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Heures d’hiver

Quelques rendez-vous /

à Nantes (Vent d’Ouest, La vie devant soi, Maison de la poésie de Nantes-Lieu Unique), Paris, Saint-Jean-de-Monts… /

avec Dimitri Bortnikov, Alexandre Civico, Emmanuelle Pagano, Elitza Gueorguieva, Nina Yargekov, Camille de Toledo, Florence Seyvos

 

Ces quelques rendez-vous avec des auteurs cher-e-s, que j’aurai le plaisir d’animer ces prochaines semaines (et d’avoir fomentées, avec ces merveilleux lieux et organisateurs) – See you.

Rencontre avec Dimitri Bortnikov et Alexandre Civico / Jeudi 2 février, 19h15, Nantes
Bortnikov©FredericStucin-Civico 2 ©Léa Crespi

À La vie devant soi – Nantes

Rencontre à propos des romans « Face au Styx » (D.Bortnikov, Rivages, janvier 2017) et « La peau, l’écorce » (A.Civico, Rivages, 2017)
« Entrer dans le discours par une chatière qui est la narration et d’y sortir par une lucarne par laquelle Villon le voleur avait quitté la poésie ». Voici ce que me répond Dimitri Bortnikov, à une question assez anodine concernant son complice et interlocuteur de ce jeudi 2 février à La vie Devant soi, Alexandre Civico. Toute la furieuse poésie de Bortnikov est là, toute son astuce aussi, sa façon d’user du langage à la fois comme une forme (pliable,extensible, malléable) et d’un haut-parleur – tout parle dans la phrase de Bortnikov, même quand ça semble s’échapper, parfois, au premier abord. Après ses livres chez allia, il illumine en astre noir la rentrée littéraire de janvier. La presse lui réserve un accueil émerveillé, nous l’écouterons ensemble ce soir-là avec grand appétit.


Avec lui, son ami, Alexandre Civico, auteur d’un deuxième roman, « La peau, l’écorce » aux mêmes éditions Rivages, court récit de guerre et d’après, qui vient couronner cet effort, cette économie, ce régime de tension qu’on avait déjà apprécié dans son premier, « La peau sous les ongles », il y a deux ans. Ici une forme d’alliance des contraires se fait (le récit de combat, en alternance avec le récit patria-matriarcal, du lien de l’enfant au parent), dans une langue volontairement épurée.

Deux livres différents, une complicité qui n’est pas une gémellité. Deux sacrées individualités avec lesquelles dialoguer, deux univers neufs à découvrir. Complices et singuliers, oui. Car oui, au fait, Alexandre Civico, quand je lui demande, inopinément, quelques mots pour dire son Bortnikov, son partenaire d’un soir (et de longue date, on l’a dit), voici ce qu’il m’en répond : « Dimitri est l’un des plus grands auteurs français vivants ».

De quoi se nourrir, de quoi vivre une bien belle soirée.

Rencontre avec Emmanuelle Pagano (autour de « Saufs riverains », P.O.L, 2017) / Mardi 7 février, 19h30, librairie Vent d’Ouest, Nantes 

Emmanuelle Pagano par H/Bramberger

Début 2015, « Lignes et fils », d’Emmanuelle Pagano, avait somptueusement entamé cette « trilogie des rives », que vient continuer ce deuxième opus. Saufs riverains, qui paraît en cette rentrée de janvier, est un ambitieux roman, qui pousse plus loin encore le principe de ramifications à l’œuvre : ramifications entre lieux et personnes, entre époques et paysages, observés et questionnés, toujours, depuis les noms qu’on leur donne, aux choses, aux lieux, aux gens. L’Histoire familiale prendra ici une majuscule, tant elle irrigue au-delà de son simple cadre, rendant lisible la complexité, la multiplicité de rapports d’être au monde.
 
Nous profiterons d’un nouveau temps de sa résidence autour du lac de Grandlieu avec « L’Esprit du lieu », pour tirer ensemble quelques-uns des fils de ce très beau roman, et l’écouterons aussi nous raconter ses rives et marches au bord du lac.
 
Emmanuelle Pagano est écrivaine, auteure de huit romans chez P.O.L, et de livres en collaboration avec des artistes, plasticiens…

 Nina Yargekov & Elitza Gueorguieva / Jeudi 9 février 19h30, Maison de la poésie de Nantes Lieu Unique

 Nina Yargekov & Elitza Gueorguieva

Lectures et entretien animé par Guénaël Boutouillet.
Ce sont deux fictions différentes, pourtant liées par bien des points, notamment la « question identitaire », celle de l’accueil, celle de l’autre hors des sentiers battus et des tristes barrières habituelles, en envoyant tout valser, par la grâce de l’invention, de la langue – et de le faire avec esprit et malice. Cette fantaisie, cette légèreté, singulières et partagées, ce goût des formes hybrides, des proses joueuses, font de cette association d’un soir, un
truc spécial.

Rencontre remue.net : Et si on mélangeait nos mondes, rencontre avec Camille de Toledo / Une soirée Remue.net (en complicité avec Diacritik, en partenariat avec la Scène du Balcon).

Mercredi 22 février, 20 heures à la Maison de la Poésie de Paris
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portrait camille de toledo par Pierre-Jérôme Adjedj, 2015/ illustration : Alexander Pavlenko, Toledo Art Forms, 2015.

Pour les nantais : Partie 2 — Camille de Toledo à la librairie Vent d’Ouest, Nantes, jeudi 23 février, 19h30

— ne pas oublier de réserver, au (Tel) 01 44 54 53 00 du mardi au samedi de 15h à 18h ou bien, par mail : accueil@maisondelapoesieparis.com

Pour fêter la sortie du roman – Le Livre de de la Faim et de la Soif (Gallimard, 2017) – de Camille de Toledo, Remue.net, Diacritik et la Maison de la Poésievous invitent chaleureusement à croiser nos mondes, hybrider nos histoires, entremêler nos mythes, nos langues. Cette soirée aura lieu à la Maison de la Poésie, le 22 février 2016, entre 20h et 21h et sera suivi d’un verre et d’un léger banquet.

« J’ai rêvé, écrit l’auteur, à propos du « Livre de la Faim et de la Soif », d’une langue des mélanges, des débordements, une langue qui se rouvre à l’étrangeté, à l’irréel des mondes, à l’infirmité et à l’exil. J’ai rêvé d’un livre qui assume les hybridités, les transformations et la pluralité des mondes. »

Fidèle à ce rêve, cette soirée Remue.net conduite par Guénaël Boutouillet se fera sous le signe de « Tolède », ville des traductions, des sorcelleries et des mélanges.
Ouverture : lecture et percussion, avec Yi-Ping Yang.
Clôture : lecture et violoncelle, Valentin Mussou…

Café littéraire : Florence Seyvos / 25 février 2017 à 15h, Médiathèque – Saint Jean de Monts

 Café littéraire : Florence Seyvos

 Florence Seyvos remporte a 20 ans, le premier prix d’un concours de nouvelles, puis écrit son premier roman pour la jeunesse « comme au cinéma » paru dans la collection »page blanche » chez Gallimard.

Outre ses romans pour la jeunesse à « l’Ecole des Loisirs », elle a également publié pour les adultes aux éditions de l’Olivier, notamment « les apparitions » (prix Goncourt du premier roman et prix France Télévision), « le Garçon incassable » (prix renaudot Poche 2014) et le dernier en date, en août 2016 « La Sainte famille »

Elle a écrit plusieurs scénarios de films avec Noémie Lvovsky dont « Camille redouble »

Rencontre animée par Guénaël Boutouillet, et vente-dédicaces à la suite de la rencontre.

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Il faut parfois tendre un peu l’oreille (Marie Chartres, Florence Seyvos et Martin Page à Chateaubriant / Octobre 2016, podcast)

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Marie Chartres DR / Florence Seyvos (c) Patrice Normand (2) / martin page crédit Zoe Victoria Fischer

Il faut parfois tendre un peu l’oreille

(Marie Chartres, Florence SeyvoS, Martin Page, médiathèque de Chateaubriant  / Octobre 2016, podcast)

(Entretien avec Guénaël Boutouillet)

Il faut parfois tendre un peu l’oreille, oui, car l’enregistrement laisse un peu à désirer – veuillez m’en excuser et monter un peu le volume ou écouter au casque, vous ne le regretterez pas.

Il faut parfois tendre un peu l’oreille, avec la discrète Florence Seyvos, dont l’humilité parfois affecte l’écho de son travail – mais cela va de pair, car le travail de Florence Seyvos est discret, agissant parfois comme à retardement. Prenons l’exemple de cette Sainte Famille, paru à la rentrée 2016, dont elle nous lit un extrait durant cette rencontre, et dont la première lecture, pour peu qu’elle soit distraite, ne révèle pas toutes les tessitures, les angles, les modulations et discrets (encore) changements de focale comme de points de vue. Il faut la relire, Seyvos, pour bien entendre ce qui pourtant est assurément là-et-précisément-là, qui se diffuse en vous et perce — à plus large échelle, c’est aussi à retardement qu’est devenu un succès, ainsi qu’une manière de classique contemporain, son précédent Le garçon incassable : ce trajet en parallèle d’un inadapté (un idiot littéral) et de Buster Keaton (une figure de l’idiot, avec toute l’intelligence dont elle est porteuse, à retardement), traçant deux vies dont une célèbre, est un modèle de composition comme de cadrage.

La Sainte Famille, qui détourne et détoure le principe du roman familial pour en exhausser le paradoxe comme les possibles, est une formidable réussite — qui vous revient, également, qui reste en vous, qui restera.

De cela nous parlons, avec elle durant cet entretien, mais aussi, avec ses acolytes, les joyeux et tendres Martin Page et Marie Chartres, d’enfance, au sens large du terme, d’état enfant, comme un état de conscience supérieur, sans mièvrerie. Chacun lit un peu de son plus récent livre (L’art de revenir à la vie, de Martin Page au Seuil, Les petits orages de Marie Chartres, à l’Ecole des Loisirs), mais aussi d’un autre livre qui le porte et qu’il (elle) nous porte.

Extraits des livres :

(Florence Seyvos, La Sainte famille, pages 59-60, éditions de l’Olivier, août 2016)

Martin Page, L’art de revenir à la vie, éditions du Seuil, avril 2016

Marie Chartres, Les petits orages, l’école des loisirs, avril 2016

Vie de ma voisine (Geneviève Brisac, Grasset, 2017), en avant-première

Et là revient Seyvos qui nous fait ce présent de nous lire un peu du roman à venir de Geneviève Brisac (à paraître en janvier 2017 chez Grasset) : Vie de ma voisine. Dont on ne dira rien de plus que ce qu’elle nous en lit (à ce moment-là de la bande, à 1h05minutes du début) et qui émut, à juste titre, toute la salle.

Ce fut un grand (et doux, et discret) moment, qui fit écho à tout ce qui se dit au long de cet entretien du travail et de l’influence immenses de Geneviève Brisac sur ces trois auteurs (et avec eux, sur tellement d’autres), qui nous fut une absente des plus présentes, ce samedi 1er octobre à Châteaubriant — et ce même s’il faut parfois tendre l’oreille…

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« L’écriture, pour moi, naît d’un trouble du langage » (Agnès Desarthe, entretiens, audio et vidéo, février 2016)

« Même quand vous vous exprimez bien, la personne, en face, ne comprend rien. La parole, ça marche quand même très, très, mal – ça va à peu près, pour aller chez l’épicier, acheter des tomates, et encore, même là… – je me souviens très bien de ma déception, enfant, au moment de l’acquisition du langage, que je m‘imaginais rendre tout possible, que les mots pourraient se mettre à la place des choses, pour en dire l’ensemble. Cette déception, que tous les enfants traversent, ne m’a jamais vraiment quittée. »

Agnès Desarthe est romancière, est traductrice, et surtout, surtout, aime-t-elle à répéter, demeure lectrice avant toute chose — ainsi qu’en atteste son très bel essai « Comment j’ai appris à lire », paru chez stock en 2013, dont vous pouvez trouver un extrait ici. Lectrice, Agnès Desarthe l’est aussi, et talentueusement, à voix haute, de ses textes : deux extraits, à entendre, ci-dessous, de son récent « Un cœur changeant », roman d’apprentissage en spirale, paru chez L’Olivier en août 2015.

Le podcast de la première rencontre publique de cette « mini-tournée » en Vendée, à la médiathèque Benjamin-Rabier de La Roche sur Yon, vendredi 5 février 2016, débute par un passage, lu par elle, avec quel humour, avec quelle tenue, du mitan du roman (l’acquisition volontariste d’une automobile par deux femmes, suffragettes endiablées, vouées à la vitesse des temps modernes). Et la vidéo de la rencontre du lendemain, samedi 6 février, à Saint-Jean-de-Monts, débute par l’entame, grevée d’érotisme, de grotesque, de fantaisie, de ce même roman. En deux rencontres, nous avons parlé langue, langues, malentendus, vitesse, intertextualité, genèse du roman. Savoureux moments.

Podcast de la rencontre du vendredi soir à la Roche-sur-Yon

(cliquez sur l’image ci-dessous pour lancer le podcast)

message podcast

Vidéos de la rencontre du samedi à l’Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts

 

Emmanuelle Pireyre et Gilles Weinzaepflen (Toog) – du bricolage existentiel.

(Texte lu avant la lecture des deux auteurs lors de Autrement le monde, événement organisé par La Maison de la poésie de Nantes au Lieu unique, samedi 28 novembre 2015).

(à paraître dans Gare maritime 2016, en juin 2016)

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Emmanuelle Pireyre et Gilles Weinzaepflen (Toog) – du bricolage existentiel.

 

Bricolage : ainsi présenté, ça pourrait sembler réducteur, en contexte plutôt grave – mais il y a de cela, dans les pratiques à l’œuvre chez Emmanuelle Pireyre et Gilles Weinzaepflen, dans leur manière de croisement ; et cela n’est pas rien, n’est pas non plus sans rapport, peut-être, avec la position dans laquelle la catastrophe écologique nous met, petit individu peinant déjà tant à se rassembler soi qu’imaginez, pour ce qui est de faire collectif : pas de rampe d’accès, solo l’individu minime et si pauvrement doté, contraint de, mettons, faire du vélo et éteindre la lumière derrière soi en quittant chaque pièce pour atténuer la calme panique dans laquelle nous plonge la perspective apocalyptique annoncée.

Bricoler pour survivre. On pense à Robinson.

Mais bricoler pour inventer sa survie, surtout, en inventer les conditions et la possibilité même. On pense à Robinson chez Olivier Cadiot.

Ils bricolent, tous les deux : Emmanuelle Pireyre, poète glissée peu à peu en fiction et récompensée du prix Médicis pour son dernier roman en date, Féérie générale, aux éditions de l’Olivier, raconteuse en vidéo avec son compagnon Olivier Bosson, cheminant vers la scène (elle y allait déjà, y présentait son travail de longue date) dans sa version théâtre – c’est-à-dire, aussi, en troupes, en compagnie ; Gilles Weinzaepflen, que la Maison de la poésie de Nantes avait reçu (et nous avait fait découvrir, pour nombre d’entre nous) il y a trois ans avec un très beau film documentaire (« La poésie s’appelle reviens »), en même temps que pour une lecture musicale avec l’excellent David Fenech, de ses poèmes à l’émotion contenue, est, cette fois, le musicien de l’affaire.

Camping campagne, qu’ils nous présentent ensemble ce soir, est le fruit d’une longue collaboration ainsi que d’un travail en résidence, maturation d’une interrogation actuelle et persistante de Pireyre pour la question rurbaine – persistante, car Emmanuelle interroge longtemps les choses pour qu’elles sédiment et agissent. Il en faut du temps pour fabriquer cette vitesse, cette astuce que Charles Robinson dans une critique comparait à de la prestidigitation : dans sa façon de faire, il y a de la passe et de la ruse, il y a du doigt désignant la lune pendant que l’autre main visse une ampoule, il y a une joyeuse habileté à faire voir à cour en même temps que cacher à jardin.

Répondre à la question du jardinage en laissant la parole à Rohmer, selon un principe de montage à la fois dingue et calme, d’une fantaisie très posée. Sage folie.

Pour cela, elle agit avec méthode, posant pour principe d’énonciation que le monde, c’est aussi du monde. Que du monde, c’est une multitude, des gens. Ces gens (nous vous eux), font des choses, qu’Emmanuelle Pireyre regarde, puis nous désigne, pointant, d’un doigt agile, choses et gens ensemble et séparément – tissant des liens, des rapports – puis s’en allant sitôt liens et rapports tissés, voir ailleurs (voir ailleurs, et nous montrer de ces choses et gens, etc.).

Emmanuelle Pireyre – et de longue date –, répond à la rituelle question du statut (laquelle, on ne s’en étonne pas, lui est souvent posée : vous êtes : poète ? Artiste ? Fantaisiste ? Philosophe ? Chaperon rouge ?, lui demande-t-on, à quoi s’est ajouté depuis le Médicis un «  Romancière ? » plus circonspect encore), par ce substantif fort et humble : elle est une raisonneuse, dit-elle. Elle ne cherche pas à résoudre, ni à guérir, elle regarde, déjà, elle regarde attentivement, c’est un sacré boulot.

« C’est vrai aussi que nous les Européens, nous vibrons comme le reste de la planète au rythme de nos téléphones. Nous adorons que la petite machine se mette à vibrer dans notre poche, sur notre fesse, à l’intérieur de notre main. Nous adorons que ce soit la Chine ou les Émirats qui nous appellent pour prendre la mesure des problèmes et les décisions qui s’imposent. Parfois les coups de fil tardent et nous attendons passionnément que ça sonne, nous attend que Barack Obama entre de vacances avec sa petite famille. Et parfois nous nous doutons bien un peu que le président US doit s’adresser à Poutine par-dessus nos têtes et que là-haut ça doit négocier sec sans même nous consulter. Nous ne sommes pas vexés, c’est le jeu ; néanmoins cette attente qui se chiffre en heures ou en semaines nous rend fébriles. Par bonheur, pendant ce temps nous n’arrêtons pas pour autant de vibrer ; nous avons une petite réserve perso de vibrations et nous vibrons unilatéralement, sentimentalement, éthiquement, nous entrons en résonance avec le monde, nous sentons nos jambes qui vibrent, notre petit cœur qui vibre comme un fou, nous avons l’impression qu’un bus passe en bas dans la rue. Et puis soudain le téléphone sonne pour de bon. Et parfois, là, nous faisons celui qui n’a rien entendu, nous regardons le bidule et nous ne répondons pas. Impossible d’expliquer pourquoi.»

(in Emmanuelle Pireyre, Libido des martiens, pages 35-36, éditions confluences-FRAC Aquitaine, février 2015).)

Ici, l’installation, où tentative d’installation, à la campagne, d’urbains intégrés dans l’hyper-contemporanéité, ses difficultés, le déplacement induit, sont facteurs de drôlerie autant que d’un troublant effet calmant. On retrouve cette faculté qu’avait Féérie Générale, déjà, de triturer les zones d’instabilité émotionnelle ou psychique avec confiance et une forme de joie.

« Puis on se met à la gestion des affaires courantes, et bien souvent on fait les tâches en pensant qu’on devrait faire le contraire ; on prend des décisions en pensant que ce sont les décisions contraires qui sont les bonnes. La gestion des affaires courantes ressemble à ces gigots reconstitués à partir de viande et de thrombine, une espèce de colle qui permet la coagulation du sang et fait ressembler à de vrais gigots d’horribles collages de fragments animaux ; puis l’extrême droite danoise fait une campagne anti-U.E montrant sur ses affiches des gigots dégoulinant de colle contraires aux habitudes alimentaires danoises, car, pour l’extrême droite danoise, l’Europe est un gros gigot reconstitué avec plus de colle que de viande, etc., etc. Rien de tout cela n’est favorable à l’homme non schizoïde et non aliéné.
Certes, l’homme non schizoïde et non aliéné ne se jettera pas sur ce faux gigot qui serait vendu au prix du vrai, il consomme beaucoup de fromage et de fruits, mais il ne se focalisera pas non plus sur la question alimentaire. L’homme non schizoïde et non aliéné aura ce secret un peu magique qu’ont découvert quelques Coréens dans les derniers mois : il marchera à gauche, à contre-courant donc, et néanmoins se glissera comme un poisson fluide et lumineux à travers ses contemporains sans tomber ni les faire tomber. »

Fluide et lumineux donc, maintenant.

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Ci-dessous, captation vidéo de cette présentation

L’ensemble de la journée est à déguster sur cette chaine.

 

Rencontre avec Will Self | Mercredi 4 février, 18h30, Lieu Unique (Nantes)

Parapluie de Will Self, Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, éditions de L’Olivier, février 2015, Collection Littérature étrangère

Mercredi 4 février, 18h30, rencontre avec Will Self (Lieu Unique, Nantes)

Dialogue entre l’écrivain anglais et son traducteur Bernard Hoepffner à l’occasion de la publication en France de Parapluie, suivi d’un échange avec Guénaël Boutouillet.

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« Tandis que l’omnibus dépasse les jardins d’Eaton Square et que le directeur du Fulham Garage parle de machines, elle rêve de terribles chimères, d’hommes ayant des roues à la place des jambes, leur ventre un horrible appareillage de tringles, d’engrenages et de volants d’inertie, de la fumée s’échappant de leurs fesses de fer. Elle imagine des chevaux dont l’arrière-train est des pétards de Hoxton, tandis qu’une colonne de direction a été plantée entre leurs épaules afin que leurs cavaliers, assis à califourchon sur leurs garrots chauffés au rouge, puissent la tourner d’un côté et de l’autre, les faisant hennir, hurler… Un hurlement de cheval est une chose effrayante qu’Audrey ne se savait pas connaître, provenant en fin de compte d’une partie de son esprit qu’elle ne se savait pas posséder. Cela vient de sous le matelas où les choses couvent et où les boutons roue-dentée ont les dents de travers. Les histoires de Stan venaient de cet endroit – l’homme-léopard et l’homme-chien, leurs cris dans la nuit quand leur chair était tranchée et tendue. « 

Will Self déborde la représentation du réel depuis toujours – j’ai encore un souvenir stupéfait des visions lysergiques du narrateur éidétique de Ma vision du plaisir, qui constitua pour moi, parmi quelques livres lus à l’été 1998, une reprise, ou un retour à la littérature (et en somme à la « vie civile », après dix mois d’appelé parmi les tout derniers du contigent). Parcours personnel de lecteur de Self, dégagé peu à peu des images réductrices (« gonzo journaliste », c’est ce qu’en dit d’abord la presse rock à cette époque), qui me rend si agréable de pouvoir lui poser quelques questions lors de ce débat.

Et puis, il y a ce qui décolle dans ce nouveau livre, lequel décolle as usual le réel comme une tapisserie défraichie, questionne la norme de la société (anglaise, mais son défi à la norme va au-delà), il y a une langue neuve (et extraordinairement âgée, par instants, à l’instar de cette vieille folle d’Audrey Death dont la vie nous est ici « contée »), il y a un bain de langue(s), un flot qui charrie de l’argot – des argots, des accents de différentes strates et époques de la société anglaise, des paroles de chansons, des interjections intérieures et extérieures. L’italique, présent dès la première phrase, se voit assigné cette mission multiple, l’italique est la brèche par où tout s’engouffre, par où les statuts, focales, volumes sonores et grains visuels sont déréglés.

Grand dé-règleur de la représentation et des normes, Self a toujours (me semble-t-il, ne l’ayant lu qu’en traduction) eu un goût certain pour l’excentricité langagière (et notamment lexicale, truffant son texte de substantifs et adjectifs détournés, spécifiques, précieux) ; il semble dans Parapluie avoir hissé plus haut cette « manie », explosant la phrase, la page, le livre en son entier : le tapis de langue (comme on dirait tapis de bombes) lui permet d’offrir à l’étrangeté qui lui est propre, son expressivité.

Pour le permettre il fallait un grand traducteur – c’est Bernard Hoepffner, retraducteur de Twain, de Joyce ou récemment passeur de Josipovici, qui s’est attelé à cette fébrile fabrique-là. Il sera avec nous pour discuter ce mercredi au Lieu Unique, pour rendre ce moment plus joyeusement exceptionnel encore.

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« Un frère s’oublie aussi facilement qu’un parapluie. »
James Joyce

Présentation sur le site des éditions de L’Olivier :
En 1971, le psychiatre Zachary Busner se penche sur le cas d’Audrey Death, une femme âgée internée depuis cinquante ans. Tics, balbutiements, état comateux… son état l’intrigue. Pour éveiller sa patiente, Busner lui administre une drogue proche du LSD. Les effets sont fulgurants. La vieille dame se met à lui raconter sa vie, et emporte le lecteur dans un récit tourbillonnant. On traverse le Londres de 1915, des usines de parapluies, de munitions, des Suffragettes et du socialisme. Et de la Grande Guerre, dans laquelle se perdent les frères d’Audrey, Stanley et Albert. Fasciné par cette histoire qui se dévoile peu à peu, Busner ne reconstituera le puzzle Audrey Death que dans les années 2000. En une jubilatoire collision de récits et d’époquesParapluie (Ed. de l’Olivier, 2015) déploie un siècle d’histoire populaire et intime, électrisé par un style ébouriffant dont seul Will Self a le secret.

(Présentation des intervenants sur le site du Lieu Unique : )

Will Self est né en 1964 à Londres. Ce disciple de J.G. Ballard est considéré comme l’un des plus grands écrivains britanniques de notre époque. Il a notamment publié No Smoking (2009), Le Livre de Dave (2010) et Le Piéton de Hollywood (2012). Parapluie a été finaliste du prestigieux Man Booker Prize 2012.
Bernard Hoepffner, traducteur français de langue anglo-saxonne reconnu, se consacre à l’écriture depuis 1988. On lui doit des textes de Robert Burton, Thomas Browne, Robert Coover, Edmund White, les nouvelles traductions de Mark Twain (Tom Sawyer, Huckleberry Finn) et de Joyce (Ulysse).

Parapluie de Will Self, Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, éditions de L’Olivier, février 2015, Collection Littérature étrangère
Livre 145 × 220 mm 416 pages EAN : 9782823601909 24,00 €

L’ours est un écrivain comme les autres, de William Kotzwinkle (éditions Cambourakis, 2014)

«Re-bonjour tout le monde, vous êtes en route avec Rover et il est l’heure. Mon invité ce soir, Dan Flakes, pour son roman Désir et Destinée, un écrivain fantastique, un penseur original, je crois que vous serez d’accord avec moi. Dan, simple question, d’avance pardonnez-moi : qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ?

L’ours voulait désespérément égaler l’éclat avec lequel Rover parlait, il voulait pétiller et bouillonner, danser dans la fontaine des phonèmes, si bien qu’il fit de son mieux pour se rappeler ce qui l’avait véritablement entraîné vers l’humanité. «Les poubelles», répondit-il.

Rover aimait les réponses mordantes, brèves, car la balle revenait aussitôt dans son camp et Rover était né pour parler : «Observant le monde autour de vous, vous avez vu que tout était bon pour la poubelle, alors vous vous êtes dit Je peux faire mieux. Pas surprenant. Et puis ?

– Un homme a posé un livre sous un arbre.- Simple et poétique. Et vous étiez cet homme.

 – J’observais la scène.

 – Ah oui. Votre livre offre certaines des observations les plus saisissantes que j’ai jamais vues. Ce livre est un manuel pour tous ceux qui se sentent perdus dans les relations entre les sexes, et c’est sans conteste l’une des raisons pour lesquelles il connaît un tel succès. J’ai d’ailleurs quelqu’un en ligne qui veut en parler. Chère auditrice, c’est à vous ! Tous en route pour Rover !

 – Oui, je m’appelle Marcia. Je n’ai pas lu le livre. Vous dites que c’est un manuel de sexualité ?

 – D’une certaine façon, Marcia, répondit Rick Rover. Quelle est votre question ?

 – Je veux savoir si votre invité pense que les gens qui vivent à la campagne ont de meilleurs orgasmes. Parce que je me disais que je devrais peut-être aller m’y installer.

 – Je ne crois pas qu’ils aient un moyen de mesurer ce genre de chose, Marcia, mais posons la question à notre invité. Dan, qu’en pensez-vous ?

L’ours se pencha vers son micro. Comme il ne savait pas de quoi ils parlaient, il dit : «Bonbons.»

-Dans le mille, Dan ! C’est toujours bon comme des bonbons, où que l’on soit», s’exclama Rick Rover. «Bonne chance avec votre déménagement, Marcia.» Rover adressa à son invité taiseux un sourire reconnaissant. Ce type avait compris qui était la star de l’émission.

À New York, Bettina avait allumé le poste de radio de son bureau. Elle se tourna vers Gadson. «Quel phénomène ce Dan, tout de même !

-Les ventes crèvent les plafonds, je ne vais pas le nier.»

Bettina faisait les cent pas devant la fenêtre, les yeux sur les gratte-ciels de l’East Side qui se découpaient sur l’horizon. « Il fait tomber les barrières qui nous inhibent tous et nous empêchent de communiquer.

-C’est sûr qu’on ne peut pas dire qu’il soit inhibé.

-Mais il reste modeste. C’est pour cela qu’il s’en sort si bien. Il n’effraie pas les gens avec des idées compliquées.

-Longtemps j’ai cru qu’il souffrait de lésions cérébrales», avoua Gadson.

 (in  L’ours est un écrivain comme les autres, de  William Kotzwinkle (éditions Cambourakis, 2014) / Collection Literature / Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Bru)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Quand ai-je déjà lu un livre aussi drôle, à quand remonte la dernière fois crampe abdominale de cette ampleur, je ne saurais m’en souvenir, mais je sais jusqu’à quel autre roman cet ours m’a sitôt fait remonter, revenir, déballer foutraque la malle aux souvenirs : le fameux et fabuleux L’Homme-Dé de Luke Rhinehart, comédie délirante et psychédélique datant de 1971, régulièrement rééditée par l’Olivier, régulièrement rachetée par mes soins. Dans l’Homme-dé, un quidam décide de jouer toute décision aux dés, quoiqu’il advienne – et ce qui advient est, évidemment, renversant et renversé régulièrement (puisqu’il relance les dés et change donc de voie à intervalles réguliers).

Ici, c’est un autre postulat, plus impossible, qui fait starter absurde et dérégulant, point de déséquilibre autour duquel tout le récit (toutes les actions, paroles, conséquences) tourne et s’articule : le vol d’un manuscrit par un ours venu chercher pitance. Un butin par défaut, dont l’animal tirera grand bénéfice : sitôt le manuscrit volé, l’ours se fait auteur. L’écrivain (l’ours) devient écrivain (naturalisé humain, en somme) dès lors qu’il signe avec un agent, lequel le perçoit comme tel, puisque muni d’un livre (deviens ce que tu as, plutôt que ce que tu es, malicieux démontage de la société capitaliste au passage). L’ours devient Dan Flakes, auteur du grand roman sauvage, naturaliste, Désir et destinée.

Cet impossible postulat de départ, coup de dé, agent magique producteur de fiction, est – et c’est l’immense astuce du romancier – admis sans explication : ce fait irrationnel est un fait. Et depuis ce fait admis, la réalité s’organise : puisque l’ours est un écrivain, les atours, faits, gestes et signaux maladroitement mimés par l’ours qui tente de ne pas se faire démasquer, sont perçus comme ceux d’un écrivain. L’extrait ci-dessus est exemplaire de ce comique de situation (majoritairement produit depuis le langage, dont l’ours use avec parcimonie, puisqu’il est un ours, i.e), de cet au-delà du quiproquo que produit l’impossible situation, de cet ours, dont il est tacitement décidé par la masse et ses éclaireurs (les producteurs de signes, l’industrie médiatique à haut rendement) qu’il est un humain, un humain admirable, puisque nouveau, autre – exotique, en somme.

Le média est magique, puisqu’il nous a déjà tout vendu, puis son contraire, parfois les deux en même temps : alors, un ours, qui baragouine (taciturne, donc, et l’écrivain gagne un point MYTHE), se goinfre (épicurien, et 2 points MYTHE), se roule par terre de contentement (assure le show, donc, et encore des points MYTHE) et consomme toutes les femelles disponibles (en toute logique, puisque doté de toute l’animalité d’un animal – et jackpot, la mise est raflée : quel pur mythe), fera bien l’affaire, en tête de gondole, pour une saison ou plus, se dit-on, implicitement.

Je n’en annoncerai pas plus de l’intrigue et de sa (savoureuse) résolution. Bien sûr, l’usurpé, l’universitaire auteur véritable du manuscrit volé, voudra récupérer son dû – mais de quel dû parle-t-on alors: la notoriété, l’autorité, l’argent ?; et la spirale de confusion ne cesse.

Un grand roman, drôle, je l’ai déjà dit (et ne peut que le répéter, l’expliquer plus serait vain), et drôle aussi parce que tenu, d’un bout à l’autre, par cette logique dévastatrice, ce démontage furieux et sincère du spectacle des lettres – hautement symbolique du spectacle tout court, car quand le sens, la profondeur, la création se font vignettes et ornementations publicitaires, que la littérature joue contre elle-même en profitant de la rentabilisation de sa mythification (que d’exemples en une rentrée : quand Beigbeder tance – sérieusement, sans rire –  Pynchon, et semble croire à la validité de son jugement, c’est qu’il y est autorisé, que le publicitaire est devenu l’écrivain qu’il souhaitait (un écrivain de publicité), c’est que quelque chose cloche.

 

Et quand quelque chose cloche à ce point, que le spectacle s’auto-engendre, mettez-y donc un animal sauvage, pour voir ce qu’il résultera. C’est ce que fait Kotzwinkle, dont on se fait un savoureux et hilarant miel.

 

L’ours est un écrivain comme les autres, de  William Kotzwinkle (éditions Cambourakis, 2014) / Collection Literature / Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Bru / ISBN : 9782366241105

L’invention perpétuelle du souvenir (et son absence) – avec Brainard, Perec, Pagès, Séné, Grossi et tous nous autres…

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je me souviens en ritournelle sans cesse reprise, je se souvient qu’il n’arrête pas de se souvenir, de revenir, de repartir, de muer.

On pourrait reprendre le titre de Harry Matthews, Je me souviens de Georges Perec, sauf qu’on n’a pas connu Perec, alors ça ne joue pas.

Non, ce qui me marque ces jours-ci (dont une part a débuté il y a des mois, en fait, mais s’est accrue ces jours-ci, par conjonction de situations d’écriture et d’ateliers), c’est la continuelle présence de cette forme mnésique, inventée par Perec dans Je me souviens, depuis celle qu’inventa Joe Brainard avec I remember avant lui, sa résurgence infinie, même tronquée, même déviée de son axe. Son impossibilité, paradoxale (car l’appel à la mémoire inclus dans la formulation et sa répétition est, mécaniquement, lanceur de nostalgie, et je se souvient surtout d’avoir tant oublié, des moments et des choses, de ce qui, forcément, inéluctablement, s’enfuit). Quelques livres, qui chacun s’en démarquent, pour mieux en prolonger le possible :

Souviens-moi, par Yves Pagès, éditions de L’Olivier, avril 2014

De ne pas oublier que le mot traçabilité, apparu en pleine crise sanitaire de la « vache folle », quelques années avant l’an 2000, a d’abord figuré sur des affichettes placardées dans les fast-foods, pour certifier auprès des clients l’origine franco-française de la bidoche hachée des burgers, avant d’englober par extension sémantique le suivi des infractions, dépenses et déplacements de la viande d’espèce humaine.

De ne pas oublier l’année passée à trier, classer, jeter les tonnes de paperasse obstruant chaque pièce de l’appartement où mon père venait de mourir, en immersion dans le capharnaüm mental que cet intellectuel clochardisé laissait à un fils qui, exempté vingt mois plus tôt de service militaire, avant bien douze mois à consacrer aux aléas de ses devoirs héréditaires.

De ne pas oublier cette jeune fille manouche qui, délaissant sa mère occupée à dénicher dans les poubelles quelques rebuts de métal à apporter au ferrailleur d’à côté, s’était arrêtée devant un panneau d’affichage électoral, avant de repasser au feutre jeune fluo les lèvres de la candidate écologiste Eva Joly, puis de remplir les lettres blanches du slogan de campagne du Front de Gauche, mais qui, faute de temps, sa mère l’ayant déjà rappelée à l’ordre, n’avait pu colorier que le NEZ de PRENEZ et le VOIR de POUVOIR.

C’est à La Baule, lors du festival Ecrivains en bord de mer, que j’ai pu découvrir, il y a deux ou trois ans, ce chantier ouvert de longue date par Yves Pagès, un vade-mecum ouvert, à la fois pense-bête citoyen et journal intime des manques et des trous. Où la forme imposée, ainsi modifiée, retournée sur soi, par deux fois sur soi (le souviens-moi étant suivi d’un systématique de ne pas oublier, qu’on pourrait tronquer en rappelle-moi de me rappeler), prend une dimension fortement injonctive. Et nous fait naviguer ainsi, au gré des obsessions sociales et politiques de l’auteur (qu’on pourra suivre sur son blog, archyves, qu’on avait apprécié déjà, également, dans ses livres, petites natures mortes au travail ou portraits crachés), entre le macro et le micro, puis, par les digressions et tournoiements logiques de Pagès (radicalement différent de l’énonciation perecquienne, et de sa brièveté ouverte), dans une zone mixte, politiquement intime (ou intimement politique).

Je ne me souviens pas, de Joachim Séné (en ligne sur remue.net)

Simple jeu d’inversion, que cette négation dans la formule, se dit-on d’abord, d’autant que le texte de Joachim Séné, propulsé d’abord en réseaux sociaux, puis en billets de blog, que j’ai considéré important de rassembler en un seul texte, ce printemps, sur remue, prend une toute autre direction, passant la proposition dans un futur antérieur (dystopique) : tout autre contexte, toutes autres potentialités. Mais cette négation produit quelque chose – quelque chose de même et d e tout autre  – :

« Je ne me souviens pas de la mort de Casimir et d’Hippolyte.

Je ne me souviens pas des téléphones qui ne sonnent plus.

Je ne me souviens pas des supermarchés vides.

Je ne me souviens pas des plages interdites jonchées de suicidés radioactifs.

Je ne me souviens pas de la fin du web. »

Le récit d’anticipation se fait sans prendre le chemin ordinaire (récit des circonstances, etc.), ce qui accélère son appréhension – et le récitatif mnésique/amnésique gagne en ampleur dramatique au fur et à mesure de son déploiement (et ce, même au futur antérieur). Mnésique ou amnésique, on ne sait, puisqu’en symétrie du je me souviens originel, qui produit de l’oubli, qui chante la disparition, le je ne me souviens pas, mis au futur antérieur par Séné, dit la vie par ses bords, par son infra-ordinaire (Je ne me souviens pas de la dernière cigarette / Je ne me souviens pas du dernier colibri ni de sa dernière fleur.) Et la suspension qui s’ensuit est autre, tout en faisant signe explicite à la formule originelle.

Ricordi de Christophe Grossi (L’Atelier contemporain, octobre 2014)

271. Mi ricordo

Des inondations dans le Polesine, des dizaines de morts et des centaines de milliers de réfugiés.

272. Mi ricordo

De cette loi qui rendait l’école obligatoire jusqu’à 14 ans.

273. Mi ricordo

Quand l’eau de vie a été rebaptisée eau de survie puis survie tout court – jusqu’à épuisement.

274. Mi ricordo

De cette femme qui s’avançait sans se soucier du regard des hommes.
(…)

277. Mi ricordo

Qu’il a cherché à recenser toutes les histoires qui avaient traversé son enfance.

Grossi lança d’abord ses mystérieux Ricordi sur twitter, énumération de Mi ricordo Autre détournement de la formule perecquienne (et brainardienne, se souvient-on de ne pas oublier d’ajouter), sa traduction en italien permet à Grossi la bascule du journal (tel qu’il en tenait dans « Va-t’en va-t’en c’est mieux pour tout le monde », chez publie.net) vers une autre modulation du récit (récit intime et récit du monde). Diffraction d’un réel (perçu), d’un narré (celui de l’histoire familiale, toujours mythologique), et d’images glanées, perçues, et pourquoi pas, inventées – d’ailleurs la distorsion est là dès la traduction puisque, tel qu’on l’apprend au milieu du livre,

257. Mi ricordo

ne veut pas dire je me souviens mais je voudrais ne plus oublier ou j’imagine des souvenirs ou tais- toi : écris plutôt !

Grossi s’en explique de magnifique manière en clausule : « parce que toute histoire est trouée et chaque souvenir un récit – pas une invention à proprement parler mais une fiction – et parce que je ne pouvais accepter que la perte des origines soit synonyme d’abandon ou de disparition, j’ai commencé à faire appel à la mémoire sensorielle, individuelle ou collective tout en me fabriquant une famille d’adoption, non pas autour de Turin en Lombardie mais autour de Turin, dans les Langhe. »

Et tout comme le souligne Sébastien Rongier dans sa note de lecture sur remue, et comme le précise nommément Grossi dans cet postface, cela le sépare de Brainard et Perec, de leur entreprise de restitution mnésique. Et la part fictive de cet inventaire buissonnier est explicite, et soulignée. Le curieux mouvement intime/extime produit par la litanie mnésique est déplacé – et souligné.

Ces trois beaux livres, tout comme le Brainard, puis le Perec, produisent de la beauté, une forme de tremblement, au cœur de cet écart, entre intime et extérieur, entre documentation et fiction, entre souvenir et lacune – et c’est aussi, dans chacun des cas, la troncature de la formule originelle (renversée chez Pagès, passée au négatif chez Séné, « mal » traduite chez Grossi), torsion volontariste, pour ne pas chanter faux le même air mais produire sa propre ligne de basse, son harmonique. Et, pour filer la métaphore musicale, le sample bien vu, le remix intelligent, ne rend-il pas mieux hommage aux créations originelles qu’une cover sans imagination ?

Résurgences en atelier

Refaire différemment, n’est-ce pas un peu le même « topo » qui nous anime, nombre d’entre nous qui usons du « je me souviens » comme basique, de l’atelier d’écriture? Je ne sais pas – je sais juste que je n’ai jamais, en quinze ans d’exercice, utilisé le je me souviens de Perec, comme proposition d’écriture en atelier, et que je ne sais pas bien pourquoi.

 Sans doute réside-t-il une part de coquetterie dans ce refus – mais surtout de ce qui me fut passé originellement par Cathie Barreau : cette absolue nécessité de produire son atelier, d’écrire même ses exercices, d’inventer ses « consignes » (ce qui ne se dépare pas de voler, s’inspirer, se nourrir des autres et- de ses lectures, le principe même d’atelier d’écriture s’y tenant, en fait).

Je ne l’ai pas utilisé, jusqu’à lundi dernier.

Lundi, deuxième séance de cette quatrième saison de poieo numérique, saison où je me suis donné comme contrainte de refaire encore autre, et de proposer le blog où sont posés les textes comme entrée, comme livre ouvert – d’où produire de nouveaux textes. Un ensemble à lire (parcourir, sampler) pour, de cette lecture, produire son texte à soi.
Et c’est je ne me souviens pas (de Séné), qui m’a servi en premier lieu. Mais je ne me souviens pas nécessita de présenter je me souviens (de Perec). Et de passer par le Ricordi de Grossi. Pour poser l’idée de la lacune comme terrain d’exploration. Et de creusement de cette exploration – et de la fiction, potentialité native de cet inventaire du réel. Parce qu’on n’a pas (comme Perec le disait de lui-même) d’imagination, et que c’est tant mieux, parce qu’ainsi on creuse – et que tout s’ouvre : le récit du monde, le récit de soi au monde, l’imaginaire et les représentations – et la modulation de cette représentation.

Ou pas, écrivit l’une d’entre elle.

C’est exactement cela : Je me souviens – ou pas.

Et alors, tout se rouvre.
La possibilité même, par la négation.
Le ou pas qui permet et prolonge le je me souviens – qui le rend à nouveau possible.
Je me souviens que me souvenir est impossible – et impérieux, et nécessaire.

—–

Le je ne me souviens pas de Joachim Séné, sur remue.net.

 Les textes et le déroulé de cette séance d’atelier si étonnante, d’autobiographies numériques en mode je ne me souviens pas, puis je ne me souviens pas plus, sont à lire sur le blog concerné.

I remember, Joe Brainard, Babel, Janvier, 2002 / 11 x 17,6 / 240 pages, traduit de l’anglais (États-Unis) par : Marie Chaix , ISBN 978-2-7427-3539-6

Je me souviens, Georges Perec,  (Hachette, collection P.O.L., 1978)

Souviens-moi, par Yves Pagès, éditions de L’Olivier, avril 2014, EAN : 9782823604252

RICORDI (À L’ATELIER CONTEMPORAIN, [François-Marie Deyrolle éditeur] / Textes : Christophe Grossi, dessins : Daniel Schlier, prière d’insérer : Arno Bertina / Diffusion/Distribution France & Belgique : R-Diffusion / Diffusion/Distribution Suisse : Zoé / 112 pages, 15 € // le site de Christophe Grossi, Déboitements

Harry Matthews, Le Verger (je me souviens de Georges Perec), éditions P.O.L, 1986, juin 1986, 44 pages, 6,95 €, ISBN : 2-86744-067-X

ils sont tous un et des centaines à la fois | Valérie Zenatti, « Jacob, Jacob », éditions de L’Olivier, 2014

(…) on accoste dans trois heures, se dit-il, encore une nuit sans sommeil et je n’ai jamais dormi avec une femme, mais je vais bientôt savoir à quoi ressemble la guerre,
qui débute par de lourds bombardements sur les côtes bleutées de Provence, sifflements, déflagrations en chaîne, traînées de vacarme assourdissant, l’artillerie et l’aviation pilonnent les batteries allemandes, des nuages de poussière engloutissent le paysage qui commençait à se révéler dans l’aube, des ondes de choc les traversent, affolant leurs cœurs, ébranlant leurs poitrines, les ordres criés par le commandant sont répétés à la chaîne, dans trente minutes, quinze, dix, armez vos fusils, vérifiez vos munitions, en colonnes de deux pour débarquer par les passerelles, on leur distribue du coton à fourrer dans les oreilles pour éviter la surdité, ils sont debout, serrés les uns contre les autres, parqués à l’avant du navire, ils échangent des regards de gosses qui s’apprêtent à faire un mauvais coup, balayant par avance les conséquences, les clins d’œil se multiplient comme une volée de papillons sur leurs visages rasés de près où apparaissent petits boutons écorchures, pores dilatés, peau de pêche, ça va aller, on est ensemble, on reste ensemble, c’est les Boches qui doivent mourir, pas nous, on s’en sortira vivants. Ils sont prêts, impatients de se dégourdir les jambes, de quitter le Gloire, mais l’attente se prolonge au-delà des dix minutes
(…)
Jusqu’au moment où le cri Débarquement les libère et déclenche une clameur nourrie de leurs voix, Débarquement, Débarquement.
À Cavalaire, derrière les nuages de poussière déchirés, le turquoise et l’émeraude des eaux rivalisent jusqu’à la ligne fixée brutalement par les rochers rouges des falaises, des pins courent sur la crête, on se croirait presque en Algérie, même si quelque chose d’indéfinissable indique que l’on n’y est pas, mais Jacob ne parvient pas à trouver quoi, la lumière, la teinte des roches, leur taille, la conscience qu’il s’agit là de la France, il en a le souffle coupé, une seconde avant de ne plus voir le paysage qui l’appelle à la rêverie, il faut courir sur la passerelle en oubliant le poids du sac à dos, en protégeant son fusil, il faut parcourir les derniers mètres dans l’eau chaude qui alourdit leurs uniformes, ils sont des dizaines, des centaines à courir maintenant sur la plage de sable fin au son des bombardements d’artillerie qui se poursuivent plus à l’est, en avant, crie leur commandant, et l’ordre se propage d’homme en homme en leur donnant un sentiment de puissance inédit, ils sont tous un et des centaines à la fois, à ne plus penser, à foncer, neuf kilomètres à pied, c’est rien, montrez-moi comme vous courez, crie le commandant, et c’est à qui courra le plus vite sous le soleil de Provence où les grillons se sont tus, terrifiés par les bombardements, tous les animaux et insectes figés, car aucun signe, aucune secousse tellurique profonde ne les avait avertis que la terre allait trembler. »

(Valérie Zenatti, Jacob, Jacob, éditions de L’Olivier, 2014, 168 pages EAN : 9782823601657)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Dire la guerre – et pour ce faire il fallait un phrasé neuf. Valérie Zenatti, objectera-t-on, creuse la question de la guerre, de l’armée, de très longue date, et notamment dans ses livres jeunesse, incomparables, à l’école des loisirs. L’armée, oui (dans Quand j’étais soldate), le conflit en état de veille permanent entre Israël et Palestine (dans Une bouteille dans la mer de Gaza), également – mais le plein feu des combats ne se saisit pas avec les mêmes armes (ponctuation, syntaxe, mouvements dans l’énonciation), et le passage prélevé, ci-dessus, même tronqué, le montre :

Allongement de l’unité-phrase, dans l’attente du débarquement comme au cœur du chaos qui suit, avec brisures et saccades accrues une fois débarqués. Pour dire cet impossible-là, de l’intérieur d’un jeune homme, Jacob,  si absolument seul en même temps qu’absolument lié au groupe de jeunes hommes tout aussi terrifiés que lui, elle glisse de points de vue en points de vue d’habiles façons (la répétition de l’injonctif « il faut », dans la deuxième partie, qui met le narrateur en mouvement et l’inclut à la troupe), et scrute les sensations (vision, odorat, conscience du corps) au plus près. Et ce qui arrive avant la bravoure qui donnera gloire et médailles, ce qui précède la mort (son goût, sa présence toujours proche), c’est surtout un tumulte furieux, formidable, stupéfiant. La présence au monde accrue,  quasi surnaturelle, durant l’assaut, est ici rendue par la perception précise de détails sensitifs (le poids du sac à dos, l’eau qui alourdit les uniformes) – pour se mouvoir dans cet ensemble, il fallait donc un phrasé spécifique : il y est.
Mais en sus d’un phrasé, il fallait aussi une nécessité, et les pistes biographiques qu’on présume se déjouent légèrement en cours de lecture, se font oublier, emportés qu’on est dans le récit de Jacob  ;

et la nécessité intime qui le porte n’est pas restreinte, elle ne se résume pas aux liens familiaux. La nécessité, intime, de ce texte, est collective, historique ; ce roman d’un jeune algérien parti faire la guerre pour libérer la France est le portrait d’un seul, mais il est aussi un chant pour tous. Une célébration du composite, de l’apport crucial de l’Autre, à toute société instituée, transposable dans l’Ici et Maintenant, où encore ailleurs – ceci sans leçon ni complaisance, par la seule puissance littéraire et romanesque dont Zenatti dispose et dont elle use avec la plus belle mesure.

(Valérie Zenatti, Jacob, Jacob, éditions de L’Olivier, 2014, 168 pages EAN : 9782823601657)

Patrick Bouvet, Carte son, éditions de l’Olivier, 2014

« vous allez voir
un show
exceptionnel »
a déclaré la star
lors de la conférence de presse
donnée dans un parc
d’attractions
sur la toile
les réactions n’ont pas tardé
on soupçonne
son entourage
de vouloir couper court
aux rumeurs trop nombreuses
au sujet de Peter le « cyberchild »
par l’annonce
surprise
du coup d’envoi
de sa tournée
le « Lady Panther Tour »
« 80 haut-parleurs spéciaux
vont répartir
la masse sonore
dans l’espace
tout sera contrôlé
par informatique »
le spectateur n’a pas idée
de ce qui se passe
« les sons ne se déplaceront pas
uniquement de droite à gauche
et vice-versa
mais aussi
vers l’avant et l’arrière
et de haut en bas »
le spectateur peut
s’étonner
sourire
grimacer
pleurer
et même hurler
« avec ce dispositif
on sera totalement
désorienté
mais toujours au cœur
de l’événement
où que l’on soit
dans la foule »
un spectateur connecté
en permanence
à qui on fait
croire
qu’il pourrait être
déconnecté
à tout moment
un spectateur
amplifié
parasité
pénétré
toujours au bord
de la rupture.
(Patrick Bouvet, Carte son, éditions de l’Olivier, 2014)

« Et ce qui soudain apparaît, ce qui se lit dans les schrapnels et mots épars, c’est un récit, c’est une image. Une persistence rétinienne procède, qui fait récit. En 2010, dans « Open Space », le flux est violent et fluide, du cut-up on ne sait presque plus les tenants – en fait, il n’y a plus de tenants, ce n’est plus du « pur » cut-up, du mix a émergé une langue neuve, composite mais unifiée. »,

écrivais-je à son propos ici même, repris de la revue anthologique Gare maritime (de la Maison de la poésie de Nantes). Ce glissé dans une forme fluide, dans une continuité de composition, continue avec ce livre. Même si l’on distingue plusieurs éléments qui, mis en contact, se mêlent, ainsi qu’il le pratique depuis « toujours » (enfin, depuis In situ il y a –déjà – 14 ans) ; et que de ce contact émane comme en réaction chimique une nouvelle possibilité fictionnelle, un récit nouveau, mixte et, surtout, autre, intégrant d’entrée sa version onirique.
Dans carte son, c’est plutôt l’image qui fait centre (ou circonférence, ou les deux). Ce qui nous est montré (nous est montré nous regardant, tant la figure la surveillance est partout, fantomatique, via vidéos), c’est la pop et sa production infinie d’icônes renouvelables, concurrentes et interchangeables : ce flux d’images, sa fabrique accomplie, autant que ses résidus, fournissent la matière au poème.
On assiste aux manifestations d’excentricité d’une manière de Lady Gaga (non nommée : d’ailleurs aucun nom actuel n’y figure, la péremption faisant partie du principe de production des idoles périssables), dont le lieu de vie rappelle le Neverland de Michael Jackson. Global remix de ce qui nous apparaît depuis longtemps comme un continuum : la star, composite, fabrication collective,  évoque (concepts, artistes, idées) sans jamais pénétrer, elle est une surface où se mirer. Et le storytelling s’affine en continuité, dont Bouvet reprend des éléments devenus des mèmes contemporains (ici : la déchéance du boyfriend de la star, les esclandres en boites de nuit sur vidéos de surveillance archipixelisées, en star inférieure révélant la part atteignable, sombre et nécessaire, du culte ; mais aussi celui du stalker, du traqueur des faits et gestes de l’icône). Rien n’échappe au flux, rien n’échappe à la fabrique des images, à la reproduction en versions remaniées, rien n’échappe aux covers, aux reprises : les quelques apparitions, spectrales elles aussi, des icônes anciennes, encore indomptées, celles du rock (Nico, Ian Curtis), s’intègrent à ce flux, reprises, remaniées. Et ce qui nous étouffe, nous angoisse, dans ce livre bien plus dense encore à la relecture, est autant le manque que le trop-plein : tout s’achète, nous le savions, tout se récupère et recycle, le commerce et le marché nous l’ont montré – mais c’est au coeur de nos rêves que semble agir le flux, comme l’évoquent les apparitions des dites icônes anciennes, disparues :

« Vince Taylor / édenté / sort d’une forêt / accompagné d’une meute / de loup (….) Nico / pieds nus / marche dans un désert /suivie par /un cheval / en feu »

Cette porosité permanente, entre flux de conscience (globale, individuelle : mêlées) et flux d’images arrangées, photoshopées ou lysergiques, est troublante. Et le trouble est agissant, pose de retorse façon la question individuelle. Sommes-nous encore, quelque part, nous-mêmes ? Ou sommes-nous seulement composés de cet immense d’amas de choses (symboles, gestes, couleurs) vues, usinées, fabriquées, consommables ? Flippantes pespectives, mais qui enjoignent à faire avec, plutôt que sans.
Se tenir debout (dans le monde, face à l’évènement), est un forme de discret viatique pour Bouvet, s’y tenir est un travail, debout encore, même assailli de vertiges et retourné par les basses.

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(Patrick Bouvet, Carte son, éditions de l’Olivier, 2014, EAN : 9782823604214)

tandis que d’autres ne font que traverser la vie | Florence Seyvos, Le garçon incassable (éditions de l’Olivier, 2013)

Florence Seyvos, Le garçon incassable (éditions de l’Olivier, 2013)

Henri est donc un travailleur modèle. Il n’a pas besoin de réveil pour se lever. Son horloge intérieure lui commande d’ouvrir les yeux à 6h30. Il s’habille aussi vite qu’il peut, avec les vêtements que sa mère a préparés pour lui et qui l’attendent sur le dossier de sa chaise. Il mange ses tartines aussi vite qu’il peut – pain et confiture également préparés la veille et qui l’attendent sous une assiette à soupe retournée -, et comme les années précédentes, il tressaute chaque matin en entendant le moteur Diesel de la navette qui vient le chercher. Et ma mère recommence la guerre pour qu’il n’attende pas, emmitouflé, son écharpe autour du cou, la main sur la poignée de la porte, une heure avant son départ.
Un soir, en rentrant du travail, il nous annonce :
-Aujourd’hui, au CAT, Jean-Philippe a retiré sa chemise !
Nous ne connaissons pas Jean-Philippe. J’imagine une belle chemise rouge à carreaux rouges et blancs, dans un coton un peu épais, retroussée jusqu’aux coudes, des avant-bras minces et légèrement bronzés. Dans le silence perplexe et gêné qui suit la déclaration d’Henri, chacun cherche une explication. Jean-Philippe avait-il trop chaud ? A-t-il malencontreusement déchiré sa chemise en travaillant ? Voulait-il amuser ses collègues ? Jean-Philippe aurait-il voulu provoquer le contremaître ? Au bout de quelques minutes, l’un de nous se décide enfin à poser la question :
-Mais pourquoi il a enlevé sa chemise, Jean-Philippe ?
Henri nous toise un instant, il nous trouve bien bêtes de ne pas avoir deviné ce qui est pourtant une évidence.
-Eh bien, pour essuyer ses larmes !

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Certains livres ne se laissent pas revendre à la découpe… Si ce court roman, parmi les rares de Florence Seyvos (dont on sait par ailleurs l’excellente production jeunesse à L’Ecole des Loisirs, ou scénaristique avec Noémie Lvovsky), paru au printemps 2013, ne permet pas le pitch, ni l’extraction aisée du moindre paragraphe, c’est question : d’organisation (une structure duale, récit alterné de deux Vies traitées indépendamment l’une de l’autre pour produire des rapports par leur seule mise en co-présence) ; mais aussi d’économie (celle du texte de Seyvos, grand producteur d’images, de scènes, aussitôt visualisées, ne permet pas d’en ôter grand-chose, tant le montage est subtil). Ici, Henri, figure de demi-frère « inadapté », récurrente dans les histoires de Seyvos, est donné à voir en son château : muraille d’habitudes, de précautions, d’usages et de rituels méticuleusement organisés pour que rien ne puisse (lui) arriver – que rien ne l’atteigne – et rien, jamais, ne semble l’atteindre. La suspension produite, chez l’autre, par ses réponses obliques, est évidemment émouvante, mais elle est une suspension, un sortilège d’immobilité : nous voici, lecteur, à l’arrêt, effroi rire et larmes à égale distance. Comme face à Buster Keaton, en somme, ici non cité (mais il fallait bien choisir, un extrait,  et c’était fort difficile, ainsi qu’on l’a dit plus haut), qui constitue l’autre pôle, le contrepoint d’Henri, son pôle, son Autre. La vie de Keaton, génie burlesque (c’est-à-dire : roi de la gamelle inattendue, des portes qui claquent dans la figure, des maisons effondrées sur le même), est tragiquement formatrice : c’est sa résistance aux chutes, aux coups, qui lui vaut d’apparaître sur scène très tôt, en tant qu’enfant-gag, que chérubin-projectile, dans les spectacles de music-hall familiaux. Le reste s’enchaîne, films et carrière, dont Seyvos nous donne un bel album d’images, terribles, tristes, enchaînées en fluidité – aucun effet pathétique là-dedans mais une formidable appréhension du mouvement et de l’arrêt, de cette suspension poignante en quoi nous plongent les deux garçons incassables et sous cloche que sont Keaton et Henri, de ce qu’ils éclairent, par leur éloignement splendide, par leur absolue singularité (une forme d’idiotie) : cet enfant seul et perdu qui en chacun de nous persiste. (« Il y a des gens qui traversent la vie en se faisant des amis partout… Tandis que d’autres ne font que traverser la vie. »)
C’est un livre magnifique, paru il y a plus d’un an, sans date de péremption aucune.

Florence Seyvos, Le garçon incassable (éditions de l’Olivier, 2013, 176 pages EAN : 9782879297859ISBN : 2879297850).

ce genre d’événement dont on ne peut se plaindre par courrier auprès d’aucune instance | Fanny Chiarello, L’éternité n’est pas si longue 

Fanny Chiarello, L’éternité n’est pas si longue (éditions de l’Olivier, 2010)

« Si l’on m’avait dit un jour que la variole viendrait décimer notre espèce, j’aurais certes frémi, mais j’aurais aussi imaginé tout ce qu’un événement pouvait apporter à nos sociétés malades, et je me serais trompée : la variole ne nous a rien apporté, rien appris, ne nous a pas changés. Il ne se passe rien – des gens meurent par centaines de milliers, mais mourir ce n’est pas quelque chose, au contraire : c’est encore plus de rien. Aucune fraternité, aucun miracle n’est à observer nulle part. Aucune révélation ne soulève jamais aucun de mes semblables et nous sombrons tous dans la médiocrité, dans l’indignité, sans avoir rien abdiqué de nos considérations ineptes, de nos susceptibilités ridicules ni de nos habitudes sans relief. Si je veux dormir dans un monde si décevant, je n’ai d’autre choix que de me raconter des histoires comme si j’étais mon propre enfant. »

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Fanny Chiarello a écrit un livre dont le pitch dit à la fois tout, et si peu, de son essence : une épidémie de variole d’une espèce mutante détruit inexorablement l’Humanité – de là s’ensuit, s’imagine-t-on, un récit de ravage, un principe de fuite éperdue (sur le mode cinématographique du zombie movie), d’angoisse façon page turner, et – rien de cela. Rien de cela et pas non plus la seule variation mélancolique autour du témoignage du dernier survivant. L’île – ou son principe, d’isolat fictionnel – est pourtant là : cette maison où Nora, narratrice, s’installe un cocon de survie, entourée, lovée de quelques vieux amis, si vieux qu’ils lui sont plus qu’une famille.
Ce havre depuis lequel elle commente le désastre et la perdition en cours, tenant à la fois de la maison de vacances et du sanatorium inversé, est le lieu d’une remise en question, mais capricieuse, comme sont les pourquois de l’enfance. Nora ne sait pas se tenir, agit souvent à contretemps, s’émeut à rebours du commun, ne parvient jamais qu’à s’extraire malgré elle du collectif, collectif qui lui manque tant et toujours plus. Et la courbe prise pas le récit de Fanny Chiarello ne cesse de bifurquer, et de mettre en abyme également : car Nora écrit selon plusieurs registres, journal intime entrecoupé de fictions fantasmatiques, lesquels s’emboîtent avec une agilité qu’on ne s’explique pas – qu’on ne s’explique autrement que par la vitalité d’une langue joueuse, alliant sinon des contraires, du moins des contrastes – tout comme son rapport au monde (et celui de ses narrateurs) se formule en échanges entre concret et abstrait. Il n’y a pas dans son écriture une séparation entre idées vastes et petites choses, il y a tension, ébullition et échanges permanent entre les idées et les choses, entre le vaste et le micro – d’où sa fabrique de métaphores perpétuelle, en dynamique.

On sait la musique très présente, en tant que thème, motif ou bande-son, dans ses livres, on découvre que la danse l’est aussi, et que cette danse, palpable dans les inflexions de ses phrases, est essentielle (à quoi l’on opine gaiement, tressautant d’un pied, de l’autre).

« Quand rien ne semble plus faire sens, j’ai toujours le même élan : je pense à danser. Comme si, quand il n’y à plus rien à faire, il ne restait plus qu’à danser. Si je devais mettre une bande originale sur ces images d’horreur, je choisirais Everybody dance de Chic. Dansez si c’est la dernière chose que vous devez faire. Vous vivez l’un des épisodes les plus noirs de votre millénaire, ce genre d’événement dont on ne peut se plaindre par courrier auprès d’aucune instance, contre lequel on ne peut intenter aucune forme de procès, contre lequel il n’existe aucun recours ; votre religion ne peut rien pour vous, la science non plus, votre gouvernement non plus, pas même la Maison-Blanche ; oubliez l’armée, les forces spéciales, oubliez Bruce Willis, oubliez la conquête spatiale, c’est trop tard : c’est fini. Alors quoi ? Alors rien. Dansez, si vous voulez mon avis. C’est la chose la plus appropriée à faire dans l’éblouissante absurdité qui accompagnera les derniers frétillements de vos terminaisons nerveuses. C’est vrai que c’est étrange quand on y pense bien : danser. Qui a commencé. Et pourquoi ? »

Fanny Chiarello, L’éternité n’est pas si longue, (éditions de l’Olivier, 2010 (ISBN 978-2-87929-698-2) ; Points (ISBN 978-2757823927))

Féerie générale, de Emmanuelle Pireyre (éditions de l’Olivier, 2012)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 14 septembre 2012)

Ce livre a obtenu le prix Médicis le mardi 6 novembre 2012.

« L’homme non schizoïde et non aliéné est la première chose qu’on perd de vue dans la gestion des affaires courantes. En tant qu’élu, on le perd par exemple de vue au premier matin, le lundi, lendemain des élections. On entre dans un bureau, on débute son mandat en s’asseyant au milieu des dossiers à étudier. On dit bonjour au chef de la première division, on se rappelle qu’il déteste le chef de la troisième division. C’est comme s’il y avait un appel d’air entre leurs bureaux, les dossiers sont aspirés et disparaissent, les gens ne reçoivent pas de réponse à leurs demandes, c’est comme si les dossiers n’étaient jamais arrivés ; et en même temps que les dossiers, est aspiré l’homme on schizoïde et non aliéné. Puis on se met à la gestion des affaires courantes, et bien souvent on fait les tâches en pensant qu’on devrait faire le contraire ; on prend des décisions en pensant que ce sont les décisions contraires qui sont les bonnes. La gestion des affaires courantes ressemble à ces gigots reconstitués à partir de viande et de thrombine, une espèce de colle qui permet la coagulation du sang et fait ressembler à de vrais gigots d’horribles collages de fragments animaux ; puis l’extrême droite danoise fait une campagne anti-U.E montrant sur ses affiches des gigots dégoulinant de colle contraires aux habitudes alimentaires danoises, car, pour l’extrême droite danoise, l’Europe est un gros gigot reconstitué avec plus de colle que de viande, etc., etc. Rien de tout cela n’est favorable à l’homme non schizoïde et non aliéné.
Certes, l’homme non schizoïde et non aliéné ne se jettera pas sur ce faux gigot qui serait vendu au prix du vrai, il consomme beaucoup de fromage et de fruits, mais il ne se focalisera pas non plus sur la question alimentaire. L’homme non schizoïde et non aliéné aura ce secret un peu magique qu’ont découvert quelques Coréens dans les derniers mois : il marchera à gauche, à contre-courant donc, et néanmoins se glissera comme un poisson fluide et lumineux à travers ses contemporains sans tomber ni les faire tomber. »

Montrer les choses, faire des rapports, par tous les moyens (de langue) nécessaires.
Emmanuelle Pireyre, dans Féerie générale, son premier livre depuis Comment faire disparaître la Terre en 2007, comme dans ses autres travaux (en résidence de théâtre, par exemple), nous montre les choses du monde. Pour ce faire, agit avec méthode, poser pour principe que le monde, c’est aussi du monde. Que du monde, c’est une multitude, des gens. Ces gens (nous vous eux), font des choses, qu’Emmanuelle Pireyre regarde, puis nous désigne, pointant, d’un doigt agile, choses et gens ensemble et séparément – tissant des liens, des rapports – puis s’en allant sitôt liens et rapports tissés, voir ailleurs (voir ailleurs, et nous montrer de ces choses et gens, etc.)
Charles Robinson, au sujet de ce livre, évoque passe-passe et prestigiditation et on lui donne raison : dans sa façon de faire, il y a de la passe et de la ruse, il y a du doigt désignant la lune pendant que l’autre main visse une ampoule, il y a une joyeuse habileté à faire voir à cour en même temps que cacher à jardin. C’est aussi cette habileté, cette polyvalence qu’a pointé Claro « Du coup, l’auteur fait plusieurs choses en même temps : elle raconte, elle commente, elle se souvient, elle essaie, elle doute, elle interroge, elle expose, et surtout : elle dispose.« . Emmanuelle Pireyre elle-même – et de longue date –, répond à la rituelle question du statut (laquelle, on ne s’en étonne pas, lui est souvent posée : vous êtes : poète ? Artiste ? Fantaisiste ? Philosophe ? Chaperon rouge ?, lui demande-t-on, à quoi s’ajoutera dès cette rentrée un «  Romancière ? » plus circonspect encore), par ce substantif fort et humble : elle est une raisonneuse, dit-elle. Elle ne cherche pas à résoudre, ni à guérir, elle regarde, déjà, elle regarde attentivement, c’est un sacré boulot. Elle est pourtant bien loin du cynisme ou d’un mode d’ironie surplombant : Emmanuelle Pireyre, c’est drôle, ne ricane pas (et c’est pourtant drôle, immensément drôle parfois). Elle observe souriante, note le front plissé, et observe ce qu’elle note, souriante : d’où découlent d’autres notes.)

Le précédent livre d’Emmanuelle Pireyre s’appelait Comment faire disparaître la Terre et déjà usait de (et retournait) cette forme textuelle omniprésente autour de nous, celle du guide pratique. Ce piratage en douceur est réitéré, ici. Le livre est divisé en sept chapitres : Comment laisser flotter les fillettes ? Comment habiter le paramilitaire ? Comment faire le lit de l’homme non schizoïde et non aliéné ? Le tourisme représente-t-il un danger pour nos filles faciles ? Frédéric Nietzsche est-il halal ? Comment planter sa fourchette ? Comment être là ce soir avec les couilles et le moral ?, dont l’énumération, à elle seule, entame notre appréhension ordinaire. Sans doute allons-nous rire (car c’est une autre conséquence de cette agilité évoquée plus haut : chez Emmanuelle Pireyre, on sourit et fonce le sourcil, en un court-circuit facial dont résulte une étincelle : un éclat de rire), sans doute rirons-nous, mais très souvent à contretemps, dans un certain flottement.
Comment faire disparaître la Terre déjà nous prévenait, à sa façon :

« C’est une question du même ordre qu’il faut poser au nouvel état de la vision extralucide : Chères autorités, est-ce pour s’intéresser à régler des problèmes pratiques, à calculer des doses de médicaments et des itinéraires routiers, est-ce dans ce but soporifique que nous devons veiller à rester aussi lucides ? Que nous devons être et que nous sommes d’une clairvoyance aiguë, d’une énergie immense et sobre ? Qu’allons-nous faire de toute cette vigueur ? C’est ce genre de questions qu’il nous faut maintenant poser, nous qui avons zéro virgule zéro gramme d’alcool dans le sang et les poumons nickel et qui sommes par conséquent légèrement à cran »

L’ambigüité du positionnement, du dispositif (et par conséquent de la position dans la quelle ce dispositif nous met) interroge l’ambigüité tutélaire, et cet apparence de clin d’œil n’est pas inoffensive.
Cette accumulation de question est aussi un détournement de la posture enfantine et de ses rafales de pourquoi, ici mués en comment, (mais comment cache pourquoi ?) ; c’est appliquer une grille logique, toujours logique, à une matière hétérodoxe et inadaptée. Puis jouer de cette inadaptation comme d’une arme. Son travail, Emmanuelle Pireyre, c’est : faire voir que ça dépend. Car quand à voir les choses, il dépend d’où on les regarde ; et regarder dépend de comment et d’où l’on se tient. C’est ça dépend mais ce n’est pas à quoi bon. Au contraire :

« Dans des époques de servitude où le monde est clos, des époques de guerre, de camp, de dictature où presque rien ne peut bouger car le monde est encadré dans un tour en plastique blanc, dans ce genre de cas où on n’a pas envie de rire, il faut se souvenir de la méthode inspirée du petit jeu en plastique : trouver le coin où réside un espace vide, même minuscule, et commencer à faire translater le reste de la matière de la même façon qu’on creuse un tunnel pelletée après pelletée ; ainsi le trou se déplace chaque fois. On peut faire bouger énormément de choses en suivant pas à pas cette recette interminable, il suffit d’être patient, très secret, et très très très persévérant. »(in Comment faire disparaître la Terre)

Les chapitres de Féerie générale sont très denses, habités par beaucoup de monde, ça fourmille – et se voient enrichis d’une table des matière, comprenant un résumé en chapeau (manière de Si vous avez manqué le début subtilement tronqué, déformé), ainsi qu’un générique, exemple :

« Frédéric Nietzsche est-il halal ?
Avec
Batoule
Nadia et les filles
William Farrell
François
Spectatrice
Belle_de_nuit
Frédéric Nietzsche
Louis de Funès
Populations françaises et italiennes »

Ce méta-texte a statut double, il compte autant isolément que dans sa fonction d’entrée : il fait comptine, aussi, ritournelle, et cette ritournelle ouvre le jeu. Les résumés commencent tous par « Un jour » et/ou « il y avait », sur un mode de fable. De fable perturbée par le monde alentour et ses aspects les moins fabuleux : « Un jour en Europe, il y avait une petite fille qui détestait la finance ». La petite fille en question, « insulaire et têtue », préfère peindre un cheval, toujours le même cheval, pendant que ses camarades de classe jouent en bourse : « Dans la cours de l’école, les conversations allaient bon train sur la spéculation financière, et là typiquement c’était un sujet dont cette petite fille ne voulait pas entendre parler » – c’est un résumé très partiel des deux premières pages, et le rythme ne faiblit jamais ensuite. Les images s’emboîtent, en un jeu de réversibilité efficace : les métaphores ne sont jamais unidirectionnelles, jamais filées linéairement : ces enfants qui jouent en bourse nous disent-ils que la finance est immature (irresponsable), que nous en sommes les jouets, que nos enfants grandissent trop vite à l’âge de l’accès ? Et la réponse de la professeure aux angoisses des enfants financiers :

« Maîtresse, le but des banquiers, c’est de ruiner tout le monde ou quoi ?
– Juste les petits comme toi, répondait la maîtresse. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Et eux, ils doivent faire de gros bénéfs. »

Ce flux vous tient vif et clair tout au long de ce livre, et rien ne se perd, en route (mais autre chose se crée). Et la finance nous revient, au bout du compte, finance oppressante que les gens ni le monde n’auront, finalement, oubliée :

« La plupart du temps, les traders ne pensent pas aux 7 milliards de personnes qui ne sont pas en train de devenir multimillionnaires. Mais parfois, après une mauvaise nuit, dans un moment de fatigue, ils y pensent et se mettent à créer mentalement ce petit film interminable où les peuples du monde entier sont 7 milliards de personnes avec des fourches. »


Féerie générale, Emmanuelle Pireyre, août 2012, L’olivier, ISBN 978-2823600032

Patrick Bouvet

Texte publié dans Gare maritime 2011, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)
Patrick Bouvet, depuis son premier livre, « In Situ », début 2000, a publié de nombreux courts (mais non petits) livres, aux éditions de L’Olivier, aux défuntes éditions Inventaire-Invention (quatre textes récemment repris en version numérique par e®e), chez Extraction/Joca Seria, et en un livre-disque en collaboration avec Eddie Ladoire, aux éditions Le Bleu du ciel.

Avant « In situ », Patrick Bouvet a longtemps cherché sa langue, avant de la rencontrer par des chemins détournés. Nourri de musique, d’art plastique, de vidéo, intéressé par les mutations des formes (toutes les formes : artistiques, corporelles, architecturales) sous l’influx de la technologie, en même temps que fasciné par les manifestations de terreur et de contrôle de l’individu par la dite technologie, il se tourne, au milieu des années 90, vers une façon de sampling textuel. S’inspirant des cut-up de William Burroughs, il échantillonne les journaux, en extrait les formules toutes faites – telle « Le risque zéro ça n’existe pas » qui ouvre « In situ » et les triture, mélange, répète, jusqu’à les perdre… et en retrouver, parfois, soudainement, des significations comme oubliées, effacées sous le sédiment informatif amassé.

Cette façon de sortir un idiome de son contexte, de le brutaliser pour en extraire et éclairer la brutalité mal visible, est partagée par certains de ses contemporains (de Jean-Charles Massera à Jérôme Mauche, entre autres). Mais Bouvet, obstinément musicien, poète a-théorique, fouille et répète, répète et scande, semblant ainsi (re)prendre le contrôle de la machine (renverser Hal), la pervertissant pour lui faire rendre l’âme dérobée. Court-circuits dans le tout-communication pour en faire exploser les possibles.

Et ce qui soudain apparaît, ce qui se lit dans les schrapnels et mots épars, c’est un récit, c’est une image. Une persistence rétinienne procède, qui fait récit. En 2010, dans « Open Space », le flux est violent et fluide, du cut-up on ne sait presque plus les tenants – en fait, il n’y a plus de tenants, ce n’est plus du « pur » cut-up, du mix a émergé une langue neuve, composite mais unifiée.

Patrick Bouvet est composite, Patrick Bouvet est mixte, Patrick Bouvet est solide.

D’écrire « Patrick Bouvet » ici, plutôt que « Le travail de Patrick Bouvet », sciemment, car : la forme frappe oui, et comment : agrégative, elle assemble des copeaux, des bris bien tranchants du réel de l’époque mais oui, cette forme frappe – éclate – tranche. Le dispositif initial résonne, encore, mais cela qui frappe c’est ce qui sourd, au fond : ce fond qui « contamine la forme » comme il aima à me répondre dans notre premier entretien, vers 2000. Choses dites à cette façon, via cette langue renversée qu’il agence, qui agit.

Une manière, répond-il souvent, de se tenir, un peu, debout.

Cut… Up !