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Le contraire du storytelling

logo-titre(Où quelque chose toujours se passe quand on pense et classe)

(Même quand on n’est vraiment profondément assurément certain de rien)

Depuis deux ans j’interviens dans le master Limès de Martin Rass et Stéphane Bikialo, à Poitiers, spécialité « nouvelles médiations (littéraires) » où je propose des formes d’intervention à la jonction de mes pratiques et de ce que j’appréhende, subodore, me représente (le travail sur les représentations, une grande part de ce qui s’invente peut-être, parfois, est là) de leur rapport (aux jeunes adultes qui me font face), de leur usage : de la littérature, de la lecture, des outils numériques : l’invention depuis l’inventaire, envisagée comme terrain d’échange.

Ce mois de janvier j’y retrouve les étudiants de master année 2, que j’avais donc fait travailler l’an passé — pour des « notes de lecture » en ligne, mais aussi pour donner à voir et lire leur paysage de lecture, dont j’avais déjà parlé ici : envisager dans une indifférenciation feinte (pour jouer, « pour de rire », diraient les enfants) ce qui est lu par eux durant une semaine, tenter l’inventaire à la façon dont Perec tentait de capter l’exhaustivité du visible d’une rue parisienne. Ce moment-là m’a marqué, j’y reviendrai.

Et si je n’y reviens pas cette fois, à ce souvenir du paysage, de la lecture considérée comme un processus complexe, mêlant décision et absorption (comme les processus d’écriture et de lecture mêlent l’acte et le rêve, le conscient et l’inconscient), il nous fait socle. Comme font socle les affiches de l’excellent festival Bruit de Langue (cette année, au hasard, un colloque Verticales, feat. la visite de Jane Sautière ou Pierre Senges, un entretien avec Cadiot, une rencontre avec Vasset, et la Fabrication de la guerre civile du cher Charles Robinson — je m’y sens chez moi, dans un hall où trônent de telles affiches).

Situation : nous avons un socle, nous avons de la joie (nous avons aussi un rhume, et diverses manières de fatigue, mais c’est de saison), mais nous avons : du retard à l’allumage, et un faible effectif (les étudiants, c’est comme les saisons culturelles : leur entièreté se concentre/consume en quelques semaines d’automne-hiver, après il y a les stages de préparation à la vie future (dont on sait aussi qu’elle sera constituée d’autres stages – en leur souhaitant (mais comme à nous finalement, qui ne sommes pas, loin de là, arrivés, bien loin) de « déboucher »).Et ici où l’efficacité de la formation se doit de lier vivement avec le monde du dehors (du travail, donc), il est logique (on ne concédera pas « heureux », parce qu’un effectif il nous en faut un, quand même, surtout après un voyage en autocar, via Mauges et Deux-Sèvres), il est logique, donc, que certains aient autre chose à faire.

Bon : Ils sont cinq, c’est tout de même assez pour travailler – mais c’est mieux alors en mode atelier, en mode écriture amplifiée, tant qu’à faire. Deux temps distincts.

Ecrire le réseau social

Dans la lignée infra-ordinaire d’inventaire des usages nôtres du numériques, et plus encore de leur usage, apport, frottement avec nos activités (et paysages) de lecture, observer attentivement un plus petit commun dénominateur : qui est : que nous publions, lisons, quotidiennement, eux et moi, sur les réseaux sociaux (facebook, twitter, instagram, ici utilisés, sur ce panel non représentatif de cinq jeunes adultes). Et de cette observation faire texte, du flux récent reconstituer le récit. C’est un échange ; il est réel, j’apprends toujours de ces textes-là ; et les remercie sincèrement ; c’est un récit de l’ordinaire, bien sûr, un de ceux qui ne sont jamais ou si rarement faits. Et les deux se regardent : le flux et son récit. Considérations d’usage du flux (« c’est que je n’y suis pas beaucoup, ou que j’y dis n’importe quoi, un peu…« ), mais double mouvement : le flux ainsi narré produit un récit de l’intime, générique et singulier / tandis que la remise à plat, en « ordre » (ou du moins dans un autre ordre) renseigne chacun (oui, un texte d’atelier enseigne débord son auteur, et moi ensuite) sur ce qu’il en fait, y fait, de ce vortex techno-ordinaire. C’est à lire ici, des choses telles que :

« (…) comme Chuck Palahniuk le dit si bien… tout ce que nous possédons finit par nous posséder, dernière publications sur instagram, je me fais les ongles, je choisis la mauvaise couleur, même mes mains et mes pieds ont plus de fans que la littérature. »

ou

  • « Chaque livre devient une part intime de moi à travers l’interprétation que j’en fais, à travers le sens que je mets derrière ces phrases. Je lis personnel.

  • Le réseau social, bizarrement parlant, n’est pas un miroir. Je mets un point d’honneur à ce qu’on ne puisse connaître de moi, pas grand chose de personnel. Exposer mes lectures serait comme exposer une photo de nu ou exposer un extrait d’autobiographie mollement romancée.

  • Au contraire, exposer ma vision du monde ne me semble pas si personnel. Le réseau social comme assurance de ne pas être la seule à penser ce que je pense. »

 

Notes sur l’encombrement et le paysage du & des bureaux

Et le deuxième temps, j’ai rejoué un autre aspect de la partition Perec (il y en a des centaines, c’est inépuisable, c’est une merveille ; il y en a des centaines sans même passer par les contraintes oulipiennes, ce que je n’ai pas fait depuis des années), depuis Penser classer, et son inventaire des objets du bureau, poser la question du bureau, réactualisée en somme : car le mot bureau, déjà polysémique (un espace où travailler devenu par métonymie première synonyme d’emploi – je vais au bureau), s’est démultiplié depuis l’ordinateur personnel. Questionner le bureau dans sa multiple acception, et l’écrire depuis un outil de classement, un logiciel de mind-mapping. D’un plan heuristique faire le format d’une écriture (qui peut se déployer en phrases, même), qui dans ce format s’individualise toujours (il n’y a pas un usage du plan en patates, comme il y a mille façons d’en cultiver). C’est passionnant à hacker, un outil de plan, comme il est passionnant d’envisager sa plasticité propre comme un espace d’écriture en soi. Et ça fait toujours, on y revient, apparaître du sens, par la mise en perspective de – revenons-y – nos différences de représentation.

Quand l’une d’entre elle envisage le bureau « physique » (le meuble, un plan et quatre pieds), comme « réel », et que sa voisine l’envisage comme « le reste », il y a quelque chose qui se dit là de notre lecture – de notre lecture de la lecture, de l’écriture, du travail, des objets de technologie — de notre lecture du monde, de ce si compliqué « réel » qui nous entoure et dont nous sommes. Une résolution d’aucune question, juste : une approche plus affine du mystère de notre être au monde, par jeu entre les choses et leur nomination.

Loué soit l’infra-ordinaire et ce qu’il permet encore, en ateliers – l’infra-ordinaire pour absolu contraire du storytelling, en somme. De l’intime fait partageable ; un récit du regard.

Paysage de lectures (récit d’intervention au master Limés)

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Il y a la conjonction de deux choses, tout d’abord cet herbier en tumblr, entamé depuis cet été, qui m’est devenu aussitôt essentiel, de par son rythme quotidien mais aussi par sa simple fonction élective, importante, de constitution d’un paysage (ce matin même, Frank Smith et son surplis, un sacré paysage en soi), qui change le rythme et l’organisation de ma bibliothèque physique – en quoi cet objet éditorial, « virtuel »,a d’immédiates conséquences dans le monde physique – et me revient cet exercice que j’ai déjà hâte de proposer à nouveau, sorte de réactualisation du comment ranger sa table de travail de Perec, via outils heuristiques (dits aussi de mind-mapping) :

https://materiaucomposite.wordpress.com/2014/12/02/lordi-sur-le-bureau-et-le-bureau-sur-lordi-dune-ecriture-heuristique-en-atelier/
L’herbier est en photo pour illustrer la dite page. La page, elle, présente un autre paysage de lectures – celui du groupe d’étudiant(e)s du master Limés  à Poitiers, àqui j’ai proposé cet exercice d’écriture durant ma première séance d’intervention cette année. La séance, organisée depuis ma propre pratique de « médiateur littéraire », envisagée dans sa diversité (la médiation figure aussi dans l’intitulé de la formation coordonnée par les maîtres Stéphane Bikialo et Martin Rass, « nouvelles médiations ») depuis mon fil twitter, passant ensuite au crible le concept de « rentrée littéraire », toisant ce qu’il éveille (ou pas, option majoritaire, le ou pas) chez ces jeunes futurs libraires, bibliothécaires ou funambules comme moi, se concluait sur un temps d’écriture. D’écrire pour voir, pour s’essayer – mais littéralement, oui, pour voir.
La consigne :

Une semaine de lecture – qu’est-ce que je lis ? Comment ? Pour quoi ? Ne pas expliquer, faire l’inventaire de ce qui est lu (physiologiquement, c’est-à-dire de façon volontaire ou non)

appelait le voir, le re-voir comme mode de re-mémoration. Appel au sens préalable à la réflexion , pour limiter autant que possible les enjeux de représentation de soi (en un lieu et moment où le capital symbolique de la lecture est essentiel et stratégique). Nous aurons de quoi penser ensemble, ensuite – et dès que publié, chacun se relisant – et relisant les autres, plus encore – , chacun aura de quoi moudre, et ouvrir un peu autrement les yeux dans la torpeur matinale, au passage du paysage ou dans les transports en commun.

Mais il y a déjà à voir : chaque texte constitue un paysage, et le défilement des paysages singuliers (avec leurs intersections, qu’elles soient du rapport aux parents dans ces moments de grand départ, ou des impératifs scolaires) fait un panorama.
Exemple :
« Ça y est c’est la rentrée, comme nous l’indique les cartons qui envahissent la librairie. Bonne journée à toi aussi ! Lord Brian, Dog save the queen. Prière de fermer la porte derrière vous. Pompom a une entorse à la patte. How many Disney movies have you watched? Voulez vous quitter l’application. Oui – Non. Thanks for watching. Subscribe. Alarme 9:30. DanAndPhilGames. PewDiePie. Cryotic. Markiplier. Prière de fermer la porte derrière vous. Promotion exceptionnelle. 40% d’économie. Consommer rapidement après ouverture. Run for switch / Save Mike. Credits. Prière de fermer la porte derrière vous. Fichier Dropbox partagé. Je suis prête dans dix minutes. Alarme 10:00. »
L’ensemble vaut plus que la somme de ces parties.
Mais chaque partie déjà vaut.
A lire ici.

https://formationslirecrire.wordpress.com/2015/09/16/paysages-de-lectures-textes-seance-1/

Comment c’est, commencer ?

Comment c’est, commencer ?

C’est une heureuse conjonction qui m’a mené à lancer cette proposition d’écriture et à publier les 20 textes produits depuis celle-ci. (La séance est décrite en détail ici).

La conjonction, c’est celle de ce cours d’ « écriture et numérique », à La Roche-sur-Yon, pour des étudiants en info comm options métiers du livre, où je suis déjà intervenu dans divers contextes, et de nos préoccupations dans l’élaboration de Mobilis, que nous commençons depuis quelques mois et continuons de commencer jusqu’à parution en mai d’un site collaboratif et d’une revue semestrielle imprimée.

Donner cours, pour moi qui suis plutôt un médiateur, un accompagnateur, donc, est toujours une gageure pour moi (en tout cas, la nuit précédant la première séance, bien pauvre en sommeil), et il me faut relancer, renouveler un dispositif qui ne soit pas de surplomb absolu (sans se dispenser de passer (ou tenter de) des idées, notions, considérations et re-considérations. Ce dispositif, même se donnant les moyens de l’atelier d’écriture numérique (de quoi projeter du web pour moi ; un poste connecté au web par étudiant), même envisagé comme un td, demeure un cours : il n’est pas un atelier d’écriture artistique. Je lance une proposition d’écriture de façon moins contrainte et moins littérairement élaborée que dans mes ateliers : l’idée est réellement, comme je le spécifie dans le titre de cette séance, de faire connaissance.

Faire connaissance est évidemment à entendre de plusieurs façons : aller, pour moi (enseignant) plus loin que le simple tour de table auquel je les soumets, qui énonce quelques réalités sociales et pré-professionnelles (je m’appelle, je veux devenir, je vais faire un stage chez) ; me renseigner plus avant sur leurs préoccupations essentielles et leur rapport intime au lire et à l’écrire (considérant que toute efficacité pro dans ces domaines qui sont les nôtres ne saura se forger que depuis une nécessité intime) ; mais aussi (mais surtout) les lancer dans une entreprise de méta-cognition qui les aide à considérer ces nécessités intimes, à les envisager autrement.

Mais commencer, reprenons : Je pose aux étudiants cette question que Mobilis s’est posée (et en particulier Jasmine Viguier, dans le cadre d’un dossier qu’elle prépare pour Mobilisons, revue liée), autour du mot « commencer ». Me disant que de parler de sa lecture, de son rapport à la lecture peut- être une bonne entrée en matière, d’écriture, d’énonciation, de publication, je soumets sa question, en version improvisée, changée puis redite autre, aux étudiants :

« – Quel état d’esprit vous habite alors que la première page n’est pas encore tournée, alors que vous prenez l’objet dans vos mains ? Qu’est-ce que vous en attendez ? – Qu’est-ce qui retient votre attention (poids, la taille, le nombre de page, le graphisme de couverture, rien de tout ça…) ? – Dans quelle situation/position aimez-vous commencer un livre : au calme chez vous, en transport, le soir, le matin etc… ?»

C’est donc l’exercice d’écriture, d’une écriture envisagée comme exploratoire et énonciative, pour poser des faits et des représentations d’où seront bâties les réflexions à venir. Les textes sont à lire ici .

Ce qui m’apparaît a posteriori, c’est qu’hors même de l’atelier d’écriture, usant du geste d’écriture comme d’un lanceur et d’un moyen de construction d’un échange, c’est l’infra-ordinaire de Perec qui me revient, qui ici sous-tend cette question du commencer – j’en ai parlé ici et , mais c’est frappant de constater dans mes propres pratiques à quel point l’infra-ordinaire (et ce qu’il permet, ses potentialités induites) m’ « infra-ordonne »

Et que nous disent-ils ces textes ? Que les livres tombent du ciel, sur un mode de compulsion heureuse ; qu’ils sont parfois commencés par la fin (et qu’il y a des raisons pour cela, et qu’elles varient selon les individus) ; que la couverture compte, qu’elle compte beaucoup, qu’elle compte parfois bien plus que l’auteur ;  que tout parfois commence avant de lire une ligne, dans le geste de transmission d’autrui qui vous offre un livre ; que tout cela change selon la prescription, les supports, et le contexte de la dite lecture

La lecture enchainée de ces textes m’est précieuse, en tant que ressource documentaire (car je ne saurais sinon que présumer, qu’imaginer qu’il y a beaucoup de cycles fantastiques ou de mangas dans leurs lectures, sans en imaginer ni la proportion ni, encore moins, l’effet), mais aussi comme premier décentrement (je parlais plus haut de l’intérêt de cette méta-cognition, consubstantielle au dispositif d’atelier) sur lequel me baser pour pousser plus avant les spéculations lors des deux cours suivants, et en tant que ressource constituée, agrégée en un corpus dont je sais aussi que la lecture d’ensemble produira autant que la production de chaque texte individuel, sur leurs auteurs…

Mais j’aurais pu parler ici de cet autre cours, plus littéralement lié à l’infra-ordinaire, que j’ai donné récemment au Limès de Poitioers à l’invitation de Martin Rass, où sont retracées des semaines de lecture, sans distinction de genre ni de classe – et que ce flot-là est tout à fait excitant à suivre… Ces textes-là, d’une semaine de lecture racontée par son lecteur, sont à lire ici.

A suivre, donc.

L’ordi sur le bureau et le bureau sur l’ordi (d’une écriture heuristique en atelier)

008809e05c3f01320c050ec6a707e14b(Tentatives de reprise de l’inventaire de la table de travail selon Perec, en atelier numérique. Avec utilisation d’outils de cartographie heuristique en ligne)

C’est expliqué, ici, et les textes sont (et seront, car ils viennent parfois longtemps après) à lire à la suite.

L’atelier (poieo numérique, séance 4, saison 4) relit une séance précédente, une de celles qui m’ont (et parfois pas que moi) intéressé, arrêté, par ce qu’elles ont pu déclencher et par les textes produits – comme dans beaucoup de séances d’atelier du poieo numérique, j’ai été surpris, informé (y compris documentairement), par ce qui s’écrivit.

Résumé des épisodes précédents et nouvel exercice (également disponible ici, Mes usages du web) :

Mes usages du web : D’après Georges Perec, & la séquence « Internet explorer », de Thibault Henneton, dans l’émission « Place de la toile » (saison 2011-2012). La consigne d’écriture était : « Regards sur votre usage : Faites l’inventaire d’un jour de web, pour vous : narrez-le de la façon qui vous conviendra, en allant au plus précis : dans l’ordre de déroulement d’une journée : quels sites, pour quel usage, depuis et avec quelle machine, combien de temps. »
2 – Lecture intégrale du texte de Perec dans Penser classer, lien avec l’infra-ordinaire déjà précédemment évoqué.

3 – Reconfiguration : Nous avions travaillé sur la timeline, l’inventaire était aussi strictement chronologique que possible, dans cet inventaire d’il y a deux ans. Changeons d’angle, et spatialisons – observons notre espace (de vie, de travail) quand nous nous concentrions sur le défilement du temps.
« Qu’en est-il de votre bureau ? où est-il ? dans votre appartement ? sur l’ordinateur portable ? sur l’ordinateur fixe ? Mais le bureau de l’ordinateur, il est également dématérialisé, de plus en plus, via nuages et externalisations ? Tentative d’appréhension globale, exhaustive, et actualisée de votre table de travail, de ce que vous considérez comme tel, de votre, de vos bureaux. »
Tentative d’usage de mapping et outils dédiés – Pour une écriture heuristique.
Nous utiliserons :
https://www.mindmup.com/#m:a13c092f804715013241313a9923a4dcd2
« sur ce modèle : dessiner deux bureaux – au moins. Et peut-être d’autres divisions.
Ecrire, sauvegarder, exporter – et poser dans un article wordpress. »

Ce qui se passe durant cette séance, c’est d’abord un étonnement – voire, des étonnements cumulés, étagés, successifs : je présente d’abord l’exercice-source Mes usages du web (récit-inventaire d’une journée ordinaire par le prisme seul de ses connections successives) qui peut étonner ; je lis ensuite le texte de Perec (Notes concernant les objets qui sont sur ma table de travail, in Penser classer), qui peut étonner et déjà lui-même ne cesse de s’étonner de ce qu’il voit et trouve en regardant attentivement et autrement cet infra-ordinaire, ce quotidien ; j’ouvre ensuite un logiciel de « mind-mapping » (cartographie mentale, pour traduire vite et mal, i.e plan heuristique), en explique les principes, techniques (simples d’usage, c’est heureux, et logiques.
Et c’est de là qu’écrire se fait, selon ce simple modèle ci-dessous.

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Et l’étonnement second, ensuite, c’est que oui, en dépit de mes trois étages de présentation (l’exercice-source, le texte de Perec, le logiciel https://www.mindmup.com), écrire se fait – et que les claviers bruissent en même temps que les bulles et les ramifications se multiplient sur les écrans. Cette écriture est possible, elle est variable (et les manières de voir, de faire se voient, soudain, comme rarement aussi précisément), elle est performative. Elle s’auto-engendre et développe ce qui veut s’écrire (puisqu’on s’imagine à tort un plan, donc quelque chose d’organisé, de clair, de fixe, quand c’est une prolifération qui vient, le vu appelant le su, comme le dessus appelle le dessous, le dehors, le dedans).

Ce qui m’apparaît aussi, c’est que  cette possibilité heuristique, cette potentialité, ici sublimée par l’appareillage graphique, me semble entière contenue dans la manière Perec (celle de Penser Classer comme d’Espèces d’Espaces), dans cette façon de poser sans cesse des questions aux détails et d’ajouter des détails aux questions. Par touches toujours économes, sur le mode du etc. (il y a d’ailleurs un, non, deux ! merveilleux etc. dans le texte dont j’ai usé, je le sais bien j’ai d’ailleurs buté dessus lors de la lecture :

« rien ne semble plus simple que dresser une liste, en fait c’est beaucoup plus compliqué que ça en a l’air : on oublie toujours quelque chose, on est tenté d’écrire etc., mais justement, un inventaire c’est quand on n’écrit pas etc.) »

La réflexion perequienne (sur le monde comme sur soi) est certes en mouvement, elle est surtout spatialisée, comme attentive aux allers et retours de l’œil, qui regarde toujours au moins une autre chose en même temps. Son écriture, pourtant inscrite dans la linéarité de la page, est elle-même heuristique, en, somme.

L’idée d’ordonner tout cela, tentative paradoxale & impossible, permet à Perec de poser, de capter quelque chose de cet incessant mouvement du regard autour de la chose considérée. De ce beaucoup « plus compliqué que ça en a l’air », de cet insaisissable, de ce toujours-déjà-enfui. Et de le poser, de le noter, de le montrer, comme si c’était simple.

Les textes obtenus, diagrammes individués, pleins de textes seront tous là, dans quelques jours. Je complèterai et signalerai.

Les voici, ces textes, ces graphes, ces : dessins ? cartes ? on ne sait les nommer, mais je m’y plonge avec intérêt, et une forme de joie très spécifique (expliquée au-dessus). Play it :
Adeline : adeline (fichier pdf)

 

adelinev2

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annaic (pdf joint, ou cliquer sur l’image ci-dessous)

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johanna (pdf joint, ou cliquer sur l’image ci-dessous)

johannav2

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lauriane (pdf joint, ou cliquer sur l’image ci-dessous)

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lola (pdf joint, ou cliquer sur l’image ci-dessous)

lolav2

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victoria (pdf joint, ou cliquer sur l’image ci-dessous)

victoria web

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Relire, penser, classer — relire Penser classer

mc-perec

Qu’à quelques heures de démarrer la quatrième saison d’atelier numérique  (Poieo numérique, présenté brièvement en ses principes ici) à La Roche-sur Yon, avant de reprendre la route saisonnière (de saison, justement, au vu des milliers de litres d’eau qui se déversent dehors), me monte une forme de stress n’a rien de vraiment étonnant,

& ce même si on connait le truc (trouille y compris), à force,  & qu’il y a sur le blog poieo quelques centaines de textes déjà produits sans douleur en trois saisons, & qu’on a ses marques, ses routines, qu’on connait d’ailleurs bien les lieux,

& ce même si le co-working avec ce cher François Bon, jeudi et vendredi prochain à l’école d’archi de Nantes, m’impressionne bien plus, au vu et lu et su des productions des forces en présence (François Bon, dont l’abécédaire Grasset me scotche ces jours-ci même, et que ce n’est pas de se connaître de si longue date qui me dé-trouillera ; les étudiants architectes, et l’intelligence, l’acuité, le savoir (et surtout, son usage) dont ils font preuve dans les quelques travaux qu’il m’a été donné de compulser,

on n’y peut, on s’agite – et pourquoi ? Par caprice ? Par agitation « naturelle » ?

Non, pour aussi les raisons sus-évoquées : parce que justement, on a déjà fait ; parce que la spécificité de l’atelier numérique c’est aussi de publier le « livre » (le blog) de l’atelier) en même temps que de l’ouvrir pour l’écrire, et que donc toutes les « recettes », tous les « exos », du passé, s’y trouvent (librement copiables et réutilisables, c’est fait pour, mais merci de citer), et que cette spécificité-là, d’avoir constitué collectivement un objet éditorial (un livre ?) hybride, fait partie de l’expérience, et qu’au bout de trois ans on n’en fait pas l’économie,

pour ces raisons (entre quelques autres), j’ai en tête depuis des semaines de boucler la question, de faire avec ce blog, de faire depuis sa lecture, innervée de littérature  (en amont, puisque présente à l’origine de chaque texte produit ; en live aussi, ne pouvant s’en passer, puisqu’une proposition d’écriture ne se fait pas seul, mais depuis ce que nous font les textes),

&  ça fait un lourd cahier des charges (lequel ainsi que j’ai pu l’énoncer, ici ou là, est subtilement compliqué, voire alourdi déjà, en atelier avec publication en ligne) que de tenter de tout faire tenir dans le même geste (je pourrais parler deux heures de intentions et des spécificités de l’affaire, tout à l’heure, or : la séance dure deux heures, et ne sera pas explicite sans lyrics, oserais-je lancer pour rire ; n’aura pas d’efficace si d’écriture il n’y a pas), de faire lir&écrire simultané, annoncé, agi, et réfléchi tel,

& forcément on s’agite –

alors, on relit.

Et Perec arrive, revient, comme neuf après tant de lectures – je m’empare de Penser classer l’autre soir au lit, en traverse trois chapitres, et une saison d’ateliers potentiels, de consignes inédites, de revisitation déviée de propositions déjà formulées, de relectures de ma propre pratique, s’empare de moi – la saison entière pourrait tenir depuis trois chapitres de Penser Classer, quand cette première séance je ne m’en servirai pas, puisque l’autre indispensable Notes de chevet de Sei Shonagon sera la porte d’entrée ce jour…

On relit Penser classer, on s’agite oui, mais d’une agitation autre, d’une agitation calme (j’ose l’oxymore), d’une agitation sereine, en passe de concentration, en passe de reprise, de mouvement.

Penser classer le blog, penser classer notre lecture du blog, penser classer le travail en cours, et notre lecture du travail en cours – autant de pistes, mises en abyme mais aussi clés concrètes, puisque Perec dit et fait, dit ce qu’il fait – et ce faisant, ouvre d’immenses et mystérieuses trappes (l’infra-ordinaire en viatique, également).

Relire penser classer et les choses redeviennent possibles (elle n’avaient jamais cessé de l’être, on s’agitait juste trop pour encore parvenir à les voir).

ps – et avant de prendre la route, sous cette pluie opaque, un mur, j’en grappillerai un autre bout, au hasard, pour la voir de travers, la pluie.

pps – « Ainsi, une certaine histoire de mes goûts (leur permanence, leur évolution, leurs phases) viendra s’inscrire dans ce projet. Plus précisément, ce sera, une fois encore, une manière de marquer mon espace, une approche un peu oblique de ma pratique quotidienne, une façon de parler de mon travail, de mon histoire, de mes préoccupations, un effort pour saisir quelque chose qui appartient à mon expérience, non pas au niveau de ses réflexions lointaines, mais au coeur de son émergence. (Georges Perec, in Penser classer, Seuil, librairies du XXième siècle)

 

 

le film d’une écriture, pas l’écriture d’un film (un atelier framapad avec des jeunes)

FireShot-Screen-Capture-#01Un atelier d’écriture avec framapad, autour du travail de François Place

(dans le cadre du Festival passages, organisé au Quai d’Angers, octobre 2013)

Revenir quelques minutes et quelques lignes sur ce qui se passe et qui passe, à toute vitesse, au cœur d’un automne très dense. Invité par l’équipe du Quai (Christian Mousseau-Fernandez et Céline Baron, ici remerciés) à proposer quelque chose, lors de ce temps fort destiné aux jeunes (non-) lecteurs, autour du numérique, lors d’un échange vivant (loin du marchandage un peu superficiel qui constitue, souvent, l’ordinaire du commerce du projet culturel), en ce début d’été ; j’ai souhaité proposer un temps d’écriture en atelier, format « standard » (c’est-à-dire publié illico en ligne), suivi d’un temps de mutualisation, d’écriture collaborative (en usant d’un framapad, document partagé, ainsi que j’ai pu en user déjà seul ou bien accompagné à d’autres occasions).

Parmi les auteurs invités à Passages, je choisis de faire travailler les enfants (entre 9 et 13 ans) autour, avec, un/des livres de François Place – et plus précisément Les Derniers Géants, dont j’aime la richesse d’interprétation et la belle puissance métaphorique (que tout, leur vie, le monde, l’univers entier, s’écrive, le vivant, à même la peau des Géants est une si belle idée). La présence de l’image et son constant dialogue qu’elle entretient avec le texte dans les livres de Place, qui est auteur-illustrateur, me semble une belle question à creuser, une source de possibles. Quel médium illustre l’autre ? Qu’est-ce qui vient en premier ? Que se passe-t-il si on les sépare ? L’image sera notre source de textes, d’emblée je le pressens.

L’initiative est excitante, aventureuse, qui vaut bien de prendre un risque, un risque en au moins deux endroits : 1/ je n’ai pas travaillé avec des enfants depuis quelques années 2/ l’œuvre de François Place en (m’en) impose, d’une extrême cohérence narrative, jouant magnifiquement de formes classiques (dans ses dessins, dans ses textes, tous très ouvragés).

À quoi s’ajoutent les habituelles inquiétudes techniques – vite dénouées, ici tout roule, tout est prêt, ordinateur, connections, écran, un tel confort de travail est appréciable (est nécessaire, en fait).

Et l’incertitude fondamentale, avant un atelier numérique, qui est en fait : celle du temps, de son usage, de sa gestion. Question dont je ne sais si c’est la relative fraîcheur du dispositif en mes pratiques (par rapport au classique atelier papier-crayons), ou les conséquences d’une réelle différence, effective, dans le geste d’écrire (que je soupçonne tout de même), qui me fait la reconsidérer comme nouvelle inconnue.

Faire simple. Pour permettre. Le dispositif, les contraintes, doivent être sitôt appréhendés, saisis. Faisons ainsi :

Une image (j’en choisis et détache quinze, dans le livre de François Place, que je donne à voir dans l’ordre chronologique).

Pas de texte.

Choisir chacun une image (la copier coller dans un article).

Ecrire le texte qui manque.

C’est l’étape 1 – qui, si simple soit-elle, permet de questionner attentivement chaque image, observer les informations qu’elle recèle, celles qui éventuellement manquent (et sont complétées par le texte de l’auteur, dans le livre), leur hiérarchisation spécifique.

L’étape 2 est celle du framapad :

On ouvre un document partagé.

Chacun s’y inscrit et choisit une couleur d’écriture.

Chacun y reporte une version hyper résumée du texte qu’il a produit précédemment (en illustration d’une image de Place, donc.)

Et c’est ensemble qu’on travaille aux opérations d’élaboration et de réécriture (ajouter/enlever/corriger/déplacer).

L’interface de chat du framapad sert à dialoguer et à proposer – à travailler collaborativement, en somme.

L’historique dynamique de ce qui se passe est aussitôt screencasté (capté) et l’écriture devient un film.

Les deux films sont à voir ci-dessous , les contenus détaillés des deux séances ici – séance du 9 octobre (3 enfants dont deux garçons) / séance du 13 octobre (sept enfants, toutes des filles).

Les deux groupes auront travaillé très différemment, mais de façon toujours très organisée. Et s’emparer des deux espaces d’écriture simultanée (le corps de texte, collectif ; l’interface de chat, dialoguée) se sera fait sans appréhension, avec une aisance incomparable avec celle des adultes dans le même cas de figure –une aisance troublante, évidemment (qui n’est pas de l’ordre d’une habileté informatique à proprement parler, mais d’un grand in-souci de l’interface, de la machine, de l’écran- les machines deviendraient transparentes ?) Comme pour enfoncer le clou, à la suite de Serge Tisseron, quant à la plasticité neuve des configurations de lecture et d’écriture, chez les jeunes générations.

Ps (le film ne montre que le texte écrit ensemble, il ne reprend pas le contenu du chat).

Passages 2013 – 01 – par GB from Guenael Boutouillet on Vimeo.

Passages02parGB from Guenael Boutouillet on Vimeo.

Autoportraits croisés (un atelier d’écriture numérique à Rezé)

Cet atelier est dit numérique, c’est-à-dire que : les participants écriront 1/sur ordinateur, et 2/publieront en ligne, sur le blog dédié : http://autoportraitscroises.wordpress.com/.

(Pour les inscriptions : c’est gratuit, au 02 40 04 05 37 ou  www.bibliotheque.reze.fr  / bibliotheque@mairie-reze.fr.)

Mais cette bascule d’usage, déjà essentielle, n’est pas la seule différenciation de l’atelier d’écriture tel que nous le pratiquons sans informatique ni connection : écrire dépendant de ses conditions d’expérience (écrivais-je dans cet article consacré à la question), nous questionnerons, écrivant, notre lecture à l’écran, notre lecture connectée, en rapport aussi aux littératures contemporaines qui s’écrivent avec et sur le web.

Ce cycle proposé par la Médiathèque Diderot de Rezé constitue le prémisse d’ une opération intitulée Regards sur… le livre numérique, fin novembre 2013, qui verra se succéder pour des interventions, discussions, performances, Roxane Lecomte, Anne Savelli, Jean-Pierre Suaudeau, Joachim Séné, François Bon.

Un des plans de pertinence de cette opération, c’est évidemment la liaison entre ces débats, lectures, et cet atelier préalable ; mais surtout avec l’opération 50epubs100bibs initiée par publie.net, à laquelle la Médiathèque Diderot participe. Le principe : proposer un pack de 50 textes tirés de son catalogue, au format epub, à une centaine de bibliothèques. Vous pouvez dès la mi-septembre emprunter une des liseuses et profiter des romans, nouvelles, poésie ou écrits atypiques sélectionnés pour vous.

Publie.net, maison d’édition collaborative fondée par François Bon, est une forme de laboratoire dont j’ai souvent chroniqué les titres ici-même : de Benoît Vincent à Christine Jeanney en passant par Daniel Bourrion, les auteurs publie.net constituent une part non négligeable (mais pas unique) de « mon » répertoire contemporain.

Mais l’atelier ne se fera pas depuis les livres numériques, pour une première raison évidente – car il s’agit d’écrire : et l’interface « liseuse » ne le permet pas réellement. Une seconde raison, moins évidente, et pourtant essentielle : une large part de la production publie.net est signée d’auteurs présents en ligne, publiant, éditant, en blogs, sites, voire sur réseaux sociaux. Prolonger cette question du numérique, de son apport à nos usages du lire et de l’écrire passe aussi par la lecture de ces territoires spécifiques du travail d’auteurs dont les lieux d’écriture et « devenir » symbolique ne se limitent pas au livre.

Nous questionnerons l’énonciation de soi sur le web, en nous attardant sur les sites de François Bon, Emmanuel Delabranche ou Joachim Séné. Nous observerons l’usage des images et leur rapport au texte chez le même Emmanuel Delabranche, ou chez Olivier Hosadava, par Mathilde Roux (pour les liens vers leurs travaux, ils sont tous référencés dans la colonne de gauche de Matériau composite). Le génial projet Dita Kepler, de Anne Savelli, co-conçu avec l’auteur et codeur Joachim Séné, constituera également une impulsion : voir comment je lis quand le texte bouge, et ce que j’écris depuis ce lire… Nous regarderons la ville, et quoi faire de nos déplacements en cet espace, avec les mêmes et d’autres (Nathanaël Gobenceaux…). Images, textes, liens hypertexte, réseaux… autant d’aspects spécifiques de l’écriture en ligne qui constitueront des objets d’observation et les déclencheurs de jeu (entendre le substantif en mouvement, comme le jeu entre deux pièces mécaniques).

Le numérique en atelier d’écriture : un espace neuf où refonder des pratiques (contribution à Culture num, livre collectif chez CF éditions).

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Culturenum : jeunesse, culture & éducation dans la vague numérique
est un livre collectif auquel Hervé Le Crosnier m’a proposé de participer, pour y évoquer ma pratique d’ateliers d’écriture en environnement numérique. Du livre en son entier, hors la douce fierté de figurer à un tel générique (de Hervé Le Crosnier j’ai déjà parlé ici, de Xavier de la Porte je n’ai pas raté un seul « place de la toile » depuis des années), je ne saurai parler en l’instant, puisque ne l’ayant en main que depuis quelques minutes. Mais puisqu’il est en creative commons, le livre, je ne me priverai pas de publier ici même ma contribution, car ce à quoi elle touche m’importe (j’en ai déjà pour partie parlé dans cet autre article) : ce nœud entre mes usages quotidiens, qu’ils soient  professionnels ou militants, du web, des ateliers, de la littérature contemporaine. Merci encore à HLC de m’y avoir invité ; une commande de ce type est surtout un merveilleux prétexte pour tenter de sédimenter un peu de ce qui s’expérimente et s’agit, chaque jour. Et ci-dessous, tout ce qu’il faut pour commander le livre. (GB)
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 Culturenum : jeunesse, culture & éducation dans la vague numérique

Ouvrage coordonné par Hervé Le Crosnier

avec des contributions de Karine Aillerie, Guénaël Boutouillet, Brigitte Chapelain, Alan Charriras, Chantal Dahan, André Gunther, Xavier de La Porte, Laurent Matos, Elisabeth Schneider

Commander    /   Télécharger un extrait-spécimen du livre

Cet ouvrage veut débusquer les mythes sur les utilisations des technologies de l’information et de la communication par les jeunes, et montrer la force des pratiques réelles.

Ce sont les internautes, et particulièrement les plus jeunes, qui créent la culture numérique. Loin des mythes qui courent sur les pratiques des adolescents, loin des sirènes du marketing, la culture numérique réside dans les mains des usagers. Les acteurs, tant auteurs que lecteurs, cultivent une logique de partage en utilisant les médias sociaux à leur disposition. Cette vague du numérique est en phase avec les modes d’action et de réflexion issus de l’éducation populaire, qui consistent à partir de ce que les gens savent et font pour permettre d’échanger, de renforcer les savoirs, et de découvrir au travers de leurs pratiques les enjeux de citoyenneté. La vague numérique n’a pas fini de déferler et de bouleverser la culture et l’éducation.

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Comme une page blanche

Le numérique en atelier d’écriture : un espace neuf où refonder des pratiques.

Les ateliers d’écriture en bref

Je parlerai ici d’« ateliers d’écriture » au pluriel car il ne s’agit ni d’une institution, ni d’une école de pensée, mais d’une multitude de pratiques hétérogènes, unies par quelques fondamentaux. Les ateliers d’écriture ont en commun d’envisager et d’organiser l’écriture comme pratique collective. Le substantif atelier, polysémique, désigne à la fois le lieu (évoquant ainsi l’atelier de l’artisan, du travailleur manuel), l’unité temporelle (la séance d’atelier d’écriture est nommée « atelier») et l’activité en elle-même. L’exercice d’écriture, partant d’une même proposition lancée par un auteur « animateur », est individuel en sa production et collectif en sa publication, laquelle fonde l’affaire et son efficacité : le premier rendu public est la lecture à haute voix, devant le groupe, par son auteur, du texte produit. Première publication qui peut ensuite, éventuellement, être prolongée d’une édition en recueil, revue, livre imprimés ; sur internet, ou en livrel.

En atelier, un prétexte formel (plutôt que thématique) régit et conditionne la proposition d’écriture. Laquelle est une réduction d’un aspect du protocole d’élaboration du texte, en rapport étroit avec le texte littéraire source. Chacun des participants se penche, sous le prétexte du jeu collectif, sur un aspect du processus d’écriture, de son processus propre et des rapports induits par sa pratique individuée : son usage de la virgule, de l’incipit, la longueur de ses phrases, l’influence de l’espace d’inscription… Ce qui s’affirme, s’éprouve, par et lors de ces multiples expérimentations, c’est que l’acte d’écrire n’est ni transitif ni intransitif (ou qu’il est, paradoxalement, les deux à la fois, en atelier, où l’on écrit quelque chose pour écrire en soi), mais dépendant des (multiples) conditions d’expérience : qu’écrire (l’action de produire et la production en résultant) dépend de ses conditions d’élaboration.

Le web, un atelier d’écriture en plus grand

Je suis auteur et lecteur de textes sur internet. Le web est pour moi, au quotidien, centre de ressources, bibliothèque, fabrique artistique, espace de publication…

Auteur, j’ai pu constater que le web, en tant qu’espace d’inscription, accentue les modifications déjà opérées par l’écriture avec ordinateur : pour le web, j’écris sur un ordinateur, pour être lu via un autre ordinateur, ne m’embarrassant plus d’imprimer. L’intermédiaire papier est supprimé, l’espace d’inscription du texte en production, hors subtiles variations (taille d’écran, navigateur), n’est pas le même objet (mon ordinateur) mais un objet similaire (un autre ordinateur) à l’espace d’inscription du texte finalement produit.

La publication est à la fois facilitée, dans des logiques d’auto-production, et désacralisée. L’accomplissement narcissique, validation symbolique de la publication, est facilité ; il est également relativisé par la possibilité de retrait (étant publieur de mon texte sur le web, je peux aussi l’en retirer). Dans l’espace du web, la chaîne de production-édition-diffusion des textes est modifiée, je puis y prendre toutes les places… mais pas au même moment. D’autres logiques collaboratives apparaissent dans le travail éditorial : nous sommes successivement producteurs, relecteurs, éditeurs, promoteurs des textes mis en ligne par nous et par d’autres. Ce mode collaboratif n’est pas sans rapport idéologique avec les fondements de l’atelier d’écriture : pour apprendre à écrire, j’écris ; pour apprendre de moi, j’apprends des autres. Corroborant ce ténu rapport, cette affinité, on peut observer de nombreuses dynamiques collectives, au sein de la blogosphère littéraire (citons Les Vases communicants1, Les 8072, Général Instin3…). La blogosphère, en tant qu’espace de production coopératif, de validation symbolique amicale, de production d’échos, est une manière d’atelier d’écriture, à distance physique. Un déplacement de l’atelier d’écriture, une relance de ses principes et modes d’action.

L’atelier d’écriture et le web

Ces deux champs d’expérience qui interagissent et m’influencent, proches par bien des points, demeurent, étonnamment, mais majoritairement, distincts dans leur pratique : en effet, la majorité des ateliers d’écriture, les « miens » y compris, se font avec papier, crayon, et pile de livres imprimés sous la main. Étonnant paradoxe que celui-ci : l’éducation populaire, en ateliers d’écriture, se fait avec des outils qui ne sont plus que très minoritairement ceux des usages de nos vies, et de leurs écritures, qu’elles soient littéraires, pratiques, administratives.

Les raisons en sont d’abord techniques : mettre en place un atelier « en ligne » (où les textes produits le sont sur des ordinateurs connectés puis publiés sur le web aussitôt ou presque) demande une infrastructure adaptée : a minima un certain nombre de postes et une connexion correcte (voire un vidéoprojecteur). Nombre de maisons de quartiers, bibliothèques, écoles, lieux culturels ne disposent pas d’un parc adapté, configuré pour cet usage – et cet aspect-là de nos fractures numériques locales, sera à questionner, à prendre en charge par le pouvoir politique – par ailleurs.

Passée cette première barrière technique, demeurent des résistances symboliques : l’atelier d’écriture, lieu de bricolage du texte en coopération, ne s’énonce et se conçoit, souvent, du point de vue de ses praticiens, qu’en l’absence de l’ordinateur, que coupé du réseau. On sait les réticences, paradoxales et souvent factices, de la « chaîne du livre » à l’égard des dits objets numériques (tablettes, ordinateurs) ; on constate que ces réserves sont reproduites, parfois même accentuées, de façon plus ou moins consciente, chez ces acteurs sincères, passionnés, de l’échange de texte et de pratiques d’écriture. Observons les outils de communication des associations porteuses de ces ateliers : la plume, l’encrier, objets fétichisés, y sont majoritairement valorisés, comme en symbole de cette omission d’une vaste part de nos manières d’écrire (via l’ordinateur, au clavier, en sms, connecté…). Se coupant de ces pratiques, l’atelier d’écriture se prive de jouer pleinement sur nos manières singulières au cœur des manières partagées. Et court lui-même le risque d’une fétichisation, d’un repli, de devenir une activité récréative (ce qu’il est parfois, partiellement, pour certains de ses participants, mais il m’importe qu’il ne soit jamais réductible à cela).

L’atelier d’écriture sur ordinateur et vers le web, atelier dit « en ligne », enrichit pourtant les possibles – écrire dépendant de ses conditions d’expérience, elles-mêmes ici enrichies (de l’usage de la bibliothèque ouverte qu’est le web, à l’insertion des liens et ce qu’ils changent de notre geste d’écriture, en passant par l’apport d’éléments multimédia). Un atelier en ligne intègre dès sa conception, dès sa première proposition, dès le premier geste d’écriture, que les textes produits ont vocation à être publiés au-delà de l’espace clos de la pièce où sont réunis les participants, et sans délai autre que la durée d’une séance.

La publication est problématisée par son immédiateté, et se doit d’être déconstruite. Elle est validation symbolique, mais pour conserver sa pertinence pédagogique, ne saura faire l’économie d’une amorce de réflexion éditoriale. Il s’agit d’importer, en amont, dès la phase d’écriture, les amorces de processus éditoriaux.

L’édition des productions d’atelier

La question de l’édition des textes produits en atelier d’écriture est problématique, antérieure au web et complexifiée par celui-ci. Quel que soit le type d’atelier considéré, vous n’avez pas, en tant qu’animateur, à endosser nativement, systématiquement, le statut d’éditeur des textes qui seront produits : en atelier, il faut pouvoir agir « pour rien » (ou déjà pour agir, ce qui n’est pas rien), pour le travail du geste, en coopération. Mais, lorsqu’émerge, au gré du temps et de la dynamique de groupe, le désir (collectif, déclaré), la nécessité, voire les deux réunis, de garder une trace de ce qui s’est produit ; ou lorsque l’institution accueillant, finançant l’initiative, souhaite en garder une trace ; parfois cette responsabilité advient : d’éditer. D’être éditeur des textes, et donc, alternativement, secrétaire, correcteur, publisher… Tâches et compétences multiples et ajoutées au travail déjà produit.

Ce projet éditorial doit demeurer spécifique, pour profiter de circonstances heureuses, plutôt que d’être une charge pesant d’emblée sur le mouvement collectif de l’écriture. Il constitue un virage dans le travail entamé. L’animateur de l’atelier, dans le travail d’écriture qu’il propose, s’il guide, ne finalise pas, ne décide ni ne juge les produits (dits) finis. Cette position dégagée, symboliquement différenciée de celle du maître ou professeur, et par là gage de liberté, semble contredire celle de l’éditeur. Car l’éditeur décide, il est de sa responsabilité de sélectionner, d’affiner, de refuser, autant que d’encourager et promouvoir. L’animateur engage, lui, un travail fondé sur la publication, non sur l’édition des textes. Ce changement de statut, d’animateur-publieur vers éditeur, modifie les rapports interpersonnels dans le collectif qui s’est créé durant le temps de l’expérimentation, de l’écriture.

Car, si une entreprise d’édition post-atelier s’engage, la question de ce qui sera sélectionné, retenu, des textes produits par le groupe en atelier, importe ; et de quelle contextualisation donner aux textes retenus, pour la meilleure intelligibilité de l’ensemble. La plus efficace (mais ô combien coûteuse, ne serait-ce qu’en terme de temps) des façons de procéder, la plus en continuité avec les fondamentaux de l’éducation populaire, est de mettre en place un mode d’édition coopératif, un travail en équipe.

Quel objet éditorial pour les textes d’atelier ?

Quelle que soient sa forme et sa matérialité (que je diviserai ici en trois catégories : l’objet blog/site, l’objet imprimé, l’objet livre numérique), le résultat de ce processus éditorial doit être envisagé comme une co-propriété. Cette création collective est appelée à circuler, en petite quantité, mais éventuellement renouvelée – une production dont l’écoulement sera de longue traîne. Les participants gardent une trace, qu’ils offriront à leurs proches, aux instances décisionnaires, aux participants des sessions suivantes.

L’objet imprimé (hors impression à la demande)

Dans le cas d’un objet imprimé, la question du stock se pose : cette quantité, relativement restreinte, de livres imprimés, édités après un cycle de séances d’ateliers d’écriture au sein d’une collectivité, sera stockée par défaut, hors circuits de distribution ni de vente – et encombrera des équipes de professionnels qui ne seront pas les mieux à même d’assurer la diffusion postérieure des livres, quelle qu’en soit la quantité, pris par le rythme de succession et d’empilement des projets culturels autres.

L’objet blog/site

Le web résout cette question de quantité, de la possibilité d’un accès ultérieur à l’objet éditorial constitué. Un blog d’ateliers, rendant compte des contenus des séances et où sont publiés les textes des participants, demeure un espace éditorial accessible à quiconque en possède l’adresse, depuis n’importe quel lieu connecté, à toute heure, sans limite de temps. Mais l’édition en ligne, ainsi que la lecture ultérieure des textes, dépendront de conditions de connexion, lesquelles ne sont pas garanties en toutes circonstances (ici se pose la question de l’usage et de l’accès à internet en centre pénitentiaire, lieu d’exception mais d’usage, pour les ateliers d’écriture).

Le site internet ou blog d’atelier, en tant qu’espace éditorial partagé, sera le lieu de création des textes, de leur inscription et de leur finalisation. En ce sens, tenir a posteriori le blog d’un atelier ayant eu lieu « hors ligne » constitue un paradoxe, ainsi qu’un faux-semblant : autant, dès lors qu’on use des outils de publication en ligne, en intégrer l’hypothèse en amont, dès l’abord de l’écriture, pour décomposer et lier les rapports étroits entre l’écriture et ses conditionnalités, et entre l’écriture de textes isolés vers un blog et l’écriture du blog collaboratif (envisagée comme un écrit co-produit, ensemble). Ce site ne sera pas un déversoir mais un lieu de production, de traces, de diffusion partagée – et en ce sens redouble, reprend autre la polysémie efficace du substantif générique « atelier » : le site d’un atelier d’écriture est l’espace d’inscription de la trace, la trace elle-même ainsi que sa bibliothèque : le site d’atelier d’écriture est l’horizon de cet atelier autant qu’il est l’atelier en lui-même.

L’objet livre électronique (et l’impression à la demande)

Le livre électronique est, par sa structure même, un outil d’apprentissage éditorial. Le livre déplié, fichier ouvert sur l’écran de l’ordinateur laisse à voir de manière explicite son chapitrage et ses métadonnées. Il peut constituer un entre-deux précieux, en dépit de son caractère transitoire (les formats actuels de fichiers et la question de leur pérennité, de leur rapide évolution). La constitution d’un fichier-livre au format epub, rudimentaire graphiquement, est partageable plus aisément avec un public novice, et moins coûteuse, que l’apprentissage d’outils de PAO traditionnels ; elle permet d’appréhender globalement des questions éditoriales essentielles.

Le fichier-livre porte en lui la potentialité surtout de résolution de certains des problèmes évoqués plus haut : problèmes d’accès posés par l’objet-site ; problèmes de stock posés par le livre imprimé. La mutation des modèles éditoriaux, leur pluralité, leur hybridation (dont l’émergence du print on demand est un bel exemple, une autre source de possibles complémentarités). L’accès à la constitution amateure du livre en tant que fichier structuré, duplicable, imprimable, adaptable, modifiable, répond potentiellement à bien des problématiques d’accès et de diffusion des productions de longue traîne que sont les résultats d’ateliers d’écriture.

D’envisager d’emblée un fichier epub en formation et évolution, au cours de l’atelier, peut être un mi-chemin, un métissage utile dans plusieurs cas : nous écrivons sur ordinateur (mais hors ligne) ; ou tapons nos textes manuscrits (étape de réécriture fondamentale) ; ou encore reprenons certains des billets publiés sur le blog ; puis envisageons, semaine après semaine, un livre érigé collectivement. Le livre ainsi conçu n’est pas dès lors une compilation mais le témoin d’un chemin parcouru ensemble. Il constitue une réification effective du travail fait en ligne (si l’atelier se déroulait connecté), il est la trace, le chemin, et la trace du chemin.

Dans tous les cas, cet apport est une mutation nécessaire de l’atelier d’écriture. Il doit devenir, envisagé avec les outils du numérique, un « atelier d’écriture et d’édition » : pour ne rien perdre ainsi de sa qualité de libération d’une parole, tout en garantissant les moyens de la tenir, de la porter, de la mettre en voix, page, scène, ligne : pour n’en pas rougir. Pour ne pas l’envisager comme une finalité mais une progression, en continuité, un processus d’émancipation renouvelé.

(Guénaël Boutouillet, matériaucomposite).

1Les Vases Communicants http://rendezvousdesvases.blogspot.fr

2Les 807 http://les807.blogspot.fr/

3Général Instin http://remue.net/spip.php?rubrique105