-Minuit (déjà la XIIIème, ce week-end, du 10 au 12 octobre 2013 à Nantes), à quelques-unes et -uns, de présenter en quelques milliers de signes les poètes, plasticiens, performers, musiciens invités – j’y souscris depuis un petit paquet d’années maintenant, et ces présentations sont pour la plupart réunies sur ce site. Cette année c’est l’étonnante Virginie Poitrasson qui me retient, avec force fougue, en ses nasses, plis et déplis de textes et de tissus. (Les deux mots on le sait ont origine commune). Elle lira samedi soir et formera matières dérivées et tonnantes depuis son excellent et virevoltant Il faut toujours garder en tête une formule magique (éditions de l’Attente, 2012), mais c’est de Tendre les liens, paru chez publie.net, que sont issues les lignes, ci-dessus. Lesquelles font réponse, voire explication, au suscité livre paru à l’Attente ; qui dans le même temps, comme en retour, les documente, les expanse – et ce moment de la plongée dans l’auteur où tout semble se répondre, c’est aussi de mon désir en marche, de mon écriture en faction. Un curieux précipité.