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Fabrication de la guerre civile, Charles Robinson (Fictions et Cie, 2016) | rencontre à Vents d’Ouest, Nantes | podcast

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« Située dans une ville nouvelle, en région parisienne, la Cité des Pigeonniers abrite 322 appartements, 1.200 habitants. Habitée d’histoires de famille, d’amitiés et d’amours, de djobeurs exploités, de réussites qui font chaud au cœur, de colères ravageuses, de mômes qui dansent dans la lumière néon, de barbecues sur les toits des immeubles, la Cité des Pigeonniers, c’est la vie en très fort.  » (extrait de sa présentation sur le site de la Maison de la poésie de Paris).

Charles Robinson, je n’en reviens pas n’en avoir pas parlé encore plus ici – c’est, d’ailleurs, sur un autre mode, ce qui m’arrivé récemment avec Philippe Vasset, compilant trois podcasts d’entretiens avec lui (ici : https://www.mixcloud.com/discover/philippe-vasset/), m’apercevant qu’il n’en était question qu’en filigrane sur le blog, alors que je ne cesse depuis des années de le lire, relire, et interroger.

Pour Charles Robinson, c’est idem : certes, je l’ai déjà évoqué à l’occasion d’un Midi-Minuit, mais ce pourrait être tant et plus : en effet, depuis la parution de Dans les Cités (Seuil, Fictions et Cie, 2011), l’étonnement, le ravissement (au sens propre : je suis ravi par cette fougue, cette ampleur, cette précision) n’a cessé de grandir. Dans les cités fait partie des livres qui restent peu cloîtrés dans les étagères, toujours en balades dans l’appartement, ou en atelier, il m’est indispensable. La suite de cette fresque, annoncée d’emblée, bien entendu je l’attendais, fébrile, eh bien la voilà – et cette rencontre à Vents d’Ouest y est consacrée

Fabrication de la guerre civile, ce nouveau roman (dont lire un extrait ici), qui fait suite à Dans les Cités, est un grand choc, la promesse est hautement tenue. Régimes de langues variables et toujours au cordeau, polyphonie virtuose, focales multiples et toutes hyperréelles – jusqu’à l’hallucination, parfois (comme dans les monologues du gamer Bambi, par exemple).

On l’avait déjà entendu performer live à Nantes (au Lieu unique, ou lors de Midi-Minuit poésie), ce soir-là nous avons discuté, après lecture d’un extrait coupé au montage ensuite, de ce travail, où politique et poétique sont indissociables. De cette manière de traquer le réel invisible, les voix ordinairement muettes, pour en donner à entendre et voir les immenses unicités ; de faire société (s) même quand c’est barré de tous côtés.

Play it loud.

robinson podcast

«C’est le fondement même de la respiration politique : ouvrir la muraille, ne pas la fermer complètement.» | Passer définir connecter infinir, Jean-Christophe Bailly, entretien avec Philippe Roux (éditions Argol, 2014).

De façon un peu ironique, Jean-Luc (Nancy, ndr), me reprochait de remplacer Dieu, au fond, par l’ouvert. Je ne pense pas que ce soit vrai, mais cela m’a aidé à comprendre qu’il était fondamental de dé-substantiver l’ouvert. Lequel n’est ni à écrire avec un O majuscule ni à comprendre comme quelque chose d’achevé. Récemment, en travaillant sur les animaux, j’ai été amené à prolonger cette idée de dé-substantivation en lui donnant un contenu plus dynamique, c’est-à-dire en pensant qu’on pouvait utilement remplacer un mode de pensée substantivant par un mode de pensée qui serait d’abord lié aux verbes et à la conjugaison des verbes. J’ai donc écrit un texte qui s’appelle Les animaux conjuguent les verbes en silence, et les verbes dont il s’agit c’est être, oui, mais aussi respirer, suivre, guetter, voler, ramper… tous les verbes possibles. Et si on imagine une vie qui ne serait faite que de verbes, cela donne une vision immédiate du monde animal – des lignes, des lignes qui s’enfuient, qui se recoupent, des verbes qui s’évitent. Des verbes, des verbes qui s’activent, qui se conjuguent. Je vois ou j’imagine cela comme un monde extraordinaire. Mais par-delà, ce que je vois c’est le danger de la substantivation. L’Ouvert avec un grand «O», en effet, c’est quelque chose qu’on peut poser sur un socle, c’est un ouvert qui se referme. Et la décloison, donc, ne désigne pas quelque chose, seulement une tâche infinie. Ce que les hommes n’ont jamais été capables de faire en politique, c’est justement de clore et de déclore sans fin. On voit que toutes les opérations, tout le travail de la loi dans les sociétés se sont toujours faits en établissant des clôtures, des frontières, des verrous, des codes…
La formule de l’abandon de la mise en commun est donnée par Rousseau dans le discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, sa formulation fameuse est magnifique : «Le premier qui ayant enclos un terrain s’avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de misères et d’horreur n’eût point épargné au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que le terre n’est à personne.»
Mais on le sait, les hommes n’ont fait tout du long que produire et reproduire de l’enclos. L’histoire des enclos est d’ailleurs captivante ; c’est notre histoire, c’est l’histoire de la société civile, celle de l’agriculture, des maisons, mais à toutes les époques, même s’il y a une fatalité dans cette course historique vers le maximum de clôtures et de séparations, on voit aussi comment la pensée politique n’a existé qu’en se dressant contre les murs, qu’en cherchant autre chose, un autre espace. C’est très clair dès l’Antiquité, avec Aristote qui dit que la cité ne se défait pas premièrement de ses murailles. Ou avec ce récit de Plutarque, celui, mythique évidemment, de la fondation de Rome. Qui raconte que Romulus, ayant eu l’idée, pour délimiter la ville à venir, de tracer un cercle, avec sa charrue, se rendit compte, alors même qu’il traçait ce cercle, que la cité ainsi conçue ne serait pas viable. Et qu’il eut donc l’idée de lever quatre fois, aux quatre points cardinaux, le soc de sa charrue, pour que dans cette ville on puisse vivre, autrement dit y entrer et en sortir. C’est le fondement même de la respiration politique : ouvrir la muraille, ne pas la fermer complètement.

(in  Passer définir connecter infinir, Jean-christophe Bailly, entretien avec Philippe Roux (éditions Argol, 2014)).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Deux pages, je n’ai pas su moins.
Cet exercice de lectures actives, dont garder un ou l’autre passage, représentatif de quelque chose-mais-quoi, de rien d’autre qu’une lecture attentive et subjective, passage d’où partir pour prendre parole écrite et dire (tenter de) dire quelque chose du livre considéré ; cet exercice demeure surprenant– et surprenant pour moi au premier chef, tant l’extraction ne se fait jamais routine, ne suit pas de règle (il aurait fallu plus de contraintes en ce cas, mais aucune contrainte ne s’avère opérante face à une multiplicité telle que celle d’un herbier de lectures : à chaque projet (livre, inventaire, peinture) sa contrainte).
Deux pages de Bailly, tirées de ce livre d’entretien libre avec Philippe Roux, pas moins, je n’ai pas su couper, pas voulu m’en priver, tant l’écriture de Jean-Christophe Bailly a à voir avec la parole (plus qu’avec une « voix”, j’ai du mal avec ce refrain-là, la voix de l’auteur, je trouve ça réducteur et trop individualisé, je ne connais pas un lecteur qui ne soit, au moins un peu, multiple) ; je dis bien et répète : cette écriture a à voir avec la parole (elle n’est pas une parole, elle a partie liée avec, l’appelle, l’évoque, en nourrit le souvenir et l’envie). Il y d’ailleurs aussi dans ce livre de longs et intenses moments consacrés à l’idée qu’il se fait du “phrasé”, envisagé ainsi :

« L’infini du phrasé, ça ne veut pas dire parler sans fin, ou parler pour ne rien dire ; ça veut dire longer dans la parole cette vérité qui se dérobe constamment. »

« Les Singuliers », la série (je l’ai déjà écrit récemment à propos du Novarina) de livres d’entretien imaginée par Catherine Flohic aux éditions Argol est essentielle, en tant que clé d’accès à des œuvres et écrivains d’importance ; elle fonctionne à merveille tant la durée siège à la construction et à l’organisation de ces ouvrages : ici, deux-cent pages pleines d’extraits et d’archives éclairants et souvent touchants, une conversation longue et suivie (pas compilatoire, comme cela peut arriver parfois ailleurs). Avec Jean-Christophe Bailly, cette cohérence, ce suivi s’avère essentiel tant est forte la précision du propos (y compris du propos qui cherche, se biffe et rebiffe, revient sur ses pas, cette vie-là de la phrase est aussi une précision).
Ainsi ces deux pages, extraites et posées au-dessus, consacrent leur ouverture à ce beau mot d’ouvert. Puis la parole bifurque, s’arrête sur cette majuscule qui parfois s’impose et qu’il réfute, semblant minorer le concept dont il use, pour en fait l’armer de cohérence (et ne pas le faire entendre comme « quelque chose d’achevé »). Ouste, la majuscule oxymorique.
Et cette rigueur est salvatrice, tant tranquille est l’humeur, même en ces accès de rugosité ; salvatrice aussi, la rectification à la Bailly : on rougit de quelques capitales inutiles qu’il nous semble avoir posées ailleurs, mais on ne se confond pas en excuses, car : il y a mieux à faire, et : la phrase est, elle, déjà partie ailleurs. L’ouvert sollicité prend forme politique (et la culture antique de Bailly lui permet de naviguer en long terme avec une belle aisance), historique.

Le concept (il en parle en détail à un autre moment) ne subsume pas les autres éléments observés (le monde extérieur, ses détails) et actionnés (ceux du langage, en mouvement). Il avance avec, comme Bailly, marchant, (il y revient aussi, sur Le dépaysement, œuvre majeure, parue chez Fictions et Cie, en 2011) n’assujettit pas la marche à l’écriture, ne «marche pas pour écrire », mais marche, déjà. Et regarde. Et écrit. Marcher, écrire – les deux sont liés, mais aucun, du relevé ou du commentaire, ne recouvre l’autre. Les liens sont infinis (et toujours plus nombreux, émouvants, interpellant, l’âge et le travail avançant) mais jamais Bailly ne se noie : les animaux, si importants dans son œuvre sont là aussi (on les croise au-dessus de cet extrait), et ce qu’ils amènent, cette pensée pro-verbale et a-substantive, est formidablement actif.
C’est aussi le titre de ce merveilleux livre : Passer définir connecter infinir, suite verbale de la relance, du désir sans fin, de la présentation du regard en mouvement :

« Des verbes, des verbes qui s’activent, qui se conjuguent. Je vois ou j’imagine cela comme un monde extraordinaire. »

(Passer définir connecter infinir, Jean-Christophe Bailly, entretien avec Philippe Roux (éditions Argol, 2014),Date de parution : septembre 2014,ISBN : 978-2-37069-001-2)

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L’œuvre publiée de Jean-Christophe Bailly est importante, comme en atteste, par exemple, sa notice sur wikipedia. Je recommande en particulier,  parmi les derniers parus, Le Versant animal, Paris, Bayard, 2007 ; L’Instant et son ombre, Paris, Fictions et Cie-Seuil, 2008 ; Le Parti pris des animaux, Paris, Seuil, 2013 ; La Phrase urbaine, Paris, Fictions et Cie- Seuil, 2013 ; et l’immense Le Dépaysement. Voyages en France, Paris, Le Seuil, 2011 (Prix Décembre 2011).

 

 

 

Charles Robinson fomente, projette, agit. (Vous aurez été prévenus.)

(Texte lu avant la lecture de Charles Robinson à Midi Minuit poésie 14ème édition, octobre 2014 à Nantes.)

(à paraître dans Gare maritime 2015, en juin 2015)

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Charles Robinson, je pense que c’est un pseudonyme et le considérerai comme tel, par choix, et ce même si l’Etat-civil conteste, reprend, s’insurge, il me plaît pseudonyme en tant qu’un pseudonyme fait partie de tout ce qui s’écrit en son nom, et qu’en ce nom choisi résonnent nombre de possibilités. (En quoi dès lors la question de validité administrative devient fort accessoire).
Robinson : robinsonnade, cabanes, abris, naufrages, bricole, dépliés heuristiquement – et la part bricolage, y compris métaphysique, existentiel, de ce nom, fut joyeusement réécrite et inventée par Olivier Cadiot il y a une quinzaine d’années.

Charles : c’est un prénom français bien classique – ou aussi bien, américain. Nomination translangue, agent double, potentiel. Je dois d’ailleurs avouer qu’avant de le lire, d’en ouvrir un livre, je croyais de loin (dans le bruissement du réseau social : choses fugitives, comme vues de loin) qu’il s’agissait d’un auteur américain, tant la simple lecture de la couverture blanche estampillée du promeneur Fictions et Cie (où l’on édite aussi Thomas Pynchon, ceci n’est pas un hasard), de Dans les Cités, de Charles Robinson me renvoyait illico quelques plans (un canapé dans une cour, notamment) de The Wire, série télévisée, laquelle m’apparaît comme un des plus grands romans de ces dernières années.

Charles Robinson, son texte fomente, projette, et agit.

Fomente. Ses livres portent un programme, apparent dès leur titre. Dans les Cités, deuxième de ses romans, où la plongée (le terme, récent cliché, est ici rénové, tant le déplacement de focale fait socle, le panoramique, les plans-séquences au cœur de l’espace urbain puis dans les appartements puis dans les consciences des personnes envisagées, dans leur chair aussi, en jouissance et douleur) nous donne à voir amplifié le génie, même mauvais, du lieu ; Génie (tiens, encore) du proxénétisme (et non du Christianisme), premier roman, où le renversement est partout, depuis la langue et l’argumentaire ultra-libéral appliqué, ironiquement, au commerce du corps, pointant qu’en bonne logique capitaliste il n’y aurait pas à « en faire un drame », de ce marketing-là ; Ultimo (chez Ere) pour le délire ultra-formel du jeu de contraintes poussé à son extrémité, langue aliénée comme porteuse de germes, parasitaires, voire plus : comprime compresse le langage, pousse-le à son ultime, il sortira du jus de crâne, des humeurs, de la sève. Le renversement depuis la langue est vitaliste, politique : il y a un programme : ça s’appelle : Fabrication de la guerre civile. Vous aurez été prévenus.

Projette. Il y a un programme, un propos, donc, c’est écrit sur les feuilles : programme qui s’élabore depuis le langage et depuis sa manipulation, précise et frénétique, souples saccades, force joies bizarres. Charles Robinson fait des romans (genre qu’il habite, qu’il démonte, et en lequel il œuvre avec une forme d’hyper-compétence, ahurissante : Dans les cités vous dévaste et vous excite, joue d’intrigues et de revers (le renversement, encore), de polyphonies et de maîtrise du rythme : il y a un truc, non : il y en a mille, il y en a de partout, furieuse fête). Et quand on lui demande, Charles Robinson, et alors, le roman ? Il répond : zombi. Je cite, j’essaie :

Le zombi, c’est ce qui peut arriver de mieux après la mort. Un zombi, tu lui arraches un bras=récit, une jambe=psychologie, il continue à avancer. Tu lui pètes la colonne vertébrale=cohérence. Il est presque plus véloce. Tu lui éclates la tête=narrateur, tu lui mets le cul sur une épaule et les cheveux sur les genoux : pas de problème, il continue pareil. Désincarcéré du genre et de ses principes, il n’a conservé qu’un minimum de fonctions, une rapidité de mouvement, des souvenirs et des routines qui garantissent les intuitions et les réflexes de lecture. En plus, un zombi, c’est hyper méchant. Hyper agressif. Quand ça s’est refermé sur un lecteur ça ne veut plus le lâcher.
Sur une table, après le rayon philosophie, tu en as une dizaine face à toi. Une collection=la_meute. C’est ça que je veux, dit quelqu’un, des romans zombis.
Vu l’état du monde.
Qu’est-ce qu’on pouvait espérer de mieux ? »

Enfin, Charles Robinson agit. Ce qu’il produit, dans le texte, est un alliage extrêmement puissant, mobile et cessons là les superlatifs, je ne saurais pas m’arrêter. Il agit aussi hors la page, porté par le mouvement centrifuge, expansif, la réaction en chaîne, de ce qu’il génère, la page bientôt ne suffisant pas, on manque de place.
Charles Robinson fait du son, de l’image, qu’il ajoute aux textes, qu’il lit, à voix haute, claire, renversante – écoutez.

«Notre amour des pelleteuses» (Proust est une fiction, François Bon, Seuil, coll. Fictions et Cie)

fiction-proustProust est une fiction, de François Bon (éditions du Seuil, coll.Fictions et Cie, 2013)

(Reprise amplifiée d’une notice parue dans Encres de Loire n° 65)

« La métaphore du bassin minier intérieur, pour nous toute une richesse : d’abord parce qu’à la surface rien ne se voit – il faut le puits, et descendre. Immédiatement, si on applique la métaphore à la lettre, on est dans une disposition spatiale à multiples couches et profondeurs. Dans une mine, chaque galerie ne dispose que de son propre environnement : on ne se voit pas de l’une à l’autre, le réseau qu’elles forment est une arborescence qui ne peut chaque fois être considérée que depuis un seul de ses points. Enfin, une mine n’existe que parce qu’on la creuse, et ne crée sa richesse qu’à mesure qu’elle l’extrait dans la nuit minérale qui l’environne, toujours plus loin et sans plus de but au-devant que ce que Heidegger nommait les Holzwege, chemins des bûcherons dans la forêt, qui ne vont nulle part. »

La première impression produite par cet essai, c’est surtout celle de retrouver son Bon (comme on dit « relire son Proust ») où il nous avait laissé, au terme de cette étonnante, et si belle <i>Autobiographie des objets (parue en 2012, reprise en poche chez Point seuil cet automne), qui cheminait entre technologies et visions du monde associées, pour en arriver-revenir au livre, dans son poignant final (une armoire aux livres dans une vieille maison de Vendée). Le chemin (d’écriture, de lecture) se poursuit en cohérence, comme si c’est à l’œuvre de Marcel Proust que devait, nécessairement, aboutir cette exploration intérieure-là.

En travaillant cet essai, en live, sur son site tierslivre.net, ainsi qu’il procède maintenant pour chacun de ses livres, organisant sa recherche dans « la Recherche » en billets quotidiens, (voir les bonus et alentours, toujours à lire en ligne), Bon a traversé celle-ci selon un découpage original : des thèmes à émerger (nombreux et discutés, passés au scalpel d’une érudition phénoménale, au sens propre : l’érudition est active, vivante, matière et nourriture, moteur et adjuvant), celui qui rayonne avec le plus d’intensité est d’abord le rapport de Proust à la technologie.

« (La question posée est bien celle d’une poétique susceptible de se hisser à ces objets neufs (…))»

Et, ailleurs :

« J’ai lu une fois une édition scolaire de L’Éducation sentimentale, qui devait être au programme du bac français, et comportait à la fin le traditionnel commentaire pédagogique, j’y avais retrouvé cette phrase de Proust sur Flaubert, accompagnée des mots suivants : « on mesure bien la réticence de Proust à l’art mécanique et exagéré de Flaubert », disait le pédagogue. Peut-être est-ce lui qui a raison, peut-être moi. Je ne sais pas si c’est notre goût en littérature qui diffère, ou simplement notre amour des pelleteuses. »

Et le principe de recherche génétique choisi (par comptage du nombre d’occurrences de certains mots-clés, comme photographie, aéroplane ou automobile, dans À la Recherche du temps perdu, relevé grandement facilité par les objets de lecture électronique) produit une mise en abyme excitante, joueuse, bien au-delà de l’anecdote première. Le retour opéré par ce biais est celui d’un retour aux origines technologiques autant que littéraires, deux items indissociables chez Bon.

D’autres rapports se font avec ce qui le taraude, comme la circularité de l’œuvre

«((46)On peut relire dix fois Combray sans reprendre Albertine disparue, et pourtant la loi première de ce livre, c’est bien en quoi sa circularité est incontournable et implacable.)»

, et sa reprise permanente (n’use-t-il pas lui-même de son site ainsi, comme d’un livre s’écrivant ouvert), la lisière entre veille et sommeil (et le lieu où elle règne, la chambre), le rêve et la dématérialisation du réel : puissance de la fiction, qu’atteint toute littérature, dès lors qu’elle est une recherche active, intensive.

Les nombreux passages de fiction biographique (les entretiens imaginaires de Proust et Baudelaire ; l’ascendance supposée de Lautréamont qui serait le père de Marcel Proust, ce dont attesterait une lettre d’un certain Hinstin, précepteur du dit Lautréamont… où l’étoilement produit de la fiction au carré, et potentielle :puisque le dit Hinstin, on le sait, est par ailleurs familialement lié à un certain Général Instin, enterré au cimetière Montparnasse, comme Baudelaire), plus que de seulement ponctuer un texte extrêmement dense et complexe, hyper documenté, savant au plus beau du terme : les fictions ouvrent et lancent le rêve du lecteur.

Proust est une fiction, comme la littérature, comme le réel le sont – lorsqu’ils se montrent à la hauteur du rêve, comme c’est le cas ici.

On pourrait reprendre la si puissante métaphore de la mine, plus haut, pour conclure sur la ressource précieuse que constitue ce livre ; on relancera plutôt l’appétit qu’il ouvre, par cette réflexion, qui m’avait déjà frappée lors du festival Ecrivains en bord de mer, cet été, à La Baule (voir la vidéo ici) :

« (16) Défi logique posé à Proust lui-même : construire volontairement une œuvre dont l’unité ne pourrait échapper au « factice » qu’à condition de ne pas procéder d’une intention. »

Ou on relancera, encore, cet incessant aiguillon, par cette remarque-ci :

« (27) Proust est une littérature de la dématérialisation du réel, de la construction d’imaginaire dans le processus même qui nomme et les choses et nous-mêmes, et ce par quoi, dans cette disjonction du langage et du réel, nous apprenons qu’il est impossible d’apprendre à se comporter soi-même. La marche procède d’un déséquilibre, de notre relation aux autres il en serait de même et c’est de ce déséquilibre précisément que Proust traite»

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Proust est une fiction, de François Bon (éditions du Seuil, coll.Fictions et Cie, 2013, 352 pages, ISBN 2021100731)

Jocelyn Bonnerave, « Le hoquet comme technique d’écriture »

À propos de L’Homme bambou, paru aux éditions du Seuil (collection Fictions et Cie, janvier 2013, ISBN 978-2-02-109824-2)

(Chronique également parue sur remue.net)

On ne reviendra plus en arrière      on voit bien tout du dessus, maintenant      Grande Galerie            Ménagerie allée de platanes qui chuchotent jusqu’à la Seine qui ne nous trahiront pas      planqués sur ce toit      on était là-dessous      on ne reviendra plus sous terre maintenant c’est      hors sol      la lumière      le grand été sur Paris      sur le Jardin      la Ménagerie      sur toute la chaîne du soleil à la viande à la merde      à la terre à ton cul      d’amour            c’est la grande lumière      ici en hauteur contre parapet

(extrait de L’homme bambou, page 239)

Les résidences, on le sait, sont pour les auteurs un temps partagé, entre écriture et rencontres, entre soi et l’Autre, selon des lignes de partage fort mouvantes, poreuses : le lieu nourrit l’écriture de l’auteur, il constitue l’espace où l’inclure, d’où l’élancer, pour un temps. S’il n’y a que rarement commande spécifique d’un texte à l’issue, mais plutôt autorisation à tenter, à risquer l’immersion, par l’effet de ce temps alloué (lequel manque cruellement dans nos vies et leur économie), il y a souvent, plus tard, un livre qui vient, dont cet espace-temps fut le site d’édification. Et dans le texte, les rapports apparaissent, proches ou lointains, avec ce qui constituait le projet initial de résidence.
Mais rarement résidence (de surcroît aussi courte, deux mois de l’hiver 2011 passés au Museum d’Histoire Naturelle) n’aura, autant que celle de Jocelyn Bonnerave, nourri, constitué, engendré un roman paru ultérieurement (2 ans plus tard, c’est-à-dire, a minima, le temps ordinaire de conception d’un livre, délai qui vient lui aussi contredire l’idée de commande). L’espace-temps de cette résidence constitue littéralement le livre, sur de multiples plans : le Museum d’Histoire Naturelle est un des lieux principaux de l’action (y compris lors d’une course-poursuite finale, mais aussi sa source de documentation, consultée dans le texte et en amont par l’auteur – et la documentation est primordiale dans la manière romanesque de Jocelyn Bonnerave : elle est la ressource, le thème (dans ce livre-ci, L’homme bambou, où la mutation vers la plante du narrateur permet de questionner la botanique, la zoologie, les neurosciences, tout comme dans le précédent, Nouveaux indiens, par le jeu d’une intrigue habile, enquêtait autant sur l’anthropologie que sur l’affaire criminelle dont il était question).
L’action, donc, résumons-la : un jardinier, basé en Ariège se voit pousser une protubérance, qu’il prend d’abord pour une queue, extension hyper-animale, qui s’avère en fait être végétale, puisqu’il s’agit d’une pousse de bambou – prologue d’une transformation plus globale. C’est entre instituts privés et scientifiques (d’où ce passage prolongé au Muséum d’Histoire Naturelle) qu’il va naviguer ensuite, pour tenter d’appréhender l’ampleur de cette mutation. Maïa, une étudiante en archéologie, va l’assister dans cette (en)quête – façon de convoquer un autre domaine scientifique, façon aussi d’étudier la raideur du bambou, sa verticalité.

il faut maintenant te creuser mais j’avance timide, me reviennent avec un frisson les images de ce documentaire sur les tamanoirs, avant de plonger dans la fourmilière leur fabuleuse langue en ligne et comme intelligente, ils sortent d’énormes griffes courbées à l’assaut, quel flot de pensée venue de plus ou moins loin à différentes vitesses, et toutes ces images c’est étonnant, d’habitude la pensée s’arrête dans le plaisir, on oppose toutes ces chose, le corps et la tête, le muscle et l’esprit, c’est un peu idiot on n’est quand même pas des canards qui courent encore la tête arrachée, le cerveau est dans le corps après tout mais il y a toute une tradition comme ça qui les sépare, et là moi je pense à tombeau ouvert en plein élan de corps portant, comme si ça ne venait plus d’en haut, comme si les images étaient pulsées par le sang, et je ne suis pas en train de m’envoyer des fleurs hein, il y a un aspect très négatif à tout cela, cette espèce de parasitage fatigant, la preuve, aux pieds de la fille que j’aime je reçois la visite surprise d’un jeune tamanoir de documentaire, griffes en avant, pourquoi ? (extrait de L’homme bambou, page 53)

On l’entend, l’écriture de Jocelyn Bonnerave est stimulée par la chose sexuelle, laquelle, au-delà d’être un thème récurrent dans ses deux livres (Nouveaux Indiens vibrait déjà de quelques scènes fort incandescentes), fait sève et lanceur, une énergie qui porte le mouvement de la langue, en relance la vigueur. On le lit, aussi, dans le passage ci-dessus (« on oppose toutes ces chose, le corps et la tête, le muscle et l’esprit, c’est un peu idiot on n’est quand même pas des canards qui courent encore la tête arrachée, le cerveau est dans le corps après tout »), que les liens priment, l’union, même cahotique, des choses et des mots, de la chair et de l’esprit. Me revient alors un aspect, anecdotique a priori, mais marquant, à mieux y regarder, et ne serait-ce que par sa singularité, de la pratique d’écriture de Bonnerave : durant sa résidence au Museum, m’a-t-il dit, il écrivait debout, avec un pupitre, comme on chante ou comme on se bat, en somme. Son écriture est un geste érigé, elle se dresse. La verticalité est son motif, son origine, sa direction.
Ces liens entre les concepts, entre les disciplines ; le Museum en tant que décor et lieu d’échanges, de savoirs et de paroles ; sont aussi symbolisés par une double mutation du personnage principal : en même temps que de se voir peu à peu innervé de bambou, en même temps donc que change son corps, son esprit spirale et vire : ce sont des voix étranges, un flux poétique, entrecoupé de blancs (voir la citation en haut de page) qui lui tournent en tête, et dont il questionne l’origine. Un des savants lui fait le récit d’un colloque auquel il a assisté, des années auparavant :

« (…)je m’ennuyais beaucoup jusqu’à ce qu’une dame d’un certain âge, venue de Bombay, je crois, prenne la parole en commençant par lister les données de base sur les cellules végétales, ce qu’on apprend en fin de lycée, vous voyez. Elle avait fait son Powerpoint comme tout le monde, mais c’était des grossissements au microscope électronique, magnifiques sur écran géant, les photos des petites cases qui constituent l’épiderme de n’importe quelle feuille avaient dû être traitées par un logiciel tout récent, on était comme plongé dans la chlorophylle. Bon, je trouve que votre transcription ressemble incroyablement à ce genre de découpage, d’entrée ça m’a troublé en vous lisant, très bien, mais on n’est pas des poètes. Il faut se méfier des analogies. Pourtant, je suis encore troublé de vous entendre dire que les blancs entre vos mots sont des parois poreuses, et que les adjectifs limitant et traversant vous paraissent aussi adéquats : ce sont à peu près prononcés par cette même dame pour décrire la communication cellulaire végétale. (…)
Dans l’histoire de la vie, l’animal s’est construit autour d’une cavité intérieure – cavité très tôt remplie de sang, très tôt rythmée par un cœur, qui distribue presque immédiatement informations et énergie à tous les points de l’organisme, et très vite orchestrée par un rachis, c’est-à-dire un système nerveux central c’est-à-dire mon fonds de commerce. Au lieu de ça, dans les plantes de ma dame indienne, on trouve des cellules séparées par des parois à la fois limitantes et traversantes, entre lesquelles les informations circulent lentement. »(extrait de L’homme bambou, page 209)

… Des cellules séparées par des parois à la fois limitantes et traversantes, entre lesquelles les informations circulent lentement… La reconfiguration envisagée par le biais du végétal, qu’expérimente Bonnerave, nous enseigne et excite autant qu’elle éveille les intérêts avides des industriels : l’hypothèse réveille le poète et rappelle le philosophe – et nous reviennent alors entre les mains quelques notes posées sur remue.net durant cette résidence :

« Au réveil, j’apprends que le hoquet est encore un signe du lointain passé dans notre corps, peut-être pas une « structure vestigiale » comme celles déjà évoquées ici, mais un mécanisme archaïque : développé par les animaux amphibies pour trier entre leurs deux sources d’alimentation en oxygène – le clapet servait à empêcher l’eau de passer lorsqu’ils passaient en mode aérien. Deleuze a écrit des pages définitives sur la littérature et le bégaiement. Je suis maintenant persuadé qu’il faudrait aussi empoigner le hoquet comme technique d’écriture. »

L’Homme bambou, paru aux éditions du Seuil (collection Fictions et Cie, janvier 2013, ISBN 978-2-02-109824-2)

« Peste et Choléra » de Patrick Deville (éditions du Seuil, collection Fictions et Cie)

(Reprise d’une chronique publiée dans Encres de Loire n°61, septembre 2012)

Lundi 5 novembre 2012, ce livre a obtenu le Prix Femina.

Sur le bureau, un livre de Leonardo Sciascia dans lequel une phrase est soulignée : « La science, comme la poésie, se trouve, on le sait, à un pas de la folie. »

Alexandre Yersin (1863-1943) est un bactériologiste, découvreur du bacille de la peste, qui fonda l’Institut Pasteur de Nha Trang (Vietnam). Botaniste entreprenant, il introduisit l’hévéa (arbre à caoutchouc) en Indochine. Explorateur, il découvrit la ville de Dalat. La biographie de cet homme de sciences, majeur et mal connu, est foisonnante. Elle constitue déjà un arbre, une manière de poème.

On sait, depuis William Walker, l’habileté si particulière de Patrick Deville au jeu biographique, à rendre la part fictionnelle des vies qu’il raconte. On sait son intérêt pour les trajets transversaux à travers le monde et son Histoire. Ce savant apatride que fut Yersin, en route toujours vers un nouvel ailleurs (temporel et spirituel) s’avère une formidable matière pour son art littéraire, qu’on dirait « heuristique », tant ce roman se déplie comme une carte, plutôt que comme une frise.

Yersin ne cesse de s’en aller – non de fuir, plutôt de réinventer (et se réinventer, par là). Sa quête est de création. La littérature est partout présente, via les signaux de Rimbaud :

L’un vécut depuis le Second Empire jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, l’autre à trente-sept ans tomba de cheval. Chez ces deux-là la même frénésie de savoir et de partir, de quitter les petites bandes des pasteuriens ou des parnassiens. Le goût des aubes ensoleillées et de la navigation maritime, de la botanique et de la photographie. « Je viens de commander à Lyon un appareil photographique qui me permettra d’intercaler dans cet ouvrage des vues de ces étranges contrées.

Mais on y capte aussi Céline, Camus…. La littérature innerve chaque page, mais aussi l’Histoire, la politique, la science. Le livre est court et plein, vif, rapide. Deville infuse à sa phrase des accélérateurs, en brise les lignes, pour inventer de nouveaux trajets : « Maintenant ça suffit. Il a une autre idée. Ouste. Tout le monde dehors. »

Ce livre est en somme une Vie. (« Le calcul est simple : si chacun d’entre nous écrivait ne serait-ce que dix Vies au cours de la sienne aucune ne serait oubliée. Aucune ne serait effacée. Chacune atteindrait à la postérité, et ce serait justice. » ) Une Vie, un livre d’aventures, bel et fier hommage à la science, à l’art, aux rapports entre les deux, aux mouvements de balancier régissant toute vie, dès qu’elle est de passion et de labeur. Dès qu’elle est une recherche.

Peste et Choléra, Patrick Deville, Seuil, coll.Fictions et Cie, 2012, 219 pages; (21 x 14 cm), EAN13 : 9782021077209

« Autobiographie des objets » par François Bon (Fictions et Cie, éditions du Seuil, 2012)

(reprise d’un article initialement paru sur livre au centre le 23 août 2012) | Autres ressources à consulter : recension des articles parus, sur le site tierslivre de François Bon.)

“J’aurais bien aimé m’en tenir aux objets, purs et durs, mais à chaque fois surgissaient ces visages…(…)  du coup, ça permettait de convoquer les fantômes : ils sont venus”., dit François Bon en présentation (voir cette vidéo) de ce livre, livre attendu, car venant après Après le livre, si l’on ose dire.

Et cette autobiographie des objets en procède, de cette entreprise de traitement fictionnel de la réalité matérielle, qui déjà nourrissait cet essai (Après le livre, donc) paru en 2011. Ce nouveau livre creuse cette question des rapports multiples entre l’onirisme (le fantasme, les rêves d’enfant et ceux d’adulte, le goût du fantastique et comment il vient de cette enfance) et la technique ; des rapports entre les gestes et la pensée. Ainsi, quel lieu plus symbolique de cet entrelacement permanent, que le garage familial, déjà évoqué dans Mécanique il y a quelques années, et récurrent lieu d’aventures, ici : garage qui est à la fois l’endroit de la cachette, du jeu (territoire d’usage organisé, codifié soudain livré aux gosses, à la fin des longs repas dominicaux), mais aussi celui du travail, qui est en cette époque mode de ressource autant qu’assignation et justification sociales. La machine-souvenir qu’est un être humain se trouve ici démontée, le petit chantier mécanique se fait à ciel ouvert : les souvenirs et d’où ils viennent et où ils mènent, et ce qui résonne. Les objets sont réfléchissants comme ces meubles miroirs (de salle de bain) qu’on ouvrait enfant pour y voir une mise en abyme de nous-même, redécoupé à l’infini.

Le livre a d’abord (et par la suite, en extension, voir sur tierslivre ces “bonus” savoureux), comme tout projet d’écriture de François Bon, été une expérience de site. Ce découpage originel en billets génère sa forme propre (même si ici revue autre, condensée, pour l’objet clos qu’est le livre). L’ensemble est donc divisé en courts chapitres, aux titres qui font un bel  inventaire, en fin d’ouvrage :

question | nylon | miroir | Tancrède Pépin | Telefunken | casquettes de Moscou | le litre à moules (…)

Et chacun des billets a l’esprit d’escalier, chacun réfère à plusieurs éléments liés, ou associés, chacun contient plusieurs époques, plusieurs registres de regard sur le monde. Ainsi Tancrède Pépin, c’est un nom propre, s’étonne-t-on : celui d’un bougre, vieux jardinier, qui est aussi celui qui vient poser des carreaux de ciment, un jour, au jardin. Oui, et ce qui (semble) revenir, en premier, c’est le patronyme (« Il s’appelait réellement Tancrède Pépin, mais le prénom m’émerveillait moins que le nom, à cause de Pépin le Bref »), mais ce qui bouleverse et marque l’enfant myope (il en est beaucoup question, de ce prisme-là, de la myopie fondatrice, de comment on voit le monde, et sous quel angle, et de tout ce que cela détermine), c’est l’appareil dont Tancrède Pépin  détient l’usage:

« Ce qui est bizarre, c’est de n’avoir pas de réminiscence du visage de Tancrède Pépin, mais qu’elle soit très précise concernant son vélomoteur et son appareil. »

Les objets, donc, sont exposés, donnés à voir et réfléchir (ils nous réfléchissent, les lisant nous spéculons sans cesse sur nos propres objets de transition, nous nous redécoupons à l’infini, comme dans les meubles-miroirs des salles de bain de l’enfance), dans un savant désordre (un désordre qui aboutit, et aboutit à une conclusion fort belle). Par les objets, par leur entremise, nous viennent des lieux, des gens, des représentations : une époque, des époques, et surtout les bascules, le passage d’un monde à d’autres qui s’est opéré dans cette seconde moitié du vingtième siècle.

Par les objets s’assemblent les souvenirs, mais aussi, surtout, la pensée du souvenir, le récit et la pensée du récit se formant.

Dès la transaction, dès l’achat, l’objet compte et nous change (il est question beaucoup dans ce livre des premiers achats, fondateurs, symboliques, du premier jean acheté secrètement ailleurs qu’au bourg (transgression), de la première guitare(transgression encore : « pour l’acheter j’y étais allé avec ma mère, et ça avait dû être comme une expédition diplomatique»), et dès l’enfance, ce fil de nylon, transgression, acte fondateur, en son mystère aussi :

« Je n’ai aucune idée aujourd’hui de l’usage que j’en entrevoyais. Peut-être, justement, pas d’autre usage que cette consistance souple et brillante du nylon, matériau neuf. J’avais une pièce, c’était un cadeau, ça devait être la première fois que j’avais de l’argent en propre

(…)

Ma mère s’était aperçue de la présence de la corde nylon à peine deux jours plus tard. Où je me l’étais procurée, et pour quoi faire, il fallait répondre. J’avais avoué l’échange de la pièce de cinq francs : j’ai appris ce jour-là qu’on ne m’avait pas confié pareil argent pour valeur d’échange, mais capitalisation contrainte. J’avais gaspillé. »

Ce que l’écriture permet,dans son détail : l’italique sur gaspillé, et c’est tout un monde disparu qui apparaît, tout un mode de rapport à l’économie, à l’extérieur, à l’avenir, toute une vision du monde devenue obsolète (comme ces objets à l’obsolescence programmée évoqués dans l’introduction du livre).

« J’appartiens à un monde disparu – et je vis et me conduis au-delà de cette appartenance. C’est probablement le cas pour tout un chacun. La question, c’est l’importance et la rémanence matérielle, d’un tel objet, parfaitement incongru, parfaitement inutile, dans le parcours personnel. »

C’est un texte en reliefs, donc ; c’est aussi un album, un livre d’histoires, nombreuses, narrées redécoupées ; c’est dès son origine un hypertexte en creux ; c’est un trajet de mémoire, en concaténation de fragments, qui ainsi donne à saisir avec des outils actuels, ceux de nos modes de représentation changés, le passage d’un monde ancien au nôtre. Jamais nostalgique (même si tendre, et triste, ému lui-même de ce qu’il évoque, de ce qui revient, de ce qui surgit), de par cette structure, cette hygiène d’écriture, qui permet d’évoquer le changement d’ère dans toute sa complexité, en nuances, sans manichéisme ni déploration affectée : car, le surgissement de la couleur que fut la fin des années 60, motif souvent évoqué, qui s’en plaindra ?

Le projet prend une encore autre dimension, parvenant à l’armoire à livres finale, dont on ne dira rien, mais qui nous ramène aux mots d’introduction, essentiels :

« Reste le présent, et son abîme faute de le comprendre, et dans l’amplification majeure, chaotique qu’il représente, revenir lire les transitions successives. Il y a vos mains, et il y a ce front froid des morts, ceux qui furent vôtres. Au bout, tout au bout, on le sait ; rien que les livres ».

Frank Smith « Guantanamo » (Seuil, collection Fictions et cie, 2010).

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 17 avril 2010)

Détenu : Je suis une petite personne. Bien entendu, c’est votre travail, et c’est vous qui décidez. Mais je pense à ces cinq ou six allégations. Si la moindre d’entre elles était crédible, ça serait moins bizarre. Mais elles sont toutes si fausses ! Personne n’a le temps de nourrir sa famille tout en faisant ce que vous m’accusez d’avoir fait !

Il y a même encore de l’humour – une sorte de. Au bout de tout cela enduré il en demeure, de cette forme d’ironie du faible encore fier ; il y a de l’humain qui se débat, se défend et proteste encore. C’est une des choses que nous laisse ce livre, hors ce qu’il nous livre et nous apprend, de par sa fonction documentaire (Frank Smith s’est saisi de documents publiés contre son gré par le Pentagone, qui y fut obligé par procès : il s’agit des transcriptions d’interrogatoires de plusieurs centaines de prisonniers du camp de Guantanamo, incarcérés pour fait – et plus souvent – soupçon de terrorisme).

Ce livre pourtant ne dénonce pas – du moins dit ne pas dénoncer, ainsi qu’affirme l’avertissement page 123 : « Le texte est une fiction, ni les propos prêtés aux personnages, ni ces personnages eux-mêmes, ni encore les faits évoqués ne sauraient donc être exactement ramenés à des personnes ou des évènements existant ou ayant existé, aux lieux cités ou ailleurs, ni témoigner d’une réalité ou d’un jugement sur ces faits, ces personnes ou ces lieux. » Il rend compte et défait ce compte en même temps qu’il le tient – en fiction. Ce procédé, cette distance mise, apporte (j’ai souvenir des scrupules de langue et posture de Marie Cosnay témoignant des procès de sans-papiers : les scrupules nouveaux apportés par l’écriture éclairent les scrupules oubliés, sédimentés, du reste, du réel rapporté).

Le principe d’enregistrement et reformulation des minutes de procès fait songer à Reznikoff, ombre dont Frank Smith ne nie d’ailleurs pas la portée.

Le titre, « Guantanamo », est on ne peut plus explicite. Explicite il affirme, pose et tout autant, pourtant, diffracte notre propension à l’analyse : comme tous les lieux de guerre, lieux dits de guerre, dits & redits & redits ad libitum comme étant de guerre, jusqu’à voir leur nom, un temps, représenter la guerre en nos esprits (successivement Vietnam, Beyrouth, Sarajevo ont tenu cette place, avant de céder la place à plus « actuel », à « plus pire »), le nom Guantanamo a connu cet usage-là, d’après saturation, signifiant tant (et trop, et d’irrationnelle façon : car des prisons il y en a il y en eut il y en aura d’autres, oui) symboliquement que faisant tampon, obstacle à tentative de saisissement. Le livre sort juste au moment du creux, l’effacement tout juste entamé de l’effet du nom dans nos mémoires, et du coup ravive bizarre. Cette a-temporalité là provoque déjà quelque chose.

Mais le livre en lui-même, en ses contenus (courts et denses, 125 pages à peine), s’inscrit dans la veine récitative de « Holocauste » de Reznikov, oui. Il formalise son matériau, organise selon plusieurs modalités les échanges entre interrogeant et interrogé.

On demande :/on répond :
Question : / Réponse :
L’interrogateur déclare : / l’interrogé dit :
On dit / L’interrogé dit / on dit que l’interrogé (…)
On dit / On répond
On aurait (et reprise des dires de l’interrogé tels qu’énoncés)
Ainsi que des formes de récit (commençant toujours par « l’homme »), de cut-ups de sentences judiciaires, ou de système de répétition des amorces débarrassées du restant des informations :

On est l’interrogateur, on est l’interrogé. / On pose une question, on répond à la question posée. / On pose une deuxième question, on répond à la deuxième question posée. / On pose une troisième question, on répond à la troisième question posée. / On interroge encore une fois une fois l’interrogé, on répond encore une fois à l’interrogateur. / On pose une question, on ne répond pas à la question./ On interroge l’interrogé, l’interrogé répond à l’interrogateur./ On pose une question, on ne répond pas à la question./ (…)

Il y a un effet de cette déconstruction du langage (non du réel), qui agit évidemment sur notre perception du réel dont ce langage est l’enregistrement. Ces alternances de dialogue, de modes de récit, mais aussi de chants, défont la masse des minutes dont Frank Smith s’est emparées sur le mode Mecano : ainsi désassemblées et autrement réassemblées, elles produisent, non seulement l’effet hypnotique de la répétition (lequel hypnotisme est composante de la guerre psychologique dont ces interrogatoires ont fait partie), mais aussi nous donnent à voir cette masse de moments selon différents angles – en somme, faisons l’expérience du vertige provoqué par les conditions de l’expérience, en même temps qu’étant déplacés pour ne pas céder au dit vertige, et tenir position de regardeur lucide (lucide autant qu’il peut). Ce double effet donne au livre un statut multiple – et pour autant pas ambigu, il ne minaude pas, ne joue pas, pas plus qu’il ne mime l’affectation : ce faisant, tenant sa juste position, il peut sinon dénoncer – du moins permettre de dénoncer – du moins permettre en nous que se refasse le chemin vers la dénonciation. Il lui permet surtout d’exceller dans des deux catégories où il refusera de se ranger : en fiction, comme en documentaire.

« Guantanamo », de Frank Smith, éditions Seuil, coll. Fictions et Cie, parution mars 2010, ISBN 978-2-02-102095-3 et en version numérique, Guantanamo 2006 sur publie.net

Frank Smith, né en 1968, est écrivain, auteur « avec des images & avec du son » et producteur à France Culture (où il a codirigé L’atelier de création radiophonique de 2001 à 2011, et produit le cycle d’émissions La poésie n’est pas une solution, été 2012). Son site personnel, très complet, présente plusieurs blogs, et la vaste étendue de ses travaux : http://www.franksmith.fr/

Un homme, deux lettres : BW par Lydie Salvayre (Seuil, collection Fictions et Cie, 2009).

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 7 septembre 2009)

Ce livre de Lydie Salvayre est nommé BW – BW tel un code – BW c’est un code, qui, selon wikipedia, est l’abréviation :

Du Botswana, selon la liste des Internet TLD (Top level domain) : .bw / du gène brown’, un gène de la drosophile / de Big Window dans Air max BW. (utilisée en médecine) / de « réaction de Bordet et Wassermann » (dépistage de la syphilis)/ de la province belge du Brabant Wallon, comprenant notamment le sud de l’agglomération bruxelloise / de business warehouse sous SAP (progiciel) / de Brood War, l’extension du célèbre jeu StarCraft réalisé par Blizzard Entertainment / du Länder Allemand Bade-Wurtemberg.

Ce livre de Lydie Salvayre est nommé BW – BW tel un code, mais le code est tôt cassé : il s’agit des initiales de celui qui n’est ni narrateur, ni auteur, ni héros du livre – simple témoin de sa propre vie qu’il raconte puisqu’il le faut et qu’elle, Lydie Salvayre, puisqu’il le faut, restitue (donc : transforme).

« Le 15 mai 2008, BW perd brutalement l’usage de son œil droit. L’inquiétude est immense. D’autant que la vision de son œil gauche est très diminuée.

BW consulte un spécialiste. Un décollement de rétine est diagnostiqué, puis opéré. Mais des complications surviennent et, pendant une quinzaine de jours, BW se demande s’il ne va pas devenir définitivement aveugle. C’est dans ce laps que naît ce livre.

En attendant une nouvelle intervention chirurgicale sur l’œil aveugle, BW qui ne peut se déplacer, ni lire, ni regarder la télé, me raconte dans une sorte d’urgence la somme des départs qui ont marqué sa vie. Je note ce qu’il me dit.

Mon cœur est une gare. »

J’avais je dois l’avouer quelque peur de ce livre, avant de le lire, peur de règlements de compte, d’effluves de linge sale , de peccadilles internes et propres à tout (petit) milieu – petits, les milieux l’étant par essence. Pas envie de ça – peur illico dissipée et tant mieux, c’est ici tout autre chose qui se passe.

Car le BW qu’on écoute ici narré, s’il existe

(Tentant d’écrire cette notice, J’écoute BW parler de Jacques Kerouac, c’était tard le soir à la radio mais la technologie nous le rendant accessible c’est maintenant même, la voix minérale raconte Kerouac et la pluie dégoulinant sur la vitre du train devient fictive, cinématographique, générique. Je l’écoute : c’est donc que BW existe. )

BW, donc, existe et fut jusqu’à il y a peu éditeur, et pas n’importe quel éditeur. ne règle aucun compte ; ce livre n’est pas un roman à clés, d’ailleurs quelques amis écrivains, les plus chers, sont nommés : Michon, Raulet, Guyotat. Ce lire, au-delà de la déception, de l’amertume, d’une défaite (qui serait alors collective), joue plus loin, va voir ailleurs, au-delà :

« BW a aimé l’édition corps et âme. Il a rompu avec elle à peine a-t-il compris qu’il devrait désormais spéculer, négocier, marchander, opter pour des choix raisonnables, autrement dit qui rapportent, en langue d’édition(les opérations pécuniaires l’ayant jusqu’ici assez peu occupé). Il a rompu avec elle pour ne pas obtempérer aux impératifs susnommés (qu’on aurait autrefois regardés comme vulgaires). Il a rompu avec elle avant que ne commence le dégoût de lui-même. L’une des raisons de ce livre est de dire la rupture de BW avec l’édition , et l’entrelacs compliqué de ses causes. Car la rupture de BW avec l’édition qu’il a aimée par-dessus tout m’apparaît parfois comme un raccourci violent de notre histoire contemporaine. »

La peur m’a quitté à la lecture, la peur est convertie en force. En goût de la fuite, la fuite envisagée comme un geste d’allant, comme un je vais voir ailleurs si j’y suis (plus) – comme une fugue.

Ce BW, que nous offre Lydie Salvayre, s’il prête voix à l’éditeur au moment où, d’épuisement, il choisit le silence, ce livre, pour se tailler (pour nous tailler) la route, choisit le mode de la fable. C’est une fable qui nous est contée ici, plus qu’un récit de vie. Et la distance s’avère être bonne – jamais ne nous laisse gêné dans l’embrasure. La distance est la bonne, et le livre, tour de force, ne cache RIEN , mais ne dévoile pas plus.

Au résultat, un hommage, oui, certainement, un juste hommage, jamais compassé. La colère est vive et justement rendue :

« Puis : Longtemps j’ai refusé de lâcher prise. J’ai été, tu le sais, obstiné. Je me suis appliqué à ce métier d’éditeur de toute mon âme. J’y ai passé mes jours et mes nuits. J’ai travaillé d’arrache-pied, et souvent la colère au ventre. J’ai rencontré une flopée de journalistes dont bien peu avaient lu Lezama Lima ou Gadda, mes admirés, mais je faisais mon âne, et quelquefois ça m’amusait. J’ai écrit des centaines de lettres aux libraires pour les amener à défendre ce que la littérature avait de meilleur. (BW s’échauffe en parlant.) Je me suis crevé le cul, j’ai encaissé des coups, j’ai supporté des tiraillements et des contradictions, j’ai fermé ma gueule devant des chicanes absurdes, j’ai essayé de concilier l’inconciliable, je veux dire ma passion pour les livres et les contraintes économiques auxquelles je devais me plier. J’ai essayé, follement persuadé que la beauté de certains textes aurait, au final, raison de tout le reste. Une forme de candeur, qu’on pourrait très bien appeler connerie, m’a amené à croire que je trouverais au sein du système des failles où me glisser. Idiot que j’étais. Je me suis obstiné contre toute logique. Et pour rien.

Si vous saviez que de feu j’ai brûlé

Que de vie j’ai gaspillé pour rien. »

Et là on sait que Non pas pour rien, s’apprêtant à lister, comptant sur les doigts pour l’exemple, sachant qu’on n’aura vite plus assez de mains et que ce sera fort démonstratif, ce manque de doigts tant d’auteurs et de livres il y a eu, vers lesquels il nous aiguilla.

« Tu vas m’objecter, dit BW qu’on ne peut plus arrêter, que certains écrivains publiés par mes soins ont obtenu quelque succès. Petites victoires avant la déroute à venir, dit BW, décidément fort pessimiste. Mais ceux que le public s’entête à ignorer ? Mais les cinglés, mais les rétifs, mais ceux qui vont trop loin, ou à rebrousse-poil, ou contre, ou qui se montrent insoucieux par orgueil ou révolte (deux traits qui souvent, paraît-il, se combinent), qui se montrent insoucieux de l’opinion commune et de l’esprit du temps ? »

Eh bien à notre humble (mais résistante) échelle, on sera là pour. Et pas tout seuls. Les endroits de notre fuite existent, existeront, ici, ou (entre autres).


« BW » de Lydie Salvayre – Seuil – ISBN : 9782020997119

« La Gare centrale », de Thomas Compère-Morel

(reprise d’un article publié le 21 octobre 2005 sur remue.net)

“- Ce n’est pas la seule chose que vous perdez. N’oubliez pas que, dès l’instant où votre image apparaîtra, on s’attendra à ce que vous lui ressembliez. Et si vous rencontrez des gens quelque part, ils remettront en cause votre droit à différer de votre image.” (Don DeLillo, « Mao 2 », éditions Actes sud, 1992)

Je me méfie des images, ne suis pas le seul, me méfie des visages – des visages en image : les portraits me disent qu’il m’abusent, et qu’ils m’abusent effectivement ou pas ce qui compte c’est qu’ils le disent, m’abuser – car dès lors je me méfie.

Et me méfie, en particulier, des portraits d’écrivains.

Très souvent face à la pose d’un auteur me vient une gêne, je sens qu’il plane entre nous, photo et moi, un espace flou : c’est de constater, aussi, entre ce qui fut écrit, lu, dissipé en place publique, puis lu par moi, et cette image-là, sensée correspondre, un hiatus. Un défaut de conformité. Superposition : impossible. Les têtes des écrivains il me faudrait, me dis-je parfois, ne pas, ne jamais, les voir (qu’ils soient tous dans Thomas Pynchon l’invisible ou Bill Gray, l’auteur caché de « Mao II »). Ne jamais les voir ou, soyons honnêtes, seulement après, bien après avoir lu.
(Mais même, alors).

C’est un problème au-delà du seul petit lecteur que je suis, exemple : Thomas Compère-Morel : Thomas Compère-Morel, le nom irait bien dans le livre, sierait à un des personnages (comme on imagine bien un Pierre Senges, dans un livre du dit Senges). Compère-Morel, donc, donne un nom qui se met bien sur un livre, qui fait images (point trop parlantes). Le livre une fois lu (dont je parlerai bientôt), vue par erreur, omission (une réclame en passant dans la presse vouée entière au sacre de la rentrée) : la figure, de Thomas Compère-Morel : qui m’étonne (et son élégant costume, aussi). M’étonne, vraiment. N’en pense ni bien ni mal, ni sympathie ni anti-, n’en pense rien d’une figure qui ne me dit rien, m’en fiche un peu ce serait tant mieux, mais non, pas vrai : car la figure, sans rien dire, ne me va pas. C’est un peu la déception classique de la découverte d’une tête de radio – accrue par la dimension du texte (duquel je fabrique un monde, neuf et mien). Déception obligée, on y revient, car figure et texte ne se recouvrent pas, ça ne rentre pas, ne va pas – contrefaçon ? C’est dans ce cas, flagrant : Car La gare centrale est livre sans visage. Sans visage, dedans : les personnages de l’histoire (laquelle on peut résumer à : dans la grande gare, tout est en panne, on se bouscule c’est la panique, mais rien n’arrive, pas de train, et l’attente se prolonge) sont ombres, costumes pleins de vide, mus par leur seule fonction dans le récit. Narrateur, y compris. S’il fallait résumer oui, dire ce qui s’y passe, ce serait vite fait, quand c’est ici l’absence qui crée (tout comme le train pas là remplit la gare de voyageurs en attente, inquiets), quand ce qui ici nous informe est le manque de signes, d’informations, quand un truc plane entre les lignes, entre les chapitres, entre les ombres, entre ces silhouettes sans visage, que le livre en entier est traversé par ce quelque-chose-mais-quoi.

Quelque chose, mais quoi. Quelque chose sans visage, dans ce livre d’images taiseux, d’images taiseuses, données en un laps de temps si bref (cent pages à peine), qu’elle ne déflorent pas l’inquiétude, le quelque-chose-mais-quoi. Qui demeure comme ce qu’on contemple (un silence d’après détonation, qui se prolongerait infini), après, longtemps après qu’on ait oublié,

la photo,

de l’auteur.

(Quelle photo ?)

Quel auteur.

« La gare centrale » de Thomas Compère- Morel (dont, après recherches sur le web, on a pu apprendre qu’il est un important historien – et aussi : que sa figure change selon les photos ; qu’elle est souvent sympathique – est publié aux éditions du Seuil (collection Fictions et compagnie, 2005).