Archives de Tag: François Bon

Géométrie est poétique (à propos des Fragments du dedans, de François Bon, Grasset, 2014)

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« DOCUMENT

On utilise souvent cette image comme quoi les temps modernes, et les outils qu’ils nous forcent d’apprendre, font de l’humain le nouveau document. Le document était ce qu’on déposait hors de soi pour une accessibilité (même pas forcément une reproduction) à l’écart de soi, spatialement ou temporellement. Petit à petit, à mesure de l’épopée technique qui commence aux temps humanistes, on découvre que le document lui-même se modifie, à sa source, en fonction de ce qu’il reçoit d’informations spatialement ou temporellement ou relationnellement à l’écart. Et puis c’est cette relation qui devient nous-même : en ce que progressivement elle nous définit, et devient le lieu même de notre constitution, ou notre accès à nous-même. Nous ne nous suffisons plus, nous sommes à l’autre ce que constitue le document que nous sommes, établi à rebours de nous par nos relations même. Cette idée du document est dangereuse : la littérature a toujours œuvré à le constituer, quand il n’était pas nécessaire. En nous constituant comme document, nous n’avons plus besoin de les faire figurer à l’écart de nous-mêmes, et c’est la littérature qui devient lointaine, presque seulement un écho d’elle-même. S’emparer pourtant de cet écho, s’y ancrer – avoir écart au document que désormais nous sommes. »

« BRISÉ, BRISER, BRISURE »

Comme elle fascine, parfois, la vitre brisée qui n’est pas tombée. Ou l’autre, au contraire, là sur le trottoir, brisée. La place du mot dans la phrase bascule la façon dont cela appelle ce qu’ainsi tu portes brisé à l’intérieur de toi.

« BLOC »

Un texte immense, mais comme un bloc. Toute architecture dissoute au-dedans. Texte bloc donc compact : impossible de lire en continu, défi d’interdire la continuité de lecture. Renvoyer au livre comme aperçu de loin, avec ses galeries, ses rampes, ses escaliers, passerelles, balustrades. De chaque position extérieur au livre, pouvoir rejoindre immédiatement le fragment précis qui correspond à l’intuition. Chaque point du livre à égale distance de l’intuition extérieure qui l’approche. Et lorsqu’immergé dans le local, le fragment, l’instant, alors se déploie à nouveau la lecture linéaire. Quelque chose avait commencé, que vous venez de rejoindre. Quelque chose continuera, après que vous l’avez laissée. Tout livre, une fois lu, se classe en moi comme bloc : là il s’agirait de construire l’objet compact en tant qu’il s’établirait selon cette idée même. »

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Géométrie est poétique.

Les trois fragments, ci-dessus extraits, de cet abécédaire (sous-titré Fragments du dedans) ont pour première lettre B. Indice trompeur, car je ne m’en suis bien évidemment pas tenu à ces premières pages.

C’est qu’après lecture, au moment de choisir ce que j’allais y prélever, je suis reparti du début – et que choisir est difficile, tant l’intrication est grande et les liens forts, dans cet abécédaire constitué d’abord (comme tous les récents livres de Bon, dont les fameux l’autobiographie des objets et le Proust est une fiction) sur le web, et rassemblé (autant que ré-assemblé) dans la linéarité autre du livre.

Mais j’aurais pu, tout autant, revenir sur mes pas, descendre l’escalier (autre entrée importante, escalier) pour repartir de la fin (j’aurais alors recopié mettons, les entrées w comme autobiographie, x pour rêve, et voiture).

D’en extraire trois, choix arbitraire, permet une forme d’hommage à ce terme que j’ai souvent entendu et lu chez François Bon, de triangulation (dans mon souvenir c’est autour de la phrase de Saint-Simon, mais sans doute est-ce que je transforme, me dis-je (en fait, non, et j’ai fini par la retrouver, la dite triangulation chez Saint-Simon) ; mais la recherche lexicale dans le tiers-livre me mène ailleurs, entre dispositifs d’atelier et géométries urbaines – plutôt essentiellement péri-urbaines (et c’est aussi ce que nous aurons traversé dans ce workshop à l’école d’architecture de Nantes, auquel j’ai collaboré et sur lequel je reviendrai tant l’aventure valait son pesant de stimulants, comme lors de cet exercice intitulé radiales où François proposait d’écrire une traversée, entrée ou sortie de ville, comme coupe géométrique).

Le triangle, élément mineur essentiel, en tant qu’émanation géométrique la plus fréquente, ainsi que l’annonce ce très beau brisé, briser, brisure (lui-même scindé en trois, triangle d’entrée), quand les parallélépipèdes se fragmentent par jeu de l’œil, des obstacles ou du temps qui casse, tout revient à accumulation de triangles multiples : or, le monde extérieur et sa géométrie importent à Bon, et les journaux photo sur tiers-livre l’affirment chaque jour, mais aussi l’entrée verticale du livre (puisqu’il n’y a pas d’entrée géométrie, mais une entrée géographie, qui en invoque discrètement l’assise géométrique) : verticale, donc, amène :

« (…) ce qui compte, c’est la force en nous de la géométrie, que la réalité échappe à rendre complètement. »

Or, il me semble aussi qu’à l’intérieur des fragments du dedans (et du dehors projeté dedans, tant importe le regard sans cesse entravé, dès la forte myopie originelle, mais plus encore depuis la littérature, essentielle, qui s’impose face et devant le réel), il y a toujours (au moins) trois éléments par entrée, dont deux mis en rapport appellent le troisième, avec lequel un jeu (géométrique, pas ludique) s’instaure. Dans les trois extraits ci-dessus, outre l’explicitement triple brisé, ça marche au moins par trois: le rapport entre soi et le document, si problématique et actuel, trouve une forme de résolution dans la littérature qu’il appelle, et le bloc questionne, via interrogation de figures extérieures, architecturales (et la géométrie, à nouveau) et de la constitution, la formation (via sa forme, posée sur page ou dans un flux) d’un texte, ce qui tressaille de plus essentiel, infinitésimal et intime, dans la constitution d’un livre, pour son auteur.

Et l’on y prélève encore ce greffon, imprégné de géométrie (de poésie) :

« Chaque point du livre à égale distance de l’intuition extérieure qui l’approche ».

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Fragments du dedans, François Bon, Grasset, Paris, Collection : Vingt-six, 208 pages; (21 x 14 cm), EAN13 : 9782246806905

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Relire, penser, classer — relire Penser classer

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Qu’à quelques heures de démarrer la quatrième saison d’atelier numérique  (Poieo numérique, présenté brièvement en ses principes ici) à La Roche-sur Yon, avant de reprendre la route saisonnière (de saison, justement, au vu des milliers de litres d’eau qui se déversent dehors), me monte une forme de stress n’a rien de vraiment étonnant,

& ce même si on connait le truc (trouille y compris), à force,  & qu’il y a sur le blog poieo quelques centaines de textes déjà produits sans douleur en trois saisons, & qu’on a ses marques, ses routines, qu’on connait d’ailleurs bien les lieux,

& ce même si le co-working avec ce cher François Bon, jeudi et vendredi prochain à l’école d’archi de Nantes, m’impressionne bien plus, au vu et lu et su des productions des forces en présence (François Bon, dont l’abécédaire Grasset me scotche ces jours-ci même, et que ce n’est pas de se connaître de si longue date qui me dé-trouillera ; les étudiants architectes, et l’intelligence, l’acuité, le savoir (et surtout, son usage) dont ils font preuve dans les quelques travaux qu’il m’a été donné de compulser,

on n’y peut, on s’agite – et pourquoi ? Par caprice ? Par agitation « naturelle » ?

Non, pour aussi les raisons sus-évoquées : parce que justement, on a déjà fait ; parce que la spécificité de l’atelier numérique c’est aussi de publier le « livre » (le blog) de l’atelier) en même temps que de l’ouvrir pour l’écrire, et que donc toutes les « recettes », tous les « exos », du passé, s’y trouvent (librement copiables et réutilisables, c’est fait pour, mais merci de citer), et que cette spécificité-là, d’avoir constitué collectivement un objet éditorial (un livre ?) hybride, fait partie de l’expérience, et qu’au bout de trois ans on n’en fait pas l’économie,

pour ces raisons (entre quelques autres), j’ai en tête depuis des semaines de boucler la question, de faire avec ce blog, de faire depuis sa lecture, innervée de littérature  (en amont, puisque présente à l’origine de chaque texte produit ; en live aussi, ne pouvant s’en passer, puisqu’une proposition d’écriture ne se fait pas seul, mais depuis ce que nous font les textes),

&  ça fait un lourd cahier des charges (lequel ainsi que j’ai pu l’énoncer, ici ou là, est subtilement compliqué, voire alourdi déjà, en atelier avec publication en ligne) que de tenter de tout faire tenir dans le même geste (je pourrais parler deux heures de intentions et des spécificités de l’affaire, tout à l’heure, or : la séance dure deux heures, et ne sera pas explicite sans lyrics, oserais-je lancer pour rire ; n’aura pas d’efficace si d’écriture il n’y a pas), de faire lir&écrire simultané, annoncé, agi, et réfléchi tel,

& forcément on s’agite –

alors, on relit.

Et Perec arrive, revient, comme neuf après tant de lectures – je m’empare de Penser classer l’autre soir au lit, en traverse trois chapitres, et une saison d’ateliers potentiels, de consignes inédites, de revisitation déviée de propositions déjà formulées, de relectures de ma propre pratique, s’empare de moi – la saison entière pourrait tenir depuis trois chapitres de Penser Classer, quand cette première séance je ne m’en servirai pas, puisque l’autre indispensable Notes de chevet de Sei Shonagon sera la porte d’entrée ce jour…

On relit Penser classer, on s’agite oui, mais d’une agitation autre, d’une agitation calme (j’ose l’oxymore), d’une agitation sereine, en passe de concentration, en passe de reprise, de mouvement.

Penser classer le blog, penser classer notre lecture du blog, penser classer le travail en cours, et notre lecture du travail en cours – autant de pistes, mises en abyme mais aussi clés concrètes, puisque Perec dit et fait, dit ce qu’il fait – et ce faisant, ouvre d’immenses et mystérieuses trappes (l’infra-ordinaire en viatique, également).

Relire penser classer et les choses redeviennent possibles (elle n’avaient jamais cessé de l’être, on s’agitait juste trop pour encore parvenir à les voir).

ps – et avant de prendre la route, sous cette pluie opaque, un mur, j’en grappillerai un autre bout, au hasard, pour la voir de travers, la pluie.

pps – « Ainsi, une certaine histoire de mes goûts (leur permanence, leur évolution, leurs phases) viendra s’inscrire dans ce projet. Plus précisément, ce sera, une fois encore, une manière de marquer mon espace, une approche un peu oblique de ma pratique quotidienne, une façon de parler de mon travail, de mon histoire, de mes préoccupations, un effort pour saisir quelque chose qui appartient à mon expérience, non pas au niveau de ses réflexions lointaines, mais au coeur de son émergence. (Georges Perec, in Penser classer, Seuil, librairies du XXième siècle)

 

 

retourner du tralala contre du vroum-vroum – à propos de David Christoffel

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(Texte lu lors de la  soirée « POESIE ET MUSIQUE » Récital commenté de David Christoffel suivi d’un débat avec : Françoise Clédat, Gilles Amalvi et Jean-Claude Pinson, animé par Thierry Guichard, au Pannonica, Jeudi décembre 2013 à 19h30.)

(à paraître dans Gare maritime 2014, en juin 2014)

Ajouter que si le texte dit quelque chose sans doute, du moins je l’espère, du travail hybride de Christoffel, il ne saurait résumer la vastitude, la précision, l’extrême richesse du récital avec slides qui suivit, une des toutes meilleures performances auxquelles il m’a été offert d’assister, un grand bonheur de spectateur).

——— David Christoffel, né en 1976 à Tours, fut quelques années nantais, ville où il étudia la philosophie, s’agita en revues, écrivit, diffusa. Auteur d’opéras parlés et de nombreuses créations radiophoniques, il s’intéresse aux rapports entre la poésie et la musique. Il a publié de nombreux textes et contributions sonores en revue (notamment La Revue des ressources, Ce qui secret, Sitaudis…) ; plusieurs livres dont « Argus du cannibalisme » (Publie.net, 2011), « Littéralicismes » (Ed. de l’Attente, 2010) ; et autant de disques. Il sera ce soir question des dits rapports entre poésie et musique, durant la discussion qui suivra, où je ne m’engagerai pas, pour, tautologique, éviter d’entamer la discussion avant que soit servie la discussion, ce qui de surcroît, seul, serait absurde, et d’autant plus que : ce à quoi se prêtera David Christoffel constituera une mise en question des rapports entre les deux, musique, poésie, mêlées peut-être, passe-passeuses, comme il y eut un jour poésure et peintrie. Car Christoffel fait les deux, texte et son. Et additionne les deux, qui s’appellent, en sa pratique. Citons François Bon, à propos de son livre « Argus du cannibalisme », paru en numérique chez publie.net :

« Dans les bandes-son de chaque chapitre viennent des ambiances de cour d’école, des bruits de rue. C’est la partition, les ruptures de l’intonation, les ellipse de la syntaxe qui vont happer les différents registres de la parole, celle que nous employons tous les jours, celle que nous hissons devant nous au moment d’écrire. Les nappes alors se superposent, s’entrechoquent, la rhétorique se disloque et c’est cette relation de toujours des mots aux choses, de l’écriture au monde, qui surgit devant nous. »

Très loin, ou non, pas forcément loin, mais plutôt : très ailleurs, pourtant, de ce que les nomenclatures étiquettent en tant que poésie sonore, Christoffel enregistre, capte, et redonne, recomposé – plus que de bruiter. Les mots, eux, bruissent, lui les dispose, les mots, et puis leur bruit, selon des recombinaisons de dispositifs syntaxiques existant : Pensons à son livre « Littéralicismes », ensemble de compositions poétiques et proses réflexives avec les heures de syntaxe produites par les traducteurs automatiques. Pensons à ces bribes de dialogue captés, comme saisis au vol, dans « Argus du capitalisme ». Pensons aux poèmes lus avec ambiances (ambiances plutôt neutres, simples expressions d’un dehors : cours d’école, rue en mouvement), en parallèle du texte, dans le même « Argus du cannibalisme », et à ce court-circuit étrange que provoque cette addition du même ainsi différencié : je lis le texte (matière issues de langues froides, démises en bris de syntaxe) + j’entends ce texte (voix posée douce distante, calme en ces éclats du dehors) = je constate une nette disjonction, en même temps que la reproduction du même. Le même (texte) est même, et ne l’est pas. Dans le même temps. Me semble-t-il. Et cet écart est une part de ce que désigne le travail de Christoffel. La poésie n’est pas une solution, dirait Frank Smith – la musique n’est alors pas plus une solution à cette absence de solution. Cette poésie-là, par l’écart, désigne ses manques, creuse le problème, elle ne résout rien par le son, n’évacue ni ne décore (par bruit étouffant, swing distrayant, ambiance édulcorante) ; elle prend le parti perplexe, elle instaure un doux dissensus entre formes, ainsi qu’au sein même de ces formes. L’humour comme une garantie d’éveil, de hisser du contraste, de bosseler même quand c’est plat. « La langue de la wahwah anti-électrique sera creuse et c’est même incroyable à quel point. Et pour en arriver à ce point, il faut que, # derrière, ce n’est pas le même creux, un autre degré de platitude c’est le relief entre des faibles densités qui suffit à faire un peu d’électricité (ça frétille les bulles, ça ne fait pas qu’éclater) » Pensons à ces onze définitions de la poésie, qu’il offre par ailleurs :

« Définition juilletiste de la poésie : Amour de la carte-postale rondement menée, avec résidus de bienfaisance en faible proportion. Définition athlétique de la poésie : Manie de la reformulation glorieuse. Définition troisième cycle de la poésie : Manière très experte de retourner du tralala contre du vroum-vroum, avec mécanisme de reconnaissances privatives. « 

Mais encore :

« Définition verveine. Définition disco. Définition auto-tamponneuse. Définition balnéaire. Définition post-trendy. Définition idéaliste positive. Définition macramé. Définition brocante. »

Et la suivante, qu’il donne, en conclusion d’une intervention vidéo, face caméra, sur remue.net (voir la vidéo au dessous):

« la poésie n’est vraiment plus ce qu’elle était, mais on n’a jamais eu d’outils aussi fiables pour attester qu’elle n’a jamais été ce qu’elle faisait semblant d’être».

Musique, donc. (enfin, poésie). Enfin. (Notre affirmée incertitude).

————————— David Christoffel, son site personnel http://dcdb.fr/

Un chantier numérique à deux pas (de chez moi) (Anne Savelli, Roxane Lecomte)

Anne Savelli, Roxane Lecomte : lire, écrire dans/sur/avec/par/pour le numérique (mardi 19 novembre, 19h, médiathèque Diderot, Rezé)

(photo par Catherine Lenoble, [lire+ecrire numérique 4])

J’habite à côté depuis peu, j’irai donc en marchant, j’aime bien aller en marchant. Marcher en silence avant de parler et écouter. Macération tranquille d’un bouillon mental, du brouillon d’une conversation à venir. Car on règle le souffle (si du moins l’on n’est pas en retard, car alors à l’inverse, pressant le pas ahanant, on risque de dérègler tout) pour achever les préparatifs.

Quand on rencontre – en public –  une personne qu’on connaît, il y a une forme de reconfiguration du rapport. Mais quand on rencontre en public deux personnes qu’on a déjà rencontrées – en public -, il y a addition de ces reconfigurations : il faut inventer une forme, un chemin de dialogue, entre deux personnes, chemin qui ne soit aucun de ceux déjà empruntés, mais qui ne soit pas gêné de les croiser, qui rejoue nécessairement des moments déjà joués – car celles et ceux qui vous écoutent, en face, et à qui tout cela s’adresse, elles et ils n’étaient pas là les fois précédentes. Il y a une part d’artifice dans toute improvisation, il y a des gammes, des patterns, les musiciens vous le diront. Là, il y a des endroits par lesquels être déjà passés, où pourtant repasser, endroits d’où des questions se posent et agiront. S’inventeront. (L’invention c’est chaque jour, si l’on se bouscule un peu).

Anne Savelli est auteure (notamment de l’excellent Décor Lafayette cette année chez Inculte), elle écrit en blog depuis de nombreuses années. En 2013 on n’a cessé de se croiser,  de faire ensemble à des places variées, modulées : un débat au Lieu Unique en février, où je l’interrogeai avec Yves Pagès sur leur manière d’envisager leur blog et l’écriture en ligne ; ce stage partagé en avril, avec la Ligue de l’enseignement (raconté ici) ; la mise en ligne quotidienne des 13 épisodes de Dita Kepler, en juin, texte animé en feuilleton, imaginé par elle avec Joachim Séné l’indispensable ; et cette séance d‘atelier numérique que j’en ai tirée, début novembre, dans cette même médiathèque de Rezé.

Roxane Lecomte est webdesigneuse, un substantif bien barbare et fort laid ; disons alors qu’elle fait des livres, conçus avec (mais c’est le cas de tous les livres, qui sont initialement un fichier informatique) et vers un environnement numérique. Des fichiers epubs (pour publie.net, notamment). Mais pas un décalque d’un export in-design une adaptation linéaire,  non – elle conçoit quelque chose (un fichier) qui s’adapte au texte, aux usages, aux machines – elle fabrique des potentialités. Et elle en parle très bien, comme lors de cette journée où nous les avons invités et questionnés Catherine Lenoble et  avec son compère Jiminy Panoz pour la journée 4 de ce cyle conçu pour le CRL :

Et comment pense-t-on cet objet, en continuité ou en rupture avec la chaîne graphique et les circuits d’impression traditionnels de fabrication du livre ? Chapal&Panoz nous le disent clairement : il y a continuité ET rupture. Le livre numérique est un hybride entre un livre papier et site web. Au départ il y a toujours un texte, fabriqué selon les mêmes étapes que le livre, le texte est relu avec l’auteur, le travail d’accompagnement éditorial n’a pas disparu mais la page n’existe plus et le texte est devenu un flux.

Vidéos

Captation vidéo, épisode#1

Captation vidéo, épisode#2

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Mardi soir, donc, une discussion depuis leur propre pratique, espoirs, déceptions, expériences de chaque jour – car l’invention c’est chaque jour, même repassant par des chemins déjà parcourus. Relire c’est réinventer.

Et le reste de la semaine à l’avenant, avec notamment, en point d’orgue, samedi prochain, des perfs croisées (Anne Savelli avec Joachim Séné, Marcel Proust avec François Bon (feat. Charles Baudelaire et un IPAD).

Le programme est à lire en détail ici

mais en voici le programme  abrégé, ci-dessous (tout est à la médiathèque Diderot – entrée libre)

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Regards sur… le livre numérique

Anne Savelli, Roxane Lecomte – Rencontre croisée mardi 19 novembre à 19h

Les technologies numériques questionnent indéniablement notre rapport à la littérature. Au-delà du simple déplacement de support, elles appellent l’écrivain et l’éditeur à de nouvelles formes de création.
Anne Savelli s’est emparée depuis plusieurs années des outils numériques et construit une œuvre où le papier et le web se font écho.
Roxane Lecomte est ebook designer, elle met en forme des textes, génère des contenus et crée des solutions graphiques adaptées au livre numérique.

Jean-Pierre Suaudeau – Lecture-rencontre (vendredi 22 novembre à 18h)

Puisant son inspiration dans la vie quotidienne, Jean-Pierre Suaudeau construit une narration au plus proche du réel, à l’image de Photo de classe/s dans lequel il dépeint des portraits de parents d’élèves. L’auteur évoquera son travail d’écriture et donnera son point de vue sur l’édition numérique.
Anne Savelli, Joachim SénéDeux voix pour un texte samedi 23 novembre à 15h
Cette création spécialement composée pour l’occasion illustre la démarche de ces deux auteurs qui, à leur façon, jettent des ponts entre écriture et web. Jouant de la complémentarité des supports et des techniques, ils sont présents dans le catalogue de Publie.net et ont récemment réalisé une œuvre commune : Dita Kepler.

François BonProust est une fiction samedi 23 novembre à 17h

L’auteur fera une lecture de Proust est une fiction, un ensemble de cent brefs chapitres autour de À la Recherche du temps perdu. D’abord publié sur le site de François Bon (www.tierslivre.net), ce texte, entre hommage, essai et œuvre de fiction, est paru en septembre aux éditions du Seuil. (voir chronique sur ce site

médiathèque Diderot
entrée libre

«Notre amour des pelleteuses» (Proust est une fiction, François Bon, Seuil, coll. Fictions et Cie)

fiction-proustProust est une fiction, de François Bon (éditions du Seuil, coll.Fictions et Cie, 2013)

(Reprise amplifiée d’une notice parue dans Encres de Loire n° 65)

« La métaphore du bassin minier intérieur, pour nous toute une richesse : d’abord parce qu’à la surface rien ne se voit – il faut le puits, et descendre. Immédiatement, si on applique la métaphore à la lettre, on est dans une disposition spatiale à multiples couches et profondeurs. Dans une mine, chaque galerie ne dispose que de son propre environnement : on ne se voit pas de l’une à l’autre, le réseau qu’elles forment est une arborescence qui ne peut chaque fois être considérée que depuis un seul de ses points. Enfin, une mine n’existe que parce qu’on la creuse, et ne crée sa richesse qu’à mesure qu’elle l’extrait dans la nuit minérale qui l’environne, toujours plus loin et sans plus de but au-devant que ce que Heidegger nommait les Holzwege, chemins des bûcherons dans la forêt, qui ne vont nulle part. »

La première impression produite par cet essai, c’est surtout celle de retrouver son Bon (comme on dit « relire son Proust ») où il nous avait laissé, au terme de cette étonnante, et si belle <i>Autobiographie des objets (parue en 2012, reprise en poche chez Point seuil cet automne), qui cheminait entre technologies et visions du monde associées, pour en arriver-revenir au livre, dans son poignant final (une armoire aux livres dans une vieille maison de Vendée). Le chemin (d’écriture, de lecture) se poursuit en cohérence, comme si c’est à l’œuvre de Marcel Proust que devait, nécessairement, aboutir cette exploration intérieure-là.

En travaillant cet essai, en live, sur son site tierslivre.net, ainsi qu’il procède maintenant pour chacun de ses livres, organisant sa recherche dans « la Recherche » en billets quotidiens, (voir les bonus et alentours, toujours à lire en ligne), Bon a traversé celle-ci selon un découpage original : des thèmes à émerger (nombreux et discutés, passés au scalpel d’une érudition phénoménale, au sens propre : l’érudition est active, vivante, matière et nourriture, moteur et adjuvant), celui qui rayonne avec le plus d’intensité est d’abord le rapport de Proust à la technologie.

« (La question posée est bien celle d’une poétique susceptible de se hisser à ces objets neufs (…))»

Et, ailleurs :

« J’ai lu une fois une édition scolaire de L’Éducation sentimentale, qui devait être au programme du bac français, et comportait à la fin le traditionnel commentaire pédagogique, j’y avais retrouvé cette phrase de Proust sur Flaubert, accompagnée des mots suivants : « on mesure bien la réticence de Proust à l’art mécanique et exagéré de Flaubert », disait le pédagogue. Peut-être est-ce lui qui a raison, peut-être moi. Je ne sais pas si c’est notre goût en littérature qui diffère, ou simplement notre amour des pelleteuses. »

Et le principe de recherche génétique choisi (par comptage du nombre d’occurrences de certains mots-clés, comme photographie, aéroplane ou automobile, dans À la Recherche du temps perdu, relevé grandement facilité par les objets de lecture électronique) produit une mise en abyme excitante, joueuse, bien au-delà de l’anecdote première. Le retour opéré par ce biais est celui d’un retour aux origines technologiques autant que littéraires, deux items indissociables chez Bon.

D’autres rapports se font avec ce qui le taraude, comme la circularité de l’œuvre

«((46)On peut relire dix fois Combray sans reprendre Albertine disparue, et pourtant la loi première de ce livre, c’est bien en quoi sa circularité est incontournable et implacable.)»

, et sa reprise permanente (n’use-t-il pas lui-même de son site ainsi, comme d’un livre s’écrivant ouvert), la lisière entre veille et sommeil (et le lieu où elle règne, la chambre), le rêve et la dématérialisation du réel : puissance de la fiction, qu’atteint toute littérature, dès lors qu’elle est une recherche active, intensive.

Les nombreux passages de fiction biographique (les entretiens imaginaires de Proust et Baudelaire ; l’ascendance supposée de Lautréamont qui serait le père de Marcel Proust, ce dont attesterait une lettre d’un certain Hinstin, précepteur du dit Lautréamont… où l’étoilement produit de la fiction au carré, et potentielle :puisque le dit Hinstin, on le sait, est par ailleurs familialement lié à un certain Général Instin, enterré au cimetière Montparnasse, comme Baudelaire), plus que de seulement ponctuer un texte extrêmement dense et complexe, hyper documenté, savant au plus beau du terme : les fictions ouvrent et lancent le rêve du lecteur.

Proust est une fiction, comme la littérature, comme le réel le sont – lorsqu’ils se montrent à la hauteur du rêve, comme c’est le cas ici.

On pourrait reprendre la si puissante métaphore de la mine, plus haut, pour conclure sur la ressource précieuse que constitue ce livre ; on relancera plutôt l’appétit qu’il ouvre, par cette réflexion, qui m’avait déjà frappée lors du festival Ecrivains en bord de mer, cet été, à La Baule (voir la vidéo ici) :

« (16) Défi logique posé à Proust lui-même : construire volontairement une œuvre dont l’unité ne pourrait échapper au « factice » qu’à condition de ne pas procéder d’une intention. »

Ou on relancera, encore, cet incessant aiguillon, par cette remarque-ci :

« (27) Proust est une littérature de la dématérialisation du réel, de la construction d’imaginaire dans le processus même qui nomme et les choses et nous-mêmes, et ce par quoi, dans cette disjonction du langage et du réel, nous apprenons qu’il est impossible d’apprendre à se comporter soi-même. La marche procède d’un déséquilibre, de notre relation aux autres il en serait de même et c’est de ce déséquilibre précisément que Proust traite»

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Proust est une fiction, de François Bon (éditions du Seuil, coll.Fictions et Cie, 2013, 352 pages, ISBN 2021100731)

publie.net & publiepapier, une histoire de complémentarité

publiepapiercarre

(Reprise d’un article initialement paru sur livre au centre en août 2012) |

Rappel – remue.net organise ce vendredi 24 janvier, au Centre Cerise, à Paris, cette rencontre : Rencontre remue vendredi 25 janvier 2013 | « L’édition numérique comment ça marche » avec publie.net

Depuis la fin du mois d’août 2012, vous pouvez acquérir certains titres du catalogue publie.net en version imprimée, par le biais de votre libraire ou des boutiques de vente en ligne. Une cinquantaine de titres sont ainsi d’ores et déjà disponibles, en version différenciée, rééditorialisés puisque réédités (c’est ainsi le cas pour Daniel Bourrion, dont plusieurs des courts récits de mémoire (Langue, Litanie, La petite fille à la robe claire et 19 francs) sont compilés en un volume de Légendes.) La liste des premiers parus est éloquente : Didier Daeninckx, André Markowicz, Laurent Grisel, Claude Ponti, Cathie Barreau, Dominique Dussidour, Jean-Michel Maulpoix, Antoine Emaz, Marie Cosnay, Regine Detambel…) Vous pouvez en consulter le catalogue ici, c’est sur publiepapier.fr.

Cette nouvelle possibilité d’accès ne signe nullement un arrêt de l’édition en numérique, mais sa continuité, voire sa revitalisation. Quelques explications :

Publie.net, un laboratoire éditorial coopératif

La maison d’édition publie.net s’est formée en 2007 autour de François Bon, en parfaite continuité de son travail de défrichage des écritures contemporaines sur le web (fondateur de remue.net dès 1997, de Tierslivre.net depuis 2005). Elle est animée, avec et autour de lui, par un collectif d’auteurs (dont Fred Griot, Daniel Bourrion, Christine Jeanney, Pierre Ménard). Publie.net a toujours proposé des services évolutifs, dans ce secteur en friche et évolution rapide qu’est celui du livre numérique. Un long chemin, déjà, semble séparer les premiers pdf (émanant d’auteurs illustres autant que de parfaits inconnus, dans une alliance de collégialité et qualité rare), aux fichiers epubs multimedia comme la revue expérimentale et poétique D’ici là ou l’objet plastique que constitue Le Jeu continue après ta mort, de Jean-Daniel Magnin) – mais l’esprit n’a pas changé : publie.net publie des classiques, de grands contemporains reconnus, et beaucoup de voix neuves, inédites. La petite maison d’esprits curieux a toujours opéré sans calculs de rentabilité immédiate mais dans l’espoir de permettre & découvrir (et de permettre de découvrir) une constellation de textes et d’auteurs contemporains, littéraires, sans concessions.

Le projet numérique publie.net s’est doté au fil du temps de collections spécifiques : classiques, polar, SF, sciences sociales, Humanités numériques (la très recommandée Washing Machine de Hubert Guillaud), s’est donc lancé en 2012 dans ce qui sembla être une nouvelle folie : celle de l’impression à la demande (print on demand, ou POD, en anglais dans le texte).

De ce qui est tout sauf un retour en arrière, une mise en conformité aux canons du commerce du livre, François Bon s’est expliqué à plusieurs reprises, et encore pour ce lancement dans un article passionnant : la formule papier+epub et pourquoi on y croit.

L’édition pensée en bibliothécaire

Si les ventes en numérique, de fichiers, ont peu à peu progressé, doublant chaque année en volume depuis 2010, grâce aux petits prix pratiqués, mais aussi quand une masse critique de titres (notamment de classiques : de Kafka retraduit par Laurent Margantin à Baudelaire ou Rimbaud ) s’est trouvée disponible ; sa simple survie, puis son développement régulier, publie.net les doit aussi aux abonnements de bibliothèques. En effet, Publie.net offre l’accès à un catalogue ; la logique de service, d’abonnement est un de ses fondements, laquelle est, par nature « bibliothéco-compatible » : cette façon d’accéder au texte, à la littérature, qu’a bouleversé le web, c’est une pensée en ressources, en catalogue, plutôt qu’en titres isolés. Citons François Bon dans l’article sus-évoqué :

« Tout est parti des bibliothèques. Nous sommes redevables aux quelques dizaines d’établissements qui nous font l’honneur d’un abonnement, on ne se serait jamais développé sans cette confiance. Mais le taux de consultation de nos textes reste bas, au regard de leur investissement – la médiation pour les ressources numériques est aussi indispensable qu’elle l’est pour le livre papier. Mais pour le papier ils savent drôlement bien faire : expos, tables… Le déclic est venu pour moi de constater qu’à Rennes ou Poitiers ils avaient fabriqué de faux livres (un bout de polystyrène, et notre couv imprimée collée dessus) pour faire le lien entre les tables thématiques et les ressources numériques. »

Cette nécessité de matérialité, pour la médiation, la transmission, le passage, fait partie du travail de bibliothécaire (mais c’est aussi une des raisons pour lesquelles on va chez le libraire, un passage de main en main, voir et recevoir). Les bibliothèques, lieux de vie, ne peuvent faire l’impasse de cette pensée de la transmission, de l’alliage nécessaire des services, physiques et numériques, c’est aussi ce qu’expliquait Lionel Dujol, responsable des services numériques et de la médiation numérique des collections pour le réseau des Médiathèques du Pays de Romans, dans cet entretien (audio + texte) qu’il nous avait accordé à Livre au Centre début 2012 :

« Rester “dans les nuages”c’est forcément empêcher des usagers de profiter de ce travail de médiation. La médiation des collections est globale et doit se décliner sur des supports tangibles. La médiation est donc organisée en un écosystème informationnel dans lequel chaque contenu se ré-impacte sur tous les supports. La médiation dans le lieu physique doit exister dans l’espace numérique de la bibliothèque et vice et versa. »

Cette complémentarité-là, entre les supports et dans la façon de les donner à découvrir, c’est aussi elle qui fonde la différence et la nouveauté fondamentale de publie.papier : pour l’achat d’un livre imprimé, vous aurez accès à son fichier numérique :

« On réfléchissait donc à tout ça un peu à la fois quand cela nous est apparu d’évidence : ce que nous proposons, dans la vente d’un livre imprimé, c’est aussi ce que le numérique nous a appris de la notion de service. Nos livres imprimés incluront systématiquement un code d’accès à la version numérique (epub, mobi pour Kindle, streaming pour consultation en ligne). »

« (…) c’est bien d’un déplacement de concept qu’il s’agit : la mise à disposition du texte par l’objet ne vous prive pas du service que la technologie apporte au vieux verbe lire – recherche plein texte, bibliothèque numérique, liberté de prolonger la lecture sur l’ensemble de vos supports, téléphone compris. Et les usages changent : on partage les livres papier, faisons pareil avec le numérique, offrez un publie.papier à quelqu’un, mais dites-lui de vous donner le code, on ne s’en portera pas plus mal si vous êtes deux à lire…. »

Le risque de la lecture

Cette prise de risque, qui paraîtra un pari insensé aux frileux, est en fait un pari logique, pour une coopérative qui s’est toujours opposé aux DRM, qui s’est toujours impliquée, généreusement, dans des combats pour une libre/meilleure circulation des textes littéraires, dans un contexte de tension mais aussi d’expansion, dans ce moment crucial, dans cet « âge de l’accès » (Jeremy Rifkin), où ce qui se joue, c’est tout simplement la possibilité dans un avenir proche d’accéder à la littérature. Renversant certains préjugés entretenus à tort, nous citerons, avec François Bon, cet adage de Daniel Bourrion : « Tout ce qu’on risque, c’est d’être lu. »

Et avec eux, ne pouvons que vous encourager à tenter l’expérience : qu’elle soit sur écran, sur papier, la littérature contemporaine est vivante, vaut la peine de la découverte. Après tout, selon la formule judicieusement réversible de Daniel Bourrion : Tout ce que vous risquez, c’est de lire.

Ci-dessous, notes explicatives de détail (ici résumées), sur la façon de procéder, de commander, etc, par François Bon lui-même dans l’article sus-cité.

Comment procéder, et compléments pour les auteurs et les libraires

- La commande s’effectue auprès du libraire. Les titres sont répertoriés par Hachette Livre chez Dilicom, et sont donc accessibles via l’ensemble des libraires, petits ou gros, en France ou à l’étranger. La commande transmise, le livre est imprimé dès le lendemain matin et expédié au libraire en retour. Bien sûr cela vaut aussi pour les grands sites de vente en ligne, libraires indépendants ou grandes plateformes (Fnac, Amazon). Et bien sûr, dès notre site vous disposez de liens directs et suggestions libraires.
- Disponibilité immédiate chez les libraires partenaires. Deux libraires d’importance, Ombres Blanches à Toulouse et Vent d’Ouest à Nantes, chacun disposant d’un puissant site de vente en ligne, seront les premiers à disposer de l’ensemble de notre catalogue en stock physique. Dans ce cas, la commande passée chez eux vous est expédiée sans même le délai d’impression à la demande, qui ne sert qu’au renouvellement. Commande ferme ou mise à disposition.
- Remises libraires : bien sûr la même que celle pratiquée ordinairement. Seule contrainte, commande ferme, pas de retour.
- Attention, en rodage ! Les métadonnées (un grand tableau Excel avec ISBN, auteur, titre, notice, prix, format etc) sont transmises à Dilicom comme pour tout éditeur. Mais il faut un push manuel pour certains autres circuits, d’ici quelques jours les vignettes de couv seront visibles sur le site Fnac on l’espère, et surtout apparaîtront dans l’ensemble des librairies associées au réseau Tite-Live – retard cause mois d’août. Nous travaillons d’autre part avec Tite-Live/ePagine (merci Stéphane Michalon et Christophe Grossi) à ce que, pour les livres commandés via les librairies indépendantes de leur réseau (et non des moindres !), le téléchargement de la version epub puisse se faire depuis le site de la librairie elle-même.
- Amazon et la mention en rupture de stock : les livres en impression à la demande, par nature, ne comportent pas de stock. C’est réglé chez amazon.us, où l’impression à la demande est depuis longtemps dans les mœurs, mais pas sur amazon.fr, qui maintient la mention même lorsque l’ouvrage, nous le savons, a déjà été expédié au lecteur. Hachette Livre en discussion avec Amazon pour régler ce bug, mais merci de ne pas en tenir compte…
- Les bibliothèques passent par leur fournisseur habituel. Grossistes ou libraire de proximité, ils sont à même de recevoir vos commandes selon vos procédures habituelles, marché public y compris, rien que du plus banal. Téléchargement de l’epub le site publie.net, créer un compte au nom de l’établissement, puisque cela figurera sur le tatouage. Merci de mettre un coup de marqueur sur le QR code avant mise en rayon de l’ouvrage.
En l’état, 25 ouvrages sont déjà validés, une quinzaine d’autres va suivre dans les heures et jours à venir. Entrée progressive, à partir d’octobre, dans une mise à disposition simultanée des versions numériques et papier+epub.


« Autobiographie des objets » par François Bon (Fictions et Cie, éditions du Seuil, 2012)

(reprise d’un article initialement paru sur livre au centre le 23 août 2012) | Autres ressources à consulter : recension des articles parus, sur le site tierslivre de François Bon.)

“J’aurais bien aimé m’en tenir aux objets, purs et durs, mais à chaque fois surgissaient ces visages…(…)  du coup, ça permettait de convoquer les fantômes : ils sont venus”., dit François Bon en présentation (voir cette vidéo) de ce livre, livre attendu, car venant après Après le livre, si l’on ose dire.

Et cette autobiographie des objets en procède, de cette entreprise de traitement fictionnel de la réalité matérielle, qui déjà nourrissait cet essai (Après le livre, donc) paru en 2011. Ce nouveau livre creuse cette question des rapports multiples entre l’onirisme (le fantasme, les rêves d’enfant et ceux d’adulte, le goût du fantastique et comment il vient de cette enfance) et la technique ; des rapports entre les gestes et la pensée. Ainsi, quel lieu plus symbolique de cet entrelacement permanent, que le garage familial, déjà évoqué dans Mécanique il y a quelques années, et récurrent lieu d’aventures, ici : garage qui est à la fois l’endroit de la cachette, du jeu (territoire d’usage organisé, codifié soudain livré aux gosses, à la fin des longs repas dominicaux), mais aussi celui du travail, qui est en cette époque mode de ressource autant qu’assignation et justification sociales. La machine-souvenir qu’est un être humain se trouve ici démontée, le petit chantier mécanique se fait à ciel ouvert : les souvenirs et d’où ils viennent et où ils mènent, et ce qui résonne. Les objets sont réfléchissants comme ces meubles miroirs (de salle de bain) qu’on ouvrait enfant pour y voir une mise en abyme de nous-même, redécoupé à l’infini.

Le livre a d’abord (et par la suite, en extension, voir sur tierslivre ces “bonus” savoureux), comme tout projet d’écriture de François Bon, été une expérience de site. Ce découpage originel en billets génère sa forme propre (même si ici revue autre, condensée, pour l’objet clos qu’est le livre). L’ensemble est donc divisé en courts chapitres, aux titres qui font un bel  inventaire, en fin d’ouvrage :

question | nylon | miroir | Tancrède Pépin | Telefunken | casquettes de Moscou | le litre à moules (…)

Et chacun des billets a l’esprit d’escalier, chacun réfère à plusieurs éléments liés, ou associés, chacun contient plusieurs époques, plusieurs registres de regard sur le monde. Ainsi Tancrède Pépin, c’est un nom propre, s’étonne-t-on : celui d’un bougre, vieux jardinier, qui est aussi celui qui vient poser des carreaux de ciment, un jour, au jardin. Oui, et ce qui (semble) revenir, en premier, c’est le patronyme (« Il s’appelait réellement Tancrède Pépin, mais le prénom m’émerveillait moins que le nom, à cause de Pépin le Bref »), mais ce qui bouleverse et marque l’enfant myope (il en est beaucoup question, de ce prisme-là, de la myopie fondatrice, de comment on voit le monde, et sous quel angle, et de tout ce que cela détermine), c’est l’appareil dont Tancrède Pépin  détient l’usage:

« Ce qui est bizarre, c’est de n’avoir pas de réminiscence du visage de Tancrède Pépin, mais qu’elle soit très précise concernant son vélomoteur et son appareil. »

Les objets, donc, sont exposés, donnés à voir et réfléchir (ils nous réfléchissent, les lisant nous spéculons sans cesse sur nos propres objets de transition, nous nous redécoupons à l’infini, comme dans les meubles-miroirs des salles de bain de l’enfance), dans un savant désordre (un désordre qui aboutit, et aboutit à une conclusion fort belle). Par les objets, par leur entremise, nous viennent des lieux, des gens, des représentations : une époque, des époques, et surtout les bascules, le passage d’un monde à d’autres qui s’est opéré dans cette seconde moitié du vingtième siècle.

Par les objets s’assemblent les souvenirs, mais aussi, surtout, la pensée du souvenir, le récit et la pensée du récit se formant.

Dès la transaction, dès l’achat, l’objet compte et nous change (il est question beaucoup dans ce livre des premiers achats, fondateurs, symboliques, du premier jean acheté secrètement ailleurs qu’au bourg (transgression), de la première guitare(transgression encore : « pour l’acheter j’y étais allé avec ma mère, et ça avait dû être comme une expédition diplomatique»), et dès l’enfance, ce fil de nylon, transgression, acte fondateur, en son mystère aussi :

« Je n’ai aucune idée aujourd’hui de l’usage que j’en entrevoyais. Peut-être, justement, pas d’autre usage que cette consistance souple et brillante du nylon, matériau neuf. J’avais une pièce, c’était un cadeau, ça devait être la première fois que j’avais de l’argent en propre

(…)

Ma mère s’était aperçue de la présence de la corde nylon à peine deux jours plus tard. Où je me l’étais procurée, et pour quoi faire, il fallait répondre. J’avais avoué l’échange de la pièce de cinq francs : j’ai appris ce jour-là qu’on ne m’avait pas confié pareil argent pour valeur d’échange, mais capitalisation contrainte. J’avais gaspillé. »

Ce que l’écriture permet,dans son détail : l’italique sur gaspillé, et c’est tout un monde disparu qui apparaît, tout un mode de rapport à l’économie, à l’extérieur, à l’avenir, toute une vision du monde devenue obsolète (comme ces objets à l’obsolescence programmée évoqués dans l’introduction du livre).

« J’appartiens à un monde disparu – et je vis et me conduis au-delà de cette appartenance. C’est probablement le cas pour tout un chacun. La question, c’est l’importance et la rémanence matérielle, d’un tel objet, parfaitement incongru, parfaitement inutile, dans le parcours personnel. »

C’est un texte en reliefs, donc ; c’est aussi un album, un livre d’histoires, nombreuses, narrées redécoupées ; c’est dès son origine un hypertexte en creux ; c’est un trajet de mémoire, en concaténation de fragments, qui ainsi donne à saisir avec des outils actuels, ceux de nos modes de représentation changés, le passage d’un monde ancien au nôtre. Jamais nostalgique (même si tendre, et triste, ému lui-même de ce qu’il évoque, de ce qui revient, de ce qui surgit), de par cette structure, cette hygiène d’écriture, qui permet d’évoquer le changement d’ère dans toute sa complexité, en nuances, sans manichéisme ni déploration affectée : car, le surgissement de la couleur que fut la fin des années 60, motif souvent évoqué, qui s’en plaindra ?

Le projet prend une encore autre dimension, parvenant à l’armoire à livres finale, dont on ne dira rien, mais qui nous ramène aux mots d’introduction, essentiels :

« Reste le présent, et son abîme faute de le comprendre, et dans l’amplification majeure, chaotique qu’il représente, revenir lire les transitions successives. Il y a vos mains, et il y a ce front froid des morts, ceux qui furent vôtres. Au bout, tout au bout, on le sait ; rien que les livres ».

« Après le livre » de François Bon (Publie.net ; Seuil, 2011)

(note préalablement parue 10 mai 2011 sur livre au centre)

« Cette publication numérique est un rendez-vous important pour moi. Depuis 2 ans, de nombreuses conférences, des cours et des ateliers, où aborder la mutation numérique du livre (…)

La première version de chacun de ces textes a été mise en ligne à mesure sur Tiers Livre, et ils continueront d’y accueillir débats, précisions, contributions. En voici la version stable et développée – ce qui est pour moi, peut-être, avant tout, le territoire de notre invention, si grisante en même temps que si risquée. (François Bon) »

En video : une interview par Bernard Strainchamps de Bibliosurf à l’occasion de la sortie de ce livre

Publie.net, 2011. – 337 p. – ISBN : 978-2-81450-410-3. – Collection Essais. – prix : 3,49 €. Télécharger en multi-formats
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Ce livre est deux livres à la fois : chantier ouvert sur publie.net (et auparavant, pour partie, sur Tiers Livre, site personnel de François Bon, ou des billets évolutifs ont constitué des trames, des esquisses de ce qui ici constitue des chapitres), plusieurs fois déjà remis à jour depuis janvier 2011 ; et livre imprimé, à paraître au Seuil, à la rentrée 2011.
Ce paradoxe apparent n’en est en fait pas un, exemplaire des plusieurs strates de complexité : la complexité de la pratique d’écriture, en elle-même ; et la complexité toute particulière de l’écriture de l’essai, d’autant plus lorsque l’essai est consacré à un thème de telle actualité que celle du livre et de sa mutation numérique.
Le livre, donc, est découpé en courts chapitres, classés selon ces six catégories : écrire, traverses, pratiques, historique, biographique, technique. Prétexte à dresser des inventaires ouverts, d’objets et de pratiques, toutes époques en écho et en liens (du principe de fil RSS à l’histoire intime des ordinateurs personnels, passant par les plumes de Flaubert et des détours merveilleux, comme cette évocation du … papier carbone : « Je n’avais jamais pensé avant ces jours-ci à cette phase intermédiaire : le moment où, la photocopie devenant bien plus accessible, nous avons renoncé au papier carbone. Je ne sais même pas s’il s’en vend encore. Qui fut le dernier à l’utiliser ? ») ; à raconter des histoires merveilleuses ; à questionner sa propre pratique en direct ; et ce rapport passionné mais non fasciné à la technique (technique de l’écriture, de l’ordinateur, technique de l’œil même qui lit) qui est celui de François Bon.
L’objet est hybride, il s’enchaîne, coule, avec naturel mais sans linéarité, et son avenir en plusieurs versions, livre et e-pub, devient logique, se dit-on à sa lecture. Car « La littérature, c’est ce qu’il y a dedans, et pas comment elle se vend. »

Sites et écritures / Arnaud Maïsetti, Isabelle Pariente-Butterlin, Laurent Margantin, François Bon (publie.net, 2011)

(note préalablement parue le 22 août 2011 sur livre au centre)

Arnaud Maïsetti, Sites et espaces littéraires, intervention au séminaire doctoral « L’Espace », le 8 juin 2011 : « L’espace Littéraire » , à l’université Paris 7 – Denis-Diderot. // Isabelle Pariente-Butterlin : Creating a new social space : The Internet and documentality / The Internet as documentality, colloque « Social Ontology and Documentality » organisé par Petar Bojanic, Université de Belgrade, 31-05/01-06/2011. // Ainsi que, d’Isabelle Pariente-Butterlin, À la frontière de deux mondes, ontologie de l’écran, communication au séminaire de Frédéric Nef, « Diviser la réalité », à l’EHESS, en février 2011. // Laurent Margantin : Un espace pour une parole libre est paru dans la rubrique Idées du journal Le Monde, le 28 octobre 2010. /: François Bon : Avancer dans l’imprédictible (How to proceed into unpredictable), une intervention à Futur-en-Seine, Paris, le 23 juin 2011, dont Devorah Lauter a produit la version anglaise.

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Imprédictible : l’adjectif revient souvent dans les textes de François Bon (ici encore dans le titre de sa contribution)  à propos de cette mutation numérique, globale et spécifiquement dans nos rapports à l’écran, et à laquelle il a consacré un essai évolutif, Après le livre, qu’on a précédemment évoqué ici. Ce qui échappe, pour partie, à une analyse – selon les termes habituels et définis – puisque résolument neuf et prolixe (ce sont nos usages et nos conceptions qui basculent en un flux mixte), implique la crainte voire l’effroi : d’où l’avalanche d’amalgames et considérations catastrophistes face à ce changement, paralysant toutes action et réflexion.

Cet essai collectif prend le parti d’une réflexion active : les quatre auteurs concernés ont chacun une approche littéraire, puisqu’ils sont auteur de littérature, sur leur blog ou site respectif, dont les adresses sont ci-dessus, et dont un simple feuilletage montrera déjà ce qui se confirmera à la nécessaire lecture plus approfondie : qu’il ne s’agit pas de démarches par défaut, de “petite” littérature : mais au contraire de littérature active, réflexive et exigeante. Citons Arnaud Maïsetti dans le texte d’ouverture :

C’est que le site, peut-être, est déjà tout cela, livre – et davantage qu’un livre augmenté, un livre qui l’excède : tiers livre en ce qu’il le contient, le réalise, et le déplace plus loin –, somme de pages, recueil et anthologie permanente (poezibao), carnets, livre à côté du livre qui finit par remplacer dans sa fiction d’écriture, l’écriture qu’il appelle – tout cela qu’il vient dépasser rejoignant par là cette dynamique propre de l’espace littéraire.

Oui, quelque chose change, nombre de choses changent, dans les pratiques de lecture, d’écriture, de diffusion, dans cette chaîne du livre dont aucun des termes ne semble plus tout à fait valide, ni chaîne, ni livre. Mais ce changement même requiert écriture, écriture du changement en train de se faire : de penser ce mouvement requiert de l’écrit. Qu’est-ce que ça change d’écrire avec – avec l’idée de lien, avec l’apport du code, avec un écran, avec des réseaux sociaux ? Ce n’est le livre qui est enrichi par le numérique, c’est tout, autour, avec, avant, dedans. Et la pensée active (écrite, questionnée, écrite encore) de ce passage que nous vivons, est profondément nécessaire : un essai tel que celui-ci en rend compte, et nous y aide.

“Nous avons à assurer la continuité et la transmission de valeurs de civilisation, dont le livre avait principalement la charge, dans un contexte devenu brutal et erratique, structuré non pas depuis ces valeurs mais celles de luttes économiques à taille mondiale.” (François Bon)

Publie.net, 2011. – 119 p. – ISBN : 978-2-81450-478-3. – Collection Écrire. – prix : 3,49 €. Télécharger en multi-formats

Dix-neuf | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Fiction

En transit tram puis train vers Orléans où se déroule, au 108labomedia, le stage « Ce qu’Internet change au récit du monde », de François Bon, pour Livre au centre, & me raccrochant, via les flux, avec retard, aux réalités arpentées là-bas cette matinée, je me décroche de celles -qui me font chaque fois papier de verre, frottements récurrents, de ma séance d’atelier d’écriture en prison. Deux flux inverses qui communiquent, via cette contrainte géniale et simple proposée par François en atelier à Labomedia : faire fiction brève dans la case à propos de son blog (d’un blog monté spécialement pour l’occasion, d’un où transcrire l’expérience et les textes de ces deux jours de stage).

Je m’y colle sitôt mais sitôt forces de reflux, celles de la barrière fiction, ce matin en atelier – de la difficulté à produire récit en marche d’une marche rêvée, puis panorama, poème-paysage. De leur entrave, de leur rétivité, ancrée lourd, à l’imaginaire – leur redire alors que ça se produit, se fabrique, de l’imagination, c’est possible, que les mots nous servent tant à transcrire du réel qu’à le tordre, justement. S’échiner un peu, ce cap on sait on le sent, tangible, est important – & quelque chose passe, de l’énergie aussi qu’on y met, le quart d’heure de silence qui suit nous aide à le croire – car la séance avait été jusque là tendue [effet été en taule bruit de travaux dans la cour, etc].

Les textes lus ensuite, pour partie hors consigne (mais prolongeant, creusant, pour certains, la consigne précédente, si ça creuse c’est déjà largement ça), sont écoutés en grand calme : ils disent du paysage, grand et calme, non exempt de vernis carte postale, mais voient panoramique, au-delà de ce qu’elles supposaient possible. Les mots peuvent, leur répété-je, servez-vous en.

c.c.C.C. (clavier, cannibale, Christophe, Claro) (« Clavier Cannibale », par Claro, Inculte essais, 2009)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 13 mai 2009)

Que ça circule. François Bon avait initialement suggéré, dans son article du tiers-livre consacré, début mars 2009 (et modifié deux mois plus tard, et de nombreuses fois depuis, comme quoi ça bouge, Internet) à ce livre de Claro, forme d’essai mélangé plutôt que thèse sur la traduction : il faudrait, disait-il en substance, tous en mettre un bout en ligne. Et créer une communauté Claro, en somme. Que ça circule.
Le livre alors j’ai commencé par aller l’acheter (comme quoi eh : ça circule. Et c’est ainsi pour tous les usages partagés, la circulation d’infos via web, écrits et sons c’est pareil, ne cesse de nous faire pousser encore les portes des librairies, a contrario de ce que voudrait nous faire avaler l’indigence Hadopie).
Le livre de Claro est saisissant, vivifiant, et puis vivant. Le livre, ses propos alertes et tournoyants (on n’en attendait pas moins du traducteur de Pynchon) ne nous déçoivent pas. On s’en régale, on pétille presque au contact de cette joueuse intelligence, qu’on aimerait contagieuse. Et l’on s’amuse qu’il ait le même titre que son blog, teinté de douce auto-ironie, renversement de la figure du bourreau de travail – Claro est de ces traducteurs écrivains, forcément écrivains, on pense à Markowicz dans un tout autre genre, à l’appétit gigantesque, chaque texte faisant question qui creuse encore la question précédente.

Et puis au fil d’une conversation avec Jean-Pascal Dubost, à propos d’une certaine spectacularisation parfois forcenée de la lecture publique (dont le Printemps des poètes est souvent symptomatique), m’est tombé sur le coin de, dont je vous laisse une trace, histoire d’en profiter et de vous faire aussi pousser la porte pour acquérir l’objet (superbement maquetté, par ailleurs), me fut donné à lire dans ce livre de Claro, ceci, euphorique, tonitruant et plein d’amour pour les livres, leur contenu, leurs auteurs – et l’amour exclut l’hommage pompeux, le compassé. Ceci qu’on vous livre passant, pour ce que ça dit de cet amour immense, et tout simplement, aussi, pour enfoncer le bon clou. Que ça circule :

Assurément, l’écrivain n’est pas à coup sûr son meilleur lecteur. Il lit contre lui même, s’interrompt inopinément, se connaît trop bien, trop mal. Trop humain. Mais je n’écoute pas Camus, Céline, Deleuze, Apollinaire, Burroughs etc. pour savoir s’ils lisent bien. Je n’espère pas des vocalises, je ne guette pas des trilles. Je n’ai que faire du ton juste, du phrasé, du respect du texte. Il existe un enregistrement fait par Artaud de Pour en finir avec le jugement de Dieu. Ce n’est pas franchement la Comédie- Française. C’est un cauchemar. C’est le dépeçage de nos illusions. Regardez les photos d’Artaud : jeune, attifé en Marat sous l’œil d’Abel Gance ; puis émacié à la sortie de Rodez, photographié par Denise Colomb ; écoutez alors sa voix commanditée par la Radiodiffusion française, et vite censurée : elle ne disparaîtra plus jamais du texte qui repose sur vos étagères. Elle engorge chaque syllabe. Fécale, furieuse, facétieuse. Prenez Deleuze. Vous l’avez lu, mais vous étiez trop jeunes pour fumer pendant ses cours à Vincennes. Écoutez-le. Servez-vous de l’oreille pour toucher la corde vocale, de la corde vocale pour faire vibrer le devenir. Ce n’est pas le petit grain de voix névrotique de Barthes, ce n’est pas le timbre policé et armé de Foucault, ce n’est pas l’ire stratégique de Sartre, ce n’est pas la faconde navrée d’Apollinaire. Deleuze, c’est encore autre chose : une voix faite de plis, de fractales, de fuites. Burroughs mitraille en sourdine ses nasales létales : mélopée du virus. Céline cabotine comme un sociétaire-concierge : dépité, revêche, forcené. Guyotat défriche / défie tout balbutiement : sévère, entier, ailleurs. Ezra Pound : Homère brûlé d’abjection et de sapience. Allen Ginsberg : debout, nu, rescapé. Cervantès ? Cherchez. Toutes ces voix existent. Elles sont exceptionnelles. Elles sont la traduction fidèle et trahie des corps qui ne meurent pas. Des voix qui mordent.

(Claro, in Clavier Cannibale, inculte essais, mars 2009.