Archives de Tag: Arno Bertina

« Si j’ai peur des greffes, des moments obscurs, dans une phrase, c’est que ce que j’ai à dire ne tient pas. » Arno Bertina, mai 2016 | Saint-Brieuc | podcast

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« Si j’ai peur des greffes, des moments obscurs, dans une phrase, c’est que ce que j’ai à dire ne tient pas. » Arno Bertina,  mai 2016 | Saint-Brieuc | podcast

Nouvel épisode des dialogues avec Bertina  (plusieurs fois déjà que je l’interviewe, voire sur materiau composite : https://materiaucomposite.wordpress.com/2015/10/14/arno-bertina201510/

et https://materiaucomposite.wordpress.com/2013/02/18/vendredi-22-fevrier-2013-cette-vitesse-qui-electrise-le-livre-arno-bertina-rencontre-remue-net/

C’était le dernier soir de ma résidence à Saint-Brieuc, au rez de chaussée de la Maison Louis Guilloux où j’ai passé des semaines cet hiver (blog : https://deconstruireconstruire.wordpress.com/), et nous avons parlé de construction de personnages, de mélancolie et d’appétit, d’Afrique bien sûr mais aussi de politique, de #nuitdebout et de répression, d’envie, d’amour…  mais notamment, longtemps, de la fabuleuse puissance de fabuliste de ce récent « petit » livre paru à la contre-allée, Des Lions comme des danseuses :

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(également chroniqué ici ).

Play it

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https://www.mixcloud.com/upload/gu%C3%A9na%C3%ABl-boutouillet/arno-bertina-entretien-avec-gb-maison-louis-guilloux-saint-brieuc-jeudi-19-mai-2006/complete/

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Arno Bertina, Trouver ce point où tout s’additionne et rien ne s’exclut | entretien à Châteaubriant, octobre 2015

(Présentation de la rencontre sur le site de mobilis).

Arno Bertina a commencé ce soir-là par répondre à cette si minuscule et vaste question des origines. nous avons ensuite parlé de l’adolescence, de la photographie, de l’accord avec le monde, de la mélancolie, de l’évitement de tout ce qui enferme binaire, de Je suis une aventure, d’Italie, d’Afrique… So play it :

D’où venez-vous, Arno Bertina ?

FireShot Screen Capture #202 - 'Arno Bertina, entretien avec Gb, 13 octobre 2015 by Guénaël Boutouillet I Mixcloud' - www_mixcloud_com_guénaël-boutouillet_arno-bertina-entretien-ave

Arno Bertina, entretien avec Gb, 13 octobre 2015 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

Puissances de la fiction : Arno Bertina, J’ai appris à ne pas rire du démon, éditions Helium / Des lions comme des danseuses, éditions La Contre-allée, 2015

« Puis tout le monde était furieux donc personne ne pouvait s’en rendre compte, et nommer la chose, mais voilà : l’Europe était en train de devenir gratuite. Un cercle vertueux était enclenché qui pourrait amener les chefs à débarrasser leur propre culture de toutes les traces de la rapacité européenne. Si l’Europe devenait gratuite, il y avait fort à parier, étant donné les rapports infinis existant entre les deux continents, que l’Afrique ait elle aussi à brûler certaines idoles, dont le dieu Pognon ; à réapprendre une certaine gratuité. Une chance : ce dieu-là était chez eux nettement plus jeune, ses racines étaient peu profondes, elle seraient faciles à extirper. Ce qui n’était pas le cas de l’Europe, loin de là. Mais pour lent qu’il soit, le processus semblait irréversible. Elle était en train de devenir gratuite et c’était vertigineux. Cette gratuité, une certaine ligne de son histoire, en sommeil pendant longtemps, y menait maintenant sans barguigner. »

(Arno Bertina, Des lions comme des danseuses , La Contre-allée, 2015)

D’Arno Bertina, on loue souvent –comme j’ai moi-même eu plus d’une fois l’occasion de le faire – la qualité réflexive du travail, dont est saluée l’extrême intelligence (au sens le plus concrètement étymologique du terme, celui de mettre en lien des choses qui ne l’étaient pas ou ne la savaient pas, et à qui ça manquait). Au risque d’en faire un motif enfermant, un résumé-bientôt-poncif comme la machine informationnelle aime tant à en produire. Mais cette qualité méta-romanesque, cette vivacité analytique sont réelles, effectives : oh, comme j’ai pu par exemple en goûter la saveur, logé à cet avant-poste que fut de m’occuper de son journal de résidence en ligne, durant sa résidence à Chambord, en 2012 (le blog https://sebecorochambord.wordpress.com/ a été sanctuarisé par Ciclic, lisez-le, c’est de belle tenue). Il ne faut pas pour autant, se priver du plaisir de les lire, ses fictions. En voici deux occasions simultanées. Tout d’abord, Des lions comme des danseuses, aux excellentes éditions de la contre-allée (et dont l’extrait figure ci-dessus). Ici encore, dans cette novella parue en mars 2015, la réalisation d’une Idée est au centre ; et cette possibilité politique (citée ci-dessus), d’une gratuité du Bien Commun, instaurée par un renversement des rapports patrimoniaux et juridiques avec l’Afrique, si elle constitue une belle inversion du réel terrifiant dont l’information nous parvient chaque jour (où l’Europe, non, malheureusement, n’est pas gratuite, pour les Africains, loin s’en faut), est ici amenée à nous, apportée par l’auteur et son écriture, selon une voie singulière – et extrêmement habile. C’est le mode de la fable que choisit Bertina pour rendre admissible sa spéculation logique : l’entame se fait même sur un ton brièvement réaliste (ou du moins, dont le récit se voit jalonné de juste ce qu’il faut d’éléments de détail contextuels pour « faire vrai »), qui prend par la main le lecteur de récits (qu’ils soient fictionnels ou journalistiques), lui montre la lune, en dessine les contours du doigt – tout en le menant toujours ferme de l’autre main, dans l’enchaînement des faits, qui sont autant d’idées. On ne résumera pas cet enchaînement, ce serait gâcher le plaisir, et puis le livre est court : je l’ai pour ma part déjà dégusté deux fois. Pour vérifier ? Pour revenir, aussi. Pour suivre à nouveau cet arc, cet impeccable mouvement logique, réjouissant également par la joie pleinement politique qu’il procure. Comme une symétrique, un versant optimiste de ce Rapport w (inculte), signé Emmanuelle Heidsieck que j’avais tant aimé en 2013. Où comment la dérive logique depuis un aspect des rapports politiques, juridiques, institutionnels, régissant notre monde, produit une fiction rénovée. Et c’est épatant de le constater, à quel point fiction et idées s’épaulent, ici, s’augmentent réciproquement, se permettent. Application au domaine de la fiction littéraire de la volonté d’émancipation qui semble régir l’écriture de Bertina – et ce, à plusieurs échelles, celle de la phrase comme de la construction du livre, de la thématique comme des motifs. C’est hyper simple – a priori. L’enchaînement est implacable et logique. Mais c’est in-résumable sans tout re-raconter – sans relire donc – ce dont , on ne se privera pas, répétons-le. Et l’invention d’une fable (pas d’un roman, à thèse, dont les personnages seraient les marionnettes du démiurge narrateur) n’est pas une mince affaire, les plus grands auteurs de « jeunesse » le savent bien. Et c’est surtout formidablement stimulant pour le lecteur, doublement émerveillé, de ce qu’on lui raconte en même temps que de ce que cela permet. Une évasion extrêmement féconde. Et cette fiction, cet art de la fiction, on en saisit aussi la mesure face à la version remaniée de son anti-biopic de Johnny Cash, J’ai appris à ne pas rire du démon, paru en même temps aux excellentes éditions Hélium, dans leur toute neuve collection Constellation, qui accueille également Alban Lefranc et Didier Da Silva. Titillante frustration que de ne pouvoir se faire généticien textuel amateur, et se saisir du texte originellement paru chez Naïve, pour mesurer l’écart entre les deux versions : car Bertina en a retravaillé chaque phrase ou presque. La structure ternaire demeure la même que dans la V1 du livre : 3 parties pour 3 zooms sur Cash à une période différente de sa vie de légende : le weird représentant de commerce originel, l’icône en sa déchéance ; le grand chanteur agonisant – vu pour chacun des chapitres par un rapporteur autre, qui constate pour chacun d’entre eux ne saisir qu’une part demeurant mystérieuse, opaque du personnage. Le livre contient donc une critique des fictions officielles, du grand storytelling contemporain, contestées depuis l’échelle 1, à « hauteur d’homme », pourrait-on dire si l’expression n’était pas épuisée, et surtout qu’il s’agit pour Bertina de faire avec une conscience et une identité revendiquées comme multiples (en leur point d’origine) et parcellaires (en leur point d’arrivée). Faire fiction depuis, au sein de, avec et contre le storytelling alentour, est un possible, est un devenir acceptable de la littérature. Encore faut-il s’en donner les moyens, d’accepter de se faire fabuliste déniaisé, donc, forme de démiurge faible, ou dégradé (et conscient de l’être). Et l’on entendra bien, dans le passage cité ci-dessous, que les moyens nécessaires sont ici, aussi, ceux d’une langue mouvante, mouvante car, vivante, chatoyante, langue inventeuse, langue animale :

« Ce sont les pionniers protestants qui ont drogué Cash. Je voudrais lui dire « tu as souffert dans ton corps des valeurs que tu dis belles, importantes », mais il refuserait cette lecture-là, par humilité, pour ne pas s’éloigner de ce qu’il a été, aussi, ne pas se sentir encore plus seul car déjà la solitude appuie efficacement l’œuvre de la destruction. Ne pas devenir le christ inférieur des pionniers et de ceux qui achèteront bientôt, dans les boutiques du mont Rushmore, ces stetsons « Johnny Cash » dont ils se serviront pour protéger un crâne plein de merde, plein de récits édifiants et de rencontres avec les pères de la nation alors qu’il n’y a pas de rédemption, et pas de descente aux enfers – que des histoires tournant en boucle sur elles-mêmes jusqu’à s’écrouler ou exploser ; des forces, des spirales qui vous portent et vous transportent un temps, avant de vous jeter à terre, aucune d’entre elles n’étant à lire dans la continuité d’une autre ; ces histoires ne sont pas prises dans une logique, ce sont des forces ou des effondrements et non un récit ouvert par une scène d’exposition menant à un climax et jusqu’au dénouement. Le moi est une fiction, Johnny le sait, écrite par des géomètres et des plombiers, c’est-à-dire des voyous, des as de la résolution, des champions du plan orthonormé. »

(Arno Bertina, J’ai appris à ne pas rire du démon, éditions Helium

Arno Bertina, J’ai appris à ne pas rire du démon, éditions Helium / Des lions comme des danseuses, éditions La Contre-allée, 2015, ISBN9782917817346

Du 3 au 5 octobre 2014 : Un week-end de rêve en littérature (festival Echos et vernissage Contre-murs, à Nantes, Journées Gracq, Cafés littéraires de Montélimar…)

De l’ubiquité impossible – et rêvée.

Le même week-end, celui d’avant Midi-Minuit (lequel est, ainsi qu’on dit en jargon Kulturel, fléché, priorisé, sanctuarisé, bref, : réservé : pour ma part, depuis, et pour, je l’espère, des années), je serai quelque part, en travail, et je ne serai pas ailleurs, où j’aimerais tant être aussi. Vue d’ensemble.
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ECHOS,
C’est au château des ducs de Bretagne, et le programme d’ensemble est alléchant (le télécharger en pdf).
J’y animerai plusieurs temps d’échange, portés par  un tropisme japonais, en veillant à faire preuve de délicatesse – on sait à quel point, sur l’orientalisme comme sur la catastrophe, l’indécence est souvent de mise.
Rendez-vous perso :
L’écriture de la catastrophe. Le samedi 4 octobre à 14h30 dans le bâtiment du Harnachement, pour une lecture-rencontre de 80 minutes. Une lecture de 40 minutes de « Fukushima, récit d’un désastre » de Michaël Ferrier, lu par Sophie Merceron, animation d’une rencontre-débat avec Michaël Ferrier, Philippe Forest et Ryoko Sekiguchi
– Le samedi 4 octobre à 19h30 dans la Tour du Fer à Cheval, pour une lecture-dégustation de 60 minutes. Une lecture de textes recueillis par Ryoko Sekiguchi sera faite par Sophie Merceron ; en parallèle de cette lecture Ryoko proposera une dégustation, qui évoquera notamment la cuisine de l’époque Edo, et je la questionnerai sur les plats, sur les textes, sur ce rapport si fort et si rejoué sans cesse, si renouvelé, qu’elle entretient avec l’aliment et sa préparation, sa dégustation et son commentaire – comme une habitude qu’on aime à avoir, ces rendez-vous auxquels l’adjectif délicieux va si bien.
-Le samedi 4 octobre à 21h dans le bâtiment du Harnachement, pour la lecture-vidéo « Autour de Marie au Japon » de 90 minutes. La lecture-vidéo est précédée d’un entretien de 30 minutes avec Jean-Philippe Toussaint. Nous circulerons entre les titres du cycle de Marie, entre questions sur l’écriture, les écriture(s) (cinéma, livre, et croisements), avant la projection de ces films inédits.
-Le dimanche 5 octobre à 16h30 dans le bâtiment du Harnachement, pour une lecture-rencontre de 80 minutes. Une lecture de 40 minutes du livre de Dany Laferrière « Une autobiographie haïtienne », lu par Victor de Oliveira, suivie d’un entretien avec Dany Laferrière – où les thèmes à possiblement développer sont immenses, innombrables, incluant le déplacement, l’exil, la catastrophe, le retour au pays, l’écriture et la lecture, bien sûr…
Et comment ne pas vous convier à l’ensemble : Les lectures-déambulations d’Eric Pessan (intitulées Le Monde et l’immonde), vendredi et samedi 19h et 21h, une rencontre animée par Bernard Martin, avec Sarah chiche autour de Pessoa, une sélection de poésie du Japon effectuée par Alain Girard-Daudon pour Gilles Blaise…
C’est donc là que je m’affairerai et, nécessairement, me trouverai – pendant qu’ailleurs, où je ne me trouverai pas, se passeront de grands et fort beaux moments, qu’on ne passera pas sous silence – parce que les logiques de concurrence ne sont pas celles-là qui tous nous animent, et parce que peut-être, si l’écriture a des vertus performatives assez fortes pour devenir surnaturelles, de le déclarer me permettra d’y être, un peu, quand même.
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c’est la continuité et l’affirmation de ce que Cathie Barreau œuvre à développer dans la maison de l’auteur (dont elle nous donna à lire les prémisses, d’une façon sensible, dans cette chronique sur remue.net), à Saint-Florent le Vieil, en bords de Loire : un mode de patrimonialisation ouvert, accueillant le plus aigu du contemporain (pensons au programme de résidence de cet automne : Marie de Quatrebarbes, Charles Robinson, Emmanuel Ruben, que du bon – et de l’extrêmement contemporain, hors chapelle, hors clocher, du hors-soi). C’est à Arno Bertina, qu’on ne présente plus par ici tant le bien qu’on en pense sincèrement (c’est dit , et , par exemple) pourrait faire ressembler cet éloge réitéré (et mérité) en flagornerie, qu’échoit l’heureuse tache de transformer une thématique (« la guerre et la paix » ) en rencontres et invitations. Le programme est fastueux (citons Oliver Rohe, Cloé Korman, Emmanuelle Pagano, Marie Cosnay, Vincent Message, Jérôme Ferrari, Dominique Meens…), il est  à découvrir ici : http://maisonjuliengracq.fr/spip.php?article116
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Et, bien loin de là, les géniaux cafés littéraires de Montelimar, déjà évoqués dans ce billet de 2012, où je n’aurai pas le privilège de me rendre cette année (du fait de l’impossible ubiquité sus-évoquée, hein), accueillent notamment Hélène Gaudy, Maylis de Kerangal ou Julia Kerninon, mais aussi le splendide et tonitruant performer et écrivain Antoine Boute : un des rares festivals aussi ouverts, capables de faire voisiner sans heurt l’absolument mainstream et le contemporain le plus pointu – et ces heureux échanges entre pôles distincts, voire opposés, liés à un travail en équipe chaleureux, c’est aussi à Julien d’Abrigeon, son hypra-compétence dans le domaine de la poésie-action (qu’il pratique lui-même, où il n’est pas manchot), associée à son regard sur ce qui se publie par ailleurs, ce qui bouge et invente dans le champ du roman. Si vous êtes dans le secteur, ne vous en privez pas, vous auriez tort. Le programme complet ici : http://www.lescafeslitteraires.fr/
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Et à Nantes, ce samedi 4 octobre à 18h, il y a aussi (juste avant la dégustation de saké avec ryoko au Château, si vous galopez bien, c’est jouable), le vernissage d’une exposition des géniaux contre-murs, affichistes écrivains marseillais dont on présentait le travail ici, qui ne faiblissent pas, et valent vraiment le coup d’œil (et d’oreille, car on sait  qu’il y aura de lecture, et que Nicolas Tardy au micro, ça dépote également… le programme : des posters de  :Rémi Froger ; Éric Giraud ; David Lespiau ; Dominique Meens ; Ian Monk ; Chantal Neveu ; Marie-Luce Ruffieux ; Éric Suchère ; Lucien Suel ; Dorothée Volut /et un DVD — qui sortira à cette date — de Frédérique Loutz & NicolasTardy /vernissage le samedi 4 octobre 2014 à partir de 18h /lecture-performance de Nicolas Tardy à 19h – programme en pdf : Contre-mur_Nantes)
Bref,
ce week-end, pour notre part on sait on l’on sera,
on sait aussi on l’on ne sera pas, à regrets,
PS –  comment, vous êtes bloqués à Paris ? Alors il va de soi que vous irez écouter  Sylvain Prudhomme et Yamina Benahmed Daho, pour une soirée L’arbalète à L’atelier. Plus d’infos ici : Soirée L’arbalète

Devenirs du roman 2 : écriture et matériaux (collectif, éditions Inculte, mai 2014)

Devenirs du roman 2 : écriture et matériaux (collectif, éditions Inculte, mai 2014),

Par Emmanuel Adely, Jakuta Alikavazovic, Philippe Artières, Arno Bertina, Patrick Beurard-Valdoye, Nicole Caligaris, Claro, Thomas Clerc, Marie Cosnay, Tristan Garcia, Christian Garcin, Hélène Gaudy, Maylis de Kerangal, Mathieu Larnaudie, Hélène Ling, Vincent Message, Emmanuelle Pireyre, Christophe Pradeau, Charles Robinson, Oliver Rohe, Olivia Rosenthal, Anne Savelli, Joy Sorman et Philippe Vasset.

(à suivre : débat Devenirs du roman (vol.2, matériaux), avec Hélène Gaudy, Emmanuel Adely et Joy Sorman – lors du Festival écrivains en bord de mer, éditions 2014).

« Pourtant, vraiment, c’est chouette. Le zombi, c’est ce qui peut arriver de mieux après la mort. Un zombi, tu lui arraches un bras=récit, une jambe=psychologie, il continue à avancer. Tu lui pètes la colonne vertébrale=cohérence. Il est presque plus véloce. Tu lui éclates la tête=narrateur, tu lui mets le cul sur une épaule et les cheveux sur les genoux : pas de problème, il continue pareil. Désincarcéré du genre et de ses principes, il n’a conservé qu’un minimum de fonctions, une rapidité de mouvement, des souvenirs et des routines qui garantissent les intuitions et les réflexes de lecture. En plus, un zombi, c’est hyper méchant. Hyper agressif. Quand ça s’est refermé sur un lecteur ça ne veut plus le lâcher.
Sur une table, après le rayon philosophie, tu en as une dizaine face à toi. Une collection=la_meute. C’est ça que je veux, dit quelqu’un, des romans zombis.
Vu l’état du monde.
Qu’est-ce qu’on pouvait espérer de mieux ? »
(Charles Robinson)

Le roman, de retour, en questions – le roman, forme (format) en éternel retour, version zombie plus que phénix selon Charles Robinson, est au centre de ce livre – ou plutôt en périphérie, mais la périphérie fait centre, la périphérie est le cœur, vibrante et pulsative, telle la marge qui fait tenir la page, ou la suburbia capitale de Bruce Begout – tel ce zombie symbole de vie chez Robinson. Les devenirs du dit roman sont pluriels, et multiples – on comprend d’emblée qu’aucune démonstration magistrale ne sera délivrée.
On pourrait commencer, tautologique ou joueur, par interroger le devenir des devenirs du roman. Le second (ou deuxième, après tout qu’en savons-nous encore à cette heure?) volume de cet essai collectif ne fait pas que continuer le débat entamé à la parution du premier, début 2007. Il vaut aussi état des lieux et gestes et statuts de ses auteurs et d’un essaim de consœurs et confrères (représentatif à échelle réduite, du moins non exhaustive, d’un pan hyper qualitatif de la création littéraire contemporaine).
En 2007, quand Inculte, collectif d’auteurs, publie ce premier volume, il constitue l’aboutissement d’une aventure (celle de la revue éponyme) et le début d’une autre (celle de la maison d’édition, devenue en quelques années une de celles qui comptent, pourvoyeuse de littérature de et en recherche, qu’elle soit hexagonale ou étrangère). Depuis ce premier volume, le collectif a beaucoup tenté (notamment l’écriture en collectif, qu’il n’est pas réellement parvenu à réitérer après une chic fille), un peu bougé (certains l’ont quitté, comme François Bégaudeau, qui connut le succès que l’on sait, ou Joy Sorman, auteure ici d’une excellente livraison de rushes quasi en l’état originel, copeaux documentaires qui n’auront pas su trouver leur place dans son  » Lit national » (le bec en l’air, 2013), – mais l’auront nourri), il a surtout : avancé, individuellement (impossible de ne pas repenser ici à cette féconde et problématique notion de « progrès » qu’interrogeait Arno Bertina pendant cette résidence à Chambord, toujours lisible sur le blog SebecoroChambord et dans le livre paru ensuite), et, de fait, collectivement. Chacun en son sein a écrit, publié, cheminé dans le texte et l’espace littéraire. Les auteurs membres d’Inculte, s’ils ont acquis des notoriétés variables, ont tous cheminé vers et dans le roman, avec pour chacun d’entre eux des obsessions, des motifs indivis, et pour étonnant point commun de bifurquer : Rohe comme Enard comme Bertina comme Gaudy (absente du premier : là aussi, on est impressionné de la romancière qu’est devenue la « jeune pousse » (voir Plein Hiver, à découvrir, par exemple, par ce making-of sur remue.net), comme Larnaudie comme de Kerangal, changent de format d’ensemble (à l’échelle macro, du livre entier) voire de format de détail (à l’échelle du paragraphe, de la phrase, du lexique), à chaque livre. Le dispositif importe dans chacun de ces travaux – il importe mais ne prime pas, ou plus : chacun des auteurs considérés tente, à sa façon, à chaque livre, d’en déborder de l’intérieur l’assignation première. Souvent le projet même semble véhicule plus qu’aboutissement espéré. Le roman, ainsi, ne serait-il pas un véhicule – le véhicule idéal – pour explorer librement (le plus librement possible, pondérerons-nous) le monde extérieur et ses représentations diffractées ? Véhicule cabossé, pas très net, comme le corps en demi-charpie des zombis de Charles Romero-Robinson, mais cabane en mouvement ?
Et comme en un effet-retour logique, une des plus évidentes qualités de cet essai est de produire du littéraire. Les textes, pour nombre d’entre eux, font art poétique, ils font ce dont ils parlent : parmi les exemples les plus frappants, Emmanuel Adely, qui dans une variation en forme de démonstration logique implacable jusque dans ses éclats de folie, clin d’œil au Tractatus de Wittgenstein, déréalise le réel, histoire de rebattre d’entrée les cartes – s’il sera question, ici ,du/des matériaux, de son/leur apport à la fiction, nous prévient-on par cette entrée en matière, on n’y rejouera pas l’antienne opposant l’imaginaire au réaliste. D’ailleurs, les auteurs interrogés, s’ils expérimentent et questionnent la forme au sein de laquelle ils s’éploient (en l’occurrence, le si problématique roman), sont divers et nullement représentatifs d’un ensemble (quoi de commun entre, mettons Tristan Garcia et Christian Garcin, hors tentations d’homophonie ? Entre Hélène Gaudy et Emmanuelle Pireyre ? Entre, poussons un peu, la Maylis de Kerangal d’avant Corniche Kennedy (2008) et celle de Réparer les Vivants (2014) ?)
Matériaux, donc, à produire du roman, quel roman, et comment. Et se demandant comment, répondre parfois, au passage, au pourquoi causal et au pour quoi conséquent. La question est posée et ses réponses sont chapitrées en quatre parts, dont la porosité, les correspondances et la part d’irrésolution sont assumées dès le titre de chacune d’elle :

1. écouter un contrôleur fiscal dire de quelles ressources intérieures il puise la résistance à l’ennui, le sens du devoir civique et l’indifférence au regard d’autrui indispensable à l’exercice de son métier
2. car nous sommes des pilleurs, des kleptomanes sans scrupules, et le monde est à notre service
3. c’est Goethe qui s’étonnait de ceux qui venaient patiner sur un lac gelé́, mais ne s’interrogeaient nullement sur les fonds et les poissons sous la glace
4. redevenir un chacal – ou comment donner des nouvelles des flammes de l’enfer tout en décourageant la communication

Ces quatre ouvertures signent, soulignent le caractère d’Art poétique de cet essai – collectif, et donc disparate – et le pluriel du substantif devenirs, on y revient, a une importance extrême. La poétique, unificatrice de ce disparate, est, justement, une poétique du disparate, du patchwork organisé, de la tension à l’œuvre dans l’assemblage des matériaux langagiers (partie 1, mais aussi 2, et 3, voire 4), documentaires (2, mais aussi…) substantiels (3, mais aussi, etc.), essentiels (4… ), de l’énergie (animale, celle du zombi, mais aussi de l’ours, destructeur de documents, avaleur d’airelles, de Bertina) déployée via le rapport compliqué, moralement et techniquement compliqué, à ces matériaux envahissants. L’attitude de défense amusée, de la raisonneuse, ironiste et moraliste, Emmanuelle Pireyre, face aux datas (les données, dans leur version hypertrophiée, massifiée par l’environnement numérique – et d’user du terme data, dans son incongruité flasque, tout comme de reprendre la forme du commentaire des forums, est aussi manifestation de sa poétique actualisée : user des armes de l’adversaire, sur un mode d’art martial, comme les situationnistes l’ont théorisé, produit des effets par réaction (en chimie langagière) mais également un mode de vivacité, d’alerte, en lui-même productif).
Poétique, ai-je écrit, et à cet endroit un autre détail mérite d’être approfondi. La forme de l’entretien, dont on trouvait plusieurs occurrences dans le premier volume, de 2007, est ici restreinte, réduite à un exemplaire : et l’interviewé, Patrick Beurard-Valdoye, est le seul des intervenants qui soit « officiellement » estampillé « poète ». La discussion, stimulante, touffue, qu’il a avec Arno Bertina, voit rejaillir comme rarement ailleurs dans ces pages la notion d’Histoire (avec une capitale, mais charriant sa part de récit). Le poète organise une manière, rejouée sans cesse en ses formes et échos, de récit du monde, « Une forme délinquante de l’Histoire officielle ». Par cet isolat fédérateur (c’est d’ailleurs symboliquement de ce long entretien qu’est tirée la référence à Goethe qui unifie et titre cette troisième partie), on touche à une part essentielle de ce paradoxe qui n’en est pas un : protéiforme, ce roman actualisé, de recherche, d’exploration, de matériaux questionnés autant qu’usités, a de commun une question permanente posée au langage, envisagé selon des angles sans cesse changés. Le langage n’est pas un ornement – et le matériau documentaire n’est pas un (bien utile et joli) décor. En ce sens, un roman n’a pas à être « bien écrit », il n’est envisageable qu’écrit, il ne raconte quelque chose qu’écrit : le synopsis n’est rien – ou éventuellement une forme additionnelle à implanter dans le grand mix (pensons aux hypothèses géographico-fictionnelles des notices de lieux de culte éventuels que rédige le narrateur de La Conjuration de Philippe Vasset, lui-même ici réinterrogé, tout comme Pireyre et Adely, autres non-membres du collectif vers qui les Inculte se sont à nouveau tourné).

« Chacun de mes livres est toujours précédé d’une enquête – entretien, recherche de documents, etc. –, mais celle-ci est systématiquement menée à rebours : son but premier n’est pas de collecter des informations susceptibles de nourrir le récit pour le rendre vraisemblable, mais au contraire de localiser le plus précisément possible les zones où le réel s’affole et s’embrouille. Je considère ces triangles des Bermudes comme les véritables lieux du texte : c’est là, avec ce qui existe mais surtout avec ce qui manque, que se sont écrits mes livres. Dans les aires échappant au recensement géographique, sur les marches où s’échangent d’incompréhensibles valeurs, et à l’écoute des mythomanes les plus chevronnés. » (Philippe Vasset)

Autre effet retour, moins attendu encore, celui du manque, de la mélancolie – et de là, d’un retour discret, subtil, mais effectif, de soi dans cette recherche, dans ces constructions et déconstructions documentaires. Vasset, guetteur de la part d’irrationnel que porte et dégage la plus extrême rationalité. Olivia Rosenthal qui s’engouffre dans la lacune, le gap logique entre deux éléments recueillis en entretien (selon cette méthode de travail qu’elle expose ici avec autant de sincérité que de précision – une autre des qualités de livre, que cette réelle puissance documentaire) :

« C’est dans l’interstice et l’ellipse, par eux, que la fiction peut venir, le récit naître et grandir. »

Mais j’ajouterai deux discrets points d’orgue à ce livre, que sont les interventions d’Arno Bertina et d’Oliver Rohe. Ce dernier, réfléchissant à l’usage de sa biographie (témoin enfant et adolescent de la guerre civile libanaise) en tant que source documentaire, des réserves et précautions qui l’ont toujours tenu à distance de cette matière ; et à l’usage des documents photographiques comme possible recours au défaut de mémoire, en vient à louer le paradoxal manque résidant dans l’abondance :

« Si le document, comme indice historique, peut se substituer à la mémoire individuelle et faire parler le commun, s’il peut résoudre aussi, ne serait- ce que partiellement, la pénurie de signes dans le présent, il reste que le texte ne peut exister qu’à partir de ses insuffisances : celles que le document soulève de lui-même, les choses qu’il continue donc de ne pas dire, l’invisible qu’il laisse présager, celles qui naissent également de sa confrontation avec d’autres sources. »

C’est par un biais intime, également, que Bertina se glisse en ces méandres : narrant une part de son rapport quotidien à la photographie comme rapport (du monde, de son enregistrement fidèle, de ce qu’elle tente et promet d’en capter), en version micro et réitérée (chaque jour, inlassablement, prenant la même vue de sa fenêtre ; accumulant par centaines les photos de sa fille…) :

« La photo comme geste artistique, puis comme document, et en fait comme mélancolie.
En prenant toutes ces photos, je manifeste et tente d’objectiver une détresse souterraine qui se moque pas mal des gestes vains que je peux faire puisqu’elle ne desserre pas son étreinte. Morsure. On doit même pouvoir dire que ces gestes la nourrissent ; il y a toujours un horizon artistique derrière chaque prise de vue, qui ennoblit le geste dérisoire et la motivation psychologique – la détresse a un manteau qui a de la gueule (la veste en croco de Sailor, par exemple) et ça relance les dés. Voilà : le document crée de la mélancolie. L’archive, le document portent en eux, intrinsèquement, essentiellement, une mélancolie. Ils soignent une détresse par la mélancolie. (…) Heureusement je fabrique des anticorps, ou j’alimente des contre-feux. Heureusement il y a l’écriture. »

Ce jeu, entre l’intime et le fictionnel, produit par l’effet de mimétisme, voire de surplus de réel, que charrient les documents, et au premier rang d’entre eux, les photographies ; cette possibilité onirique et sensible, apportée par l’information, est un grand bénéfice.

Une ligne de fuite où prospèrent les formes de vie (les devenirs).

Devenirs du roman 2 : écriture et matériaux (collectif, éditions Inculte, mai 2014), Par Emmanuel Adely, Jakuta Alikavazovic, Philippe Artières, Arno Bertina, Patrick Beurard-Valdoye, Nicole Caligaris, Claro, Thomas Clerc, Marie Cosnay, Tristan Garcia, Christian Garcin, Hélène Gaudy, Maylis de Kerangal, Mathieu Larnaudie, Hélène Ling, Vincent Message, Emmanuelle Pireyre, Christophe Pradeau, Charles Robinson, Oliver Rohe, Olivia Rosenthal, Anne Savelli, Joy Sorman et Philippe Vasset.

à l’écoute : Cette vitesse qui électrise le livre, entretien avec Arno Bertina (rencontre remue.net)

©Arno Bertina

« Cette vitesse qui électrise le livre », entretien avec Arno Bertina.

Joie d’animer cette rencontre remue.net , vendredi 22 février 2013 à 20 heures au Centre Cerise. Elle s’ajoute à une liste longue, qui constitue une histoire, en entier écoutable en ligne, un vaste territoire de passionnantes ressources (de Markowicz au clou dans le Fer, de publie.net à Hélène Cixous… en attendant Camille de Toledo ou les éditions Quidam au mois d’avril.)

Le travail (modeste) de mise en ligne pour lui, sur un blog dédié (Sebecoro Chambord, blog de résidence à Chambord), a amplifié encore mon intérêt (déjà vif) pour son travail & son audacieuse façon d’y réfléchir, de réfléchir au texte, dans le texte (de fiction, de roman, c’est son endroit, lui semble-t-il, pour des raisons qu’ensemble on questionnera aussi, ce vendredi), sans alourdir ce texte. J’écrivais, suite à une séance d’atelier numérique, il y a quelques semaines, à la propos de la ruse déployée par ses jeunes participantes, ceci :  » Il y a cet aplomb et cet aller-de-l’avant, même allant contre : un aller droit devant soi incluant ses forces contraires. Il y a l’écriture qui s’invente, toujours, dès lors qu’elle sait s’arrêter – s’arrêter sans cesser d’avancer. » Et relisant cette phrase, je sais qu’il y a Bertina, dedans, en sous-texte (même si l’atelier, lui, partait de Manon), sous-texte oui, qui me signale au passage que : ce travail-là, de questionner des écrivains, il écrit en vous en préalable, vous griffonne en dedans, mais encore, que : me plaît, et marque vif, cette très personnelle agrégation de « contraires », ou de disparate, en fluidité, qu’agite Arno Bertina, qui agit Arno Bertina. Hâte donc, à ce vendredi, et un-petit-peu-peur, comme toujours lorsqu’on a hâte.

Captation audio de ce débat

Cet entretien porte sur l’ensemble de son travail ; sont lus à haute voix par Arno Bertina des extraits de Je suis une aventure (Verticales, 2012), La Borne SOS 77 (Le bec en l’air, 2009, en collaboration avec L. Michaux), Numéro d’écrou (Le bec en l’air, 2013, en collaboration avec A. Michalon), ainsi que du blog Sebecoro-Chambord.

partie 1 – Je suis une aventure, La Borne SOS 77.

http://remue.net/audio/2013/bertina1.mp3

partie 2 – Numéro d’écrou

http://remue.net/audio/2013/bertina2.mp3

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(Présentation sur remue.net)

« Il y a des difficultés, c’est très construit, c’est hyper construit, mais pour autant ça s’écrit dans une espèce de fluidité. Pourquoi je tiens à cette idée ? Pour prouver que ce n’est pas si cérébral que ça. L’image de Stendhal écrivant à cheval – évidemment c’est une image, il n’y a pas de réalité derrière cette image – c’est vraiment une image qui me parle. Je cherche ça en écrivant (Anima motrix ou Je suis une aventure) : que le lecteur lui-même puisse être embarqué, c’est-à-dire avoir le sentiment d’être sur une machine qu’il contrôle peut-être à certains moment, comme une moto, et peut-être qu’à d’autres moments il ne la contrôle pas trop, comme un cheval… L’idée est de proposer des vitesses au lecteur, et que ces vitesses aient quelque chose d’ébouriffant, de joyeux. »(entretien pour Hors sol)
« L’ordre qui me donne envie de danser quand il se manifeste n’est pas celui qui apaise une angoisse personnelle, mais le signe d’une vitesse – ce qui est tout le contraire d’une force réactionnaire. La joie ressentie ? La vision n’est pas passée sous le nez ; on est parvenu à lui emboîter le pas. L’ordre réactionnaire est une fin : il faut que le réel cesse de bouger. L’ordre d’un texte est un moyen, le moyen de la vitesse, qui n’est pas loin d’être une fin en soi, c’est-à-dire l’empreinte, le fumet, le souvenir d’une vision qui a traversé le cerveau. » in SebecoroChambord)

Sebecoro Chambord, blog de résidence à Chambord. ;
Un entretien en trois parties avec Benoit Vincent dans l’excellente revue Hors Sol.

Rencontre remue.net, vendredi 22 février 2013 à 20 heures au Centre Cerise

46 rue Montorgueil 75002, métro Etienne-Marcel, Sentier, Les Halles.

Entrée libre et gratuite.

Réservation souhaitée au 01 42 96 34 98 ou par mail à scenedubalcon3[arobase]aol.com. et groupe facebook consacré à cette soirée.


Arno Bertina
Bibliographie

Le dehors ou la migration des truites, Actes Sud, 2001, roman. – Appoggio, Actes Sud, 2003, roman. – La Déconfite gigantale du sérieux, Lignes/Leo Scheer, 2004 (sous le pseudonyme de Pietro di Vaglio), essai/fiction. – Anima motrix, Verticales, 2006, roman. – Anastylose, Fage, 2006, farce archéologique (en collaboration avec B. Gallet, Y. De Roeck et L. Michaux). – J’ai appris à ne pas rire du démon, Naïve, 2006, fiction biographique. – Une année en France, Gallimard, 2007 (en collaboration avec F.Bégaudeau et O.Rohe), essai. – Ma solitude s’appelle Brando, Verticales, 2008, récit. – La borne SOS 77, Le bec en l’air, 2009, fiction (en collaboration avec L. Michaux). – Énorme, éditions Thierry-Magnier, 2009, photoroman pour ados (avec le collectif Tendance Floue). – Dompter la baleine, éditions Thierry-Magnier, 2012. – Je suis une aventure, Verticales, 2011

Présentations sur le site des éditions Verticales ; et sur le site des éditions Actes Sud.

Trente-Cinq | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : (Se) rassembler

C’est monté, une vapeur un jet, à l’orée de cet été qui n’en finissait pas de ne pas arriver, un truc à faire, il y avait à : se rassembler,

& ralentir, parce que & pour (se rassembler) :

il y avait aussi, ralentir, dans ces parages, désir de ralentir. Non pas besoin que ça s’arrête, comme il est récurrent d’en voir surgir le fantasme partagé dans nos espèces connectées : pas de souci non de débrancher, non mes machines ne m’oppressent pas, non les réseaux ne m’enchaînent pas je le dis je l’affirme, ni vous non plus c’est une humeur une fausse piste, non : les projets fourmillant ne me happent ni ne me vident non tous je les aime,

ce qui montait, vive envie de rassemblement, d’une boîte où mettre des choses voire tout et où me mettre moi. Rien que retour chariot, mouvement logiquement pendulaire : je me fragmente, me rassemble ; je me constitue, me disperse.

Forte envie de me réifier & laisser fourmiller les trucs en groupe, rien couper rien cesser rien subir,

juste : se rassembler, faire masse.

Ralentissant, comme en course quand se trouve une cadence, la cadence, une manière de souplesse dans l’allure, après quelques minutes & que le déplacement s’est esquissé, inscrit dans la machine corps, ralentir alors n’est pas s’arrêter, non, c’est jouer du frein moteur, pied levé, levé, levé, prêt, dispos, mais : levé.

L’image aussi du coffre à jouets, solide place-forte où ficher ses bordels, singes & chapeaux, balles et crayons, rassembler la profusion, faire du bruit une forme.

Mais c’est en usinant le blog d’Arno Bertina (en allant voir ailleurs plutôt qu’en moi, donc)

(& cette joie qu’il ait répondu ainsi, avec ardeur enthousiasme souplesse &)

en posant les briques aux couleurs désirées,

lisant relisant les billets, pleins d’élan tel : « Il faut renoncer à utiliser les mots contradiction et paradoxe. Dans Je suis une aventure, dans Troisième territoire (un projet en cours avec le photographe Frédéric Delangle), j’ai cherché à montrer des personnages se libérant de ce schéma (« Les contradictions n’existent pas, le mot désigne seulement notre inaptitude à comprendre par où deux choses travaillent ensemble »). Il faut, comme disait Michaux, « laisser infuser », affiner ce qui semble être une contradiction. »

La chose s’est précisée s’affirmant, truelle en main – les choses, elles s’inventent se faisant –

je vais construire un coffre à jouets, assez vaste pour m’être tanière : là je me rassemblerai. Nouveau site, nouvelle adresse : c’est imminent.

P-s. : Cette série en multiples de 99 signes continuera en cet endroit, elle me demeure importante.

« Ma solitude s’appelle Brando » de Arno Bertina

(reprise d’un article publié sur remue.net le 20 décembre 2008)

On ne devrait pas lire les quatrièmes de couverture.
On le sait mais quoi, répétons : n’oublions pas de nous abstenir de retourner l’objet pour lire la quatrième (ce qui épongera ça de nervosité curieuse en moins ; ce qui nous épargnera de voir l’étiquette de prix, et ainsi nous fera dépenser sans compter, sauver la librairie indépendante, finir ruiné mais : heureux).
Pas lire la glose synoptique ajoutée au dos, donc.

Non qu’il y ait dans le texte une pureté absolue, à ne pas déflorer surtout, le texte tel qu’on le découvre on le sait est déjà maculé de nos représentations, ne serait-ce que des raisons objectives (connaissance de l’œuvre, de l’éditeur) et subjectives qui nous ont fait aller vers (séduction de l’objet-livre, ou titre intrigant, comme « Ma solitude s’appelle Brando »). Mais la quatrième de couv, aussi professionnelle soit-elle (voire, le plus professionnelle soit-elle), nous dessert, lecteur, quand elle sert le texte.
Face à ce court roman, cette novella d’Arno Bertina, je n’ai lu la quatrième qu’une fois le livre fermé , m’en félicite, et vous conseille de faire de même.
Contentez-vous d’hypothèse biographique, le genre annoncé en exergue, hypothèse biographique qui ouvre et ne résout rien.
Le livre nous plonge dans une biographie familiale ouverte, allègre traversée d’un siècle écoulé, un siècle compliqué :

« Mais avant cet engagement il y a le départ pour l’Afrique, et avant le départ pour l’Afrique il y a les vingt ans qui les trouvent, garçons et filles, avalant deux cent kilomètres à vélo dans la journée, en direction de Dax ou de Brive, à bouffer le paysage par tous les bouts, sur des routes si dures que même les gros boyaux d’alors s’y déchiraient et ça n’était même pas une péripétie – d’autres tourneraient casaque parce que c’est assez à raconter, déjà, mais ils ne mangent pas de ce pain-là. Il y a en eux un appétit capable d’inventer un corps à sa mesure. »

Le livre court à cette allure, tourne les sens (au propre et au figuré). Un des intérêts de cette vitesse (ou sensation de vitesse) produite par le texte, ramifié de digressions qui n’en sont pas mais sont des développements nouveaux de l’affaire (l’affaire-récit, l’affaire-texte), c’est non pas de nous tenir en haleine (si intrigue ou mystère il y a, ils ne seront pas résolus), mais de nous tenir en éveil, de fournir en éveil le lecteur en nous, de fournir en éveils les lecteurs en nous, de nourrir notre multiplicité. Les registres sont traversés, ouverts, hop :

« (…)(Cette anecdote ne sous-entend pas que tous les officiers allemands étaient élégants.)
Des allemands qui assistèrent à son mariage quatre ans plus tard, depuis les fenêtres de la Kommandantur. Le 6 juin 1944 – on ne peut être plus sourd au grondement de l’Histoire. Mais pas un des frères : Henri avait obtenu un congé exceptionnel mais la nouvelle du débarquement était parvenu jusqu’en Gironde et il était reparti sur son vélo, tout fonctionnaire devant être à son poste en cas d’agression du territoire – il aura donc servi l’Etat Français plus longtemps que son chef, qui était en Allemagne avec Laval, Céline et quelques autres dès le 20 août. »

Hop on est déjà ailleurs, trois fois ailleurs au moins en six lignes, et minuscule et majuscule histoires se causent et se font signe ; le goût du commentaire, de la glose divagant n’est jamais muselé, empêché, corseté, mais l’appétit, le goût de vivre en somme, porte l’esprit ailleurs, à la vitesse où l’on pense : re-contexte historique parce que non plus ça ne s’arrête jamais tout ça, la grande Histoire broyeuse, et c’est ça qui entraîne les individus dont les destins ajoutés font la pierre.
Et de ne pas savoir où l’on est, si c’est fiction familiale trafiquée ou fiction familiale inventée, tant le statut du narrateur omniprésent sinue malicieux dans les pages, plus loin plus proche, à la malicieuse façon dont Échenoz, par exemple, mène sa focale biographique dans « Courir » ; et cette malice nous est complice, se et nous questionne (et s’en contente, encore, ne nous assène pas de conclusions légistes sur ses personnages) :

« Il retrouva sa femme à Alger, ou en France, et eu de temps après l’Armistice ils partirent pour Bamako où il restera longtemps en poste. C’est du Mali, d’ailleurs, qu’ils écriront pour annoncer l’adoption d’une orpheline, deux ou trois années plus tard. Il faut imaginer le silence de sa mère, la liste des non-dits qui s’allongeait, des reproches qu’on ne ferait pas. Mathilde hasarda une remarque grinçante devant sa mère (pourquoi adopter quand on envoie son fils, déjà, se faire éduquer ailleurs, par d’autres ?) en sachant pertinemment qu’elle ne lui dirait rien, à lui. Les deux femmes ont-elles au moins soupçonné quelque chose ? Sans doute pas, pas alors. »

Alors pour respecter ce pacte d’irrésolution décidée, et se laisser emporter puis surprendre, ne dévoiler aucun pot-aux-roses (et ne pas lire la quatrième), vous garantir que ce court livre se déplie au-delà des dimensions initiales (quelque 92 pages), que Marlon Brando y passe et porte sa part d’ombre-solitude, que les trouvailles sont en nombre et le récit, les récits, hypothétiques et constitués, en rester à cette belle phrase :

« mais j’ai besoin de penser que la vérité a deux visages quand elle n’en a pas trois, je m’arrête au bord d’en dire trop. »

Ma solitude s’appelle Brando est publié chez Verticales, dont, faut-il le préciser, le travail éditorial est à saluer (et ceci même lorsqu’on se permet, pour raisons suscitées, de sauter le paratexte en couverture). Arno Bertina a publié plusieurs romans, chez Actes sud, Verticales, et a participé récemment à l’ouvrage collectif « Il me sera difficile de venir te voir »