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(Podcasts) Kris et Sébastien Vassant, de la bd documentaire (avril 2016)

(Podcasts) Kris et Sébastien Vassant, de la bd documentaire et de ce qu’elle permet et produit (Rencontres autour de la revue dessinée et de leur œuvre respective, avril 2016)

Rencontre avec Kris et Sébastien Vassant ½ (Saint-Jean de Monts, avril 2016)

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Discussion autour de la BD de reportage de la Revue Dessinée (magazine trimestriel de reportages, de documentaires et de chroniques en bande dessinée) avec Kris et Sébastien Vassant, 2 auteurs et collaborateurs réguliers à la revue.
Rencontre animée par Guénaël Boutouillet.

Rencontre avec Kris et Sébastien Vassant 2/2 (La Roche-sur-Yon, avril 2016)

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Discussion autour de la BD de reportage de la Revue Dessinée (magazine trimestriel de reportages, de documentaires et de chroniques en bande dessinée) avec Kris et Sébastien Vassant, 2 auteurs et collaborateurs réguliers à la revue.
Rencontre animée par Guénaël Boutouillet.

(Le site de la revue dessinée : http://www.larevuedessinee.fr/)

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En deux fois, nous avons discuté, avec Kris, scénariste de nombreux albums et séries historiques ou documentaires, et Sébastien Vassant, dessinateur d’albums à forte dominante documentaire. Les deux discussions se recoupent en certains points, qu’elles précisent et détaillent – il est question dans la première du parcours de chacun jusqu’au point où il se situe à ce jour, puis de bd documentaire et de la revue dessinée. Dans la seconde, à La Roche-sur-Yon, commençant sans le nantais Sébastien Vassant bloqué dans des embouteillages, nous sommes partis, avec Kris, qui en est aussi un des co-fondateurs, de cette merveilleuse aventure qu’est la Revue dessinée – de l’idée, de l’intuition forte qui présidèrent à son lancement, à son mode spécifique d’organisation et de fonctionnement, pour rayonner ensuite sur les questions documentaires, et détailler un peu du travail de chacun.
Focus sur les albums dont nous avons parlé en détail, ci-dessous.

algeriecouvUn maillot pour l’Algérie, de Rey/Galic/Kris (éditions Dupuis, collection aire libre, 2015)

Dans les entretiens déposés ci-dessus, Kris le dit et redit : la coupe du Monde de football 1982 a appris au gamin brestois qu’il était – ainsi qu’à toute une génération — ce qu’est l’injustice. Bien sûr il y eut Séville, et l’élimination discutée de Platini et des Français par une équipe d’Allemagne implacable, mais avant il y avait eu l’Algérie. Celle-ci, menée par l’ancien joueur international qui fit les beaux jours du championnat de France dans les sixties, Rachid Mekhloufi, participait à sa première phase finale, et fut mise dehors aux points, par la rouerie (qu’on peut même appeler tricherie, pour le coup) des Allemands et Autrichiens alliés contre elle pour un non-match mémorable. C’est dire si le foot et l’Algérie, ça remonte, chez Kris. L’album Un maillot pour l’Algérie, paru ce printemps permet d’allier, dans une reconstitution historique comme il les aime et sait les porter (qui ne se souvient d’un homme est mort, avec Davodeau) : l’exfiltration, en avril 1958, d’une dizaine de joueurs algériens, tous joueurs d’équipes majeures du championnat français, pour fonder une équipe d’Algérie – du FLN, donc, puisqu’à l’époque, et pour quatre ans, l’Algérie n’existe encore que dans les rêves des indépendantistes. Ce que raconte l’album, dans des traits ligne claire, colorée et dynamiques (ce qui confère aux scènes de match un vrai mouvement, et une forme de joie expressive qui l’apparente à certains mangas) c’est l’épopée de ces onze joueurs (pas un de plus, donc : pas de remplaçant), qui affronteront les meilleurs équipes non-alignées, du bloc de l’Est, d’Afrique… façon de combattre sans effusion de sang, pour venger positivement les émeutes de Sétif qui ouvrent le livre et furent un souvenir d’enfance pour Mekhloufi et quelques autres. L’album, outre son propos politique, son entreprise de réconciliation (bienvenue par les temps qui courent), joue, on l’a dit, bien du ballon — qualité assez rare en bande dessinée.

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petain-couv-01Juger Pétain, de Sébastien Vassant (scénario original Philippe Saada, éditions Glénat, 2015)

Cet album, paru l’automne dernier, fut ma première véritable rencontre avec le travail, au dessin et scénario, de Sébastien Vassant. Et cet album est exemplaire — je m’y réfère ainsi à plusieurs reprises lors de nos entretiens — de ce que peut produire ce médium, la bd, en version documentaire (et par là, par extension, de la pertinence du projet éditorial de La revue dessinée, ou Vassant a déjà publié plusieurs reportages – mais aucun extrait de cet album). Les minutes du procès Pétain sont une matière à la fois complexe, qu’il convient de trier pour en présenter l’essentialité — travail impeccablement accompli ici, et cette première « mission » affectée au documentaire est tenue : l’album est édifiant, nous enseigne (sur les vilains calculs à l’oeuvre en temps de guerre comme sur lr peu d’importance accordé à l’époque à l’extermination des Juifs). Mais l’habileté de Vassant à nous tenir en haleine dans un cadre figé et pesant vient de son habileté dans le geste : les variations de tonalité dans le trait, les inserts fantaisistes (strips hilarants sur Churchill, ou animations littérales de la fourberie de Laval) et subtils permettent d’alléger le propos et de l’accélérer par instants : techniquement, deux choses sont effectuées en même temps : nous tenir en haleine (nous faire sourire, voire rire) et nous passer plus encore d’infos sur ce dont il est question. C’est un album de haute voltige, et un document essentiel.

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Politique Qualité, de Sébastien Vassant, sur une idée originale de Kris (éditions Futuropolis, avril 2016)

Politique Qualité, paru également en ce printemps, fait le lien entre Kris — qui fut le premier porteur de cette idée de reportage, en ses terres brestoises — et Sébastien Vassant, qui prit le relais et mena l’album à son terme. Le propos rejoint le tropisme ouvrier de Kris : il s’agit de raconter l’aventure d’une pièce de théâtre amateure, faite avec des femmes brestoises, qui y tiennent récit de leur vie ouvrière, des luttes liées. La pièce, pour trouver sa forme, se fit sur un mode choral : les ouvrières âgées furent non pas doublées mais comme redoublées par des jeunes comédiennes tenant leur rôle. C’est tout ceci que narre l’album : la pièce, sa forme, et ce qu’elle raconte. Mise en abyme ô combien risquée, ou encore une fois, Vassant, par la grande astuce et souplesse dont il sait user dans ses pages, se tire haut la main. Les clins d’œil iconiques fonctionnent (symbolisation presque logotypique de l’usine, du patronat en gros bonhomme à cigare), et les ruptures de ton permettent de varier les époques comme les représentations —mention spéciale à ses récits ronds et naïfs, ambiance strips de PQR seventies, des luttes des dites seventies. Jamais la leçon ne se fait sur un mode donneur de leçons : les luttes passées , c’est important, elles nous parlent et ont à nous apprendre encore : « Le chemin est individuel, collectif et politique » final s’amuse en moi à résonner vivement avec le « la bande dessinée est un sport collectif » de Kris en exergue d’Un maillot pour l’Algérie. (De tous ces aspects, répétai-je, il est plus amplement question avec eux deux dans ces deux entretiens.)

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Le site de la revue dessinée : http://www.larevuedessinee.fr/

Un maillot pour l’Algérie, de Rey/Galic/Kris (éditions Dupuis, collection aire libre, 2015)

Juger Pétain, de Sébastien Vassant (scénario original Philippe Saada, éditions Glénat, 2015)

Politique Qualité, de Sébastien Vassant, sur une idée originale de Kris (éditions Futuropolis, avril 2016)

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Guillaume Long, L’enfance de l’art (éditions Ici même, 2014) | entretien en vidéo

calder-db Un livre – L’enfance de l’art Guillaume Long est un auteur (de bd) qui ne fait rien comme il faut, ou du moins, pas comme on l’attend, pas au moment où on l’imagine. Il porte sur lui des carnets de dessin essentiellement emplis de textes, textes qui se déploient sur la page d’heureuse et heuristique façon – et nous avons beaucoup parlé de Perec, lorsque je l’ai questionné (et les expositions d’objet et d’aliments qu’on trouve dans les planches de ses bd culinaires sont de très belles manifestations d’inventaire de l’ordinaire, tiens). Cet art du détour, du pas de côté, produit d’heureux résultats, comme cet album récemment paru chez un(e) jeune éditeur(trice) nantais, Ici même. « Ce livre », me disait Guillaume Long, dans ces entretiens, que nous avons eus à La Roche-sur-Yon puis Saint-Jean-de-Monts, cet automne, « s’inscrit dans une catégorie et une tradition peu répandue en France : celle du livre d’images pour adultes » – entendre ici « tous publics », et non pas « d’images licencieuses », bien sûr. Car l’enfance y est très présente, dès le titre, beau plus encore,  ainsi reconsidéré dans sa littéralité : l’enfance de l’art, où, comment et d’où cela vient-il, qu’un artiste plasticien (toutes époques confondues) puisse parvenir à une épure, ou une synthèse qui le résume, constituant un instantané qui aussitôt le dise, signe. Ainsi, Duchamp et ses ready-made, Giacometti et son/ses marcheurs, Munch et son cri. Sans en rien prétendre à un livre d’analyste, Long a sa théorie, qu’il dessine (et écrit) : que l’enfance (et ses longues stases propices à la rêverie, sa longue attente porteuse d’une mélancolie qui nous fera tous plus tard regretter ce temps béni de l’enfance) soit le terreau, qu’en l’enfance soit le germe. L’absurde n’est jamais loin, comme dans les bandes dessinées, qu’elles soient culinaires (sa série A boire et à manger, et le blog lié) ou auto-fictionnelles, de Guillaume Long, l’anachronisme, formulé par décalage entre la vision du dessin et le temps de la lecture des (même courtes) légendes,  est un ressort habile (comme dans l’exemple de Calder, bercé selon lui aux mobiles-de-Calder qu’on trouve à foison dans toutes les boutiques spécialisées, extraordinaire tautologie-boucle), et si l’on ne rit pas aux éclats, on rêve et sourit longuement – d’ailleurs, rit-on jamais aux éclats en lisant Goossens, Glen Baxter ou Bouzard ? le rire est-il autre chose qu’une suspension, un décrochement hors du continuum logique et rationnel, un bond hors de l’ordre des choses  ? Et les enfants, rient-ils aux éclats, lisant des livres ? Non, ils se concentrent, entrent en fiction, ouvrent des brèches en eux-même – et c’est fort mystérieux à voir, car d’éclats aucun ne verse hors de cet intérieur, qui est leur, et nous demeure si opaque. C’est ce doux mystère-là, que salue ce livre, loin de toute ode au Génie qui serait inné, ce double mystère, combinaison de deux questions : d’où cela vient-il, l’art ? et c’est quoi, l’enfance ? qui produit ce moment si doux, ce si discret décrochement. Un bel album. Le reste de l’œuvre de Long est à découvrir (entrez par le blog A boire et à manger, tous les renseignements s’y trouvent), en attendant, pourquoi pas, un jour, l’édition de ses carnets…

 L’ENFANCE DE L’ART / Dessin : GUILLAUME LONG / (Ici même éditions) 145 x 195 mm • Noir et blanc • 112 pages • 12,5 euros  / ISBN: 978-2-36912-006-3  / Paru en août 2014

 messager-db Un entretien en vidéo Grâce à l’équipe de la Médiathèque de Saint-Jean-de-Monts, et la possibilité qui m’est offerte, et réitérée, depuis 2011, d’y inviter des auteurs, pour une lecture-rencontre, en format café littéraire, le samedi après-midi, l’entretien entamé avec certains d’entre eux (et converti parfois, au passage, en amitié), peut ainsi se poursuivre, ailleurs, autrement, renouvelé. Merci encore de ce travail et des conditions remarquables dans lesquelles il se fait. Traces vidéo brutes, mais précieuses, de ce qui se dit dans ces moments, et souvent s’invite, dans un dialogue ouvert, travaillé, partagé. Ici, Guillaume Long  se livre à l’exercice d’ouvrir le/les capots, de parler de sa pratique, de son parcours, mais aussi d’ouvrir son ordi, son photoshop, et de dessiner, également, en direct. Précieux moment. Partie 1.

  Partie 2.

Paco les mains rouges, de Vehlmann et Sagot, éditions Dargaud

((Reprise  d’une notice parue dans Encres de Loire n° 66)

Paco, état-civil Patrick Comasson, jeune instituteur des années 30, auteur d’un crime dont ne nous sont montrées que quelques images (un gisant, un fusil fumant, dans une forêt enneigée) est condamné à la prison à perpétuité. Direction Cayenne et son bagne, triste enfer de promiscuité, de violence et de corruption, pour cette oie blanche… qui ne le restera pas longtemps : Paco les mains rouges est en fait le surnom que lui attribuent ses co-détenus après qu’il ait poignardé l’une des trois brutes lui ayant fait subir un viol collectif.

(« Je l’ai pas fait pour me venger. Mais si je réagissais pas tout de suite, j’allais devenir la pute de toute la case. Ou alors je me tuais direct. »)

Le surnom, comme le magnifique tatouage qui va avec (et qui orne la couverture de l’album), constituent une nouvelle peau – un changement d’identité aussi fatal que nécessaire, pour survivre, ne serait-ce qu’un temps, dans ces conditions éprouvantes. Cette école de la dureté est troublée par la rencontre d’un autre bagnard, et l’émoi, incompréhensible pour Paco, de la naissance d’une relation homosexuelle.

Fabien Vehlmann, au scénario, et Eric Sagot, au dessin,  tissent à merveille documentation fouillée sur une époque terrible et passionnante, et récit de vie sensible et surprenant. Le dessin de Sagot (qu’il a beaucoup trituré et modifié à cette occasion, comme nous le montre le magnifique cahier graphique en clôture de ce premier tome), entre rondeurs faussement naïves et peinture abstraite, permet de tenir ce fil si fragile, de rendre à merveille ces contrastes. On songe à ce que fut la découverte dans les années 90 des possibilités oniriques et narratives offertes par la tendreté presqu’ enfantine du graphisme de David B. Mais l’univers est propre à la rencontre du scénariste accompli et protéiforme qu’est Vehlmann et d’un dessinateur en attente d’aventures et de nouveauté qu’est Sagot.

Belle découverte.

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Paco les mains rouges (tome 1) de Fabien Vehlmann (scénariste) et Eric Sagot (dessinateur), éditions Dargaud, septembre 2013, ISBN : 978-2205068122

Un livre, sa traîne

dans le dossier « Des livres qui traînent » coordonné par Dominique Dussidour d’après une idée de Nicolas Buenaventura).

Je ne sais plus la fin, les fins.

Je dirai il, pour prendre place, poser les choses et me poser, moi, à quelque distance, à quelques pas. Je serai distant. Il racontera cette histoire mienne, pour opérer la juste mise au point. Je serai distant et puis il, lui, saura finir, me dis-je, moi je n’y arrive jamais. Finir je ne sais pas. Finir une histoire ne me va pas. Il annonce, il décrit. C’est une mansarde, accolée à une chambre d’amis (de famille plutôt que d’amis, dans les faits : en cette époque en ces lieux, où la maison fut érigée, on ne loge chez soi que de la famille, car les amis, en leur ensemble et (réelle) variété, vivent dans un rayon de dix kilomètres autour de la mansarde). Les volumes se perçoivent en parquet non cirés et tapisseries à motifs et reliefs, pièces enchâssées, le dédale minuscule des maisons d’après-guerre, celles de l’immédiat après-guerre, en zone dévastée, tout un bâti un peu vrac, remonté en grande hâte. La maison on n’y a plus accès, mais mentalement on y retourne, on entreprend l’ascension en volumes décroissant (dédale minuscule et amoindri, à mesure qu’on y monte les volumes s’amenuisent, s’étriquent, l’ascension n’est pas somptuaire, en ces rivages de peu d’attrait). L’air est captif, l’atmosphère est à la fois capiteuse et pauvre, cocon grenier, originaire. On retourne là où l’on fut, où l’on a laissé quelque chose. Quelque chose, c’est un livre, un livre et puis sa traîne, avec (ses périphériques, son réseau).

On y retourne et on y cherche y creuse on y reprend ses marques. Pose-t-il, ceci pour ne pas s’égarer, pour n’égarer ni soi ni rien d’autre en chemin : il y a (au moins) un livre, qui traîne, qu’on doit retrouver dans la mémoire, bien au fond, aux fins fonds de la réserve, là-bas les rayonnages anciens, ceux-là où nul ne s’aventure, rangements partiels, moutons de poussière réifiés, fugace crainte d’y trouver des fossiles.

On cherche, dit-il, accents volontairement sévères, froncés, on sera méthodique, on procédera, pause, en scientifique, syllabes bien détachées, on plongera en soi-même. Scientifique et équipé, sus à la trouvaille d’un soi qu’on tiendra à distance, en respect : panoramique et précis, on se jaugera pincé, regard travers presque du style de ceux qu’on destine à l’intrus mal fagoté, celui qui parle à tort et à travers au milieu de la boutique, ce type aux réglages hasardeux, à contretemps, deux tons trop haut, geste trop amples, lanceur de phrases jamais assorties aux contextes (jamais la bonne phrase qui jaillit, jamais dans les temps impartis). Ce type-là, l’échalas transitoire, qui serait, à mieux l’observer, un autre moment de soi-même, à une autre époque, ce type-là on tentera de ne pas le laisser recouvrir le moment choisi de soi-même, de ce soi-même plus jeune et comme intact, qu’on regarde, on l’a dit, insiste-t-il, avec une forme de : distance. Distance, un mot qui compte. Distance, pas comptés. Calculer l’adéquate distance, à quoi, se dit-on, l’antéposition maniérée du précédent adjectif (adéquate) aidera, qui matérialisera, qui formalisera la distance : se voir plus net de loin, recul du temps, se jauger en conscience, peser, doser, examiner. Se dit-il.

Ne pas se perdre. Ne pas s’y perdre, déjà que. Pose-t-il. On cherche le souvenir d’un livre et c’est, évidemment, autre chose qui se présente, en abondance, le langage va son chemin et les images le leur, autre. Les images nous reviennent par paquets, en un montage malhabile, in-crédible. De la caméra subjective à l’abord, la montée vers le grenier avec la toute petite peur toujours au ventre, excitation douce de l’enfant libéré enfin, aux environs du fromage, de l’étreinte de ces repas du dimanche qui nous semblent durer des années ; puis des inserts de contre-plongée, image de soi-même en enfant sage penché sur le livre, images trafiquées, impossibles : le narrateur est une fiction, ce chercheur, ce distant, qu’on invente pour cette énonciation-là qu’on désire élaborée nette, invente, lui-même. Il nous le prouve par ce montage impossible, il invente cet enfant mais le livre, l’invente-t-il ?

L’enfant je l’invente, forcément je l’invente, et surtout si c’est moi. Admet-il. Admettons. J’ai passé des infinités de moments dans cette mansarde, à lire, feuilleter et relire les mêmes livres, jusque tard, quasi adolescent encore – les deux pièces, mansarde et chambre d’ami attenant, me font fondation, fondation en lecture, mais pas en littérature. Se dit-il. Ce qui s’y trouve, ce sont majoritairement des magazines et illustrés, car la plupart des livres dits sérieux, non illustrés, sont déjà rapatriés dans la maison familiale, ils y tiennent place, on les y lit – qu’en reste-t-il longtemps à cette distance ? Il reste du temps passé. Les bibliothèques rose, verte, et castors, on ne s’en souvient qu’en tant que temps, passé à. On s’en souvient, on les lisait – on ne se souvient de rien de ce qu’on y lisait.

Mais les images.

Les images, elles, reviennent. Les planches, uniques ou doubles, en regard, des bandes dessinées belges des années cinquante. Celles qui paraissaient en feuilleton dans l’hebdomadaire Tintin : Blake et Mortimer, le susdit Tintin, les moins connus Chlorophylle, Bob et Bobette, Professeur Lambique. Les garçons de la famille, à l’âge requis, en recevaient un recueil compilatoire, à Noël. Le dit recueil compilait dix ou quinze numéros successifs de l’hebdomadaire, l’équivalent d’un trimestre de parution. Les feuilletons y étaient publiés par épisodes de deux ou quatre pages, pour constituer des aventures de vingt-six ou quarante-huit pages, dont aucune n’était contenue intégralement dans un de ces recueils. Et les quelques recueils entassés dans la mansarde ne se suivaient pas : offerts à Noël, ils étaient espacés d’un an.

Les images, qui reviennent, sont éparses : une coupe verticale d’une base terroriste sous Londres, dans La Marque jaune (ou était-ce SOS météores ?) de Blake et Mortimer, une aventure de Bob et Bobette en pays approximativement inca (où le professeur Lambique prend un bain de lait réservé aux invités de marque, dans lequel il nage avec une énergie telle qu’il change le lait en beurre), Zig et Puce qui dénouent une intrigue en sous-sol près du hameau où ils résident. Nombre de tunnels, doubles fonds et passages secrets, comme l’imaginaire enfantin en dévore (se nicher au fond des greniers pour s’y engloutir dans des fictions emplies de cachettes et terriers : l’esprit de cabane gouverne décidément la lecture, enfant, note-t-il). Des épisodes de feuilletons, ce sont des cliffhangers (fins suspensives) à chaque dernière case de bas de page. Et en cas qui nous intéresse, qui nous concerne, se reprend-il, qui me concerne, avoue-il, car la distance n’est plus de mise, ni la troisième personne, les dénouements n’arrivent jamais. Les aventures ne sont jamais complètes, et donc jamais terminées, l’intrigue jamais dénouée, la fiction jamais close. J’ai lu, relu, avec un émerveillement toujours neuf, des années durant, des aventures jamais terminées – et pour nombre d’entre elles, jamais commencées à la date, car prises en cours de développement (pour les mêmes raisons de découpage, évoquées plus haut). Pas un livre, pas une histoire : un ensemble de fictions fragmentaires, jamais terminées, à jamais ouvertes. Un des recueils, qui avait souffert du passage de mains en mains années après années, se dilacérait, et je me souviens d’avoir, fort jeune, sans m’en rendre tout de suite compte, lu en boucle l’une de ces aventures, n’en distinguant pas clairement le déroulé, et ceci sans gêne. Je crois même y avoir pris goût (mais peut-être, sans doute, est-ce mon distant qui m’invente ce goût, ajoutant ce détail par esprit de suite).

Un spectre fictionnel, une myriade, des boucles narratives. Pas de littérature (Bob et Bobette, Zig et Puce, non, même la distance du temps ne les change pas en littérature). Pas tout à fait un livre, mais sa traîne : à-côtés, cheminements, pièces à monter.

Je ne sais plus la fin, dit-il, dis-je.

Je sais que je ne sais jamais la fin.

Trames et spectres. Un livre, sa traîne : où s’originent nombre de mes fibres, mais surtout, avant tout ?, un esprit de suite, mon goût des boucles, et cette incapacité de finir, qui me constitue lecteur, qui me constitue. Je ne sais plus la fin. Jamais. Des livres, livres qui traînent ou qui s’imposent, je ne me souviens que d’un centre et d’articulations, de motifs et saccades, ombres et lumières, où chercher, où creuser,

d’où reprendre.

Professeur Cyclope, volumes 1 à 3

(Présentation de cette revue de bd numérique– reprise augmentée d’un article, paru dans Encres de Loire n° 64).

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Professeur Cyclope :

Cette revue de bd numérique, lisible sur ordinateur ou tablette connecté au web, est une initiative novatrice, saluée comme telle un peu partout, notamment par arte.

Au-delà de la nouveauté constitutive au projet (voir notamment cette interview d’un de ses co-fondateurs, Fabien Velhmann), interrogeons maintenant, à l’heure de la parution de son numéro 3, la revue dans sa continuité.

Ce qui frappe c’est d’abord la qualité des séries présentées, variées en genre comme en style graphique, du fait d’un casting au dosage subtil entre auteurs reconnus (Olivier Texier, et bientôt Philippe Dupuy) et heureuses découvertes (Anouk Ricard ou Stephen Vuillemin, pour n’en citer que deux). Ceci énoncé, que cette revue de bd numérique soit une bonne revue de bd, excellente nouvelle ma foi, témoin d’une intelligente réaction des créateurs conscients de la mutation des usages (souhaitons, au passage, à la littérature « strictement textuelle » nombre d’initiatives de ce genre, car il serait bon que publie.net ne perdure pas seul dans ce défrichage ardu). Excellente nouvelle, mais au-delà, qu’en est-il de l’épithète numérique ? Quid du support, qu’apporte-t-il à la revue Professeur Cyclope, aux formes et à la lecture, hors gain de place et attrait pour la nouveauté ?

Meilleure nouvelle encore : c’est à la lecture (approfondie, imprégnée) que quelque chose, réellement, change. La lecture se fait, dans certains cas, selon un défilement (horizontal, chez Anouk Ricard ; vertical, chez Stephen Vuillemin) de case en case (l’effet zoom induit est fort appréciable graphiquement, l’œil reçoit mieux chaque dessin, sans que l’agilité du regard y perde, de par la rapidité et l’ergonomie du support). Dans d’autres cas, les cases sont animées, de façon minimale mais efficiente (chez Stephen Vuillemin, par exemple). Un retour à la case, en somme, et de fait : au dessin. D’ailleurs, la planche, format « classique » de la bd en albums, est sans doute celle qui y perd le plus, ou qui y « gagne » le moins – preuve, s’il en fallait, de la nécessaire complémentarité des supports, de la nécessité de les faire coexister : la bd numérique, loin de la pensée en planches, ne tuera pas l’album.

Notre œil, celui qui guide le lecteur (cette somme de savoirs, désirs, expériences, aspirations) que nous sommes, est bougé, remué. Réveillé. Ces bouleversements, des plus subtils, sont peut-être les plus importants : toute la distribution de l’information est questionnée, et par là, la structure même de ce que l’on nomme bande dessinée. Et c’est, alors, tout notre rapport qui bouge.

La bd ne devient pas pour autant du cinéma d’animation, le découpage du récit en une succession d’unités-cases demeurant le fondement, la caractérisation de cet art. Mais l’expérimentation s’avère favorisée, une expérimentation excitante et partagée : ce qui est permis à l’auteur permet en retour au lecteur, dont l’expérience de lecture s’avère discrètement, mais réellement, enrichie. Une aventure à suivre avec appétit. (cliquez ci-dessous pour vous abonner).

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Marc-Antoine Mathieu, des livres à & pour ouvrir

Marc-Antoine Mathieu – des livres à & pour ouvrir

(Présentation par les bandes des deux plus récents albums d’une œuvre à découvrir – reprise augmentée de deux articles, parus dans Encres de Loire n°58 et 64).

MaM / Julius Corentin Acquefacques 6. Le décalage (éditions Delcourt) Date de parution : 06/03/2013 | ISBN : 978-2-7560-3108-8

Décalage perpétuel (Delcourt, 03/2013)

En 23 années et seulement 6 albums, au rythme de parution dégressif (le précédent opus datait de 2004), l’auteur et graphiste angevin Marc-Antoine Mathieu n’a pas développé les aventures de son personnage récurrent, Julius-Corentin Acquefaques à la façon des héros de série à succès. Son économie est même inverse à la serialisation des blockbusters (inverse à celle de, mettons, James Bond, qui étire de plus en plus de longs films depuis des séquences originelles de plus en plus étiques.) Ce héros est un paradoxe ambulant, cette série un décalage perpétuel (pour reprendre le titre de ce dernier album en date).

Acquefaques, fonctionnaire anonyme sis en un appartement étroit, tombé de son lit chaque matin suite à des rêves à la chute douloureuse, s’il n’est pas un anti-héros, constitue un héros problématique, qui pose, littéralement, problème. Il pose problème à sa fonction même de héros… voire de personnage. Prolongement ludique de l’angoisse métaphysique incarnée des personnages de Kafka (ces ombres écrasées, par le monde et son système), le cheminement d’Acquefaques au fil de chacun (puis de l’ensemble, considéré comme un tout, formidablement cohérent) de ses albums est aussi une interrogation des codes d’écriture et de lecture fondamentaux du médium fabuleux (fabuleux car aussi simple d’accès que complexe à analyser), qu’est la bande dessinée.

Après les notions de récit, de perspective, de couleur, dépliées, questionnées par manipulations habiles de l’objet-livre des précédents opus (page centrale changée en spirale dans Le Processus, insertion de case manquante dans L’Origine, pages dessinées en 3D dans La 2,333ème dimension ; pour voir ce que ça fait à l’histoire en cours et à la lecture qui peut en être faite), c’est dans ce sixième volume celle du personnage, de sa place au cœur du récit, qui est bouleversée : ce matin-là, Julius est en retard, comme souvent. Mais il ne s’agit pas d’un simple retard, motif récurrent, dans l’histoire, mais aussi d’un retard par rapport à elle : il a franchi « le mur du temps ». L’histoire a débuté en avance, la première page précède la numérotation (et les quatre pages de couverture sont des planches dessinées).

Les places assignées alors changent : nous assistons au retrait du héros de son histoire ; pendant que le héros, lui, assiste (comme nous, lecteur, qui le regardons regarder sa non-aventure se dérouler) au déroulement, sans pouvoir y participer. Le retard sera rattrapé par une nouvelle manipulation astucieuse de l’objet-livre, mais… sans doute est-il déjà trop tard. Et le goût avéré de Mathieu pour les boucles narratives trouve ici un magnifique achèvement.

3″ (Delcourt, 2011)

(version numérique, et site dédié : http://www.editions-delcourt.fr/3s/index.php?page=home)

3″ Marc-Antoine Mathieu (Delcourt) | ISBN : 978-2-7560-2595-7

Cet album, précédent opus de Marc-antoine Mathieu, de ceux qui s’intercalent entre les A-aventures de Julius-Corentin Acquefacques, fonctionne en caméra subjective : Nous (lecteur, regardeur) sommes dans un couloir, nous avançons, et distinguons, dans la rue en face, — mais peut-être est-ce derrière nous, n’y a-t-il pas un miroir ?— une femme retournée sur un homme, l’air apeurés. Notre regard avance, jusqu’à cet homme, jusqu’à l’œil de cet homme, dans la pupille duquel se reflète un téléphone portable qu’il tient face à lui, vers lequel notre regard continue d’avancer, jusqu’à atteindre et traverser le reflet du petit œillet de la webcam… Ce livre est un zoom. Un seul zoom impossible et tenu de case en case (neuf carrés de format identique, sur soixante-sept pages), jusqu’à son terme… vertigineux.

Ici, Marc Antoine Mathieu a tenté d’appliquer au livre illustré un traitement qui demeure un fantasme de cinéma : celui du plan-séquence infini (on se rappelle La Corde de Hitchcock, ou l’introduction de Snake Eyes de Brian de Palma, les exemples sont nombreux). Le cadre de la page dessinée lui permet de relever ce défi impossible : car, là où les bobines ne permettent pas de filmer au-delà de douze minutes, le dessin peut donner l’illusion du temps dilaté ou resserré.

Ici c’est trois secondes qui sont narrées, trois secondes d’action et de récit du monde qu’on met bien de plus de temps à lire, car l’intrigue est complexe et difficilement résumable : on comprend qu’il se passe quelque scandale dans le milieu fortuné et de moralité douteuse du football international, qu’un coup de feu est tiré… deux coups de feu, car il y a un second tireur, perché sur le toit, en face. Les principes de zoom et de reflet conjugués, comme en application réversible de l’effet « vache-qui-rit » de mise en abyme graphique, nous perdent en conjectures, amusées et inquiètes. Un grand plaisir esthétique et conceptuel.

(Ce livre existe également dans une version numérique, complémentaire et recommandée – site dédié : http://www.editions-delcourt.fr/3s/index.php?page=home).

Ces deux récents albums constituent une belle manière d’entrer dans cet univers en soi, entrelacs de logiques poussées à leur terme, aventures conceptuelles et aisées à appréhender ; bricolages ludiques et vertiges métaphysiques – un joyeux paradoxe. Paradoxale, l’œuvre en cours de Marc-Antoine Mathieu l’est, mais de ces paradoxes si bien, si fermement campés, dans leur étrangeté radicale (et souriante), qu’ils renouvellent assez leur terrain d’expression pour en devenir, assez vite, des classiques, des références – depuis lesquelles bâtir, trouer, augmenter.

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Julius Corentin Acquefacques 6. Le décalage, Marc-Antoine Mathieu (éditions Delcourt) Date de parution : 06/03/2013 | ISBN : 978-2-7560-3108-8 / 3″ Marc-Antoine Mathieu (Delcourt) | ISBN : 978-2-7560-2595-7

Prévert et Lartigues, de Benjamin Adam (éditions La Pastèque).

29-30ok Lartigues et Prévert,  Benjamin Adam

 (Reprise d’une chronique publiée dans Encres de Loire n°63, mars 2013)

Prendre la route. Et s’arrêter. Pour ne pas repartir. Puis demeurer, fiché dans le sol, hébété, sans même avoir pu prendre son élan, sans jamais avoir pu passer la seconde.

Prévert et Lartigues ne sont ni poète ni photographe, juste deux fameux velléitaires : l’un (Lartigues) est un épicier velléitaire, séparé de sa femme et de son fils ; l’autre (Prévert), un velléitaire absolu, demi-ivrogne incapable. Amis d’enfance, ils vivotent de combines minables, transportent des marchandises « tombées du camion » ou fruit de divers trafics. Mais quand un jour le coffre de leur voiture s’avère contenir un cadavre, c’est la tangente qu’il leur faut prendre, une tangente au bout de laquelle ils vont diverger et, mécaniquement, logiquement, inévitablement, s’affronter.

Si l’aventure des deux garçons perdus de cet album se déroule en France, dans les années 1970, elle a pourtant un air d’Amérique – mais de quelle Amérique : plutôt celle, miteuse et enneigée à en mourir d’ennui et de froid, des Frères Coen de Fargo que de quelque rêve de grandeur et de gloire.

Le dessin, très personnel, de Benjamin Adam (auteur nantais, né en 1983, dont Prévert et Lartigues est le premier album, album dont on peut aussi savourer le work in progress sur ce blog ), associé à un audacieux et judicieux traitement des couleurs, en bichromie et trichromie, porte un récit conté de façon non linéaire, troué de questions et d’ellipses. Grande maturité de construction et d’écriture que celle de ce jeune auteur, à qui l’on ne saurait attribuer d’influence trop voyante  – sinon un très beau rappel, en double page d’ « entracte », des architectures aussi ludiques que mélancoliques de l’immense Chris Ware, ce dont on ne se plaindra pas.

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Lartigues et Prévert de Benjamin Adam

115 p. – 24,10€
ISBN 978-2-923841-25-0. Blog de l’auteur :