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Elitza Gueorguieva, Nina Yargekov, Deux ordonnées hors de l’ordinaire

Ci-dessous, ce texte de présentation avant la rencontre (évoquée ici), organisée avec et pour la Maison de la poésie de Nantes, au lieu unique, jeudi 9 février 2017. Le podcast de nos entretiens est à venir dans quelques jours, et des moments des lectures seront eux à visionner sur le site tout neuf de la maison de la poésie. Je corrige le moins possible de ce texte qui fut lu hier, lequel a donc un statut spécifique, oral, adressé (aux auteurs présentes, aux gens présents face à nous). Mais il m’importait de l’écrire ainsi, ce compliment mêlé tant ces deux livres m’ont apporté cet automne. Ces présentations pour la maison de la poésie (qu’en général on retrouve, l’année suivante, dans l’anthologie gare maritime) me sont importantes : là encore, c’est l’écriture de ce texte, dans ces circonstances (quand il faut le lire le soir même, en public ; quand il constitue aussi une forme de salut à ces deux auteures que je ne connais alors que de loin, « électroniquement » et pour les avoir lues ; quand il s’insère dans un déroulé de soirée assez précis), c’est cette contrainte-là, je crois, qui permet à l’écriture de métaboliser un peu de tout ce que j’ai pensé de cette haute fantaisie commune à ces deux livres, laquelle leur permet de dire avec une telle élégance, une finesse partagée, de l’Étranger — de celle et celui d’ailleurs, d’un lointain trop déconsidéré, mai, et avec une grande habileté dans chaque cas, de dire surtout  l’Étranger en soi, en chacun d’entre nous.

Et puis aussi, c’est important, redire : que les gens étaient ravis, que donc la promesse fut tenue, de l’annonce que j’en faisais :

« ces deux fictions différentes (par leur volume, leur organisation d’ensemble et de détail) et pourtant liées par bien des points, et notamment de questionner (voire d’interpeller, en tutoyant ou vouvoyant) la « question identitaire », celle de l’accueil, celle de l’autre — et premièrement de l’autre en soi, irréductible — hors des sentiers battus et des tristes barrières habituelles, en envoyant tout valser, par la grâce de l’invention, de la langue. De le faire avec esprit et malice. Cette fantaisie-là, cette légèreté, singulières et partagées, ce goût des formes hybrides, des proses joueuses, font de cette association d’un soir, un truc spécial : quelque chose comme une fête. ».

Une douce fête, c’en fut une – et la promesse ainsi tenue, s’en retourner souriant, les lire.

photo par anthony poiraudeau

photo par anthony poiraudeau

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Elitza Gueorguieva, Nina Yargekov, Deux ordonnées hors de l’ordinaire (La deuxième personne singulière et la deuxième personne plurielle).

Rencontre croisée depuis deux livres, parus quasi simultanément fin août 2016, il y a quelques mois donc, dans le grand vrac de ce que l’on nomme « rentrée littéraire », massive mobilisation des tables de librairies, ordinairement vouée au genre qu’on nomme roman.

De ces deux, ouvrez les guillemets, romans, fermez les guillemets, Double nationalité de Nina Yargekov, (son troisième chez P.O.L), Les Cosmonautes ne font que passer, de Elitza Gueorguieva (son premier, chez Verticales), je ne saurais affirmer lequel des deux est le moins ordinaire (pas plus que je ne saurais affirmer lequel des deux est le mieux ordonné, chacun inventant son organisation formelle spécifique, chacun des livres, chacune des auteures, trouvant l’ordonnancement idoine pour régir au mieux le chemin du récit, dans/de/depuis la, les mémoires, individuelles et collective).

De ces deux livres, à la rentrée, je n’ai su choisir un « préféré » ;

parce que si, comme beaucoup d’entre nous, j’aime les inventaires et énumérations, j’aime moins les classements ou charts, en ce sens qu’ils réduisent considérablement la possibilité, l’espace, le vertige des taxonomies expansives ;

mais aussi parce que les deux se sont assez organiquement reliés dans mes choix ou sélections : sans le penser en amont, je n’ai cessé de toujours présenter l’un puis l’autre, ou l’autre puis l’un : ces deux livres se sont enchevêtrés dans mon discours, enchâssés sans se confondre, distincts mais toujours s’appelant. À cet appariement il y a, certainement, sinon des raisons, du moins des logiques, des liens, une constellation de points communs, de détail et d’ensemble.

Il y a des points communs, entre ces deux livres. Qui, sinon se ressemblent, du moins, s’assemblent. Par leur manière, de s’adresser, à la deuxième personne (à la deuxième personne singulière pour Elitza, à la deuxième personne plurielle pour Nina) ; par leur langue (leur invention d’une voix, et d’un regard porté sur les choses, dans et contre notre langue commune, d’usage) ; par leur haut degré de fantaisie et d’étrangement – haut estrangement, bien au-delà d’un effet d’exotisme, puisque inventant, dans les deux cas, une position d’énonciation qui regarde cet ici lointain comme un ici avant tout bizarre, qui rapproche ainsi le supposé proche et le supposé lointain, considérés à égal niveau de bizarrerie.

Ce sont ces rapports qui font le sens de cette proposition croisée, ce sont avec eux que nous avancerons, en dialogue avec ces deux auteures, avec leurs textes, qu’elles vous liront.

Deux auteures, donc :

photo anthony poiraudeau

photo anthony poiraudeau

Elitza Gueorgieva, née en 1983 en Bulgarie, vivant en France depuis quinze ans (ce qui ne fait sans doute pas d’elle une binationale, on n’osera lui demander ses papiers, mais la question se posera peut-être), écrit, filme, parle live (avec des malicieux complices comme Benoît Toqué), entreprend des travaux avec Olivia Rosenthal, qui fut sa professeure au sein du master de création de Paris VIII : pas de hasard, la question d’énonciation est au cœur du travail d’Olivia Rosenthal, structurant ses textes – la fantaisie aussi. Dans le livre d’Elitza Gueorguieva, le monde nous apparaît par le langage (c’est un peu le principe de la littérature, me direz-vous), mais dans la conscience de cette narratrice, enfant des années 80 d’un pays de l’Est nommé Bulgarie, le monde, il s’invente en même temps que le langage (officiel, notamment) le masque ou le découvre. Le malentendu prend ici sa pleine place, entre « conquêtes spéciales », « vrais » et faux communistes : ce que l’enfant entend ou distingue mal, ainsi retranscrit, permet d’entendre plusieurs choses à la fois. Et l’invention littéraire ouvre des possibles, multiples, dans la perception immédiate comme dans dans sa remémoration : possible individuels (voies qui s’ouvrent au personnage), et possibles partagés voies qui s’ouvrent à l’interprétation, à celle ou celui qui lit).

photo anthony poiraudeau

photo anthony poiraudeau

Nina Yargekov, née en France en 1980 de parents Hongrois, a publié deux romans chez P.O.L, Tuer Catherine puis Vous serez mes témoins, avant celui-ci. Elle y pose, fictionnellement, des questions d’identité, tangibles, proposant à la fiction d’agir dans le réel – en en renversant l’ordinaire représentation, par un usage interrogateur du langage (elle est traductrice, du Hongrois vers le Français, et notamment de textes juridiques). Lorsqu’elle se présente comme espionne velléitaire sur le site de son éditeur, c’est encore faire signe de cette fantaisie extrêmement sérieuse, on dirait pince-sans-rire quand c’est l’inverse – et le vertigineux Double nationalité dont elle va nous lire un extrait, nous le prouve sans cesse : à chaque page, à chaque rencontre ratée (avec autrui, avec son origine, avec aucun des deux pays dont elle ne parvient à élire un favori, un originel) qu’elle narre, elle nous pince et nous fait rire, les deux toujours simultanément. Etrangère toujours, étrangère de Yazigie en France puis étrangère de Lutringie en Hongrie, on n’en sort pas de ce vertige en lequel la narratrice franco-hongroise, hongro-française, se débat, cherchant sa place, et nous entraîne, qui souffrons (et rions) avec elle de cette impossible autant qu’obligée assignation — cherchant sa place quand elle est là d’emblée et toujours plus, cette place, là, entre les langues. C’est infernal, c’est merveilleux.

Elitza GUEORGUIEVA – Les cosmonautes ne font que passer   (Verticales), Date de parution : 25 août 2016, Présentation sur le site de l’éditeur / extrait à lire ici

Nina YARGEKOV — Double nationalité (P.O.L) / Date de parution :  8 sept 2016 / Présentation sur le site de l’éditeur / extrait à lire ici

Heures d’hiver

Quelques rendez-vous /

à Nantes (Vent d’Ouest, La vie devant soi, Maison de la poésie de Nantes-Lieu Unique), Paris, Saint-Jean-de-Monts… /

avec Dimitri Bortnikov, Alexandre Civico, Emmanuelle Pagano, Elitza Gueorguieva, Nina Yargekov, Camille de Toledo, Florence Seyvos

 

Ces quelques rendez-vous avec des auteurs cher-e-s, que j’aurai le plaisir d’animer ces prochaines semaines (et d’avoir fomentées, avec ces merveilleux lieux et organisateurs) – See you.

Rencontre avec Dimitri Bortnikov et Alexandre Civico / Jeudi 2 février, 19h15, Nantes
Bortnikov©FredericStucin-Civico 2 ©Léa Crespi

À La vie devant soi – Nantes

Rencontre à propos des romans « Face au Styx » (D.Bortnikov, Rivages, janvier 2017) et « La peau, l’écorce » (A.Civico, Rivages, 2017)
« Entrer dans le discours par une chatière qui est la narration et d’y sortir par une lucarne par laquelle Villon le voleur avait quitté la poésie ». Voici ce que me répond Dimitri Bortnikov, à une question assez anodine concernant son complice et interlocuteur de ce jeudi 2 février à La vie Devant soi, Alexandre Civico. Toute la furieuse poésie de Bortnikov est là, toute son astuce aussi, sa façon d’user du langage à la fois comme une forme (pliable,extensible, malléable) et d’un haut-parleur – tout parle dans la phrase de Bortnikov, même quand ça semble s’échapper, parfois, au premier abord. Après ses livres chez allia, il illumine en astre noir la rentrée littéraire de janvier. La presse lui réserve un accueil émerveillé, nous l’écouterons ensemble ce soir-là avec grand appétit.


Avec lui, son ami, Alexandre Civico, auteur d’un deuxième roman, « La peau, l’écorce » aux mêmes éditions Rivages, court récit de guerre et d’après, qui vient couronner cet effort, cette économie, ce régime de tension qu’on avait déjà apprécié dans son premier, « La peau sous les ongles », il y a deux ans. Ici une forme d’alliance des contraires se fait (le récit de combat, en alternance avec le récit patria-matriarcal, du lien de l’enfant au parent), dans une langue volontairement épurée.

Deux livres différents, une complicité qui n’est pas une gémellité. Deux sacrées individualités avec lesquelles dialoguer, deux univers neufs à découvrir. Complices et singuliers, oui. Car oui, au fait, Alexandre Civico, quand je lui demande, inopinément, quelques mots pour dire son Bortnikov, son partenaire d’un soir (et de longue date, on l’a dit), voici ce qu’il m’en répond : « Dimitri est l’un des plus grands auteurs français vivants ».

De quoi se nourrir, de quoi vivre une bien belle soirée.

Rencontre avec Emmanuelle Pagano (autour de « Saufs riverains », P.O.L, 2017) / Mardi 7 février, 19h30, librairie Vent d’Ouest, Nantes 

Emmanuelle Pagano par H/Bramberger

Début 2015, « Lignes et fils », d’Emmanuelle Pagano, avait somptueusement entamé cette « trilogie des rives », que vient continuer ce deuxième opus. Saufs riverains, qui paraît en cette rentrée de janvier, est un ambitieux roman, qui pousse plus loin encore le principe de ramifications à l’œuvre : ramifications entre lieux et personnes, entre époques et paysages, observés et questionnés, toujours, depuis les noms qu’on leur donne, aux choses, aux lieux, aux gens. L’Histoire familiale prendra ici une majuscule, tant elle irrigue au-delà de son simple cadre, rendant lisible la complexité, la multiplicité de rapports d’être au monde.
 
Nous profiterons d’un nouveau temps de sa résidence autour du lac de Grandlieu avec « L’Esprit du lieu », pour tirer ensemble quelques-uns des fils de ce très beau roman, et l’écouterons aussi nous raconter ses rives et marches au bord du lac.
 
Emmanuelle Pagano est écrivaine, auteure de huit romans chez P.O.L, et de livres en collaboration avec des artistes, plasticiens…

 Nina Yargekov & Elitza Gueorguieva / Jeudi 9 février 19h30, Maison de la poésie de Nantes Lieu Unique

 Nina Yargekov & Elitza Gueorguieva

Lectures et entretien animé par Guénaël Boutouillet.
Ce sont deux fictions différentes, pourtant liées par bien des points, notamment la « question identitaire », celle de l’accueil, celle de l’autre hors des sentiers battus et des tristes barrières habituelles, en envoyant tout valser, par la grâce de l’invention, de la langue – et de le faire avec esprit et malice. Cette fantaisie, cette légèreté, singulières et partagées, ce goût des formes hybrides, des proses joueuses, font de cette association d’un soir, un
truc spécial.

Rencontre remue.net : Et si on mélangeait nos mondes, rencontre avec Camille de Toledo / Une soirée Remue.net (en complicité avec Diacritik, en partenariat avec la Scène du Balcon).

Mercredi 22 février, 20 heures à la Maison de la Poésie de Paris
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portrait camille de toledo par Pierre-Jérôme Adjedj, 2015/ illustration : Alexander Pavlenko, Toledo Art Forms, 2015.

Pour les nantais : Partie 2 — Camille de Toledo à la librairie Vent d’Ouest, Nantes, jeudi 23 février, 19h30

— ne pas oublier de réserver, au (Tel) 01 44 54 53 00 du mardi au samedi de 15h à 18h ou bien, par mail : accueil@maisondelapoesieparis.com

Pour fêter la sortie du roman – Le Livre de de la Faim et de la Soif (Gallimard, 2017) – de Camille de Toledo, Remue.net, Diacritik et la Maison de la Poésievous invitent chaleureusement à croiser nos mondes, hybrider nos histoires, entremêler nos mythes, nos langues. Cette soirée aura lieu à la Maison de la Poésie, le 22 février 2016, entre 20h et 21h et sera suivi d’un verre et d’un léger banquet.

« J’ai rêvé, écrit l’auteur, à propos du « Livre de la Faim et de la Soif », d’une langue des mélanges, des débordements, une langue qui se rouvre à l’étrangeté, à l’irréel des mondes, à l’infirmité et à l’exil. J’ai rêvé d’un livre qui assume les hybridités, les transformations et la pluralité des mondes. »

Fidèle à ce rêve, cette soirée Remue.net conduite par Guénaël Boutouillet se fera sous le signe de « Tolède », ville des traductions, des sorcelleries et des mélanges.
Ouverture : lecture et percussion, avec Yi-Ping Yang.
Clôture : lecture et violoncelle, Valentin Mussou…

Café littéraire : Florence Seyvos / 25 février 2017 à 15h, Médiathèque – Saint Jean de Monts

 Café littéraire : Florence Seyvos

 Florence Seyvos remporte a 20 ans, le premier prix d’un concours de nouvelles, puis écrit son premier roman pour la jeunesse « comme au cinéma » paru dans la collection »page blanche » chez Gallimard.

Outre ses romans pour la jeunesse à « l’Ecole des Loisirs », elle a également publié pour les adultes aux éditions de l’Olivier, notamment « les apparitions » (prix Goncourt du premier roman et prix France Télévision), « le Garçon incassable » (prix renaudot Poche 2014) et le dernier en date, en août 2016 « La Sainte famille »

Elle a écrit plusieurs scénarios de films avec Noémie Lvovsky dont « Camille redouble »

Rencontre animée par Guénaël Boutouillet, et vente-dédicaces à la suite de la rencontre.

Rencontre avec Pierre Senges ((Le 23 octobre 2015, 19h30, Librairie Vent d’Ouest (Nantes)) | podcast

Rencontre avec Pierre Senges

(cliquez sur l’image ci-dessous pour lancer le podcast)

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Pierre Senges, entretien avec GB, librairie Vents d’Ouest, Nantes, 23/10/2015 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

Pierre Senges, né en 1968, est auteur de nombreux ouvrages au statut ambigu, qui ont le point commun d’être tous savants et drôles. Un ample dossier lui est consacré sur remue.net. Il a écrit Veuves au maquillage, Ruines de Rome, Essais fragiles d’aplomb, Géométrie dans la poussière, La Réfutation majeure, Sort l’assassin, entre le spectre, Fragments de Lichtenberg et Études de silhouettes, tous parus chez Verticales.

Mais aussi : des livres en collaboration avec le dessinateur Nicolas de Crécy, Les Aventures de Percival et Les Carnets de Gordon McGuffin ; deux essais : L’Idiot et les Hommes de parole (Bayard, collection Archétypes, 2005), et Environs et mesures (Gallimard, collection Le Cabinet des lettrés, 2011), et de nombreuses fictions radiophoniques. (image Philippe Bretelle)

Il fait paraître Achab (Séquelles), chez Verticales, durant cette rentrée littéraire, fantaisie de l’après Moby dick, livre d’une fantaisie et d’une érudition immenses – où l’intertextualité n’empêche pas la fiction. Où lire et relire est la source d’aventures inépuisables. Nous en avons longuement éprouvé les délices, ce soir-là, entourés d’une assistance nombreuse et chaleureuse. Cet entretien décontracté n’en est pas moins une mine, Senges ne se départit jamais de sa finesse, de son esprit, de sa drôlerie. Et conclut par une triple proposition de lectures tout à fait étonnante, inattendue. (Graffitis de Charlotte Guichard, http://www.librairie-nantes.fr/listeliv.php?RECHERCHE=simple&LIVREANCIEN=2&MOTS=9782021172027&x=0&y=0 ; Le nez qui voque de Réjean Ducharme http://www.librairie-nantes.fr/listeliv.php?RECHERCHE=simple&LIVREANCIEN=2&MOTS=9782070385980&x=0&y=0 ; Hamlet & suite de Jules Laforgue et Carmelo Bene http://www.librairie-nantes.fr/listeliv.php?RECHERCHE=simple&LIVREANCIEN=2&MOTS=9782919067053&x=0&y=0).

Ce moment valait d’être vécu, il vaut d’être retenu, réécouté.

Sur Faire(800)signes : Lire un extrait de Achab (Séquelles)

Sur remue : une chronique incroyablement dense et précise du même Achab par Laurent Demanze ; et bien sûr, ce dossier Senges constitué de longue date par mes soins.

Vidéo

Maylis de Kerangal (entretien filmé, Saint-Jean-de-Monts, mars 2015), « La documentation, plus elle est juste et précise, plus elle débride la fiction »

[Rencontre avec Maylis de Kerangal, café littéraire, Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts, vendredi 13 mars 2015]

Ces captations vidéo sont un simple témoin (un peu basse def., on s’en excuse, mais au casque tout s’entend) de ces discussions que je m’efforce de faire aussi vives, douces et intenses que possible. Ici, Maylis s’exprime longuement sur sa fabrique de fiction, sur son rapport à la documentation, au travail et au repos, aux. personnages (« j’instaure des collectifs de personnages avec lesquels je dialogue »).

Une bien agréable manière d’attendre la parution de son tout prochain livre, A ce stade de la nuit, repris chez Verticales en octobre 2015 après une brève première existence, et dont un extrait vous était déjà donné à lire en amont de cette rencontre, ici : Je pense à ces noms inscrits dans les paysages et je pense aux paysages véhiculés dans les noms.

Maylis de Kerangal partie1~1 from Guenael Boutouillet on Vimeo

Maylis de Kerangal 2 from Guenael Boutouillet on Vimeo.

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photo : Maylis de Kerangal, copyright Alain Girard-Daudon, mai 2014.

Apéro littéraire avec Maylis de Kerangal, rencontre animée par Guénaël Boutouillet // Le vendredi 13 mars 2015 de 19h00 à 20h30, Médiathèque – Espace culturel, Boulevard Leclerc, 85160 Saint-Jean-de-Monts

 

« Avant j’étais quelqu’un rempli de société. Socialement composé des pieds à la tête.» | Noémi Lefebvre, L’enfance politique, Verticales/Gallimard, 2015

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« Avant j’étais quelqu’un rempli de société. Socialement composé des pieds à la tête.

 Depuis le début je m’étais composée. J’avais fait tout un travail de composition, je m’étais distinguée. Grâce à ma distinction, je pouvais m’intégrer, c’était par habitude, j’avais un habitus.

 Ma dimension sociale m’était constitutive, mes ongles, mes chaussures, mon savon, mes oreilles, mon air général étaient conditionnées par la situation.

 Elle était assez bonne, je n’avais rien à dire, j’avais un travail, c’était dans la culture. Je m’étais cultivée dans le domaine culturel.

 Je m’intéressais à l’art, par exemple. Ça ne servait à rien mais ça m’intéressait.

 Je me souvenais de ça, qu’une œuvre d’art n’est pas comme un couteau, que ça ne sert à rien.

 Que l’objet de l’art est l’art.

 Que l’objet du couteau n’est pas l’art du couteau ni même l’art de couper.

 Que l’art est inutile, que c’est pour ça qu’il sert, il sert à ne pas servir. A quoi sert de servir ? je me demandais quand j’avais ce travail, ainsi qu’une famille.

 J’y pensais, parfois, au sens de servir mais je ne me servais pas de cette pensée pour y penser et ça ne servait à rien d’y penser comme ça, sans que ma pensée serve.

 J’avais cette pensée mais je ne m’en servais pas.

J’avais eu une famille et une habitation que j’appelais chez moi. J’avais beaucoup de choses dans mon habitation, c’était des choses de valeur qui me symbolisaient, faisant que je me sentais tout à fait chez moi, étant si bien incorporée que réellement devenues mon intérieur. J’étais habitée par mon habitation avec mon habitus.

Incorporant mes choses, j’étais intérieurement dans mon corps collectif, j’avais tout ce qu’il faut et même davantage. J’avais tout en étant et j’étais ce que j’avais. »

 (Noémi Lefebvre, L’enfance politique, Verticales/Gallimard, 2015)

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Je n’avais jusqu’ici lu aucun des livres de Noémi Lefebvre, desquels je m’étais pourtant emparés, chacun, (L’autoportrait bleu, 2009) puis (L’état des sentiments à l’âge adulte, 2012), à parution. N’y pas voir de signes, simplement conjonction d’habitudes (les éditions Verticales, c’est de longue date comme un gite d’étape douillet, pour le lecteur qui m’habite) et d’inclination (je sentais bien, de loin, chez elle, un truc, un rapport disons, particulier, fort, aux langages ordinaires, aux jargons dénaturés ; et je les apprécie les trafiquants du storytelling et de l’injonction publicitaire, de Mauche à Pireyre, d’Espitallier à Bouvet…).

Et de ces habitudes, selon les jours, l’humeur, on se repait ou se défie – voire se lasse : rien de plus improductif, parmi les discussions dites expertes, ou disons, de piliers du bistrot (le bistrot envisagé étant la littérature contemporaine), que ces propos que nous avons parfois (ne mentons pas), envisageant un travail non encore abouti, un auteur encore en formation, comme un « épigone de (X) » ou comme un « sous-Y » ; propos caricaturaux mais révélateurs aussi de nos endroits de paresse. Et sans aucunement prendre Lefebvre pour épigone ou « sous » qui que ce soit (ses interventions sur mediapart, soufflets virevoltant, exsudant de rage et d’intelligence, valant garantie préalable), je n’étais pas allé encore jusqu’à ses livres – du moins, pas jusque dans ses livres. Erreur heureusement réparée en ce printemps, avec cette Enfance politique (qui soit dit en passant, me fera me ruer dans les rayonnages en attente pour lire le précédent, cet état des sentiments à l’âge adulte, ne serait-ce que pour inspecter les rapports et contigüités éventuelles), un texte stupéfiant, dont on peut saisir au-dessus un peu du flow.

La voix est celle de Martine, Martine qui vit seule et plutôt mal, avec sa mère désemparée, désemparée on la comprend, par l’état de délabrement psychologique de Martine, entre internement médicalisé et enfermement larvaire devant des séries télévisées. Martine a en bouche des mots mal assortis – ou plutôt : étrangement assortis, dépareillés : l’assemblage de mots et de concepts (issus des sciences sociales, humaines, politiques) qui lui servent à établir cette forme de diagnostic désemparé, fabriquent une défense (par reconfiguration effective du langage, ironique et résistante) paradoxale (car on demeure partagé, à chaque phrase, entre différents effets que cela nous provoque : on est émus autant que mis à quelques pas de distance, pareillement – et surtout, sans cesse). Sans cesse oscille l’incarnation de ce discours, entre sa possibilité et sa réfutation, par les balancements brutaux induits via les inserts d’oralité dans son discours indirect, un exemple presque au hasard :

« Mais ma mère refusa. Elle me revoulait pas. Il y avait trop de problèmes, des problèmes économiques et des problèmes politiques, des problèmes sociaux et des problèmes psychologiques, il y avait tant de problèmes qu’elle ne pouvait rien y faire, et ma mère a une vie.

D’un coup, ma mère, ça lui prenait d’affirmer cette notion de vie. »

 Le lecteur est de fait mis en position paradoxale : totalement accroché, enfiévré par le phrasé tronqué, saccadé et tellement inventif de Martine, par la drôlerie et les effets de sens qu’il génère, on la suit : elle existe. Et c’est un tour de force, qu’une construction théorique (dire la folie du monde en en attaquant le langage dominant), fasse corps à ce point. J’ai songé, par instants, (le rapport mère-fille y aidant, même si inversé en places), à la façon dont la mère folle du mémorable La compagnie des spectres de Lydie Salvayre parvenait à prendre pouvoir par la parole sans rien perdre de la folie initiale qui la constituait. Car c’est aussi une émancipation qui surgira, par un chemin surprise – qui n’enlève rien, au contraire, à la puissance dévastatrice de ce torrent lumineux, implacable.

Un livre exceptionnel, d’une auteure dont on attend beaucoup (et déjà, immédiatement, pour ma part, d’aller découvrir enfin ses précédents livres).

Noémi Lefebvre, L’enfance politique, Verticales/Gallimard, 2015, ISBN 978-2-07-014803-5

Je pense à ces noms inscrits dans les paysages et je pense aux paysages véhiculés dans les noms. | Maylis de Kerangal (apéro littéraire, à Saint Jean-de-Monts, vendredi 13 mars à 19h)

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photo : Maylis de Kerangal, copyright Alain Girard-Daudon, mai 2014.

(Maylis de Kerangal :Relire, poursuivre, continuer)

Apéro littéraire avec Maylis de Kerangal, rencontre animée par Guénaël Boutouillet // Le vendredi 13 mars 2015 de 19h00 à 20h30,  Médiathèque – Espace culturel, Boulevard Leclerc, 85160 Saint-Jean-de-Monts

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« Je songe maintenant à ces noms propres qui sont des toponymes, à ces anthroponymes qui désignent des lieux, à ces villes qui s’appellent Athènes ou Lisbonne sous différentes latitudes, à ces personnages qui se nomment Quichotte ou Gargantua, Guermantes ou Meaulnes, je pense au Havre et à Bouville, à la route des Flandres et à Ellis Island, aux Cards et à Lascaux, à la mer des Sargasses, je prononce lac Baïkal et Wyoming, je prononce Sahara et cap Horn, et encore détroit de Gibraltar et delta du Mékong, je murmure Grandes Jorasses, Guadalquivir et Loire, Liège-Bastogne-Liège, je murmure Zanzibar, Endoume, Kamtchatka, et encore mont Aigoual, plateau des Millevaches, massif des Maures, je chuchote Forêt Noire, Épeluche et Les Fougères, les noms se bousculent, ils vibrent et prolifèrent, et parmi eux, sur une route des Landes, dans l’été qui bourdonne, ce panneau rectangulaire liseré de rouge et ces lettres noires inscrivant MAYLIS sur un fond blanc, ou cet autre, photographié en novembre, en Finistère, signalant KERANGALL sous un ciel noir.
Je pense à ces noms inscrits dans les paysages et je pense aux paysages véhiculés dans les noms. »

(Maylis de Kerangal, extrait de à ce stade de la nuit (éditions Guérin, 2014)

Lors de cette journée professionnelle que j’eus la charge (heureuse, celle-là) de concevoir puis animer, pendant Atlantide 2014 (festival dont les photos ci-dessus et ci-dessous sont extraites, prises durant les cafés littéraires dont nous fîmes de brefs et beaux moments d’intensité avec l’amie Charlotte Desmousseaux, à gauche sur la photo du bas), s’est inventé un temps hybride dont j’ai, encore, douce et minuscule fierté d’avoir initié l’avènement : Cathie Barreau, Sylvain Coher, et Maylis de Kerangal, après que je les eus soumis à la question quant à leur rapport au lieu, en tant qu’auteur et « intervenant », ont poursuivi le questionnement en pratique, mode workshop, atelier – le making-off du débat liminaire, en somme : c’est ainsi que nous avions en 2014 imaginé l’ensemble du cycle Lire+écrire numérique avec Catherine Lenoble : qu’une parole savante soit aussitôt prolongée d’une expérimentation liée. Et je n’en démords pas : cette invention de dispositifs est un formidable adjuvant, un accélérateur de transmission.

 Maylis de Kerangal, depuis l’expérience croisée  de sa résidence au Master de création de Paris 8 (voir les films qu’on en a produit sur remue, en attendant d’autres textes), et de la parution de Réparer les vivants, dont le grand succès lui fit accumuler les rencontres publiques, eut à cœur, dans ce dispositif souple et inhabituel, d’explorer plus avant sa propre fabrique. Et l’onomastique, dont ce texte extrait de à ce stade de la nuit (paru à la même période chez Guérin) interroge les possibilités, fut une des portes par lesquelles ce récit de création, inédit (y compris pour elle), passa.

Elle parla de paysages, originels, de leurs teintes (et je les vois encore, les ciels), de comment ces ambiances paysagères, loin de n’être qu’un décor, peuvent être chez elle l’amorce d’une puissance à venir, d’une poétique. Cette écriture de l’extérieur, d’un extérieur sensible, cette expérience d’empathie aussi vaste que possible, procède d’un entrelacement de matériaux (visions, documents, mais aussi couleurs, donc), pour ne pas céder à la mécanique d’une langue, d’une voix, qui seule, même magnifique, risquerait de jouer une petite musique, sans cet appel du monde extérieur, dont la multitude de signes contrastés, sont à relever, à capter, dé-mettre puis re-mettre ailleurs, autre ; entrelacs dont la chimie est à relancer sans cesse – d’où la saisie chromatique de ciels spécifiques au Havre, leur retour en mémoire et parole ce jour-là à Nantes – qui me permit de démarrer notre entretien croisé croisé avec Charlotte, le lendemain, par une question de poétique – de son rapport à, à, par exemple, Emmanuel Hocquard – à quoi elle réfléchit avant de répondre, sur la photo ci-dessous.

Ce vendredi à Saint-Jean de-Monts,  outre le plaisir d’entendre, d’écouter et de proposer aux personnes présentes cette aventure de rencontre-là, avec cette générosité exploratoire-là, sera donc aussi, pour moi, la reprise, le continu d’une conversation qui se fait en public : retournerai-je aux ciels, lui parlerai-je de mer, de mouvement, ou du voyage, en soi et dans le concret de ce jour-là, je n’en sais rien encore : mais de replonger en Kerangal, de relire (Réparer les vivants, mais sans nul doute des fragments d’avant, des merveilleux Naissance d’un pont ou Ni fleurs ni couronnes), est un travail des plus revitalisants.

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photo : Charlotte Desmousseaux, Maylis de Kerangal, GB, copyright Alain Girard-Daudon, mai 2014.

Histoires naturelles de l’oubli, Claire Fercak, éditions Verticales-Gallimard, 2015

(Odradek)

Le but n’est pas que les animaux trouvent la nourriture mais qu’ils la cherchent. Pendant que les ratons laveurs dorment, je prends des notes. Je réapprends mon métier. J’observe les renards. Sur la pancarte accrochée à leur enclos, je lis : Vulpes corsac – renard corsac – corsac fox.

Je ne travaille pas ici par hasard. Je le sens. Ce matin, je rangeais les fiches alimentaires dans le bureau du chef soigneur. C’était ma mission du jour. Je l’ai accomplie en un temps record. Je connaissais l’ordre, les menus, les surnoms et noms scientifiques des animaux.

Le docteur Le Fol m’interroge sur l’origine de mon prénom, Odradek. Rien ne me vient. Je tente ; puis-je inventer ? Il sourit gentiment et fait non d’un ferme hochement de tête. Selon lui, la faculté psychique d’oubli est plus pou moins développée chez les gens. Je suis dans le plus.

Je suis perdu. J’ étudie le plan du zoo depuis des semaines mais je suis toujours perdu. Je serre le plan tout contre moi, je ferme les yeux et récite : Surface : plus de 5 hectares ; Animaux : plus de 2000 ; Végétation : plus de 400 arbres.

Avant on se fichait des animaux.

Le soigneur animalier est bricoleur. Il a une bonne condition physique. Il doit essayer de ne pas être trop sensible à la souffrance des bêtes. Les soigneurs et les vétérinaires sont complémentaires. Nous sommes le lien direct entre le vétérinaire et les animaux. Dès que l’on repère un animal malade, on le signale au vétérinaire qui fait le diagnostic et décide de la suite à donner. Je ne repère plus rien.

Pelles. Laboratoires. Tiges. Tables d’opération. Bottes de foin. Flèches anesthésiantes. Trappes intermédiaires. Fusils. Buches. Médicaments. Brouettes.

Hier, devant le domaine des renards, je me suis évanoui. Ça m’arrive de temps en temps. Je vois des papillons et je vacille. Montagnes sacrées, gazelles saïgas, arbustes chétifs. Je m’évanouis. Je vois encore. Mélèzes, bouleaux, edelweiss.

Oui, on peut dire que ce sont des bribes de souvenirs si vous voulez. De petits événements.

Docteur, je peux vous poser une question, c’est votre vrai nom, Le Fol ? C’est pas, comment dire, vous voyez, c’est pas très rassurant. » ( extrait d’Histoires naturelles de l’oubli, Claire Fercak, éditions Verticales, janvier 2015)

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De Claire Fercak a paru, en janvier 2015, aux éditions Verticales, Histoires naturelles de l’oubli, remarquable et étrange roman, directement issu de sa résidence à la BULAC deux ans auparavant, dont remue.net publia de nombreuses traces. Histoires naturelles de l’oubli est régi par l’entrelacement de de deux voix, personnages, trajectoires, liés par ce qu’il conviendrait mieux de nommer un « trou » qu’un « point » commun, une absence partagée : les deux sont amnésiques partiels.

Suzanne, bibliothécaire, et Odradek, soigneur à la Ménagerie d’un Jardin des plantes, se croisent quotidiennement en ce lieu, la bibliothèque publique ; endroit où Suzanne travaille, où Odradek (qui est aussi le nom du principal personnage d’une nouvelle inachevée de Franz Kafka, qui marqua Walter Benjamin, lequel est cité en exergue) vient lui se documenter sur cet appel qu’il ressent depuis son « réveil », le désir d’une transformation, d’un retour vers une animalité originaire : il serait un renard corsac, dont la documentation qu’il recueille lui apprend les particularités, notamment qu’ils sont les plus sociables des renards.

Suzanne, Odradrek : les deux ont chacun des raisons effectives de refuser et refouler ce présent découlant d’un passé traumatique. Les deux ont chacun leur façon de refus. Et ces refus vont se croiser pour produire de nouveaux mouvements divergents, inédits – la fin est ouverte, et la chimie de cette rencontre est productrice d’un élan, d’un aller-vers, dont on ne dira rien pour ne pas le réduire.

Le récit procède de la juxtaposition de deux monologues de ces deux désorientés, en butte à une réalité extérieure qui les englobe de force, via leur existence sociale, sans qu’ils le souhaitent ni le supportent : Odradek veut, littéralement, passer de l’autre côté (de l’enclos des renards), tandis que les multiples règles, usages et ordonnancements de la bibliothèque (dont c’est une des fonctions, que de classer, répertorier, inventorier, les choses et les êtres en catégories distinctes), étouffent, réduisent encore une Suzanne déjà amoindrie par la souffrance. L’alternance est contrastée, ces deux voix sont, on l’a dit, fort distinctes (liées par un souffle, celui que produit la construction en phrases courtes, étonnamment variables, hors toute sécheresse ou rigidité, de Claire Fercak) ; mais il advient, depuis cette alternance de claudiquements, une forme d’harmonisation aussi bien rythmique, sonore (on ne s’étonnera pas de voir le texte mis en scène, à Théâtre ouvert), que symbolique et narrative.

La bibliothèque est présente, en tant que décor mais pas seulement, dans ce livre, c’est plus qu’un décor, puisque c’est un lieu actif, producteur des actions et interactions, et dans le cadre de qu’on relaie sur remue de ces résidences, j’ai  eu envie d’en savoir plus, à ce sujet : Quel rôle eut cette résidence à la BULAC dans l’élaboration de ce texte : c’est ce que nous avons demandé à Claire Fercak. Sa réponse est par là.


Histoires naturelles de l’oubli, Paru le 7 Janv. 2015, ISBN 978-2-07-014767-0, 192 pages.

« s’exercer à parler du présent au passé, du passé au présent, pour changer d’angle, » Hélène Frédérick (podcast, entretien à Châteaubriant, octobre 2014)

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Hélène Frédérick (entretien à Châteaubriant, octobre 2014) | Écoutez le podcast

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La médiathèque de Châteaubriant me fait le plaisir de m’employer, depuis deux ans (et une première rencontre si belle, dense, joyeuse, avec Carole Zalberg, qu’elle soit ici saluée), à l’initiative de Marie Chartres puis de sa collègue Anne-Sophie Lachambre, à interroger des écrivains – une forme de co-programmation, qui me valut le plaisir de découvrir (les livres, et les belles personnes qu’elles sont) Florence Seyvos ou Fanny Chiarello, et d’y faire découvrir Sylvain Prudhomme (en février prochain) ou Hélène Frédérick, ce mardi soir d’octobre.

Hélène Frédérick, en deux livres, aux éditions Verticales, La poupée de Kokoschka (2010) et Forêt contraire (février 2014), tisse quelque chose, un ouvrage, écrirai-je, tant les résonances un peu pompeuses du mot œuvre parfois gênent, entravent un chemin en  cours, un ouvrage à la fois subtil et insoumis (l’insoumission est un de ses motifs revendiqués, dont on aura parlé durant cette soirée, dont elle inspecte aussi les variations durant sa résidence, relayée sur remue.net), à la fois précis (en sa construction, ses contraintes de format, sa méticulosité de langue) et elliptique (en ses motifs, narratifs, psychologiques, symboliques). Nous en aurons parlé une heure durant, ainsi que du Québec et des allers et retours intérieurs et physiques ; d’Allemagne au XXième siècle (et du talent d’Alban Lefranc, en ces zones troubles) ; de langues (natales, conquises, construites) ; de condition féminine, de dette et de manque. Et de la forêt, aussi, contraire et vivifiante, où l’on se terre et rejoue autrement la partie entamée ; d’enfance enfin, depuis un passage de Réjean Ducharme, auteur canadien dont elle nous lit une page et fait un bel éloge final.

Pour apport, deux extraits repris du livre forêt contraire,

celui-ci, au hasard de la souris,

 Je pense aux hommes et aux femmes exigus, tiens, aux obtus, aux sans-angles, aux œillères, aux gens lisses, aux fantômes, aux absents dont il est si difficile de se défaire parce qu’ils ont pris les contours impalpables d’un nuage, les vaporeux, donc, ceux qui n’offrent aucune prise. Mieux vaudrait peut-être, à l’heure actuelle, étudier la culture du banquier, comme Richard Hoggart avait appréhendé celle du pauvre, examiner à la loupe le quotidien des traders à la façon du frère Marie-Victorin s’inclinant sur les prés pour comprendre la vigueur du chiendent. On devrait s’exercer à parler du présent au passé, du passé au présent, pour changer d’angle, incliner d’un côté, de l’autre, le prisme des possibilités, le rendre erratique. Voir ce qui arriverait dans un pareil brouillage des mondes. Un tremblement de terre, c’est sûr, voire une éruption volcanique.

Et l’incipit, lu par elle en début de rencontre (à écouter dans l’enregistrement jouable ci-dessus, ou en cliquant ici, tiens)

Je me présente : je n’ai plus de nom. Voilà ce que je voudrais dire à la première personne que je croiserai dans coin, si ce jour vient : sourire, serrement de mains, je me présente, je n’ai pas de nom, et vous ? et basta. Mais faut voir à quel bâtiment j’ai amarré ma vieille barque, quelle vieille baraque j’ai amarré ma vieille bagnole ; difficile d’oublier son nom quand on a défait sa valise dans l’ancien chalet des parents et du frère. Même s’il n’y reste aucune trace, rien de rien excepté des bouts de peau microscopiques dans la poussière, et même si je traîne, ici comme ailleurs, une forte tendance à l’amnésie.

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Une belle ressource complémentaire :

Hélène Frédérick, Forêt contraire making-of, 1 (Extraits commentés du roman, sur remue.net)
Elements bio-bibilographiques :

Hélène Frédérick est née en 1976 au Québec. Après des études de lettres, elle a travaillé pour des librairies indépendantes, et dans l’édition, à Montréal, puis à Paris depuis 2006. Elle collabore à des revues littéraires et tient un blog (notes obliques) mêlant poésie, réflexions et fiction. La lire sur remue.net.

Bibliographie Elle a publié deux romans aux éditions Verticales, La poupée de Kokoschka (2010) et Forêt contraire (février 2014), signé des fictions radiophoniques sur France Culture et France inter. La poupée de Kokoschka a paru en 2014 dans la « série P » aux éditions Héliotrope (Montréal) pour une diffusion américaine en format poche.

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où l’intervieweur tente de capter sans oreillettes les instructions que le bureau lui envoie par téléphone. où l’interviewée sourit, patiente, douce et compatissant, à son habitude.