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Eric Chauvier, entretien (mars 2017) | « Le texte doit toujours explorer les interstices de la vie sociale ; le non-éligible, le non-dicible, le presque visible »

 

Lecteur de fond, c’est une des rubriques de la revue en ligne mobilisons, rhizome essentiel de l’action et du site de Mobilis.

Pour la revue, j’ai eu cette année le plaisir de proposer et réaliser un entretien avec Eric Chauvier, dont il a plus d’une fois été question sur ce site – deux podcasts notamment sont disponibles en cliquant ici : https://materiaucomposite.wordpress.com/tag/eric-chauvier/

L’entretien Mobilis (Eric Chauvier, Je lis la nuit quand je ne peux pas dormir, ce qui arrive toutes les nuits, ) porte sur les trajets, usages et passions de lecture des interviewés – avec un réservoir de questionnements, un aiguillon expert des rapports entre intime et social comme l’est Chauvier, anthropologue de notre ordinaire, il était logique que les compartiments sautent – et que ses lectures comme son parcours de lecteur se trouvent passés au tamis de sa méthode teintée d’ironie.

Reprise ci-dessous de l’intégralité de ses propos, sans recontextualisation et rewriting. Un fleuve, donc, mais un fleuve de sagacité titillante :

GB — Peux-tu me dire l’intitulé de ton poste à l’école d’architecture de Nantes, ce qu’il recouvre et signifie, et l’intérêt que tu vois à la convergence des disciplines (archi, anthropo au sens général, mais particulièrement : mise en situation expérimentale, et utilisation de l’écriture (et donc, de la littérature) ?

« Je suis maître assistant associé à plein temps depuis 2015 à l’ENSA Nantes. J’y enseigne l’anthropologie urbaine. Je mesure la grande chance que j’ai d’enseigner dans cette institution où les disciplines se croisent naturellement pour tendre vers deux axes. Le premier recoupe une sorte d’ « urban studies » qui mêlent beaucoup de disciplines pour comprendre l’évolution actuelle des villes et, surtout, les territoires où la culture urbaine est absente (ma spécialité) : village post-ruraux ville post-industrielles et en bref pour ce qui est « post » ou « péri » quelque chose, soit l’impensé des villes ; là, l’expérimentation textuelle s’impose pour rendre compte d’une expérience de terrain marquée par l’étrangeté, une forme de dureté et d’une façon générale, d’anomie. Le texte doit toujours explorer, je pense, les interstices de la vie sociale – le non-éligible, le non-dicible, le presque visible… Le second axe concerne plutôt les studios de projet ; sur ce point, mon apport, que j’ai nommé « dispositifs littéraires », consiste à travailler avec les étudiants, par le biais du texte, la mise en forme de l’intuition née de l’expérience de terrain. Ces dispositifs cherchent à restituer formellement ce vécu premier, hypothèse faite que la trame textuelle contient déjà la trame architecturale. Ces deux axes de recherche se recoupent mais en poursuivant des objectifs différents. »

On le voit, l’écriture et la littérature sont au cœur de sa recherche, de son enseignement. La réflexivité dont ses livres font preuve (il s’y met souvent en scène en position d’enquêteur, y compris dans les moments de vacillement, de doute, avec une ironie juste et drôle) était un indice : ses réponses l’ont confirmé.

GB — Souvenir lointain, pour commencer : te rappelles-tu de ton « premier livre » (lu, possédé, aimé) ? D’où venait-il ; et s’il était à toi, l’est-il resté, ou s’est-il perdu ailleurs ?

Un livre pour enfant, fort logiquement, chez mes grands-parents, dans le guéridon d’une chambre où nous dormions quelquefois avec mon cousin. Un livre déjà usé, dans mon souvenir, datant des années 60 probablement, peuplés de sirènes qui m’éveillent alors à l’érotisme et à la monstruosité – plus proche d’Andersen version originale que de Disney donc. Les illustrations des grands fonds marins y sont troublantes, comme les protagonistes (roi-patriarche, reine-autoritaire, princesse en souffrance, poulpes géants). Rétroactivement, ce livre m’initie à l’âge de 7 ou 8 ans à ce que je poursuis depuis lors : les grands fonds marins du réel – peuplées de monstres érotiques. Ce livre s’est évidemment perdu avec le temps ; je l’ai souvent cherché lorsque je revenais dans cette pièce. Mais en vain. C’est peut-être mieux ainsi.

GB — Y avait-il des livres, beaucoup, autour de toi, dans l’enfance et l’adolescence, et lesquels ?

Oui, beaucoup de livres, bons et mauvais, très bons et très mauvais. J’ai grandi dans une incapacité certaine à discerner la qualité qu’aujourd’hui j’accorde à l’histoire littéraire. Mes parents s’étaient inscrits à France Loisir (quel beau titre !) ; ils possédaient des livres de poche des années 50 (Michel Déon, Henri Troyat) qui côtoyaient des œuvres ‘‘grand public’’ (Cavana, « Les ritals ») ou érotiques (Xaviera Hollander). Quand j’y repense, il s’agissait de puissants marqueurs de classes sociales. Nous étions situés entre ceux du lumpen et ceux qui savaient débattre de littérature et de lutte des classes avec les références ad hoc. Un jour ma mère m’a abonné à une revue, « Les grands écrivains ». Chaque magazine était accompagné d’un livre en faux cuir bleu nuit : Maupassant, Hugo, Flaubert, Rimbaud, Baudelaire, Poe. Chaque mois, j’en découvrais un nouveau. Aujourd’hui j’aurais honte de poser ces livres sur une de mes étagères de mon domicile (ils sont d’ailleurs restés chez mes parents). Comme si ce package littéraire, semblable à une sorte de mode d’emploi, me faisait passer pour quelqu’un qui n’a pas les références ad hoc pour parler de littérature et de lutte des classes (même si, quand j’y repense, c’était beaucoup mieux que « la littérature pour les nuls »). Mon adolescence a aussi était marquée par un cadeau que m’avait fait ma mère : René Char en Pléiade. J’avais entendu Pivot l’évoquer à Apostrophe. C’est le livre qui m’a véritablement fait débuter ce qu’il convient d’appeler une collection.

GB — Te rappelles-tu, à l’adolescence, d’un livre qui ait fait « déclic » vers une autre appropriation, vers une autre forme de lecture, et de pratiques – vers l’écriture, vers la recherche ?

J’aimerais répondre Thomas Bernhard ou Arno Schmidt, ça ferait hyper classe, mais ce n’est pas le cas. Il m’a fallu attendre d’avoir 20 ans et de rencontrer des gens cultivés pour lire Bernhard et Schmidt, qui ont réellement changé ma façon de concevoir la littérature, la recherche, et la vie en général. Avant, c’est un livre de cette fameuse collection bleu nuit, un livre de Joseph Conrad, Typhon (bon, c’est classe aussi), que j’ai lu vers 15 ans sans comprendre immédiatement son importance pour mes recherches à venir. Il faut comprendre : j’étais habitué à lire des œuvres narratives classiques du type : « Bob décida ce jour-là de se passer des services de Tom ». Je mis longtemps à comprendre qu’une phrase comme : « Bob m’a dit que ce jour-là il avait décidé de se passer des services de Tom » constituait un changement de paradigme majeur qui allait m’aguiller vers l’anthropologie. J’allais découvrir le « je-témoin » chez Conrad. Ce livre allait aussi me mener vers une posture littéraire qui me ferait douter progressivement de ce que j’appelle aujourd’hui « le pacte de fiction », soit, justement, quelque chose du type « Bob décida ce jour-là de se passer des services de Tom ».

GB — « Pacte de fiction vs position du témoin » : il y a dans ce clivage que je pose (rapide, artificiel) quelque chose qui pourrait faire penser à l’ambigüité volontaire de ta position et de ta pratique d’écriture (où comment le premier livre, intitulé « anthropologie », fait anthropologie déviée et littérature (voire fiction), où comment le deuxième « quand l’enfant ne réagit pas » voit l’observateur-anthropologue perturbé par une situation, puis happé par une épiphanie littéraire et émotionnelle – qui en retour fabrique de la littérature ; où un livre comme « Somaland » mêle enquête et identités réelles et projections fictionnelles (pour interroger les couches de fiction qui nous dirigent par le(s) langage(s)…)) ; mais le lecteur que tu es, comment se positionne-t-il ? procède-t-il de façon méthodique, et selon quelle méthode (ou contre-méthode) : y’a t-il une séparation arbitraire entre littérature de recherche, « utile », nécessaire, et littérature « dépensière », « « inutile » », poétique, fictionnelle ?

-En fait, je ne peux plus lire de livres qui débutent par un pacte de fiction qui n’est pas questionné ou mis en perspectives, voire haché menu (ce qui est encore le mieux) dans les pages suivantes. Ces livres sont-ils inutiles pour autant ? Je n’aurai pas la prétention de statuer, mais à titre personnel ils me semblent simplement relever d’un genre un peu obsolète. L’histoire de la littérature est à mon sens une histoire de la remise en question du pacte de fiction en tant qu’il propose un certain rapport au monde. Il n’est pas vécu chez les modernes (Junger par exemple) qui prétendaient maîtriser le monde et chez les post-modernes (De Lillo par exemple) qui prétendent écrire après la fin des grands récits (marxisme, psychanalyse, structuralisme, etc.). La question du pacte de fiction est épistémologique si l‘on veut ; elle nous fait une proposition pour comprendre le monde avec un certain paradigme ; elle nous outille pour affronter, déconstruire, aiguiser, etc. Si je débute un texte par une phrase comme « Jennifer grimpa dans la jeep que Bob venait de lustrer à fond », je peux décider de rester sur cette tonalité d’un pacte fictionnel omniscient et, in fine, signifier que la littérature peut dominer le monde. Par extension, j’instaure une habitude de lecture qui devient bien plus que cela : une façon d’être, une sorte d’éthos qui oblige culturellement le lecteur à se soumettre plus qu’à agir sur le monde. Si par contre j’écris : « Je ne sais ce qu’il s’est passé dans l’esprit de mon amie Jennifer, que je connais de longue date, lorsqu’elle a grimpé dans la jeep propre comme une sou neuf d’un dénommé Bob. Ce que je sais de cette situation, ce sont les quelques mots qu’elle a  prononcé avant de grimper dans ce véhicule …», alors j’introduis le doute inhérent à mon témoignage, la possibilité d’appuyer mon propos par des sources pas forcément évidentes à trouver, signifiant au lecteur que son rapport au monde est d’ordre sceptique ; je lui signifie qu’il a une marge de manœuvre, une possibilité d’agir. Ce serait cela le « je témoin » (qui fait du lecteur un témoin agissant) présent dans A la recherche du temps perdu  et dans des œuvres qui me sont bien plus qu’utiles, finalement, parce qu’elles renouvellent, de façon très diverses, mon rapport au monde par la lecture : L’âge d’homme de Michel Leiris, Thomas Bernhard encore… Elles font de moi une sorte de citoyen sceptique et actif.

GB — Bref : à l’heure actuelle, que lis-tu, comment, à quel rythme et selon quelle répartition ?

Je lis le dernier livre de mon ami Bruce Bégout, On ne dormira jamais, qui illustre assez bien ce que je viens de dire : il débute par un pacte de fiction assez classique avant de le torpiller par le choix parfaitement étrange des situations décrites, qui in fine, conduisent le lecteur à une expérience philosophique inédite et passionnante. Je le lis sur un petit bateau, à Nantes, où je vis une partie de la semaine. Je le lis la nuit quand je ne peux pas dormir, ce qui arrive toutes les nuits (le titre du livre de Bruce n’y est pour rien). J’alterne ces lectures littéraires avec des ouvrages de sciences humaines, en ce moment L’inconscient politique de Fredric Jameson. Je cherche des connexions improbables ; j’hybride, je ‘‘traficotte’’ des lectures pour créer, en tant que lecteur, des sortes de créatures littéraires. Et puis il y le plus grand écrivain Tchèque vivant qui accomplit ce miracle à chaque nouveau livre : Patrik Ourednik.

GB — A titre d’exemple : quels livres sont en ce moment sur ta table de nuit, sur ta table de travail, dans ta valise en déplacement, ou « en attente de traitement » (et j’en veux bien, en prévision d’illustration, une ou deux photos simples, si tu veux bien) ?

Sur la table de nuit, le dernier livre Daniel Clowes, Patience, qui est à mon avis un chef d’œuvre, le Journal de Jules Renard (ce genre introspectif produit spontanément de l’hybridation littéraire). Sur ma table de travail : des ouvrages de Walter Benjamin er d’Adorno, le ying et le yang de la négativité. Dans ma valise : Trans Atlantique de Gombrowicz. En attente de traitement, il y a des livres qui pourraient me réconcilier avec cette époque : le dernier d’Hélène Frappat (qui a traduit Adorno), le dernier de Philippe Vasset, ceux d’Arno Bertina.

GB — Pour poursuivre, comme tu dis très bien en quoi le livre de Bruce Bégout est fort et te nourrit, dans la continuité de ce que tu creuses au dessus ; je relance la question sur deux autres titres/auteurs mentionnés au dessus : Ourednik (je partage, et ma découverte est assez récente, par le dernier, et en suis très impressionné), tu le cites déjà ailleurs, comme un auteur miraculeux, génial. En quoi te nourrit-il, que t’apporte-t-il ?

L’écriture d’Ourednik me semble en partie mystérieuse ; ce que je sais cependant : il parle comme un conférencier de détails apparemment sans importance, il parle comme un poète de la fin du monde (l’inverse est possible et souhaitable selon lui) ; il perturbe mes repères en matière de science et de poétique ; aussi en matière d’échelles ; il est parfaitement drôle ; il régénère le champ littéraire ; son mauvais esprit m’émeut beaucoup ; je rêve de faire un cours très sérieux sur les analyses ourednikiennes ; je rêve que ce cours soit pris très sérieusement par les étudiants et que, dans les moments qui suivent, ils sentent leur métabolisme « s’ourednikiser ».

GB — Et Clowes, en quoi t’importe-t-il ?

Celui-ci, Patience, est génial, certes, mais les autres ne le sont pas moins, en particulier Un gant de velours pris dans la fonte, qui est selon moi son chef-d’œuvre. Comme Charles Burns ou, avant lui Robert Crumb, tous publiés chez l’excellente maison Cornélius, nous touchons à une forme de génie graphique ; mais ce qui m’intéresse ce n’est pas le génie en soi comme maîtrise immédiate, mais sa destruction (pour sa régénération) sous nos yeux, ce que fait Clowes qui met en péril sa forme graphique, la fait exploser pour mieux conduire son fil narratif.

 

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Eric Chauvier, Les nouvelles métropoles du désir (Allia, septembre 2016) | podcast

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Rencontre à propos des « nouvelles métropoles du désir » (Allia, août 2016), et présentation de la rentrée des éditions Allia, et de son catalogue singulier, par Danielle Orhan.

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Eric Chauvier, né en 1971, est anthropologue et écrivain. Son parcours d’auteur se situe à la croisée de la littérature et des sciences humaines : au travers d’une démarche mixte il « cherche à donner voix à ceux qu’il observe tout en accordant une place importante aux relations qu’il entretient avec eux, à ses ressentis et émotions. » Lire sa bio-bibliographie très personnelle sur le site des éditions Allia.
Il a publié huit livres chez Allia : Les Mots sans les choses (2014) ; Somaland (2013) ; Contre Télérama (2011) ; La Crise commence où finit le langage (2009) ; Que du bonheur (2009) ; Si l’enfant ne réagit pas(2008) ; Anthropologie (2006) ; ainsi qu’un dense ouvrage d’explicitation de sa démarche, intitulé Anthropologie de l’ordinaire, aux éditions Anacharsis, en 2011.

A cette rentrée paraît « Les nouvelles métropoles du désir », récit et analyse ironique et perçant sur les usages actuels de la ville nouvelle. Ne parvenant pas à commander une bière dans un bar branché, Chauvier tente de décrypter tant son malaise de « déclassé » que les comportements et manières d’être du lieu. Investigation minuscule et immense, qui font un livre important.

Présentation sur le site de l’éditeur.

Un extrait :

« Je reconnais, remixé lui aussi, le morceau Single Lady de Beyoncé — une « vieille » aux yeux de ma fille. Avec elle, nous écoutons Beyoncé au premier degré. Le remix serait-il un signe distinctif de la ville-centre ?

Le volume musical n’est pas à proprement parler assourdissant, plutôt omniscient. Je voudrais attirer l’attention d’une serveuse et parvenir à lui passer ma commande, mais je ne sais pas comment m’y prendre. Comment font les autres clients du bar ? Visiblement, il n’y a pas de service au comptoir. Quant à essayer de faire réagir la serveuse au son de ma voix, c’est peine perdue. Alors j’agite les bras comme un contrôleur aérien, comme un automobiliste en panne. Mais elle ne me voit pas. Je renonce pour l’instant à toute boisson.

Dans la salle, les dispositifs technologiques visuels et sonores se surajoutent les uns aux autres, tels ces deux écrans design, géants et silencieux ; rien à vois évidemment avec ceux des PMU ou des bars sportifs. Ceux-ci sont à la fois immenses et discrets, comme incorporés dans le décor ; à ma gauche, à environ trois mètres, le premier écran diffuse le film Gladiator de Ridley Scott ; s’y ébroue Maximus, le général trahi. A ma droite, à environ 10 mètres, le second écran retransmet un match de tennis disputé par une jeune femme blonde et athlétique, Kristina Mladenovic, et une autre joueuse, inconnue de moi ; se détache tout particulièrement la peau blanche de Kristina. Curieusement, ces images ne semblent pas faites pour être vues ; elles apparaissent dans le champ de perception plutôt comme des points de connexion avec un monde extérieur que l’on suppose vaste et virtuel. Ces écrans sont des fenêtres vers un ailleurs, sans autre usage apparent que ce dépaysement — à moins que ce ne soit encore de l’ironie. Notez que celui a déjà vu le film Gladiator peut ici le suivre sans recourir aux dialogues. Il lui suffit d’observer que la quantité de morve coulant du nez de Maximus est proportionnelle à la douleur qu’il ressent en découvrant son épouse et son enfant assassinés par l’ennemi. Signifier visuellement la souffrance psychologique par un volume de morve constitue en soi une prouesse. En permettant au client de continuer à discuter avec son entourage immédiat tout en suivant le film, Ridley Scott a involontairement conçu un produit adapté aux lieux où le cinéma est moins une priorité que l’ambiance. En admettant la multitude de lieux diffusant ce film dans les métropoles occidentales, les retombées en termes de droits justifient à elles seules cette réaffectation du cinéma mainstream. Par exemple Scarface ou Reservoir dogs octroient à bon compte un gage de subversion dans n’importe quel club inoffensif. »

 

 

Un entretien avec Eric Chauvier (podcast, Vents d’Ouest Lieu Unique, juin 2014)

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J’ai déjà parlé de ce nouveau livre de Eric Chauvier, (Les Mots sans les choses, éditions allia, août 2014), en citant un extrait qui vaut son pesant. J’en retire une simple phrase, qui ne peut qu’encourager à retourner vers le livre entier (et vers ses autres ouvrages, dont il est question dans l’entretien podcasté ci-dessus) :

« Je dis simplement qu’il faut parler précisément et qu’il s’agit là d’un acte politique fondateur. »

Que Chauvier parle, et parle précisément, on le constate au long de cette discussion, qui à la réécoute me semble limpide (alors que c’est une plaie que de s’écouter soi, et se réécouter ainsi, c’est, euh, ben, alors... du sel mis sur cette plaie). Cet entretien, datant de juin 2013, organisé par les (excellents) libraires de Vents d’Ouest Lieu unique, et consacré, non pas à ce livre (alors encore en écriture), mais au précédent, Somaland – duquel nous partîmes, mais qui nous mena ailleurs. Creuser ce travail en ses particularités fut extrêmement confortable car Eric Chauvier se prêta remarquablement, et aimablement, à l’exercice. Les questions du public en deuxième partie, assez inaudibles (contrairement aux réponses de Chauvier) portaient sur des aspects plus scientifiques, sur le rapport que le chercheur qu’il est entretient avec l’Institution académique – et Chauvier ne se défile pas, ne se pare pas du littéraire pour se dispenser de rigueur scientifique. C’est en ce sens aussi que l’ambigüité des postures, productrice de trouble, qui fonde son travail d’écriture, est porteuse : tenue moralement, car tenue en son emploi du langage.

Somaland, dont il est ici question, est un texte au statut spécifiquement ambigu : le postulat romanesque d’entrée (un enquêteur est requis pour une étude sur un site SEVESO, et se trouve confronté, dans l’exercice même de sa mission à l’impossibilité de produire quelque constat probant, par accumulations de fictions contradictoires, fictions officielles contre fictions complotistes) est peu à peu troublé par la nomination du narrateur – qui s’appelle Chauvier. La fiction Somaland, s’il elle en reste une (puisque textuelle), trouble le jeu (des postures ordinaires, des représentations) et produit du sens.

Espérant que cet entretien trouve votre oreille, et vous donne envie de lire Chauvier – on recommande Somaland, bien sûr, mais encore une fois, ce très beau Les Mots sans les Choses, juste paru, à lire.

Je leur propose en général de remplacer le mot traders par les mots lasagne ou hérisson | Eric Chauvier, « Les Mots sans les choses », éditions allia, 2014

L’imprégnation est totale ; l’effet de naturalisation, optimal. Les Bobos ? Un groupe de nantis des grands centres urbains. Les traders ? Des responsables de la crise économique. Les musiciens de jazz ? Des fumeurs de marijuana. Ces phrases tombent comme des évidences dans les conversations. Chacun pressent qu’il peut de la sorte décrire et analyser la vie sociale. Bien sûr, tout n’est pas si simple : si ces mots font en général consensus, certains esprits critiques y reconnaissent des stéréotypes. Ces esthètes méprisent ceux qui se vautrent dans la convenance, voire de la « bien-pensance », arguant d’une réalité plus sophistiquée : les traders ne sont pas responsables car ils sont aux ordres des banques ; les Bobos n’existent pas ; les musiciens de jazz boivent aussi du Pernod. Il m’est souvent arrivé d’observer ce genre de débats opposant les partisans d’un monde simple et les thuriféraires d’un monde dont le sens serait confisqué – le plus souvent par le truchement de complots ou d’armées secrètes. Je pense avoir fait preuve d’une belle constance en me rebiffant dans la mesure du possible contre les uns et les autres. Ma mère trouve que j’ai un humour singulier ; je m’accroche à son jugement (qui saurait mieux me connaître ?) au moment d’expliquer à ces débatteurs qu’ils occultent tous autant qu’ils sont un problème spécifiquement technique, qui rend leurs conversations fallacieuses. Je ne les empêche pas de continuer (de quel droit ?), mais il est de mon devoir de les informer qu’ils sont en train de parler du modèle théorique de Durkheim, le groupe, et en aucun cas des traders, des musiciens de jazz ou des bobos comme êtres de chair et de sang. Je leur propose en général de remplacer le mot traders par les mots lasagne ou hérisson afin de goûter au ridicule de la situation. L’expérience est peu appréciée, mais elle est plutôt efficace. Ce mot, hérisson, représente-t-il mieux que celui de traders votre expérience de la situation ? Connaissez-vous un trader que vous pourriez relier à la description de votre propre vie ? De quoi parlons-nous au juste si ce n’est de sources de seconde main, glanées dans des médias de masse, que nous confondons avec un mot théorique ? J’essaie d’être clair face à ceux qui s’emportent et me soutiennent que je me prends trop la tête (ah, se prendre la tête!). Avec mon humour particulier, je leur demande aussi d’imaginer que nous décrivons la cathédrale de Chartres à partir d’une carte routière de l’Eure-et-Loire, pénétrant les détails alentour avec des cartes IGN adaptées ; ou encore que nous dépeignons son style gothique au moyen de la définition du dictionnaire des noms propres. Nous pouvons tourner la situation en tous sens ; nous ne parlons ici que du modèle, en aucun cas des pierres, des autels, des orgues et des vitraux. Je le dis et je le répète : ces propos ont le ton du sérieux, mais ils reposent sur des descriptions fallacieuses. Entendons-nous bien, je ne soutiens pas qu’il faille laisser à distance la question des traders jusqu’à n’avoir aucun avis sur ce point. Je dis simplement qu’il faut parler précisément et qu’il s’agit là d’un acte politique fondateur. Confucius l’a énoncé bien avant moi. Mais c’est en vain que je m’échine ; en société, ces débatteurs ont appris à se payer en renommée sur cette confusion.

(Eric Chauvier, Les Mots sans les choses, éditions allia, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Un détail qui frappe, à l’heure d’ajouter quelques mots (mais promis, pas trop) sous ceux-ci d’Eric Chauvier, quand je copie-colle les références du dit livre sur le site de l’éditeur, Allia, il y  a celui-ci, ô combien concret et minuscule : 6,20 euros. Un tel livre, à relire tant il est dense et ouvre de débats ; très beau petit objet comme d’ordinaire chez Allia, à un prix si modique. Je repense à son incroyable La crise commence où finit le langage, d’Eric Chauvier, chez les mêmes Allia, il y  a quelques années, quelques pages tellement frappantes qui, d’une situation de décrochement ordinaire (un échange absolument raté, échange verbal sans véritable échange, comme il sait les décrire, avec un vendeur téléphonique) décrivaient le malaise qui s’en suit, et l’interrogation générée par ce malaise, pour extirper de cette interrogation ce qu’elle peut, peut-être, permettre d’expression d’idées précises quant à nos formes de mal-être contemporain. Je repense à son livre, court et frappant, et me revient son prix, plus modique encore : 3 euros. Je repense à ce livre, à son prix et tout revient, et je retourne le rouvrir – et trois euros, c’est à tout le moins un bel investissement, pour tant d’accroches et de potentialités.

Ce nouveau livre (à 6,50 euros, répétons-le) est un condensé de Chauvier, de sa façon de mettre en place dans le monde réel des situations de rupture communicationnelle, des moments du langage sonnant faux, de les pointer, de les analyser avec ses outils d’anthropologue, pour tirer de ce trouble (y compris du sien – c’est ce qui faisait de Si l’enfant ne réagit pas, un  de ses livres les moins connus, une merveille et un point culminant de son travail dans la situation et dans l’écriture, et il n’est pas étonnant qu’il y fasse référence à un moment de celui-ci).

Ce que pointe Eric Chauvier dans ce livre, c’est une forme récurrente de ce qu’il nomme psychopathologie du langage ordinaire, consistant à l’impossibilité de débattre qu’il pose dans l’extrait plus haut, tant la situation de discussion est empêchée par l’omniprésence et omnipotence de « fictions théoriques », soit des « modèles conceptuels surplombant plaqués sur le vécu de chacun au point de rendre celui-ci inexprimable« . L’absence de contextualisation de tous ces propos englobants, de ces expertises vagues, est généralisée, endémique, et extrêmement pernicieuse, selon lui. Cette analyse est passionnante, y compris lorsque l’intraitable Chauvier passe à son crible des pensées et travaux de savants contemporains passionnants, devenant eux-mêmes formes de doxa dans ce climat d’expertise abstraite généralisée. Le livre paraît fin août, et j’y reviendrai, m’appuyant également sur un entretien avec lui, réalisé au Lieu Unique en juin 2013, dont la captation enfin mise en ligne sera l’occasion, au moment de la sortie de ce livre, fin août 2014, de revenir encore sur ce qui fait de cette œuvre, et de cette position d’attaque attentive, un travail essentiel, qu’il est important de faire connaître et de partager.

 

(Eric Chauvier, Les Mots sans les choses, éditions allia, août 2014, août 2014 – prix: 6,20 € , format : 100 x 170 mm, 128 pages, ISBN: 978-2-84485-887-0)

Be your size, small men | Rencontre avec Eric Chauvier, Lieu unique, jeudi 6 juin 2013

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 » S’il faut bel et bien constater la prolifération de ce nouveau malaise dans la culture, il n’est pas trop tard pour réagit et faire sienne cette maxime d’Austin : « Be your size, small men« . » (in Anthropologie de l’ordinaire, édition Anacharsis, 2011)

Cette rencontre avec Eric Chauvier, que la librairie Vents d’Ouest m’offre d’animer (merci à eux), est l’occasion pour moi de fouiller plus avant encore cette œuvre en cours, marquante au plus haut point. D’Anthropologie à Somaland, cette série de livres courts et denses, édités pour l’essentiel aux éditions Allia (dont on complétera la lecture par son Anthropologie de l’ordinaire, explicitation de sa démarche, démarche d’enquête et d’observation (anthropologique) assortie d’une discipline d’écriture (littéraire)) vont à la rencontre de moments du réel et les détaillent, pour en saisir la part obscure, invisible, implicite. La mélancolie profonde de la béance communicationnelle que constitue un « échange » avec un télévendeur. Le cynisme « naturel », digéré, presque oublié de ses auteurs, des démarches de « communication de crise ». Notre protection par la distance (par le langage) face à des situations de misère. La zone périurbaine anonyme telle qu’elle est traversée et ressentie par ses occupants (dont il est).

Eric Chauvier est anthropologue. Il a choisi de déplacer sa discipline, n’hésitant pas à enquêter sur lui, ses proches – voire à les placer en situation d’observation, et à s’observer lui-même les observant. Cet inconfort est réflexif, productif – il est aussi une position éthique, un engagement très particulier dans le double geste d’observer puis écrire. Chauvier observe de près notre malaise contemporain, par le prisme du langage et du trouble. De près, par l’observation de l’individu en situation quotidienne. Ne s’excluant pas du champ d’observation. C’est notre usage de notre monde, partagé,  qu’il nous restitue, qu’il interroge, qu’il nous restitue en questions

« L’anthropologie de l’ordinaire serait dans une certaine mesure une activité non divisée, qui ne concevrait plus ce cloisonnement systématique entre les lieux de notre souffrance quotidienne et les moyens de l’endiguer, généralement par la thérapie ou le divertissement. Ce serait une alternative heuristique, consistant à prendre la tangente et à considérer que tout ce qui se vit est bon à examiner, en bref : une discipline de vie. Il ne s’agit cependant pas de conclure, de façon démagogique, que tout le monde peut pratiquer une anthropologie de l’ordinaire. Par contre, tout le monde peut se se spécialiser dans l’étude de son ordinaire. Je ne suis ni plus petit ni plus grand dans le cadre de mon observation. Ma compétence première consiste à ajuster ce cadre à ma taille, à trouver les outils adaptés. »

(Ci-dessous Reprise de l’annonce de la librairie Vents d’Ouest, sur le site du Lieu Unique :

Carte blanche à la librairie Vent d’Ouest : Somaland, ovni littéraire
Dialogue avec Éric Chauvier

« Cette phrase « ensemble, relativisons nos maux », j’aurais aimé en être l’auteur (grave). Cette phrase, malheureusement, n’est pas de moi, elle est d’un homme, oh (effrayé et affecté) un homme tout simple !… »
Un expert est envoyé sur le site d’une usine utilisant un solvant hautement toxique, avec pour mission de dresser un état des lieux concernant l’implication de la population dans la prévention des risques industriels. Cette usine répand dans l’atmosphère une odeur nauséabonde. Dans le dialogue du chercheur avec les responsables, décideurs, et la population d’une des cités située en zone dite « sensible », l’un de ses habitants a été employé en tant qu’intérimaire sur le site. Il est persuadé que le solvant dégagé par l’usine a altéré la physiologie et le psychisme de son ex-petite amie, provoquant la rupture de leur couple. Notre expert consigne les failles et dysfonctionnements des différents propos. Se pose à lui la question de comment consigner ces différents langages. Quelles relations psychologiques et politiques la vérité entretient-elle avec la liberté humaine ?

Après des études de philosophie à Bordeaux, vérifiant que la crise de cette discipline est, comme l’a avancé Wittgenstein, un problème de langage, Éric Chauvier se tourne vers l’anthropologie, parallèlement à son statut de vacataire dans l’enseignement. Ses missions l’amènent à enquêter sur les populations résidant près des sites SEVESO. Somaland est son 6e livre édité en 2012 chez Allia.

Jeudi 6 juin 2013, 18h30.
entrée libre dans la limite des places disponibles
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