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Eric Chauvier, entretien (mars 2017) | « Le texte doit toujours explorer les interstices de la vie sociale ; le non-éligible, le non-dicible, le presque visible »

 

Lecteur de fond, c’est une des rubriques de la revue en ligne mobilisons, rhizome essentiel de l’action et du site de Mobilis.

Pour la revue, j’ai eu cette année le plaisir de proposer et réaliser un entretien avec Eric Chauvier, dont il a plus d’une fois été question sur ce site – deux podcasts notamment sont disponibles en cliquant ici : https://materiaucomposite.wordpress.com/tag/eric-chauvier/

L’entretien Mobilis (Eric Chauvier, Je lis la nuit quand je ne peux pas dormir, ce qui arrive toutes les nuits, ) porte sur les trajets, usages et passions de lecture des interviewés – avec un réservoir de questionnements, un aiguillon expert des rapports entre intime et social comme l’est Chauvier, anthropologue de notre ordinaire, il était logique que les compartiments sautent – et que ses lectures comme son parcours de lecteur se trouvent passés au tamis de sa méthode teintée d’ironie.

Reprise ci-dessous de l’intégralité de ses propos, sans recontextualisation et rewriting. Un fleuve, donc, mais un fleuve de sagacité titillante :

GB — Peux-tu me dire l’intitulé de ton poste à l’école d’architecture de Nantes, ce qu’il recouvre et signifie, et l’intérêt que tu vois à la convergence des disciplines (archi, anthropo au sens général, mais particulièrement : mise en situation expérimentale, et utilisation de l’écriture (et donc, de la littérature) ?

« Je suis maître assistant associé à plein temps depuis 2015 à l’ENSA Nantes. J’y enseigne l’anthropologie urbaine. Je mesure la grande chance que j’ai d’enseigner dans cette institution où les disciplines se croisent naturellement pour tendre vers deux axes. Le premier recoupe une sorte d’ « urban studies » qui mêlent beaucoup de disciplines pour comprendre l’évolution actuelle des villes et, surtout, les territoires où la culture urbaine est absente (ma spécialité) : village post-ruraux ville post-industrielles et en bref pour ce qui est « post » ou « péri » quelque chose, soit l’impensé des villes ; là, l’expérimentation textuelle s’impose pour rendre compte d’une expérience de terrain marquée par l’étrangeté, une forme de dureté et d’une façon générale, d’anomie. Le texte doit toujours explorer, je pense, les interstices de la vie sociale – le non-éligible, le non-dicible, le presque visible… Le second axe concerne plutôt les studios de projet ; sur ce point, mon apport, que j’ai nommé « dispositifs littéraires », consiste à travailler avec les étudiants, par le biais du texte, la mise en forme de l’intuition née de l’expérience de terrain. Ces dispositifs cherchent à restituer formellement ce vécu premier, hypothèse faite que la trame textuelle contient déjà la trame architecturale. Ces deux axes de recherche se recoupent mais en poursuivant des objectifs différents. »

On le voit, l’écriture et la littérature sont au cœur de sa recherche, de son enseignement. La réflexivité dont ses livres font preuve (il s’y met souvent en scène en position d’enquêteur, y compris dans les moments de vacillement, de doute, avec une ironie juste et drôle) était un indice : ses réponses l’ont confirmé.

GB — Souvenir lointain, pour commencer : te rappelles-tu de ton « premier livre » (lu, possédé, aimé) ? D’où venait-il ; et s’il était à toi, l’est-il resté, ou s’est-il perdu ailleurs ?

Un livre pour enfant, fort logiquement, chez mes grands-parents, dans le guéridon d’une chambre où nous dormions quelquefois avec mon cousin. Un livre déjà usé, dans mon souvenir, datant des années 60 probablement, peuplés de sirènes qui m’éveillent alors à l’érotisme et à la monstruosité – plus proche d’Andersen version originale que de Disney donc. Les illustrations des grands fonds marins y sont troublantes, comme les protagonistes (roi-patriarche, reine-autoritaire, princesse en souffrance, poulpes géants). Rétroactivement, ce livre m’initie à l’âge de 7 ou 8 ans à ce que je poursuis depuis lors : les grands fonds marins du réel – peuplées de monstres érotiques. Ce livre s’est évidemment perdu avec le temps ; je l’ai souvent cherché lorsque je revenais dans cette pièce. Mais en vain. C’est peut-être mieux ainsi.

GB — Y avait-il des livres, beaucoup, autour de toi, dans l’enfance et l’adolescence, et lesquels ?

Oui, beaucoup de livres, bons et mauvais, très bons et très mauvais. J’ai grandi dans une incapacité certaine à discerner la qualité qu’aujourd’hui j’accorde à l’histoire littéraire. Mes parents s’étaient inscrits à France Loisir (quel beau titre !) ; ils possédaient des livres de poche des années 50 (Michel Déon, Henri Troyat) qui côtoyaient des œuvres ‘‘grand public’’ (Cavana, « Les ritals ») ou érotiques (Xaviera Hollander). Quand j’y repense, il s’agissait de puissants marqueurs de classes sociales. Nous étions situés entre ceux du lumpen et ceux qui savaient débattre de littérature et de lutte des classes avec les références ad hoc. Un jour ma mère m’a abonné à une revue, « Les grands écrivains ». Chaque magazine était accompagné d’un livre en faux cuir bleu nuit : Maupassant, Hugo, Flaubert, Rimbaud, Baudelaire, Poe. Chaque mois, j’en découvrais un nouveau. Aujourd’hui j’aurais honte de poser ces livres sur une de mes étagères de mon domicile (ils sont d’ailleurs restés chez mes parents). Comme si ce package littéraire, semblable à une sorte de mode d’emploi, me faisait passer pour quelqu’un qui n’a pas les références ad hoc pour parler de littérature et de lutte des classes (même si, quand j’y repense, c’était beaucoup mieux que « la littérature pour les nuls »). Mon adolescence a aussi était marquée par un cadeau que m’avait fait ma mère : René Char en Pléiade. J’avais entendu Pivot l’évoquer à Apostrophe. C’est le livre qui m’a véritablement fait débuter ce qu’il convient d’appeler une collection.

GB — Te rappelles-tu, à l’adolescence, d’un livre qui ait fait « déclic » vers une autre appropriation, vers une autre forme de lecture, et de pratiques – vers l’écriture, vers la recherche ?

J’aimerais répondre Thomas Bernhard ou Arno Schmidt, ça ferait hyper classe, mais ce n’est pas le cas. Il m’a fallu attendre d’avoir 20 ans et de rencontrer des gens cultivés pour lire Bernhard et Schmidt, qui ont réellement changé ma façon de concevoir la littérature, la recherche, et la vie en général. Avant, c’est un livre de cette fameuse collection bleu nuit, un livre de Joseph Conrad, Typhon (bon, c’est classe aussi), que j’ai lu vers 15 ans sans comprendre immédiatement son importance pour mes recherches à venir. Il faut comprendre : j’étais habitué à lire des œuvres narratives classiques du type : « Bob décida ce jour-là de se passer des services de Tom ». Je mis longtemps à comprendre qu’une phrase comme : « Bob m’a dit que ce jour-là il avait décidé de se passer des services de Tom » constituait un changement de paradigme majeur qui allait m’aguiller vers l’anthropologie. J’allais découvrir le « je-témoin » chez Conrad. Ce livre allait aussi me mener vers une posture littéraire qui me ferait douter progressivement de ce que j’appelle aujourd’hui « le pacte de fiction », soit, justement, quelque chose du type « Bob décida ce jour-là de se passer des services de Tom ».

GB — « Pacte de fiction vs position du témoin » : il y a dans ce clivage que je pose (rapide, artificiel) quelque chose qui pourrait faire penser à l’ambigüité volontaire de ta position et de ta pratique d’écriture (où comment le premier livre, intitulé « anthropologie », fait anthropologie déviée et littérature (voire fiction), où comment le deuxième « quand l’enfant ne réagit pas » voit l’observateur-anthropologue perturbé par une situation, puis happé par une épiphanie littéraire et émotionnelle – qui en retour fabrique de la littérature ; où un livre comme « Somaland » mêle enquête et identités réelles et projections fictionnelles (pour interroger les couches de fiction qui nous dirigent par le(s) langage(s)…)) ; mais le lecteur que tu es, comment se positionne-t-il ? procède-t-il de façon méthodique, et selon quelle méthode (ou contre-méthode) : y’a t-il une séparation arbitraire entre littérature de recherche, « utile », nécessaire, et littérature « dépensière », « « inutile » », poétique, fictionnelle ?

-En fait, je ne peux plus lire de livres qui débutent par un pacte de fiction qui n’est pas questionné ou mis en perspectives, voire haché menu (ce qui est encore le mieux) dans les pages suivantes. Ces livres sont-ils inutiles pour autant ? Je n’aurai pas la prétention de statuer, mais à titre personnel ils me semblent simplement relever d’un genre un peu obsolète. L’histoire de la littérature est à mon sens une histoire de la remise en question du pacte de fiction en tant qu’il propose un certain rapport au monde. Il n’est pas vécu chez les modernes (Junger par exemple) qui prétendaient maîtriser le monde et chez les post-modernes (De Lillo par exemple) qui prétendent écrire après la fin des grands récits (marxisme, psychanalyse, structuralisme, etc.). La question du pacte de fiction est épistémologique si l‘on veut ; elle nous fait une proposition pour comprendre le monde avec un certain paradigme ; elle nous outille pour affronter, déconstruire, aiguiser, etc. Si je débute un texte par une phrase comme « Jennifer grimpa dans la jeep que Bob venait de lustrer à fond », je peux décider de rester sur cette tonalité d’un pacte fictionnel omniscient et, in fine, signifier que la littérature peut dominer le monde. Par extension, j’instaure une habitude de lecture qui devient bien plus que cela : une façon d’être, une sorte d’éthos qui oblige culturellement le lecteur à se soumettre plus qu’à agir sur le monde. Si par contre j’écris : « Je ne sais ce qu’il s’est passé dans l’esprit de mon amie Jennifer, que je connais de longue date, lorsqu’elle a grimpé dans la jeep propre comme une sou neuf d’un dénommé Bob. Ce que je sais de cette situation, ce sont les quelques mots qu’elle a  prononcé avant de grimper dans ce véhicule …», alors j’introduis le doute inhérent à mon témoignage, la possibilité d’appuyer mon propos par des sources pas forcément évidentes à trouver, signifiant au lecteur que son rapport au monde est d’ordre sceptique ; je lui signifie qu’il a une marge de manœuvre, une possibilité d’agir. Ce serait cela le « je témoin » (qui fait du lecteur un témoin agissant) présent dans A la recherche du temps perdu  et dans des œuvres qui me sont bien plus qu’utiles, finalement, parce qu’elles renouvellent, de façon très diverses, mon rapport au monde par la lecture : L’âge d’homme de Michel Leiris, Thomas Bernhard encore… Elles font de moi une sorte de citoyen sceptique et actif.

GB — Bref : à l’heure actuelle, que lis-tu, comment, à quel rythme et selon quelle répartition ?

Je lis le dernier livre de mon ami Bruce Bégout, On ne dormira jamais, qui illustre assez bien ce que je viens de dire : il débute par un pacte de fiction assez classique avant de le torpiller par le choix parfaitement étrange des situations décrites, qui in fine, conduisent le lecteur à une expérience philosophique inédite et passionnante. Je le lis sur un petit bateau, à Nantes, où je vis une partie de la semaine. Je le lis la nuit quand je ne peux pas dormir, ce qui arrive toutes les nuits (le titre du livre de Bruce n’y est pour rien). J’alterne ces lectures littéraires avec des ouvrages de sciences humaines, en ce moment L’inconscient politique de Fredric Jameson. Je cherche des connexions improbables ; j’hybride, je ‘‘traficotte’’ des lectures pour créer, en tant que lecteur, des sortes de créatures littéraires. Et puis il y le plus grand écrivain Tchèque vivant qui accomplit ce miracle à chaque nouveau livre : Patrik Ourednik.

GB — A titre d’exemple : quels livres sont en ce moment sur ta table de nuit, sur ta table de travail, dans ta valise en déplacement, ou « en attente de traitement » (et j’en veux bien, en prévision d’illustration, une ou deux photos simples, si tu veux bien) ?

Sur la table de nuit, le dernier livre Daniel Clowes, Patience, qui est à mon avis un chef d’œuvre, le Journal de Jules Renard (ce genre introspectif produit spontanément de l’hybridation littéraire). Sur ma table de travail : des ouvrages de Walter Benjamin er d’Adorno, le ying et le yang de la négativité. Dans ma valise : Trans Atlantique de Gombrowicz. En attente de traitement, il y a des livres qui pourraient me réconcilier avec cette époque : le dernier d’Hélène Frappat (qui a traduit Adorno), le dernier de Philippe Vasset, ceux d’Arno Bertina.

GB — Pour poursuivre, comme tu dis très bien en quoi le livre de Bruce Bégout est fort et te nourrit, dans la continuité de ce que tu creuses au dessus ; je relance la question sur deux autres titres/auteurs mentionnés au dessus : Ourednik (je partage, et ma découverte est assez récente, par le dernier, et en suis très impressionné), tu le cites déjà ailleurs, comme un auteur miraculeux, génial. En quoi te nourrit-il, que t’apporte-t-il ?

L’écriture d’Ourednik me semble en partie mystérieuse ; ce que je sais cependant : il parle comme un conférencier de détails apparemment sans importance, il parle comme un poète de la fin du monde (l’inverse est possible et souhaitable selon lui) ; il perturbe mes repères en matière de science et de poétique ; aussi en matière d’échelles ; il est parfaitement drôle ; il régénère le champ littéraire ; son mauvais esprit m’émeut beaucoup ; je rêve de faire un cours très sérieux sur les analyses ourednikiennes ; je rêve que ce cours soit pris très sérieusement par les étudiants et que, dans les moments qui suivent, ils sentent leur métabolisme « s’ourednikiser ».

GB — Et Clowes, en quoi t’importe-t-il ?

Celui-ci, Patience, est génial, certes, mais les autres ne le sont pas moins, en particulier Un gant de velours pris dans la fonte, qui est selon moi son chef-d’œuvre. Comme Charles Burns ou, avant lui Robert Crumb, tous publiés chez l’excellente maison Cornélius, nous touchons à une forme de génie graphique ; mais ce qui m’intéresse ce n’est pas le génie en soi comme maîtrise immédiate, mais sa destruction (pour sa régénération) sous nos yeux, ce que fait Clowes qui met en péril sa forme graphique, la fait exploser pour mieux conduire son fil narratif.

 

Sur un post-it collé au réfrigérateur, il liste ses amies comme il le ferait avec des produits d’entretien | Bruce Bégout, L’accumulation primitive de la noirceur 

Pendant que j’achevais la lecture de l’article sur Jackson.C.Franck, Ernst partit, sans que cela n’eût un lien avec le film de Herzog ou avec ce que j’étais en train de lire, dans une longue tirade (il était souvent coutumier du fait) sur ce qu’il nomma la listmania. La passion contemporaine des listes, disait-il, ne rencontre aucun obstacle sur sa route. Tout est susceptible d’être classé par ordre de préférence : les goûts, les craintes, les passions, les plus beaux souvenirs, les paysages chéris, les expériences affectives, les succès, les flots, les accidents, les blessures, les baisers, les chutes de vélo, les meilleures Margarita, les parquets flottants, les sites de location de vacances, les phrases de rupture par SMS. On peut ainsi faire la liste de ses films, de ses plats, de ses chansons préférées, mais aussi de ses traumatismes enfantins, de ses déceptions amoureuses, de ses idées politiques, de ses affects, de ses peurs, de ses espérances. De la blanquette de veau au souvenir de la naissance d’un enfant, tout peut entrer en bonne place dans une liste et dévoiler ainsi un pan de notre personnalité. On pourrait tout à fait résumer la vie d’un individu en parcourant ses listes personnelles qui hiérarchisent ses bonheurs et malheurs. Car ce qui importe dans la liste, ajouta-t-il, ce n’est pas le choix des éléments, mais leur ordre de classement. Il ne suffit pas de rappeler ceci ou cela, il faut indiquer ce qui entre eux prime. Par là même, on applique les méthodes de la rationalisation professionnelle à la vie spirituelle, et on établit une classification stricte des sentiments comme des tâches ménagères à faire dans la maison. L’individu contemporain est, continua-t-il, tellement habitué à vivre dans un univers objectif de classement permanent, de son rendement, de ses performances sexuelles et de ses préférences artistiques, mais aussi des cours de la bourse, des entrées de cinéma, du taux de crédit immobilier, des résultats sportifs, bref dans un monde où tout est susceptible d’être calculé et comparé, qu’il applique par contamination les règles de cette classification à sa propre existence dans ce qu’elle a de plus intime. Sur un post-it collé au réfrigérateur, il liste ses amies comme il le ferait avec des produits d’entretien. C’est comme s’il avait peur d’oublier les moments importants de sa vie en les confiant à un enregistrement mécanique, comme s’il ne faisait plus confiance à la mémoire vive, mais souhaitait mettre noir sur blanc ses souvenirs évanescents en les classant. La réalité vécue s’est ainsi déversée, conclut-il, dans le monde objectif des classements et des positions. Je n’avais rien d’autre à ajouter.

(Bruce Bégout, in L’Accumulation primitive de la noirceur, éditions Allia, janvier 2014, prix: 15 € , format : 140 x 220 mm, 256 pages, ISBN: 972-2-84485-773-6)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

On a déjà récemment évoqué ce nouveau livre de Bruce Bégout, recueil de nouvelles protéiforme et pourtant extrêmement cohérent – ce qui se produit par variations et dérivations est, en somme, coercitif : la somme de savoirs et de méthodes, d’observation et d’analyse, du philosophe Bégout, trouvent dans les moments (dialogues ici, intrigues ou contexte, ailleurs), comme dans les thèmes des courtes fictions, matière à se produire, s’expanser, autant qu’à fonder, nourrir, développer celles-ci.

Ici, en un décor de loose tranquille, deux gars discutent, comparent, analysent – procrastinent et produisent, les deux en même temps. Cette ambiguïté de la position, du regard de l’a-moraliste Bégout est fertile : l’observation attentive produit, des idées, des sensations, du vertige, souvent – et s’abstenant de conclure ou décréter, produit mieux (sinon plus). Ici, après avoir aidé une voisine borderline à capturer un caméléon étonnamment parvenu dans son appartement, ils reprennent le cours du visionnage d’un documentaire (Ennemis intimes, qui donne son titre à la nouvelle) consacré au mythique couple acteur-réalisateur  Klaus Kinski- Werner Herzog. Un peu avant cette reprise de conversation, toute la manière fantastique de Bégout s’est déployée, quand, au cours de la dite recherche du reptile caché, Ernst suppose, « sans plaisanter, que le caméléon avait dû s’échapper du film de Herzog dont de nombreuses scènes se passaient dans les touffeurs de la jungle amazonienne. » Cette infiltration (du réel dans la fiction, des représentations dans le réel) permet l’intrication subtile entre idées et récits. Et les nouvelles font sens, ainsi, en ramifications, sans besoin de chute (mais sans l’exclure), ni de morale conclusive.

Cette pensée de la liste, on la jurerait contre l’objet envisagé, ici la mise en liste du monde en son entier, mais demeure une pensée de cet objet, avec l’objet, dénuée de sentence : Bégout ne s’abstrait pas du monde observé, il s’y meut et agit (selon cette même logique qui l’amène au cœur de la suburbia pour l’éprouver & la penser)) et ne se prive pas de lister, éventuellement : là n’est pas la question. La parabole n’est pas un horizon, mais une possibilité : difficile de ne pas songer à la pensée des données, béquille des sciences humaines envisagée par certains comme substitut de l’analyse, comme si le classement des données, en sa fonction rassurante, pouvait ranger le monde et le résoudre. Difficile de ne pas y songer, difficile mais pas obligé, car le geste d’observation vaut sans, permet notre voir ailleurs, notre continuité, notre digression active.

Cet impact originel qu’il tentait de revivre | Bruce Bégout, , L’accumulation primitive de la noirceur 

« Dans son cas, comme dans la plupart des autres d’ailleurs, sa manie tenait, me semble-t-il, à une profonde nostalgie de l’enfance. Il essayait de reproduire, en accumulant toujours les mêmes disques, les émotions premières, fortes et fondamentales qu’il avait ressenties vers ses treize ans lorsqu’il avait découvert cette musique. C’était cet impact originel qu’il tentait de revivre. En ces temps impressionnables, tout paraissait vif, et éclatant. Il voulait prolonger cette enfance heureuse où la musique de Schulze avait remplacé les cajoleries maternelles. Il était victime, du moins était-ce ainsi que je l’interprétais, de ce qu’un psychiatre avait joliment désigné comme  » la tentation coupable de préserver les privilèges de la situation infantile. » À dire vrai ce n’était pas le désir aristocratique de distinction, ce sentiment de supériorité d’appartenance à une élite, qui l’animait, en dépit de son orgueil apparent, mais une passion plus ordinaire et modeste : la volonté de renouer avec le temps de l’adolescence. La musique de Schulze imprimait en lui la tristesse de l’exil. Mais ce n’était pas son pays qu’il avait perdu mais son enfance. De cette patrie intérieure, éden des première fois marquantes et inoubliables, il avait été banni. Tout ce qu’il avait pu découvrir ensuite, et parfois même apprécier, n’avait jamais eu la force de percussion des premiers vinyles écoutés au retour de l’école seul dans sa chambre entouré de posters et de songes. Comme la plupart des collectionneurs de disques que je connaissais, il prisait la musique qu’il avait aimée avant d’être adulte et blasé. Ses goûts étaient restés bloqués là, à cette époque, figés dans un hapax existentiel immense et fantastique, sans évoluer, sans bouger d’un pouce, et depuis il cherchait par tous les moyens à répéter inlassablement ce choc initial. Il faut dire que la musique, plus que les odeurs ou les paysages, possédait cette surprenante faculté de rappeler des souvenirs, de nous projeter dans le passé le plus évanoui et de nous le faire soudainement revivre. Le temps de l’écoute, c’était des pans entiers de vie intérieure qui redevenaient accessibles dans une hypermnésie prodigieuse. Car, en vérité, mon type n’appréciait pas tant la musique en elle-même que les souvenirs d’enfance qu’elle éveillait en bulles sonores et qui rendaient présent de nouveau ce qui n’était plus. Lorsqu’elle se taisait, il se languissait de la perte de son paradis originel. Il errait alors dans le collège abandonné comme en terre étrangère. »

(Bruce Bégout, in L’Accumulation primitive de la noirceur, éditions Allia, janvier 2014, prix: 15 € , format : 140 x 220 mm, 256 pages, ISBN: 972-2-84485-773-6)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Fabuleux portrait que celui de ce collectionneur de disques hyper-spécialisé (en l’occurrence, exégète de Klaus Schultze), dans ce nouveau recueil de nouvelles de Bruce Bégout. Fabuleux moment que celui-ci, du portrait, qui me dit intimement quelque chose de moi, d’un moi passé mais toujours résiduel, de ce rapport si exacerbé aux musiques les moins globalement signifiantes hors ma réalité intérieure (pour ma part, pas Schultze, mais le pire du new beat et de la techno hardcore primitive, que rien n’a jamais pu me faire cesser d’aimer, comme malgré moi) ; un livre vous parle de vous et tout bascule, certes ; mais ce livre me parlant de moi via un personnage (personnage inventant un archétype instantané, autre prouesse) si différent de moi (je ne suis pas de ces collectionneurs maniaques, et ne vit pas reclus, j’ai majoritairement quitté ces stases extatiques de la post-adolescence) me happe, mais il me parle aussi, avec ce même implacable détail, de mille autres choses, choses (mal) vues, mal (entendues), (mal) relevées jusque là. Le malaise suburbain nodal et intéresse Bégout, on le sait, qui au cœur de ces zones d’exploration, relève. Bégout relève, oui : il relève comme on note, et comme, ce faisant, on exhausse. Et la fiction n’est pas illustrative, elle est liée. Elle est inséparable du travail du philosophe, elle le sert autant qu’elle s’en sert. Ce livre est un secret mirifique, qu’il faudra faire connaître – on y reviendra donc, espérant que ça y contribue.

Personne ne reconnaît sa voix enregistrée sur une bande (Bruce Bégout, Suburbia)

« L’émotion même qui naît dans les villes découle de ce trouble de la reconnaissance. Tout y paraît proche, et en même temps, signale un lointain inaccessible. C’est que l’esprit qui s’est extériorisé peu à peu dans les murs, les panneaux, les enseignes, les événements, le mobilier, les vêtements, s’est en quelque sorte perdu dans l’Autre. Il prend ainsi l’aspect de l’étranger alors même qu’il aurait dû être partout chez lui, dans son salon universel. Où que nous allions dans les villes, nous mettons toujours nos pieds dans les pas des autres, nous rencontrons des lieux et des choses qu’ils ont conçus, fabriqués, édifiés. La sensibilité urbaine est faite de cette capacité à percevoir les signes émis du passé par des auteurs multiples et absents, d’être réceptifs aux marques de nos prédécesseurs. Voilà pourquoi l’homme moderne, face à la croissance des mégalopoles, sait que tout ce qui l’entoure lui parle directement (car, en définitive, ce n’est rien d’autre que ce qu’il est, veut, pense, rêve, imagine, organise, etc.), mais il ne comprend plus en quelle langue. L’agnosie le gagne. Il entend, mais ne comprend plus. Il a l’intime conviction que les phénomènes urbains ne sont que les objectivations de besoins et de désirs humains très facilement compréhensibles, cependant les formes complexes, changeantes et paradoxales qu’ils prennent à l’âge industriel le troublent aussitôt comme des manifestations inconnues. La phénoménalité urbaine s’explique par ce retournement inexplicable de l’objectivé en objectivité. On pourrait nommer ce mécanisme de basculement du même dans l’autre aliénation, le devenir-étranger à soi-même. Non pas forcément une aliénation malheureuse et périlleuse qui nous dépossèderait de ce que nous sommes et nous arracherait à notre essence, mais une aliénation qui, nous confrontant à une part de nous-mêmes qui s’est détachée, nous ferait paraître tout autre, méconnaissable à nos propres yeux dans nos nouveaux habits. L’image dans le miroir s’est troublée. L’homme moderne est ainsi fasciné par les villes ; elles lui paraissent proches et lointaines, familières et étrangères, si prosaïques dans leur organisation et si poétique dans leurs écarts. Elles ne sont que des morceaux de nos esprits qui se sont fixés dans la matière et qui, vus de là-bas, nous paraissent incroyablement différents de ce qu’ils étaient lorsqu’ils vivaient auprès de nous sous la forme de vécus internes. Personne ne reconnaît sa voix enregistrée sur une bande. »

(Bruce Bégout, in Suburbia, p.116, éditions Inculte, 2013, ISBN : 978-2916940946).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

(Bruce Bégout,  Suburbia,  éditions Inculte, 2013, ISBN : 978-2916940946).

Ce week-end d’octobre, à Montélimar, j’aurai le plaisir d’interroger (Anthony Poiraudeau et) Bruce Bégout à propos de « nouvelles dérives urbaines ». Honneur et trouille tranquille, car Bégout, pour en avoir déjà mis en ligne une captation vidéo, je sais que j’aime à l’écouter comme à le lire, voire que je m’en contenterais bien, sagement assis dans la position de l’apprenant. (Et que d’animer un débat ne permet pas de se contenter d’écouter, il faut être présent, disponible, prêt à la relance, il faut aider à faire-passer). L’occasion et le prétexte de relire, de noter, de lier (notamment avec ce que je sais du travail, encore neuf en livre, mais plus ancré en web d’Anthony Poiraudeau, dont j’ai parlé par ailleurs). Un passage comme celui d’au-dessus, par exemple : pas moyen de couper, tailler dedans, tant tout cela s’écoule en limpidité. Une limpidité qui, même si toute autre (rythmiquement, lexicalement), me fait résonner celle de Jean-Christophe Bailly, une pensée en telle fluidité qu’elle fait musique. Il y a chez Bégout, et notamment dans cet essai (compilation d’articles, interventions, textes courts), des proximités thématiques avec Bailly (eh bien, pour le dire simple : la ville ; pour cadrer plus serré : l’exploration par le déplacement des lieux de la ville ; pour resserrer encore : une expérience de pensée de par, avec cette observation en mouvement) – mais aussi des écarts, modulations : un rapport autre au Centre-Ville, à la périphérie. Mais dans les deux cas, le regard se porte sur les interstices, une façon de percevoir et surtout de nous rendre perceptible des objets rendus invisibles, à force d’être inusités du regard. La ville fantôme de Poiraudeau est forcément, sinon dans le viseur de Bruce Bégout, du moins dans ses champs d’investigation potentiels.

Dimanche nous parlerons de cela : marcher et écrire ; comment regarder quoi ; et aussi de Philippe Vasset, qui devait être présent et  pris par ailleurs, ne pourra être parmi nous. En attendant, profiter de Suburbia.