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«C’est le fondement même de la respiration politique : ouvrir la muraille, ne pas la fermer complètement.» | Passer définir connecter infinir, Jean-Christophe Bailly, entretien avec Philippe Roux (éditions Argol, 2014).

De façon un peu ironique, Jean-Luc (Nancy, ndr), me reprochait de remplacer Dieu, au fond, par l’ouvert. Je ne pense pas que ce soit vrai, mais cela m’a aidé à comprendre qu’il était fondamental de dé-substantiver l’ouvert. Lequel n’est ni à écrire avec un O majuscule ni à comprendre comme quelque chose d’achevé. Récemment, en travaillant sur les animaux, j’ai été amené à prolonger cette idée de dé-substantivation en lui donnant un contenu plus dynamique, c’est-à-dire en pensant qu’on pouvait utilement remplacer un mode de pensée substantivant par un mode de pensée qui serait d’abord lié aux verbes et à la conjugaison des verbes. J’ai donc écrit un texte qui s’appelle Les animaux conjuguent les verbes en silence, et les verbes dont il s’agit c’est être, oui, mais aussi respirer, suivre, guetter, voler, ramper… tous les verbes possibles. Et si on imagine une vie qui ne serait faite que de verbes, cela donne une vision immédiate du monde animal – des lignes, des lignes qui s’enfuient, qui se recoupent, des verbes qui s’évitent. Des verbes, des verbes qui s’activent, qui se conjuguent. Je vois ou j’imagine cela comme un monde extraordinaire. Mais par-delà, ce que je vois c’est le danger de la substantivation. L’Ouvert avec un grand «O», en effet, c’est quelque chose qu’on peut poser sur un socle, c’est un ouvert qui se referme. Et la décloison, donc, ne désigne pas quelque chose, seulement une tâche infinie. Ce que les hommes n’ont jamais été capables de faire en politique, c’est justement de clore et de déclore sans fin. On voit que toutes les opérations, tout le travail de la loi dans les sociétés se sont toujours faits en établissant des clôtures, des frontières, des verrous, des codes…
La formule de l’abandon de la mise en commun est donnée par Rousseau dans le discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, sa formulation fameuse est magnifique : «Le premier qui ayant enclos un terrain s’avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de misères et d’horreur n’eût point épargné au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que le terre n’est à personne.»
Mais on le sait, les hommes n’ont fait tout du long que produire et reproduire de l’enclos. L’histoire des enclos est d’ailleurs captivante ; c’est notre histoire, c’est l’histoire de la société civile, celle de l’agriculture, des maisons, mais à toutes les époques, même s’il y a une fatalité dans cette course historique vers le maximum de clôtures et de séparations, on voit aussi comment la pensée politique n’a existé qu’en se dressant contre les murs, qu’en cherchant autre chose, un autre espace. C’est très clair dès l’Antiquité, avec Aristote qui dit que la cité ne se défait pas premièrement de ses murailles. Ou avec ce récit de Plutarque, celui, mythique évidemment, de la fondation de Rome. Qui raconte que Romulus, ayant eu l’idée, pour délimiter la ville à venir, de tracer un cercle, avec sa charrue, se rendit compte, alors même qu’il traçait ce cercle, que la cité ainsi conçue ne serait pas viable. Et qu’il eut donc l’idée de lever quatre fois, aux quatre points cardinaux, le soc de sa charrue, pour que dans cette ville on puisse vivre, autrement dit y entrer et en sortir. C’est le fondement même de la respiration politique : ouvrir la muraille, ne pas la fermer complètement.

(in  Passer définir connecter infinir, Jean-christophe Bailly, entretien avec Philippe Roux (éditions Argol, 2014)).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Deux pages, je n’ai pas su moins.
Cet exercice de lectures actives, dont garder un ou l’autre passage, représentatif de quelque chose-mais-quoi, de rien d’autre qu’une lecture attentive et subjective, passage d’où partir pour prendre parole écrite et dire (tenter de) dire quelque chose du livre considéré ; cet exercice demeure surprenant– et surprenant pour moi au premier chef, tant l’extraction ne se fait jamais routine, ne suit pas de règle (il aurait fallu plus de contraintes en ce cas, mais aucune contrainte ne s’avère opérante face à une multiplicité telle que celle d’un herbier de lectures : à chaque projet (livre, inventaire, peinture) sa contrainte).
Deux pages de Bailly, tirées de ce livre d’entretien libre avec Philippe Roux, pas moins, je n’ai pas su couper, pas voulu m’en priver, tant l’écriture de Jean-Christophe Bailly a à voir avec la parole (plus qu’avec une « voix”, j’ai du mal avec ce refrain-là, la voix de l’auteur, je trouve ça réducteur et trop individualisé, je ne connais pas un lecteur qui ne soit, au moins un peu, multiple) ; je dis bien et répète : cette écriture a à voir avec la parole (elle n’est pas une parole, elle a partie liée avec, l’appelle, l’évoque, en nourrit le souvenir et l’envie). Il y d’ailleurs aussi dans ce livre de longs et intenses moments consacrés à l’idée qu’il se fait du “phrasé”, envisagé ainsi :

« L’infini du phrasé, ça ne veut pas dire parler sans fin, ou parler pour ne rien dire ; ça veut dire longer dans la parole cette vérité qui se dérobe constamment. »

« Les Singuliers », la série (je l’ai déjà écrit récemment à propos du Novarina) de livres d’entretien imaginée par Catherine Flohic aux éditions Argol est essentielle, en tant que clé d’accès à des œuvres et écrivains d’importance ; elle fonctionne à merveille tant la durée siège à la construction et à l’organisation de ces ouvrages : ici, deux-cent pages pleines d’extraits et d’archives éclairants et souvent touchants, une conversation longue et suivie (pas compilatoire, comme cela peut arriver parfois ailleurs). Avec Jean-Christophe Bailly, cette cohérence, ce suivi s’avère essentiel tant est forte la précision du propos (y compris du propos qui cherche, se biffe et rebiffe, revient sur ses pas, cette vie-là de la phrase est aussi une précision).
Ainsi ces deux pages, extraites et posées au-dessus, consacrent leur ouverture à ce beau mot d’ouvert. Puis la parole bifurque, s’arrête sur cette majuscule qui parfois s’impose et qu’il réfute, semblant minorer le concept dont il use, pour en fait l’armer de cohérence (et ne pas le faire entendre comme « quelque chose d’achevé »). Ouste, la majuscule oxymorique.
Et cette rigueur est salvatrice, tant tranquille est l’humeur, même en ces accès de rugosité ; salvatrice aussi, la rectification à la Bailly : on rougit de quelques capitales inutiles qu’il nous semble avoir posées ailleurs, mais on ne se confond pas en excuses, car : il y a mieux à faire, et : la phrase est, elle, déjà partie ailleurs. L’ouvert sollicité prend forme politique (et la culture antique de Bailly lui permet de naviguer en long terme avec une belle aisance), historique.

Le concept (il en parle en détail à un autre moment) ne subsume pas les autres éléments observés (le monde extérieur, ses détails) et actionnés (ceux du langage, en mouvement). Il avance avec, comme Bailly, marchant, (il y revient aussi, sur Le dépaysement, œuvre majeure, parue chez Fictions et Cie, en 2011) n’assujettit pas la marche à l’écriture, ne «marche pas pour écrire », mais marche, déjà. Et regarde. Et écrit. Marcher, écrire – les deux sont liés, mais aucun, du relevé ou du commentaire, ne recouvre l’autre. Les liens sont infinis (et toujours plus nombreux, émouvants, interpellant, l’âge et le travail avançant) mais jamais Bailly ne se noie : les animaux, si importants dans son œuvre sont là aussi (on les croise au-dessus de cet extrait), et ce qu’ils amènent, cette pensée pro-verbale et a-substantive, est formidablement actif.
C’est aussi le titre de ce merveilleux livre : Passer définir connecter infinir, suite verbale de la relance, du désir sans fin, de la présentation du regard en mouvement :

« Des verbes, des verbes qui s’activent, qui se conjuguent. Je vois ou j’imagine cela comme un monde extraordinaire. »

(Passer définir connecter infinir, Jean-Christophe Bailly, entretien avec Philippe Roux (éditions Argol, 2014),Date de parution : septembre 2014,ISBN : 978-2-37069-001-2)

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L’œuvre publiée de Jean-Christophe Bailly est importante, comme en atteste, par exemple, sa notice sur wikipedia. Je recommande en particulier,  parmi les derniers parus, Le Versant animal, Paris, Bayard, 2007 ; L’Instant et son ombre, Paris, Fictions et Cie-Seuil, 2008 ; Le Parti pris des animaux, Paris, Seuil, 2013 ; La Phrase urbaine, Paris, Fictions et Cie- Seuil, 2013 ; et l’immense Le Dépaysement. Voyages en France, Paris, Le Seuil, 2011 (Prix Décembre 2011).

 

 

 

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« Le mot caillou est beau. Beau à voir comme à entendre. » | Valère Novarina, L’organe du langage c’est la main (dialogue avec Marion Chénetier-Alev), éditions Argol, 2013).

Le mot caillou est beau. Beau à voir comme à entendre. Le caillou pèse le poids de la matière. Il est aveugle, compact, incompréhensible, c’est un obstacle. C’est le symbole de la matière même : le bloc muet le plus ramassé. J’aime les pierres, je fais partie de ceux qui ramassent des cailloux par-ci par-là, à Jérusalem, à. Moscou, à Kyoto, et qui les rangent selon un certain ordre sur les rayons de la bibliothèque.

in Valère Novarina / L’organe du langage c’est la main (Valère Novarina dialogue avec Marion Chénetier-Alev), éditions Argol, 2013).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Un caillou, oui. Le caillou, qui vient en figure ultime quand les mots manquent (me vient à moi, pas à Valère Novarina, chez qui toujours ils abondent, croissent, semblent se multiplier) ; j’ai deux souvenirs d’avoir ainsi résumé,  causant, pour figurer mon impression d’un auteur vaste, à l’œuvre profuse et pourtant mutique, d’une certaine façon : comme caillou, lancé-je, pour dire en peu, quand les mots me manquent par effet de bousculade et manque d’art, de science, ou des deux. J’ai eu ainsi résumé, une fois, Michaux, et, l’autre soir, donc : Novarina (où il était également question, dans mon croquis verbal, de sa personne physique, de cette stupéfiante impression d’assise, indéboulonnable, au sol, qui émane de son corps, de son visage aussi, densément occupé par ce regard clair, lointain, perçant, littéralement, oui, minéral). De Novarina j’ai dû dire, caillou, quelques instants avant sa lecture et son entretien avec Alain Girard-Daudon (mercredi 12 novembre à Nantes, invité par La Maison de la Poésie), vite fait empochant la monnaie du verre, réponse par défaut mais pas que : Novarina, une pierre, un caillou, je redis, maladroitement, je signe (et quel plaisir alors que ce passage au tout début de ce livre, qui valide en quelque façon mon assertif et malhabile caillou).

Le livre, ces entretiens avec Marion Chénetier-Alev, je l’ouvre et me rue et dévore, juste après ce moment, jeudi soir dernier au Pannonica, moment incroyablement  dense, simple en son déroulé (questions à Catherine Flohic, l’éditrice d’Argol, lecture voix haute, sans micro, de l’auteur, entretien long avec Alain, nouvelle lecture, nouvel entretien), forme classique de rencontre, et, ici, extrêmement efficace en terme d’impact et d’appréhension : important de pouvoir entendre parler du travail (et en quels termes ! quelle langue, écrite comme parlée, que la sienne !) en même temps que d’en capter, d’en saisir le pouvoir, multiple, par le biais de la lecture. Pouvoir multiple : d’incantation, d’évocation, et de lecture tout simplement : comme il le dit lui-même à peu près  à un moment de cet entretien l’autre soir et de ce livre chez Argol, il y a chez Novarina l’envie de quelque chose comme voir le langage, à quoi théâtre et scène lui servent. Et de l’entendre lire est certes, un événement sonore, mais aussi une exposition de mots, de phrases, de figures. Langage donné à voir par l’ouïe, incontestablement.

Ce livre est, comme à l’accoutumée dans cette collection (dont on aime à conseiller le volume consacré à Prigent, à titre d’exemple), une somme, un état des lieux envisagé avec l’auteur concerné, ici Valère Novarina. Hommage tout ce qu’il y a de plus vivant, en somme, puisque dialogué – et si c’est imposant et monumental, c’est tout sauf un tombeau (les photos de famille et du récit de vie sont offertes par l’auteur). Une porte d’entrée exceptionnelle dans un travail comme celui-là : car outre d’être pensé pleinement avec l’interviewé, l’ouvrage est composé de matériaux riches et complémentaires. Dessins, toiles (car Novarina peint aussi, dessine, trace ses nombreux personnages parfois en même temps que de les nommer), photographies, mais aussi larges pans de texte, extraits en nombre, de tous les livres ou presque – une vue de coupe explicite sur l’œuvre.
Ainsi le livre prolonge, complète le moment du discours et de la voix, auquel j’eus la joie et la chance d’assister la semaine passée – et vice-versa, selon le moment, puisque telle était la fonction assignée à ce moment public, au Pannonica : d’accompagner, de présenter ce livre. Boucle bouclée, belle complétude, et tourbillons à suivre de langage qui ne cesse. Continue.
Bouge. S’inscrit dans l’air.

Prenons un extrait, ouvert au hasard ou presque, c’est page 28 – et c’est de cette stature-là, tout du long. Une merveille.

 « Je voudrais que l’on ne reconnaisse plus le monde en le voyant de face. J’ai toujours eu l’impression de travailler dans les dessous. C’est un joli mot qui,pour tous les artisans du théâtre (écrivains, acteurs, machinistes), désigne le sous-sol de la scène. J’écris sous les planches. Au-dessous des visibles représentations. »

Valère Novarina / L’organe du langage c’est la main (Valère Novarina dialogue avec Marion Chénetier-Alev), éditions Argol, date de parution : novembre 2013,ISBN : 978-2-915978-93-3 /

L’essentiel de l’œuvre de Valére Novarina est  éditée chez P.O.L. Sa page auteur, sur le site de l’éditeur, est une autre entrée remarquable et judicieuse dans l’immensité Novarina – l’entendant lire, comme par exemple La Quatrième Personne du singulier.

Le Club des gourmets et autres cuisines japonaises, par Ryoko Sekiguchi (éditions P.O.L, 2013)

(Reprise d’un article paru sur remue.net en juillet 2013)

Choix et présentations de textes japonais, traduits par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré, avec des illustrations de La Cocotte.
Textes de Kôzaburô Arashiyama, Osamu Dazai, Rosanjin Kitaôji, Shiki Masaoka, Kenji Miyazawa, Kafû Nagai, Kanoko Okamoto, Jun’ichirô Tanizaki.

Une résidence

La résidence de Ryoko Sekiguchi à La Cocotte (librairie gourmande), en 2011 et 2012, fut l’occasion de nombreuses rencontres dont on trouve des traces ici, de l’écriture et la parution de deux livres de Ryoko Sekiguchi aux éditions Argol, Manger fantôme et l’Astringent, mais encore de la conception et parution mensuelle de dix petits livres de textes japonais choisis et traduits par elle, rendus disponibles à la librairie : façon extrêmement pertinente de lier présence littéraire et présence sur le lieu, de formuler l’échange  ( à inventer dans chaque cas), entre l’auteur en résidence et le lieu qui l’accueille.

La cuisine évidemment fait lien (et d’avoir eu l’occasion d’inviter Ryoko Sekiguchi en d’autres lieux pour des rencontres littéraires agrémentées de plats conçus par elle m’a donné l’occasion de voir ce lien se faire, quand la dégustation de saveurs inédites ou réinventées, outre d’être un bonheur sensitif, se fait réel pré-texte, starter hyper efficace, mise en bouche préparatoire à recevoir des mots ensuite, des mots et des choses, et des idées quant aux relations étroites et bizarres entre les mots et les choses, cet intervalle où travaille la poète) ; la cuisine fait lien et produit du texte – du texte qui ne l’illustre pas, ne l’explique pas, ne la raconte pas, ne la guide-pratique pas, ou qui fait tout cela en même temps à des degrés variables, infiniment modulables.

La cuisine fait pré-texte et lien, tout en demeurant centrale. Elle n’est pas une thèse, un thème duquel Ryoko Sekiguchi partirait en y ajoutant des arpèges, elle est une énigme à la fois insoluble et tellement concrète, elle est une question de langue (à tous les sens du terme), une question à la langue (comment nommer les plats, comment écrire une recette, comment dire les saveurs), elle est une question dans la langue – une question littéraire.

L’Astringent et Manger fantôme, deux petits livres majeurs.

Littéraires, les deux recueils cités ci-dessus, Manger fantôme et l’Astringent, parus en 2012 aux éditions Argol, l’étaient assurément, dans leur façon de tisser un lien fort entre la langue et la saveur :

Partant des altérités profondes, depuis leur définition dans le dictionnaire, entre les significations française et japonaise du mot astringent , le livre éponyme se construit sur cette intrication de sens et d’écarts. Cette saveur différemment appréhendée n’est pas qu’une affaire de goûts, elle questionne par la langue notre rapport à l’existence en entier. L’astringent, en japonais shibui, définit un goût (celui notamment du kaki, fruit extrêmement répandu en important dans ce pays), mais va bien au-delà, caractérisant également une esthétique « raffinée et profonde », dont clinquant serait l’antonyme, jusqu’à être employé pour « désigner l’apparence des individus, les couleurs, les motifs, la littérature, l’art ». Cette question de traduction est exemplaire de ce en quoi la traduction constitue une énigme active, qui plus que de résoudre, semble augmenter la langue, ses possibles, ses potentiels, ses énigmes. Ryoko Sekiguchi, « exilée » volontaire, traduit dans les deux langues, et ce vertige lui est une permanence. Ce tâtonnement est un équilibre, cette énigme rejouée lui est un endroit où vivre ; et en ce sens l’impossible traduction d’astringent, ou plutôt de shuibui, et consécutivement cette part toujours manquante (fantôme) du mot astringent, et symboliquement, de tout mot dans toute langue) suscite une énigme qui requiert une enquête, laquelle agrandit l’énigme, puis élargit son champ :

« Les douceurs peuvent nous procurer de la joie et du réconfort, le salé nous communiquer l’énergie vitale, mais face à l’énigme de la vie, le sucré ni l’acide ne fournissent de réponse. Au demeurant, il n’est pas de réponse qui fasse pendant à l’énigme. Le fait est bien connu : on ne saurait répondre à l’énigme que par une autre énigme. Et c’est bien là, je crois, le sens des goûts périphériques, seuls capables de nous accompagner dans notre parcours à la manière d’une nouvelle énigme. Il peut s’agir d’une amertume, encore que l’amertume soit déjà trop commune pour faire mystère. Mais peut-être est-ce d’astringence que nous avons le plus besoin. Approfondir l’énigme sans prétendre la résoudre, simplement la percevoir, peut-être est-ce là l’unique façon qui nous soit donnée de vivre nos énigmes, donc notre vie. »

(in L’Astringent, éditions Argol)

Manger fantôme, qui formait avec cet Astringent un binôme, procède tout autrement, sur le mode de la collecte réflexive plutôt que de l’enquête. L’auteure questionne une autre absence, en nourriture et au-delà : « (…)Ces choses (que nous mangeons, ndr) sont le plus souvent dotées d’une existence physique, d’une existence localisable et d’un nom (nom d’ingrédient ou nom de plat).(…) Dans certains cas cependant, l’un ou l’autre de ces éléments vient à faire défaut, ou n’est reconnaissable que sous forme de trace. (…) Ces nourritures imparfaitement caractérisables existent aussi bien dans l’imaginaire que dans la réalité, bien que nous n’ayons pas toujours conscience d’en consommer. Je souhaite ici établir une liste de ces aliments vaporeux ». Part manquante encore, observée sur le mode de l’inventaire, au fil de chapitres intitulés Manger les nuages, Manger la transparence, Manger la description, Manger le lieu… jusqu’au dernier, qui donne son titre au recueil : Manger fantôme. Et ce fantôme nous saisit d’effroi, tant il résonne avec Ce n’est pas un hasard, le récit (paru en 2011 chez P.O.L) que Ryoko Sekiguchi fit de la double catastrophe (naturelle puis nucléaire) qui toucha son pays d’origine au printemps 2010. « Ce qui est innommable est immangeable », écrit-elle dans les dernières pages, magnifiques, du livre, et depuis la cuisine, tout fait lien : cette question de langue et de nourriture, du monde et de sa représentation, est entière contenue dans cette énigme-là, si scandaleuse soit-elle.
Et le livre, vu sous cet angle, fait aussi office d’art poétique : les titres des chapitres qui le composent égrènent des mots-clés de la poétique propre à l’auteure (dans ses recueils parus chez P.O.L et au Bleu du ciel, comme Études vapeur ou Héliotropes) : la transparence, le lieu, les symboles, motifs récurrents de ces livres, tous accolés ici au verbe Manger, symbole de cette appropriation (parfois impossible) du monde, de ce rapport tenté, cette relation espérée. Cette circulation entre abstrait et concret, aussi, qui semble fonder ces livres de poèmes, ce tissage d’opacité et de clarté (désolé de l’oxymore, qui n’est pas une facilité, mais une tentative de circonscrire précisément cet espace poétique du clair-obscur) nous apparaissent autrement éclairés : ici nous les goûtons, en somme, cet opaque et ce clair enlacés.

Le Club des gourmets

Dans ce recueil paru en avril 2013 chez P.O.L, Ryoko Sekiguchi se pose en traductrice (avec Patrick Honnoré) et de curatrice, ou anthologue, pourrait-on dire – cependant ce livre n’est pas une anthologie, ne prétendant à nulle exhaustivité (exhaustivité qui serait intenable en un volume, puisque, ainsi qu’elle l’annonce dès l’incipit : « Récemment, j’ai constaté une chose curieuse : qu’est-ce que ça bouffe, dans les romans japonais ! Les personnages mangent. Beaucoup. Souvent. La scène de table, ou plus largement le fait d’absorber aliments et breuvages, fait figure de motif immanquable de la fiction moderne et contemporaine. ») ; non, ce livre est un parcours.
Il rend compte, d’ailleurs, d’un parcours réellement effectué, à un autre rythme que celui de la composition d’un recueil : ce parcours des dix mois de résidence à La cocotte, jalonné par les dix livres sus-évoqués, assortis d’autant de rencontres. Les choix de textes et d’auteurs, ont, peut-on le supposer, été opérés selon des modalités légèrement différentes que celles qui auraient agi si le recueil avait été d’emblée envisagé comme la destination des textes. Le fait de les livrer, mensuellement, et en compagnie, oriente et change cette orientation, on l’imagine aisément.
Parcours voire promenade, donc, entre époques, genres et formats, que ce livre. De ces dix textes très différents, seul Le Club des Gourmets, du plus célèbre (en Occident, du moins) des auteurs choisis, Junichiro Tanizaki, qui donne son titre au recueil, a été ajouté après le temps de résidence. Cette novella aux allures fantastiques, récit de la rencontre d’un narrateur très select avec un club de dégustation plus select encore que lui, puis des rites d’intronisation à ces pratiques magiques et de sa transmission (de son interprétation) à d’autres, permet d’établir d’autres rapports encore : manger peut être un art, se dit-on, dès lors qu’y sont impliqués assez d’exigence et d’imaginaire. Mais une nouvelle pourrait constituer un point d’orgue, discret mais important nœud entre les items et motifs déjà évoqués. Elle s’intitule Sushis, et son auteure, Kanoko Okamoto, dont c’est ici la première traduction française, a écrit, nous apprend l’appareil critique (impeccable, en clôture de chaque chapitre, c’est aussi une des forces de ce recueil), de nombreuses nouvelles liées à la nourriture. Celle-ci, émouvante et ambiguë, narre le rapport compliqué d’un enfant à celle-ci,

(« C’est un fait, cet enfant avait un problème avec l’idée de manger. Introduire dans son corps un morceau de quelque chose qui possédât une couleur, une odeur ou un goût lui semblait une souillure. Il aurait aimé trouver un aliment qui fût comme l’air. Quand il avait faim, il sentait bien la sensation, mais il ne voulait pas se laisser aller à manger pour une raison aussi triviale. Il mettait alors sa langue sur un bibelot en cristal du salon, froid et transparent, ou plaquait l’objet contre sa joue. ll allait alors au-delà de la sensation de faim, l’esprit parfaitement clair jusqu’à sentir la conscience le quitter. »)

, conflit résolu avec les sushis confectionnés par les mains maternelles – résolution qui ne mène pas pour autant cet enfant devenu adulte à une vie heureuse. Narrativement, c’est exemplaire de la richesse et de la complexité de la cuisine envisagée comme possibilité littéraire, telle que l’envisage Ryoko Sekiguchi.
Mais la cuisine permet toutes formes (on pense par exemple à l’inventaire, genre poétique à part entière, illustré à merveille par la nouvelle anonyme intitulée Cent curiosités au tofu), et permet de questionner des rapports essentiels (entre concret et abstrait, on l’a dit, entre les différents sens également, et leur relation par écrit)

« Aujourd’hui, je remarque que le thème de la cuisine fleurit dans tous les domaines ici, sous le biais de collaborations avec le design, la photographie, l’art contemporain. N’y manque encore que la littérature. Alors que c’est précisément dans le domaine narratif, me semble-t-il, que le thème de la nourriture pourrait prendre toute son envergure ; ne s’associe-t-il pas à merveille avec tout autre thème ? Autrement dit, le thème de la nourriture m’apparaît comme le « bol » idéal pour contenir le plat que l’on veut.
La richesse de ce qu’est susceptible de contenir ce « bol », le lecteur s’en apercevra en parcourant le présent livre (…)
En définitive, en littérature, ce « bol », l’acte de manger, ne peut exister seul, c’est précisément sa grande force. Contrairement à d’autres thèmes qui prennent difficilement sauce avec un autre sujet, ce « bol » exige toujours un voire plusieurs accompagnements : telle une bouche béante, le bol accueille, mêle thèmes et formes et en fait un plat chaque fois différent, que le lecteur savourera à sa convenance. Une fois cet outil magique acquis, il est difficile de s’en séparer, raison pour laquelle la littérature japonaise s’y appuie avec autant de constance, le déploie sous tous ses aspects, s’en inspire avec autant de variété… et se laisse délicieusement dévorer par lui, c’est bien la moindre des choses. »

Et comme la traduction, l’aller et retour entre les langues, constitue un fil rouge de cette œuvre (et évidemment, littéralement, de ce livre), je ne résisterai pas à donner pour finir (et se mettre en appétit, commencer par l’apéritif, pour repousser la satiété), un extrait de la première nouvelle du livre, intitulée Souvenirs de Saké et signée Osamu Dazai :

« Souvenirs de saké », dis-je, mais il ne s’agit pas de parler d’un saké qui se souviendrait de quelque chose. Le sens de ce titre est plutôt : « Souvenirs liés au saké », ou mieux : « Souvenirs liés au saké et à ma façon de vivre, tourné vers le passé, toujours centré sur des souvenirs liés au saké » ; cela faisait long pour un titre, et j’ai craint qu’il donne l’impression que je me moquais du monde. J’ai finalement décidé de le laisser tel quel : « Souvenirs de saké ».

Preuve, pour le dire prosaïquement, que l’appétit vient en mangeant, et pour le redire autrement, que cet aller-retour fait force, que la question de la traduction (même impossible), par son énigme même, par cette énigme allant croissant, fait force, fait écriture, produit un manque, un appel. Un envers de la satiété qu’on ne nommera pas autrement que littérature.


Le Club des gourmets et autres cuisines japonaises, éditions P.O.L Choix et présentations : Ryoko Sekiguchi, Traduction : Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré, Illustrations : La Cocotte, avril 2013, 224 pages, ISBN : 978-2-8180-1809-5.

L’Astringent, aux éditions Argol, mars 2012, ISBN 978-2-915978-79-7).

Manger fantôme, aux éditions Argol, mars 2012, ISBN 978-2-915978-78-0).

« Christian Prigent, quatre temps » | entretiens avec Bénédicte Gorillot

(reprise d’un article publié sur remue.net le 20 février 2008)

« De véritables critères socioculturels de “succès” seraient des traductions à l’étranger, des éditions en collection de poche. Or non. Et si rien de cela n’est considéré comme traduisible (ou comme digne d’être traduit), ni popularisable en livre de poche, c’est bien que l’on considère que ça ne peut intéresser grand monde, que ça n’est pas si “lisible” que cela et que ça risque de le rester toujours aussi peu. Il ne faudrait pas croire que cela me laisse indifférent. Je ne mets aucun orgueil ni aucune coquetterie à être un écrivain marginal, rare, élitiste, etc. Certes, je ne ferai jamais rien, délibérément, pour qu’on me lise plus aisément. Mais je serai toujours chagriné qu’on ne me lise pas plus et que mon travail ne soit pas davantage reconnu et diffusé.
Il reste que oui, quand même ; le cercle des lecteurs s’est un peu élargi. Ça montre peut-être que l’obstacle à la lecture ne vient que de la construction a priori d’une norme de lisibilité et d’une certaine définition (par l’édition ; la presse, l’institution scolaire…) du “littéraire” (ce qui l’est / ce qui ne l’est pas ; ce qui l’est trop / ce qui ne l’est pas assez ; ce qu’on peut en consommer / ce qui vous pèse sur l’estomac ; ce qui vous prend la tête / ce qui vous la vide, etc). Cette norme et cette définition ne tiennent que par un effet d’intimidation. D’époque en époque ça se déplace : ça veut donc dire que ponctuellement ça cède. C’est pour cela qu’il faut continuer : à écrire, à penser, à former le goût, à rétablir la valeur. Le temps, l’obstination, le fait de ne rien céder à la demande mercantile et mondaine, ça finit toujours par produire cet effet-là : que des normes cèdent, un peu – et que quelques lecteurs entrevoient alors ce qui se faisait, en marge, dans l’é-normité. »

Cette sortie, saisissante en ce qu’elle lance, appelle comme en sa précision, c’est un bout de Christian Prigent parlant. Du Prigent parlant écrit, comme tout au long de ce livre d’entretiens où il les accumule, les sorties intenses et réflexives. L’objet recèle ce charme particulier du livre d’entretiens, restitution écrite et forcément trafiquée de ce qui n’apparaît qu’au cours d’une discussion, nécessaire conversion écrite de ce qui n’existerait pas si on ne l’avait pas d’abord dit.
Grande intensité, tenue sans excès de volume ; ça parle ferme et doux, c’est passionnant. Exhaustif. Complet. Et surtout ça travaille ouvert, comme indiqué dès les titres des parties :
1. D’où ça vient.
2. Comment c’est apparu.
3. Comment c’est fait.
4. De quoi ça parle.

Tout y est en somme, tout est dit – tout peut commencer.
Christian Prigent, quatre temps,
Entretiens avec Bénédicte Gorillot, un livre paru aux éditions Argol, collection Les Singuliers, ISBN : 978-29159-78-45-2

D’attaque et fiévreux | Eric Chevillard et Jacques Serena chez Argol

(reprise d’un article publié le 11 octobre 2005 sur remue.net)

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Un jour, Gaston Chaissac a saisi un pinceau. Que se passa-t-il alors ? Rien. Nulle foule rassemblée, nulle pluie d’étoiles, nul craquement sinistre de la machine du monde. Je m’étonne décidément que les gestes les plus importants ne soient jamais perçus comme tels aussitôt par quelqu’une des innombrables antennes sensibles qui vibrent dans les airs. La nuit tomba sur ce jour comme sur tous les autres, avec indifférence. Le lendemain, enfin, les ennuis commencèrent. Voici le peintre maigre à la recherche d’un peu de santé pour lui-même. Mais c’est le monde alentour qui reprend des couleurs. Regardez-les : les tableaux de Chaissac ne seront jamais ces marqueteries désséchées devant quoi l’esthète se prosterne, dont le souffle bavard décolle une à une les écailles. Les peintures des enfants ne sont pas si pimpantes, et pourtant, sommes-nous assez obtus pour n’y rien comprendre et ne rien voir de la solitude et de l’effroi de l’homme né dans un cerne noir ? (Éric Chevillard)

On avait surveillé fébrilement, on avait guetté la sortie repoussée sans cesse de cet hommage de Éric Chevillard à Gaston Chaissac, il y a trois ans de cela. Pour rien, dommage s’était-on dit, doigts mordus à demi mangés par l’attente, quand on avait appris l’annulation de cette sortie – et en même temps de toutes les autres, en même temps que la nouvelle de la disparition de la maison de Catherine Flohic. Et bien c’est reparti, se réjouit-on face à cette renaissance, Flohic muté en Argol (un hommage à Julien Gracq en passant, lequel se fend d’une lettre très émouvante dans le recueil de question collective « Pourquoi écrire ? » inaugural en ce printemps 2005.) Deux livres en cette rentrée, cet attendu « D’attaque », dans lequel Chevilllard joue à plonger en Chaissac, peintre admiré qui lui permet de tourner encore autour de quelques-unes de ses obsessions (cette idée que les enfants ont raison de déraisonner plus puissamment que nous, évoquée ci-dessus et très présente dans ses livres). Et comme souvent chez Chevillard, il y a derrière, discrète, une manière de rage qui sourd – cette fois moins loin encore, face au triste scandale qu’est souvent la réalité des hommes :

On croit que je suis gai, un joyeux drille, boute-en-train, un luron, il y a de quoi rire. Le sourire qui me fend la gueule, c’est cette méprise amère, dérisoire, qui le fait naître. Mais embarquez, si vous le voulez, avec moi, sur la mer bleue, sur la mer rouge, dans mon sourire, embarquez, embarquez, un sourire comme le mien vous ne le verrez que sur le visage de l’enfant qui joue avec un bateau – ainsi nous irons plus loin que si nous étions restés plantés sur le rivage où le vague du naufrage de toute façon serait venue nous chercher. (Éric Chevillard)

En même temps que ce sacré morceau (Chaissac et Chevillard dans un même bateau, quand même, pas rien), Argol édite une rencontre des textes de Jacques Serena et des photos de… Jacques Serena.

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Rien à voir mais si, et déjà toujours le rapport texte et image, dans ce récit de Serena, évocation inquiète des fiévreuses qui déjà troublaient, obsédaient son narrateur-acrobate de l’an passé. Retour à la débine ici, celle des premiers romans, des errances aux heures indécises, du rappel de l’irrémédiable, de ce qu’on est toujours un peu, et dès l’origine, gâché. C’est aussi une attention à ça, à ce qui rate comme à ce qu’on rate, à ces filles que lui seul semble regarder. Dupe de rien, et surtout pas de soi-même :

Mais je ne suis pas dupe, ne suis pas très accessibles à mes propres arguments. La preuve : aussitôt après avoir invité René, en moi, la vieille réaction en chaîne : d’abord je me sens dévasté, oui, et puis peu à peu remonte en moi la vieille excitation, la prémonition que cette ombre de lui entre elle et moi approfondira notre histoire. Finalement, deux phrases me traversent l’esprit, du genre glanées là ou là et ressurgissant impétueusement pour l’occasion, la première : malheur à celui par qui le scandale arrive, et l’autre, qui la suit de près : quitte à subir la tempête feignons d’en être l’organisateur. Je suis du genre à faire cas des phrases qui me traversent, mais là, je n’arrive pas à savoir si c’est contradictoire ou complémentaire et si ça fait une différence. (Jacques Serena)

Comme un peu la colère aussi, qui discrètement unirait ces deux auteurs. C’est un très beau doublé, qui augure d’une belle histoire, d’une belle maison. «D’attaque», de Éric Chevillard ; et « Les fiévreuses », de Jacques Serena, sont publiés chez Argol.

Éric Chevillard, D’Attaque,Gaston Chaissac, ISBN : 2915978034, Illustrations : 38 illustrations couleur – Gaston Chaissac. Format : 13x20Papier : Bouffant ivoire 90gr /
Jacques Serena, Les Fiévreuses, ISBN : 2915978042, Illustrations : 18 photos par l’auteur,Format : 20×13 cm,Papier : Bouffant ivoire 90 gr