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Je connais Benoît Vincent, dit-il.

(Texte lu avant la lecture de Benoît Vincent lors de Autrement le monde, événement organisé par La Maison de la poésie de Nantes au Lieu unique, samedi 28 novembre 2015).

(à paraître dans Gare maritime 2016, en juin 2016)

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Je connais Benoit Vincent, dit-il.

 Je connais Benoit Vincent est une phrase qui sitôt énoncée me bascule dans une position paradoxe qu’on ne qualifiera pas de mensongère, mais d’au moins, pour partie, fictionnelle :

Benoit Vincent, ce patronyme, fait de deux prénoms accolés (je ne sais pas pour vous mais en moi ça induit toujours un trouble, cet effet de double au sein d’une même entité langagière), possédant de surcroit neuf lettres sur treize (dont un prénom entier) en commun avec son incroyable éditeur Benoît Virot, du nouvel Attila, et puis cet hétéronyme Farigoule Bastard, héros d’une étrange chanson de geste parue cette année chez le dit éditeur.

Farigoule Bastard, dont :

-la lecture me fut, hors connaissance (préalable, mais fatalement incertaine) du dit Benoit Vincent, une des plus étonnées et réjouies de cette année

-la poétique est, littéralement, inouïe (car si, même fort tenté, je n’affirmerai pas le –censément-de-moi-connu Benoit Vincent poète, par crainte d’une humeur réactive ; de la poétique à l’œuvre dans ce texte j’oserai dire qu’elle déjoue tout ce qu’on pourrait attendre, prédire, imaginer, ce même à la lecture de son curriculum, qui viendra un peu plus loin), inouïe donc cette prose titubante et décidée, que je cite, m’efforçant de rendre compte de la ponctuation telle qu’imprimée :

«Farigoule Bastard s’accapare l’intermittence du chaos, se faufile enfin en fabriquant son rythme N’est-il pas dédié à la marche Il pense. Ou l’inverse Il ajoute. Après le raidillon, la sente emprunte longuement le faîte d’une petite bête de colline La mer ici, elle est fossile. Jusqu’au petit poët, comme le téton d’un sein, on évacue d’un tour l’embrassé du regard. S’installe ici, proche le cairn qui marque le culminant Était-ce la peine de marquer l’évident Il pense. Déballe paquetage. Contrôle inventaire. Tâte le lapin, qui tend vers le rassis. Passe encore, il est conservé dans un matelas moelleux de thym et d’herbes fraîches. Régulièrement on le soustrait à l’air. Au vieillissement présumé. Ou à l’effondrement soudain. L’air est tant vorace. »

Et, plus loin :

« Tout ce qui rampe comme moi et les vers et les pourceaux les plus beaux étalons & les cloportes, nous, tous autant, c’est : Un pied devant l’Autre. C’est : (1) par (1). Je ne sais pas même si j’y arriverai, peut-être que cent mètres Presque je renifle un fumet de marmite éteinte de peu Une maison Une femme Un système Mais qui sait si jamais je pourrai me présenter au seuil Toquer gaillardement Peut-être appeler Sourire Faire face. une poignée d’herbes est tellement loin déjà. Soupire, Farigoule Bastard.»

Farigoule Bastard, long poème autant que promenade entêtée, fantaisie pastorale dissipant son et ses personnages dans leur sinueux mouvement, épaissit son mystère en l’énonçant, sans cesser de plaire, d’étrangement (d’estrangement) plaire à qui le lit qui l’écoute. Mais ce texte, paru en livre, s’il fait de Benoît Vincent un écrivain, ne le réduit pas à cette qualité, car c’est un peu plus compliqué chez BV, un peu plus difficile à suivre est Benoît Vincent, marcheur infatigable. Ecrivain est une qualité parmi d’autres, de celles qu’on peut accoler à ce prénom-prénom : Benoit Vincent est botaniste, instinien, webiste, développeur géographe, méridional, guitariste, rhizomal. Début de liste comme il les affectionne : en fait de listes, je ne saurais trancher entre deux hypothèses, tenez : la propension qui est la sienne, aux listes de végétaux (il y en a dans Climax, fiction collective qu’il mena avec notamment Nicole Caligaris et Patrick Chatelier pour le compte du projet collectif Général Instin ; il y en a dans certains de ses textes de réflexions paysagères et botaniques, que j’ai le bonheur d’éditer sur remue.net dans une série intitulée Bornes ; il y en eut dès le premier texte que j’ai vraiment lu de lui, il y a bientôt dix ans, parfaitement intitulé Végétal Instin, patronyme qui pourrait lui aller autant que Benoit Vincent), cette tendance taxinomique et végétale témoigne-t-elle d’un goût volodinien des listes, ou d’un goût des listes volodiniennes ? Plaisanterie en passant, car d’humour le gaillard, même coupant, même abrupt, même convexe, ne manque pas, mais signalement aussi de ce nom-là, Volodine, important pour ce qu’il porte de possibles multipliés dans la littérature autant que pour ses magnifiques livres, important dans ce panthéon subjectif qu’érige discrètement Benoit (discrètement, puisque sur le web, où l’on n’est pas un écrivain, expliqua-t-il dans un billet fameux qui m’importa tant qu’il m’importe encore de le citer ici), sous le générique de littérature inquiète (où l’on trouve aussi Caligaris, suscitée, où encore Blanchot, à propos de qui il travailla longtemps, mais Emaz, ou Claro), une œuvre d’essayiste méconnue comme elles le sont dans notre pays assez duplice pour entretenir un culte morbide à la littérature à Majuscule, tout en rechignant à doter les non-romanciers ou non-poètes, non-encartés en somme, du statut qui leur échappe – dont ils s’échappent, autant.

Pas un écrivain disais-je, dit-il, un jour, en un geste d’écriture affirmative, en énoncé performatif inversé ; mettons, alors quoi, plasticien, peut-être ? Tant l’écriture de Benoit Vincent, en textes courts comme en séries, au sein de l’espace du livre comme en une œuvre web telle son Genova, se déploie dans l’espace. Quand son rythme trompeur, pas chassés enchâssés déchaussés, défie par torsion rythmique quelques principes de temporalité.

Chez lui, l’espace prime sur le temps.

 

« Piétinant de la sorte — ou avançant à genoux comme un fidèle délirant de fièvre ou de foi (c’est pareil) — à proximité du sol, c’est-à-dire très très près de la terre, ce qui implique d’être très très près du temps, comme on dirait près du moyeu du temps, là où le mouvement est imperceptible, là où les secondes, les minutes, ne s’écoulent pas mais coagulent en une matière mélangée, un plasma élémentaire, alors tu comprends pourquoi il n’y a pas de temps. Qu’il n’y a plus que de l’espace — qu’il n’y a jamais eu que de l’espace — dont une part, plus volatile peut-être, nous fait croire à autre chose qu’aux saisons, qui sont les consolations répétées du monde. »

Pas un écrivain, peut-être, mais plus encore. Faites, vous aussi, sa connaissance – dit-il.

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Benoit Vincent est un auteur dont on peut suivre la (les) traces sur Internet essentiellement, via son blog Amboilati, la revue Hors-Sol qu’il co-anime, ou ses participations au projet du Général Instin.
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Ci-dessous, captation vidéo de cette présentation et de la performance-conférence, qui suivit, de Benoit Vincent. L’ensemble de la journée est à déguster sur cette chaine.

« Pas rien » de Benoît Vincent (publie.net, 2011)

(note préalablement parue le 13 novembre 2011 sur livre au centre)

“J’ai trente-cinq ans. J’ai déjà beaucoup profité de. Tout ce que la vie daigne nous offrir ; j’ai connu des hommes, j’ai voyagé, j’ai étudié, j’ai mangé et bu comme je voulais, quand je voulais.”

La voix qui nous parle nous saisit dès l’entame, une force la porte qui nous est communiquée dans son entièreté. Et cette force continue d’agir, même quand glisse la certitude, quand quelque chose cloche et sonne creux dans le discours :

“J’en ai trente-cinq, des années, mais voilà : je sens que mon langage s’appauvrit. Cela veut dire, cela trahit, que dans ce brouhaha partout, ce brouhaha partout, ce vacarme assourdissant, quelque chose non seulement m’échappe, mais quelque chose s’échappe, de moi, qui n’est pas une matière de mots, pas plus qu’une matière de mon corps. C’est mon âme, il me semble, il me semble que s’échappe mon âme.”

Ce déraillement qui s’insinue dans le discours de cette narratrice l’est aussi dans sa vie, qui fait tangente, s’écarte en claire violence. Quelque chose arrive, qu’on ne racontera pas, qui la dévie en même temps qu’insensiblement la langue s’étiole, les mots manquent – et si la langue s’enfuit, l’énonciation ne mollit pas, et ce texte très étrange parvient à dire la perte – qu’on ne racontera pas. Et quand un dénouement s’approche, un autre basculement surgit, qu’on racontera encore moins, qui plonge le lecteur dans un doute immense – toujours pas résolu – qu’on ne racontera pas. Mais il est rare qu’un texte parvienne, échappant aux simples formules et procédés, à questionner sa propre existence, sans amoindrir en rien les charmes (même vénéneux) de l’histoire qu’il nous conte.

Benoit Vincent est un auteur dont on peut suivre la (les) traces sur Internet essentiellement, via son blog Amboilati, la revue Hors-Sol qu’il co-anime, ou ses participations au projet du Général Instin. De lui, lire aussi “Le Revenant, sur Pascal Quignard” ainsi que “Trame”, texte de création.

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Publie.net, 2011. – 54 p. – ISBN : 978-2-81450-414-1. – Collection Temps réel. – prix : 2,99 €. Télécharger en multi-formats

Douze | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Oiseaux.

Oiseaux. Jamais rien su aux oiseaux. Ni les noms ni les saisons ni les genres. & pourtant. Des oiseaux partout. En nombre. En masse. Oiseaux plein l’éternité, oiseaux couvrant le ciel blanc de Kirkjubæjarklaustur, les étourneaux, « qui sont comme une bête seule » à GenoVa, et d’autres dont on me parle & que je veux lire voir. Souvenir d’une lecture de vols de martinets (à ne pas confondre avec les hirondelles à ce que j’ai compris, enfin si enfin, c’est les mêmes, mais différents, voilà : je n’y ai jamais rien su aux oiseaux) de Claude Esteban, par Pierre Vilar, dans une belle émotion, à la toute fin du bon vieux temps, au terme du bon temps déjà vieilli alors d’une vieille maison qui me semble si loin, souvenirs basculés en fiction. Oiseaux partout en nombre, masse muette car même piaillant c’est comme un effet de doublage, c’est : en plus mais sans réelle adhésion à ce spectral et sourd volume d’ombre, cette masse sans nom ni non, affirmative de rien, une solitude agrégée.