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Eric Chauvier, Les nouvelles métropoles du désir (Allia, septembre 2016) | podcast

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Rencontre à propos des « nouvelles métropoles du désir » (Allia, août 2016), et présentation de la rentrée des éditions Allia, et de son catalogue singulier, par Danielle Orhan.

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Eric Chauvier, né en 1971, est anthropologue et écrivain. Son parcours d’auteur se situe à la croisée de la littérature et des sciences humaines : au travers d’une démarche mixte il « cherche à donner voix à ceux qu’il observe tout en accordant une place importante aux relations qu’il entretient avec eux, à ses ressentis et émotions. » Lire sa bio-bibliographie très personnelle sur le site des éditions Allia.
Il a publié huit livres chez Allia : Les Mots sans les choses (2014) ; Somaland (2013) ; Contre Télérama (2011) ; La Crise commence où finit le langage (2009) ; Que du bonheur (2009) ; Si l’enfant ne réagit pas(2008) ; Anthropologie (2006) ; ainsi qu’un dense ouvrage d’explicitation de sa démarche, intitulé Anthropologie de l’ordinaire, aux éditions Anacharsis, en 2011.

A cette rentrée paraît « Les nouvelles métropoles du désir », récit et analyse ironique et perçant sur les usages actuels de la ville nouvelle. Ne parvenant pas à commander une bière dans un bar branché, Chauvier tente de décrypter tant son malaise de « déclassé » que les comportements et manières d’être du lieu. Investigation minuscule et immense, qui font un livre important.

Présentation sur le site de l’éditeur.

Un extrait :

« Je reconnais, remixé lui aussi, le morceau Single Lady de Beyoncé — une « vieille » aux yeux de ma fille. Avec elle, nous écoutons Beyoncé au premier degré. Le remix serait-il un signe distinctif de la ville-centre ?

Le volume musical n’est pas à proprement parler assourdissant, plutôt omniscient. Je voudrais attirer l’attention d’une serveuse et parvenir à lui passer ma commande, mais je ne sais pas comment m’y prendre. Comment font les autres clients du bar ? Visiblement, il n’y a pas de service au comptoir. Quant à essayer de faire réagir la serveuse au son de ma voix, c’est peine perdue. Alors j’agite les bras comme un contrôleur aérien, comme un automobiliste en panne. Mais elle ne me voit pas. Je renonce pour l’instant à toute boisson.

Dans la salle, les dispositifs technologiques visuels et sonores se surajoutent les uns aux autres, tels ces deux écrans design, géants et silencieux ; rien à vois évidemment avec ceux des PMU ou des bars sportifs. Ceux-ci sont à la fois immenses et discrets, comme incorporés dans le décor ; à ma gauche, à environ trois mètres, le premier écran diffuse le film Gladiator de Ridley Scott ; s’y ébroue Maximus, le général trahi. A ma droite, à environ 10 mètres, le second écran retransmet un match de tennis disputé par une jeune femme blonde et athlétique, Kristina Mladenovic, et une autre joueuse, inconnue de moi ; se détache tout particulièrement la peau blanche de Kristina. Curieusement, ces images ne semblent pas faites pour être vues ; elles apparaissent dans le champ de perception plutôt comme des points de connexion avec un monde extérieur que l’on suppose vaste et virtuel. Ces écrans sont des fenêtres vers un ailleurs, sans autre usage apparent que ce dépaysement — à moins que ce ne soit encore de l’ironie. Notez que celui a déjà vu le film Gladiator peut ici le suivre sans recourir aux dialogues. Il lui suffit d’observer que la quantité de morve coulant du nez de Maximus est proportionnelle à la douleur qu’il ressent en découvrant son épouse et son enfant assassinés par l’ennemi. Signifier visuellement la souffrance psychologique par un volume de morve constitue en soi une prouesse. En permettant au client de continuer à discuter avec son entourage immédiat tout en suivant le film, Ridley Scott a involontairement conçu un produit adapté aux lieux où le cinéma est moins une priorité que l’ambiance. En admettant la multitude de lieux diffusant ce film dans les métropoles occidentales, les retombées en termes de droits justifient à elles seules cette réaffectation du cinéma mainstream. Par exemple Scarface ou Reservoir dogs octroient à bon compte un gage de subversion dans n’importe quel club inoffensif. »

 

 

Un entretien avec Eric Chauvier (podcast, Vents d’Ouest Lieu Unique, juin 2014)

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J’ai déjà parlé de ce nouveau livre de Eric Chauvier, (Les Mots sans les choses, éditions allia, août 2014), en citant un extrait qui vaut son pesant. J’en retire une simple phrase, qui ne peut qu’encourager à retourner vers le livre entier (et vers ses autres ouvrages, dont il est question dans l’entretien podcasté ci-dessus) :

« Je dis simplement qu’il faut parler précisément et qu’il s’agit là d’un acte politique fondateur. »

Que Chauvier parle, et parle précisément, on le constate au long de cette discussion, qui à la réécoute me semble limpide (alors que c’est une plaie que de s’écouter soi, et se réécouter ainsi, c’est, euh, ben, alors... du sel mis sur cette plaie). Cet entretien, datant de juin 2013, organisé par les (excellents) libraires de Vents d’Ouest Lieu unique, et consacré, non pas à ce livre (alors encore en écriture), mais au précédent, Somaland – duquel nous partîmes, mais qui nous mena ailleurs. Creuser ce travail en ses particularités fut extrêmement confortable car Eric Chauvier se prêta remarquablement, et aimablement, à l’exercice. Les questions du public en deuxième partie, assez inaudibles (contrairement aux réponses de Chauvier) portaient sur des aspects plus scientifiques, sur le rapport que le chercheur qu’il est entretient avec l’Institution académique – et Chauvier ne se défile pas, ne se pare pas du littéraire pour se dispenser de rigueur scientifique. C’est en ce sens aussi que l’ambigüité des postures, productrice de trouble, qui fonde son travail d’écriture, est porteuse : tenue moralement, car tenue en son emploi du langage.

Somaland, dont il est ici question, est un texte au statut spécifiquement ambigu : le postulat romanesque d’entrée (un enquêteur est requis pour une étude sur un site SEVESO, et se trouve confronté, dans l’exercice même de sa mission à l’impossibilité de produire quelque constat probant, par accumulations de fictions contradictoires, fictions officielles contre fictions complotistes) est peu à peu troublé par la nomination du narrateur – qui s’appelle Chauvier. La fiction Somaland, s’il elle en reste une (puisque textuelle), trouble le jeu (des postures ordinaires, des représentations) et produit du sens.

Espérant que cet entretien trouve votre oreille, et vous donne envie de lire Chauvier – on recommande Somaland, bien sûr, mais encore une fois, ce très beau Les Mots sans les Choses, juste paru, à lire.

Je leur propose en général de remplacer le mot traders par les mots lasagne ou hérisson | Eric Chauvier, « Les Mots sans les choses », éditions allia, 2014

L’imprégnation est totale ; l’effet de naturalisation, optimal. Les Bobos ? Un groupe de nantis des grands centres urbains. Les traders ? Des responsables de la crise économique. Les musiciens de jazz ? Des fumeurs de marijuana. Ces phrases tombent comme des évidences dans les conversations. Chacun pressent qu’il peut de la sorte décrire et analyser la vie sociale. Bien sûr, tout n’est pas si simple : si ces mots font en général consensus, certains esprits critiques y reconnaissent des stéréotypes. Ces esthètes méprisent ceux qui se vautrent dans la convenance, voire de la « bien-pensance », arguant d’une réalité plus sophistiquée : les traders ne sont pas responsables car ils sont aux ordres des banques ; les Bobos n’existent pas ; les musiciens de jazz boivent aussi du Pernod. Il m’est souvent arrivé d’observer ce genre de débats opposant les partisans d’un monde simple et les thuriféraires d’un monde dont le sens serait confisqué – le plus souvent par le truchement de complots ou d’armées secrètes. Je pense avoir fait preuve d’une belle constance en me rebiffant dans la mesure du possible contre les uns et les autres. Ma mère trouve que j’ai un humour singulier ; je m’accroche à son jugement (qui saurait mieux me connaître ?) au moment d’expliquer à ces débatteurs qu’ils occultent tous autant qu’ils sont un problème spécifiquement technique, qui rend leurs conversations fallacieuses. Je ne les empêche pas de continuer (de quel droit ?), mais il est de mon devoir de les informer qu’ils sont en train de parler du modèle théorique de Durkheim, le groupe, et en aucun cas des traders, des musiciens de jazz ou des bobos comme êtres de chair et de sang. Je leur propose en général de remplacer le mot traders par les mots lasagne ou hérisson afin de goûter au ridicule de la situation. L’expérience est peu appréciée, mais elle est plutôt efficace. Ce mot, hérisson, représente-t-il mieux que celui de traders votre expérience de la situation ? Connaissez-vous un trader que vous pourriez relier à la description de votre propre vie ? De quoi parlons-nous au juste si ce n’est de sources de seconde main, glanées dans des médias de masse, que nous confondons avec un mot théorique ? J’essaie d’être clair face à ceux qui s’emportent et me soutiennent que je me prends trop la tête (ah, se prendre la tête!). Avec mon humour particulier, je leur demande aussi d’imaginer que nous décrivons la cathédrale de Chartres à partir d’une carte routière de l’Eure-et-Loire, pénétrant les détails alentour avec des cartes IGN adaptées ; ou encore que nous dépeignons son style gothique au moyen de la définition du dictionnaire des noms propres. Nous pouvons tourner la situation en tous sens ; nous ne parlons ici que du modèle, en aucun cas des pierres, des autels, des orgues et des vitraux. Je le dis et je le répète : ces propos ont le ton du sérieux, mais ils reposent sur des descriptions fallacieuses. Entendons-nous bien, je ne soutiens pas qu’il faille laisser à distance la question des traders jusqu’à n’avoir aucun avis sur ce point. Je dis simplement qu’il faut parler précisément et qu’il s’agit là d’un acte politique fondateur. Confucius l’a énoncé bien avant moi. Mais c’est en vain que je m’échine ; en société, ces débatteurs ont appris à se payer en renommée sur cette confusion.

(Eric Chauvier, Les Mots sans les choses, éditions allia, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Un détail qui frappe, à l’heure d’ajouter quelques mots (mais promis, pas trop) sous ceux-ci d’Eric Chauvier, quand je copie-colle les références du dit livre sur le site de l’éditeur, Allia, il y  a celui-ci, ô combien concret et minuscule : 6,20 euros. Un tel livre, à relire tant il est dense et ouvre de débats ; très beau petit objet comme d’ordinaire chez Allia, à un prix si modique. Je repense à son incroyable La crise commence où finit le langage, d’Eric Chauvier, chez les mêmes Allia, il y  a quelques années, quelques pages tellement frappantes qui, d’une situation de décrochement ordinaire (un échange absolument raté, échange verbal sans véritable échange, comme il sait les décrire, avec un vendeur téléphonique) décrivaient le malaise qui s’en suit, et l’interrogation générée par ce malaise, pour extirper de cette interrogation ce qu’elle peut, peut-être, permettre d’expression d’idées précises quant à nos formes de mal-être contemporain. Je repense à son livre, court et frappant, et me revient son prix, plus modique encore : 3 euros. Je repense à ce livre, à son prix et tout revient, et je retourne le rouvrir – et trois euros, c’est à tout le moins un bel investissement, pour tant d’accroches et de potentialités.

Ce nouveau livre (à 6,50 euros, répétons-le) est un condensé de Chauvier, de sa façon de mettre en place dans le monde réel des situations de rupture communicationnelle, des moments du langage sonnant faux, de les pointer, de les analyser avec ses outils d’anthropologue, pour tirer de ce trouble (y compris du sien – c’est ce qui faisait de Si l’enfant ne réagit pas, un  de ses livres les moins connus, une merveille et un point culminant de son travail dans la situation et dans l’écriture, et il n’est pas étonnant qu’il y fasse référence à un moment de celui-ci).

Ce que pointe Eric Chauvier dans ce livre, c’est une forme récurrente de ce qu’il nomme psychopathologie du langage ordinaire, consistant à l’impossibilité de débattre qu’il pose dans l’extrait plus haut, tant la situation de discussion est empêchée par l’omniprésence et omnipotence de « fictions théoriques », soit des « modèles conceptuels surplombant plaqués sur le vécu de chacun au point de rendre celui-ci inexprimable« . L’absence de contextualisation de tous ces propos englobants, de ces expertises vagues, est généralisée, endémique, et extrêmement pernicieuse, selon lui. Cette analyse est passionnante, y compris lorsque l’intraitable Chauvier passe à son crible des pensées et travaux de savants contemporains passionnants, devenant eux-mêmes formes de doxa dans ce climat d’expertise abstraite généralisée. Le livre paraît fin août, et j’y reviendrai, m’appuyant également sur un entretien avec lui, réalisé au Lieu Unique en juin 2013, dont la captation enfin mise en ligne sera l’occasion, au moment de la sortie de ce livre, fin août 2014, de revenir encore sur ce qui fait de cette œuvre, et de cette position d’attaque attentive, un travail essentiel, qu’il est important de faire connaître et de partager.

 

(Eric Chauvier, Les Mots sans les choses, éditions allia, août 2014, août 2014 – prix: 6,20 € , format : 100 x 170 mm, 128 pages, ISBN: 978-2-84485-887-0)

Be your size, small men | Rencontre avec Eric Chauvier, Lieu unique, jeudi 6 juin 2013

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 » S’il faut bel et bien constater la prolifération de ce nouveau malaise dans la culture, il n’est pas trop tard pour réagit et faire sienne cette maxime d’Austin : « Be your size, small men« . » (in Anthropologie de l’ordinaire, édition Anacharsis, 2011)

Cette rencontre avec Eric Chauvier, que la librairie Vents d’Ouest m’offre d’animer (merci à eux), est l’occasion pour moi de fouiller plus avant encore cette œuvre en cours, marquante au plus haut point. D’Anthropologie à Somaland, cette série de livres courts et denses, édités pour l’essentiel aux éditions Allia (dont on complétera la lecture par son Anthropologie de l’ordinaire, explicitation de sa démarche, démarche d’enquête et d’observation (anthropologique) assortie d’une discipline d’écriture (littéraire)) vont à la rencontre de moments du réel et les détaillent, pour en saisir la part obscure, invisible, implicite. La mélancolie profonde de la béance communicationnelle que constitue un « échange » avec un télévendeur. Le cynisme « naturel », digéré, presque oublié de ses auteurs, des démarches de « communication de crise ». Notre protection par la distance (par le langage) face à des situations de misère. La zone périurbaine anonyme telle qu’elle est traversée et ressentie par ses occupants (dont il est).

Eric Chauvier est anthropologue. Il a choisi de déplacer sa discipline, n’hésitant pas à enquêter sur lui, ses proches – voire à les placer en situation d’observation, et à s’observer lui-même les observant. Cet inconfort est réflexif, productif – il est aussi une position éthique, un engagement très particulier dans le double geste d’observer puis écrire. Chauvier observe de près notre malaise contemporain, par le prisme du langage et du trouble. De près, par l’observation de l’individu en situation quotidienne. Ne s’excluant pas du champ d’observation. C’est notre usage de notre monde, partagé,  qu’il nous restitue, qu’il interroge, qu’il nous restitue en questions

« L’anthropologie de l’ordinaire serait dans une certaine mesure une activité non divisée, qui ne concevrait plus ce cloisonnement systématique entre les lieux de notre souffrance quotidienne et les moyens de l’endiguer, généralement par la thérapie ou le divertissement. Ce serait une alternative heuristique, consistant à prendre la tangente et à considérer que tout ce qui se vit est bon à examiner, en bref : une discipline de vie. Il ne s’agit cependant pas de conclure, de façon démagogique, que tout le monde peut pratiquer une anthropologie de l’ordinaire. Par contre, tout le monde peut se se spécialiser dans l’étude de son ordinaire. Je ne suis ni plus petit ni plus grand dans le cadre de mon observation. Ma compétence première consiste à ajuster ce cadre à ma taille, à trouver les outils adaptés. »

(Ci-dessous Reprise de l’annonce de la librairie Vents d’Ouest, sur le site du Lieu Unique :

Carte blanche à la librairie Vent d’Ouest : Somaland, ovni littéraire
Dialogue avec Éric Chauvier

« Cette phrase « ensemble, relativisons nos maux », j’aurais aimé en être l’auteur (grave). Cette phrase, malheureusement, n’est pas de moi, elle est d’un homme, oh (effrayé et affecté) un homme tout simple !… »
Un expert est envoyé sur le site d’une usine utilisant un solvant hautement toxique, avec pour mission de dresser un état des lieux concernant l’implication de la population dans la prévention des risques industriels. Cette usine répand dans l’atmosphère une odeur nauséabonde. Dans le dialogue du chercheur avec les responsables, décideurs, et la population d’une des cités située en zone dite « sensible », l’un de ses habitants a été employé en tant qu’intérimaire sur le site. Il est persuadé que le solvant dégagé par l’usine a altéré la physiologie et le psychisme de son ex-petite amie, provoquant la rupture de leur couple. Notre expert consigne les failles et dysfonctionnements des différents propos. Se pose à lui la question de comment consigner ces différents langages. Quelles relations psychologiques et politiques la vérité entretient-elle avec la liberté humaine ?

Après des études de philosophie à Bordeaux, vérifiant que la crise de cette discipline est, comme l’a avancé Wittgenstein, un problème de langage, Éric Chauvier se tourne vers l’anthropologie, parallèlement à son statut de vacataire dans l’enseignement. Ses missions l’amènent à enquêter sur les populations résidant près des sites SEVESO. Somaland est son 6e livre édité en 2012 chez Allia.

Jeudi 6 juin 2013, 18h30.
entrée libre dans la limite des places disponibles
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