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Eric Vuillard, 14 Juillet, éditions Actes Sud, août 2016 | podcast

montage

(photos vuillard-eric_c_melania-avanzato / vents d’ouest par adrien meignan)

Une rencontre à la librairie Vent d’Ouest, Nantes, jeudi 20 octobre 2016 | podcast

Rencontre à propos de 14 Juillet, éditions Actes Sud, août 2016
«Ecrire est une activité sociale. Un peu étrange, certes, mais peut-être pas autant qu’on veut le croire. D’ailleurs, on le croit de moins en moins. Tout livre a une portée sociale, politique, que son auteur le veuille ou non (…) Cela n’exclut pas cette sensualité que Barthes devinait dans l’écriture, la lecture. Les livres doivent être tourmentés par nos appétits. » (Eric Vuillard, entretien avec Thierry Guichard, Le Matricule des anges, septembre 2016)

L’appétit gouverne la langue et le projet littéraire d’Eric Vuillard, qui, de Congo à Tristesse de la Terre, ne lâche rien, en somme, ne cède ni sur le travail du texte ni sur les informations qu’il nous porte. 14 Juillet, paru cette rentrée, est encore un immense « petit » livre, empli, opulent, passionné et passionnant.

Nous pensons tous savoir ce qui s’est passé ce jour-là de l’été 1789, et en savons si peu — Vuillard nous y mène, et rend, ce faisant, un fier hommage au Peuple parisien en lutte. Il y a dans ce travail une forme de « restitution » aux pauvres de ce que dont la mémoire collective néglige un peu le souvenir : comment, s’attaquant à La Bastille pour y prendre la poudre nécessaire pour s’armer, la foule devient autre chose : un peuple, doté d’une intelligence collective.
Et ce qu’il fallait pour porter cette voix collective, c’est une langue. Celle de Vuillard est un sacré cadeau.

Ensuite, Vuillard parle (il parle déjà au cours du livre, il dit « Je », et de ce « Je » nous avons discuté ce soir-là). Et quelque chose d’encore inédit s’allume, s’enflamme, s’invente. J’ai quelque expérience des rencontres avec auteur, de la singularité souhaitée, de l’excellence espérée, de la générosité désirée, de la joie probable : chaque rencontre à venir porte son lot d’espérances. C’est peu dire que je ne fus pas déçu — et que personne dans l’assistance ne le fut. Eric Vuillard est à lire et relire, il est à entendre et réentendre, il faut sans attente s’en nourrir.
C’est roboratif, c’est incendiaire.
C’est.
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Présentation sur le site de l’éditeur

Un extrait :

« PARIS

Une ville est une énorme concentration d’hommes, mais aussi de pigeons, de rats, de cloportes. Les villes sont apparues il y a environ cinq mille ans, elles sont nées quelque part entre le Tigre et l’Euphrate, comme l’agriculture, l’écriture ou le jardin d’Eden. Caïn serait à l’origine de la première ville, au pays de l’errance. Et, en effet, chaque ville est bien une réunion d’émigrés et de traîne-savates, on y retrouve tous les apatrides. Les métaux et l’art de la flûte y seraient nés. Ce sont souvent les villes que Dieu châtie, Hénoch par le Déluge, Sodome et Gomorrhe par une pluie de feu et Jéricho en un coup de trompette. C’est que la ville est le moyen que l’homme a trouvé pour échapper au projet de dieu.
Mais cette fois-ci, le 14 juillet 1789, Babylone sera plus forte que le Déluge, plus vive que la fournaise, plus bruyante que toutes les trompettes. A présent, la ville est immense, Paris est une des plus grandes villes du monde, ce n’est plus une cité, avec son agora, son forum, c’est une grande ville moderne, avec ses faubourgs, la misère qui s’agglutine autour d’elle, saturée de nouvelles et parcourue de rumeurs. On y trouve des gens de toute la France, de l’étranger même, des émigrés parlant leur patois, mêlant leurs vies, et accédant à l’expérience du très grand nombre, l’anonymat. Oui, désormais, nous sommes anonymes, dégarnis de la famille ancienne, purgés des rapports féodaux, désempêtrés du coutumier, délivrés du proche.
Paris, c’est une masse de bras et de jambes, un corps plein d’yeux, de bouches, un vacarme donc, soliloque infini, dialogue éternel, avec des hasards innombrables, de la contingence en pagaille, des ventres qui bouffent, des passants qui chient et lâchent leurs eaux, des enfants qui courent, des vendeuses de fleurs, des commerçants qui jacassent, des artisans qui triment et des chômeurs qui chôment. Car la ville est un réservoir de main-d’œuvre pas chère. On apprend à traîner, à regarder, à désobéir, à maudire même. Le chômage est une école exigeante. On y apprend que l’on n’est rien. Cela peut servir. »

Eric Vuillard, 14 juillet, pages 75-76, éditions Actes sud, août 2016

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Arno Bertina, Trouver ce point où tout s’additionne et rien ne s’exclut | entretien à Châteaubriant, octobre 2015

(Présentation de la rencontre sur le site de mobilis).

Arno Bertina a commencé ce soir-là par répondre à cette si minuscule et vaste question des origines. nous avons ensuite parlé de l’adolescence, de la photographie, de l’accord avec le monde, de la mélancolie, de l’évitement de tout ce qui enferme binaire, de Je suis une aventure, d’Italie, d’Afrique… So play it :

D’où venez-vous, Arno Bertina ?

FireShot Screen Capture #202 - 'Arno Bertina, entretien avec Gb, 13 octobre 2015 by Guénaël Boutouillet I Mixcloud' - www_mixcloud_com_guénaël-boutouillet_arno-bertina-entretien-ave

Arno Bertina, entretien avec Gb, 13 octobre 2015 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

Et nous n’avons même pas parlé de Tolède… (rencontre avec Mathias Enard et Camille de Toledo, podcast)

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 Et nous n’avons même pas parlé de Tolède…

Mathias Énard, Camille de Toledo
Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir.

Une conversation animée par Guénaël Boutouillet, pour remue.net et la Scène du Balcon, à la Maison de la poésie. Une rencontre dans le cadre d’ « Une Saison de lecture » organisée par La Scène du Balcon.
Vendredi 23 janvier 2015, 20h, Maison de la Poésie de Paris.
Lire la présentation de cette soirée.
Lire le dossier que remue.net consacre à Camille de Toledo.
Un grand merci à tous.

Je l’avais annoncée ici, cette soirée préparée pour remue.net – écoutez-là.

Podcast à l’écoute :

 http://remue.net/audio/2015/enarddetoledo.mp3

Cette discussion est donc à entendre ici même mais surtout sur remue, où sont venus s’adjoindre des éléments complémentaires (la vidéo de Sécession diffusée pendant notre discussion, un texte inédit de chaque auteur). Merci encore à la Maison de la Poésie de cet accueil impeccable, incluant équipe et boss (Olivier Chaudenson) présents et souriant, jolies loges, bouteilles d’eau et verres de vin (tous les fondamentaux dépliés avec Yann Dissez lors des sessions de formation « accueillir un auteur » données ensemble, impeccablement là) et suivi technique impeccable, diffusion vidéo et captation son nickel, du boulot rondement mené.
Et le boulot on l’a fait – ce on inclusif est modulable : il est collectif : les deux auteurs ont été au rendez-vous, ont répondu à cette proposition avec souplesse et générosité, l’ont discrètement préparée, orientant le dialogue qui est le leur, leur conversation suivie, quotidienne ou presque, vers cette transcription publique. C’est ce qui fit de cette discussion on stage (laquelle présente, comme tout passage sur scène, sa part d’artifice nécessaire) un moment spécial, un moment d’attention extrême.
Le on est modulable, disais-je, car les places sont à la fois tenues et mouvantes, dans un tel dispositif. Je suis sur scène avec les auteurs, et nous parlons ensemble, circulant de thèmes en motifs préalablement évoqués (partiellement concertés, car il doit demeurer une part accidentelle, de la vie en somme) depuis que je leur ai suggéré cette rencontre-là, il y a six mois environ ; mais je suis aussi le simple témoin (témoin affiché comme celui qui écoute, mais aussi témoin technique, signal lumineux rouge qui balise, indique, ouvre et ferme le propos).
C’est préparé oui, et la peur est à la hauteur de l’envie – d’une telle rencontre on l’est l’auteur (ou le producteur, l’éditeur ; du moins, on participe pleinement à sa création), et la place mouvante-qui-doit-être-tenue on la répète, on la remâche, elle tournait en phrases dans ma tête entre mercredi et vendredi. Je n’avais pas de questions écrites, seulement des motifs, tressés et reliés dans un jeu mental incessant. J’ai répété, oui – j’ai répété au sens propre, au dedans de moi, des phrases qui ne furent pas inscrites pour ne pas avoir à les anônner laborieux, mais que ce qui invite, présente, propose (ce propos liminaire, si contraignant, il faut dire qui est qui sans s’appesantir, en même temps qu’ouvrir des brèches dans le discours, poser des jalons pour la suite), des phrases dont il demeure des segments (dont des fragments aussi se hissèrent jusqu’au micro),
je voulais notamment signifier à quel point dans ces deux œuvres dissemblables, résonnent certes des motifs et échos, nombreux, mais aussi des architectures étonnantes, des dispositions formelles singulières, des formes, oui – je voulais parler de l’ampleur et de l’ambition, historiques, conceptuelles, culturelles, géographiques, frappant à la lecture (et plus encore à la relecture attentive) des deux œuvres, et redire qu’il ne suffit pas d’affirmer l’ampleur et l’universalité (ou la littérature-monde), pour que le texte fasse monde et génère une ampleur croissante dans la représentation que s’en fait un lecteur, qu’il faut une assise d’où décoller, un entrelacs mal visible (heureusement) de formes qui permette ce décollage.
Je voulais aussi les faire parler des monuments, de leur rapport retors à cette question – l’ai fait. Mais nous n’avons pas tant parlé du train, pourquoi et comment le train, véhicule de la fiction et décor autant que symbole multiple,
Et nous devions parler de Tolède, de ce rapport-là, si ténu et si dense, d’origines et de perspective – nous en avons parlé en amont, et, j’espère, en reparlerons dans l’avenir.
Immense merci à eux deux de m’avoir permis d’inventer cela ensemble,
Et de l’accès enrichi que ce remâchage-là m’offre à leurs textes, que, je crois, pouvoir le dire, off stage, j’aimais déjà auparavant, que j’aime maintenant infiniment – to be continued, donc, sous les formes qui s’inventeront.

Bibliographies Camille de Toledo a étudié l’histoire et les sciences politiques à l’IEP de Paris, ainsi que le droit et la littérature à l’université Sorbonne-Censier. Il a poursuivi ses études à Londres, à la London School of Economics, puis à la Tisch School de New York pour le cinéma et la photographie. En 2005, il entreprend l’écriture de Strates : une archéologie fictionnelle. Sur les quatre livres de cette tétralogie, deux sont parus : L’inversion de Hieronymus Bosch (éd. Verticales 2005) et Vies et mort d’un terroriste américain(éd. Verticales, 2007). Camille de Toledo est aussi l’auteur d’essais mêlant les écritures et les genres : récit autobiographique, critique, micro-fictions, dont Visiter le Flurkistan (PUF 2008),Le Hêtre et le Bouleau (Seuil, 2009), et l’Adieu au xxe siècle, (2002). Toledo est traduit en Espagne, en Italie, en Allemagne, aux États-Unis. Au printemps 2008, il fonde la Société européenne des Auteurs — Europaïsche Gesellschaft der Autoren — The European Society of Authors… — pour promouvoir une culture de toutes les traductions. En mars 2011, son roman en fragments, Vies pøtentielles, (Seuil, 2011), paraît, suivi de De l’inquiétude d’être au monde, chez Verdier en 2012, et de Oublier, trahir, puis disparaître (Seuil, 2014). Mathias Énard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il est l’auteur, chez Actes Sud, de : La perfection du tir (2003, Prix des cinq continents de la francophonie ; Babel n° 903), Remonter l’Orénoque (2005, adapté au cinéma en 2012 par Marion Laine sous le titre À cœur ouvert), Zone (2008, prix Décembre, prix du livre Inter), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, Prix Goncourt des Lycéens, Prix du livre en Poitou-Charentes 2011), Rue des Voleurs (2012, prix Liste Goncourt / Le Choix de l’Orient », prix de la Cité de l’Immigration 2013, et prix Publicis du roman News 2013). Et par ailleurs, de Bréviaire des artificiers (Verticales, 2007) et L’alcool et la nostalgie (Inculte, 2011 ; Babel n° 1111).

Mathias Énard, Camille de Toledo Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir. (une soirée remue.net, 23 janvier 2015)

16 janvier – J’en reparle un peu, car c’est dans une semaine, qu’il est encore temps de réserver, que nous serons dans la grande salle de la Maison de la Poésie, que les auteurs m’ont confirmé leur acceptation (enthousiaste) de ma proposition de se lire mutuellement à voix haute (et que donc nous aurons toutes les piles les plus fraîches dans l’enregistreur, hein), que j’ai plein de nouveaux textes de Camille de Toledo inédits (comme celui-ci) à mettre en ligne sur remue, qui vont accompagner la montée d’angoisse préalable, la muant en joie & inquiétude, en hâte sans précipitation. GB

Remue.net, rappelons-le, est un site animé en un collectif, et comme tout collectif, dépend des énergies investies par chacun – lesquelles, on le sait, dépendent des forces disponibles à y investir – lesquelles, on le sait, dépendent de l’écho avec ses préoccupations les plus intimes. Sébastien Rongier, avec la soutien de la Scène du Balcon, nous a ouvert cette porte depuis des années, des soirées remue.net (voir les annonces ici, en écouter les traces ici), qu’il nous a ouverte plus grand encore cette année avec cette nouvelle dimension d’accueil (à la Maison de la poésie de Paris, donc, à partir de 2015). Dans ce cadre, j’ai déjà questionné Camille de Toledo il y a deux ans (à l’écoute ici), mais ce dialogue-là, que je n’avais pas pu mettre en place durant Atlantide l’an passé (dommage pour eux, dommage pour les Nantais), me titille. Nombreuses raisons à l’envie en moi si forte de cet échange, ci-dessous évoquées dans mon texte de présentation, au-delà (mais depuis, mais avec) l’amitié qui lie les deux hommes : nombreuses et allant croissant depuis, car depuis l’on s’est mis au travail, découvrant ce qui n’était pas encore lu, relisant ce qui le fut il y a parfois longtemps : et les liens semblent déferler, confirmations du pressenti, comme esquisses in-envisagées. Ravi de ressentir ce moment-là, de bonheur au travail, qui console de toutes les inquiétudes pro et perso (car on en est bien peu de choses), de toutes les frustrations, faux espoirs, vessies grimées sunlight. Se placer au coeur, à l’intersection, ouïr ce qui n’avait pas été ouï encore – c’est aussi une forme d’écriture, par devers soi. À titre d’exemple, juste une évidence, dont je n’avais pas même connaissance au moment d’instinctivement lier (en conviction intime, affirmée, quasi féroce, une vraie lubie) : je guettais le temps de lire Tout sera oublié, magnifique collaboration de Mathias Enard avec le peintre Pierre Marquès ; j’en savais assez peu, histoire de ruines, récit de l’après. Et sa lecture, cette semaine, outre de me frapper pour raisons personnelles (parce que  dedans,Sarajevo, et que Sarajevo, comment dire, j’y ai un chrome), mais aussi, parce que son exergue, la voici :

Tout sera oublié. Absolument tout. (Camille de Toledo, Le Hêtre et le Bouleau)

L’exergue, et le titre donc (quand même) citent – poursuivent – de Toledo. Je ne le savais pas, juré-craché, et ça m’enchante. Et ça promet. (mais ça ne fait pas que promettre : déjà, ça agit). —–

Mathias Énard, Camille de Toledo Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir.

Une conversation animée par Guénaël Boutouillet, pour remue.net et la Scène du Balcon, à la Maison de la poésie. Une rencontre dans le cadre d’ « Une Saison de lecture » organisée par La Scène du Balcon. Vendredi 23 janvier 2015, 20h, Maison de la Poésie de Paris.

Mathias Énard, depuis La Perfection du tir (paru chez Actes Sud en 2003), enchaîne des livres dont chacun semble, au premier abord, une remise en question, formelle et narrative, du précédent. Mais au-delà de cet étonnement premier (et trompeur), le fil qui relie ces romans est celui aussi qui tend cette vaste ambition, littéraire, historique, formelle : entre tropisme méditerranéen et traces des conflits balkaniques, entre Histoire longue et bascules du temps présent, le roman d’Énard est européen, d’amplitude et d’humeurs ; il est d’Europes, oserait-on ajouter face à sa multiplicité, témoin, appel, d’une Europe hybride, métisse – vivante.

Vivante est aussi l’inquiétude, celle d’être au monde (titre de son livre paru chez Verdier en 2012), que Camille de Toledo met en question et partage, au long de ses livres et interventions, qu’elles soient collectives (le SUEA, le projet Sécession) ou individuelles. Ce bel étonnement, qui nous saisit, face à ce qu’écrit de Toledo, quelles qu’en soient les résonances et ramifictions, cet étonnement poignant aussi, souvent, de plus en plus, à mesure que son chant prend, chant d’entre-les-langues, d’entre-les-ruines, dont Oublier, trahir, puis disparaître (paru au Seuil début 2014) donnait la pleine mesure, fait écho à cette Europe complexe et plurielle traversée sans pause par les personnages de Mathias Énard.

Lister ce qui les relie serait fastidieux, entre ce goût commun pour le multilinguisme, qui les mène d’Espagne (où de Toledo retraduit lui-même de nouvelles versions de ses livres) à Berlin (où ils vivent chacun, pour cette année, au moins). De multiples échos, dont nous nous efforcerons de capter les tonalités. En amicale complicité. (GB)

à la Maison de la Poésie de Paris, vendredi 23 janvier en soirée (horaire non encore confirmé). Maison de la Poésie, Passage Molière, 157, rue Saint-Martin – 75003 Paris M° Rambuteau – RER Les Halles // Infos et réservations, tél : 01 44 54 53 00, du mardi au samedi de 14h à 18h.

Bibliographies Camille de Toledo a étudié l’histoire et les sciences politiques à l’IEP de Paris, ainsi que le droit et la littérature à l’université Sorbonne-Censier. Il a poursuivi ses études à Londres, à la London School of Economics, puis à la Tisch School de New York pour le cinéma et la photographie. En 2005, il entreprend l’écriture de Strates : une archéologie fictionnelle. Sur les quatre livres de cette tétralogie, deux sont parus : L’inversion de Hieronymus Bosch (éd. Verticales 2005) et Vies et mort d’un terroriste américain(éd. Verticales, 2007). Camille de Toledo est aussi l’auteur d’essais mêlant les écritures et les genres : récit autobiographique, critique, micro-fictions, dont Visiter le Flurkistan (PUF 2008),Le Hêtre et le Bouleau (Seuil, 2009), et l’Adieu au xxe siècle, (2002). Toledo est traduit en Espagne, en Italie, en Allemagne, aux États-Unis. Au printemps 2008, il fonde la Société européenne des Auteurs — Europaïsche Gesellschaft der Autoren — The European Society of Authors… — pour promouvoir une culture de toutes les traductions. En mars 2011, son roman en fragments, Vies pøtentielles, (Seuil, 2011), paraît, suivi de De l’inquiétude d’être au monde, chez Verdier en 2012, et de Oublier, trahir, puis disparaître (Seuil, 2014). Mathias Énard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il est l’auteur, chez Actes Sud, de : La perfection du tir (2003, Prix des cinq continents de la francophonie ; Babel n° 903), Remonter l’Orénoque (2005, adapté au cinéma en 2012 par Marion Laine sous le titre À cœur ouvert), Zone (2008, prix Décembre, prix du livre Inter), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, Prix Goncourt des Lycéens, Prix du livre en Poitou-Charentes 2011), Rue des Voleurs (2012, prix Liste Goncourt / Le Choix de l’Orient », prix de la Cité de l’Immigration 2013, et prix Publicis du roman News 2013). Et par ailleurs, de Bréviaire des artificiers (Verticales, 2007) et L’alcool et la nostalgie (Inculte, 2011 ; Babel n° 1111).

«ce sont leurs offres illimitées à eux qui réduisent l’espace» | La petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon (Actes Sud, 2014)

lolalafon

“Tout est si moderne, répète Dorina, si « high-tech », elle a appris le mot dans une revue la matin même. High-tech, la solitude permanente, ce confort : au petit-déjeuner, à peine ont-elles bu un jus de fruit qu’une voix parfumée surgit par-dessus leur épaule, proposant d’en avoir encore. High-tech, ces centaines d’hôtesses disposées telles des plantes saines et lustrées, si prévenantes qu’on est sûrs de s’être déjà rencontrés quelque part, comment expliquer autrement leur familiarité affectueuse, ces gestes de la main qui accompagnent leur “bye-bye ”. Elles sont si belles belles belles, répète Dorina à Maria, si modernes ! Elles sentent la menthe et la laque, élastiques comme des sportives qui ne transpireraient pas. ”
Face à ce déversoir de possibles, Béla est impuissant. Toutes ces images superflues, ce bruit de fond, c’est du gras qui menace. A Onesti, d’aucuns diraient qu’une fois qu’on a fait le tour de la ville, on n’a qu’à le refaire dans l’autre sens. Pourtant, ce vide n’en est pas un, cette quiétude d’une route dégagée, cet espace, de l’air qui laisse la place au geste. Du silence entre les arbres, des étalages de fruits et de légumes terreux et biscornus, quelques poupées dans l’unique magasin de jouets et des courettes où l’on joue jusqu’à ce qu’il fasse sombre, alors, on rentre à la maison, on écoutera de la musique à la radio ou on lira longuement avant de s’endormir. Ces barrières contiennent un ciel à l’envers ; ce sont leurs offres illimitées à eux qui réduisent l’espace, cette valse occidentale dont on sort nauséeux d’avoir trop tournoyé.

“ C’était impressionnant cette abondance, pour vous ?
– Bien sûr. Vous savez la première fois que ma mère est venue à l’Ouest, c’était dans une banlieue du New Jersey, eh bien, elle a pleuré dans les allées du supermarché. ”
Je cherche à comprendre. Pleurait-elle de joie, Stefania, devant l’émotion de ces nouveaux choix, le fait même d’avoir le choix, et Nadia me coupe la parole, brutale. Le dégoût de cet amoncellement absurde, me corrige-t-elle. La tristesse de se sentir envahie de désir devant tant de riens. “Chez nous, on n’avait rien à désirer. Et chez vous, on est constamment sommés de désirer.”

Lola Lafon, in La petite communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014),/ 11.5 x 21.7 / 320 pages, ISBN 978-2-330-02728-5

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Préparant les deux forums que la M.e.l m’a confié (merci à elles, Garance Jousset et Edith Lecherbonnier, leur travail épatant, opiniâtre, rigoureux et enthousiaste) pour le prix des lycéens et apprentis en Ile-de-France, j’ai l’occasion de relire (Patrick Bouvet, Philippe Rahmy, Carole Zalberg et son implacable Feu pour feu (Actes Sud, 2014)), mais aussi de découvrir ce dont je ne savais rien (Dominique Paravel, Vincent Zabus…), ou de fouiller ce dont je savais depuis longtemps que ça avait l’air très bien, mais voilà, pas eu encore le temps : c’est le cas par exemple de François Beaune et de ses géniales Histoires de Méditerranée (La Lune dans le puits, Verticales, 2013) (qu’il repense et rejoue autres en Vendée, chez les amis du Grand R, ces temps-ci).

C’est aussi celui de Lola Lafon, dont j’avais acheté le roman à sa parution en janvier de cette année, lequel attendait sur la table de nuit depuis. Joli succès, public et critique, entre temps, pour cette fiction biographique consacrée à Nadia Comaneci (jeune gymnaste roumaine prodige, auteure du meilleure score jamais atteint dans le domaine, aux J.O de 1976) . Amplement méritée, cette large audience est une belle nouvelle (comme me réjouit encore l’immense succès de Maylis de Kerangal et son Réparer les vivants (Verticales), ce même printemps), car le livre est riche, à la fois souple (d’une grande et belle élasticité formelle, à l’échelle de la phrase comme du chapitre) et dense. Lola Lafon décrit magnifiquement le sport (les gestes, donc  mais aussi la rigueur, la discipline, l’entraînement), l’époque, le(s) passage(s) (de l’Est vers l’Ouest, que Comaneci rejoint, symbole vivant de la chute du Communisme après avoir porté sa gloire ; d’un monde à l’autre ; d’un siècle à l’autre aussi).

Elle tient un point de vue, délicat, avec grande habileté : le statut de témoin qui est partiellement le sien (elle fut élevée en Roumanie) est contourné ou réorienté autrement : et l’autre fiction dans la fiction est celle de l’enquête. Elle nous narre ses conversations avec Comaneci, qui reprend et corrige son texte, en allers et retours savoureusement conflictuels – sauf que ces conversations sont (plus ou moins) fictives (puisque déclarées fantasmées sur le site d’actes Sud). Fiction dans la fiction, il y a une part gigogne dans ce récit ainsi mis en œuvre – part à laquelle je ne réfléchis qu’a posteriori ; en effet, à la lecture, les évènements, réflexions, questions filent à la vitesse de la course d’élan – ou plutôt à la vitesse que procure cette souplesse de phrase-là (« Du silence entre les arbres, des étalages de fruits et de légumes terreux et biscornus, quelques poupées dans l’unique magasin de jouets et des courettes où l’on joue jusqu’à ce qu’il fasse sombre, alors, on rentre à la maison, on écoutera de la musique à la radio ou on lira longuement avant de s’endormir. « ).

Biopic extrêmement intelligent et réflexif, paradoxal en de nombreux aspects, volontairement ambivalent comme le fut ce personnage taiseux (et parfois chantant, ce qui n’est sûrement pas sans avoir touché la Lola Lafon chanteuse), le livre parvient à ne verser ni dans la nostalgie d’un âge d’Or perdu (on sait par ailleurs comment l’iconographie bloc de l’Est parvient à devenir un gimmick nostalgique entre les mains du tout-commerce, dérisoire et triste retournement de l’Histoire), ni dans la critique caricaturale de celui-ci (et on est consterné, avec elle, de relire  certains commentaires « sportifs » d’époque).

Mais Lola Lafon, auteure politique (plus qu’ « engagée », car qui ne l’est pas, « engagé » ?), produit par cette traversée oblique une critique du grand vainqueur de ce match-là qui se joue entre les lignes au fil des années 70 :  le match des propagandes, terminé pour le dictateur roumain (dont la folie destructrice et mégalomane est ici montrée, sans les potentiels excès tentants et piégeux que suggère une figure aussi fatalement clownesque : là encore, chapeau) dans les misérables conditions que l’on sait, gagné par le si moralisateur bloc de l’Ouest (lequel sut embaucher le génial et sévère entraîneur des « petites roumaines » et de ses méthodes si fustigées dès que l’occasion s’en présenta), avec les conséquences glorieuses qui font notre bonheur quotidien, absolu – et dépressif.

La tyrannie de l’abondance du système ultra-libéral, son dogme de la marchandisation de tout et tous, est ici dénoncée avec une grande force – avec une grande douceur – avec du muscle et de la souplesse – de la force et de la grâce. Une grande réussite.

 

Lola Lafon, in La petite communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014),/ 11.5 x 21.7 / 320 pages, ISBN 978-2-330-02728-5

Mathias Énard – Intense et doux (en lecture à Chambord ce dimanche 24 novembre)

Mathias Enard lit à Chambord ce week-end, où je ne serai pas, Chambord c’est loin de chez moi – mais la relation nouée avec cette région, avec livre au centre, puis Ciclic, fait que ce qui s’y passe, même lointain, me demeure proche. J’avais écrit ce long article de présentation de l’excellente saison de lectures à Chambord, je me permets d’en reprendre ici même ce que j’avais écrit de Mathias Enard à cette occasion : même courte, cette notice évoque l’intensité à l’œuvre dans ses livres – et redit que cette intensité résulte d’un travail de fond, d’écriture. Enard (différemment mais à l’instar d’une Maylis de Kerangal), brasse large. Et en précision. Alors si vous vous vous trouvez aux alentours, passez votre dimanche au château…

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Mathias-Enard©Melki2012

Mathias Enard –

« La vie consume tout – les livres nous accompagnent , comme mes polars à deux sous, ces prolétaires de la littérature, compagnons de route, dans la révolte ou la résignation, dans la foi ou l’abandon.  » (Rue des voleurs, Actes Sud, 2012).

Il n’est pas si courant qu’un écrivain encore jeune (la quarantaine juste effleurée) soit si unanimement (et légitimement) considéré comme un très grand. Mathias Enard, depuis l’incroyable Zone (2008), enchaîne avec une tranquille assurance les succès critiques et publics, ainsi que les prix littéraires. La facilité ou la désinvolture ne sont pourtant pas de mise chez Enard, dont chacun des livres semble une remise en question, formelle et narrative, du précédent : Zone, basé sur sur longue phrases courant sur des centaines de pages ; Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, dans une langue lumineuse et classique ; Rue des voleurs jouant des codes et manières du roman noir pour rendre le fracas des rues de Barcelone insurgée et celui des Révolutions arabes. Le bassin Méditerranéen, les richesses et complexités de la langue et des mondes arabes relient beaucoup de ses livres entre eux. Mais toujours appréhendés, visités, éclairés depuis un nouveau point de vue. Irréductible Enard, dont le multilinguisme, le goût des voyages ont formé la langue, le goût des fables (il traduit l’arabe et le persan) et la quête d’empathie. Qu’il fasse vivre et parler Michel-Ange, un sniper (dans La Perfection du tir) ou un jeune Marocain ivre de désir face aux murs de plus en plus infranchissables d’une Europe qui s’effrite (dans Rue des Voleurs), c’est toujours leur intensité qu’il capte et réverbère. Et si la vie les consume tous, leur vie en livres nous accompagne. Loin.

Tout autre chose (Rencontre avec Claro, vendredi 30 novembre, Vents d’Ouest – Nantes)

Claro à Vents d’ouest, vendredi 30 novembre.

 « C’est quelque chose, non ? Mais ne vous faites pas d’illusions, car c’est aussi, et vous vous en doutiez, tout autre chose. »

Le tout autre chose qui résonne en plusieurs points stratégiques du livre de Claro, livre lu et aimé, livre désiré avant-pendant-après, sans trouver depuis le temps d’ordonner le fatras désirant qu’il suscita en moi, avant-pendant-après, fatras aggravé encore par la bouche bée, puis bée bis et puis ter, bouche bée par les remarquables articles des amis François Bon, Benoît Vincent, Sébastien Rongier, le tout autre chose est le chemin et la voix du livre en question : d’y replonger relance ô combien, de le relire hic et nunc est une joie, grâce à cette proposition qui m’est faite,  en dernière minute, par la librairie Vents d’Ouest,  d‘interroger Claro ce vendredi soir. La deuxième traversée de ce livre est un tout autre voyage… Excusez-moi, j’y retourne,
et de mes mille notes je tirerai, promis, des questions, elles seront courtes ou du moins pas trop longues enfin, seront ce qu’elles seront – et même si elles sont tout autre chose, j’en savoure déjà les réponses.

« Cosmoz » de Claro (Actes Sud, 2010)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 29 septembre 2010)

Cosmoz factory

Bruissement.

Ça commence donc ainsi, contractuellement, pour ainsi dire : les ombres s’allongent telles des allumettes entièrement consumées sur la nappe d’un paysage où crépitent encore ici et là quelques miettes de lapins et de souris ; la rondelle cuivrée du soleil s’immisce dans la fente de l’horizon, déclenchant presque aussitôt une musique ténue, composée de frôlements et de respirations, à croire que les jeunes pousses se branlent dans le vent frisquet.
Frank est seul sur la route immense de son cauchemar ; avec sa langue enflée, sa culotte pleine de tabous, ses paumes encore tièdes, il a peur, et il sait que sa peur est une traîne trop longue pour lui, qu’elle va déranger la poussière et y laisser des traces qu’il n’a pas envie de voir.Le décor est le même. Toujours.

CosmoZ, sorti fin août 2010, est joliment exemplaire des modes de diffusion d’une certaine information littéraire – la propagation de la nouvelle de la qualité et de l’ampleur de ce livre (et de quelques autres, bien sûr, mais on a pu constater cet effet de « courte traîne » spécifiquement sur celui-ci), la diffusion de cette rumeur s’est faite dès le mitan du mois d’aout par quelques bloggeurs littéraires – et via les réseaux sociaux aussi, où Claro (plutôt : son double, l’hétéronyme Madman Claro) poursuit une action littéraire profuse et live. La presse papier aura plus ou moins suivi – mais, hors Matricule des anges et son remarquable dossier dans ce numéro de septembre, on n’aura pas, nous, suivi : les bruissements on line nous auront dit plus tôt, et mieux (c’est-à-dire, plus diffracté, plus spéculaire, plus : en rapport) quelque chose de l’ampleur et des plaisirs du Cosmoz.
Revue de blogs, alors, pour s’approcher de la chose –tentatives d’approche– : Laure Limongi, sur Rouge Larsen Rose, la définit –tente– comme « une anti-féerie magnétique qui prend dans ses rets un lecteur qu’elle ne lâche plus, jouant de l’indistinction entre fiction et réalité pour mieux s’immiscer dans chaque pli vécu, dans chaque souvenir, crainte ou espérance. ».
Anthony Poiraudeau, sur futiles et graves, assimile – tente – CosmoZ à « la fantasmagorie du revers de la fantasmagorie. ». Pour André Jean Nestor, ce roman de 484 pages est peu ou prou un poème – sur quoi François Bon renchérit en rappelant que « Claro, lorsqu’il décrit l’Amérique, convoque plus Artaud que le dictionnaire Oxford ». Et Fabrice Colin, astucieusement, tranche –tente–, sur son blog : « Ce roman n’est pas une carte, il est le territoire : indéchiffrable, empli de ténèbres. Bonne chance aux critiques ; partir les yeux bandés ne serait pas moins sûr. ».
Tentatives d’approche, diverses, forcément diverses, et qui nous font grand bien, dans leur singularité de lecture : car pour ce qui est de raconter l’histoire, on pourra s’en tenir à l’excellente présentation par l’éditeur ; et parce qu’elles émanent d’auteurs, qui ont quelque chose, chacun, à en dire (écrire) depuis leur position propre, quelques choses y compris la défaite à tout dire, l’impossible résumé : tentatives, donc, et assumées telle, qui isolément, et plus encore, ajoutées, disent l’immensité de l’espace CosmoZ. Tentatives aussi, car ce livre total – i.e incluant projet de livre et livres autres potentiels ; et provoquant, stimulant désir de lire et d’écrire chez qui le tient en mains–, l’auteur en a parlé, très bien, sur son propre blog, dès livraison du manuscrit, en mars :

« Il y a l’élaboration de la structure, lutte sans cesse recommencée entre l’architectural et le dynamique (un parcours chronologique tout en contractions et dilatations) ; il y a la réflexion, c’est-à-dire, une forme de culture de cellules, où les choses sont appelées à se complexifier et s’animer d’elles-mêmes, dans le mystérieux confort de leur logique souvent impénétrable : laisser les éléments échanger leurs propriétés, tester leurs impossibilités (faire vivre l’imaginaire d’Oz tout en le détruisant patiemment) ; il y a les réticences, les expériences, les déviances, les errances, tout le ratage nécessaire à certaines aventures fugitives (le travail de scories, la tentation des réverbérations) ; il y a l’écriture, dans toute sa redoutable apnée, sa violence physique, son silence cadencé (l’oral devenu matière) ; et puis se relire, comme à rebours d’écrire, pour s’empêcher, se défaire, couper et retrancher, ce travail complexe afin d’aller à l’encontre du style, c’est-à-dire d’une musique qui risque de se ritournelliser dès qu’un peu trop rodée, éprouvée – écrire est rarement un geste, très souvent un millier de micro-actions se produisant à des dizaines de plans, au service du mouvement fantasmé qu’est, que sera, une fois « autre », le livre, quand livré en pâture à l’œil, délivré donc de la main. »

Sérendipité intelligente, et, on le redira, critique multiple et « engagée », forcément, puisque le fait d’auteurs sur leur espace perso, éminemment subjective et – gratuite. Quelque chose à en dire, oui car : il y a quelque chose dans CosmoZ, reste à savoir quoi, y penchant l’œil, puis le reste. Et de constater que vraiment il y a, oui, quelques choses dans CosmoZ, une myriade même, et qu’elles tournent, choses, sur elles-mêmes à la façon de la tornade, et que le mouvement généré produit :

Fracas.

JOURNAL D’OSCAR CROWHôpital psychiatrique du Vinatier

3 janvier 1942

C’est toujours la même chose : une douleur me réveille, me transperce, de part en part, non, de paille en paille, c’est peut-être ça le renouveau de la dernière des choses mortes. Renaître ? il est temps de vivre ailleurs, de vivre dans l’ailleurs, car je n’ai plus une once d’Oz en moi, rien que le regret de ce qui n’a jamais existé mêlé au remords de tout ce que les hommes m’ont fait, quelle farce. Je voulais une cervelle pour que la pensée soit et reste électrique, mais je n’ai eu droit qu’aux tergiversations du corps, vaincu et consentant, autrement dit une formidable absence, avec tout ce que cela comporte d’élégance dans la chute, le retour à la boue, le goût du rien. Mon territoire est celui de la répétition.

Un grand fracas, un poème. Des chocs et frottements, entre faits de langue et objets représentés. Cosmoz est un poème de 484 pages. C’est écrit roman sur la couverture ce qu’on ne contredira pas, n’allant pas gloser sur les genres qui (comme les saisons) n’en sont plus, et d’ailleurs, on le confirmera, c’est un roman. C’est un roman mais : c’est un poème. Parce que bien sûr la langue, oui, partout de la langue, jamais au repos la langue, en inquiétude, perplexe furie parfois, allusive et posée ensuite, et mourante, allégée, éteinte presque, vers la fin. Claro joue avec la langue, force ses multiplicités, ses registres, ses formes (typo comprises), la pousse en ses retranchements ; en ce sens l’interroge comme étrangère, lui dont on sait l’activité de traducteur (mais à quoi on ajoutera, citant plus ou moins Markowicz, que traduire est certes impossible, mais que c’est au moins écrire, c’est doublement écrire). Claro appelle et nomme la poésie, aussi, en explicite façon, par la présence introductive et récurrente de T.S Eliott, comme par l’ombre d’Artaud planant sur l’internement psychiatrique, en France, pendant la seconde guerre, des deux hommes-machines déglingués.

Une fiction.
Elle est étagée, cette fiction, comme le sont habilement les blockbusters des littérature dites de genre : plusieurs narrations, en lieux différents mais temps similaires – et variantes, jusqu’au récent nouveau modèle Inception : plusieurs niveaux d’une réalité à fonds multiples, qui sont les lieux superposés de(s) l’action(s). Comme mais, plus fort et dense : Cosmoz procède d’une encore autre façon, difficilement résumable :
Le livre d’origine, Oz, de Frank Baum, paraît en 1900. Puis, le vingtième siècle écoule ses eaux polluées, entre grande guerre, mutilations dues à la grande guerre et travaux préparatoires de la grande guerre suivante – mais plusieurs personnages de la fiction Oz s’en sont extraits : la jeune Dorothy ; les paysans-puis-soldats-puis-hommes-de fer et de paille Nick Chopper et Oscar Crow ; la sorcière Elfeba devenue brève aviatrice rêvant d’écrire et dessiner dans le ciel – et puis Avram et Eizik, deux Munchkins, nains joyeux échappés du pays d’Oz, devenus freaks de cirque. Ils traversent le demi-siècle, non comme un univers parallèle où patienter avant de réintégrer son eden originel, mais comme une contigüité – Oz (pure fiction) n’aurait été qu’une région du monde, dont il leur reste des fragrances, dont le démiurge et ses variantes (Baum, Huizard, Oz : écrivain, médecin expérimental, rabatteur pour les producers in Hollywood) rôde et tente de garder le contrôle. La porosité entre la fiction Oz (inscrite dans l’Histoire dès sa parution à l’orée du siècle) et la fiction vingtième siècle (un décor, oui, un décor plus hallucinant de monstruosités raciale, guerrière, scientiste) est accomplie : terrain idéal pour un ogre de langue comme Claro de s’emparer de tous les champs, dont le scientifique, et d’en brasser la potentialité de fiction :

« Notre public lui-même était à nos yeux composé de phénomènes, chacun cantonné dans un rôle particulier, les Noirs contraints de manier le balai ou le banjo, les Chinois à jamais enveloppés dans des vapeurs de lessive et d’amidon, tandis que le Grecs, les Polonais, les Italiens, les Allemands et autres fugitifs du Vieux Monde attendaient que le temps et les humiliations fassent d’eux des Américains à part entière, des fiers héritiers de ces passagers du Mayflower que trois siècles de chasse aux indiens avaient apparemment rendus dignes d’arpents volés et de saloons honteux.
Et tandis que nous divertissions les populations, la guerre s’évertuait à façonner l’Europe à un rythme que même les industries les plus zélées n’osaient espérer et peinaient à suivre. Les trois merveilles dont s’enorgueillissaient alors la civilisation –le chemin de fer, les barbelés et les fusils – trouvaient outre-Atlantique un laboratoire à ciel ouvert où s’épanouir librement, le bétail se voyant remplacé avantageusement par des troupes dont ne se nourrissaient plus que les états-majors et la presse. »

Mais encore :

« Depuis toujours, Frank aime les poules. Aime ce qu’il croit être chez elles de la grâce, apprécie ce qu’il prend pour de la ruse. Il y a aussi le mystère de l’œuf, dont la forme parfaite dissimule un chaos de chair molle mêlée de bris de plumes, chaos qui ne saurait se développer que si l’on autorise la pondeuse à le réchauffer un certain temps. Cela tient du miracle et Baum échafaude une théorie, qu’il se garde bien néanmoins d’ébruiter, selon laquelle nos pensées seraient pareilles aux œufs, l’albumine mentale n’étant rien d’autre que la concrétion des idées extérieures suppurées par le monde, tandis que le jaune , plus abstrait, est le moteur même de l’idée, son anima, que la moindre excitation rend plus ou moins friable. Pour ce qui est de la coquille, c’est assez évident : étant donné que dans le cas de la poule la calcification est régie par un processus de précipitation aisément exprimable – Ca + 2(aq.) + CO2/3 etc.-, il s’ensuit que la coquille de la pensée est son expression verbale, dont seule une patiente maturation permet d’affermir la surface, et ce en tous points de façon égale ( pressez une pensée dans votre point et vous en éprouverez l’inquiétante solidité – jusqu’à un certain point, bien sûr. »

Un film. Porosité, encore. Le mythe Oz atteint son apex à la sortie du film – et le tournage de ce film est un des éléments du récit, la petite clique d’éclopés, amoindris et rejetés y fera, ô ironie, de la figuration. Pour une majorité d’entre nous, le dit film a précédé le livre, les images (dallage or, Judy Garland, et l’onirique passage du noir et blanc à la couleur) ont primé et couvert (et c’est variable selon générations : ayant pour ma part eu premier vent de la chose via un sequel hideux avec Michael Jackson, autre freak spectaculaire). Et Cosmoz est documenté, regorge de détails, de détails intelligents ensemble : Hollywood est un parc d’attraction premier (et essentiel), exhibant, manipulant la monstruosité, l’accentuant, la grimant – un parc annonciateur des camps (et l’on ne peut s’empêcher de songer au magistral Le Park de Bruce Begout, paru quasiment simultanément, en communauté de pensée). Et le film de la MGM sort en 1939, juste avant la deuxième guerre mondiale et son basculement dans un gris de cendre (succédant au gris de boue de la première).

« Nous ne vivrons pas éternellement dans un monde en technicolor. Les couleurs passeront, le gris reviendra. Le gris ou le sépia. Même le sang perd de sa superbe lorsqu’il se dissout dans la boue. Le cristal redevient sable, le diamant retourne au charbon, l’or fond, on arrache les dents et on brûle le reste, puis on plie bagage et on détale en détruisant les premières et les dernières preuves. Un film n‘est qu’une guerre éclair parmi d’autres. La caméra fauche les silhouettes excentrées, le projecteur aveugle les évadés de l’ombre, les bruitages magnifient les râles et les coups. Ça tourne, bascule, broie. Les couleurs ont passé, le gris est revenu. Fin de la projection. Ont-ils aimé ? ont-ils ri, pleuré, souri, reconnu le squelette sous le parchemin ? Bien sûr. Mais surtout ils sont compris le message. Je m’explique.
Annoncé en technicolor, Le Magicien d’Oz commence et se termine en noir et blanc, ou plutôt en sépia, et c’est de ce mensonge qu’il tire sa force la plus dangereuse. (…) »

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Nuages. Autre miracle du progrès : la bombe. Le radium est une présence tôt dans Cosmoz, qui dévore lentement Dorothy après qu’elle en ait enduit les aiguilles de montres dans une fabrique, en début de siècle (se rappeler ici avec la toujours même stupeur des réclames de toute cette période, vantant le radium et ses vertus radioactives, signes d’avenir – à raison). La bombe est son accomplissement, et le plus beau, le plus fabriqué des nuages, une fiction de nuage (renversement du nuage d’enfance, où l’on puise des images). Fin et ventru nuage, improbable. La bombe est l’apogée de la science militaire (quand le camp adverse bricole, monstruosité à mains nues, Munchkin après Munchkin, tous bousillés dans les camps) et il y a ici encore une histoire d‘œuf et de poule, irrésolue question qui taraude et éclaire Cosmoz par en dessous : est-ce la science qui profite de la guerre, ou la guerre qui profite de la science ?
Et là, vers ses fins, la fiction Cosmoz perle de mélancolies, de dérélictions attendues, agonies lentes et oubliées, à l’image de l’homme-machine Chopper en pièces détachées sur un coin de pelouse – une guerre, ses millions de morts, sont des millions de morts solitaires, des millions de souffrance infinie et irréductible. Face à quoi, si dérisoires soient-ils, ne nous restent que les mots.

« La faim était si vaste qu’elle occupait l’entière superficie du corps, remplaçait jusqu’à chaque organe, si vaste qu’elle devenait machine, machine chargée de changer n’importe quoi en aliment. Capable de faire d’une semelle le récit d’un steak, sans jamais pourtant entamer la fibre du mot « steak ». gelée, la patate est un défi aux dents. Mordre dedans, c’est contourner la fièvre. »

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Claro, Cosmoz, éditions Actes Sud, 2010, ISBN 978-2-7427-9319-8

Les Effondrés de Mathieu Larnaudie (Actes Sud, 2010)

Reprise d’un texte paru sur remue.net le 26 mai 2010

On lirait partout (ce qui se lit de ce genre se lit toujours pareil partout) : enfin le grand roman de la crise financière. Et l’on se féliciterait de l’unanime louange, sans discuter des termes, on s’en féliciterait parce que, comme on l’expliquera plus bas, on a, assurément, beaucoup apprécié ce livre. Mais on ne dira pas – enfin le grand roman de la crise financière – pas plus qu’on ne le lira, malheureusement – on ne le dira pas parce que la seule possible voie de célébration unanime par les médias, ainsi formulée, serait un leurre et un contre-sens. Ce court livre en phrases longues ne simplifie pas, ne met pas la crise en une boîte, ne romantise pas l’affaire, n’héroïse pas l’affaire. Ni rédemption ni bucher des vanités. C’est pourtant un roman, qui prête corps à ectoplasmes (à : figures) et fait fiction de faits et de relations. C’est pourtant un roman, c’est pourtant grand et vaste, quelque chose unifie qui circule, essaime, tire et tend, brasse large les formes et les figures, au creux d’un (pourtant) petit volume. Et ça éclaire la crise financière, ça la diffracte, en spéculaire. C’est pourtant un roman – rivière et rubik’s cube.

Les Effondrés, de Matthieu Larnaudie, paru en avril 2010 chez Actes Sud, trace le portrait de la chute de quelques grandes figures de la finance internationale, de l’ultralibéralisme – le portrait oui de leur chute, non de leur splendeur. Une forme d’anti-statuaire, ou de statuaire du repli. Ce faisant il tient aussi de l’explication : de texte, d’images, d’un mélange des deux qui agglomérés font fable et poudre à nos yeux aveuglés.

« (ils disaient : c’est un monde qui vient de s’écrouler) : ainsi, tandis qu’ils avaient cru – comme si ce qui modèle les sociétés n’était pas œuvre humaine, n’était pas le corpus des options, des actes, des décisions prises par une communauté, comme si quelque chose comme ce qu’on appelle la politique n’existait donc pas – que la concorde supposée, l’harmonie entre leur ordre et le mouvement incorruptible et éternel de l’univers (leur ordre étant le seul propice à s’accorder à l’univers), c’est-à-dire l’efficacité du système, résidaient dans la conviction inattaquable que cet ordre était une émanation de la nature même, et que celle-ci l’avait disposé, qu’il lui était immanent, ils découvrirent que ce qu’ils avaient pris pour une règle spontanée, une naturalité économique – réalisant l’alliance entre le cheminement vertueux sur la voie du bien commun et l’inéluctable férocité qui caractérise les lois de l’évolution en quoi consiste, pour eux, l’idée de nature -, n’était finalement que l’une des versions possibles, et très imparfaites, et vulnérables, des grandes orientations ou modalités qui impulsent et agencent une civilisation. »

La phrase est longue – celle-ci mise en exemple on l’a prise en cours, déjà en route depuis deux pages – et serpente ainsi dans de larges mouvements qui ne débouchent que sur leur propre impasse. Le propos semble – semble – s’égarer dans des circonlocutions logiques, tout en restant parfaitement articulé, et très précis, très documenté. Il dit ainsi la puissance et la chute, l’auto-cannibalisme induit par cette volonté de puissance sans fin, sans intention autre que sa propre progression. Et c’est à ça qu’elle sert, la phrase longue qu’on a du mal à rapporter à quelque modèle précis – même si Claro y a entendu Proust. Elle n’est pas celle du compère inculte Mathias Enard, puisqu’elle ne dérive pas vers autre époque ou longitude (ou parfois subtilement, en transition, pour ouvrir un autre de ces vingt-quatre chapitres) mais se tend entière à ce mouvement centrifuge, à cette auto-sédimentation (en même temps qu’auto-cannibalisme : ainsi, se replie sur elle-même).

La phrase est longue et c’est surprenant aussi, quand on a l’ « habitude » (guillemets, car : n’exagérons rien) de savourer la critique du système, en littérature, sur des modes plus proches du cut-up – mais ça Larnaudie s’en très clairement expliqué dans le livre et sur Libr-Critique, ici.

La phrase est longue en modèle algorithmique complexe (de ceux dont on sait qu’ils régissent le fabuleux casino), elle est longue pour dire un modèle (un monde) auto constitué et auto référencé, voué à sa propre perte (la notre avec, subséquente), elle est longue pour mourir en un souffle coupé – ainsi nul besoin de figure exemplaire, de rédemption, pour qu’y vive une mélancolie. Globale (également planant sur le faste et sur la décadence). Ainsi de Maddoff, l’escroc sitôt légendaire qui constitue l’une des figures creusées sur plusieurs chapitres, choisir plutôt :

« Il fallait, autrement dit, un bouc émissaire, ne serait-ce que pour accréditer l’idée – ou devrait-on dire la thèse, entonnée par le tribun à talonnettes reconverti en moraliste de pupitre et par ses semblables désemparés (comme si cette pauvre, simplette rhétorique de gendarme suivant quoi le monde (la société) se partagerait entre ivraie et bon grain, racailles et citoyens méritants, eût été la seule dont ils disposaient pour interpréter un phénomène, quel qu’il soit), selon laquelle ce qu’ils appelaient la « crise » ne résidait pas tant en un bouleversement systémique dû à un dévoilement criminel d’un bien commun provoqué par des comportements irresponsables, imbéciles et délictueux, par les agissements illicites et les instincts pervers de quelques individus sans morale ni vergogne, et n’était donc pas un problème politique ni même économique mais bien le fait d’une clique de voyous, de délinquants à la moralité impropre, débile, déviante, et qu’il suffisait effectivement de trancher dans le vif du corps social vicié, de l’assainir, le nettoyer, d’en extirper les mauvais sujets, de les exclure et de les punir, les mettre hors d’état de nuire (de les exposer, surtout, au vu et au su de la communauté) pour que les choses s’apaisent et se normalisent (ils disaient : que l’on retrouve la confiance), pour que la main invisible du marché pût reprendre ses bonnes œuvres autorégulatrices et par essence prospères (ils disaient : que la reprise soit là), pour qu’impunément le processus reparte, renoue avec soi-même, à l’identique ou presque, qu’il ravale ses hoquets, s’accommode et intègre ses contradictions vite surpassées,(…) »

Au passage, le tribun à talonnettes, qu’on aura reconnu, lui et d’autres ainsi épinglés, croqués, jamais nommés, juste via surnoms de série télé ou figurines en plastique – le Maestro, le Gorille, le Patron… jamais nommés mais incarnés en leur geste et mouvement – passer outre le miroir d’infos et les animer corporellement (non sans perversité, jouant d’eux comme ces marionnettes à gaine où l’on glisse sa main) est un des enjeux aussi, du livre, dans cette tentative d’appréhension de l’affaire en son entier. Incarner ces figures fictionnelles dont faits et gestes agissent, gouvernent, modifient le monde réel. Le surnom, ici, ne fait pas basculer ce réel en fiction ; le détour est plutôt d’assumer la fictionnalisation permanente de ces entités dans notre réel commun, et les incarnant, tenter non de les humaniser, mais de les mouvoir, et notre conscience dans leur sillage, fouettée – éveillée ?

Larnaudie coupe le stroboscope, puis le son, puis passe en lumière naturelle – l’effet est de descente, celle d’après la drogue ou la fête. Et ce phrasé élancé, emportant avec lui ce lexique aux teintes métalliques, joue dans le même sens : celui d’une mélancolie active, d’un œil embué, mais toujours vif.


Les Effondrés, de Mathieu Larnaudie, Actes Sud, avril 2010, ISBN 978-2-7427-9010-4