Archives de Tag: bande dessinée

Oceania Boulevard, de Marco Galli (Ici même éditions, 2014)

(Reprise augmentée d’une notice parue dans Encres de Loire n° 67)

 

Oceania Boulevard, de Marco Galli (Ici même éditions, 2014)

Traduit de l’italien par Silvina Pratt.

La maison d’édition de BD et romans graphiques nantaise Ici Même, fondée et dirigée par Bérengère Orieux (qui a travaillé pendant une dizaine d’années pour Vertige Graphic), édite majoritairement des traductions. C’est un auteur italien, Marco Galli, qui signe ce thriller horrifique, aux accents lynchiens assombris encore d’incursions gore (absolument terrifiantes).
En effet, plus que romanesque, l’univers d’ Oceania Boulevard est avant tout cinématographique. Les planches, au fond noir, sont scindées en deux cases, larges plans panoramiques qui sont comme des arrêts sur image. L’enquête du ténébreux inspecteur Mortenson sur la mort de l’ entertainer en art contemporain Pol Riviera le conduira d’eaux troubles en eaux… plus troubles encore. La galerie de portraits que constitue son enquête est une véritable « foire aux atrocités » (pour citer Ballard, influence jamais lointaine des radiographies acides de nos grandes cités).
La grande violence, physique et psychologique, du récit comme des images, est tempérée par un double jeu de mise à distance, via cette découpe en plans fixes, via aussi ce trait fin et cette mise en couleurs originale (par le jeu des techniques, incluant des effets numériques), qui déréalisent et font de cet album une variation.
Un méta-polar, en somme, un jeu sur les figures de séries B et Z — ce que soulignent encore les citations, directes ou plus allusives, de décors et plans des films de David Lynch.
Une découverte.

Marco Galli, Oceania Boulevard, 152 p. – 24 €, (Ici même éditions, 2014), ISBN 978-2-36912-004-9

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Paco les mains rouges, de Vehlmann et Sagot, éditions Dargaud

((Reprise  d’une notice parue dans Encres de Loire n° 66)

Paco, état-civil Patrick Comasson, jeune instituteur des années 30, auteur d’un crime dont ne nous sont montrées que quelques images (un gisant, un fusil fumant, dans une forêt enneigée) est condamné à la prison à perpétuité. Direction Cayenne et son bagne, triste enfer de promiscuité, de violence et de corruption, pour cette oie blanche… qui ne le restera pas longtemps : Paco les mains rouges est en fait le surnom que lui attribuent ses co-détenus après qu’il ait poignardé l’une des trois brutes lui ayant fait subir un viol collectif.

(« Je l’ai pas fait pour me venger. Mais si je réagissais pas tout de suite, j’allais devenir la pute de toute la case. Ou alors je me tuais direct. »)

Le surnom, comme le magnifique tatouage qui va avec (et qui orne la couverture de l’album), constituent une nouvelle peau – un changement d’identité aussi fatal que nécessaire, pour survivre, ne serait-ce qu’un temps, dans ces conditions éprouvantes. Cette école de la dureté est troublée par la rencontre d’un autre bagnard, et l’émoi, incompréhensible pour Paco, de la naissance d’une relation homosexuelle.

Fabien Vehlmann, au scénario, et Eric Sagot, au dessin,  tissent à merveille documentation fouillée sur une époque terrible et passionnante, et récit de vie sensible et surprenant. Le dessin de Sagot (qu’il a beaucoup trituré et modifié à cette occasion, comme nous le montre le magnifique cahier graphique en clôture de ce premier tome), entre rondeurs faussement naïves et peinture abstraite, permet de tenir ce fil si fragile, de rendre à merveille ces contrastes. On songe à ce que fut la découverte dans les années 90 des possibilités oniriques et narratives offertes par la tendreté presqu’ enfantine du graphisme de David B. Mais l’univers est propre à la rencontre du scénariste accompli et protéiforme qu’est Vehlmann et d’un dessinateur en attente d’aventures et de nouveauté qu’est Sagot.

Belle découverte.

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Paco les mains rouges (tome 1) de Fabien Vehlmann (scénariste) et Eric Sagot (dessinateur), éditions Dargaud, septembre 2013, ISBN : 978-2205068122

Un livre, sa traîne

dans le dossier « Des livres qui traînent » coordonné par Dominique Dussidour d’après une idée de Nicolas Buenaventura).

Je ne sais plus la fin, les fins.

Je dirai il, pour prendre place, poser les choses et me poser, moi, à quelque distance, à quelques pas. Je serai distant. Il racontera cette histoire mienne, pour opérer la juste mise au point. Je serai distant et puis il, lui, saura finir, me dis-je, moi je n’y arrive jamais. Finir je ne sais pas. Finir une histoire ne me va pas. Il annonce, il décrit. C’est une mansarde, accolée à une chambre d’amis (de famille plutôt que d’amis, dans les faits : en cette époque en ces lieux, où la maison fut érigée, on ne loge chez soi que de la famille, car les amis, en leur ensemble et (réelle) variété, vivent dans un rayon de dix kilomètres autour de la mansarde). Les volumes se perçoivent en parquet non cirés et tapisseries à motifs et reliefs, pièces enchâssées, le dédale minuscule des maisons d’après-guerre, celles de l’immédiat après-guerre, en zone dévastée, tout un bâti un peu vrac, remonté en grande hâte. La maison on n’y a plus accès, mais mentalement on y retourne, on entreprend l’ascension en volumes décroissant (dédale minuscule et amoindri, à mesure qu’on y monte les volumes s’amenuisent, s’étriquent, l’ascension n’est pas somptuaire, en ces rivages de peu d’attrait). L’air est captif, l’atmosphère est à la fois capiteuse et pauvre, cocon grenier, originaire. On retourne là où l’on fut, où l’on a laissé quelque chose. Quelque chose, c’est un livre, un livre et puis sa traîne, avec (ses périphériques, son réseau).

On y retourne et on y cherche y creuse on y reprend ses marques. Pose-t-il, ceci pour ne pas s’égarer, pour n’égarer ni soi ni rien d’autre en chemin : il y a (au moins) un livre, qui traîne, qu’on doit retrouver dans la mémoire, bien au fond, aux fins fonds de la réserve, là-bas les rayonnages anciens, ceux-là où nul ne s’aventure, rangements partiels, moutons de poussière réifiés, fugace crainte d’y trouver des fossiles.

On cherche, dit-il, accents volontairement sévères, froncés, on sera méthodique, on procédera, pause, en scientifique, syllabes bien détachées, on plongera en soi-même. Scientifique et équipé, sus à la trouvaille d’un soi qu’on tiendra à distance, en respect : panoramique et précis, on se jaugera pincé, regard travers presque du style de ceux qu’on destine à l’intrus mal fagoté, celui qui parle à tort et à travers au milieu de la boutique, ce type aux réglages hasardeux, à contretemps, deux tons trop haut, geste trop amples, lanceur de phrases jamais assorties aux contextes (jamais la bonne phrase qui jaillit, jamais dans les temps impartis). Ce type-là, l’échalas transitoire, qui serait, à mieux l’observer, un autre moment de soi-même, à une autre époque, ce type-là on tentera de ne pas le laisser recouvrir le moment choisi de soi-même, de ce soi-même plus jeune et comme intact, qu’on regarde, on l’a dit, insiste-t-il, avec une forme de : distance. Distance, un mot qui compte. Distance, pas comptés. Calculer l’adéquate distance, à quoi, se dit-on, l’antéposition maniérée du précédent adjectif (adéquate) aidera, qui matérialisera, qui formalisera la distance : se voir plus net de loin, recul du temps, se jauger en conscience, peser, doser, examiner. Se dit-il.

Ne pas se perdre. Ne pas s’y perdre, déjà que. Pose-t-il. On cherche le souvenir d’un livre et c’est, évidemment, autre chose qui se présente, en abondance, le langage va son chemin et les images le leur, autre. Les images nous reviennent par paquets, en un montage malhabile, in-crédible. De la caméra subjective à l’abord, la montée vers le grenier avec la toute petite peur toujours au ventre, excitation douce de l’enfant libéré enfin, aux environs du fromage, de l’étreinte de ces repas du dimanche qui nous semblent durer des années ; puis des inserts de contre-plongée, image de soi-même en enfant sage penché sur le livre, images trafiquées, impossibles : le narrateur est une fiction, ce chercheur, ce distant, qu’on invente pour cette énonciation-là qu’on désire élaborée nette, invente, lui-même. Il nous le prouve par ce montage impossible, il invente cet enfant mais le livre, l’invente-t-il ?

L’enfant je l’invente, forcément je l’invente, et surtout si c’est moi. Admet-il. Admettons. J’ai passé des infinités de moments dans cette mansarde, à lire, feuilleter et relire les mêmes livres, jusque tard, quasi adolescent encore – les deux pièces, mansarde et chambre d’ami attenant, me font fondation, fondation en lecture, mais pas en littérature. Se dit-il. Ce qui s’y trouve, ce sont majoritairement des magazines et illustrés, car la plupart des livres dits sérieux, non illustrés, sont déjà rapatriés dans la maison familiale, ils y tiennent place, on les y lit – qu’en reste-t-il longtemps à cette distance ? Il reste du temps passé. Les bibliothèques rose, verte, et castors, on ne s’en souvient qu’en tant que temps, passé à. On s’en souvient, on les lisait – on ne se souvient de rien de ce qu’on y lisait.

Mais les images.

Les images, elles, reviennent. Les planches, uniques ou doubles, en regard, des bandes dessinées belges des années cinquante. Celles qui paraissaient en feuilleton dans l’hebdomadaire Tintin : Blake et Mortimer, le susdit Tintin, les moins connus Chlorophylle, Bob et Bobette, Professeur Lambique. Les garçons de la famille, à l’âge requis, en recevaient un recueil compilatoire, à Noël. Le dit recueil compilait dix ou quinze numéros successifs de l’hebdomadaire, l’équivalent d’un trimestre de parution. Les feuilletons y étaient publiés par épisodes de deux ou quatre pages, pour constituer des aventures de vingt-six ou quarante-huit pages, dont aucune n’était contenue intégralement dans un de ces recueils. Et les quelques recueils entassés dans la mansarde ne se suivaient pas : offerts à Noël, ils étaient espacés d’un an.

Les images, qui reviennent, sont éparses : une coupe verticale d’une base terroriste sous Londres, dans La Marque jaune (ou était-ce SOS météores ?) de Blake et Mortimer, une aventure de Bob et Bobette en pays approximativement inca (où le professeur Lambique prend un bain de lait réservé aux invités de marque, dans lequel il nage avec une énergie telle qu’il change le lait en beurre), Zig et Puce qui dénouent une intrigue en sous-sol près du hameau où ils résident. Nombre de tunnels, doubles fonds et passages secrets, comme l’imaginaire enfantin en dévore (se nicher au fond des greniers pour s’y engloutir dans des fictions emplies de cachettes et terriers : l’esprit de cabane gouverne décidément la lecture, enfant, note-t-il). Des épisodes de feuilletons, ce sont des cliffhangers (fins suspensives) à chaque dernière case de bas de page. Et en cas qui nous intéresse, qui nous concerne, se reprend-il, qui me concerne, avoue-il, car la distance n’est plus de mise, ni la troisième personne, les dénouements n’arrivent jamais. Les aventures ne sont jamais complètes, et donc jamais terminées, l’intrigue jamais dénouée, la fiction jamais close. J’ai lu, relu, avec un émerveillement toujours neuf, des années durant, des aventures jamais terminées – et pour nombre d’entre elles, jamais commencées à la date, car prises en cours de développement (pour les mêmes raisons de découpage, évoquées plus haut). Pas un livre, pas une histoire : un ensemble de fictions fragmentaires, jamais terminées, à jamais ouvertes. Un des recueils, qui avait souffert du passage de mains en mains années après années, se dilacérait, et je me souviens d’avoir, fort jeune, sans m’en rendre tout de suite compte, lu en boucle l’une de ces aventures, n’en distinguant pas clairement le déroulé, et ceci sans gêne. Je crois même y avoir pris goût (mais peut-être, sans doute, est-ce mon distant qui m’invente ce goût, ajoutant ce détail par esprit de suite).

Un spectre fictionnel, une myriade, des boucles narratives. Pas de littérature (Bob et Bobette, Zig et Puce, non, même la distance du temps ne les change pas en littérature). Pas tout à fait un livre, mais sa traîne : à-côtés, cheminements, pièces à monter.

Je ne sais plus la fin, dit-il, dis-je.

Je sais que je ne sais jamais la fin.

Trames et spectres. Un livre, sa traîne : où s’originent nombre de mes fibres, mais surtout, avant tout ?, un esprit de suite, mon goût des boucles, et cette incapacité de finir, qui me constitue lecteur, qui me constitue. Je ne sais plus la fin. Jamais. Des livres, livres qui traînent ou qui s’imposent, je ne me souviens que d’un centre et d’articulations, de motifs et saccades, ombres et lumières, où chercher, où creuser,

d’où reprendre.

Professeur Cyclope, volumes 1 à 3

(Présentation de cette revue de bd numérique– reprise augmentée d’un article, paru dans Encres de Loire n° 64).

oeil

Professeur Cyclope :

Cette revue de bd numérique, lisible sur ordinateur ou tablette connecté au web, est une initiative novatrice, saluée comme telle un peu partout, notamment par arte.

Au-delà de la nouveauté constitutive au projet (voir notamment cette interview d’un de ses co-fondateurs, Fabien Velhmann), interrogeons maintenant, à l’heure de la parution de son numéro 3, la revue dans sa continuité.

Ce qui frappe c’est d’abord la qualité des séries présentées, variées en genre comme en style graphique, du fait d’un casting au dosage subtil entre auteurs reconnus (Olivier Texier, et bientôt Philippe Dupuy) et heureuses découvertes (Anouk Ricard ou Stephen Vuillemin, pour n’en citer que deux). Ceci énoncé, que cette revue de bd numérique soit une bonne revue de bd, excellente nouvelle ma foi, témoin d’une intelligente réaction des créateurs conscients de la mutation des usages (souhaitons, au passage, à la littérature « strictement textuelle » nombre d’initiatives de ce genre, car il serait bon que publie.net ne perdure pas seul dans ce défrichage ardu). Excellente nouvelle, mais au-delà, qu’en est-il de l’épithète numérique ? Quid du support, qu’apporte-t-il à la revue Professeur Cyclope, aux formes et à la lecture, hors gain de place et attrait pour la nouveauté ?

Meilleure nouvelle encore : c’est à la lecture (approfondie, imprégnée) que quelque chose, réellement, change. La lecture se fait, dans certains cas, selon un défilement (horizontal, chez Anouk Ricard ; vertical, chez Stephen Vuillemin) de case en case (l’effet zoom induit est fort appréciable graphiquement, l’œil reçoit mieux chaque dessin, sans que l’agilité du regard y perde, de par la rapidité et l’ergonomie du support). Dans d’autres cas, les cases sont animées, de façon minimale mais efficiente (chez Stephen Vuillemin, par exemple). Un retour à la case, en somme, et de fait : au dessin. D’ailleurs, la planche, format « classique » de la bd en albums, est sans doute celle qui y perd le plus, ou qui y « gagne » le moins – preuve, s’il en fallait, de la nécessaire complémentarité des supports, de la nécessité de les faire coexister : la bd numérique, loin de la pensée en planches, ne tuera pas l’album.

Notre œil, celui qui guide le lecteur (cette somme de savoirs, désirs, expériences, aspirations) que nous sommes, est bougé, remué. Réveillé. Ces bouleversements, des plus subtils, sont peut-être les plus importants : toute la distribution de l’information est questionnée, et par là, la structure même de ce que l’on nomme bande dessinée. Et c’est, alors, tout notre rapport qui bouge.

La bd ne devient pas pour autant du cinéma d’animation, le découpage du récit en une succession d’unités-cases demeurant le fondement, la caractérisation de cet art. Mais l’expérimentation s’avère favorisée, une expérimentation excitante et partagée : ce qui est permis à l’auteur permet en retour au lecteur, dont l’expérience de lecture s’avère discrètement, mais réellement, enrichie. Une aventure à suivre avec appétit. (cliquez ci-dessous pour vous abonner).

Pr_Cyclope 3' - revues_professeurcyclope_fr_2013_03_#chapter_cover

Marc-Antoine Mathieu, des livres à & pour ouvrir

Marc-Antoine Mathieu – des livres à & pour ouvrir

(Présentation par les bandes des deux plus récents albums d’une œuvre à découvrir – reprise augmentée de deux articles, parus dans Encres de Loire n°58 et 64).

MaM / Julius Corentin Acquefacques 6. Le décalage (éditions Delcourt) Date de parution : 06/03/2013 | ISBN : 978-2-7560-3108-8

Décalage perpétuel (Delcourt, 03/2013)

En 23 années et seulement 6 albums, au rythme de parution dégressif (le précédent opus datait de 2004), l’auteur et graphiste angevin Marc-Antoine Mathieu n’a pas développé les aventures de son personnage récurrent, Julius-Corentin Acquefaques à la façon des héros de série à succès. Son économie est même inverse à la serialisation des blockbusters (inverse à celle de, mettons, James Bond, qui étire de plus en plus de longs films depuis des séquences originelles de plus en plus étiques.) Ce héros est un paradoxe ambulant, cette série un décalage perpétuel (pour reprendre le titre de ce dernier album en date).

Acquefaques, fonctionnaire anonyme sis en un appartement étroit, tombé de son lit chaque matin suite à des rêves à la chute douloureuse, s’il n’est pas un anti-héros, constitue un héros problématique, qui pose, littéralement, problème. Il pose problème à sa fonction même de héros… voire de personnage. Prolongement ludique de l’angoisse métaphysique incarnée des personnages de Kafka (ces ombres écrasées, par le monde et son système), le cheminement d’Acquefaques au fil de chacun (puis de l’ensemble, considéré comme un tout, formidablement cohérent) de ses albums est aussi une interrogation des codes d’écriture et de lecture fondamentaux du médium fabuleux (fabuleux car aussi simple d’accès que complexe à analyser), qu’est la bande dessinée.

Après les notions de récit, de perspective, de couleur, dépliées, questionnées par manipulations habiles de l’objet-livre des précédents opus (page centrale changée en spirale dans Le Processus, insertion de case manquante dans L’Origine, pages dessinées en 3D dans La 2,333ème dimension ; pour voir ce que ça fait à l’histoire en cours et à la lecture qui peut en être faite), c’est dans ce sixième volume celle du personnage, de sa place au cœur du récit, qui est bouleversée : ce matin-là, Julius est en retard, comme souvent. Mais il ne s’agit pas d’un simple retard, motif récurrent, dans l’histoire, mais aussi d’un retard par rapport à elle : il a franchi « le mur du temps ». L’histoire a débuté en avance, la première page précède la numérotation (et les quatre pages de couverture sont des planches dessinées).

Les places assignées alors changent : nous assistons au retrait du héros de son histoire ; pendant que le héros, lui, assiste (comme nous, lecteur, qui le regardons regarder sa non-aventure se dérouler) au déroulement, sans pouvoir y participer. Le retard sera rattrapé par une nouvelle manipulation astucieuse de l’objet-livre, mais… sans doute est-il déjà trop tard. Et le goût avéré de Mathieu pour les boucles narratives trouve ici un magnifique achèvement.

3″ (Delcourt, 2011)

(version numérique, et site dédié : http://www.editions-delcourt.fr/3s/index.php?page=home)

3″ Marc-Antoine Mathieu (Delcourt) | ISBN : 978-2-7560-2595-7

Cet album, précédent opus de Marc-antoine Mathieu, de ceux qui s’intercalent entre les A-aventures de Julius-Corentin Acquefacques, fonctionne en caméra subjective : Nous (lecteur, regardeur) sommes dans un couloir, nous avançons, et distinguons, dans la rue en face, — mais peut-être est-ce derrière nous, n’y a-t-il pas un miroir ?— une femme retournée sur un homme, l’air apeurés. Notre regard avance, jusqu’à cet homme, jusqu’à l’œil de cet homme, dans la pupille duquel se reflète un téléphone portable qu’il tient face à lui, vers lequel notre regard continue d’avancer, jusqu’à atteindre et traverser le reflet du petit œillet de la webcam… Ce livre est un zoom. Un seul zoom impossible et tenu de case en case (neuf carrés de format identique, sur soixante-sept pages), jusqu’à son terme… vertigineux.

Ici, Marc Antoine Mathieu a tenté d’appliquer au livre illustré un traitement qui demeure un fantasme de cinéma : celui du plan-séquence infini (on se rappelle La Corde de Hitchcock, ou l’introduction de Snake Eyes de Brian de Palma, les exemples sont nombreux). Le cadre de la page dessinée lui permet de relever ce défi impossible : car, là où les bobines ne permettent pas de filmer au-delà de douze minutes, le dessin peut donner l’illusion du temps dilaté ou resserré.

Ici c’est trois secondes qui sont narrées, trois secondes d’action et de récit du monde qu’on met bien de plus de temps à lire, car l’intrigue est complexe et difficilement résumable : on comprend qu’il se passe quelque scandale dans le milieu fortuné et de moralité douteuse du football international, qu’un coup de feu est tiré… deux coups de feu, car il y a un second tireur, perché sur le toit, en face. Les principes de zoom et de reflet conjugués, comme en application réversible de l’effet « vache-qui-rit » de mise en abyme graphique, nous perdent en conjectures, amusées et inquiètes. Un grand plaisir esthétique et conceptuel.

(Ce livre existe également dans une version numérique, complémentaire et recommandée – site dédié : http://www.editions-delcourt.fr/3s/index.php?page=home).

Ces deux récents albums constituent une belle manière d’entrer dans cet univers en soi, entrelacs de logiques poussées à leur terme, aventures conceptuelles et aisées à appréhender ; bricolages ludiques et vertiges métaphysiques – un joyeux paradoxe. Paradoxale, l’œuvre en cours de Marc-Antoine Mathieu l’est, mais de ces paradoxes si bien, si fermement campés, dans leur étrangeté radicale (et souriante), qu’ils renouvellent assez leur terrain d’expression pour en devenir, assez vite, des classiques, des références – depuis lesquelles bâtir, trouer, augmenter.

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Julius Corentin Acquefacques 6. Le décalage, Marc-Antoine Mathieu (éditions Delcourt) Date de parution : 06/03/2013 | ISBN : 978-2-7560-3108-8 / 3″ Marc-Antoine Mathieu (Delcourt) | ISBN : 978-2-7560-2595-7