Archives de Tag: Gallimard

Le to be continued en appel au vivant | Camille de Toledo, « Le livre de la faim et de la soif », Gallimard, février 2017

rubon1054

« Je dois revenir, s’exclame le livre en s’ouvrant, nulle part, ici, en me tombant des mains. Non pas à l’origine, poursuit-il, car je l’ai beau chercher, je ne la trouve pas, mais avant, dans le creux incandescent de l’informe, entre le créateur, c’est-à-dire son siège, et la créature, ou plutôt sa plaisanterie – Mais de quoi parle-t  il ?–, et raconter comment c’est arrivé depuis ce mobile idiot de l’orifice d’où nous sommes sortis, nous et notre colonie verbeuse.Ne pas contredire Darwin, ni Moïse, ni Mahomet, ni les signes, ni  les singes, ni tous ceux qui ont un jour porté la préoccupation de là d’où nous venons, mais les inviter à ma table pour les faire parler. Et qu’ils parlent, parlent, nous divertissent, qu’ils racontent leur version de l’Histoire, que personne ne les interrompe afin que le flot de leurs paroles nous berce. Et peu importe la langue en laquelle ils s’exprimeront pourvu que la combinaison de leurs voix, de leurs dogmes soit un bruit pétaradant.  »

C’est un livre que nous sommes quelques-uns à avoir longuement attendu, tellement curieux de ce qui allait se produire après, dans le travail de Camille de Toledo  ; après la trilogie européenne conclue par son terrible et pourtant allègre Oublier, trahir, et disparaître il y a trois ans (dont on trouve des traces ici sur remue, mais dont aussi nous avions longuement parlé avec Camille et Mathias Enard, il y a deux ans à la Maison de la Poésie de Paris)  ; après les fragments de puzzle par ici disséminés, matrices de potentialités éparses comme aussi en propage Les Potentiels du temps (avec Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros…)

L’Après est une question que nous pose chaque livre aimé, qui fait trace en nous et produit de l’envie, de la suite  ; question qui se redouble avec ceux de Toledo, qui, en sus de récuser affirmativement les théories déclinistes ou «  finalistes  » (cf. son opéra renversant Francis Fukuyama et sa « fin de l’Histoire  »), se plaît à entretenir des rapports de réversibilité fructueux, avec la mélancolie, la nostalgie, avec l’Histoire du Xxième siècle européen, d’où tirer matière et profit  ; à se servir des énergies paradoxales ainsi libérées pour aller de l’avant, pour faire de la marche une danse de retour à la vie  : Camille de Toledo, conteur paradoxal, danseur du vertige, est, en somme, l’exact inverse du joueur de flûte de Hamelin. Les morts sont mieux que ranimés, mieux que relevés, les fins sont mieux qu’annulées, ils sont repris, relancés, et surtout, entraînés à danser.

Le livre de la faim et de la soif est, avant toute autre de ses qualités (et il en recèle, en nombre), un livre d’histoires. Comme un pendant lumineux et mondial du tombeau européen que bâtissaient les «  ramifictions  » de «Vies potentielles  » (Seuil, 2010), ce livre (personnage principal) qui s’ouvre au fil de ses aventures, nous en narre d’autres, fables ouvertes qui se font signe – et auxquelles l’auteur continue de faire signe, rappelant les personnages inventés pour questionner leur devenir — un de ses motifs premiers, tels qu’il le rappelle dans les entretiens disponibles ici et là, est ce rapport d’enfance à la fiction  : que deviennent les personnages quand on referme le livre, s’interrogeait-il enfant  ? Et cette question initiale, dans sa naïveté admise, fait force motrice et courroie d’entraînement  : la liste des personnages accumulés, fait comptine, appel, et brèche. Le to be continued est un appel au mouvement, au vivant.

Le livre de la faim et de la soif, donc  : ce titre, déjà, frappe, par son association de figures élémentaires  : la faim, la soif (et à sa façon, déjà, le livre), ainsi triangulés, biaisent, se font aussi faussement désuets que faussement monumentaux. Et c’est ceci qui trouble d’emblée — rejouant en fait, si l’on y regarde de plus près, quelques options sus-évoquées  : la soif est en clausule, qui nous dit qu’il n’y a pas vraiment de fin (dont l’homophonie avec l’autre composante, la faim, appuie cet effet  : transformant la fin en faim et la doublant d’un renfort de soif est affirmer d’emblée que quelque chose ne finira pas de ce qui dans ce livre va se jouer). Il n’y a pas de retour regretté aux origines (que symboliserait le livre en tant que résistance aux flux, qu’objet idéal d’un Vrai en voix de dilution dans l’espace de l’écran), mais un aller vers… autre chose.

Car le livre, s’il est ici central (personnage principal de l’histoire qui nous est contée par son dactylographe  ; objet de digressions discrètes  ; figure symbolique car Le Livre c’est évidemment, aussi, le livre saint du culte monothéiste), est retors  : retors sont ses actes (le livre-personnage n’a de cesse de vouloir disparaître, s’autodétruire, sans y parvenir jamais), retorses ses interprétations  : la transgression, discrète et persistante, de certaines fixations du Religieux quand il se fait Politique (l’unité, la retour, la terre promise) sont un moyen plus qu’un objectif. Le renversement du texte saint le prolonge, le réinvente, l’augmente plutôt que de l’annuler. Prenons pour exemple une des fameuses histoires qui nous sont contées par le livre dans ce lvre.

«  Ce qui arriva aux poissons lorsque la mer fut fendue

Quand Moïse fendit la mer en deux, personne n’en parle, mais dans le désert, le désert qui avait brutalement remplacé la mer rouge, où étaient passés les poissons ? Sur la croûte de sable brutalement asséchée, les pieds de moïse foulèrent-­ ils un tapis de carpes, de loups, de soles, de mérous à l’agonie ? Est­ ce que les yeux des goujons, particulièrement ceux des mères grosses de leurs oeufs, maudissaient Dieu et toute sa lignée ? Est­ -ce qu’il y avait, par terre, entre les algues et les rochers qui avaient échappé au miracle, des moules, de fiers hippocampes qui criaient : « mer, reviens » ? Était­ -ce aussi effroyable que les restes de la mer d’Aral, en Russie, après que ses fleuves et affluents furent détournés pour les usines de la révolution ? Vit­ -on, abandonnées, des carcasses de chaloupes phéniciennes ? Découvrit­ -on une ville morte, l’Atlantide ou Troie, déportées ? Sur la plaine abyssale de la mer rouge, fut­ -ce un paradis pour les chercheurs d’or, les détecteurs de métaux ? Ou n’ était­ -ce que ça  : des poissons, victimes du miracle ? Des millions de poissons morts, une prophétie macabre ? De l’avis des meilleurs exégètes, aucun poisson, en fait, ne mourut. Les eaux étaient simplement retenues sur les côtés. C’était comme se promener dans les grands aquariums, Ocean Park ou Aquaworld. Le Peuple du livre pouvait voir, à travers les parois du miracle, les poissons nager. Ils pouvaient, au fil de l’exode, dénombrer les espèces, admirer ceux qui avaient les couleurs les plus vives et crier à l’approche des squales, lesquels se heurtaient aux parois du miracle comme s’il y avait eu, entre eux et la voix divine, un mur infranchissable. Les enfants, à la suite de moïse, se réjouissaient et criaient  : « Adonaï ! Adonaï !  », inconscients du danger, de la fin imminente du miracle qui aurait pu survenir. Les parois auraient bien pu exploser. L’eau de la mer retomber sur eux. une lame gigantesque les emporter tous. aveugles au danger, les enfants tiraient sur les bras de leurs parents qui, eux, souhaitaient se dépêcher pour suivre à la lettre ce qui était écrit. Ils cherchaient, les braves, des restes de la Loi parmi les pierres des fonds marins devenus, pour eux, le chemin d’Adonaï. Ils cherchaient à ramasser les pierres de la Loi éparpillée, pour la relire lorsqu’ils seraient, après bien des péripéties, arrivés dans la maison de leur foi. Ça donnait lieu à de fameuses disputes. « Regarde, maman, disaient les enfants, le joli squale. » Et la mère  : « Oui, très joli, mon chéri. mais il faut y aller maintenant. » Ce à quoi Moïse, autoritaire, répondait : « Dépêchez-­ vous, les armées de Pharaon arrivent. » « Mais ils veulent regarder les poissons, répliquaient les mères. Comment leur en vouloir ? » Alors Moïse, qui avait bien compris le pouvoir des sentences et de la peur, menaça  : « Bientôt, les parois du miracle se refermeront et la mer sera rouge de leur sang. »

Dans le cœur des mères, ce fut l’inquiétude, la terreur. elles tirèrent les bras de leurs enfants pour les faire avancer. Mais il y en eut un, le fils d’Ismaël, qui, de colère, s’arracha à la main de sa mère et se mit à courir. Ismaël, hélas, n’eut que le temps de crier à son fils  : « reviens ! reviens !  » Mais l’enfant courait, voulait rester auprès des poissons. Il l’avait dit à sa mère  : « Je ne veux pas aller à Jérusalem. » (…)

Esprit d’enfance, on l’a dit au-dessus. Mais formidable hypothèse, jonction, bifurcation depuis le texte saint, réinventé par ces idiots magiques que sont les mômes. Il y a une question posée au Livre, qui, loin de le récuser, réinstaure la Fable, le fabuleux comme possible nécessaire. La Terre perd de son pouvoir de fixation si l’on s’attarde à contempler la mer – et mieux, les poissons, leur si placide in-expressivité, cette béance formidable qu’ils disent, idiots inutiles essentiels. Il faut imaginer Moshe heureux, est-il écrit ailleurs. Et c’est ce bonheur-là, bonheur potentiel et bonheur du potentiel, bonheur du renversement des dogmes et des enclosures, par le jeu de la fiction, qui est offert au lecteur, lecteur souvent perdu mais jamais lassé de l’être, et sans cesse repris par la main – et par la fable.

Renversant Hamelin, Toledo joue l’air de flûte à l’envers, comme en antidote, et marche à l’envers (tel cet «  homme qui suivait ses pas  », un autre de ses personnages de fable), en un vertigineux mouvement de relance. Le livre de la faim de et de la soif, à la façon dont son livre-personnage ne parvient pas à en finir de lui-même, est une nouvelle maison des feuilles, qui s’agrandit de l’intérieur. Parce que le lecteur, perdu, guidé, pris par la main, contaminé par la fiction multiplicatrice, se voit insuffler cette faim et cette soif, faim d’ouvrir des brèches et potentialités neuves, soif de n’en pas finir d’imaginer, de produire  :

des images,

des mondes,

des enfances agrandies.

Camille de Toledo, Le livre de la faim et de la soif, éditions Gallimard, février 2017, à lire et consulter également le dossier spécial sur remue.net.

Ci-dessous, les ressources audio et vidéo déposées sur remue à cette occasion :

—–

Pour fêter la sortie de son roman – Le Livre de de la Faim et de la Soif (Gallimard, 2017) Camille de Toledo, avec remue.net, à la Maison de la Poésie de Paris, nous invitait chaleureusement à croiser nos mondes, hybrider nos histoires, entremêler nos mythes, nos langues — le 22 février 2016, entre 20h et 21h.

Cette soirée Remue.net, conduite par Guénaël Boutouillet, qui s’entretient avec l’auteur, aura été ouverte et close par deux lectures musicales de haute volée. Le tout en vidéo ci-dessous.

PART I / LES PREMIERS MOTS DU MONDE : lecture et percussion, avec Yi-Ping Yang.

https://player.vimeo.com/video/205764263

PART I / LES PREMIERS MOTS DU MONDE from Toledo Archives on Vimeo.

PART II / ENTRETIEN

https://player.vimeo.com/video/205775974

PART II / ENTRETIEN from Toledo Archives on Vimeo.

PART III / LE JOUR OÙ LE LIVRE FUT SAUVÉ / Clôture : lecture et violoncelle, Valentin Mussou…

https://player.vimeo.com/video/205769649

PART III / LE JOUR OÙ LE LIVRE FUT SAUVÉ from Toledo Archives on Vimeo.


PART IV — ENTRETIEN bis, à Nantes, à la librairie Vent d’Ouest, jeudi 23 février 2017 (AUDIO)

Poursuivre… Reprendre une conversation (tenue publiquement la veille) tout en en redisant certains éléments fondamentaux, est un drôle d’exercice ; il faut veiller à ne pas oublier certaines choses déjà dites (mais ailleurs) tout en laissant la place à un nouveau fil, de nouvelles logiques, un nouveau chemin… Mais ce livre est tellement vaste, vaste de possibilités narratives comme interprétatives (il gagne assurément à être re-lu), qu’il se joue aussi quelque chose dans la re-lance. Gageons que ces deux discussions en entraîneront encore d’autres, souhaitons-le, encourageons-le…

https://www.mixcloud.com/widget/iframe/?feed=https%3A%2F%2Fwww.mixcloud.com%2Fgu%25C3%25A9na%25C3%25ABl-boutouillet%2Fcamille-de-toledo-le-livre-de-la-faim-et-de-la-soif-gallimard-2007-entretien-gb-f%25C3%25A9v-2017%2F&hide_cover=1&mini=1&light=1

Guénaël Boutouillet – 2 mars 2017
Publicités

« Avant j’étais quelqu’un rempli de société. Socialement composé des pieds à la tête.» | Noémi Lefebvre, L’enfance politique, Verticales/Gallimard, 2015

pieges

« Avant j’étais quelqu’un rempli de société. Socialement composé des pieds à la tête.

 Depuis le début je m’étais composée. J’avais fait tout un travail de composition, je m’étais distinguée. Grâce à ma distinction, je pouvais m’intégrer, c’était par habitude, j’avais un habitus.

 Ma dimension sociale m’était constitutive, mes ongles, mes chaussures, mon savon, mes oreilles, mon air général étaient conditionnées par la situation.

 Elle était assez bonne, je n’avais rien à dire, j’avais un travail, c’était dans la culture. Je m’étais cultivée dans le domaine culturel.

 Je m’intéressais à l’art, par exemple. Ça ne servait à rien mais ça m’intéressait.

 Je me souvenais de ça, qu’une œuvre d’art n’est pas comme un couteau, que ça ne sert à rien.

 Que l’objet de l’art est l’art.

 Que l’objet du couteau n’est pas l’art du couteau ni même l’art de couper.

 Que l’art est inutile, que c’est pour ça qu’il sert, il sert à ne pas servir. A quoi sert de servir ? je me demandais quand j’avais ce travail, ainsi qu’une famille.

 J’y pensais, parfois, au sens de servir mais je ne me servais pas de cette pensée pour y penser et ça ne servait à rien d’y penser comme ça, sans que ma pensée serve.

 J’avais cette pensée mais je ne m’en servais pas.

J’avais eu une famille et une habitation que j’appelais chez moi. J’avais beaucoup de choses dans mon habitation, c’était des choses de valeur qui me symbolisaient, faisant que je me sentais tout à fait chez moi, étant si bien incorporée que réellement devenues mon intérieur. J’étais habitée par mon habitation avec mon habitus.

Incorporant mes choses, j’étais intérieurement dans mon corps collectif, j’avais tout ce qu’il faut et même davantage. J’avais tout en étant et j’étais ce que j’avais. »

 (Noémi Lefebvre, L’enfance politique, Verticales/Gallimard, 2015)

———–

Je n’avais jusqu’ici lu aucun des livres de Noémi Lefebvre, desquels je m’étais pourtant emparés, chacun, (L’autoportrait bleu, 2009) puis (L’état des sentiments à l’âge adulte, 2012), à parution. N’y pas voir de signes, simplement conjonction d’habitudes (les éditions Verticales, c’est de longue date comme un gite d’étape douillet, pour le lecteur qui m’habite) et d’inclination (je sentais bien, de loin, chez elle, un truc, un rapport disons, particulier, fort, aux langages ordinaires, aux jargons dénaturés ; et je les apprécie les trafiquants du storytelling et de l’injonction publicitaire, de Mauche à Pireyre, d’Espitallier à Bouvet…).

Et de ces habitudes, selon les jours, l’humeur, on se repait ou se défie – voire se lasse : rien de plus improductif, parmi les discussions dites expertes, ou disons, de piliers du bistrot (le bistrot envisagé étant la littérature contemporaine), que ces propos que nous avons parfois (ne mentons pas), envisageant un travail non encore abouti, un auteur encore en formation, comme un « épigone de (X) » ou comme un « sous-Y » ; propos caricaturaux mais révélateurs aussi de nos endroits de paresse. Et sans aucunement prendre Lefebvre pour épigone ou « sous » qui que ce soit (ses interventions sur mediapart, soufflets virevoltant, exsudant de rage et d’intelligence, valant garantie préalable), je n’étais pas allé encore jusqu’à ses livres – du moins, pas jusque dans ses livres. Erreur heureusement réparée en ce printemps, avec cette Enfance politique (qui soit dit en passant, me fera me ruer dans les rayonnages en attente pour lire le précédent, cet état des sentiments à l’âge adulte, ne serait-ce que pour inspecter les rapports et contigüités éventuelles), un texte stupéfiant, dont on peut saisir au-dessus un peu du flow.

La voix est celle de Martine, Martine qui vit seule et plutôt mal, avec sa mère désemparée, désemparée on la comprend, par l’état de délabrement psychologique de Martine, entre internement médicalisé et enfermement larvaire devant des séries télévisées. Martine a en bouche des mots mal assortis – ou plutôt : étrangement assortis, dépareillés : l’assemblage de mots et de concepts (issus des sciences sociales, humaines, politiques) qui lui servent à établir cette forme de diagnostic désemparé, fabriquent une défense (par reconfiguration effective du langage, ironique et résistante) paradoxale (car on demeure partagé, à chaque phrase, entre différents effets que cela nous provoque : on est émus autant que mis à quelques pas de distance, pareillement – et surtout, sans cesse). Sans cesse oscille l’incarnation de ce discours, entre sa possibilité et sa réfutation, par les balancements brutaux induits via les inserts d’oralité dans son discours indirect, un exemple presque au hasard :

« Mais ma mère refusa. Elle me revoulait pas. Il y avait trop de problèmes, des problèmes économiques et des problèmes politiques, des problèmes sociaux et des problèmes psychologiques, il y avait tant de problèmes qu’elle ne pouvait rien y faire, et ma mère a une vie.

D’un coup, ma mère, ça lui prenait d’affirmer cette notion de vie. »

 Le lecteur est de fait mis en position paradoxale : totalement accroché, enfiévré par le phrasé tronqué, saccadé et tellement inventif de Martine, par la drôlerie et les effets de sens qu’il génère, on la suit : elle existe. Et c’est un tour de force, qu’une construction théorique (dire la folie du monde en en attaquant le langage dominant), fasse corps à ce point. J’ai songé, par instants, (le rapport mère-fille y aidant, même si inversé en places), à la façon dont la mère folle du mémorable La compagnie des spectres de Lydie Salvayre parvenait à prendre pouvoir par la parole sans rien perdre de la folie initiale qui la constituait. Car c’est aussi une émancipation qui surgira, par un chemin surprise – qui n’enlève rien, au contraire, à la puissance dévastatrice de ce torrent lumineux, implacable.

Un livre exceptionnel, d’une auteure dont on attend beaucoup (et déjà, immédiatement, pour ma part, d’aller découvrir enfin ses précédents livres).

Noémi Lefebvre, L’enfance politique, Verticales/Gallimard, 2015, ISBN 978-2-07-014803-5

Le bel appétit (rencontre avec Sylvain Prudhomme, mardi 24 février, Châteaubriant) | podcast

prudhomme© Les Correspondances de Manosque

Sylvain Prudhomme© Les Correspondances de Manosque

Podcast de cette rencontre (26 février 2015)
Sylvain Prudhomme prend la parole après une introduction par moi-même, où je tentai un survol de ses sept livres si différents, et de quelques rapports existant entre eux. Il nous lit un extrait des Grands, pour commencer cet entretien.
Le bel appétit (rencontre avec Sylvain Prudhomme, mardi 24 février, Châteaubriant) podcast

——-
(article d’annonce de cette rencontre, 22 février 2015)

Le bel appétit

Rencontre avec Sylvain Prudhomme, mardi 24 février, 20h30, médiathèque intercommunale de Châteaubriant

«        ça me donne envie de me trouver des cassettes avait-il ajouté,

          des cassettes c’est-à-dire,

        des cassettes de leurs albums que je puisse réécouter tout ça et c’est alors seulement que j’avais compris qu’il n’avait jamais eu chez lui le moindre album ni d’Adamo ni d’Aznavour ni de Christophe, jamais possédé de cassettes ni peut-être de lecteur de cassettes et ne savait par conséquent les chansons qu’il venait de chanter que pour les avoir entendues jadis à la radio, nous étions fous de RTL avait-il dit un peu plus tôt mais c’était seulement maintenant que j’entendais vraiment ses mots, j’avais d’abord pris sa phrase pour une banale exagération, fou de RTL y a-t-il encore un seul auditeur aujourd’hui qui puisse en dire autant avais-je pensé et j’étais passé dessus sans m’arrêter, c’était seulement maintenant que je comprenais que quand il disait fou c’était vraiment fou, quand il disait j’avais toute la journée le poste à l’oreille c’était vraiment toute la journée le poste à l’oreille, cela m’avait servi de leçon et lorsqu’un peu plus tard il avait de la même façon j’étais fou de Victor Hugo j’avais immédiatement su ce que cela signifiait, immédiatement tiré les conclusions de cette folie et su que je pouvais lui demander l’intégralité du Souvenir de la nuit du 4 décembre, l’intégralité des Pauvres Gens, probablement si nous avions eu le temps l’intégralité de Booz endormi, j’avais su avec certitude que je pouvais lui demander des poèmes entiers de victor Hugo et sans hésiter je lui avais effectivement demandé L’Expiation, il avait souri et s’était mis à déclamer d’un ton grandiose les Il neigeait de la retraite de Russie sans que je m’en étonne, »

(in Là, avait dit Bahi, de Sylvain Prudhomme, L’Arbalète-Gallimard, 2012)

De ces rendez-vous réguliers à la Médiathèque de Châteaubriant, grâce à Marie Chartes puis Anne-Sophie Lachambre, deux à trois fois l’an, j’ai laissé des traces sur le site : qu’il s’agisse de cet entretien avec Hélène Frédérick en octobre 2014 ou de chroniques a posteriori sur les excellent livres de Florence Seyvos ou Sonia Chambretto, le moment fut à chaque fois de douceur et d’échange, que la proposition d’invité vienne de l’équipe ou de moi. Pour Sylvain Prudhomme, c’est comme un rendez-vous ancien qui se voit enfin honoré, puisqu’avec Sylvain en sept ans on a dû se voir trois fois une heure, toujours avec une belle joie au cœur. J’ai chroniqué ses livres au fur et à mesure de leur sortie ou presque, et ce jusqu’au récent Les Grands, au succès mérité, dont il m’a gentiment offert un making-off, composition de rushes en texte, son et image, pour remue.net. Je disais ou presque car il me restait Bahi. Là avait dit Bahi, son précédent roman (et le premier chez L’Arbalète), m’attendait – étrangement- dans la bibliothèque depuis trois ans. Et ce livre, si différent des autres (si différents les uns des autres : on dirait qu’à chaque fois il s’invente une langue, un format, un véhicule différent, pour qu’existe le livre, Sylvain), est uni à ses autres romans (récits ? promenades ? fictions documentaires ?, là encore, le genre est variable, chez Prudhomme) par au moins un trait partagé : cette allégresse trépidante, cet entrain réel à dire, raconter, décrire ou inventer – et l’on ne s’étonnera pas non plus que l’extrait cité cause musique, comme Les Grands glorifiait (mais aussi documentait, racontait, inventait) un certain funk africain. J’ai donc volé ces heureuses photos (avec leur aval) aux Correspondances de Manosque quand je les ai vues passer sur facebook, car elles disent aussi cela, que j’aurai (que nous aurons, vous êtes conviés) plaisir à retrouver mardi, pour écouter, questionner, palabrer, dans un appétit partagé.

En plus il lira, comme à l’accoutumée (Gaudy avait lu du Bailly, Caligaris du Vakulik), un petit peu d’un autre auteur, dont il a envie de laisser trace – une manière de passage, pour que l’échange se prolonge encore, a posteriori de son horaire : 20h30, mardi 24, Châteaubriant. Be here.

Multiplications du peu ( in « e-nrf », numéro 610 de la NRF, novembre 2014, Gallimard)

peus-500

Multiplications du peu

(texte paru in e-nrf, numéro 610 de la NRF, paru en novembre 2014 chez Gallimard et présenté ici)

* « Et si la mort n’était qu’un son ? dit-elle. Un son parasite. Un son que nous entendrions pour toujours, tout autour de nous. Comme ce serait terrible. Un son uniforme, neutre. » (Don DeLillo, Bruit de fond, Actes Sud, 1985.) * « Général Instin : N’a pas besoin que l’on croie en lui pour exister » (statut Facebook, 29 décembre 2013.) *

#Manières de faire Dans le recueil collectif Devenirs du roman, volume 2, sous-titré matériaux, les Éditions Inculte ont posé la question, au printemps 2014, à une vingtaine d’écrivains contemporains, de leur rapport au matériau, documentaire pour l’essentiel. Les réponses, riches, fortes, singulières autant que le sont les manières de faire propres à chacun des interviewés, ont en commun, pour la plupart d’entre elles, de poser, de façon discrète, l’accès accru par l’usage du web et des réseaux informatiques aux ressources et à la documentation comme un facteur du déplacement de leur écriture (et de leur déplacement par rapport à leur pratique de l’écriture). Cet usage du web, ce changement-là, la plupart les réponses et manières l’ont pour discret point commun, mais seules quelques-un(e)s s’étendent plus avant sur cet apport, ses modalités et spécificités. Le web aurait donc grandement changé ces pratiques, de lecture et d’écriture, et cet apport est intégré, voilà. Comme une discrète, implicite évidence. Le numérique en plus petit commun dénominateur. Une présence naturelle, invisible. Infra-ordinaire.

*

#Infra-ordinaire L’infra-ordinaire, recueil posthume de Georges Perec, est ouvert par un texte intitulé Approches de quoi, qui ne compte pas parmi ses plus connus : assez court, sans prouesse formelle, sans aucune des astuces si séduisantes dont Perec savait user, c’est un texte qu’on pourrait qualifier de discret, infra-ordinaire en lui-même, à l’image de ce qu’il évoque. L’inventaire y est proposé, hors tout aspect ludique, comme mode d’énonciation de soi dans le monde, par interrogation de l’habituel : « Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? ». Ce texte, discret, est de plus en plus souvent, cité, repris (et notamment sur le web ou par des auteurs qui s’y activent) ; il résonne après coup, fait signe dans le temps long. Ce discret dure, ce qu’il remue continue de trembler, ses préoccupations nous agissent en 2014. Comment décrire le bruit de fond, qu’en faire, quoi et comment faire avec – et dedans, nous demandons-nous. Et, par extension : comment user du numérique pour écrire ce bruit de fond, dont il est une part agissante ?

*

#Bruit de fond Du monde connecté les signes nous arrivent par le même canal que le texte que nous écrivons. Sur la même machine (l’ordinateur, qu’il soit de bureau ou portable, ou miniaturisé plus encore dans nos téléphones) est produit, émis et reçu le texte, la masse du texte – littérature et littératie partageant la même aire de transit. Cette zone d’échange qu’est devenu l’écritoire personnel est un fait majeur de la mutation numérique. Ce monde connecté, le computer world que chantait Kraftwerk pour le faire advenir, produit un bruit de fond similaire à celui d’une salle de travail pleine d’ordinateurs : un ronronnement vaste, tiède, persistant. Le même en plus petit que celui qui règne, ainsi qu’on l’imagine, dans les fascinants data-centers, ces usines à données par où transitent physiquement les flux d’informations séquencés en octets, entrepôts emplis de serveurs de stockage de données dont le nécessaire refroidissement requiert une immense énergie (de 2 à 3 % de l’électricité mondiale, en 2013 – ce cloud est un nuage extrêmement dense et concret, à l’inverse de son mirage marketing). Mais ce bruit de fond est aussi celui de l’information, dont la représentation visuelle pourrait être cette image, symbole et cliché, tirée du film Matrix, d’un mur virtuel, fond noir où s’affichent et permutent à toute allure des signes, chiffres et idéogrammes verts. Image constituant d’ailleurs tout ce qui demeure dudit film, elle a gagné une patine quand de l’ensemble dont elle s’extrait ne nous reste que du kitsch (souvent rien ne vieillit plus vite que le nouveau). Cette vue, d’une façade d’informations liquéfiée, d’un ruissellement de code, a joué, muté, s’est fait absorber – pour que lui succède son doublon infra-ordinaire : la timeline.

*

#Timeline La ligne chronologique régnant n’est plus celle des frises horizontales, laborieusement coloriées durant nos années de collège. Elle a été renversée d’un quart de tour, cette timeline devenue verticale sur Facebook ou Twitter. Ce flux d’informations bruisse, s’écoule de haut en bas sur les vitres de nos réseaux – réseaux qu’il faut parvenir à couper, me disent-ils, parfois, certains écrivains, comme en aparté, vaguement coupables, pour se poser, se concentrer. La croissance nous fatigue. L’information nous assiège. Les deux agrégés nous gouvernent. Et ce flux, au volume toujours croissant, nous estourbit par instants, quand à d’autres il nous électrise, lançant et empêchant simultanément ce mouvement composite (geste et pensée, opérations multiples) qu’est l’écriture. Relativisons : ce rapport, conflictuel, avec l’extérieur, qu’entretient celle ou celui qui se fait fort d’écrire, précédait l’immersion dans le bain numérique, cette tension préexistait à l’Internet – les traces sont aisées à dénicher, d’un folklore suranné, réclusion plume d’oie et bureau de bois massif comme outils de l’inspiration. Ce folklore s’actualise en fantasme de déconnection, la coupure du wi-fi pour nouvelle cellule monastique. Se protéger de la pluie de données serait façonner une tanière nouvelle, en laquelle s’enfermer pour écrire (où laisser ça écrire par-devers soi, le bras soulevé par l’évidence). Le rêve, avec retour du mythe de l’inspiration inclus dans sa traîne, d’une bulle où se sauver, loin du réseau, de ce maudit, satané réseau.

*

#Réseau Amplification du réseau, réseau au carré : l’Internet est fondamentalement, originellement, organiquement, un réseau, puisqu’il procède d’une interconnexion de réseaux. Le web est un de ses usages, une de ses applications. Les réseaux dits « sociaux » en sont une version. On partage le tuyau (l’Internet, pour le dire vite), les ressources (du world wide web, arborescence de sites liés par l’hypertexte, pour le dire tout aussi vite) ; et se recompose un paysage documentaire selon d’autres modalités, qu’on qualifiera de « sociales » en y ajoutant de gras guillemets. Le web, originellement fondé sur du texte, puisque constitué de documents liés entre eux par des segments du texte qui les constitue, forme constellation, cartographie où circuler en horizontalité. Le réseau « social », avec son modèle facebook, depuis une organisation plus circulaire encore, réinstaure paradoxalement de la verticalité dans notre usage, accentuant, via le déroulement de la timeline, redoublant cet d’empilement accéléré apparu initialement avec l’essor des journaux en ligne (dits blogs). Le fil d’actualités, ce prompteur personnalisé, jamais ne cesse – une pluie de nouvelles s’écoulant sur nos vitres. L’information, massive, invasive, nous fond dessus, quand un moment premier du web (des années 90 au mitan de la décennie 2000) la voyait nous arriver par effets de conjugaison du hasard et de la décision (on se souvient de l’image, si fameuse et si vite surannée, du surf, qui désignait nos trajets de lecture en ligne). Le flux nous engloutira, bientôt, nous disonsnous, il nous faut réagir, pour échapper à la noyade : nous devons : publier. (Comme il faut bien forcer la voix, à table, lorsque personne n’écoute – et ce faisant, ajouter sa note au vacarme ambiant).

*

#Publier Publier fut facilité par la création, puis par la combinaison d’outils numériques : les logiciels de PAO installés sur l’ordinateur personnel ont d’abord permis de s’acheminer, seul, plus vite, et aisément, vers l’objet-livre, tandis que le web et sa version « vulgarisée » (2.0), ont rendu accessible, au grand nombre, sans bagage technique, la publication de textes et d’images. Merveilleux bouillon de culture, à rebours d’une tradition littéraire européenne de l’exception, cette facilitation est régulièrement contestée, parfaite plateforme de l’argumentation réactionnaire (partant du principe que puisqu’on y trouve de tout en grand nombre, on y trouve aussi le pire, en grand nombre, ne reste plus qu’à zoomer pour réduire le Tout à ce Pire). Mais, si l’on publie sur le web, c’est aussi, mécaniquement, qu’on y écrit, qu’on y lit. Autrement, mais pas moins qu’auparavant. Déflation dans le champ des symboles : publier était un graal, c’est devenu une routine (mais toujours une jouissance, minuscule et réitérée). Cette perte d’aura symbolique a pour contrepoint logique la multiplication des publications courtes : des livres aux billets de blog puis aux statuts Facebook (moins de 800 signes) ou Twitter (140 signes), la multiplication est une multiplication du peu. Ce peu n’est pas pour autant un moins – et de lire des écrivains, aussi nombreux à s’exprimer sur les réseaux sociaux qu’ils sont finalement rares sur le web « traditionnel », rivaliser de détournements ironiques et d’interventions aphoristiques, est drôle et stimulant. Le réseau social, si futile, si criard, si vivant, soit-il, est parfois, aussi, et jusqu’au coeur de cette futilité, de ce bavardage-là, écrit, par des écrivains – lesquels, ici comme ailleurs, sont laissés plutôt livrés à eux-mêmes, entre eux, en bout de table.

*

#Collectif Le réseau, son bruissement chatoyant, son caractère social et la porosité liée entre postures publiques et privées, ces jeux et troncatures dans l’énonciation, produisent de la conversation ; celle-ci est essentiellement écrite ; ces conversations écrites constituent des écrits (toujours) nouveaux et (parfois) novateurs : bien logique amplification de ce qui s’est déjà produit et se poursuit, par ailleurs, sur le web. Multiplication du peu, multiplication des réductions, qui agrégées, constituent potentiellement un nouvel état du texte, une littératie réflexive (et de fait, contre-nature), une lecture des harmoniques au coeur du bruit de fond. Le numérique comme zone d’ambiguïté textuelle. Foisonnant, mais aussi – mais surtout – flexible et plastique (réversible, modifiable à l’envi), le web m’apparaît comme le possible lieu d’un atelier ouvert, d’un travail collectif, d’une communauté invisible, mouvante, active, de lecteurs et d’auteurs, réitération, ou actualisation de celle que célébrait Roland Barthes. Des discussions sur les forums aux réseaux sociaux, en passant par les blogs de lecteurs, la lecture, dont la mort, toujours plus imminente (disparition annoncée depuis si longtemps que cette oraison funèbre s’est faite permanence rassurante), est discutée, le livre fêté, commenté, réécrit – lecture et écriture mêlées. La production de texte est multiple, son mode est fragmentaire, la bibliothèque (universelle comme individuelle), éparpillée. Mais cette dé-linéarisation générale (du récit, comme de ce qu’on nommait « chaîne » du livre, et à qui, dans la recomposition accélérée des places et fonctions, sied mieux le nom d’« écosystème ») engendre de nouvelles circulations et de nouveaux assemblages, de nombreux modes de récits et fictions, enchâssés ou collectifs. De sites en sites, séries, invitations, duos ou groupements d’auteurs écrivent, s’écrivent, et publient aussitôt les fruits de ces échanges. Cette publication collective, associée, en temps réel, est une validation des forces désirantes, un accélérateur de synergie. Euphorie créatrice dont le revers logique pourrait être un amoindrissement de l’exigence, une auto-célébration collective infinie, une autosatisfaction stridente et au final, inerte.

*

#Fabrique, objets Le besoin d’objets d’arts, « finis » ou déclarés tels selon la convention tacite entre créateur et lecteur, qu’ils prennent forme physiquement ou se développent sur écran, ne baisse pas ; il est même réactivé, depuis cette circularité semblant infinie. Diastole après systole : contrepoint logique au mouvement vers l’avant d’une écriture en dynamique, scrollant heuristiquement comme une souris douée d’épaisseur ; la stase, l’arrêt sur image produits par le point (dit) final, procèdent d’un effet de balancier « naturel ». Là encore, se reconduit le besoin de clore, mais en zone ambiguë. L’édition en ligne, constitution de sites d’archives, d’anthologies, de fictions, sous forme arborescente ou cartographique, spatialisée, porte une ambiguïté. En ligne, constituant une archive, dispersion et rassemblement sont conjoints, puisque les textes sont rassemblés en un même point, quand leur enchaînement est séquencé : que de surcroît, l’objet physique étant absent, l’idée de fermeture, de clôture (d’un cycle, d’un récit, d’une relation) reste : une idée. La fin est là, mais peut aussi ne pas – et peut aussi ne plus, du fait de la haute plasticité de l’objet éditorial considéré. Une idée de fin, une fin virtuelle.

*

#Virtuel Virtuel : Le terme est fourre-tout, lui aussi vieilli, quasiment obsolète, avec son mésusage coupable (quelle surdose de « virtuels » avenirs nous fut assénée, débuts années 2000). Le livre, hors épaisseur physique, n’est pourtant pas virtuel, l’assemblage de textes qui reliés composent un ensemble ne l’est pas plus – c’est l’idée de leur fin, en partie, s’évanouit. Le Général Instin, projet artistique collectif, est symbolique de cette fin perpétuelle, perpétuellement relancée. Partant de la figure d’un être disparu (puisqu’enterré en vrai au cimetière Montparnasse), de son fantôme et de son spectre, devenus totems, fictions, émetteurs, le Général ne cesse de gagner en présence (spectrale) à mesure de son éparpillement sur le réseau. Le trou, l’estompage, l’identité flouée, motifs intégrés collectivement par des dizaines d’artistes ; la parole de l’avatar Instin sur les réseaux sociaux est portée par une poignée d’entre eux, dans une indistinction qui n’enlève rien à la densité de son énonciation. Le Général Instin est une idée de la fin, virtuelle – et pour autant puissante, effective.

*

Un infra-ordinaire extrêmement puissant. Une mobilisation des peus. Des harmonies dans le bruit de fond.

Le geste et la geste (à propos de Joy Sorman, de Comme une bête à La Peau de l’ours, en passant par Lit National)

« Dans cet isolement je vais cependant découvrir une faille, un passage vers l’extérieur, un tunnel autant qu’un fil tendu dans les airs, je vais découvrir que le monde étanche et retiré du zoo peut se révéler poreux. C’est à la faveur de l’obscurité que ce monde s’ouvre, que notre solitude se peuple, qu’un comité invisible donne de la voix, qu’ombres le jour nous retrouvons un peu de notre existence et de notre épaisseur la nuit, que l’appel de la forêt, entendu sur un quai avant de monter dans le train qui m’a conduit jusque-là, retentit à nouveau. Quand le soir est tombé et que tous ont déserté – portes closes, billetterie fermée, lampadaires éteints, gardiens couchés, lune haute et poussière dissipée -, le zoo frémit et s’anime, soudain traversé de galeries souterraines par lesquelles nous communiquons à grande vitesse, par lesquelles les messages filent comme à la surface d’un lac endormi. Nous nous délestons alors un peu de notre chagrin. »

 (In Joy Sorman, La Peau de l’ours, Gallimard, août 2014, (ISBN 978-2-07-014643-7)

En fait, je ne saurai m’en tenir à cette peau de l’ours, même si cet extrait parle seul sans nul besoin de mon aide, en écho aussi des propos de Jean-Christophe Bailly cités ici même il y a quelques jours, cet appel silencieux des animaux rappelant encore ce que ce même Bailly en a écrit dans son magnifique Versant animal, et que l’ours en lui-même fait signe à cet autre ours (très différent), celui de Klotzwinkle, dont j’ai parlé également il y a peu.

Je ne saurai m’en tenir à cette peau de l’ours, belle fable de remise en question du (des) genre(s), qui ne théorise pas en course, et file en tenant sa focale, visuelle et sensitive, à hauteur d’homme (d’ours). Qui ne théorise pas mais ne se prive pas d’être nourri, d’avoir lu (la performance à deux voix de Joy Sorman à visionner ici en atteste en finesse).

Je ne m’en saurai m’en tenir à cette peau, à cet ours, sans tirer le fil et que la pelote me mène sitôt au précédent roman de Joy Sorman (qui n’est pas son précédent livre, puisqu’entre les deux il y a eu Lit national, j’y reviendrai plus bas), intitulé Comme une bête et consacré à dresser le biopic d’un apprenti boucher, bientôt devenu meilleur ouvrier de France, tant son amour du travail bien fait le pousse à surclasser tous ses confrères et concurrents. Je ne l’avais pas lu à sa parution, et il est parfois fort agréable de se remettre à jour. Il y a de nombreux liens, rapports, et même une forme de symétrie entre les deux livres.

Dans ce Comme une bête, Pim, donc, boucher, lui-même capté selon le parti-pris documentaire propre à Sorman (dont elle s’explique bien dans cette vidéo, à propos de sa contribution au recueil Devenirs du roman II chez Inculte), à hauteur de geste, le dedans donné à percevoir par captation du dehors, avec sa part déceptive :

 

« Quelques mètres plus loin les abats sont retirés. Pim se demande si on n’a pas des surprises parfois en ouvrant une vache. On pourrait rêver de quelque chose d’inédit, d’inattendu, qui jaillisse des entrailles, un objet quelconque ou un rayon de lumière, un truc qui jaillisse des entrailles, un objet usuel quelconque ou un rayon de lumière, un truc bizarre qu’elle aurait mangé, un morceau d’arbre fruitier, une horloge, un parfum délicieux, un vieux livre avec des énigmes à déchiffrer, une photo de sa mère, une plume de poule avalée accidentellement – car une plume peut tuer une vache, ce pourquoi, à la ferme, on sépare les volailles du bétail. Mais non, ce sont toujours les mêmes tripes vertes et molles, pas de révélation, pas de trésor caché, toujours la même routine gluante à l’intérieur des bêtes, pas de signe du destin, pas de sac d’or à la place de l’estomac et à moi les vacances éternelles au soleil. Juste un entrelacs d’intestins et de tuyaux c’est décevant. »

 

(in Joy Sorman, Comme une bête, Gallimard, Folio, 2012, 2014)

Parce que quelquefois on n’y parvient pas, cet extérieur fascinant ne nous (nous, c’est Pim, représentant notre faible, incomplète, espèce humaine) menant vers aucun intérieur autre qu’organique – rien ne se révélant du monde même attentivement observé, soupesé, manipulé (car, aussi, quel meilleur regard que le geste en lui-même : c’est ce qu’affirme ce roman), serait-ce que le monde en son entier se révèle creux, vide, exempt de tout mystère ?

C’est symboliquement, un peu de ce que semble signifier le trajet récent de Joy Sorman, d’un parti pris « réaliste » (à tout le moins, documentaire) vers de la fiction – l’amorce en forme de conte fantastique de La peau de l’ours le déclare, ce chemin vers moins de réel – ou plutôt vers une autre formalisation de ses traces et de son empreinte, car sa fiction ursidée capte avec la même attention les manifestations physiques et sensibles, celle que perçoit un corps en situation (et notamment en situation inappropriée : on se rappelle son récit immersif intitulé Gare du Nord, paru chez L’arbalète, témoin de quelques jours de reportage sur les lieux – sur les lieux, c’est-à-dire en les lieux Et à propos des dits lieux).

Le corps de l’ours lui pose souci, bien sûr, celui de Pim moins, qui l’oublie, s’oublie, dans la manipulation experte du corps animal (expertise, obsession de détail et d’analyse qui troublent son rapport au corps féminin), et c’est notre incomplétude métaphysique qui perturbe Pim, cette incapacité à être à la fois dehors et dedans – cette tentation mystique lui venant de sa présence attentive aux autres (les animaux) : son geste devenant une geste, en somme :

 « Si on ouvrait le crâne plat de la vache, si Pim la trépanait délicatement avec un fil à couper le beurre, puis se glissait à l’intérieur de la boîte crânienne, se faufilant entre la cervelle et l’œil, voilà ce qu’il verrait, logé derrière la pupille de la bête, son œil d’homme collé contre celui de la vache : il aurait une vision du monde, il pourrait regarder ses semblables à travers un œil de bœuf qui arrondit la réalité, il ne verrait plus que leurs gestes, leurs démarches, existences humaines passées au tamis, il n’entendrait plus que leurs intonations, il ne sentirait plus que des silhouettes d’éleveurs, de laitiers, de vachers, de vétérinaires et de marchands qui espèrent leur fortune. Et derrière ces silhouettes, fondue dans l’horizon, il verrait la masse affamée qui piaille et qu’il faut nourrir. Pim a vu ce que voit la vache, Pim est peut-être un ange qui parle aux vaches normandes, un saint qui bénit la viande, un mage de la découpe, ou un illuminé du bocage. »

 (in Joy Sorman, Comme une bête, Gallimard, Folio, 2012, 2014)

Et cette hybridation éventuelle qui surgissait dans la geste bouchère de Pim, c’est l’ours de La Peau qui en résulte. Jamais à sa place, ni au cirque de freaks ni au zoo, l’homme-ours qui ne sait être homme tente de se faire ours sans plus y parvenir, et la fin, évidemment tragique, fait signe à la découpe bouchère lorsqu’elle n’est pas un art (celui de Pim) mais un partage géométrique, sans art, sans imagination. La fable est belle en ce qu’elle peut signifier sur les places et genres, sans le souligner à l’excès. Faire ainsi parler un ours, est effectivement parlant :

 « Nous ne fuirons pas mais quelque chose a changé, c’est une évidence irrévocable, je ne veux plus revenir en arrière, si ma place est au cirque c’est auprès d’elles et non à la ménagerie, je n’ai rien à partager avec les singes et les chevaux qui ne sont que des représentants interchangeables de leur espèce. Je veux être considéré pour ce que je suis, une aberration, une exception et un talisman, je veux qu’on me prenne au sérieux, c’est aux côtés des monstres que je dois me produire. Sur mes patins je ne suis rien, ni ours ni homme, un clown peut-être. Des poils épais et sombres ont recouvert mon histoire et j’ai maintenant l’air d’une bête, rien de plus et rien de moins qu’une bête, peut-être faudrait-il me tondre pour faire apparaître à nouveau cet épiderme rose, dégager les traits de mon visage. L’ourson métisse est mort et enterré, ma généalogie s’est perdue, personne n’a consigné le récit de ma vie, je ne dispose d’aucune preuve, je suis un clandestin jamais démasqué, à la légitimité usurpée. Seules les femmes pourraient plaider ma cause, parler aux hommes mais c’est leur peau qu’elles doivent sauver avant celle de l’ours. »

 (in Joy Sorman, La Peau de lours, Gallimard, août 2014)

Les deux romans, observés placés en quinconce, s’augmentent mutuellement, plus qu’ils ne s’expliquent. Ce qui peut-être mieux explique, depuis le geste d’écriture, ce qui se joue (et se réalise) dans le chemin littéraire qu’accomplit Joy Sorman depuis quelques années, est ce magnifique Lit national, livre avec images (de Frédéric Lecloux) aux remarquables éditions Le Bec en L’air. Lit national, partant d’une situation d’immersion dans une entreprise de literie, constitue l’échec d’un projet (documentaire, pour, notamment, des problèmes de place qu’elle résume parfaitement, du point de vue de l’écriture et de la morale dans cet entretien vidéo) et l’avènement d’un autre. C’est une très belle fiction de l’absence et de la transmission (car le lit, c’est aussi, parfois, un lit de mort), qui advient lorsque quelque chose d’autre (l’ardeur documentariste) de Sorman s’épuise – peut-être temporairement, mais c’est au moins un cycle qui s’achève. Et cette transformation s’opère sous les yeux du lecteur attentif, dans un geste d’une grande fluidité – ce dont on ne s’étonne pas, tant l’auteure est passée maître dans ce filmage, dans cette attention-là à ce qui n’est pas soi : dès lors, en effet, toutes les fictions deviennent possibles.

On aura compris que les trois livres sont, ici, vivement recommandés.

Joy Sorman, Lit National, éditions Le Bec en l’air, 2013, avec des photographies de Frédéric Lecloux.

La Peau de l’ours, Gallimard, août 2014, (ISBN 978-2-07-014643-7) ; Comme une bête, Gallimard, Folio, 2012, 2014

[Avis de parution] e-NRF (Novembre 2014, Collectif, éditions Gallimard)

 Avis de parution :  e-NRF (Novembre 2014, Collectif, éditions Gallimard)

Édition publiée sous la direction de Stéphane Audeguy et Philippe Forest
La Nouvelle Revue Française (n° 610), Gallimard
Parution : 14-11-2014

Avec :
Stéphane Audeguy, Avant-propos/ Pierre Assouline, Résurrection de l’art perdu de la conversation / Philippe Adam, Par les fenêtres / Alexandre Lacroix, Portrait Google de saint Antoine / Guénaël Boutouillet, Multiplications du peu / Jean-Claude Monod, De la « Psyché entre amis » au mail art viral : quelques réflexions sur les correspondances d’artistes et leurs transformations électroniques / Martin Page, Vie Réelle® / Anna Svenbro, Mobilis in mobili / Chloé Delaume, Hashtag dans la vitrine / Laurent Demanze, Bouv@rd et CieLes écritures encyclopédiques à l’ère numérique / Pierre Senges, À propos d’électrophore et de tohu-bohu  / Collectifs, Fabula par Fabula : une moderne République des lettres (entretien) / Éric Pessan, Sur toutes les pages blanches / Jean-Philippe Toussaint – Laurent Demoulin, La mayonnaise et la genèse (entretien)
Maintenant : Camille Bloomfield, Petit portrait portatif de l’Oulipo contemporain (entretien)
Un mot d’ailleurs : Adam Thirlwell, Incarnadine
Épiphanies : Stéphane Audeguy, Tokkaido 140²
176 pages, 140 x 225 mm Achevé d’imprimer : 03-11-2014
ISBN : 9782070147335

——————————————————————————–

Très heureux d’avoir pu apporter ma pierre à ce numéro de la NRF, consacré au numérique vu par les les écrivains – « à la façon dont l’évolution/révolution numérique, qui les affecte nécessairement, les inquiète parfois, les attire et les inspire aussi bien. » comme l’indique Stéphane Audeguy (co-responsable, avec Philippe Forest, de la NRF) en préface. Le sommaire ci-dessous, est éloquent : des auteurs qui m’importent que je lis et chronique, au sommaire de Pessan à Page en passant par Philippe Adam – trois textes en écho chez ceux-là, autofictions ironiques et souriantes, comme sont pragmatiques et relativistes les essais de Laurent Demanze ou Pierre Senges, ou l’entretien avec Jean-Philippe toussaint, dont l’entreprise web est remarquable et passionnante (voir son site). Le numérique, en somme, dans ce numéro de la vénérable revue, on n’en fait pas un drame. Et cela fait grand bien, après quelques années de débats plombés par un manichéisme absurde. La revue accueille aussi un invité extérieur (l’excellent Adam Thirlwell), et une forme d’état des lieux de l’Oulipo par et avec quelques-uns de ses auteurs.
Ce que j’ai tenté d’écrire pour répondre à cette invitation,
(dont il m’importait que cela se tienne, soit digne d’intérêt, et fasse littérature : car un auteur (j’use plutôt de ce substantif que d’écrivain pour me décrire, qui me va et me suffit) essentiellement actif en ligne et en collectif comme je le suis, est logiquement, moins et souvent moins bien lu qu’un écrivain « imprimé » en son nom propre : il y avait une forme de nécessité particulière à bien faire, au-delà du prestige de l’hôte (dont je me réjouis par ailleurs)),
Le texte proposé est une suite réflexive, retaillée via des mots-clés. Il s’appelle Multiplications du peu. En voici les deux premiers paragraphes, et le dernier, en version augmentée de liens hypertexte.

#Manières de faire
Dans le recueil collectif Devenirs du roman, volume 2, sous-titré matériaux, les Éditions Inculte ont posé la question, au printemps 2014, à une vingtaine d’écrivains contemporains, de leur rapport au matériau, documentaire pour l’essentiel. Les réponses, riches, fortes, singulières autant que le sont les manières de faire propres à chacun des interviewés, ont en commun, pour la plupart d’entre elles, de poser, de façon discrète, l’accès accru par l’usage du web des réseaux informatiques aux ressources et à la documentation comme un facteur du déplacement de leur écriture (et de leur déplacement par rapport à leur pratique de l’écriture). Cet usage du web, ce changement-là, la plupart les réponses et manières l’ont pour discret point commun, mais seules quelques-un(e)s s’étendent plus avant sur cet apport, ses modalités et spécificités. Le web aurait donc grandement changé ces pratiques, de lecture et d’écriture, et cet apport est intégré, voilà. Comme une discrète, implicite évidence. Le numérique en plus petit commun dénominateur. Une présence naturelle, invisible. Infra-ordinaire.

#Infra-ordinaire
L’infra-ordinaire, recueil posthume de Georges Perec, est ouvert par un texte intitulé Approches de quoi, qui ne compte pas parmi ses plus connus : assez court, sans prouesse formelle, sans aucune des astuces si séduisantes dont Perec savait user, c’est un texte qu’on pourrait qualifier de discret, infra-ordinaire en lui-même, à l’image de ce qu’il évoque. L’inventaire y est proposé, hors tout aspect ludique, comme mode d’énonciation de soi dans le monde, par interrogation de l’habituel : « Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? ». Ce texte, discret, est de plus en plus souvent, cité, repris (et notamment sur le web ou par des auteurs qui s’y activent) ; il résonne après coup, fait signe dans le temps long. Ce discret dure, ce qu’il remue continue de trembler, ses préoccupations nous agissent en 2014. Comment décrire le bruit de fond, qu’en faire, quoi et comment faire avec – et dedans, nous demandons-nous. Et, par extension : comment user du numérique pour écrire ce bruit de fond, dont il est une part agissante ?

(…)

Et pour exemple (le seul que j’aie autant développé), en conclusion, pour remettre les chose en leur bon ordre (de bataille), place au Général Instin, notre auteur collectif, notre autorité communément destituée :

 

Le Général Instin, projet artistique collectif, est symbolique de cette fin perpétuelle, perpétuellement relancée. Partant de la figure d’un être disparu (puisqu’enterré en vrai au cimetière Montparnasse), de son fantôme et de son spectre, devenus totems, fictions, émetteurs, le Général ne cesse de gagner en présence (spectrale) à mesure de son éparpillement sur le réseau. Le trou, l’estompage, l’identité flouée, motifs intégrés collectivement par des dizaines d’artistes ; la parole de l’avatar Instin sur les réseaux sociaux est portée par une poignée d’entre eux, dans une indistinction qui n’enlève rien à la densité de son énonciation. Le Général Instin est une idée de la fin, virtuelle – et pour autant puissante, effective.

Un infra-ordinaire extrêmement puissant.
Une mobilisation des peus.
Des harmonies dans le bruit de fond.

« Malgré son application, ses lettres sont un peu tordues mais je dis toujours que c’est bien. » | Poule D, Yamina Benahmed Daho, éditions L’arbalète/Gallimard

Pendant qu’on range le matériel, le petit frère d’Amira joue avec un ballon jaune léger et tire au but. Il a une dizaine d’années. Il me rappelle le jour où, à son âge, j’ai accompagné mon père et mon frère sur le petit stade près du collège. Mon père joue le gardien, il porte des gants de vaisselle, faute de thunes pour en porter de vrais. J’ai du soleil plein les yeux, je le regarde plonger et bouffer l’herbe. C’est une journée après l’école, il fait beau. Une lumière particulièrement douce caresse la plate campagne, l’odeur de pollen et de gazon fraîchement tondu me fait éternuer. Dans ces années-là, mon père ne parle pas encore bien français. Il ne sait ni lire ni écrire. Il voudrait apprendre. Alors parfois, il me rejoint à la grande table du salon sur laquelle je fais mes devoirs. J’écris en lettres majuscules notre nom de famille, son prénom, notre adresse complète sur une feuille à grands carreaux et il les recopie plusieurs fois. Malgré son application, ses lettres sont un peu tordues mais je dis toujours que c’est bien. Je suis en CM1, il a cinquante et un ans.

(in Yamina Benahmed Daho, Poule D, éditions L’arbalète/Gallimard, octobre 2014)

—————————————————
(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

C’est un extrait qui résume peut-être moins que jamais l’ensemble dont il est tiré (Poule D, premier « roman » mais pas premier livre de Yamina Benahmed Daho, dont un joli et réussi récit  jeunesse, (Rien de plus précieux que le repos), histoire (déjà) d’émancipation par le sport, était paru chez Hélium – mais le résumé on le fera, plus bas.
Cet extrait, je l’isole parce qu’il me touche, m’émeut, qu’une lecture c’est subjectif et que la mienne fut arrêtée net par la douce précision avec laquelle cette scène montre et raconte (avec ce qu’il faut de distance et d’empathie pour nous permettre de l’inventer et de nous l’approprier) quelque chose qu’il me semble important de montrer et raconter. Pas une intégration (ce mot, quelle plaie), mais un accueil, une avancée. Une idée aussi de cette chose immense, immensément importante, politiquement agissante, et totalement absconse en nos espaces-temps de langage évasé par la communication omnipotente, plus faux souvent que des billets de Monopoly : l’idée d’Éducation populaire, et le fondement, le moteur de vie collective qu’elle constitue.
Le livre de Yamina Benhamed Daho n’est pas un récit de vie, et cette scène est une des rares (sinon la seule) incursion (supposée) biographique, c’est la seule anamnèse – elle n’en résonne et rayonne pas moins sur l’ensemble du récit. Fiction documentaire, Poule D se déroule sur le temps d’une saison, scolaire ou sportive. Mina, la narratrice, mordue de ballon rond, se décide, comme on prend une bonne résolution de rentrée, à s’essayer au foot en club. Et c’est une saison de football féminin amateur qui nous est contée, avec ses galères multiples, son manque de moyens, accru par le manque de considération : car si tout vaut ce qu’endurent les homologues masculins, tout ici craint : les terrains, les chasubles, les ballons, les horaires alloués qui tous sont attribués quand chacun s’est déjà servi.

C’est drôle et c’est précis, en terme de phases de jeux comme de plat du pied, c’est une joie, assez enfantine, qui s’empare du lecteur en écho à celle qui s’empare du groupe, quand vient enfin la gloire toute relative de ne perdre que d’un but d’écart, cette joie collective a goût d’enfance – et cette aventure laborieuse est aussi continuation de cet engagement-là, sans emphase, profil bas, ce travail sans gloire qu’est l’engagement associatif (auquel le collectif de cinéma Othon, dont elle est membre, s’est beaucoup intéressé), et c’est aussi, en ce sens, un beau geste politique que ce livre, que ce qu’il raconte, comme il le raconte – et peut-être n’était-il pas si mal choisi, ce morceau choisi présenté ci-dessus…

Yamina Benahmed Daho, Poule D, éditions L’arbalète/Gallimard, octobre 2014, , ISBN 9782070146994

pas exactement danseuses, mais plutôt quelque chose comme dansées | Sylvain Prudhomme, Les Grands, L’arbalète-Gallimard, août 2014)

photo

Couto aimait cette ville. Il aimait ce quartier de Péfine, ses maisons sans étage, invariablement couvertes du même toit de tôle à quatre pentes qui comme le ciel pouvait prendre toutes les nuances de gris. L’omniprésence des manguiers, leurs grosses boules sombres bouchant la vue, retardant jusqu’au dernier moment l’apparition des toits voisins. La forêt comme entrée dans la ville, infiltrée jusqu’au cœur des courettes. Le rouge de la terre. Le tortueux des chemins. Les mille accidents du sol qui semblaient faits pour obliger le passant à s’arrêter discuter devant chaque pas de porte, caniveaux, clôtures, carrés de manioc, petits ponts de bois, fils à linge, papayers, tas d’ordures, tas de ferrailles, tas de sable. L’eau gorgeant le sol. Gonflant les tiges des plantes. Jaillissant des seaux à chaque grincement de poulie des puits. Partout la vie s’ébrouant, se multipliant, piaillant. Gamins jouant au foot. Vieux assis sur des pas de portes. Femmes debout devant des chaudrons noircis de fumée qu’elles touillaient avec de grandes louches en fer-blanc. Minettes sur leur trente et un qui soutenaient le regard de Couto avec effronterie, tout le temps que durait son passage dans leur champ. Le créole avait un joli mot pour les désigner. Il disait bajudas, du verbe baja, danser. Ce qui à la lettre ne signifiait pas exactement danseuses, mais plutôt quelque chose comme dansées, avec jusque dans leur nom un rien de passif, d’abandonné qui était tout un programme.

 (Sylvain Prudhomme, Les Grands, L’arbalète-Gallimard, août 2014)

—————————————————
(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ne me préoccupant guère, en ces zones d’affluence modérée, de faire de l’audience ou des coups, il est rare que cette rubrique « herbier » sacrifie au rituel organisé des « bonnes feuilles » d’avant-rentrée. Les lignes ci-dessus sont pourtant extraites d’un roman à paraître parmi quelques centaines d’autres entre fin août et mi-octobre. Les Grands, nouvel opus de Sylvain Prudhomme, qu’on connaît bien par ici, lu et commenté de longue date, est un bijou, à la fois romanesque (et fort habilement troussé, même), coloré, sonore, paysager.

Couto est le guitariste d’un groupe immensément populaire dans la Guinée-Bissau des années 70, le Super Mama djombo, qui balade ses souvenirs dans l’avant-orage des jours d’avant un énième coup d’état. Sous le coup d’un deuil, celui de leur ancienne chanteuse Dulce, Couto chemine, discute, songe, regarde – et nous avec. L’Afrique est chère à l’auteur, qui l’avait déjà remarquablement peinte dans un de ses précédents textes, l’excellent Tanganyika Project : l’Afrique et son foisonnement, de langues de gestes de mots, constituait le projet de ce livre-là, récit d’une tentative avortée d’assimilation de cet environnement saturé, par capture de tous les mots, slogans, messages, imprimés alentour.

Ce  foisonnement, son rendu, constitue une des qualités des Grands – l’énumération des éléments du paysage urbain lacunaire en intro de l’extrait ci-dessus en est un bel exemple. La langue, en l’occurrence le créole de Guinée, rythme le récit, au sens littéral : elle n’est pas un ornement, un effet d’exotisme, mais ne nous quitte jamais, la langue est le liant indispensable aux relations décrites, autant qu’à notre lecture de cette terre vu par les yeux de Couto, un de ses enfants prodigues (devenu l’un de ses pères mélancoliques). Tour de force, elle n’est pas caricaturale, le trait n’est jamais forcé, sans pour autant jouer de contrepied par trop appuyés : on y reconnaît ce qu’on connaît (ou croit connaître) : un certain rapport au temps, qui se laisse passer non sans une certaine langueur, et son symétrique, ce soudain règne du tumulte (l’ordinaire déception face aux politiques locaux ravalés par la corruption, le retour régulier des coups d’état militaires), mais cette appréhension de surface nous est donnée, accrue, en profondeur et limpidité. Ce qu’on imaginait de l’Afrique nous parvient, même et autre – et cet es-trangement nous est fort familier, cet ailleurs nous accueille, à l’aise.

Le rythme, évoqué ci-dessus comme élément thématique (les descriptions de la musique de Super Mama djombo, de sa pratique, du métier, de ses routines comme de ses surprises, sont assez extraordinairement tenues et crédibles), est porté également par un sens du dialogue épatant – promis on n’abusera pas de l’adjectif virtuose, mais on est bien tenté…

Une Afrique, immense, puissante, contrastée, nous est lue – et le conteur est sincère, vif, d’une intelligence extrêmement généreuse.

PS – Et l’on comprend aussi, en notes annexes, à quel point ce livre rend hommage, à la dite Afrique, à ses hommes (et femmes), à sa musique.

—–

(Sylvain Prudhomme, Les Grands, L’arbalète-Gallimard, août 2014, ISBN : 9782070146444 )

« L’homme pacifique » de Marc Pautrel (Gallimard, coll. L’infini, 2009)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 25 juin 2009)

« Dans la forêt il y a quelque chose qui vit. C’est dans la forêt qu’il faudrait habiter. Il fait construire sa maison juste en face de la forêt et il rachète l’espace vert limitrophe pour être certain de ne jamais en être séparé. Il faudrait pouvoir dormir dans la forêt ; elle vit et les arbres parlent un langage que les humains ne peuvent pas comprendre : là-dessus tout le monde est d’accord. Le plancher de la forêt est un tapis de feuilles, ses murs sont des troncs espacés des arbres, son plafond est leur cime et la coupole de feuilles déployée sous le ciel. La forêt est immense, c’est une maison qui a mille pièces, si vaste que l’on pourra passer des années à la visiter, jamais on ne s’ennuiera dans une maison si étendue. La forêt a ses habitants, les animaux : des petits, les écureuils et les oiseaux, des plus grands, les sangliers et les cerfs. C’est l’endroit où tous les enfants veulent habiter, et dans un monde parfait c’est là que les vieillards devraient être enterrés, au pied d’un chêne, comme un hommage des hommes à la nature, un hommage de la parole au silence. L’esprit de la forêt a accueilli mon oncle, l’homme pacifique. »

Il suffit d’un passage.

Il suffit d’un paragraphe, celui-ci mettons qu’on a pris on taira où dans ce roman de Marc Pautrel, court roman, court et non moins important. On a choisi celui-ci qui s’impose, mais on aurait pu continuer, avancer, reculer, de quelques pages, et partant de ce point où d’un autre se laisser porter, citer et citer encore, reprendre et encore, recopier, se laisser faire, se laisser aller à la posture soudain plaisante de copiste. C’eût été sans mentir plaisant, doux et profond, tant est douce et profonde cette prose. Douce et profonde en tout endroit, quels qu’en soient l’objet abordé et l’angle d’abordage. Au hasard ainsi, hasard non simulé, ouvrons et saisissons, c’est page 35 :

« Pour les anniversaires et les étrennes, je reçois comme tous es neveux et nièces une belle carte postale et un chèque. C’est sa femme qui le pousse à faire ce chèque et à en augmenter le montant ; elle sait que l’argent n’est pas un instrument neutre détaché de la personne qui le donne, elle sait que l’argent donné par l’oncle aux étrennes possède une valeur supérieure à tout autre argent. Sa femme a une perception aigüe des rapports humains doublée d’un amour sans limites pour tous ces enfants qui sont ceux de ses frères et des frères de son époux. Pendant des années, de l’âge de dix ans à l’âge de vingt-cinq ans, en début de nouvelle année, en recevant leur réponse à nos vœux, nous ouvrons l’enveloppe et nous lisons à peine la lettre, et nos yeux se précipitent sur le chiffre inscrit en haut du chèque, et chaque fois nous disons la même chose en voyant la somme progresser bien plus vite que l’inflation : c’est incroyable, c’est trop, quelle somme ! L’argent semble avoir été économisé pour être distribué aux neveux et nièces. »

Dans ce livre, Marc Pautrel rend fier et discret hommage à un oncle devenu figure d’un Monde ancien (celui de l’enfance mais pas seulement), monde modeste au vrai sens du terme (et non au sens dévalué de la novlangue, où modeste signifierait pauvre, et où pauvre ne sachant plus qu’en faire, on s’en passe.)

L’éloge d’un disparu, exercice littéraire à risque. Risque de trop (trop de pathos, de larmes) pour forcer la communion, ou de pas assez qui nous laisse à la porte, chacun sa vie, ses noëls, ses naissances, ses décès.

Pautrel nous embarque et nous parle, d’évidence, de nous, de chacun de nous (même si, pour ma part, pas souvenir de ce genre d’oncle, ni de quelque aïeul un tant soit peu argenté, passons, ceci pour vous dire que le récit nous touche intimement sans avoir à nous narrer notre propre histoire) ; d’évidence il fait littérature.

Et si c’est écrit-comme-vu-comme-dit (croirait-on), au plus près, si ça semble « tout simple », en somme, on ne pourrait qualifier l’écriture de « blanche », ni de « réaliste », ni de « descriptive ». C’est un hommage (oui, mais). C’est une chronique (oui, mais). C’est un roman familial (oui, mais, très courte, déjà). Tout cela oui, mais non.

Le récit se tient en lisière et en même temps : lâche tout, la peine et le regret, du temps qui passe et de ce qu’on ne saisit pas quand c’est là (parce que c’est un instant, du temps quoi, et qu’on aura beau vouloir, on ne le saisira pas), ne choisit pas son registre et, ne cédant pas à la tentation du romanesque confortable, des cadavres dans les placards, ne tente pas de nous surprendre. Et pourtant nous suspend.

Il y a un mystère dans ce très beau livre.

Quelque chose de la forêt y est resté.


L’homme pacifique de Marc Pautrel, est paru aux éditions Gallimard, coll. L’infini. / ISBN 978-2-07-012487-9.

Vous pouvez également visiter son blog.

Sur publie.net, lire La vie des écrivains classiques.