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Eric Pessan, Le démon avance toujours en ligne droite (Albin Michel, 2015)

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«Autour de moi : vendeur de billets de loterie en costume gris clair, deux jeunes femmes aux cheveux enturbannés de longs foulards, homme d’affaires avec serviette sous le bras, homme d’âge mûr aux cheveux bruns et gras marchant hébété un trou au genou gauche d’un pantalon à la propreté douteuse, jeune homme en tee-shirt frappé d’une marque flamboyante parlant à un ami aux cheveux bouclés, vieille dame noire et voûtée. Je m’interroge – jeune couple enlacé, grand homme noir impeccablement vêtu d’un coûteux costume aux plis soignés, homme d’une cinquantaine d’années relevant un menton mal rasé vers le haut d’un immeuble, jeune femme en robe aux cheveux noirs tressés en deux couettes lui donnant l’allure d’une Indienne -, je me demande vraiment – vieil homme à la cravate rouge avançant plié en deux par une scoliose, groupe de jeunes gens tous vêtus de tee-shirts et de pantalons larges aux couleurs exubérantes, les filles portant des lunettes de soleil démesurément grandes, des lunettes qui mangent leur visage – je me demande si je suis vraiment seul – jeune fille très brune et large de hanches habillée d’un pantalon rouge rayé de mauve, d’un sweat délavé qui fut noir, les oreilles ornées d’anneaux argentés grands comme des soucoupes, une impeccable raie sciant ses cheveux raides en deux parts égales, femme rousse avec un pull rouge et un châle assorti promenant un perroquet vert sur son épaule, femme enceinte très mince au ventre très proéminent portant une robe mauve et plusieurs foulards à son cou – , seul à voir les démons.
Qui fuit quoi ? Pourquoi tous ces gens sont-ils dans cette ville ? Qui erre sur le trottoir parce qu’il ne peut plus supporter de rester enfermé chez lui ? Qui a vu le diable ? Qui a peur de passer sous une échelle ? Qui craint les chats noirs ? les corbeaux ? Qui a trouvé un rat cloué sur sa porte ? Qui va voir le sorcier pour se débarrasser de mauvaises pensées dans les fumigations et les psalmodies ? Qui, le soir, s’allonge, récite de longues incantations incurvées et voit son corps, sous lui, délaissé sur le lit, simplement relié à son nombril par une cordelette d’or ? Qui cherche la mémoire originelle en mâchant de petits champignons ? Qui ingère des cachets de chimie pour fuir les démons ordinaires ? Qui s’est voûté au fil des ans sous le poids d’une pensée trop lourde à porter ?»

(Eric Pessan, in Le démon avance toujours en ligne droite, Albin Michel, 2015, EAN13 : 9782226312495)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)
On sait, depuis au moins son essai intimiste consacré à Stephen King (Ôter les masques, chez Cécile Defaut), à quel point Eric Pessan est marqué, comme l’est son œuvre, par le fantastique et ses productions littéraires – voire parfois plutôt livresques, car dans ce rapport puissant et fondateur s’inscrivent également les productions les plus secondaires de l’ésotérisme seventies, appariées selon l’indistinction et la gloutonnerie propres à l’enfant lecteur qu’il fut.
Le fantastique, en tant que mise en doute du vernis des apparences, est partout présent dans ses livres, il est une possibilité, une ligne de fuite de l’intrigue plus qu’une résolution : on pense aux apparitions derrière les vitres du train dans Incident de personne (Albin Michel, 2010) autant qu’à la transformation animale qui en clausule ouvre (plutôt que de clôre) Muette (Albin Michel, 2013). Dans ce nouveau et ample roman (bien plus long que ses formats fictionnels habituels), le démon est, au moins, deux choses en même temps : il est le symbole des malédictions familiales, de l’atavisme destructeur qui pousse(rait, selon les femmes ici abandonnées) les hommes vers la fuite, fuite vers l’alcool comme vers la clochardisation (ici on pense aussi aux tentations psychogénéalogique de son deuxième roman, Chambre avec Gisant) ; il est l’incarnation des peurs les plus enfouies, des terreurs enfantines originelles. Et dans la fuite de ce narrateur vers Lisbonne, belle Lisbonne où se perdre, qui rejoue consciemment celle de son père vers la même destination trente ans plus tôt, s’enchâssent questions métaphysiques et scènes de terreur, en un incessant jeu de reflets et relations :

Est-ce un démon ricanant qui engendre cette sortie de route perpétuellement réitérée, ou la peur seule, assez bien nourrie, qui fabrique cette image, ces images, allusives ou grotesques, de monstruosités stupéfiantes ? Est-ce l’enfance, en ses lacunes, ses béances affectives, qui produit une sourde angoisse dont l’épanchement requiert toujours plus de fictions (de fuites, d’échappatoires) ou les fictions qui inséminent en nous de nouvelles peurs ?

Fictions consommées (l’enfant dévore les livres), comme fictions produites (l’écrivain est ici la figure de la tentative réitérée, voire rejouée : le fils tente d’écrire un livre à Lisbonne comme le père tenta de le faire trente ans plus tôt au même endroit, escale lisboète ou Pessan lui-même, comprend-on en notes, ne parvint il y a quelques années à faire advenir un livre, Pessan que le narrateur croise à Buchenwald en amorce du roman, où celui-ci fit un voyage avec des lycéens il y a quelques années), la fiction est au cœur, elle est la cause et le chemin.
Et plus le spectre s’ouvre (car si le roman est plus long que ses précédents, c’est aussi que s’y développe un appétit de décrire, voire d’inventorier les lieux et les choses à y capter, assez mineur jusqu’ici dans son travail), plus l’observation se raffine, s’affine, se ramifie, se précise, plus les signes et possibilités fictionnelles s’y multiplient : si le diable est, comme on dit, dans les détails, alors, multipliant les détails, c’est le diable qui se fait nombreux. Et fécond.

Eric Pessan, Le démon avance toujours en ligne droite, Albin Michel, 2015, EAN13 : 9782226312495

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Et les lumières dansaient dans le ciel par Eric Pessan (L’école des loisirs, collection medium)

(Reprise augmentée d’une notice parue dans Encres de Loire n° 67)

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« J’ai lu que toutes les particules de l’Univers sont nées au moment du big bang, cela veut dire que l’hydrogène qui brûle au cœur du Soleil est cousin du carbone dont je suis composé. C’est peut-être une famille que je cherche dans le ciel. Mais ça, qui va le comprendre ? »

Elliot, un ado fugueur, organisé et déterminé, quitte régulièrement le domicile maternel, la nuit, dans un but précis : voir le ciel. Observer les étoiles, ainsi que son père (séparé de sa mère) le lui a appris, requiert des conditions météo optimales, une nuit bien claire. Certaines nuits d’hiver répondent à ces critères : les plus froides, souvent. Et Elliott frôle la congélation, avant de rentrer, un peu tard, d’une de ses escapades, et de se faire punir comme il se doit. Mais peut lui chaut, car il a vu quelque chose briller, là-haut, dans la nuit. Ovni, peut-être, ou plutôt PAN (phénomène aérospatial non identifié), comme le lui apprendra un chercheur du Geipan, authentique organisme d’étude basé à Toulouse. Cette nouvelle fugue lui vaudra un sérieux avertissement, mais qu’à cela ne tienne, seule importe sa quête de réponse : une autre forme de vie est-elle possible, ailleurs, dans l’univers ?
(Et seule vaut, pour nous, adultes, que la question perdure, c’est sa persistance en tant que question qui demeure un moteur – chez Pessan, moteur à fictions, béance à continuellement creuser – la possibilité d’un mystère vaut plus que le mystère en lui-même.)
Ce livre, paru en collection ado, saura ne pas se limiter à quelque public-cible. Pessan est effet un grand curieux, averti de ces phénomènes (comme en atteste par ailleurs sont travail régulier avec et pour la revue Espace(s), publiée par le CNES, dont remue.net a tiré cet entretien avec Laure Limongi). Déposant en ce roman, en son protagoniste, ses propres obsessions (mais aussi certains de ses motifs récurrents, comme la fugue, fuite hors du quotidien, et l’étrangeté en laquelle elle plonge les décors ordinaires), il parvient ainsi à se (et nous) poser à distance idéale, tout proche d’Elliot.

Pour avec lui, de longues nuits durant, interrogatifs et confiants, regarder le ciel – lequel nous regarde en retour, peut-être.

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Et les lumières dansaient dans le ciel, Eric Pessan, Collection : Médium 8,50 € (EAN13 : 9782211215466)
Photographie de couverture : Emma Johnson/Flickr/Getty Images

EntreOuvert (collectif, autour du travail de Gisèle Bonin, Musée des Beaux-Arts d’Angers)

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EntreOuvert, Gisèle Bonin

(Musée des Beaux-Arts d’Angers, Collectif, textes de Jean-Noël Blanc, Christian Garcin, Denis Lachaud, Isabelle Minière, Éric Pessan, Jaques Serena, Carole Zalberg)

(reprise amplifiée d’une notice à paraître dans Encres de Loire n° 65)

« L’odeur, après la question de pourquoi continuer, amène celle, aussi recevable, de, pourquoi pas. Tant qu’on y est. » (Jaques Serena)

« Nous sommes son cœur, pulsations nous croyant seules et qui, ensemble, dans l’ignorance de notre mission, le faisons un et palpitant. »(Carole Zalberg)

Ces phrases – si différentes – de Jaques Serena, et de Carole Zalberg, disent quelque chose, au plus près, de la noire intensité des dessins et peintures de Gisèle Bonin, plasticienne récemment exposée au musée des Beaux-Arts d’Angers (exposition dont le présent livre constitue le catalogue). Ces phrases disent sans chercher à illustrer, ni expliquer – tout comme celles des autres écrivains conviés : Jean-Noël Blanc, Christian Garcin, Denis Lachaud, Isabelle Minière, Éric Pessan (et ses courtes et surprenantes formes autour de la peau, peau qui s’en va, qu’on raccomode, interrogeant de cette subtile façon cette indétermination des textures, des limites, qui semble nourrir le travail de Gisèle Bonin).

Car c’est un choix d’invitation original que celui qu’a fait l’artiste, pour constituer cette présentation écrite de son travail : très peu de prose explicative, de critique d’art (ainsi qu’on se la figure ordinairement), mais des fictions et quelques poèmes en dialogue, qui n’illustrent pas ses dessins et peintures mais leur font écho, signe ou question. On se souvient de son binôme avec Marie Chartres pour Cette bête que tu as sur la peau (la peau, encore) ; on songe, d’ailleurs, aux voies explorées par des éditeurs comme Le Chemin de Fer ou Les Inaperçus, celles d’un mode de dialogue non illustratif, non discursif, entre écrivains et plasticiens.

Et, cherchant à mettre des mots sur cette matière qu’éclaire la peinture de Gisèle Bonin, ces draps avec corps manquants, ces corps cadrés si près qu’ils ne sont plus que texture, enveloppe, ce rapport étroit avec l’absence, en toute ambigüité ; ce qui me revient, avant les mots, avant toute formule, c’est le souvenir de la magnifique nouvelle de Christian Garcin, élégie funéraire belle et douce, en montagne – et la relisant me frappe cette phrase, presque finale : « Les mots ne peuvent pas tout ».

Les mots ne peuvent pas tout, non, il leur faut parfois des images, pour respirer, pour mieux vivre.

« Tu vis en moi / tu y reposes / l’un et l’autre / les deux. » (Denis Lachaud).

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EntreOuvert (collectif, autour du travail de Gisèle Bonin, Musée des Beaux-Arts d’Angers), 68 p. – 10 €, ISBN 978-2-35293-042-6

« Ôter les masques » par Eric Pessan (éditions Cécile Defaut – collection lelivrelavie)

(Reprise d’une chronique publiée dans Encres de Loire n°61, septembre 2012)

La collection lelivrelavie, dirigée par Isabelle Grell aux éditions Cécile Défaut, prend au mot Roland Barthes  :

« L’enjeu de cette collection est de relever le défi que Roland Barthes nous jeta dans son livre le plus autobiographique : Roland Barthes par Roland Barthes. Ce dernier regrettait ne jamais avoir réalisé un projet de livres qui lui tenait à cœur : « Le livre/la vie (prendre un livre classique et tout y rapporter de la vie pendant un an) ». Une fois le contrat renvoyé, un auteur contemporain voulant jouer le je, le tu, le nous, aura 365 jours pour transformer en mots, en texte sa relation unique avec une œuvre, un écrivain, un philosophe, un artiste..».

Après, notamment, Philippe Forest qui s’empara de Joyce, c’est au tour de Eric Pessan de répondre à ce contrat : passer 365 jours avec une œuvre chérie, et en faire un livre.
Son choix est fort, fort en symboles autant qu’en aveux : il ne s’agit pas d’une référence littéraire distinguée, mais d’un best-seller de littérature fantastique : Shining, de Stephen King – on précise : Shining, le livre, pas le film qu’en a très librement tiré Kubrick, plus « culturellement correct », qu’il n’aime pas. De ce choix il s’explique :

«  Je me disais que ce serait une faute de goût de parler de Stephen King, d’un texte que certains ne considèrent pas comme littéraire. Mais non, si je veux être sincère, si je veux être à ma place, c’est Shining qu’il me faut. C’est le livre qui m’a donné envie d’écrire des livres. Il contient toutes les strates de mon apprentissage littéraire. »

Pessan jette donc un masque, aussi inutile que collant :  c’est la distinction qu’il envoie valser. C’est signe de maturité littéraire, pour un auteur qui a maintenant (bien) plus de dix livres derrière lui. Avec Shining, lecture d’adolescence, fondatrice, ce sont toutes les origines qu’il balaye : l’origine de la vocation, la naissance des peurs, les ancêtres, les absences. Absence des livres et des références culturelles, manque d’argent et de confort.

« 205. Il aurait peut-être fallu que je fasse également honneur à ces générations de régisseurs, de précepteurs, de cuisinières, de valets de ferme, de jardiniers, de bonnes, de garçons d’écurie dont les noms restent encore dans les registres.
Ce Château est aussi le leur, ils y ont souvent passé plus de temps que leurs maîtres toujours en voyage, ils me seraient familiers avec leurs airs humbles, leurs sourires débordant de componction et les Oui-Monsieur affables et mielleux dont ils devaient user pour répondre aux ordres, ces Oui-Monsieur Oui-Madame compassés que mes grands-parents minaudaient face à leurs employeurs, au maire du village ou à n’importe quels hommes ou femmes riches, j’en ai souvent été le témoin, et j’ai toujours du mal à ne pas me faire obséquieux lorsque les hasards d’une cérémonie littéraire me livrent en pâture à un député ou un ministre. »

Questionnées, également, les figures problématiques : d’homme, d’écrivain, de père. Les impuissances – comme ce souvenir d’un château où il fut en résidence pour écrire un livre de fantômes, que d’autres spectres parasitèrent tant qu’il ne se fit jamais. Omniprésence des fantômes, dans toutes les acceptions du terme.

C’est un livre dense et habité, c’est un aveu aussi. Un aveu qui vaut bien plu,s par ce qu’il fouille, et par ce risque-là (de ficher à terre les poses et mythologies des Granzauteurs), que les démonstrations de trash en historiettes « vécues » dont toutes les rentrées littéraires font leur miel. Il y a aussi une forme, pour rendre les idées, traces, et fantômes actifs, elle est fragmentaire et intelligente, en une arborescence qui permet la distance – et ce faisant permet au lecteur, d’y mettre (de soi), et d’y prendre (pour soi).

« Je n’écrirai probablement jamais d’histoire de maison hantée parce que j’ai écrit ce livre, et qu’il est – en quelque sorte – ma propre maison hantée de rêves d’écriture, de lectures et de récits. »

PESSAN, Eric. Ôter les masques, Nouvelles Editions Cécile Defaut, collection « Le Livre / La Vie, dirigée par Isabelle Grell », 2012.

N (Eric Pessan & Mikaël Lafontan), Immense et rouge (Marie Chartres, Akin Cetin) / (Les inaperçus, 2012)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 16 mai 2012)

Eric Pessan & Mikaël Lafontan : N (parution le 18 mai 2012) / Marie Chartres & Akin Cetin : Immense et rouge (Les Inaperçus, mai 2012)

Le silence n’existe pas. C’est une illusion qui ne trompe que les habitués des bruits urbains et mécaniques. La forêt respire. Son pouls froisse les feuilles, fait grincer les branches, craquer les bois et goutter la rosée. Le ventre de la forêt se soulève et la canopée se balance en gémissant. Des centaines et des centaines de bruits repoussent le silence : pattes d’animaux, chants d’oiseaux, cours d’eau, vents, fruits trop mûrs percutant le sol, milliers de battements d’ailes ou vibrations d’élytres. Le faux silence sylvestre est un tumulte de mandibules, de grattements, de cris, de sifflements, de feulements, d’appels, de ruts, de courses-poursuites, d’accouplements et de mises à mort. Les habitants de la forêt ne s’occupent qu’à se battre, se tendre des pièges, se bouffer, agonir, s’envoler, détaler, creuser, se dissimuler. Partout des sucs rongent, des cornes se heurtent et perforent, des mâchoires rongent. Rien qu’au bruit, j’ai appris à décrypter les drames de la forêt. La forêt est vacarme. (Eric Pessan, N)

Les Inaperçus, c’est une jeune maison d’édition fondée par Mathilde Levesque et Frédérique Breuil, dont le propos est d’associer à chaque livre un(e) photographe et un(e) auteur(e).
Ces deux parutions inaugurales sont somptueuses, et les deux duos conviés accueillent deux auteurs dont remue.net suit attentivement le travail : Eric Pessan (membre de notre comité de rédaction), et Marie Chartres. Chacun a produit un texte au format novella, une soixantaine de pages, assorties d’une grosse dizaine de photographies couleur. L’objet est dans chaque cas fort plastique, conçu avec soin, tant la mise en page que dans le « posé » des images. On songe au remarquable travail des éditions du chemin de fer, avec plaisir – d’autant qu’il ne s’agit pas d’une copie, ces objets-livres se détachent par des options de conception : papier semi-mat, photographies plutôt que peintures, pas en pleine page mais bordées de blanc. Une forme de splendeur glacée, un parti pris osé – mais l’on comprendra, à la lecture, que ce confort maximal de l’œil facilite l’appréhension de ces fictions délicates et amères : dans les deux cas considérés, ça coupe.

Ces deux novellas, certes distinctes en rythme comme en voix, ont un commun principe de construction : les photos ne sont pas plus illustratives du texte que l’inverse. La fiction chemine entre les images, elle en est le hors-champ.
Les deux récits se situent hors d’une linéarité « classiquement » romanesque, les faits et informations nous sont livrés de façon fragmentaire. Avançons, à tâtons, dans un album photo ouvert, au lecteur/regardeur d’y percer une voie, sinueuse – l’album photo, d’ailleurs, est aussi un objet présent et important dans N, de Eric Pessan. Les deux livres se tiennent en lisière : en lisière du « normal », en lisière du monde ordinaire, en lisière des villes et villages et de leur fausse quiétude.

« Le photographe avait demandé aux mariés de se rapprocher un peu. Mais rien n’allait.

Décidément rien n’allait.

Il avait fallu redresser le voile de la mariée, ajuster la cravate de l’époux et ensuite le photographe leur avait demandé un air un peu plus joyeux, ce serait possible pour vous, ce serait possible, vous croyez ? Elle ne comprenait pas ce que pouvait être un air joyeux, son esprit marchait en babil, comment fait-on, comment fait-on ? Alors qu’elle n’avait qu’une seule envie : gaver le silence jusqu’au trop-plein, que ça dégorge de mutisme, d’absence et de trous noirs, une écume de blanc silencieux à ses lèvres de rouge mariée »

(Marie Chartres, Immense et rouge)

La femme au centre de Immense et rouge, terrifiant récit de Marie Chartres, avance dans une vie aux bords émoussés, glissants : une traversée d’états limite, où se mêlent passé et présent, souvenirs dramatiques et visions fulgurantes. L’origine en est un drame dont on ne dira rien (dont tout ne nous est pas dit, du reste). Bascule, eaux troubles, portées par une langue forte, véritable fabrique d’images, de couleurs. Et les images, magnifiques, de Akin Cetin (en photo volée ci-dessus), ouvrent des lignes de fuite aux consciences de lecteur, n’illustrent pas, c’est heureux, car tout eût put aisément, dès lors, basculer dans le trop-plein, dans le pathos. Les questions demeurent ouvertes, la douceur reste un possible – du texte sont préservées les heureuses ambigüités.

J’observe une fourmi escalader une écorce et je me demande ce qu’elle sait de l’arbre. (Eric Pessan, N)

N, de Eric Pessan est une marche, une longue, mystérieuse, marche déboussolée, aux airs apocalyptiques. Un fils et son père traversent une forêt sans nom, sans autre but que de : fuir, fuir la compagnie des hommes, fuir aussi des souvenirs (dont certains nichent dans les photographies de Mikaël Lafontan, comprend-on, peu à peu), fuir un passé dont on ne saura que des bribes, via la conscience du jeune garçon, de ce poignant enfant sauvage, livrée en très juste économie de moyens.
On sait que ce format court convient bien à Eric Pessan, on sait aussi son goût et son habileté au travail avec des plasticiens (qu’on se remémore ses travaux aux suscitées éditions du Chemin de fer, mais aussi Sage comme une image, son livre en collaboration avec Françoise Petrovitch aux éditions du Temps qu’il fait), et s’il est malaisé de prononcer des verdicts sur le chemin des auteurs lorsqu’il est en cours, ce chemin (et encore moins d’y établir des classements), on a dans ce livre la sensation d’une étape importante.
Quelque chose est atteint, quelque chose a trouvé place, une musique de silence, au bon volume, au bel endroit, qui permet l’impossible.

À suivre de près.


Eric Pessan & Mikaël Lafontan : N (Les Inaperçus, mai 2012, ISBN 978-2-9541260-1-2).
Marie Chartres & Akin Cetin : Immense et rouge (Les Inaperçus, avril 2012, ISBN 978-2-9541260-0-5).
Le site de la maison d’édition.
À l’écoute : Marie Chartres lit un extrait de Immense et rouge sur remue.net ; Eric Pessan lit un extrait de N sur le site des Inaperçus.

Un matin de grand silence, de Éric Pessan (éditions du Chemin de fer, 2009)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 25 mars 2009)

C’est un matin de grand silence – c’est ce que ça raconte, à savoir a priori rien que du très peu : un ado se réveille dans un foyer vide, dans l’appartement familial – anormalement silencieux.

Les parents, habituellement là (comme  toujours posés là, objets du quotidien le plus banal), n’y sont pas. La raison de cette absence n’est pas donnée, la question même n’est pas posée : elle court certes en creux mais de spéculation, aucune : disparition sans commentaire du foyer / du point fixe / de l’ordinaire. Disparition et conséquences. Comme souvent chez Éric Pessan, écrivain de la fuite, de la disparition, de l’absence au monde. Et comme souvent aussi chez lui, le récit est court, la fin ouverte. Car ce n’est pas là que ça se joue – et car aussi quoi d’autre qu’ouverte pour la fin d’un récit tout entier fondé sur le trou (trou qui dit absence et qui dit ouverture).

Il le savait, en se réveillant il a su qu’il était déjà tard, il a été étonné par le silence de l’appartement d’habitude si bruyant. Dans une version sonore du jeu des sept différences, il faudrait noter que la radio est éteinte, que la douche ne coule pas, que la cafetière ne siffle pas, qu’aucune chaise ne ripe sur le carrelage de la cuisine, qu’aucune cuillère ne touille aucun liquide et qu’aucune voix ne lui demande de se dépêcher. Les sept différences, le garçon pourrait les décliner sens par sens. Son nez lui raconterait la même évidence que ses yeux ou ses oreilles : pas d’odeur de vapeur chaude en provenance de la salle de bain, pas de mélange entre l’odeur du café et le parfum dont s’inonde sa mère, pas de pain grillé, de laque pour faire durer la mise en plis, d’après-rasage, de chocolat chaud. L’absence de ses parents, ce matin, contamine toutes ses perceptions. L’appartement est silencieux inodore insensible creux, l’appartement est un trou. Le garçon ferme une seconde les yeux de peur de basculer dans ce trou, c’est comme un vertige, l’appel du vide, puis ça passe,

Et l’errance qui s’ensuit, en quatre murs, huis-clos dépourvu d’artifices, de péripéties, de rebondissements – d’autant plus passionnant, car nous cheminons dans cet ennui et cette frustration adolescente sans affectation ni artifice. Avec lui, dans cet ennui, dans cette attente et ce qui forcément s’y glisse de fantastique (fantastique comme : éventualité, du moindre à l’infini). Le décor glisse et l’ordinaire devient : autre chose.

On n’en dira pas plus, ce serait déflorer ce court livre, joliment orné de toiles de Marc Desgrandschamps (la collection des éditions Le Chemin de fer qui l’accueille fonctionne selon ce principe d’association : un auteur « vu par » un plasticien). Et pour aussi la découvrir, on vous suggère de commencer par ce « matin de grand silence de Éric Pessan, vu par Marc Desgrandschamps. »

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(Éditions du chemin de fer, mars 2010, ISBN 978-2-916130-25-5).

« Sage comme une image » / « Une très très vilaine chose » de Eric Pessan

(reprise d’un article paru sur remue.net le 3 juillet 2006)

1.  « Sage comme une image » (avec Françoise Petrovitch, aux éditions Le Temps qu’il fait)

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sanstitre-copyright galerierx-Paris (photographie de Françoise Petrovitch et Hervé Plumet)

“Une fugue immobile : pour m’échapper, c’est simple. J’ouvre la boîte, prends la temps de choisir dans quel monde je souhaite fuir, déplie avec précaution le papier, le pose à plat sur la table, le lisse, le défroisse et le glisse devant mon œil. Accessoirement, je suce le bonbon qu’il enveloppait. C’est la couleur de l’emballage qui me décide pour un parfum particulier. Citron si je veux un monde jaune, fraise pour le rouge, vert pour la menthe, orange, etc. Vues au travers du petit papier, les choses s’opacifient. Se métamorphosent. En monochrome bleu, le monde n’est plus le même.”

C’est un printemps plein pour Eric Pessan, dont, outre un roman semblant égaré chez Robert Laffont (chroniqué plus bas), a également paru en avril ce bel objet au Temps qu’il fait. Un drôle de bel objet, oui : Sage comme une image, en collaboration avec Françoise Petrovitch, fait office de rétrospective des travaux de la plasticienne – mais pas que.

Car, à la différence de ce qui souvent se pratique dans le monde de l’art et des galeries, cette collection neuve, Pérégrines, ouverte au Temps qu’il fait a pour principe la commande d’une fiction avec, autour, d’une œuvre plastique – non d’un texte critique, non d’un texte d’impressions, bel et bien une fiction. Et, ça tombe bien, Eric Pessan, romancier, est pourvoyeur de fictions. Et, ça retombe bien, le travail plastique de Françoise Petrovitch est pourvoyeur de possibles fictions. Il y a des personnages, posés là (à proprement parler posés, puisque ce sont des mystérieux bustes animaux posant au cœur de scènes quotidiennes). Ils interrogent.

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lucie-copyright galerierx-Paris (photographie de Françoise Petrovitch et Hervé Plumet)

Leur interrogation formulée pose une voix, il faut à l’auteur l’écouter. Suivre ses circonvolutions, entendre, et voir. Voir : Il voit l’étranger en chacun, (c’est qu’il l’a bien cherché), et la famille, unité-base, monde clos, en révélateur des singularités, de cet étranger-en-chacun. Voir et entendre :

“Voix de ma sœur : Les gens se sentent trop importants pour s’intéresser à quelques animaux errants. (…) Voix de ma sœur : Peut-être n’est-il pas possible de parler d’eux avec simplement des mots. Il faudrait inventer un langage, les dessiner, les sculpter. (…) Voix de ma sœur : Les gens sont trop résignés à la norme pour se préoccuper du passage d’un animal.”

 

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sanstitre-copyright galerierx-Paris (photographie de Françoise Petrovitch et Hervé Plumet)

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Car, récurrence chez Pessan (voir plus bas), il y a disparition, et cette sœur disparue hante, comme hantent les fétiches déplacés de Françoise Petrovitch, comme ils occupent et densifient le paysage de normalité, comme ils étrangent l’ordinaire. Cul par-dessus la tête, le réel ordinaire, vu des yeux de l’enfance (et, ainsi, fort évidemment saugrenu) :

“Mon illusion familière : Certains jours je me dis que tout est mensonge. Mes parents sont des figurants, Madame Lupin, mon institutrice, raconte bobard sur bobard, les maisons sont des décors peints à la hâte, le soleil est un mensonge.”

On n’en dira pas plus sur le récit, seulement qu’il s’ouvre de par aussi une structure en éclats, et qu’il réfléchit sur son mode, sur ce qu’il peut, sur les limites du langage, sa puissance, ses abus :

“Une phrase me cloue dans le couloir : Je m’occupe de ma poupée, maman et mamie essuient la vaisselle et rangent les plats, elles sont dans la cuisine, la porte entrouverte laisse échapper leur conversation. J’aurai la petite pour les vacances ? demande mamie à maman. Sur le coup, j’ai peur, je ne ressens que cette peur gigantesque, elle appuie de tout son poids sur mon cerveau, embrouille mes pensées, me laisse vide et blanche. Plus tard, je trouverai la force d’être en colère contre cette question posée à la mauvaise interlocutrice, contre ces arrangements conclus dans mon dos par les adultes. Bien plus âgée, je me rendrai compte combien l’emploi du verbe avoir à mon sujet était la chose la plus révoltante.”

« Sage comme une image », de Françoise Petrovitch et Eric Pessan, est édité chez Peregrines-Le Temps qu’il fait.

2. Une très très vilaine chose

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ChrisIsaak

Un soir, mettons l’hiver, à la tombée de la nuit, vers 17 heures, en ce moment de transition nommé entre chien et loup, on sonnera, les enfants ne seront pas là, il ira ouvrir et reconnaîtra l’homme à la porte, le beau Chris Isaak, avec perfecto de cuir, santiags et impeccable chevelure. Timide, le chanteur lui demandera s’il peut entrer, May I come in ? bien sûr, il lui tendra sa main qu’il serrera longtemps, Nice to meet you. Le chanteur regardera un peu autour de lui et expliquera avoir appris qu’un homme, en France, écoute en boucle l’une de ses chansons. Il tient l’information, c’est drôle, de la vieille dame du premier, celle qui passe sa vie derrière la fenêtre. Cette vieille dame Chris Isaak la connaît bien, elle fut l’amante de son oncle, rencontré en Normandie lors de la libération du pays par les GI. Depuis 1944, la vieille dame d’en bas et la famille de Chris Isaak sont en contact régulier. Cet automne, grâce aux beaux jours et aux fenêtres ouvertes, elle a reconnu la chanson qui passait. Et voici Chris, profitant d’une tournée européenne, qui entrera dans le salon, passera devant la chaîne hi-fi, sourira en repérant un exemplaire de son album traîner parmi les CD de jazz, dira à son hôte qu’il souhaiterait le connaître.

(…)

Chris se confiera, il n’aura pas besoin de faire promettre le silence, Chris saura qu’il peut compter sur un homme qui a souffert, qu’il s’adresse à un homme sachant taire ses douleurs, à un homme qui ne fera aucune révélation à la presse people. Chris ne voudra rien savoir en échange, il demandera juste une photo, s’il peut voir une photo d’elle. Il aura percé, bien sûr, les raisons d’un tel attachement à sa chanson, il avouera qu’il en rencontre souvent des hommes épris de cette chanson, qu’ils forment une sorte de club planétaire, des monomaniaques de ce titre, tous affligés d’une douleur comparable. »

C’est l’apparition de ce roman de Eric Pessan, « Une très très vilaine chose » : Chris Isaak, bluesman ricain au mieux aseptisé (au pire : seulement la voix, onctueuse à l’excès, de ritournelles publicitaires), sonne et entre un soir comme ça, gominé impeccable, sans prévenir mais pas sans frapper, il vient porter le réconfort – de réconfort il y a besoin, tout n’allant pas pour le mieux ici-bas, dans l’appartement, chez son hôte. Chris Isaak, une apparition : c’est une apparition réparatrice, compensatrice en somme, dans un roman tout entier motivé par une affaire de disparition. L’apparition Chris isaak produit au-delà de ce qu’elle est et représente, elle n’est pas un effet comique, ni un effet de kitsch gominé, ni critique de la société, du spectacle : elle est fantastique, elle est une possibilité, une simple possibilité.

Là, l’objet du roman, une absence anormale, (on songe à cette disparition de femme qui constituait le pivot autour duquel tournaient trois livres d’un autre Eric, Faye, on y songe et on peut : les deux auteurs sont en fraternité au moins thématique), absence anormale, non élucidée, jamais élucidée ; la douleur induite, et la douleur accrue par le jugement du Normal alentour, celui du premier cercle en premier lieu : la famille. Pour donner à entendre, Pessan s’avance encore dans ce qui émergeait doucement de ses précédents romans, « Chambre avec gisant » et « Les géocroiseurs » : une forme de polyphonie organisée mais soigneusement non commentée, lâche puis plus resserrée – jusqu’à des effets d’oppression par concaténation, énumérations, phrases soudain lâchées dans une longueur tout sauf molle, un étirement de nerf. Auteur tiraillé par la question du théâtre, il pose à sa manière la question de la voix : la voix dans ses livres est poreuse, multiple, mêlée – la singularité elle, est mutique (on se rappelle des enjeux de L’effacement du monde puis de Chambre avec gisant : où un narrateur perd langue comme on perd pied, pour le premier ; où un narrateur se mure dans le silence et l’absolue immobilité, pour le second).

Le fantastique, ici avec Chris Isaak, frappe à la porte, encore discret (May I come in ?). Il est mitoyen, demeure une possibilité, comme le sont la disparition ou l’apparition (mettons, Chris Isaak). Quelque chose se passe, peut – et cette ouverture maintient en vie.

Ne pas raconter ce qu’il advient, vers où cheminent le narrateur et les ombres qui l’entourent, révéler moins encore s’ils y arriveront. Tout ne s’explique, mais tout agit.

Cette « très très vilaine chose » est éditée chez Robert Laffont. Eric Pessan est également le responsable de la revue Eponyme et auteur avec Sylvain Coher d’un dialogue intitulé Deux sur un banc.