Archives de Catégorie: Une collecte

Des extraits de livres lus, pour mémoire et pour passage : Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier, tant mieux si ce butinage vous y mène…

Faire (800) signes : pourquoi un tumblr de plus ?

FireShot Screen Capture #180 - 'Faire (800) signes' - guenaelboutouillet_tumblr_com

Faire (800) signes

Chaque jour un extrait d’un livre lu ou en cours de lecture. (en complément de chroniques plus longues ici même).

L’avoir si souvent répété en atelier d’écriture ou en causerie périphérique : écrire dépend de ses conditions d’expérience – en même temps qu’écrire change les conditions de l’expérience. Depuis trois ans que ce blog (que j’aime à nommer site, puisqu’il ne se limite pas à cette fonction de journal, qu’il endosse même finalement (trop?) peu) m’anime autant que je l’anime, je cours après cette idée de journal de lecture au jour le jour – et que ce qui s’appelait collecte, initialement, a poussé par le milieu, s’est auto-engendré, a mué en un exercice de critique poussée – aussi poussée qu’il m’est possible. Les feuilles volantes, les post-its initiaux sont devenus des articles longs. Pendant que la pile de livres lus monte, toujours, plus haut vers le plafond. Et, à la fin de cet été de lectures ravies et gourmandes (avec une double entorse du pied droit, ça aide il faut dire), voyant arriver la date de parution des dits livres, et les échéances de retour au travail (celui qui paie les béquilles et les huiles de massage de la malléole, l’alimentaire, quoi), en même temps que voyant s’écrire toujours jamais assez vite les chroniques du Manon, du Giraud, du Enard… il me fallut faire signal, au moins, pour l’instant, en attendant plus.

Et tumblr, format hyper-léger, est ce qui sied à cette fugue-là : un court extrait + une photo de la couv – une photo perso, du livre là où je l’aurai (en partie) lu, avec variations, donc,  légèrement fictionnelles – ceci afin de ne pas inonder de photos de ma chambre  coucher. Le Markowicz, par exemple,  je ne lis pas qu’au jardin, je le lis : partout.

(Et j’y retourne)

(Et j’y prends d’autres notes).

Faire (800) signes, c’est donc à suivre : ici.

« Je rêve d’écrire comme je rêve » | Xavier Person, Une limonade pour Kafka, éditions de l’Attente, 2014

« Je n’ai jamais sans doute su lire un livre de poésie qu’en en faisant la critique, en en poussant à fond la lecture, propulsant celle-ci dans une sorte de crash test très intime. J’aurais mille fois préféré juste recopier les lignes d’un poème, une à une, recopier mille fois chaque vers pour me punir de n’avoir rien à en dire. Je me dis qu’écrire un poème, si cela arrivait, ne serait jamais qu’intensifier ma copie des poèmes des autres, entrer sur le terrain en ayant volé le maillot d’un joueur, c’est idiot.

(…)

Les motards le savent, lorsqu’on roule à cent quatre-vingt kilomètres/heures, il ne saurait s’agir de chercher à voir quoi que ce soit, regarder serait trop dangereux. Il faut juste faire le vide alors, fixer droit devant soi et se rendre disponible, non à tout ce qu’on pourrait voir, mais à ce qu’on ne voit pas précisément, d’où pourrait venir un danger, dans l’inconscient de la vision. Il faudrait pouvoir en écrivant de la critique ne rien chercher à dire ou à voir du poème, y aller juste, droit devant, me propulser dans le néant de ma phrase et voir ce qui vient, ce que je ne vois pas, que je discerne à peine sur les côtés de ma lecture, accélérer encore, laisser venir.

(Xavier Person, Une limonade avec Kafka, éditions de l’Attente, 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Je pourrais peut-être m’en tenir à cette double citation, tant ces mots disent beaucoup de ce que je fais (tente) ou souhaite faire (tenter) ici ou là – et notamment de cette tentation persistante de la copie in extenso du texte dont on a tant envie de parler (pour ne pas le quitter), motif ô combien fascinant pour moi depuis bien avant hier, que j’évoquais déjà dans ce texte à propos des ateliers d’écriture.

Troisième livre de Xavier Person, après ses deux recueils poétiques au Bleu du Ciel (Propositions d’activité et Extra-vague, deux exercices de concassage de textes fragmentaires rassemblés selon des logiques aussi efficientes qu’impures (ou disons, inadaptées, la syntaxe tenant ensemble des éléments de langage inappropriés), livres dont il redit ici un peu de la conception, comme d’« une suite de blocs de phrases si denses, sans queue ni tête, que je recopiais en les déformant, les malmenant, les triturant, jusqu’à atteindre une sorte d’équilibre rêveur, paradoxal. »), cette Limonade pour Kafka est un essai par sédimentation, un rassemblement de textes épars (à l’occasion d’un déménagement, les livres alors dans les cartons, dixit XP), de tentatives de critique et réflexions en travers, sur l’écriture – sur sa propre écriture, son désir de, son attente, le guet de l’écriture, par le prisme de textes consacrés à des auteurs aimés : démarrant par Emmanuel Hocquard et son fabuleux et lumineux silence, dans un « Je sors faire quelques courses ou je préfèrerais ne pas écrire sur la poésie d’Emmanuel Hocquard» annonciateur d’un certain Bartlebysme régnant au long du livre, Person rend ainsi visite à Claude Royet-Journoud, Paul Celan, ou Hélène Cixous, sans parvenir à écrire ce qu’il voudrait (et les passages d’attente et de désir du texte sont extrêmement tendus et doux à traverser pour le lecteur), sans parvenir à écrire cela qu’il voudrait voir apparaître et qui s’échappe – mais ce qui apparaît est étonnant (et étonné d’être là, semble-t-il, à nu sous nos regards), bloc d’insaisissable pourtant capté. La part rêvée (« Je rêve d’écrire comme je rêve », écrit-il encore, et cette phrase je la recopie, hésitant à finir sur elle ou à la prendre en titre, rêvant aussi à ce que ce (petit) texte-ci deviendra sous peu, car il approche de son terme et voudrait contenter son auteur, ce qui n’est pas vraiment possible, ce qui n’entame pas sa nécessité), la part rêvée est importante (et les états d’entre-deux sont aussi ceux que décrit Person, l’écriture se faisant (se tentant) dans la noir, ou dans l’esquive (la tentative) de la sieste, l’écriture se tient aux alentours du sommeil, entre le saisissement de l’avant-sommeil et l’impression de chuter qui nous prend parfois alors, et cette attention paradoxale de l’après-sommeil qui ne se sait pas encore éveil – qui ne s’est pas nommé. C’est cet indicible, cette liberté du langage qu’espère aussi Cixous (c’est elle qui évoque ces derniers mots de Kafka, et cette limonade, fraicheur incongrue, merveilleuse), ce langage qui ne se saurait pas langage, que donne à partager Person.

Ce livre est une étrange promenade, dans le scintillement du soleil hivernal, sans rien d’autre à sortir des bouches que des bribes de vapeur – et l’étendue de ce qui se tait alors, qui ne saurait se dire.

Xavier Person, Une limonade avec Kafka, éditions de l’Attente, 2014, 14 x 18 cm, 128 pages, isbn : 978-2-36242-048-1, prix public : 13 €

Rencontre avec Will Self | Mercredi 4 février, 18h30, Lieu Unique (Nantes)

Parapluie de Will Self, Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, éditions de L’Olivier, février 2015, Collection Littérature étrangère

Mercredi 4 février, 18h30, rencontre avec Will Self (Lieu Unique, Nantes)

Dialogue entre l’écrivain anglais et son traducteur Bernard Hoepffner à l’occasion de la publication en France de Parapluie, suivi d’un échange avec Guénaël Boutouillet.

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« Tandis que l’omnibus dépasse les jardins d’Eaton Square et que le directeur du Fulham Garage parle de machines, elle rêve de terribles chimères, d’hommes ayant des roues à la place des jambes, leur ventre un horrible appareillage de tringles, d’engrenages et de volants d’inertie, de la fumée s’échappant de leurs fesses de fer. Elle imagine des chevaux dont l’arrière-train est des pétards de Hoxton, tandis qu’une colonne de direction a été plantée entre leurs épaules afin que leurs cavaliers, assis à califourchon sur leurs garrots chauffés au rouge, puissent la tourner d’un côté et de l’autre, les faisant hennir, hurler… Un hurlement de cheval est une chose effrayante qu’Audrey ne se savait pas connaître, provenant en fin de compte d’une partie de son esprit qu’elle ne se savait pas posséder. Cela vient de sous le matelas où les choses couvent et où les boutons roue-dentée ont les dents de travers. Les histoires de Stan venaient de cet endroit – l’homme-léopard et l’homme-chien, leurs cris dans la nuit quand leur chair était tranchée et tendue. « 

Will Self déborde la représentation du réel depuis toujours – j’ai encore un souvenir stupéfait des visions lysergiques du narrateur éidétique de Ma vision du plaisir, qui constitua pour moi, parmi quelques livres lus à l’été 1998, une reprise, ou un retour à la littérature (et en somme à la « vie civile », après dix mois d’appelé parmi les tout derniers du contigent). Parcours personnel de lecteur de Self, dégagé peu à peu des images réductrices (« gonzo journaliste », c’est ce qu’en dit d’abord la presse rock à cette époque), qui me rend si agréable de pouvoir lui poser quelques questions lors de ce débat.

Et puis, il y a ce qui décolle dans ce nouveau livre, lequel décolle as usual le réel comme une tapisserie défraichie, questionne la norme de la société (anglaise, mais son défi à la norme va au-delà), il y a une langue neuve (et extraordinairement âgée, par instants, à l’instar de cette vieille folle d’Audrey Death dont la vie nous est ici « contée »), il y a un bain de langue(s), un flot qui charrie de l’argot – des argots, des accents de différentes strates et époques de la société anglaise, des paroles de chansons, des interjections intérieures et extérieures. L’italique, présent dès la première phrase, se voit assigné cette mission multiple, l’italique est la brèche par où tout s’engouffre, par où les statuts, focales, volumes sonores et grains visuels sont déréglés.

Grand dé-règleur de la représentation et des normes, Self a toujours (me semble-t-il, ne l’ayant lu qu’en traduction) eu un goût certain pour l’excentricité langagière (et notamment lexicale, truffant son texte de substantifs et adjectifs détournés, spécifiques, précieux) ; il semble dans Parapluie avoir hissé plus haut cette « manie », explosant la phrase, la page, le livre en son entier : le tapis de langue (comme on dirait tapis de bombes) lui permet d’offrir à l’étrangeté qui lui est propre, son expressivité.

Pour le permettre il fallait un grand traducteur – c’est Bernard Hoepffner, retraducteur de Twain, de Joyce ou récemment passeur de Josipovici, qui s’est attelé à cette fébrile fabrique-là. Il sera avec nous pour discuter ce mercredi au Lieu Unique, pour rendre ce moment plus joyeusement exceptionnel encore.

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« Un frère s’oublie aussi facilement qu’un parapluie. »
James Joyce

Présentation sur le site des éditions de L’Olivier :
En 1971, le psychiatre Zachary Busner se penche sur le cas d’Audrey Death, une femme âgée internée depuis cinquante ans. Tics, balbutiements, état comateux… son état l’intrigue. Pour éveiller sa patiente, Busner lui administre une drogue proche du LSD. Les effets sont fulgurants. La vieille dame se met à lui raconter sa vie, et emporte le lecteur dans un récit tourbillonnant. On traverse le Londres de 1915, des usines de parapluies, de munitions, des Suffragettes et du socialisme. Et de la Grande Guerre, dans laquelle se perdent les frères d’Audrey, Stanley et Albert. Fasciné par cette histoire qui se dévoile peu à peu, Busner ne reconstituera le puzzle Audrey Death que dans les années 2000. En une jubilatoire collision de récits et d’époquesParapluie (Ed. de l’Olivier, 2015) déploie un siècle d’histoire populaire et intime, électrisé par un style ébouriffant dont seul Will Self a le secret.

(Présentation des intervenants sur le site du Lieu Unique : )

Will Self est né en 1964 à Londres. Ce disciple de J.G. Ballard est considéré comme l’un des plus grands écrivains britanniques de notre époque. Il a notamment publié No Smoking (2009), Le Livre de Dave (2010) et Le Piéton de Hollywood (2012). Parapluie a été finaliste du prestigieux Man Booker Prize 2012.
Bernard Hoepffner, traducteur français de langue anglo-saxonne reconnu, se consacre à l’écriture depuis 1988. On lui doit des textes de Robert Burton, Thomas Browne, Robert Coover, Edmund White, les nouvelles traductions de Mark Twain (Tom Sawyer, Huckleberry Finn) et de Joyce (Ulysse).

Parapluie de Will Self, Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, éditions de L’Olivier, février 2015, Collection Littérature étrangère
Livre 145 × 220 mm 416 pages EAN : 9782823601909 24,00 €

« On a cru à l’apparence des choses, au lieu de s’attacher à ce qu’il y avait derrière.» | Bois II, Elisabeth Filhol (P.O.L, août 2014)

« Tony, à sept ans, se plante devant moi avec un visage d’ange et affirme sans ciller ce que je sais d’instinct, intuitivement, mais sans preuve matérielle encore, être un mensonge énorme. Calmement, avec sérieux, il ne clame pas son innocence, simplement il nie, il nie ce qui l’accuse, aucune question ne le bouscule, aucun argument de ma part ne l’ébranle, ni démonstration d’incohérences, son regard franc je l’ausculte, je plante mes yeux noirs dans ses yeux noirs à lui, je tente d’entrer par là, aucune résistance, la limpidité sans fond, immense, démesurée, de la bonne foi. Comment est-ce possible ? Un tel jeu d’acteur ? Le mensonge mis en scène jusqu’à la franchise. Presque, la franchise, l’avoir en pied devant soi ? Personne n’est capable de ça, personne de normalement constitué, même petit. Et là, pour la première fois, je doute. Le déni de sa part poussé si loin, qui retourne comme un gant le réel, renverse le rapport de force, inverse les rôles, et d’imaginer avoir pu commettre cette injustice de l’accuser à tort, je l’envisage, de très loin mais je l’envisage, presque à me sentir coupable, et lui déjà le sait, à l’instant même où mon assurance se fissure, la sienne augmente en proportion. La perversité sans limite des enfants et qui vous démunit, vous en riez. Avec le temps, vous en riez. Vous gardez cette sensation au fond de vous, mais vous admirez l’adresse et l’aplomb avec lesquels ils savent faire, par un tour de passe-passe, hop, la faute a changé de camp. La culpabilité non, bien sûr, la culpabilité ne pousse pas sur leurs terrains de jeu. Vous en riez jusqu’au jour où cette sensation ancienne remonte à la surface. Ce jour-là vous êtes sur votre lieu de travail. Il vous dit que le plan de redressement est un nouveau départ et vous savez que non. Il vous présente le chômage comme une mesure transitoire et vous savez qu’après avoir sabré les effectifs, il ne réembauchera personne. Il vous balade. Parmi les plus naïfs, les plus crédules, combien ? On l’a déjà cru. Et cette manière qu’il a, sur quelques chiffres, de bâtir un raisonnement clos, on deviendrait fous à chercher la faille. On a déjà cru à son discours. On l’a pris au pied de la lettre. On a cru à l’apparence des choses, au lieu de s’attacher à ce qu’il y avait derrière. Aviez-vous vraiment le choix ? Pas d’autre choix que d’y croire, il ironise, il a raison. Son meilleur allié dans cette affaire. »

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce deuxième roman d’Elisabeth Filhol n’a, ce me semble, pas fait grand bruit au cœur d’une rentrée littéraire par ailleurs riche en bons livres – du moins, pas le bruit qu’on aurait pu escompter, tant avait marqué les esprits, critiques et publics, son précédent ouvrage, La Centrale (P.O.L, 2010, prix France culture/Télérama), fiction documentaire (bien documentée) sur le travail précaire en centrales nucléaires. Roman de l’intime et du politique, riche d’une part documentaire réellement édifiante, La Centrale avait de quoi maximiser les attentes sur ses suites.

Or, ce nouveau livre, Bois II (P.O.L, 2014) a paru fin août et les médias n’en ont rien dit, ou si peu – trop peu. Souvenir : avisé de cette parution, il m’a fallu comme braver ce silence pour ne pas oublier de me l’offrir, avant que le livre soit enfoui sous un monceau d’actualités. Il m’a fallu, je crois, me (re)faire cette injonction, ce rappel, pour passer outre l’industrie de la recommandation massive – et il aura fallu un libraire, aussi, avec une table ouverte et informée (c’était Vents d’Ouest, à Nantes, merci à eux).

Or, face à la grande qualité de Bois 2, cette impressionnante ampleur, et l’immense pas en avant qu’il me semble constituer sur ce chemin d’auteure, en continuation de ce que La centrale captait d’un Ici et Maintenant mal visible,une continuité amplifiée ; je ne peux m’empêcher de me dire que si rien de coercitif ne s’est, évidemment, effectué contre le livre, la masse critique de bruit informationnelle nécessaire n’a tout de même pas été atteinte comme elle l’aurait pu (et dû), et que si quelque chose a pu jouer contre, il ne peut s’agir de son thème (des ouvriers en restructuration imminente décident, à bout, de séquestrer leur directeur) : encore une enquête sur le monde du travail, encore une histoire de licenciement collectif, s’est-on dit peut-être (c’est un on neutre que j’utilise, qui concerne le média, qui concerne tout autant chacun d’entre nous, selon l’instant), on n’en veut plus, de ce sujet, lassitude saisonnière et dommageable.

Pas de saison, le thème – pas de celle-ci, du moins, c’est un peu pas de bol en une époque où le pitch prime : il aurait dû paraître à un moment plus propice, plus dégagé, dans le juste écho, ou le juste contretemps, qu’en sais-je, tant il est ardu d’y voir clair dans la météorologie marketing, d’en prévoir quoi que ce soit, de cette sédimentation du bruit informationnel. Plutôt que de crier au scandale (on ne commencerait alors pas par cet exemple, puisqu’en ce domaine, la simple exhibition de médiocrité, de cuistrerie, de vulgarité onaniste que constitue l’éternelle diffusion du Masque et la plume, chaque dimanche soir à la radio, vaut scandale aussi banal qu’absolu), je m’efforcerai d’en restituer un peu du bien que j’en ai pensé.

Je parlais d’ampleur, plus haut, et l’entame du livre, premier chapitre épique (et pas pompier), en forme de panoramique à travers les siècles et depuis les couches géologiques – magnifique contextualisation dans les temps et les lieux, restitution du mouvement (industriel, plus qu’ouvrier, car la geste héroïquement décrite est plutôt celle de l’entrepreneur-créateur que des masses laborieuses) dans un contexte bien plus grand que lui. D’où vient-elle, la mine qui ferme ? Du carbonifère :

« Du travail de fourmi des hommes pendant un siècle et demi d’exploitation intensive, on peut se faire assez facilement une idée, puisque l’essentiel de ce qui a été extrait en surface ou remonté de la mine, on l’a là, sous les yeux, sur plusieurs kilo- mètres carrés et des dizaines de mètres d’épaisseur, constitué de blocs ou de fragments de plaques, le terril d’ardoise, parfois à l’état brut, parfois couvert de végétation. »

C’est d’une sacrée densité, qui n’exclut pas le très-près, le sensitif – et les métaphores, comme celle du mensonge éhonté de l’enfant pris sur le fait, citée plus haut, sont extrêmement productives. Cette saloperie ordinaire, intégrée, de l’homme d’affaires, plus que de la dénoncer, Elisabeth Filhol nous en montre l’effarante assurance. Et la complexité du mécanisme oppressif à l’œuvre est rendue visible, comme rarement.

La difficulté de la lutte collective, cette énergie nécessaire, cette force organique des êtres organisés, un bref instant, dans la même direction (qui est celle du refus d’un énième plan de relance qui sent trop fort la supercherie) est palpitante – et c’est la grande classe de cette écriture polychrome, polyrythmique, qui le permet.

Et ce que ce livre pointe (et peut-être, dénonce, mais avant cela : pointe) c’est cette opacité généralisée par l’ère informationnelle, cet enchaînement stroboscopique d’événements (celui-là même qui provoque cette lassitude saisonnière, celle qui sans doute joua contre la réception de ce roman magistral) et de données – qui saoulent, comme saoulent et usent les chiffres assénés par le directeur pris en otage), cette surface qui recouvre le réel. Et Filhol nous montre les deux, forces vives et réelles aux prises avec les forces de recouvrement, de leur effacement.

Et cette lutte, ces luttes enchevêtrées, sont intenses – en ce sens, si ce livre sert, c’est avant tout qu’il nous sert, lecteurs effarés d’une fatigue du monde et de ses signes.

Bois 2 est un livre aussi beau qu’il est utile – les deux indissociablement liés.

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<em>Bois II</em>, Elisabeth Filhol (P.O.L, août 2014), septembre 2014, 272 pages, 16,9 €, ISBN : 978-2-8180-2045-6

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« Malgré son application, ses lettres sont un peu tordues mais je dis toujours que c’est bien. » | Poule D, Yamina Benahmed Daho, éditions L’arbalète/Gallimard

Pendant qu’on range le matériel, le petit frère d’Amira joue avec un ballon jaune léger et tire au but. Il a une dizaine d’années. Il me rappelle le jour où, à son âge, j’ai accompagné mon père et mon frère sur le petit stade près du collège. Mon père joue le gardien, il porte des gants de vaisselle, faute de thunes pour en porter de vrais. J’ai du soleil plein les yeux, je le regarde plonger et bouffer l’herbe. C’est une journée après l’école, il fait beau. Une lumière particulièrement douce caresse la plate campagne, l’odeur de pollen et de gazon fraîchement tondu me fait éternuer. Dans ces années-là, mon père ne parle pas encore bien français. Il ne sait ni lire ni écrire. Il voudrait apprendre. Alors parfois, il me rejoint à la grande table du salon sur laquelle je fais mes devoirs. J’écris en lettres majuscules notre nom de famille, son prénom, notre adresse complète sur une feuille à grands carreaux et il les recopie plusieurs fois. Malgré son application, ses lettres sont un peu tordues mais je dis toujours que c’est bien. Je suis en CM1, il a cinquante et un ans.

(in Yamina Benahmed Daho, Poule D, éditions L’arbalète/Gallimard, octobre 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

C’est un extrait qui résume peut-être moins que jamais l’ensemble dont il est tiré (Poule D, premier « roman » mais pas premier livre de Yamina Benahmed Daho, dont un joli et réussi récit  jeunesse, (Rien de plus précieux que le repos), histoire (déjà) d’émancipation par le sport, était paru chez Hélium – mais le résumé on le fera, plus bas.
Cet extrait, je l’isole parce qu’il me touche, m’émeut, qu’une lecture c’est subjectif et que la mienne fut arrêtée net par la douce précision avec laquelle cette scène montre et raconte (avec ce qu’il faut de distance et d’empathie pour nous permettre de l’inventer et de nous l’approprier) quelque chose qu’il me semble important de montrer et raconter. Pas une intégration (ce mot, quelle plaie), mais un accueil, une avancée. Une idée aussi de cette chose immense, immensément importante, politiquement agissante, et totalement absconse en nos espaces-temps de langage évasé par la communication omnipotente, plus faux souvent que des billets de Monopoly : l’idée d’Éducation populaire, et le fondement, le moteur de vie collective qu’elle constitue.
Le livre de Yamina Benhamed Daho n’est pas un récit de vie, et cette scène est une des rares (sinon la seule) incursion (supposée) biographique, c’est la seule anamnèse – elle n’en résonne et rayonne pas moins sur l’ensemble du récit. Fiction documentaire, Poule D se déroule sur le temps d’une saison, scolaire ou sportive. Mina, la narratrice, mordue de ballon rond, se décide, comme on prend une bonne résolution de rentrée, à s’essayer au foot en club. Et c’est une saison de football féminin amateur qui nous est contée, avec ses galères multiples, son manque de moyens, accru par le manque de considération : car si tout vaut ce qu’endurent les homologues masculins, tout ici craint : les terrains, les chasubles, les ballons, les horaires alloués qui tous sont attribués quand chacun s’est déjà servi.

C’est drôle et c’est précis, en terme de phases de jeux comme de plat du pied, c’est une joie, assez enfantine, qui s’empare du lecteur en écho à celle qui s’empare du groupe, quand vient enfin la gloire toute relative de ne perdre que d’un but d’écart, cette joie collective a goût d’enfance – et cette aventure laborieuse est aussi continuation de cet engagement-là, sans emphase, profil bas, ce travail sans gloire qu’est l’engagement associatif (auquel le collectif de cinéma Othon, dont elle est membre, s’est beaucoup intéressé), et c’est aussi, en ce sens, un beau geste politique que ce livre, que ce qu’il raconte, comme il le raconte – et peut-être n’était-il pas si mal choisi, ce morceau choisi présenté ci-dessus…

Yamina Benahmed Daho, Poule D, éditions L’arbalète/Gallimard, octobre 2014, , ISBN 9782070146994

ils sont tous un et des centaines à la fois | Valérie Zenatti, « Jacob, Jacob », éditions de L’Olivier, 2014

(…) on accoste dans trois heures, se dit-il, encore une nuit sans sommeil et je n’ai jamais dormi avec une femme, mais je vais bientôt savoir à quoi ressemble la guerre,
qui débute par de lourds bombardements sur les côtes bleutées de Provence, sifflements, déflagrations en chaîne, traînées de vacarme assourdissant, l’artillerie et l’aviation pilonnent les batteries allemandes, des nuages de poussière engloutissent le paysage qui commençait à se révéler dans l’aube, des ondes de choc les traversent, affolant leurs cœurs, ébranlant leurs poitrines, les ordres criés par le commandant sont répétés à la chaîne, dans trente minutes, quinze, dix, armez vos fusils, vérifiez vos munitions, en colonnes de deux pour débarquer par les passerelles, on leur distribue du coton à fourrer dans les oreilles pour éviter la surdité, ils sont debout, serrés les uns contre les autres, parqués à l’avant du navire, ils échangent des regards de gosses qui s’apprêtent à faire un mauvais coup, balayant par avance les conséquences, les clins d’œil se multiplient comme une volée de papillons sur leurs visages rasés de près où apparaissent petits boutons écorchures, pores dilatés, peau de pêche, ça va aller, on est ensemble, on reste ensemble, c’est les Boches qui doivent mourir, pas nous, on s’en sortira vivants. Ils sont prêts, impatients de se dégourdir les jambes, de quitter le Gloire, mais l’attente se prolonge au-delà des dix minutes
(…)
Jusqu’au moment où le cri Débarquement les libère et déclenche une clameur nourrie de leurs voix, Débarquement, Débarquement.
À Cavalaire, derrière les nuages de poussière déchirés, le turquoise et l’émeraude des eaux rivalisent jusqu’à la ligne fixée brutalement par les rochers rouges des falaises, des pins courent sur la crête, on se croirait presque en Algérie, même si quelque chose d’indéfinissable indique que l’on n’y est pas, mais Jacob ne parvient pas à trouver quoi, la lumière, la teinte des roches, leur taille, la conscience qu’il s’agit là de la France, il en a le souffle coupé, une seconde avant de ne plus voir le paysage qui l’appelle à la rêverie, il faut courir sur la passerelle en oubliant le poids du sac à dos, en protégeant son fusil, il faut parcourir les derniers mètres dans l’eau chaude qui alourdit leurs uniformes, ils sont des dizaines, des centaines à courir maintenant sur la plage de sable fin au son des bombardements d’artillerie qui se poursuivent plus à l’est, en avant, crie leur commandant, et l’ordre se propage d’homme en homme en leur donnant un sentiment de puissance inédit, ils sont tous un et des centaines à la fois, à ne plus penser, à foncer, neuf kilomètres à pied, c’est rien, montrez-moi comme vous courez, crie le commandant, et c’est à qui courra le plus vite sous le soleil de Provence où les grillons se sont tus, terrifiés par les bombardements, tous les animaux et insectes figés, car aucun signe, aucune secousse tellurique profonde ne les avait avertis que la terre allait trembler. »

(Valérie Zenatti, Jacob, Jacob, éditions de L’Olivier, 2014, 168 pages EAN : 9782823601657)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Dire la guerre – et pour ce faire il fallait un phrasé neuf. Valérie Zenatti, objectera-t-on, creuse la question de la guerre, de l’armée, de très longue date, et notamment dans ses livres jeunesse, incomparables, à l’école des loisirs. L’armée, oui (dans Quand j’étais soldate), le conflit en état de veille permanent entre Israël et Palestine (dans Une bouteille dans la mer de Gaza), également – mais le plein feu des combats ne se saisit pas avec les mêmes armes (ponctuation, syntaxe, mouvements dans l’énonciation), et le passage prélevé, ci-dessus, même tronqué, le montre :

Allongement de l’unité-phrase, dans l’attente du débarquement comme au cœur du chaos qui suit, avec brisures et saccades accrues une fois débarqués. Pour dire cet impossible-là, de l’intérieur d’un jeune homme, Jacob,  si absolument seul en même temps qu’absolument lié au groupe de jeunes hommes tout aussi terrifiés que lui, elle glisse de points de vue en points de vue d’habiles façons (la répétition de l’injonctif « il faut », dans la deuxième partie, qui met le narrateur en mouvement et l’inclut à la troupe), et scrute les sensations (vision, odorat, conscience du corps) au plus près. Et ce qui arrive avant la bravoure qui donnera gloire et médailles, ce qui précède la mort (son goût, sa présence toujours proche), c’est surtout un tumulte furieux, formidable, stupéfiant. La présence au monde accrue,  quasi surnaturelle, durant l’assaut, est ici rendue par la perception précise de détails sensitifs (le poids du sac à dos, l’eau qui alourdit les uniformes) – pour se mouvoir dans cet ensemble, il fallait donc un phrasé spécifique : il y est.
Mais en sus d’un phrasé, il fallait aussi une nécessité, et les pistes biographiques qu’on présume se déjouent légèrement en cours de lecture, se font oublier, emportés qu’on est dans le récit de Jacob  ;

et la nécessité intime qui le porte n’est pas restreinte, elle ne se résume pas aux liens familiaux. La nécessité, intime, de ce texte, est collective, historique ; ce roman d’un jeune algérien parti faire la guerre pour libérer la France est le portrait d’un seul, mais il est aussi un chant pour tous. Une célébration du composite, de l’apport crucial de l’Autre, à toute société instituée, transposable dans l’Ici et Maintenant, où encore ailleurs – ceci sans leçon ni complaisance, par la seule puissance littéraire et romanesque dont Zenatti dispose et dont elle use avec la plus belle mesure.

(Valérie Zenatti, Jacob, Jacob, éditions de L’Olivier, 2014, 168 pages EAN : 9782823601657)

La part des nuages (et Juste après la pluie), Thomas Vinau, Alma éditeur, 2014

Un gigantesque papillon de nuit est accroché à un pied de chaise sur la terrasse. Il est là depuis une bonne semaine. Il est énorme. Fait la taille d’une main ouverte. Blanc, gris, marron et noir. Avec des yeux de chouette dessinés sur les ailes et des poils sur l’abdomen. Il doit venir de loin. De très loin. D’Afrique ou de Sibérie. Du Brésil. De Mongolie. Il reste là, immobile, à l’abri de la pluie mais pas du vent, ni du froid. De temps en temps, il bat doucement des ailes. On ne sait pas s’il attend quelque chose ou s’il agonise. Il reste là. Tu parles d’une vie ! Parcourir le ciel, traverser les océans, pour se retrouver ici, seul, de l’autre côté du monde, sur un pied de chaise. Quand on s’intéresse un peu objectivement à la question, le champ des possibles donne le vertige. Des castors qui arrêtent des fleuves. L’eau qui peut fragmenter la roche. Gandhi qui libère un continent sans prendre les armes. La transplantation d’un cœur humain. Ça a de la gueule. Mais pour ce qui est d’atteindre le soir, ou le lendemain. Ou de trouver une raison de sourire. Ou un moyen de s’endormir un peu. Juste s’endormir un peu. Tranquillement. Paisiblement. Là y’a plus personne.

(Thomas Vinau, La part des nuages, alma éditeur, août 2014)

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La même chose et pas la même chose (en même temps)

(à propos de  Thomas Vinau,  pour La part des nuages, alma éditeur, août 2014, et Juste après la pluie, alma 2014)

J’avoue n’avoir (enfin) rencontré les livres de Thomas Vinau qu’en ce début d’année, livres dont j’entendais dire du bon depuis longtemps, notamment, sur remue.net, par la vigie impeccable qu’est Jacques Josse, (lequel Jacques Josse, par ailleurs auteur lui-même, vient de recevoir l’excellent prix Loin du marketing décerné par Gérard Lambert-Ulmann) ; rencontre qui s’est opérée via un recueil de poèmes en vers libres que je ne peux m’empêcher d’associer à ma lecture de ce roman, Juste après la pluie, édité, tout comme ce court roman, chez Alma.

Illustrée par la photo en bas de page, cette association des deux livres n’est pas que de titrologie amusante (même si, évidemment, l’écho entre les deux titres de ces livres paru à moins d’un an d’écart chez le même éditeur ne saurait être involontaire), elle fut aussi partie prenante de ma lecture de La Part des nuages – que j’entrecoupais de retour aux poèmes. Enfin, précisons : le roman, La Part des nuages, est court, se lit vite et goulûment, et se relit bientôt, pour précision, pour tentative d’explicitation, de définition, de ce dépôt étrange et doux qu’il laisse en son lecteur. J’ai donc, au mitan de ma première lecture, à la fin de celle-ci, puis au mitan de ma deuxième lecture (deuxième, pas seconde, car il n’est pas exclu que j’y retourne), lu et relu des poèmes de Vinau. Je les posais comme des marque-pages, en somme. Et le lien se faisait, indéfectible – le lien, pas la confusion.

Truisme que ceci, me rétorquera-t-on, toute parole de tout auteur résonne dans tout texte qu’il écrit, tout poète influence le romancier qu’il est aussi, l’auteur aussi variable soit-il en ses efforts et velléités demeure une seule et même personne, etc. J’entends bien. Mais il demeure un lien formel, étonnant et ténu : les textes (courts chapitres ?) d’une page chacun, qui s’enchaînent dans cette narration (contemplative, voire : narration d’une contemplation d’un désastre en sa splendeur) sont sécables. Pourraient, souvent, se reprendre isolément – feraient-ils poèmes, pour autant, je ne pense pas ; d’ailleurs les poèmes de Vinau sont en général plus courts, le blanc est plus présent sur la page, le rythme n’est pas le même – mais il n’empêche, le découpage en blocs-textes du cheminement intérieur et extérieur, produit un effet d’images arrêtées. Chaque page fait une pose, à l’intérieur de laquelle nous avançons (et la prose rapide, enjouée, de Vinau, nous entraîne, à faire du chemin, du mouvement, en une simple page), et leur enchainement « naturel » fait, insensiblement, récit. Des choses nous sont racontées – pas la découverte de la vie sur Mars ni un complot terroriste, Vinau s’intéresse à des mouvements plus réduits, intimes : ce que ça raconte ? Joseph, 37 ans, loose tranquillement entre un boulot pas passionnant et un couple délité, tente de s’occuper au mieux de son gamin, et de trouver de l’air, un ailleurs possible, en ce plancher des vaches-là. Quelques jours de demi-errance y travailleront, des rencontres, des possibles émergent.

Il y a là-dedans nombre de possibilités de se planter – pas pour le personnage, Joseph, pour qui l’échec est un postulat de départ, non, pour l’auteur, Vinau – et notamment deux écueils qui tendent toujours la perche aux nonchalants désabusés : l’esprit de sérieux des (soi-disant) revenus de tout, le cuir tanné en réclusion à Saint-Malo ou Biarritz, vieille figure masculine exaspérante ; l’esprit de curé des adorateurs des petites choses, merveilles du quotidien, miniaturistes insignifiants. Il faut avoir comme Vinau (ou comme l’une de ses figures amicalement tutélaires, qu’il ne singe ni en langue ni en propos, le regretté Autin-Grenier), une forme singulière d’humour, une ténacité joueuse, qui s’accorde si bien avec la désillusion et la très grande lucidité, pour sonner ainsi juste et redonner l’envie, à chaque page, d’accompagner Joseph, une page de plus, pour voir si demain, peut-être.

Il fait aussi que quelque chose là-dedans tinte, une manière de langue, un réservoir d’inattendu. C’est aussi que qu’on vérifie (ce que je vérifiais, le lisant) en retournant aux poèmes, qui sans rien asséner, confirment : lucidité souriante, tenace. Deux poèmes, pour la route, comme on dit (ou pour reprendre et relire le roman, à leur suite) :

 

Le peuple mal taillé

 Nous sommes des pierres mal taillées

nous sommes nos ébauches

nous sommes nos peurs d’enfant

nous regardons les nuages

Faire ce qu’on peut

D’abord apprendre

à faire ce qu’on peut

avec ce qu’on a

Ensuite apprendre

à faire ce qu’on peut

avec ce qui manque

 

bon, allez, trois (on n’y résiste pas) :

 

À l’intérieur

À l’intérieur

Habite un ours

Qui arrache la tête des poissons

Avec l’affection d’une mère

 

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vinau

(Thomas Vinau, La part des nuages, alma éditeur, août 2014 / et Juste après la pluie, alma 2014)

je désignerai le lieu et le temps de son éclat fugitif | Olivia Rosenthal, « Mécanismes de survie en milieu hostile », Verticales, août 2014

« Les faits ne se content pas d’arriver, ils reviennent. Qu’on les accepte ou non, ils sont plus insistants et plus entêtés que les stratagèmes qu’on invente pour les éviter. Ecrire fait partie de ces stratagèmes. On croit contrôler, répartir, organiser et tenir le réel sous sa coupe et la plupart du temps on se laisse déborder. On avance aveuglément vers le dénouement pour découvrir in extremis qu’en fictionnant le monde on a seulement essayé de retrouver ce qui avait eu lieu et qu’on avait oublié. » (page 11).

(…)

Après des semaines d’inquiétude, de rencontres fugaces, de conversations maladroites et gênées, je prends les devants. J’appelle mon ami au téléphone, je lui demande de ne pas s’absenter, je lui explique que j’ai besoin de marcher avec lui, d’arpenter nos territoires, d’écouter nos pas. De vivre en cadence. Je lui reproche de partir, je fais comme si je n’étais pas triste mais furieuse, je manifeste ma colère qui est une colère de façade, les colères de ceux qui se sentent trahis, humiliés, abandonnés, qui ne veulent pas être seuls. Je ne veux pas être à nouveau confrontée à une annonce qui vous dévaste parce que vous ne savez pas comment la rendre intelligible. Perdre quelqu’un qu’on aime est incompréhensible, inadmissible et révoltant. Il faudrait interdire de telles pratiques, le départ, la séparation, le suicide, la mort auraient dû faire l’objet de réglementations drastiques. Personne n’a pris la peine de réfléchir juridiquement aux contrats implicites par lesquels un humain s’engage à l’égard d’un autre humain, personne n’a rendu illégaux les ruptures, les relégations, les séparations, les départs. Je parle pour la première fois mais je n’explique pas la raison exacte de mon silence. Je ne précise pas que je suis hantée par la mort, que je veux à tout prix lui rester fidèle, que je crois bêtement que rester fidèle à une défunte, c’est ne plus jamais prononcer son nom, c’est l’abolir par excès de zèle. Je ne lâcherai pas ma peine, ni ne la donnerai en pâture à quelque ami que ce soit. Je resterai digne et fermée, dure comme le marbre. Et si mon ami me quitte, je vivrai dans l’impossible, je ne peux même pas imaginer ce que deviendrait Paris sans mon ami. » (page 131)

(Olivia Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile, , Verticales-Gallimard, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

« À présent il s’agit de descendre », annonçait, puis répétait, modulé, Nicole Caligaris dans son incroyable Paradis entre les jambes, paru chez les mêmes éditions Verticales début 2013. Dès l’incipit (reproduit ci-dessus, contrairement à mes usages dans cette rubrique, façon de déroger à des règles non écrites pour éviter qu’elles ne s’édictent vraiment) de ce nouveau livre d’Olivia Rosenthal, on comprend qu’il marque sinon un cap, du moins un virage, un moment singulier de son parcours d’écrivain.

Pour cette auteure dont je suis le travail avec assiduité depuis au moins On n’est pas là pour disparaitre, en 2007, arrive le temps de la bifurcation, vers la confrontation à quoi ses derniers livres (notamment Où vont les rennes après Noël, et quelques textes de performance, comme celui de Vertige) préparaient : à la béance initiale, à l’ineffable fondateur, à ce qui ne se raconte pas mais qui génère, provoque, fait avancer et rugir ses livres (« Sans doute que la littérature est l’art de taire en parlant, de signifier en taisant. », ajoute Caligaris ailleurs dans son livre).

Il y a un deuil originel, celui d’une sœur, et ce qui va avec, culpabilité, colère, fuite, multitude de mouvements contrariés, chez Rosenthal, dont son travail fait écho de façon multiple, par le biais de la parole d’autrui, souvent, reprise, voire re-mixée, selon des procédés de montage extrêmement habiles et frappants. Elle s’en expliquait déjà en 2009 dans cet entretien qu’elle m’avait accordé pour remue.net, elle est revenue de passionnante façon sur cette « méthode », ou, à tout le moins, « manière » de questionner, enregistrer puis reprendre pour écrire son texte, dans Devenirs du roman vol.2 (Inculte, 2014).

Bifurcation n’est pas annulation ou reniement, et Rosenthal ne passe pas ces excitants dispositifs d’alternance de voix, de propos, de registres, par pertes et profits : les documents retravaillés (qui concernent tous la mort, selon différents points de vue essentiellement techniques : celui de la médecine légale, de la criminologie, du témoignage de near death experience…) sont toujours présents, et maniés avec la même dextérité, provoquent le même plaisir (plaisir dans et de l’inconfort, tant elle souffle le chaud et le froid, plaisir d’être déstabilisé souvent, d’être surpris toujours). Le second extrait prélevé et repris ci-dessus (« Personne n’a pris la peine de réfléchir juridiquement aux contrats implicites par lesquels un humain s’engage à l’égard d’un autre humain, personne n’a rendu illégaux les ruptures, les relégations, les séparations, les départs (…) ») en atteste et le redit : seule la littérature (et le travail sur la langue : chez Rosenthal, fabrique habile d’effets de sens, d’ironie, d’humour, par frottements entre registres opposés) permet de presque dire – ici, presque dire le scandale de la mort, l’impossible du deuil, le dire presque, mettre en formes la question qu’il demeure, et ce questionnement, le passer en partage, en faire un terrain d’expérience partagée. C’est impossible – et c’est cet impossible-là qui vaut d’être creusé, arpenté, fouillé : tout le sens est là, de cet enjeu de fictionnalisation (de travail littéraire, de creusement par le langage) qu’elle évoque en incipit.

Bifurcation n’est pas reniement, loin de là : s’il y a ici resserrement, il poursuit ce qui s’entamait de subtile façon dans son très beau Ils ne sont pour rien dans mes larmes (Verticales, 2012), ensemble de récits de souvenirs de cinéma prélevés chez autrui, qui valaient seul et prenaient sens autre, une fois assemblés. Ce travail avec le cinéma n’est peut-être pas pour rien dans cet adoucissement du geste (qui n’est pas un affadissement du propos, on l’a compris). Le resserrement constaté est perceptible dans le montage, il est aussi un ralentissement (et discuter avec la mort, cette grande Ralentie, comme en somme ce livre le fait, appelait la décélération) : les cuts sont ici moins brutaux, et les ruptures, changements d’angles, d’énonciateurs, moins nombreux (c’est visible sur la page, moins fragmentée en éléments-textes séparés par des blancs que celle dOn n’est pas là pour disparaître (Verticales, 2007), par exemple).

L’énonciation s’unifie, la multiplicité des voix s’est comme métabolisée, en une seule, qui se fait la voix du multiple. Sans qu’il s’agisse d’une simple tentation du Je (ce chemin-là fut expérimenté de belle façon dans Que font les Rennes après Noël), de l’aveu, du déballage sans nuance, qui serait une piètre conquête, ce livre ose affronter – affronter la mort, ses effets, aussi concrets que lointains, sous-cutanés, ou métaphoriques – par la littérature, pour la littérature. Les nécessités sont égales : il vaut d’écrire pour approcher cet ineffable, pas juste de le raconter ; et cette approche, douloureuse, risquée, vaut aussi par ce qu’elle produit sur l’écriture. Citons encore, car le livre est empli de phrases si belles (et plus encore) :

 « Comme on désigne avec étonnement la lumière intense et minuscule qui dans la nuit galactique signale une ancienne étoile depuis longtemps éteinte, je désignerai le lieu et le temps de son éclat fugitif. »

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ROSENTHAL Olivia COUV Mecanismes de survie en milieu hostile

Olivia Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile, Verticales-Gallimard, Paru le 21 Août 2014, ISBN 978-2-07-014634-5

Le monde était trop vaste. | « Selon Vincent » de Christian Garcin, éditions Stock, 2014

« Ces sommets, ce ciel, cette mer n’avaient rien d’amical. Le monde était une immensité neutre et froide, hostile. Pourtant je me sentais bien. J’imaginais sur nous un regard de condor. Je m’imaginais condor moi-même, glissant sur les coussins d’air froid, avec au-dessous de moi la plaine grise de la mer traversée d’un point rouge sur lequel se devinaient deux silhouettes, le crachotement du moteur qui dominait parfois le bruit sec de l’air sur mes rémiges, les montagnes au loin, les courants aériens qui dessinaient autour de moi les promesses de fuite, et l’ivresse de l’instant, l’immersion dans le vent, l’éternité du monde, la vie toujours recommencée, à jamais cette immensité lumineuse, vide et froide autour de moi. Je me mis à penser à Klappenbach et Klaingutti, à leurs animalcules millimétriques qui résistent à tout, à La Brea et à ses délires spatiaux, aux distances interplanétaires qu’il imaginait pouvoir couvrir en un rien de temps grâce à son hélium lunaire, à l’infiniment grand, à l’infiniment petit, à nous qui nous tenions au milieu, à la réalité de nos existences aux yeux de ce condor tout là-haut, et j’eus comme un vertige. Le monde était trop vaste. Trop complexe, trop ramifié, à la fois horizontal et vertical, dessinant entre les êtres et les choses un réseau arachnéen de correspondances, de causalités secrètes, de mystères qui n’en étaient peut-être pas, à l’élucidation desquels manqueraient toujours la connaissance démiurgique de la totalité des faits dans leur succession, leur conjonction, leur simultanéité. Il y avait des tonnes de savoir, des myriades de documents sur absolument tout, du mouvement aléatoire des photons à la structure des trous noirs rien n’échappait au recensement, au catalogage généralisé du monde, le moindre objet de connaissance de venait instantanément répertorié, disséqué, éparpillé, disponible, et moi, je ne savais rien, minuscule et vulnérable au milieu de ce rien, baigné d’immensité froide et lumineuse, en route vers un lieu dont je ne savais guère plus, juste qu’il était isolé de tout, point minuscule dans un entrelacs de fjords et de péninsules glacées, et qu’il avait sans doute été le dernier refuge de l’oncle de Rosario. »

 (Christian Garcin, Selon Vincent, éditions Stock, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Selon Vincent, nouveau roman de Christian Garcin, paraissant en cette rentrée aux éditions Stock, considéré du point de vue diégétique, est un roman, très – excusez le pléonasme – romanesque, voire romanesque au carré, en ce sens qu’il fait récit (un récit aux allures de conte), récit lui-même enchâssé dans un autre récit, lequel est enchâssé dans un autre conte…

Ainsi modalisé version poupée russe à trois niveaux, de récit de la fuite d’un homme ensorcelé (Vincent), jusqu’aux confins du monde et de la recherche de ce dernier, des années après sa fuite, par deux narrateurs, Paul et Rosario, eux-mêmes tiraillés par des questions de départ ou d’exil ; et le cheminement au cœur du récit-de-Vincent, mais également en creux dans celui de ses aimables « poursuivants », du témoignage d’un grognard de l’armée napoléonienne en déroute, trouvé dans un vêtement ancien, forme un agrégat singulièrement cohérent. D’une assez formidable fluidité même, quand on considère la subtile architecture de l’ensemble.

L’extrait ci-dessus, tiré de la dernière partie de ce livre, en atteste, et, s’il est « signé » Paul, pourrait, en effet, parler pour chacun des autres narrateurs successifs. S’y rassemblent des thématiques chères à l’auteur, et récurrentes au fil de son œuvre, qu’il s’agisse du rapport à l’animal (être, totem, symbole, mouvement : l’animal dont l’entretien ci-joint souligne la primauté dès son titre), à l’immensité (via le voyage aux confins, et son inséparable contrepoint la réclusion, ou du moins l’isolement – rapport qu’évoque largement Garcin dans le même entretien), et le lien essentiel, vital à la fiction en tant que possible, qu’échappatoire dans un monde non seulement fini mais également hyper-documenté, jusqu’à la saturation. Dans sa belle contribution au recueil critique Devenirs du roman, vol.2 (matériaux), paru aux éditions Inculte cette année (et chroniqué ici), il ne cesse d’y revenir, Garcin, à ce rapport trouble qu’il entretient au document source et –censément- véridique :

« Il m’arrive donc, bien entendu, de me documenter avant de me mettre à écrire. Mais il arrive surtout, et c’est sans doute plus intéressant, que ce ne soit pas tant la fiction qui ait besoin du document pour coller à ce qu’on appelle l’effet de réel (cette sorte de ciment rassurant dont on se dit qu’il puise sa légitimité dans la réalité qu’il décrit), que le document lui-même qui provoque et finit par créer la fiction qui l’utilisera ».

Dans ce même texte de Devenirs du Roman, il évoque les matières matrices de ce roman, notamment le journal à peine retouché de ce grognard, ainsi que ses propres voyages sur les lieux atteints par les personnages du livre, à savoir l’extrême sud de la Patagonie, en tant que déclencheurs, non de réalisme, mais de fiction (et de fictions dans la fiction, on revient à ces structures d’enchâssement fascinantes évoquées au-dessus). Et c’est cet art-là, sinon visible, du moins fichtrement perceptible, puisque puissant (envoûtant, tel le charme sous lequel tombe Vincent avant sa fuite) qu’on ne parvient pas précisément à expliquer : que même à peine évoquée, l’atmosphère pavillonnaire tranquillement étouffante où s’ennuie le desperate house-husband Vincent avant de prendre la tangente nous est rendue immédiatement perceptible : on s’y trouve, on y est. Mais l’invraisemblable garagiste bouriate qui prend en charge la tentative de désenvoûtement de Vincent nous est également rapidement, aisément, familier – pas crédible pour autant, puisque là n’est pas la question, l’enjeu de Garcin, mais : étrangement familier. Familièrement étrange (et nous-mêmes, estrangés).

 

Citons-le encore, dans cet excellent entretien mené par Elodie Karaki :

« (…) Il y a quelque chose comme cela, c’est-à-dire qu’il y a un moment où la réalité tremble et vacille. On adhère à ce qu’on lit, on y croit, parfois on peut se dire que là, tout de même, il va un peu loin ‒ et puis ça marche, et puis on y croit. Insensiblement, c’est comme une dentelle narrative très fine qui se met à bouger, et ça vacille un peu, il y a comme un déhanchement, un pas de côté ‒ et c’est cela qui est intéressant, dans la littérature et dans la vie également, parvenir à susciter le pas de côté, à considérer les choses d’un point de vue un peu différent.»

Cet étrange art de romancier en lequel Christian Garcin excelle, n’est pas celui de bien tirer un fil – puisque les fils sont trop nombreux et que chaque polarité atteinte appelle, évoque, rappelle, mais de cheminer, et de nous faire cheminer dans une constellation de récits.

 

S’imaginer condor, en être saisi de vertige, et pourtant, se sentir bien.

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Le renard et le hérisson, un entretien de Christian Garcin avec Elodie Karaki sur remue.net.

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Christian Garcin, Selon Vincent, éditions Stock, août 2014 (EAN : 9782234075443, Prix: 19.50 €) ; signalons également ces nouvelles parutions ou rééditions : rééditions de Sortilège (nouvelle édition), et de Rien (réimpression), aux éditions Champ Vallon ; Des Femmes disparaissent (Points Seuil , 4 septembre 2014).

Les choses : il suffit de leur monter à bord et de te ceinturer à elles, et maintenant voici que commence le voyage | Stéphane Bouquet, « Les oiseaux favorables », avec photographies d’Amaury Da Cunha, éditions les inaperçus, 2014

« Le lendemain, il lui envoie le lien d’une vidéo youtube paraît-il funny. C’est ce que font les gens maintenant. Elle se sent une ourse sortant d’une hibernation décennale. En fait, elle n’a pas trouvé la vidéo drôle, mais doit-on rire avec celui qu’on embrasse ou doit-on seulement l’embrasser ? Elle lui ment et lui texte qu’elle a ri. Toute la journée, ils s’échangent quelques sms exsangues.

Le lendemain, elle attend en continu un signe de lui et rien. Les minutes de chaque heure se vident à une vitesse 24 fois ralentie. Et le soir, elle sait qu’elle est seule à nouveau.

Tu ne peux pas être vraiment abandonnée, se dit-elle, en un soliloque de caresses intérieures, ni même esseulée : les arbres, par exemple, continuent de lancer leurs branches en l’air avec le souci des oiseaux – branches et bras sont probablement le même mot à l’origine – et les choses n’est-ce pas l’évidence qu’elles sont capables de croire pour nous (pour nous = à notre place et à notre intention) intensément au monde ? Regarde simplement ce tapis sur un tas d’ordures qui attend la benne, il flamboie encore de toute sa rousseur synthétique, il se souvient sûrement de la joie de gens d’avoir été allongés dessus, d’alcool renversé peut-être ou de confidences miraculeuses. Les choses : il suffit de leur monter à bord et de te ceinturer à elles, et maintenant voici que commence le voyage. « 

 (Stéphane Bouquet, in Les oiseaux favorables, livre avec photographies d’Amaury Da Cunha, éditions les inaperçus, 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

(Stéphane Bouquet, in Les oiseaux favorables, Amaury da Cunha et Stéphane Bouquet, isbn 978-2-9541260-4-3)

Au moment d’ajouter quelques mots à ceux-là qui filent et restent (qui filent faisant trace, comme celles d’avions dans l’azur), je m’aperçois qu’ils reprennent in extenso la quatrième de couverture, et quand l’orgueil du préleveur se piquerait volontiers, à quoi bon avoir tout recopié quand un CTRL+C aurait suffi, celui du lecteur s’honore d’être en écho, de se retrouver à ce point dans le choix, si subjectif et délicat, de ce texte, de cet auteur. Le paysage que dessine ce programme éditorial, celui des inaperçus (dont on a plusieurs fois parlé déjà par ici) est varié, inattendu ; et apparaît soudain évident –  évidence a posteriori. A posteriori, après lecture, composition, après édition, car les points communs, entre les auteurs comme entre les photographes plasticiens, ne sont pas forcément préexistants. Mais, ce qui apparaît après coup lui semblant tenir de sa seule lecture, le lecteur s’en trouve honoré, bis, de prendre sa part intime, secrète, dans le déchiffrage d’un programme singulier. Il n’y trouve pas ce qu’il attendait, ne savait d’ailleurs pas si bien à quoi s’attendre, mais dansant sur le même fil, se sent composer son rapport, propre, entre ce texte et ces images (et entre les livres, leur souvenir, par la suite).

Mais : ce livre-ci, tout de même.

Parlant d’Emily Dickinson, durant cette magnifique conférence qu’il donna lors du festival Ecrivains en Bord de Mer édition 2013 (voir ci-dessous), Stéphane Bouquet évoque, à propos de son usage des majuscules, l’idée de donner du pouvoir aux choses, de les rendre égales à Dieu. Il y parle de « monter/montrer les choses, de monter/montrer la puissance des choses ». Ce qui frappe dès l’abord du texte, page une, c’est l’insert de signes hors alphabet (= et +), qu’on retrouve dans l’extrait ci-dessus. Ce qui frappe est aussi que ce qui frappe caresse. Stéphane Bouquet fait fi de conventions établies et envoie de la douceur là on ne verrait (que) du feu. De la peau dans les rapports de formes. L’ambigüité porte son texte, irisé dans le détail, contrasté au sein même de chaque phrase : le rapport de réflexion du langage ne quitte jamais ses mots, même lorsqu’ils portent images (ici, branches, et oiseaux, sont choses montrées et vues, fort et clair, en même temps qu’irriguées de questions quant à leur étymologie). Rendre hommage aux choses & les relier sans cesse à soi (à un soi partagé ou rendu partageable, par retour de ces effets de concrétion), leur donner & leur prendre, équilibre dans l’aller et retour : être au dehors du dedans (quel beau reportage intime, que ce chemin en compagnie de cette solitude féminine), oui ; être au-dedans du dehors, oui. Aussi.

Les images extrêmement composées, colorées, extrêmement variables (hommes, objets, couleurs paysages, formes ; mais toujours aussi belles), de Da Cunha densifient encore ce multiple si présent, si solide, et pourtant difficile à cerner, parquer, réduire. Le bougé de Bouquet est aussi vif que ses images sont nettes.

Lire ce livre et en parler appelle de le relire et de reprendre ce dialogue ininterrompu avec soi (à l’image des dernières pages, quand aux personnages des livres, aux questions à eux adressées, la lectrice (lectrice au carré, puisque traductrice de métier) ne peut faire autrement que de répondre – différemment des personnages du dit livre.)

Et c’est une conversation, entre soi et ce qui en soi manque, qui s’instaure, qui reprend.

 « Malgré tout : la vie, des oiseaux improbables, cela arrive, cela est possible. Des fragments, des résidus, des écailles, des copeaux, des bribes, des éclats, c’est une promesse qui peut encore être tenue. »

Un extrait lu par l’auteur ici.

Stéphane Bouquet,  sa conférence lors d’écrivains en bord de mer 2013 :

Stéphane Bouquet from Bernard Martin / joca seria on Vimeo.

Je leur propose en général de remplacer le mot traders par les mots lasagne ou hérisson | Eric Chauvier, « Les Mots sans les choses », éditions allia, 2014

L’imprégnation est totale ; l’effet de naturalisation, optimal. Les Bobos ? Un groupe de nantis des grands centres urbains. Les traders ? Des responsables de la crise économique. Les musiciens de jazz ? Des fumeurs de marijuana. Ces phrases tombent comme des évidences dans les conversations. Chacun pressent qu’il peut de la sorte décrire et analyser la vie sociale. Bien sûr, tout n’est pas si simple : si ces mots font en général consensus, certains esprits critiques y reconnaissent des stéréotypes. Ces esthètes méprisent ceux qui se vautrent dans la convenance, voire de la « bien-pensance », arguant d’une réalité plus sophistiquée : les traders ne sont pas responsables car ils sont aux ordres des banques ; les Bobos n’existent pas ; les musiciens de jazz boivent aussi du Pernod. Il m’est souvent arrivé d’observer ce genre de débats opposant les partisans d’un monde simple et les thuriféraires d’un monde dont le sens serait confisqué – le plus souvent par le truchement de complots ou d’armées secrètes. Je pense avoir fait preuve d’une belle constance en me rebiffant dans la mesure du possible contre les uns et les autres. Ma mère trouve que j’ai un humour singulier ; je m’accroche à son jugement (qui saurait mieux me connaître ?) au moment d’expliquer à ces débatteurs qu’ils occultent tous autant qu’ils sont un problème spécifiquement technique, qui rend leurs conversations fallacieuses. Je ne les empêche pas de continuer (de quel droit ?), mais il est de mon devoir de les informer qu’ils sont en train de parler du modèle théorique de Durkheim, le groupe, et en aucun cas des traders, des musiciens de jazz ou des bobos comme êtres de chair et de sang. Je leur propose en général de remplacer le mot traders par les mots lasagne ou hérisson afin de goûter au ridicule de la situation. L’expérience est peu appréciée, mais elle est plutôt efficace. Ce mot, hérisson, représente-t-il mieux que celui de traders votre expérience de la situation ? Connaissez-vous un trader que vous pourriez relier à la description de votre propre vie ? De quoi parlons-nous au juste si ce n’est de sources de seconde main, glanées dans des médias de masse, que nous confondons avec un mot théorique ? J’essaie d’être clair face à ceux qui s’emportent et me soutiennent que je me prends trop la tête (ah, se prendre la tête!). Avec mon humour particulier, je leur demande aussi d’imaginer que nous décrivons la cathédrale de Chartres à partir d’une carte routière de l’Eure-et-Loire, pénétrant les détails alentour avec des cartes IGN adaptées ; ou encore que nous dépeignons son style gothique au moyen de la définition du dictionnaire des noms propres. Nous pouvons tourner la situation en tous sens ; nous ne parlons ici que du modèle, en aucun cas des pierres, des autels, des orgues et des vitraux. Je le dis et je le répète : ces propos ont le ton du sérieux, mais ils reposent sur des descriptions fallacieuses. Entendons-nous bien, je ne soutiens pas qu’il faille laisser à distance la question des traders jusqu’à n’avoir aucun avis sur ce point. Je dis simplement qu’il faut parler précisément et qu’il s’agit là d’un acte politique fondateur. Confucius l’a énoncé bien avant moi. Mais c’est en vain que je m’échine ; en société, ces débatteurs ont appris à se payer en renommée sur cette confusion.

(Eric Chauvier, Les Mots sans les choses, éditions allia, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Un détail qui frappe, à l’heure d’ajouter quelques mots (mais promis, pas trop) sous ceux-ci d’Eric Chauvier, quand je copie-colle les références du dit livre sur le site de l’éditeur, Allia, il y  a celui-ci, ô combien concret et minuscule : 6,20 euros. Un tel livre, à relire tant il est dense et ouvre de débats ; très beau petit objet comme d’ordinaire chez Allia, à un prix si modique. Je repense à son incroyable La crise commence où finit le langage, d’Eric Chauvier, chez les mêmes Allia, il y  a quelques années, quelques pages tellement frappantes qui, d’une situation de décrochement ordinaire (un échange absolument raté, échange verbal sans véritable échange, comme il sait les décrire, avec un vendeur téléphonique) décrivaient le malaise qui s’en suit, et l’interrogation générée par ce malaise, pour extirper de cette interrogation ce qu’elle peut, peut-être, permettre d’expression d’idées précises quant à nos formes de mal-être contemporain. Je repense à son livre, court et frappant, et me revient son prix, plus modique encore : 3 euros. Je repense à ce livre, à son prix et tout revient, et je retourne le rouvrir – et trois euros, c’est à tout le moins un bel investissement, pour tant d’accroches et de potentialités.

Ce nouveau livre (à 6,50 euros, répétons-le) est un condensé de Chauvier, de sa façon de mettre en place dans le monde réel des situations de rupture communicationnelle, des moments du langage sonnant faux, de les pointer, de les analyser avec ses outils d’anthropologue, pour tirer de ce trouble (y compris du sien – c’est ce qui faisait de Si l’enfant ne réagit pas, un  de ses livres les moins connus, une merveille et un point culminant de son travail dans la situation et dans l’écriture, et il n’est pas étonnant qu’il y fasse référence à un moment de celui-ci).

Ce que pointe Eric Chauvier dans ce livre, c’est une forme récurrente de ce qu’il nomme psychopathologie du langage ordinaire, consistant à l’impossibilité de débattre qu’il pose dans l’extrait plus haut, tant la situation de discussion est empêchée par l’omniprésence et omnipotence de « fictions théoriques », soit des « modèles conceptuels surplombant plaqués sur le vécu de chacun au point de rendre celui-ci inexprimable« . L’absence de contextualisation de tous ces propos englobants, de ces expertises vagues, est généralisée, endémique, et extrêmement pernicieuse, selon lui. Cette analyse est passionnante, y compris lorsque l’intraitable Chauvier passe à son crible des pensées et travaux de savants contemporains passionnants, devenant eux-mêmes formes de doxa dans ce climat d’expertise abstraite généralisée. Le livre paraît fin août, et j’y reviendrai, m’appuyant également sur un entretien avec lui, réalisé au Lieu Unique en juin 2013, dont la captation enfin mise en ligne sera l’occasion, au moment de la sortie de ce livre, fin août 2014, de revenir encore sur ce qui fait de cette œuvre, et de cette position d’attaque attentive, un travail essentiel, qu’il est important de faire connaître et de partager.

 

(Eric Chauvier, Les Mots sans les choses, éditions allia, août 2014, août 2014 – prix: 6,20 € , format : 100 x 170 mm, 128 pages, ISBN: 978-2-84485-887-0)

pas exactement danseuses, mais plutôt quelque chose comme dansées | Sylvain Prudhomme, Les Grands, L’arbalète-Gallimard, août 2014)

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Couto aimait cette ville. Il aimait ce quartier de Péfine, ses maisons sans étage, invariablement couvertes du même toit de tôle à quatre pentes qui comme le ciel pouvait prendre toutes les nuances de gris. L’omniprésence des manguiers, leurs grosses boules sombres bouchant la vue, retardant jusqu’au dernier moment l’apparition des toits voisins. La forêt comme entrée dans la ville, infiltrée jusqu’au cœur des courettes. Le rouge de la terre. Le tortueux des chemins. Les mille accidents du sol qui semblaient faits pour obliger le passant à s’arrêter discuter devant chaque pas de porte, caniveaux, clôtures, carrés de manioc, petits ponts de bois, fils à linge, papayers, tas d’ordures, tas de ferrailles, tas de sable. L’eau gorgeant le sol. Gonflant les tiges des plantes. Jaillissant des seaux à chaque grincement de poulie des puits. Partout la vie s’ébrouant, se multipliant, piaillant. Gamins jouant au foot. Vieux assis sur des pas de portes. Femmes debout devant des chaudrons noircis de fumée qu’elles touillaient avec de grandes louches en fer-blanc. Minettes sur leur trente et un qui soutenaient le regard de Couto avec effronterie, tout le temps que durait son passage dans leur champ. Le créole avait un joli mot pour les désigner. Il disait bajudas, du verbe baja, danser. Ce qui à la lettre ne signifiait pas exactement danseuses, mais plutôt quelque chose comme dansées, avec jusque dans leur nom un rien de passif, d’abandonné qui était tout un programme.

 (Sylvain Prudhomme, Les Grands, L’arbalète-Gallimard, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ne me préoccupant guère, en ces zones d’affluence modérée, de faire de l’audience ou des coups, il est rare que cette rubrique « herbier » sacrifie au rituel organisé des « bonnes feuilles » d’avant-rentrée. Les lignes ci-dessus sont pourtant extraites d’un roman à paraître parmi quelques centaines d’autres entre fin août et mi-octobre. Les Grands, nouvel opus de Sylvain Prudhomme, qu’on connaît bien par ici, lu et commenté de longue date, est un bijou, à la fois romanesque (et fort habilement troussé, même), coloré, sonore, paysager.

Couto est le guitariste d’un groupe immensément populaire dans la Guinée-Bissau des années 70, le Super Mama djombo, qui balade ses souvenirs dans l’avant-orage des jours d’avant un énième coup d’état. Sous le coup d’un deuil, celui de leur ancienne chanteuse Dulce, Couto chemine, discute, songe, regarde – et nous avec. L’Afrique est chère à l’auteur, qui l’avait déjà remarquablement peinte dans un de ses précédents textes, l’excellent Tanganyika Project : l’Afrique et son foisonnement, de langues de gestes de mots, constituait le projet de ce livre-là, récit d’une tentative avortée d’assimilation de cet environnement saturé, par capture de tous les mots, slogans, messages, imprimés alentour.

Ce  foisonnement, son rendu, constitue une des qualités des Grands – l’énumération des éléments du paysage urbain lacunaire en intro de l’extrait ci-dessus en est un bel exemple. La langue, en l’occurrence le créole de Guinée, rythme le récit, au sens littéral : elle n’est pas un ornement, un effet d’exotisme, mais ne nous quitte jamais, la langue est le liant indispensable aux relations décrites, autant qu’à notre lecture de cette terre vu par les yeux de Couto, un de ses enfants prodigues (devenu l’un de ses pères mélancoliques). Tour de force, elle n’est pas caricaturale, le trait n’est jamais forcé, sans pour autant jouer de contrepied par trop appuyés : on y reconnaît ce qu’on connaît (ou croit connaître) : un certain rapport au temps, qui se laisse passer non sans une certaine langueur, et son symétrique, ce soudain règne du tumulte (l’ordinaire déception face aux politiques locaux ravalés par la corruption, le retour régulier des coups d’état militaires), mais cette appréhension de surface nous est donnée, accrue, en profondeur et limpidité. Ce qu’on imaginait de l’Afrique nous parvient, même et autre – et cet es-trangement nous est fort familier, cet ailleurs nous accueille, à l’aise.

Le rythme, évoqué ci-dessus comme élément thématique (les descriptions de la musique de Super Mama djombo, de sa pratique, du métier, de ses routines comme de ses surprises, sont assez extraordinairement tenues et crédibles), est porté également par un sens du dialogue épatant – promis on n’abusera pas de l’adjectif virtuose, mais on est bien tenté…

Une Afrique, immense, puissante, contrastée, nous est lue – et le conteur est sincère, vif, d’une intelligence extrêmement généreuse.

PS – Et l’on comprend aussi, en notes annexes, à quel point ce livre rend hommage, à la dite Afrique, à ses hommes (et femmes), à sa musique.

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(Sylvain Prudhomme, Les Grands, L’arbalète-Gallimard, août 2014, ISBN : 9782070146444 )

Le réel est mon ennemi, mais je vis avec lui tous les jours | (Martin Page, Manuel d’écriture et de survie, éditions du Seuil, 2014)

Daria,
Tu penses à la mort : c’est une très bonne nouvelle. Pas agréable sans doute. Mais la mort est un puissant moteur créatif. On va essayer de s’en servir.
Je n’ai pas l’impression d’être pessimiste. J ‘aime ce monde simplement parce qu’il est là. Le réel est mon ennemi, mais je vis avec lui tous les jours, alors je l’aime pour que ce ne soit pas insupportable. L’amour est une force de conversion.
Enfin, permets-moi de préciser un point concernant le mot « désacraliser » que j’ai employé dans une lettre. Le sacré n’est pas un problème, il y a là de la beauté et du plaisir. Le problème est l’usage du sacré à des fins de prestige personnel et de pouvoir. Je n’ai pas envie de désacraliser la littérature et la figure d’écrivain mais de rendre leur sacré vivant, accessible et joyeux.
Bonne soirée,
Martin

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce livre, bâti sur le modèle épistolaire des Lettres à un jeune poète, de Rilke, où Martin Page répond à une jeune auteure en devenir, et l’accompagne à distance dans son chemin d’écriture, outre d’être un crucial outil de compréhension de ce métier-là, d’auteur (et par extension, d’artiste), dans ce qu’il a d’absolument-prosaïquement singulier, nous en apprenant en concision sur, ainsi que l’a écrit François bon dans son Tierslivre,

« tous les paramètres du « métier » qu’un par un on va faire défiler. Le nègre, le plagiat, l’enquête, le physique, les rêves, les refus, la traduction, le premier jet, la table, le journal, la mort, le service de presse, la ponctuation, ou de l’argent, ou de s’il faut vivre à Paris »,

chemine, aussi, loin ailleurs : j’ai repris un seul passage, car il fallait choisir, mais vous pouvez vous reporter à l’article suscité de François Bon, où les items « numérique » ou « jeunesse » (entre autres) sont repris, pour vous faire une belle idée de la pensée pratique et méta de Martin Page.

Et comme il fallait en choisir un, j’ai recopié ce bref passage, ci-dessus, lequel allie au moins deux aspects essentiels (selon MA lecture, s’entend) de ce livre, de cette façon-là : il est représentatif de cette vigueur et de cet humour dont Page ne se dépare pas (lire à ce propos les pages où il est question de l’humour, parfaites), via cette rupture de tons entre chacune des phrases du premier paragraphe, qui par ce qu’elle provoque de déport à chaque point, « allume » littéralement son lecteur (prendre ici allumer à tous sens du terme : il y a déclic, il y a combustion, il y a séduction, aussi) et le met en mouvement. Le boulot derrière, qu’il faut, pour parvenir à cette alliance de concision et de vigueur, qu’on imagine (parce qu’il en parle, des versions et re-versions innombrables de ses textes), ce boulot ne se voit pas, cette sueur on ne la sent pas : liquide, elle fluidifie, mais ne poisse pas.

Il est représentatif aussi de la douce complexité de sa pensée (comme est compliquée la position, sociale et intime, de l’auteure), de sa part de contradiction, induite, portée sans gêne, avec naturel, contradiction qui n’est autre que l’expression du vivant : rendre le sacré accessible et joyeux n’est pas oxymorique, non, c’est une nuance active. Un paradoxe activateur de mouvement. De désir, d’avancée, de pensée.

Ce qu’il dit aussi, ce livre en lettres,  de la joie de penser, m’est essentiel. Des représentations à ne pas cesser de bousculer. D’une défiance soutenue, à garder chevillée, à l’encontre des mortifères effets du pouvoir et de la centralité.

Mais enfin, et concernant ce passage-là, d’explication du terme « désacraliser » et son importance, belle lurette que j’attendais qu’on m’ôte ainsi ces mots de la bouche, enfin, qu’on s’empare (sans préméditation) d’une intention mienne pour la mettre en phrases, mieux que moi. (De cela aussi, il parle, Martin Page, citant Milena Jesenská, de ce que la littérature semble faire « à notre place », en notre nom) : cette horizontalisation qu’il me tient tant à cœur de prôner, dans toutes mes pratiques de lir&crire, d’ouvrir et de prôner des formes de partage, sans égalisation démagogique, qui soit une autorisation respectueuse (dont j’ai parlé tant de fois selon tant d’axes et mots-clés, comme accueillir, remercier, passer) – écho perso : j’apprends autant de l’amitié de Nicole Caligaris que de ses livres, les deux s’augmentent, m’augmentent – le respect pour l’auteure n’est pas amoindri chez moi par l’humilité de l’auteure, bien au contraire.

On y trouve de soi à chaque phrase et ce livre nous invente autant que nous l’écrivons en lisant, semble-t-il – un parcours en partage, c’est Page ou son double Pit Agarmen qui nous fait le coup,on s’y perdrait. En grande clarté.

Ce livre est court et plein,  qui porte bien son nom de « manuel de survie », tant il fait cabane, abri, et pistes exploratoires en dispersion.

Manuel d’écriture et de survie, Martin Page, éditions du Seuil, sortie le 2 mai 2014.

C’est la vie dedans qui fait le travail, la fille essaie juste de respirer. | Brigitte Giraud, Avoir un corps, 2014, éd. Stock).

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« Après il ne faut plus imaginer être une fille, une femme ou quelque chose d’approchant. Il faut accepter de n’être qu’une enveloppe de chair, tant le cerveau ni la mémoire ne comptent plus. Il faut se changer en une denrée concrète, sans éducation ni affect, n’obéir qu’à une logique mécanique, laisser de côté sa figure et son style. Son orgueil aussi. Sur la table d’accouchement toutes les femmes sont égales, c’est-à-dire impuissantes et soumises. Terrassées. Alors on repense aux girafes, on a vu les images à la télévision, l’élégance et la grâce, la longue descente, comme sur un toboggan, du girafon qui se glisse hors de l’enveloppe et, contrairement au bébé humain, se met sur ses pattes et vit bientôt sa vie autonome.
Les matières de la « salle de travail » sont exagérément froides, métal, carrelage, verre. La lumière tombe d’en haut comme une douche plein volume. J’y pénètre couchée sur un chariot, privée de mon libre arbitre et des mouvements, privée d’humour. C’est une pâle copie de moi qui gît ici, étalée, puis recroquevillée sur la douleur quand la lame vient me chercher, me prend, me jette, me prend, m’essore. Je repousse les gestes que le garçon esquisse pour me rassurer, je suis injuste et insolente. Je suis une masse de muscles, d’organes, de nerfs à vif qu’il va falloir maîtriser pour que l’équation se résolve, pour que la montée se fasse, régulière, puissante, efficace. Pour que mon corps devienne une machine qui avance. Une mécanique qui pulse, turbine à plein régime, recycle la contraction en force motrice. On imagine les chairs palpitant comme un cœur et les fluides qui circulent toutes vannes ouvertes, valves ; clapets, parfaitement synchronisés. Cela m’envahit, me dépasse et m’affole. Je n’ai aucun choix si ce n’est laisser monter la lave qui bientôt brûlera tout sur son passage, chair, parois, muqueuses. On croyait être une fille courageuse et organisée. On avait la certitude de tout maîtriser. Là on n’est rien qu’un tas. C’est la vie dedans qui fait le travail, la fille essaie juste de respirer. » (Brigitte Giraud, Avoir un corps, 2014, éditions Stock).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)
Cet extrait, isolé, pourrait tromper : ce livre de Brigitte Giraud n’est pas consacré à l’enfantement, ni à la médecine – ni même seulement au corps, ni seulement au corps d’une femme, ni à la femme. Et là se tient toute la subtile réussite de l’entreprise : si le procédé, de raconter une vie du point de vue stricte de l’expérience charnelle, est habile, certes, astucieux assurément, ce regard-du-corps constitue avant tout un moyen, un véhicule, fictionnel autant que réaliste, des plus efficaces. Mais jamais le procédé ne s’en tient à sa seule réussite, jamais la formule, la bonne idée ne l’emportent, toujours d’avoir un corps permet de le dire et de donner à percevoir, de représenter, renouvelés, un morceau du monde, des bris d’époque, le récit d’une vie, d’une somme d’expériences.
Celle-ci, de la mise au monde, donc, depuis un corps de femme, nous est transmise en sa crudité, en sa puissance d’effarement : ce grand bonheur est avant tout (comme le sont parfois les grands malheurs), une somme d’effarements. Effarement extraordinaire, au cœur de la souffrance comme après le soulagement ; et de cet extraordinaire, par ce prisme-là, quelque chose nous est passé (et tant de clichés nous sont, bien sûr, épargnés, mais au-delà même, se font ridiculiser). Je n’aime pas utiliser l’adjectif juste, pour parler du langage, et plus encore en littérature, dont j’aime tant la puissance onirique ; mais cette précision, cette attention millimétrée aux sensations, exceptionnelles, frappent – c’est aussi qu’elles sont portées par une rythmique idoine, laquelle permet aux effets de contraste, irruptions prosaïques (« On croyait être une fille courageuse et organisée. On avait la certitude de tout maîtriser. Là on n’est rien qu’un tas. C’est la vie dedans qui fait le travail, la fille essaie juste de respirer. ») de continûment captiver.
Le livre trace une vie, depuis l’enfance (et les remémorations des jeux et logiques et prises et déprises de pouvoir, dès l’enfance, sont également très frappantes : mais il fallait bien choisir, et pour d’autres extraits je vous envoie chez l’ami Joachim Séné qui en fit sa propre lecture-prélèvement). La figure de garçonne est vive (on repense à la sauvageonne Nicole Caligaris, telle qu’elle se décrivait dans le Paradis entre les jambes (Verticales, 2013), par instants : « Ma mère dit qu’il y a une princesse enfermée dans la tour, une princesse avec une longue robe pailletée, il faudrait la libérer. Je n’ai pas prévu de princesse sur mon chantier, qu’on la zigouille ».), forcément (férocement) attendrissante, la jeune fille puis femme peu à peu moins gauche, les apprentissages (du sexe, de la moto, de la position « sociale », au travail), sont toujours, répétons-le, revus depuis le corps – lequel, en retour, est donné en son efficace : ici le corps n’est en rien une abstraction, une merveille vaporeuse, puisque toujours employé, mis en route, en branle, en circulation, en usage.
Et, merveille, jamais la fiction n’y perd, jamais notre désir d’ailleurs n’est déçu, jamais ce fabuleux mystère, avoir un corps, ne s’étiole.

(Brigitte Giraud, Avoir un corps, 2014, éditions Stock, Collection : La Bleue, Parution : 21/08/2013, 240 pages, EAN : 9782234074804)

 

 

Les photos sont les faux amis de ma mémoire | Isabelle Zribi, quand je meurs, achète-toi un régime de bananes (Qui-vive, Buchet Chastel, 2014)

« Léonor m’invite à rejoindre les romanciers incompris. Je lui explique que cela irait contre mes convictions.

–        Dans la poésie, si tu veux, même si je n’aime pas ce mot, dans un texte bref, je peux penser à chaque mot que j’utilise. Mais sur 250 pages, un mot vient avec l’autre comme dans cette chanson pour enfants agaçante, marabout/bout de ficelle. Ah, on l’écrira vite, son p’tit roman ! Une ville bruissera, on chantera à tue-tête, des paroles seront bues, un fouet claquera, des cheveux tomberont, épars sur les épaules, l’été sera torride, il fera une journée superbe. J’y viendrai inévitablement aussi à cette facilité, à ce sommeil de l’analyse. Ils se montrent si amicaux, ces mots faux, si spontanés. Or pour moi, la littérature consiste précisément à s’acharner à perforer l’écorce de la fausse réalité sur laquelle on marche de force, cette croûte infectieuse d’idées qu’on ne prend plus la peine de penser et de mots qu’on ne fait pas l’effort de choisir. »

 

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Isabelle Zribi, quand je meurs, achète-toi un régime de bananes (Qui-vive, Buchet Chastel, 2014)

(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce passage-là du quatrième livre de la rare Isabelle Zribi pourrait constituer, bien qu’elle n’y figure pas au générique, exergue du récent et excellent (on y reviendra) Devenirs du roman, vol.2 (Inculte éditions) : plaidoyer de la poésie en tant qu’issue au cœur du roman, au cœur de ce roman, forme d’éloge de l’anti-genre, ou du contre-genre. Du queer appliqué à la littérature : queer en tant que manière (transfuge, magie, bricolage, travestissement amusé) plus qu’en tant que thème (même si l’éveil au désir féminin de la narratrice y fait ici écho, nous n’avons pas affaire à un traitement socio-quelconque du personnage). Ce livre n’est pas un essai et ne se contente -surtout- pas d’illustrer un thème : oui, le trajet de cette narratrice est initiatique, mais après tout, tout trajet ne doit-il pas l’être, toute vie se constituant au fur et à mesure de son avancée, en agrégat de questions renouvelées.

Résumons : la jeune femme (25 ans) dont il est question se pose quelques mois en Angleterre pour traverser le moment du deuil d’une grand-tante adorée (nommée Stevenson, et ce nom d’écrivain joue évidemment à plein dans la relation qui s’instaure et continue au-delà de la mort de la dite grand tante – voir extrait ci-dessous). D’une position de rejet absolu (de toute norme, de tous les clichés de l’âge adulte) elle viendra, par saccades, comme ces navires de bois bricolés battus secoués mais pas coulés par le ruisseau où l’on les lance, à une position d’accueil – et admettra la possibilité de l’écriture du roman qu’on lui réclame comme une possibilité d’accueil : d’accueil des formes, du monde, et de la poésie. Pourtant l’itinéraire n’est pas exemplaire et rectiligne, nulle leçon de vie n’est donnée. Rien d’édifiant. Le remous du vivant ne cesse.

(Le titre, revenons-y, est l’injonction mystérieuse prononcée par Stevenson sur son lit de mort, et cette phrase ne sera jamais évidemment, expliquée mais continuera de nourrir ce trajet de son énergie noire – et drôle.)

Étrange écho dans la voix de cette narratrice de l’impossible Nora de l’éternité n’est pas si longue, de Fanny Chiarello. Et c’est aussi de prendre le pouls de ces âges transitoires-là, qui est formidablement réussi chez Zribi – la musique mélancolique du passage d’âge on la connaît, l’adulescence on a soi-même donné, mais rarement cet hybride d’électrique et de maturation déjà en cours n’est aussi bien rendu. Subtilement. Mais aussi dans une langue, dont le moins qui se puisse énoncer à son endroit est qu’elle est bien vivante : de l’avoir entendue en lire des prémisses il y a deux ans lors d’une nuit remue (à l’écoute ici). On aurait pu citer cet extrait savoureux, d’hommage drôle et sincère à Alan Turing, de questionnement mi-égotique mi-ironique quant aux âges de première parution des grands auteurs… on garde de ces minutes lues en 2012 (à l’écoute, donc, on le répète, ici) le souvenir de cet hommage aux morts, de ce refus de la consolation qui ne se refuse pas au souvenir. Dans sa langue formidablement pleine et vive.

 

« En me couchant sur mon lit étroit, je pense à la phrase les morts vivent en nous. Ça, on ne se prive pas de le dire. Vous l’ignoriez ? Il existe un pourvoi contre la mort. Elle vit en toi maintenant. Tant que tu conserveras sa mémoire, elle vivra « quelque part ». On nous rebat les oreilles de cette prétendue consolation, on nous gave de cet infect bonbon au miel. Car rien ne doit changer la vie, pas même la mort. Il ne faut pas désespérer les autres avec des idées malsaines de disparition et de jamais plus. Il vaut mieux prétendre, contre toute évidence, que ce qui est perdu ne l’est pas et que la putréfaction n’est que le début d’une grossesse monstrueuse. Par commodité, on change les endeuillés en cénotaphes. Pire encore, on nous demande de garantir aux défunts la pérennité de leur existence terrestre. Me terrifie plus que ne me console l’idée selon laquelle ma grand-tante Stevenson serait blottie dans mon organisme et, en paisible parasite, se repaîtrait de mes pensées. Je ne suis pas prête à nourrir un peuple de tamagotchis internes, de plus en plus nombreux à mesure que se multiplieraient les morts que je connais – germination inévitable. Et même si je l’étais, ma mémoire ne produit que loques et débris.

Je suis incapable de recomposer Stevenson, il ne me vient que des diapositives furtives, son sourire intelligent, une idée de sa silhouette. Quand je zoome sur l’image qui se dessine, elle se décompose aussitôt. Les photos sont les faux amis de ma mémoire. Non seulement elles n’ont pas retenu ce qui la constituait véritablement, mais elles polluent mes pensées de leur fixité macabre, vitrifiant Stevenson au lieu de ma rendre. Je la vois constamment se tenant à côté d’une moi plus jeune, sur le perron de chez mes parents à Joinville-le-Pont, arborant un sourire pétrifié, image tirée d’une des seules photos que j’ai pu conserver d’elle. Cette image se substitue au souvenir que j’ai de Stevenson, souvenir de photo contre souvenir de personne. Je procède autrement et tente de l’approcher par la sensation. Je cherche ses jambes lisses sous mon pied de jeune adolescente, lorsqu’elle m’invitait à écouter dans son lit la BBC avant de dormir. Un instant la sensation est là, je sens Stevenson contre moi, je la salue, nous sommes l’une et l’autre dans un monde commun (qu’est-ce que le monde sinon un partage de sensations ?) Mais je ne sais pas la retenir. Ma grand-tante regagne brutalement sa cellule et moi la mienne. Entre nos prisons, le passage secret s’est dérobé. »

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Quand je meurs, achète-toi un régime de bananes, Isabelle Zribi,(Qui Vive) Date de parution : 03/04/2014,Format : 14 x 18 cm, 112 p., 11.00 €,ISBN 978-2-283-02765-3.

tandis que d’autres ne font que traverser la vie | Florence Seyvos, Le garçon incassable (éditions de l’Olivier, 2013)

Florence Seyvos, Le garçon incassable (éditions de l’Olivier, 2013)

Henri est donc un travailleur modèle. Il n’a pas besoin de réveil pour se lever. Son horloge intérieure lui commande d’ouvrir les yeux à 6h30. Il s’habille aussi vite qu’il peut, avec les vêtements que sa mère a préparés pour lui et qui l’attendent sur le dossier de sa chaise. Il mange ses tartines aussi vite qu’il peut – pain et confiture également préparés la veille et qui l’attendent sous une assiette à soupe retournée -, et comme les années précédentes, il tressaute chaque matin en entendant le moteur Diesel de la navette qui vient le chercher. Et ma mère recommence la guerre pour qu’il n’attende pas, emmitouflé, son écharpe autour du cou, la main sur la poignée de la porte, une heure avant son départ.
Un soir, en rentrant du travail, il nous annonce :
-Aujourd’hui, au CAT, Jean-Philippe a retiré sa chemise !
Nous ne connaissons pas Jean-Philippe. J’imagine une belle chemise rouge à carreaux rouges et blancs, dans un coton un peu épais, retroussée jusqu’aux coudes, des avant-bras minces et légèrement bronzés. Dans le silence perplexe et gêné qui suit la déclaration d’Henri, chacun cherche une explication. Jean-Philippe avait-il trop chaud ? A-t-il malencontreusement déchiré sa chemise en travaillant ? Voulait-il amuser ses collègues ? Jean-Philippe aurait-il voulu provoquer le contremaître ? Au bout de quelques minutes, l’un de nous se décide enfin à poser la question :
-Mais pourquoi il a enlevé sa chemise, Jean-Philippe ?
Henri nous toise un instant, il nous trouve bien bêtes de ne pas avoir deviné ce qui est pourtant une évidence.
-Eh bien, pour essuyer ses larmes !

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Certains livres ne se laissent pas revendre à la découpe… Si ce court roman, parmi les rares de Florence Seyvos (dont on sait par ailleurs l’excellente production jeunesse à L’Ecole des Loisirs, ou scénaristique avec Noémie Lvovsky), paru au printemps 2013, ne permet pas le pitch, ni l’extraction aisée du moindre paragraphe, c’est question : d’organisation (une structure duale, récit alterné de deux Vies traitées indépendamment l’une de l’autre pour produire des rapports par leur seule mise en co-présence) ; mais aussi d’économie (celle du texte de Seyvos, grand producteur d’images, de scènes, aussitôt visualisées, ne permet pas d’en ôter grand-chose, tant le montage est subtil). Ici, Henri, figure de demi-frère « inadapté », récurrente dans les histoires de Seyvos, est donné à voir en son château : muraille d’habitudes, de précautions, d’usages et de rituels méticuleusement organisés pour que rien ne puisse (lui) arriver – que rien ne l’atteigne – et rien, jamais, ne semble l’atteindre. La suspension produite, chez l’autre, par ses réponses obliques, est évidemment émouvante, mais elle est une suspension, un sortilège d’immobilité : nous voici, lecteur, à l’arrêt, effroi rire et larmes à égale distance. Comme face à Buster Keaton, en somme, ici non cité (mais il fallait bien choisir, un extrait,  et c’était fort difficile, ainsi qu’on l’a dit plus haut), qui constitue l’autre pôle, le contrepoint d’Henri, son pôle, son Autre. La vie de Keaton, génie burlesque (c’est-à-dire : roi de la gamelle inattendue, des portes qui claquent dans la figure, des maisons effondrées sur le même), est tragiquement formatrice : c’est sa résistance aux chutes, aux coups, qui lui vaut d’apparaître sur scène très tôt, en tant qu’enfant-gag, que chérubin-projectile, dans les spectacles de music-hall familiaux. Le reste s’enchaîne, films et carrière, dont Seyvos nous donne un bel album d’images, terribles, tristes, enchaînées en fluidité – aucun effet pathétique là-dedans mais une formidable appréhension du mouvement et de l’arrêt, de cette suspension poignante en quoi nous plongent les deux garçons incassables et sous cloche que sont Keaton et Henri, de ce qu’ils éclairent, par leur éloignement splendide, par leur absolue singularité (une forme d’idiotie) : cet enfant seul et perdu qui en chacun de nous persiste. (« Il y a des gens qui traversent la vie en se faisant des amis partout… Tandis que d’autres ne font que traverser la vie. »)
C’est un livre magnifique, paru il y a plus d’un an, sans date de péremption aucune.

Florence Seyvos, Le garçon incassable (éditions de l’Olivier, 2013, 176 pages EAN : 9782879297859ISBN : 2879297850).

ce genre d’événement dont on ne peut se plaindre par courrier auprès d’aucune instance | Fanny Chiarello, L’éternité n’est pas si longue 

Fanny Chiarello, L’éternité n’est pas si longue (éditions de l’Olivier, 2010)

« Si l’on m’avait dit un jour que la variole viendrait décimer notre espèce, j’aurais certes frémi, mais j’aurais aussi imaginé tout ce qu’un événement pouvait apporter à nos sociétés malades, et je me serais trompée : la variole ne nous a rien apporté, rien appris, ne nous a pas changés. Il ne se passe rien – des gens meurent par centaines de milliers, mais mourir ce n’est pas quelque chose, au contraire : c’est encore plus de rien. Aucune fraternité, aucun miracle n’est à observer nulle part. Aucune révélation ne soulève jamais aucun de mes semblables et nous sombrons tous dans la médiocrité, dans l’indignité, sans avoir rien abdiqué de nos considérations ineptes, de nos susceptibilités ridicules ni de nos habitudes sans relief. Si je veux dormir dans un monde si décevant, je n’ai d’autre choix que de me raconter des histoires comme si j’étais mon propre enfant. »

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Fanny Chiarello a écrit un livre dont le pitch dit à la fois tout, et si peu, de son essence : une épidémie de variole d’une espèce mutante détruit inexorablement l’Humanité – de là s’ensuit, s’imagine-t-on, un récit de ravage, un principe de fuite éperdue (sur le mode cinématographique du zombie movie), d’angoisse façon page turner, et – rien de cela. Rien de cela et pas non plus la seule variation mélancolique autour du témoignage du dernier survivant. L’île – ou son principe, d’isolat fictionnel – est pourtant là : cette maison où Nora, narratrice, s’installe un cocon de survie, entourée, lovée de quelques vieux amis, si vieux qu’ils lui sont plus qu’une famille.
Ce havre depuis lequel elle commente le désastre et la perdition en cours, tenant à la fois de la maison de vacances et du sanatorium inversé, est le lieu d’une remise en question, mais capricieuse, comme sont les pourquois de l’enfance. Nora ne sait pas se tenir, agit souvent à contretemps, s’émeut à rebours du commun, ne parvient jamais qu’à s’extraire malgré elle du collectif, collectif qui lui manque tant et toujours plus. Et la courbe prise pas le récit de Fanny Chiarello ne cesse de bifurquer, et de mettre en abyme également : car Nora écrit selon plusieurs registres, journal intime entrecoupé de fictions fantasmatiques, lesquels s’emboîtent avec une agilité qu’on ne s’explique pas – qu’on ne s’explique autrement que par la vitalité d’une langue joueuse, alliant sinon des contraires, du moins des contrastes – tout comme son rapport au monde (et celui de ses narrateurs) se formule en échanges entre concret et abstrait. Il n’y a pas dans son écriture une séparation entre idées vastes et petites choses, il y a tension, ébullition et échanges permanent entre les idées et les choses, entre le vaste et le micro – d’où sa fabrique de métaphores perpétuelle, en dynamique.

On sait la musique très présente, en tant que thème, motif ou bande-son, dans ses livres, on découvre que la danse l’est aussi, et que cette danse, palpable dans les inflexions de ses phrases, est essentielle (à quoi l’on opine gaiement, tressautant d’un pied, de l’autre).

« Quand rien ne semble plus faire sens, j’ai toujours le même élan : je pense à danser. Comme si, quand il n’y à plus rien à faire, il ne restait plus qu’à danser. Si je devais mettre une bande originale sur ces images d’horreur, je choisirais Everybody dance de Chic. Dansez si c’est la dernière chose que vous devez faire. Vous vivez l’un des épisodes les plus noirs de votre millénaire, ce genre d’événement dont on ne peut se plaindre par courrier auprès d’aucune instance, contre lequel on ne peut intenter aucune forme de procès, contre lequel il n’existe aucun recours ; votre religion ne peut rien pour vous, la science non plus, votre gouvernement non plus, pas même la Maison-Blanche ; oubliez l’armée, les forces spéciales, oubliez Bruce Willis, oubliez la conquête spatiale, c’est trop tard : c’est fini. Alors quoi ? Alors rien. Dansez, si vous voulez mon avis. C’est la chose la plus appropriée à faire dans l’éblouissante absurdité qui accompagnera les derniers frétillements de vos terminaisons nerveuses. C’est vrai que c’est étrange quand on y pense bien : danser. Qui a commencé. Et pourquoi ? »

Fanny Chiarello, L’éternité n’est pas si longue, (éditions de l’Olivier, 2010 (ISBN 978-2-87929-698-2) ; Points (ISBN 978-2757823927))

Sur un post-it collé au réfrigérateur, il liste ses amies comme il le ferait avec des produits d’entretien | Bruce Bégout, L’accumulation primitive de la noirceur 

Pendant que j’achevais la lecture de l’article sur Jackson.C.Franck, Ernst partit, sans que cela n’eût un lien avec le film de Herzog ou avec ce que j’étais en train de lire, dans une longue tirade (il était souvent coutumier du fait) sur ce qu’il nomma la listmania. La passion contemporaine des listes, disait-il, ne rencontre aucun obstacle sur sa route. Tout est susceptible d’être classé par ordre de préférence : les goûts, les craintes, les passions, les plus beaux souvenirs, les paysages chéris, les expériences affectives, les succès, les flots, les accidents, les blessures, les baisers, les chutes de vélo, les meilleures Margarita, les parquets flottants, les sites de location de vacances, les phrases de rupture par SMS. On peut ainsi faire la liste de ses films, de ses plats, de ses chansons préférées, mais aussi de ses traumatismes enfantins, de ses déceptions amoureuses, de ses idées politiques, de ses affects, de ses peurs, de ses espérances. De la blanquette de veau au souvenir de la naissance d’un enfant, tout peut entrer en bonne place dans une liste et dévoiler ainsi un pan de notre personnalité. On pourrait tout à fait résumer la vie d’un individu en parcourant ses listes personnelles qui hiérarchisent ses bonheurs et malheurs. Car ce qui importe dans la liste, ajouta-t-il, ce n’est pas le choix des éléments, mais leur ordre de classement. Il ne suffit pas de rappeler ceci ou cela, il faut indiquer ce qui entre eux prime. Par là même, on applique les méthodes de la rationalisation professionnelle à la vie spirituelle, et on établit une classification stricte des sentiments comme des tâches ménagères à faire dans la maison. L’individu contemporain est, continua-t-il, tellement habitué à vivre dans un univers objectif de classement permanent, de son rendement, de ses performances sexuelles et de ses préférences artistiques, mais aussi des cours de la bourse, des entrées de cinéma, du taux de crédit immobilier, des résultats sportifs, bref dans un monde où tout est susceptible d’être calculé et comparé, qu’il applique par contamination les règles de cette classification à sa propre existence dans ce qu’elle a de plus intime. Sur un post-it collé au réfrigérateur, il liste ses amies comme il le ferait avec des produits d’entretien. C’est comme s’il avait peur d’oublier les moments importants de sa vie en les confiant à un enregistrement mécanique, comme s’il ne faisait plus confiance à la mémoire vive, mais souhaitait mettre noir sur blanc ses souvenirs évanescents en les classant. La réalité vécue s’est ainsi déversée, conclut-il, dans le monde objectif des classements et des positions. Je n’avais rien d’autre à ajouter.

(Bruce Bégout, in L’Accumulation primitive de la noirceur, éditions Allia, janvier 2014, prix: 15 € , format : 140 x 220 mm, 256 pages, ISBN: 972-2-84485-773-6)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

On a déjà récemment évoqué ce nouveau livre de Bruce Bégout, recueil de nouvelles protéiforme et pourtant extrêmement cohérent – ce qui se produit par variations et dérivations est, en somme, coercitif : la somme de savoirs et de méthodes, d’observation et d’analyse, du philosophe Bégout, trouvent dans les moments (dialogues ici, intrigues ou contexte, ailleurs), comme dans les thèmes des courtes fictions, matière à se produire, s’expanser, autant qu’à fonder, nourrir, développer celles-ci.

Ici, en un décor de loose tranquille, deux gars discutent, comparent, analysent – procrastinent et produisent, les deux en même temps. Cette ambiguïté de la position, du regard de l’a-moraliste Bégout est fertile : l’observation attentive produit, des idées, des sensations, du vertige, souvent – et s’abstenant de conclure ou décréter, produit mieux (sinon plus). Ici, après avoir aidé une voisine borderline à capturer un caméléon étonnamment parvenu dans son appartement, ils reprennent le cours du visionnage d’un documentaire (Ennemis intimes, qui donne son titre à la nouvelle) consacré au mythique couple acteur-réalisateur  Klaus Kinski- Werner Herzog. Un peu avant cette reprise de conversation, toute la manière fantastique de Bégout s’est déployée, quand, au cours de la dite recherche du reptile caché, Ernst suppose, « sans plaisanter, que le caméléon avait dû s’échapper du film de Herzog dont de nombreuses scènes se passaient dans les touffeurs de la jungle amazonienne. » Cette infiltration (du réel dans la fiction, des représentations dans le réel) permet l’intrication subtile entre idées et récits. Et les nouvelles font sens, ainsi, en ramifications, sans besoin de chute (mais sans l’exclure), ni de morale conclusive.

Cette pensée de la liste, on la jurerait contre l’objet envisagé, ici la mise en liste du monde en son entier, mais demeure une pensée de cet objet, avec l’objet, dénuée de sentence : Bégout ne s’abstrait pas du monde observé, il s’y meut et agit (selon cette même logique qui l’amène au cœur de la suburbia pour l’éprouver & la penser)) et ne se prive pas de lister, éventuellement : là n’est pas la question. La parabole n’est pas un horizon, mais une possibilité : difficile de ne pas songer à la pensée des données, béquille des sciences humaines envisagée par certains comme substitut de l’analyse, comme si le classement des données, en sa fonction rassurante, pouvait ranger le monde et le résoudre. Difficile de ne pas y songer, difficile mais pas obligé, car le geste d’observation vaut sans, permet notre voir ailleurs, notre continuité, notre digression active.

Cet impact originel qu’il tentait de revivre | Bruce Bégout, , L’accumulation primitive de la noirceur 

« Dans son cas, comme dans la plupart des autres d’ailleurs, sa manie tenait, me semble-t-il, à une profonde nostalgie de l’enfance. Il essayait de reproduire, en accumulant toujours les mêmes disques, les émotions premières, fortes et fondamentales qu’il avait ressenties vers ses treize ans lorsqu’il avait découvert cette musique. C’était cet impact originel qu’il tentait de revivre. En ces temps impressionnables, tout paraissait vif, et éclatant. Il voulait prolonger cette enfance heureuse où la musique de Schulze avait remplacé les cajoleries maternelles. Il était victime, du moins était-ce ainsi que je l’interprétais, de ce qu’un psychiatre avait joliment désigné comme  » la tentation coupable de préserver les privilèges de la situation infantile. » À dire vrai ce n’était pas le désir aristocratique de distinction, ce sentiment de supériorité d’appartenance à une élite, qui l’animait, en dépit de son orgueil apparent, mais une passion plus ordinaire et modeste : la volonté de renouer avec le temps de l’adolescence. La musique de Schulze imprimait en lui la tristesse de l’exil. Mais ce n’était pas son pays qu’il avait perdu mais son enfance. De cette patrie intérieure, éden des première fois marquantes et inoubliables, il avait été banni. Tout ce qu’il avait pu découvrir ensuite, et parfois même apprécier, n’avait jamais eu la force de percussion des premiers vinyles écoutés au retour de l’école seul dans sa chambre entouré de posters et de songes. Comme la plupart des collectionneurs de disques que je connaissais, il prisait la musique qu’il avait aimée avant d’être adulte et blasé. Ses goûts étaient restés bloqués là, à cette époque, figés dans un hapax existentiel immense et fantastique, sans évoluer, sans bouger d’un pouce, et depuis il cherchait par tous les moyens à répéter inlassablement ce choc initial. Il faut dire que la musique, plus que les odeurs ou les paysages, possédait cette surprenante faculté de rappeler des souvenirs, de nous projeter dans le passé le plus évanoui et de nous le faire soudainement revivre. Le temps de l’écoute, c’était des pans entiers de vie intérieure qui redevenaient accessibles dans une hypermnésie prodigieuse. Car, en vérité, mon type n’appréciait pas tant la musique en elle-même que les souvenirs d’enfance qu’elle éveillait en bulles sonores et qui rendaient présent de nouveau ce qui n’était plus. Lorsqu’elle se taisait, il se languissait de la perte de son paradis originel. Il errait alors dans le collège abandonné comme en terre étrangère. »

(Bruce Bégout, in L’Accumulation primitive de la noirceur, éditions Allia, janvier 2014, prix: 15 € , format : 140 x 220 mm, 256 pages, ISBN: 972-2-84485-773-6)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Fabuleux portrait que celui de ce collectionneur de disques hyper-spécialisé (en l’occurrence, exégète de Klaus Schultze), dans ce nouveau recueil de nouvelles de Bruce Bégout. Fabuleux moment que celui-ci, du portrait, qui me dit intimement quelque chose de moi, d’un moi passé mais toujours résiduel, de ce rapport si exacerbé aux musiques les moins globalement signifiantes hors ma réalité intérieure (pour ma part, pas Schultze, mais le pire du new beat et de la techno hardcore primitive, que rien n’a jamais pu me faire cesser d’aimer, comme malgré moi) ; un livre vous parle de vous et tout bascule, certes ; mais ce livre me parlant de moi via un personnage (personnage inventant un archétype instantané, autre prouesse) si différent de moi (je ne suis pas de ces collectionneurs maniaques, et ne vit pas reclus, j’ai majoritairement quitté ces stases extatiques de la post-adolescence) me happe, mais il me parle aussi, avec ce même implacable détail, de mille autres choses, choses (mal) vues, mal (entendues), (mal) relevées jusque là. Le malaise suburbain nodal et intéresse Bégout, on le sait, qui au cœur de ces zones d’exploration, relève. Bégout relève, oui : il relève comme on note, et comme, ce faisant, on exhausse. Et la fiction n’est pas illustrative, elle est liée. Elle est inséparable du travail du philosophe, elle le sert autant qu’elle s’en sert. Ce livre est un secret mirifique, qu’il faudra faire connaître – on y reviendra donc, espérant que ça y contribue.

qu’elle comprenne de quoi est fait le temps qui passe (à propos de « Réparer les vivants »| Maylis de Kerangal (éditions Verticales, 2014)

« Réparer les vivants », de  Maylis de Kerangal  (éditions Verticales, 2014)

« Le visage de Sean en fond d’écran – ces yeux fendus sous les paupières indiennes – s’éclaire sur son téléphone. Marianne, tu m’as appelé. Illico elle fond en larmes – chimie de la douleur –, incapable d’articuler un mot tandis qu’il prononce de nouveau : Marianne ? Marianne ? Sans doute dut-il croire que l’écho de la mer à l’étroit dans la darse brouillait son écoute, sans doute dut-il confondre la friture sur les ondes, et la bave, la morve, les larmes tandis qu’elle se mordait le dos de la main, tétanisée par l’horreur que lui inspirait brusquement cette voix tant aimée, familière comme seule une voix sait l’être mais devenue étrangère, abominablement étrangère, puisque surgie d’un espace-temps où l’accident de Simon n’avait jamais eu lieu, un monde intact situé à des années-lumière de ce café vide ; et elle dissonait maintenant, cette voix, elle désorchestrait le monde, elle lui déchirait le cerveau : c’était la voix de la vie d’avant. Marianne entend cet homme qui l’appelle et elle pleure, traversée par l’émotion que l’on ressent parfois devant ce qui, dans le temps, a survécu d’indemne, et déclenche la douleur des impossibles retours en arrière – il faudrait un jour qu’elle sache dans quel sens s’écoule le temps, s’il est linéaire ou trace les cerceaux rapides d’un hula-hoop, s’il forme des boucles, s’enroule comme la nervure d’une coquille, s’il peut prendre la forme de ce tube qui replie la vague, aspire la mer et l’univers entier dans son revers sombre, oui il faudrait qu’elle comprenne de quoi est fait le temps qui passe. « 

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Paru le 2 Janv. 2014 / ISBN 978-2-07-014413-6 / 288 pages / éditions Verticales-Gallimard

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

On a déjà dit par ici le grand bien qu’on en pense, de Maylis de Kerangal et de ses livres, de leur évolution, de leur avancée visible et réjouissante. Ces livres avancent et son travail de langue avec, de langue avec & pour ; le travail de langue se fait pour saisir et réfléchir, le plus, et au plus près, des choses & gens & perceptions du monde. Le mouvement, et la tangente, sont figures symboliques de ses travaux les plus récents (Naissance d’un pont, livre de la construction d’un ouvrage qui est en même temps est un fil tendu entre mondes ; Tangente vers l’Est, romance en fuite, où tout se joue dans l’esquive, mouvement de déport dans le mouvement du transsibérien – où le véhicule, massif, en mouvement, constitue terre ferme, dont il faut donc s’extraire).

L’euphonie est grande dans la phrase Kerangal, qui ne se dépare jamais d’a-pics ni d’à-coups, ne fredonne ni ne balise, ni trop étroit ni trop joli, et ceci est la merveille : on a saisi un passage du livre en cours de lecture, mais les neuf premières pages, une virée de surf entre grands ados, précédant le drame fondateur de l’action, du cœur de ce nouveau livre, qu’elle me fit le plaisir de lire à voix haute à Châteaubriant lors d’une rencontre publique il y a quelques semaines, auraient (ont, ce soir-là, à Châteaubriant) fait effet, auraient fait « l’affaire ». La grande et belle affaire de la littérature de Maylis de Kerangal, c’est-à-dire : de donner à voir – à voir, mais aussi entendre, saisir, capter – du vif, du fugitif, de graver sur plaques (et en notre for intérieur) un peu-beaucoup de cette vie grouillante, de ces masses et volumes, des dehors et dedans de l’être en mouvement. Effets synesthésiques extrêmement frappants. La phrase est immense et attrape-tout (attrape-tout-ce-qui-compte, ce qui vit, y compris minuscule, minuscule mais présent), captation d’un instant ou d’un siècle, cheminant dans l »espace et dans le temps.

Réparer les vivants, titre exemplaire, conte une transplantation cardiaque. Observe donc une réalité, professionnelle et sociale (la documentation est utile, est nourriture, est moteur, est matière à poétique), observe l’impossible transaction avec le deuil, et l’inséparabilité des enjeux (négociations entre parts de soi :il faut annoncer l’impossible réel (la mort de leur enfant) à des parents, tout en ne perdant pas de temps car les organes en bel état de marche peuvent réparer une autre vie, ailleurs). Observe les contractions du temps, ses accélérations et décélérations, ses plis – Gilles Deleuze n’est pas loin, dès cette session de surf introductive), quand ce sont sa perception et transcription de l’espace nous avaient plus fortement frappées jusque-là – play it, again :

« Il faudrait un jour qu’elle sache dans quel sens s’écoule le temps, s’il est linéaire ou trace les cerceaux rapides d’un hula-hoop, s’il forme des boucles, s’enroule comme la nervure d’une coquille, s’il peut prendre la forme de ce tube qui replie la vague, aspire la mer et l’univers entier dans son revers sombre, oui il faudrait qu’elle comprenne de quoi est fait le temps qui passe. « 

(Le livre vient de paraître, il fera l’événement, ne boudons pas notre plaisir, quand l’événement est beau, profitons-en).

(Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Paru le 2 Janv. 2014 / ISBN 978-2-07-014413-6 / 288 pages / éditions Verticales-Gallimard)

des gens aux dents blanches et au regard droit | Isabelle Sorente, 180 jours

« J’y suis retourné le lendemain, cette fois le formateur était accompagné d’une formatrice, même âge, même dynamisme, une blonde aux dents très blanches, on aurait dit un couple de présentateurs télé. Ils s’étaient mis en blouse comme des médecins, d’abord ils nous ont montré le caisson à CO2 adapté aux porcelets, la caisse avait la taille d’une maison de poupée, tu vois le genre de maison Barbie pour petites filles ? Ils ont plongé un petit tout maigre à l’intérieur, il tenait dans la main du formateur, je suppose qu’il y a des crevards en stock dans les bâtiments de l’institut ZSR, qui attendent dans un sous-sol le moment de se rendre utiles. Le lardon s’est tortillé un peu, il est tombé sur le côté. Il a battu des pattes. Il est mort. personne n’a osé regarder personne. Pendant une seconde, on aurait cru que l’âme du petit flottait dans la pièce et qu’il nous regardait par-dessus le plafond. La formatrice a fait une blague, et puis nouveaux schémas PowerPoint. Quand on est passé à la pratique du Matador, ils ont fait entrer un porc d’une soixantaine de kilos, maintenu par un lasso autour de la gueule. Qui veut essayer ? a dit le formateur. Une femme d’une trentaine d’années qui venait de passer chef a levé la main. Elle n’avait pas l’habitude, elle a du s’y reprendre à trois fois. J’entends encore son rire, je l’entendrai toute ma vie, ce rire-là, comme si on la chatouillait avec une lame de rasoir. Moi je disais rien, j’avais prétexté un mal de dos pour qu’on me foute la paix. À la pause, je t’ai arrangé le rendez-vous avec les gars du camion. Je voulais que tu voies. Je voulais que tu me dises si toi aussi, tu souffrais pour tout le monde. Pas seulement pour ceux qui souffrent. Mais pour ceux qui ne souffrent pas. Parce que tu vois, les deux formateurs, avec leurs joues roses et leur sourire figé, ce sont eux qui souffrent le plus. Ça leur fait mal d’être insensibles. Ça leur fait tellement mal que si tu le leur rappelles, c’est simple, ils te tuent. Quand ils sortaient des blagues du genre, vous n’allez pas vous affoler pour quelques mètres de saucisse, personne n’osait moufter. Même le petit jeune qui était pâle comme la mort. Parce qu’au fond de nous, on avait tous peur de se retrouver avec un lasso autour de la gueule et une balle entre les deux yeux. On avait tous peur d’être à la place du porc. Quand je suis sorti, j’ai décidé d’aller me balader en ville pour me changer les idées. Et pour la première fois, j’ai remarqué les publicités, tu vois,toutes ces publicités où des gens montrent leurs dents, ils sourient pour tout et n’importe quoi, à cause d’un compte d’épargne, d’un produit capillaire ou d’un cocktails de vitamines, ce sont les mêmes partout, sur tous les murs du monde : des gens aux dents blanches et au regard droit. Des gens contents d’eux. Tu vas rire, Martin, mais j’ai enfin compris pourquoi ces gens ne sont jamais pris en entier. La photo montre leur visage, à la limite, leur torse en plan américain. Elle ne descend jamais plus bas, parce que ces gens contents d’eux viennent de tuer quelqu’un. Regarde bien toutes les affiches et tu verras. Ils ne sourient pas à cause du produit qu’ils vantent, ça, c’est le conte pour enfants. Ils sourient parce que quelqu’un se tord à leurs pieds et que leurs semelles trempent dans son sang. Les visages implacables qui sourient sur nos murs sont des visages de tueurs. Une fois que tu l’as compris, tu ne vois que ça. »

(Isabelle Sorrente, in 180 jours, JC Lattès, Date de Parution : 09/2013, ISBN : 9782709636650, 450 pages )

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

Il n’est pas aisé de faire quelque chose, littérairement, de l’élevage industriel des animaux qu’on mange, chaque jour. Et ce, d’autant qu’Olivia Rosenthal a mis la barre assez haut avec »Que font les Rennes après Noël ?« , captant l’item comme elle seule y parvient, par la grâce de son montage raffiné de documentaire et de fiction, le captant avec tant d’intensité qu’il nous semble sien, comme territoire réservé, ensuite. Il n’est pas aisé d’en faire quelque chose, et Isabelle Sorente y parvient. Elle en fait : un roman, un roman captivant, envoûtant, déjouant les clichés et déplaçant le pathos. Un universitaire se documente sur la souffrance animale et rencontre : un abattoir industriel, son patron self-made-man (bonnet rouge avant l’heure, typique du capitalisme breton), un de ses responsables, et : ses porcs. Je ne dirai rien de plus du pitch – puisque l’intrigue fonctionne, ne la dévoilons pas. Mais le déport affectif, habilement ouvragé, permet d’éviter le larmoyant et de traiter des conséquences de cette industrialisation du cycle de la vie en son entier (la naissance de l’animal, ainsi quantifiée et optimisée, n’est pas moins traumatique que sa mort), et de poser plus claire, plus nette, cette question qu’on évite tant elle nous plonge en stupeur, en effarement, dès lors qu’on s’y arrête : ce que faisons-nous vertigineux, que faisons-nous de notre idée de l’être, en faisant à l’autre (l’animal). Ce que faisons-nous, soigneusement évité à chaque passage en caisse, à chaque bouchée avalée, est ici le moteur, l’inducteur d’une dramaturgie implacable : où tout s’enchaîne dès qu’on entre en ces lieux distincts, hyper hygiénisés – mais dont l’odeur persiste, ensuite, résistant à toutes les douches. Pour faire passer, tenir, ce problème profondément moral, il fallait une cohérence interne, entre les actions et les paroles (sans ces sentences artificielles qui rendent si souvent les dialogues des romans romanesques irréels et repoussants) ; il fallait pour cela une écriture. Elle est là. L’extrait prélevé, ci-dessus, en témoigne.

un centre est toujours de trop (Virginie Poitrasson)

« Et c’est déjà disparu, apparu encore un peu plus loin, au loin, par les lointains que l’on génère si frénétiquement, fastes mélanges, lignes du désir au-delà de la raison et c’est un peu plus disparu, je m’éloigne de l’attraction, un centre est toujours de trop, comme une obsession du déploiement. J’aime cette déraison du signe, là à jamais disparu, ici pourtant déjà éloigné. Et je m’aligne, oui, sur les lignes de la main, un avenir vers les lointains, être dans la trame et pourtant à reculons. »

(Extrait de: « Tendre les liens. », de Virginie Poitrasson, publie.net, ISBN 978-2-8145-0207-9)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

Découvrir un auteur en accéléré, c’est toujours un peu ce que permet / contraint cette commande, faite par la Maison de la poésie de Nantes lors de l’annuelle édition de Midi-Minuit (déjà la XIIIème, ce week-end, du 10 au 12 octobre 2013 à Nantes), à quelques-unes et -uns, de présenter en quelques milliers de signes les poètes, plasticiens, performers, musiciens invités – j’y souscris depuis un petit paquet d’années maintenant, et ces présentations sont pour la plupart réunies sur ce site. Cette année c’est l’étonnante Virginie Poitrasson qui me retient, avec force fougue, en ses nasses, plis et déplis de textes et de tissus. (Les deux mots on le sait ont origine commune). Elle lira samedi soir et formera matières dérivées et tonnantes depuis son excellent et virevoltant Il faut toujours garder en tête une formule magique (éditions de l’Attente, 2012), mais c’est de Tendre les liens, paru chez publie.net, que sont issues les lignes, ci-dessus. Lesquelles font réponse, voire explication, au suscité livre paru à l’Attente ; qui dans le même temps, comme en retour, les documente, les expanse – et ce moment de la plongée dans l’auteur où tout semble se répondre, c’est aussi de mon désir en marche, de mon écriture en faction. Un curieux précipité.

Personne ne reconnaît sa voix enregistrée sur une bande (Bruce Bégout, Suburbia)

« L’émotion même qui naît dans les villes découle de ce trouble de la reconnaissance. Tout y paraît proche, et en même temps, signale un lointain inaccessible. C’est que l’esprit qui s’est extériorisé peu à peu dans les murs, les panneaux, les enseignes, les événements, le mobilier, les vêtements, s’est en quelque sorte perdu dans l’Autre. Il prend ainsi l’aspect de l’étranger alors même qu’il aurait dû être partout chez lui, dans son salon universel. Où que nous allions dans les villes, nous mettons toujours nos pieds dans les pas des autres, nous rencontrons des lieux et des choses qu’ils ont conçus, fabriqués, édifiés. La sensibilité urbaine est faite de cette capacité à percevoir les signes émis du passé par des auteurs multiples et absents, d’être réceptifs aux marques de nos prédécesseurs. Voilà pourquoi l’homme moderne, face à la croissance des mégalopoles, sait que tout ce qui l’entoure lui parle directement (car, en définitive, ce n’est rien d’autre que ce qu’il est, veut, pense, rêve, imagine, organise, etc.), mais il ne comprend plus en quelle langue. L’agnosie le gagne. Il entend, mais ne comprend plus. Il a l’intime conviction que les phénomènes urbains ne sont que les objectivations de besoins et de désirs humains très facilement compréhensibles, cependant les formes complexes, changeantes et paradoxales qu’ils prennent à l’âge industriel le troublent aussitôt comme des manifestations inconnues. La phénoménalité urbaine s’explique par ce retournement inexplicable de l’objectivé en objectivité. On pourrait nommer ce mécanisme de basculement du même dans l’autre aliénation, le devenir-étranger à soi-même. Non pas forcément une aliénation malheureuse et périlleuse qui nous dépossèderait de ce que nous sommes et nous arracherait à notre essence, mais une aliénation qui, nous confrontant à une part de nous-mêmes qui s’est détachée, nous ferait paraître tout autre, méconnaissable à nos propres yeux dans nos nouveaux habits. L’image dans le miroir s’est troublée. L’homme moderne est ainsi fasciné par les villes ; elles lui paraissent proches et lointaines, familières et étrangères, si prosaïques dans leur organisation et si poétique dans leurs écarts. Elles ne sont que des morceaux de nos esprits qui se sont fixés dans la matière et qui, vus de là-bas, nous paraissent incroyablement différents de ce qu’ils étaient lorsqu’ils vivaient auprès de nous sous la forme de vécus internes. Personne ne reconnaît sa voix enregistrée sur une bande. »

(Bruce Bégout, in Suburbia, p.116, éditions Inculte, 2013, ISBN : 978-2916940946).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

(Bruce Bégout,  Suburbia,  éditions Inculte, 2013, ISBN : 978-2916940946).

Ce week-end d’octobre, à Montélimar, j’aurai le plaisir d’interroger (Anthony Poiraudeau et) Bruce Bégout à propos de « nouvelles dérives urbaines ». Honneur et trouille tranquille, car Bégout, pour en avoir déjà mis en ligne une captation vidéo, je sais que j’aime à l’écouter comme à le lire, voire que je m’en contenterais bien, sagement assis dans la position de l’apprenant. (Et que d’animer un débat ne permet pas de se contenter d’écouter, il faut être présent, disponible, prêt à la relance, il faut aider à faire-passer). L’occasion et le prétexte de relire, de noter, de lier (notamment avec ce que je sais du travail, encore neuf en livre, mais plus ancré en web d’Anthony Poiraudeau, dont j’ai parlé par ailleurs). Un passage comme celui d’au-dessus, par exemple : pas moyen de couper, tailler dedans, tant tout cela s’écoule en limpidité. Une limpidité qui, même si toute autre (rythmiquement, lexicalement), me fait résonner celle de Jean-Christophe Bailly, une pensée en telle fluidité qu’elle fait musique. Il y a chez Bégout, et notamment dans cet essai (compilation d’articles, interventions, textes courts), des proximités thématiques avec Bailly (eh bien, pour le dire simple : la ville ; pour cadrer plus serré : l’exploration par le déplacement des lieux de la ville ; pour resserrer encore : une expérience de pensée de par, avec cette observation en mouvement) – mais aussi des écarts, modulations : un rapport autre au Centre-Ville, à la périphérie. Mais dans les deux cas, le regard se porte sur les interstices, une façon de percevoir et surtout de nous rendre perceptible des objets rendus invisibles, à force d’être inusités du regard. La ville fantôme de Poiraudeau est forcément, sinon dans le viseur de Bruce Bégout, du moins dans ses champs d’investigation potentiels.

Dimanche nous parlerons de cela : marcher et écrire ; comment regarder quoi ; et aussi de Philippe Vasset, qui devait être présent et  pris par ailleurs, ne pourra être parmi nous. En attendant, profiter de Suburbia.

Vrouz de Valérie Rouzeau (éditions La Table Ronde)

Bonne qu’à ça ou rien
Je ne sais pas nager pas danser pas conduire
De voiture même petite
Pas coudre pas compter pas me battre pas baiser
Je ne sais pas non plus manger ni cuisiner
(Vais me faire cuire un œuf)
Quant à boire c’est déboires
Mourir impossible présentement
Incapable de jouer ni flûte ni violon dingue
De me coiffer pétard de revendre la mèche
De converser longtemps
De poireauter beaucoup d’attendre un seul enfant
Pas fichue d’interrompre la rumeur qui se prend
Dans mes feuilles de saison.

*

La tête d’envournée dans le métro rapide
Je vois ce jeune homme pâle sa mèche crantée
Ce joli coup de peigne qu’il a quand il sourit
Alors je reconnais sa très arrière-grand-mère
La jeune fille d’autrefois qui vit dans ce gars-là
Elle existe je l’ai vue comme lui je le vois
Les yeux verts un peu gris la couleur de la Seine
Bien coiffée plutôt sage au-dessus de la Seine
Car on sort de sous terre le métro aérien
Traverse les nuages tout le ciel de Paris
Et je rêve dans le sens inverse de la marche
Elle a dû bien valser remplir plusieurs carnets
Plusieurs carnets de bal pour traverser un siècle
Nous voici à Étoile le jeune homme envolé

*

Le gosse claudique après son père qui marche vite
Il a un sautillement de moineau piaf meurtri
Il dit j’ai vu dans la télé s’essouffle
Pour rattraper intéresser la grande personne
Quel sera le futur de ce gamin qui penche
Petit bonhomme blessé à la patte un peu folle
Visant des yeux du front le dos du paternel
Je n’aime pas les enfants plus qu’étoiles anémones
Mais ce môme déjà presque tordu à sept ans
Qui essaie de courir après son géniteur
M’a donné l’émotion d’un frisson attardé
Porte-t-il un prénom de poisson comme Colin
Va-t-il redoubler très bientôt son CE1
Se pendre à dix-sept ans à un pont métallique.

*

(Valérie Rouzeau, Vrouz, éd. La Table Ronde, 2012)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

Douces sont certaines obligations de lire, dans un emploi du temps lesté de toujours trop à la fois : Valérie Rouzeau sera aux Cafés Littéraires de Montélimar cette semaine d’octobre 2013, où j’aurai charge de la questionner. Il y sera question de Vrouz, dont trois extraits sont à lire ci-dessus, Vrouz comme ValérieROUZeau (titre qui lui fut offert par Jacques Bonnaffé), son dernier recueil en date. Vrouz et sa forme en sonnets, encore inédite à une telle ampleur pour l’auteure ; et cette liberté étonnante entre formes fixes fort contraintes et traverses joueuses, buissonnières, qui sont décrites en précision et infiniment mieux que je ne parviendrais à le faire par les grands Antoine Emaz et Jacques Demarcq dans leurs notices, parues toutes deux sur l’excellent site poezibao.
Vendredi soir, à Montelimar, je ne saurai ne pas la faire lire à voix haute, tant est frappante sa véloce musicalité, ses jeux de mots et de langues, entre français vieux et actuel, anglicismes et autres éléments étrangers infiltrés dans sa langue toujours neuve – cette joie sensorielle que ça fait et ce qu’elle signifie, aussi, de goût de l’autre, d’ouverture.
Ce remuement charnel de la langue s’entend fort chez elle, on le sait déjà, de longue date (Pas Revoir, en 2001, pour ma part). Mais, dans le choix des deux extraits ci-dessus, tentative de pointer aussi ce qui existe d’une manière extrêmement performante de [voir + faire voir]. C’est cet art-là, aussi, qui lui est propre, à madame Vrouz, cette façon de ne laisser aucun sens de côté, de ne pas se laisser déborder par cette hyper-musicalité qui lui est « naturelle », et de donner à voir, en grande efficacité, y compris ce qui n’est pas directement visible (double apparition dans ce second sonnet, celui du métro, où nous est montré le jeune homme, puis la grand-mère imaginée).

Il y a du monde, en Rouzeau, qu’elle écoute, regarde, et honore (et notamment les prédécesseurs et -euses,  à qui dédier, qui sont cités (et Beckett, bon qu’à ça, dès le premier vers du premier poème, cité plus haut)  – qu’elle honore par la langue.

(Valérie Rouzeau, Vrouz, éd. La Table Ronde, 2012, 176 pages
16 €, 140 x 205 mm, ISBN : 9782710367888)

accorder une importance nouvelle au temps long

« (…) Une émission ne s’évapore plus dans les airs. Une émission continue de vivre après sa diffusion. Pour le pire (on aimerait qu’une émission ratée, une question ridicule, disparaissent à jamais). Et pour le meilleur. Un auditeur qui a raté le début, ou l’ensemble, qui veut réécouter une émission, qui veut la garder ou la signaler à quelqu’un, peut aisément le faire. C’est une évolution majeure, et heureuse. Mais c’est aussi un ensemble de questions pour nous. Nous sommes obligés de repenser notre manière de faire, à plusieurs niveaux. D’abord, nous devons à la fois continuer de nous inscrire dans un flux (pour les auditeurs qui écoutent en direct et passent d’une émission à l’autre), et prendre en considération le fait que nous sommes écoutés aussi en décalé, de manière autonome, en dehors du flux. Ces temporalités d’écoute peuvent correspondre à des conditions et des intentions d’écoute qui sont différentes, voire contradictoires. En ce qui me concerne, Place de la toile est diffusée le samedi à 18h10, après un journal d’informations. Je suis donc écouté par des auditeurs qui ont peut-être entendu l’émission littéraire entre 17 heures et 18 heures, puis les informations pendant 10 minutes, et tombent alors sur un magazine ayant pour objet les nouvelles technologies. Il est possible, pour ne pas dire probable, qu’une partie de ces gens ne soient pas du tout intéressés a priori par les questions que j’aborde. À l’autre bout du spectre – et cet autre public n’existait pas il y a douze ans – je suis aussi écouté par des gens qui ne sont pas des auditeurs de France Culture, mais podcastent Place de la Toile parce qu’ils sont intéressés par les nouvelles technologies, des gens à qui il arrive d’écouter un épisode avec plusieurs semaines de retard, qui vont l’écouter en courant ou en allant travailler. Il est évident que les attentes des uns et des autres ne sont pas les mêmes. Or je me dois de les combler toutes. Je me dois de combler ceux qui sont branchés sur France Culture parce qu’on leur parle de culture, et ceux qui écoutent Place de la Toile parce qu’on y parle de numérique. Cette nécessité engage la ligne éditoriale de l’émission (aborder les questions numériques sous l’angle de la culture), elle engage aussi le rythme (varier les points de vue au sein d’une même émission), la langue (traduire la langue informatique). C’est une part importante de mon travail. Mais le fait que les différents épisodes d’une même émission continuent d’être disponibles après diffusion engage d’autres questions. Ces épisodes constituent de fait une collection. Ce qui nous amène à penser les épisodes comme autant de chapitres d’une petite encyclopédie, et à accorder une importance nouvelle au temps long (faire revenir trop souvent les mêmes personnes, traiter trop souvent des sujets similaires, devient non seulement trop visible, mais inutile). En un sens, c’est une invitation pour nous à la variété, à une exploration progressive d’un champ dans une logique d’approfondissement par étapes. Et le site internet d’une émission, avec ses archives, ses liens, ses commentaires, avec la possibilité de renvoyer explicitement à des émissions passées, donne une vision d’ensemble qui était jusqu’alors inaccessible à l’auditeur, et peut contribuer à rendre visible cette logique. (…) »

Xavier Delaporte, in Culturenum : jeunesse, culture & éducation dans la vague numérique, CF éditions, 2013, Ouvrage coordonné par Hervé Le Crosnier (avec des contributions de Karine Aillerie, Guénaël Boutouillet, Brigitte Chapelain, Alan Charriras, Chantal Dahan, André Gunther, Xavier de La Porte, Laurent Matos, Elisabeth Schneider)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

Ce livre auquel j’ai eu le plaisir de contribuer, vaut, notamment, pour cet enchaînement d’expériences et d’idées de Xavier Delaporte, extrêmement alertes et curieuses de ses propres pratiques. J’aime beaucoup, de longue date, l’émission Place de la Toile, dont il est ici question, et la qualité journalistique (attention, exigence, vulgarisation) de Xavier Delaporte, son grand intérêt pour tout ce qui est de nos usages (du numérique, et au-delà, de notre monde, de l‘Ici et Maintenant). J’aime ce texte pour ce qu’il m’apporte de vif, d’élancements transposables dans mes réflexions quotidiennes sur les sites web auxquels je collabore, comme de ceux dont je me nourris. Ce texte vaut aussi pour son étrange manière, cette fluence de pensée, de rebonds, agencée en un seul bloc-paragraphe de plusieurs pages, un monologue enjoué, dénoué. Précieux.

une certaine expertise

« La direction de l’ADS a été créée au début de l’année par décret au Conseil des ministres. Il s’agit de la direction « Aide Don Service ». Le directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur, P, a tout de suite pensé à A, ils sont de la même promo, les autres candidatures sont de pure forme. Voilà donc A, affublé de ce B, chargé de faire un rapport de la plus haute importance délimitant les délits d’aide, de don et de service. Les pouvoirs publics ont pensé dans un premier temps rattacher cette direction au ministère de l’Economie et des Finances puisqu’il s’agit de traquer tout ce qui, dans le non-lucratif, peut fausser la libre concurrence. Mais la structure démographique de Bercy, une majorité de quinquas, posait problème. Il faut du sang neuf, des esprits purs, sans souvenirs, sans passé. C’est ainsi qu’il fut décidé que ce serait une direction interministérielle, sous la houlette de l’Intérieur qui, avec le délit d’aide aux sans-papiers, a une certaine expertise dans la définition du délit d’aide et la recherche de citoyens ordinaires, sans casier. « 

« Donc, il s’agit de résumer la façon dont les mutuelles de santé, organismes à but non lucratif, se sont retrouvées intégrées aux directives sur les assurances privées adoptées en 1992. Ce qui les a amenées à être assimilées à des assureurs, à reconnaître qu’elles exerçaient la même activité que des sociétés capitalistes, à cesser de brandir une quelconque spécificité éthique, à subir la même fiscalité. On ne peut laisser se développer et s’épanouir, en dehors du marché, des sociétés dont la finalité n’est pas le profit mais l’intérêt de leurs membres et qui se proposent «mener une action de prévoyance, de solidarité et d’entraide». Sous couvert de bonnes intentions, elles sont en compétition avec le secteur marchand. En 2001, la Commission européenne a ainsi souligné que «le caractère non lucratif d’un établissement n’est pas un critère pertinent» pour le soustraire aux règles de la concurrence. »
(Emmanuelle Heidsieck, à l’aide ou Le Rapport W, éditions Inculte/Laureli, 2013)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

Celui-ci, paru chez Inculte en cette rentrée, est une belle surprise : démarré comme un conte fantastique, il prend des allures de fable bureaucratique, puis d’anticipation à peine décalée de notre ordinaire. A deux ans d’ici, par le jeu d’influences du dogme ultra-libéral (tel qu’elles s’exercent absolument, réellement, voir au-dessus), le non-profit devient interdit. L’acte d’aide et de don devient un délit. Il y a du K.Dick, du Ballard, dans cette aptitude d’Emmanuelle Heidsieck à se saisir d’un point de dérive potentielle de l’état des choses et du monde, pour l’extrapoler en n’exagérant rien ou presque. La langue, elle, est autre, à grande distance, presque légère, comme de fabuliste mitteleuroppéen – ouvrage qui permet d’alterner les façons dans une grande limpidité : les rapports et explications strictement politiques et  juridiques alternent avec le récit des causes et conséquences des nouveautés législatives. Le rapport peut être fait avec de nombreuses applications terrifiantes et absurdes de la primauté du tout-profit : qu’on songe au brevetage du vivant (qu’il soit interdit de planter certaines semences !), ou aux dérives du copyright madness, on y est presque – il n’y a plus qu’à.

(Emmanuelle Heidsieck, à l’aide ou Le Rapport W, éditions Inculte/Laureli, 2013)

Un remède à la crise économique ?

« Monsieur l’ingénieur ! Moins il y aura de monnaie en circulation et plus vite elle devra circuler, plus il y aura d’opérations à exécuter avec elle en un temps donné. Pour que l’argent passe plus vite de main en main, nous serons peut-être obligés de le transporter nous-mémés dans les usines, où nous attendrons qu’il soit remis aux ouvriers, après quoi, au trot, nous accompagnerons ces derniers dans les magasins, les bureaux de tabac, les bistrots et les cinémas où il faudra presser le gérant de remplir aussitôt un mandat puis, avec lui, voire à sa place, nous porterons l’argent à la poste et de la poste à la banque… Moins il y aura de monnaie en circulation, plus il faudra d’employés pour s’en occuper, jusqu’à ce que le nombre diminuant de billets de banque et le nombre croisant de banquiers s’équilibrent. À la fin, tous les Tchécoslovaques seront devenus pour ainsi dire banquiers, monsieur l’ingénieur, et toute la Tchécoslovaquie ne sera plus qu’une banque étonnante. »
(Les Cobayes, Ludvik Vakulik, Éditions Attila, 2012).

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Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier, et celui-ci, paru chez Attila l’an passé, vaut la peine d’être tenu en mains… et lu, tant il recèle de possibilités d’étonnement.

(Les Cobayes, de Ludvik Vaculik, 256 pages – 978291-7084-540 – 20 €, Maquette de Sylvain Lamy, Dessin de Jérémy Boulard le Fur)