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Anthony Poiraudeau, « tous les morceaux du monde dont je pourrais disposer auprès de moi » (entretien, vidéo, septembre 2014)

photo Anthony Poiraudeau.

photo Anthony Poiraudeau.

Pour des voyages en improbable

Grâce à l’équipe de la Médiathèque de Saint-Jean-de-Monts, et la possibilité qui m’est   offerte, et réitérée, depuis 2011, d’y inviter des auteurs, pour une lecture-rencontre, en format café littéraire, le samedi après-midi, l’entretien entamé avec certains d’entre eux (et converti parfois, au passage, en amitié), peut ainsi se poursuivre, ailleurs, autrement, renouvelé. Merci encore de ce travail et des conditions remarquables dans lesquelles il se fait.

C’est le cas d’Anthony Poiraudeau, dont j’ai suivi de près le travail, de longue date, jusqu’à – et depuis- ce premier livre, Projet el Pocero, paru chez Inculte en 2013, chroniqué ici même, et dont j’eus également le plaisir de mettre en ligne le making-of en trois volets (lire le volet 1, le volet 2, le volet 3), sur remue.net.

Cet entretien, nous l’avons eu septembre 2014, moment où Anthony, de retour d’un voyage de quelques semaines à Churchill, Manitoba, commence sérieusement à organiser ses notes pour donner forme au texte qui découlera de ce voyage en improbable là.

La vidéo est une sorte de planche contact, elle n’est pas de format professionnel comme celle que nous réalisons pour remue.net, mais elle existe, témoigne – et poursuit, en somme, ce qui se fouille, se découvre parfois, en ces moments-là – y compris quand le questionneur (moi-même) est enrhumé, et, de fait, parfois, laborieux.

Elle est en deux parties, coupée par un court et excellent film (extrait d’un documentaire plus long) qui fut diffusé et dont le lien youtube est ci-dessous inséré.

Partie 1 (avec lecture d’extrait d’El Pocero).

Interlude : Séquence sur Ciudad Valdeluz, une ville fantôme, fruit de la bulle immobilière espagnole. Cette vidéo fait partie du web-documentaire NO ES UNA CRISIS, web-documentaire produit par La Société des Apaches en 2013.

Partie 2 (avec lecture d’un extrait inédit du travail en cours).

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Projet El Pocero (Dans une ville fantôme de la crise espagnole), de Anthony Poiraudeau, éditions Inculte / ISBN : 979-1-091887-06-9 / 13×18 | 128 p. | 13,90 €

Re-devenirs (du roman) | débat à La Baule avec Emmanuel Adely, Hélène Gaudy et Joy Sorman (vidéo)

J’ai déjà parlé ici de cet essai collectif remarquable (Devenirs du roman, vol. 2,  , matériaux), ouvroir de possibilités conceptuelles, anthologie d’analyses de pratiques et recueil de faits littéraires. Une pépite.

En juillet de cette année (2014), Le festival Ecrivains en bord de mer (déjà présenté là) m’a permis de débattre avec trois des écrivains présents dans le recueil, belle occasion de plonger plus avant dans leur œuvre distincte : Emmanuel Adely, Hélène Gaudy et Joy Sorman.

Lectures, discussion, traversée des problématiques du livre, distinctions et convergences : comment envisager le réel, que faire en position de témoin, quelles questions de posture et de morale cela pose-t-il à l’écrivain, se demandent-ils, et  Joy Sorman (qui fait paraître en cette rentrée un très beau La peau de l’ours) pousse la question comme elle le fait dans le recueil, depuis les copeaux de matière non utilisés dans son Lit national (éditions Le Bec en l’air); et c’est une bascule de ce débat. En effet, il faut toujours quelques minutes avant qu’advienne réellement quelque chose de plus lors d’un débat collectif, que cette position étrange (que j’ai déjà évoquée dans cet article), de fabrication d’une parole, dans laquelle nous sommes mis, débouche quelque part ailleurs, au-delà du  territoire initialement assigné à ce débat. Ici, l’archive en tant que potentialité mélancolique, le trop-plein d’informations

C’est un copieux travail (comme nous le savons, avec Patrick Chatelier et Marjolaine Grandjean, pour remue.net) que de faire filmer, monter  puis donner ainsi à voir en ligne, après coup, des lectures, des débats (et cela, sans doute, la perspective de cette trace  à venir, constitue un discret agent mélioratif pendant le moment), ; c’est un travail utile — ainsi que le fait Bernard Martin sur le site du festival (entrepôt de ressources précieuses ainsi que je l’évoquais en reprenant cette vidéo de Stéphane Bouquet lors de l’édition 2013), mais d’ores et déjà sur sa page vimeo.

Et comme, on l’espère, la discussion débouche, ouvre, et lie, vous ne saurez vous empêcher d’écouter les entretiens personnalisés (Hélène Gaudy interrogée par Charlotte Desmousseaux ; Emmanuel Adely singulier et collectif tout ensemble, passé(s) au crible par Thierry Guichard ; mais aussi la lecture de La peau de l’ours par Joy Sorman et Olivier Rocheteau, un tissage intelligent et sensible, featuring Deleuze, Bartleby, ou Freaks).

Un travail utile, disais-je, que cette mise en ligne de captations, à au moins deux niveaux : en tant que matière sensée et sensible à partager (en tant que pierre posée à l’édification, permanente, de notre intelligence collective), ; mais également, plus symboliquement,  en tant que force de sédimentation au cœur des flux – ce à quoi nous sert aussi le web, puis le réseau social en tant qu’amplificateur), en tant que cut au milieu du régime du tout-évènementiel.

De beaux moments. Play it.

Devenirs du roman 2 : écriture et matériaux (collectif, éditions Inculte, mai 2014)

Devenirs du roman 2 : écriture et matériaux (collectif, éditions Inculte, mai 2014),

Par Emmanuel Adely, Jakuta Alikavazovic, Philippe Artières, Arno Bertina, Patrick Beurard-Valdoye, Nicole Caligaris, Claro, Thomas Clerc, Marie Cosnay, Tristan Garcia, Christian Garcin, Hélène Gaudy, Maylis de Kerangal, Mathieu Larnaudie, Hélène Ling, Vincent Message, Emmanuelle Pireyre, Christophe Pradeau, Charles Robinson, Oliver Rohe, Olivia Rosenthal, Anne Savelli, Joy Sorman et Philippe Vasset.

(à suivre : débat Devenirs du roman (vol.2, matériaux), avec Hélène Gaudy, Emmanuel Adely et Joy Sorman – lors du Festival écrivains en bord de mer, éditions 2014).

« Pourtant, vraiment, c’est chouette. Le zombi, c’est ce qui peut arriver de mieux après la mort. Un zombi, tu lui arraches un bras=récit, une jambe=psychologie, il continue à avancer. Tu lui pètes la colonne vertébrale=cohérence. Il est presque plus véloce. Tu lui éclates la tête=narrateur, tu lui mets le cul sur une épaule et les cheveux sur les genoux : pas de problème, il continue pareil. Désincarcéré du genre et de ses principes, il n’a conservé qu’un minimum de fonctions, une rapidité de mouvement, des souvenirs et des routines qui garantissent les intuitions et les réflexes de lecture. En plus, un zombi, c’est hyper méchant. Hyper agressif. Quand ça s’est refermé sur un lecteur ça ne veut plus le lâcher.
Sur une table, après le rayon philosophie, tu en as une dizaine face à toi. Une collection=la_meute. C’est ça que je veux, dit quelqu’un, des romans zombis.
Vu l’état du monde.
Qu’est-ce qu’on pouvait espérer de mieux ? »
(Charles Robinson)

Le roman, de retour, en questions – le roman, forme (format) en éternel retour, version zombie plus que phénix selon Charles Robinson, est au centre de ce livre – ou plutôt en périphérie, mais la périphérie fait centre, la périphérie est le cœur, vibrante et pulsative, telle la marge qui fait tenir la page, ou la suburbia capitale de Bruce Begout – tel ce zombie symbole de vie chez Robinson. Les devenirs du dit roman sont pluriels, et multiples – on comprend d’emblée qu’aucune démonstration magistrale ne sera délivrée.
On pourrait commencer, tautologique ou joueur, par interroger le devenir des devenirs du roman. Le second (ou deuxième, après tout qu’en savons-nous encore à cette heure?) volume de cet essai collectif ne fait pas que continuer le débat entamé à la parution du premier, début 2007. Il vaut aussi état des lieux et gestes et statuts de ses auteurs et d’un essaim de consœurs et confrères (représentatif à échelle réduite, du moins non exhaustive, d’un pan hyper qualitatif de la création littéraire contemporaine).
En 2007, quand Inculte, collectif d’auteurs, publie ce premier volume, il constitue l’aboutissement d’une aventure (celle de la revue éponyme) et le début d’une autre (celle de la maison d’édition, devenue en quelques années une de celles qui comptent, pourvoyeuse de littérature de et en recherche, qu’elle soit hexagonale ou étrangère). Depuis ce premier volume, le collectif a beaucoup tenté (notamment l’écriture en collectif, qu’il n’est pas réellement parvenu à réitérer après une chic fille), un peu bougé (certains l’ont quitté, comme François Bégaudeau, qui connut le succès que l’on sait, ou Joy Sorman, auteure ici d’une excellente livraison de rushes quasi en l’état originel, copeaux documentaires qui n’auront pas su trouver leur place dans son  » Lit national » (le bec en l’air, 2013), – mais l’auront nourri), il a surtout : avancé, individuellement (impossible de ne pas repenser ici à cette féconde et problématique notion de « progrès » qu’interrogeait Arno Bertina pendant cette résidence à Chambord, toujours lisible sur le blog SebecoroChambord et dans le livre paru ensuite), et, de fait, collectivement. Chacun en son sein a écrit, publié, cheminé dans le texte et l’espace littéraire. Les auteurs membres d’Inculte, s’ils ont acquis des notoriétés variables, ont tous cheminé vers et dans le roman, avec pour chacun d’entre eux des obsessions, des motifs indivis, et pour étonnant point commun de bifurquer : Rohe comme Enard comme Bertina comme Gaudy (absente du premier : là aussi, on est impressionné de la romancière qu’est devenue la « jeune pousse » (voir Plein Hiver, à découvrir, par exemple, par ce making-of sur remue.net), comme Larnaudie comme de Kerangal, changent de format d’ensemble (à l’échelle macro, du livre entier) voire de format de détail (à l’échelle du paragraphe, de la phrase, du lexique), à chaque livre. Le dispositif importe dans chacun de ces travaux – il importe mais ne prime pas, ou plus : chacun des auteurs considérés tente, à sa façon, à chaque livre, d’en déborder de l’intérieur l’assignation première. Souvent le projet même semble véhicule plus qu’aboutissement espéré. Le roman, ainsi, ne serait-il pas un véhicule – le véhicule idéal – pour explorer librement (le plus librement possible, pondérerons-nous) le monde extérieur et ses représentations diffractées ? Véhicule cabossé, pas très net, comme le corps en demi-charpie des zombis de Charles Romero-Robinson, mais cabane en mouvement ?
Et comme en un effet-retour logique, une des plus évidentes qualités de cet essai est de produire du littéraire. Les textes, pour nombre d’entre eux, font art poétique, ils font ce dont ils parlent : parmi les exemples les plus frappants, Emmanuel Adely, qui dans une variation en forme de démonstration logique implacable jusque dans ses éclats de folie, clin d’œil au Tractatus de Wittgenstein, déréalise le réel, histoire de rebattre d’entrée les cartes – s’il sera question, ici ,du/des matériaux, de son/leur apport à la fiction, nous prévient-on par cette entrée en matière, on n’y rejouera pas l’antienne opposant l’imaginaire au réaliste. D’ailleurs, les auteurs interrogés, s’ils expérimentent et questionnent la forme au sein de laquelle ils s’éploient (en l’occurrence, le si problématique roman), sont divers et nullement représentatifs d’un ensemble (quoi de commun entre, mettons Tristan Garcia et Christian Garcin, hors tentations d’homophonie ? Entre Hélène Gaudy et Emmanuelle Pireyre ? Entre, poussons un peu, la Maylis de Kerangal d’avant Corniche Kennedy (2008) et celle de Réparer les Vivants (2014) ?)
Matériaux, donc, à produire du roman, quel roman, et comment. Et se demandant comment, répondre parfois, au passage, au pourquoi causal et au pour quoi conséquent. La question est posée et ses réponses sont chapitrées en quatre parts, dont la porosité, les correspondances et la part d’irrésolution sont assumées dès le titre de chacune d’elle :

1. écouter un contrôleur fiscal dire de quelles ressources intérieures il puise la résistance à l’ennui, le sens du devoir civique et l’indifférence au regard d’autrui indispensable à l’exercice de son métier
2. car nous sommes des pilleurs, des kleptomanes sans scrupules, et le monde est à notre service
3. c’est Goethe qui s’étonnait de ceux qui venaient patiner sur un lac gelé́, mais ne s’interrogeaient nullement sur les fonds et les poissons sous la glace
4. redevenir un chacal – ou comment donner des nouvelles des flammes de l’enfer tout en décourageant la communication

Ces quatre ouvertures signent, soulignent le caractère d’Art poétique de cet essai – collectif, et donc disparate – et le pluriel du substantif devenirs, on y revient, a une importance extrême. La poétique, unificatrice de ce disparate, est, justement, une poétique du disparate, du patchwork organisé, de la tension à l’œuvre dans l’assemblage des matériaux langagiers (partie 1, mais aussi 2, et 3, voire 4), documentaires (2, mais aussi…) substantiels (3, mais aussi, etc.), essentiels (4… ), de l’énergie (animale, celle du zombi, mais aussi de l’ours, destructeur de documents, avaleur d’airelles, de Bertina) déployée via le rapport compliqué, moralement et techniquement compliqué, à ces matériaux envahissants. L’attitude de défense amusée, de la raisonneuse, ironiste et moraliste, Emmanuelle Pireyre, face aux datas (les données, dans leur version hypertrophiée, massifiée par l’environnement numérique – et d’user du terme data, dans son incongruité flasque, tout comme de reprendre la forme du commentaire des forums, est aussi manifestation de sa poétique actualisée : user des armes de l’adversaire, sur un mode d’art martial, comme les situationnistes l’ont théorisé, produit des effets par réaction (en chimie langagière) mais également un mode de vivacité, d’alerte, en lui-même productif).
Poétique, ai-je écrit, et à cet endroit un autre détail mérite d’être approfondi. La forme de l’entretien, dont on trouvait plusieurs occurrences dans le premier volume, de 2007, est ici restreinte, réduite à un exemplaire : et l’interviewé, Patrick Beurard-Valdoye, est le seul des intervenants qui soit « officiellement » estampillé « poète ». La discussion, stimulante, touffue, qu’il a avec Arno Bertina, voit rejaillir comme rarement ailleurs dans ces pages la notion d’Histoire (avec une capitale, mais charriant sa part de récit). Le poète organise une manière, rejouée sans cesse en ses formes et échos, de récit du monde, « Une forme délinquante de l’Histoire officielle ». Par cet isolat fédérateur (c’est d’ailleurs symboliquement de ce long entretien qu’est tirée la référence à Goethe qui unifie et titre cette troisième partie), on touche à une part essentielle de ce paradoxe qui n’en est pas un : protéiforme, ce roman actualisé, de recherche, d’exploration, de matériaux questionnés autant qu’usités, a de commun une question permanente posée au langage, envisagé selon des angles sans cesse changés. Le langage n’est pas un ornement – et le matériau documentaire n’est pas un (bien utile et joli) décor. En ce sens, un roman n’a pas à être « bien écrit », il n’est envisageable qu’écrit, il ne raconte quelque chose qu’écrit : le synopsis n’est rien – ou éventuellement une forme additionnelle à implanter dans le grand mix (pensons aux hypothèses géographico-fictionnelles des notices de lieux de culte éventuels que rédige le narrateur de La Conjuration de Philippe Vasset, lui-même ici réinterrogé, tout comme Pireyre et Adely, autres non-membres du collectif vers qui les Inculte se sont à nouveau tourné).

« Chacun de mes livres est toujours précédé d’une enquête – entretien, recherche de documents, etc. –, mais celle-ci est systématiquement menée à rebours : son but premier n’est pas de collecter des informations susceptibles de nourrir le récit pour le rendre vraisemblable, mais au contraire de localiser le plus précisément possible les zones où le réel s’affole et s’embrouille. Je considère ces triangles des Bermudes comme les véritables lieux du texte : c’est là, avec ce qui existe mais surtout avec ce qui manque, que se sont écrits mes livres. Dans les aires échappant au recensement géographique, sur les marches où s’échangent d’incompréhensibles valeurs, et à l’écoute des mythomanes les plus chevronnés. » (Philippe Vasset)

Autre effet retour, moins attendu encore, celui du manque, de la mélancolie – et de là, d’un retour discret, subtil, mais effectif, de soi dans cette recherche, dans ces constructions et déconstructions documentaires. Vasset, guetteur de la part d’irrationnel que porte et dégage la plus extrême rationalité. Olivia Rosenthal qui s’engouffre dans la lacune, le gap logique entre deux éléments recueillis en entretien (selon cette méthode de travail qu’elle expose ici avec autant de sincérité que de précision – une autre des qualités de livre, que cette réelle puissance documentaire) :

« C’est dans l’interstice et l’ellipse, par eux, que la fiction peut venir, le récit naître et grandir. »

Mais j’ajouterai deux discrets points d’orgue à ce livre, que sont les interventions d’Arno Bertina et d’Oliver Rohe. Ce dernier, réfléchissant à l’usage de sa biographie (témoin enfant et adolescent de la guerre civile libanaise) en tant que source documentaire, des réserves et précautions qui l’ont toujours tenu à distance de cette matière ; et à l’usage des documents photographiques comme possible recours au défaut de mémoire, en vient à louer le paradoxal manque résidant dans l’abondance :

« Si le document, comme indice historique, peut se substituer à la mémoire individuelle et faire parler le commun, s’il peut résoudre aussi, ne serait- ce que partiellement, la pénurie de signes dans le présent, il reste que le texte ne peut exister qu’à partir de ses insuffisances : celles que le document soulève de lui-même, les choses qu’il continue donc de ne pas dire, l’invisible qu’il laisse présager, celles qui naissent également de sa confrontation avec d’autres sources. »

C’est par un biais intime, également, que Bertina se glisse en ces méandres : narrant une part de son rapport quotidien à la photographie comme rapport (du monde, de son enregistrement fidèle, de ce qu’elle tente et promet d’en capter), en version micro et réitérée (chaque jour, inlassablement, prenant la même vue de sa fenêtre ; accumulant par centaines les photos de sa fille…) :

« La photo comme geste artistique, puis comme document, et en fait comme mélancolie.
En prenant toutes ces photos, je manifeste et tente d’objectiver une détresse souterraine qui se moque pas mal des gestes vains que je peux faire puisqu’elle ne desserre pas son étreinte. Morsure. On doit même pouvoir dire que ces gestes la nourrissent ; il y a toujours un horizon artistique derrière chaque prise de vue, qui ennoblit le geste dérisoire et la motivation psychologique – la détresse a un manteau qui a de la gueule (la veste en croco de Sailor, par exemple) et ça relance les dés. Voilà : le document crée de la mélancolie. L’archive, le document portent en eux, intrinsèquement, essentiellement, une mélancolie. Ils soignent une détresse par la mélancolie. (…) Heureusement je fabrique des anticorps, ou j’alimente des contre-feux. Heureusement il y a l’écriture. »

Ce jeu, entre l’intime et le fictionnel, produit par l’effet de mimétisme, voire de surplus de réel, que charrient les documents, et au premier rang d’entre eux, les photographies ; cette possibilité onirique et sensible, apportée par l’information, est un grand bénéfice.

Une ligne de fuite où prospèrent les formes de vie (les devenirs).

Devenirs du roman 2 : écriture et matériaux (collectif, éditions Inculte, mai 2014), Par Emmanuel Adely, Jakuta Alikavazovic, Philippe Artières, Arno Bertina, Patrick Beurard-Valdoye, Nicole Caligaris, Claro, Thomas Clerc, Marie Cosnay, Tristan Garcia, Christian Garcin, Hélène Gaudy, Maylis de Kerangal, Mathieu Larnaudie, Hélène Ling, Vincent Message, Emmanuelle Pireyre, Christophe Pradeau, Charles Robinson, Oliver Rohe, Olivia Rosenthal, Anne Savelli, Joy Sorman et Philippe Vasset.

Autopsie des ombres, de Xavier Boissel (éditions Inculte, 2013)

expo voyage(photo gb – d’après Follow the leaders de Isaac Cordal, voyage à nantes 2013)

[Rencontre publique avec Xavier Boissel à propos d’Autopsie des ombres, mercredi 11 décembre à 18h30 au Lieu Unique, Nantes.]

Captation audio de cet entretien : http://remue.net/audio/2013/xavierboissel-lieuuniquenanteslitt11-12-13.mp3

La guerre d’après

(à propos d’Autopsie des ombres, de Xavier Boissel (éditions Inculte, 2013),)

Lorsque le lieutenant les avait réunis en fin d’après-midi pour leur exposer la situation, ils n’y avaient pas trop cru ; l’enclave avait été totalement évacuée ; ce n’était qu’un brouillard de mots, abstraits, friable comme un pain de savon ; ils s’attendaient à trouver une ville de ruines, certes, mais peuplée de ces spectres qui ne peuvent jamais fuir – les vieilles gens et les pauvres ; mais non, il n’y avait plus un seul civil, tous les hommes, toutes les femmes, avec leur père, leur mère, avec leurs enfants avaient quitté la ville, et ils l’avaient croisé toute la journée, cet interminable cortège d’automobiles bondées de passagers, avec une lueur d’effroi dans le regard. Enfouie au fond de sa mémoire, tandis qu’il repensait aux mots du lieutenant, une image comme un instantané, ou plutôt, une scène – et sur le moment, quand il l’avait observée, il n’avait pensé à rien : une femme et son fils morts devant leur maison avec tous leurs effets éparpillés autour d’eux, et lorsqu’il se concentrait de toutes ses forces pour délimiter les contours de cette scène avec précision, il ne voyait jamais les points d’impact des blessures, juste leurs cheveux flotter dans le vent, leurs vêtements et les jouets ballotés. Ce n’était pas une guerre comme les autres et les conflagrations de cette guerre annonçaient une autre mise en forme de la violence, fragmentée, sans rituel, où ni le duel ni la réciprocité n’aurait sa place – une déchéance de la forme. Il n’y avait plus de civil, plus de militaires, plus d’ennemi, plus de criminels, mais une concaténation d’ordres réduits au minimum – s’interposer, ne pas intervenir – qui venaient se greffer sur la synchronisation des opinions.

Ce livre de Xavier Boissel est un livre de guerre – de celle d’après. De celle qui détonne en continu dans le si seul silence d’après. Il est d’ailleurs presque abusif, de ma part, de n’’en extraire ce passage-là, qui n’est pas le plus « représentatif » de la tonalité majeure. Mais : il est si beau, cet extrait, qui évoque si exactement en quelques lignes, cette concaténation de motifs extrêmes, irréductibles, constituant cet impossible qu’on nomme la guerre : l’attente, toujours, lancinante, et le surgissement dans cette attente-toujours d’images-de-la-guerre, images dont l’irruption seule semble à même d’informer ceux-là qui y participent ; et cette confusion ralentie, ambiance piscine sans eau, attente-toujours chlorée de ce qui ne sait se nommer, entre perdus pareils qui font mine (mine de maîtrise, de déjà tant vues de choses tues) ; ce cloaque sans relief, ces longues heures indéterminées, qu’évoquait Jean Hatzfeld à propos du même conflit yougoslave dans « L’air de la guerre« ).

(ndr – Tout ce à quoi je me suis abstenu de toucher lorsqu’il m’est arrivé d’écrire à propos de [la guerre], précaution soulignée par ces crochets, en connaissance de cause, ayant beaucoup lu sur [la guerre] dont il était question et me méfiant des projections. D’où la forte impression que me font ces passages, impression de saisissement extrême : figure d’hypotypose (excusez la préciosité du substantif un peu rare, mais il correspond exactement à l’effet produit sur moi.)

Ce livre de Xavier Boissel, annonçais-je, est celui de l’après, du soldat revenu de ce à quoi nul ne comprend jamais rien ou presque, et moins encore cette fois : celui-ci est un ancien casque bleu, c’est-à-dire un soldat d’une paix absconse, revenu d’un conflit auquel personne ne comprenait grand-chose. Un abîmé en vain, pour rien que moins, que cette ombre qui se traîne, clopes et alcool, pour tenter de trouver quelque goût à quelque chose, se dit-on au premier abord. Mais plutôt, à mieux y regarder, une figure fantomatique, en quête indéterminée, en quête d’un objet de quête, figure qui le demeure, qui demeure, simple silhouette – même quand on nous y fait entrer, cette conscience nous demeure lisse et lointaine :

« Pour l’instant – et bien qu’il ait déposé les armes – nous pouvons affirmer qu’il a capitulé et les raisons d’une telle capitulation restent insondables ; non pas que le sujet soit indiscernable, pour autant saurons-nous livrer quelque explication s’emboîtant dans les quelques indices semés par lui, signes de son identité lacunaire. Tout au plus, pour au mieux circonscrire la manière de somnambule qu’il fut, nous dirons que sur le cortège des rêves, le temps a passé – qu’il est entré dans ce temps – et que ces rêves, le temps les a flétris. Nous pouvons peut-être même affirmer qu’il a donné congé à toutes les appartenances – qu’il est arrivé à ce point d’indivision où la nécessité du monde fait défaut. »

Le dit personnage s’appelle Pierre Narval, et la citation de Melville en exergue (« J’aime tous les hommes qui plongent ») est aussi un indice : cet homme-là, qui est allé là-bas, celui-ci donc qui plongea, plutôt que d’y trouver quelque supplément d’âme, s’est défait d’une part (encombrante, pesante) de lui-même.

Ne reste de lui qu’une ombre où projeter des images – les siennes, les nôtres, celles qui surgissent en partage impossible.

Ces images qui surgissent, oui : Les scènes de souvenir de ce qui ne fut pas un combat (mais qu’est-ce, à proprement parler, qu’un combat, dans ces guerres dites moderne, entre snipers, drones et « chirurgie » lointaine?) ne sont pas nombreuses mais extrêmement fortes, rendues à distance, juste ce qu’il faut. Le massacre d’animaux dans une enclave suffit à potentialiser les déclinaisons du principe à notre espèce animale, qui eurent lieu en même temps, à quelques dizaines de kilomètres (Boissel, quant à cette présence animale, et ce massacre en particulier, dit aussi dans cet excellent entretien avec Christine Marcandier pour Mediapart, à quel point le massacre des animaux précède (autorise ?) souvent celui des humains.

Ces images crèvent la torpeur silencieuse de cette errance, avivent la douleur. Aggravent la tristesse – tristesse sans mélancolie (« je voulais montrer à quel point ce personnage était réifié », « Tout est vivant sauf le personnage » affirme encore Boissel dans ce même entretien)).

Ces quelques images qui traversent ou défilent sur cet homme-ombre dont Xavier Boissel trace un portrait mobile (dedans, dehors, en focalisation mobile mais pour autant jamais trop incarnée), leur violente exclamation, peu à peu semblent s’atténuer, pour peut-être laisser place à du langage à nouveau, même si l’excipit nous en indique, sinon le contraire, du moins le revers (« Les mots sont des blocs de pierre »). Nulle libération par le langage, nulle catharsis – un peu de la tristesse peut-être qui cède, des surfaces neuves à arpenter, mais nous n’en saurons guère plus.

Il y a une carcasse de voiture en contrebas, relique qu’on dirait sacrificielle, qu’on dirait d’une « remise en marche ». Il y a la présence de l‘eau, celle de la mer, une forme de retour à la nature, qui, s’il ne redonne pas d’espoir à cette ombre (on n’en est pas là), permet au support, à la silhouette d’avancer vers un ailleurs – ces surfaces neuves à arpenter.

On songe alors à ce livre si différent, a priori, de Xavier Boissel, Paris est une leurre (paru en 2012 aux mêmes éditions Inculte), évocation d’un faux Paris construit durant la guerre 14-18 (la guerre, encore), et de l’enquête sur ses traces actuelles : une œuvre géographique au sens géométrique plus que topographique. Un relevé des traces, des surfaces, des silhouettes, même à demi effacées. Les deux livres sont très différents dans leur dispositif, dans leur mode d’énonciation, dans leur phrasé – mais quelque chose de ce goût des lignes tracées dans l’espace les relie. Quelque chose aussi de ce rapport à la mémoire non commémorative, mais passant par les traces concrètes, effectives, d’où considérer, mettre en perspective. De l’Histoire faire surgir des surfaces neuves à arpenter.

C’est toujours la même histoire, dit l’incipit. Les mots sont des blocs de pierre, dit l’excipit. Entre les deux, Xavier Boissel trace des lignes, et les espaces qu’elles définissent, les formes qu’elles dessinent, permettent. (Sans rien promettre, permettent).

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Autopsie des ombres, de Xavier Boissel (éditions Inculte, 2013), ISBN : 9791091887175

A lire : l’excellente critique de Christine Marcandier sur Mediapart.

A voir : ce roboratif et passionnant entretien de la même avec Xavier Boissel.

Xavier Boissel, Autopsie des ombres par Mediapart

Personne ne reconnaît sa voix enregistrée sur une bande (Bruce Bégout, Suburbia)

« L’émotion même qui naît dans les villes découle de ce trouble de la reconnaissance. Tout y paraît proche, et en même temps, signale un lointain inaccessible. C’est que l’esprit qui s’est extériorisé peu à peu dans les murs, les panneaux, les enseignes, les événements, le mobilier, les vêtements, s’est en quelque sorte perdu dans l’Autre. Il prend ainsi l’aspect de l’étranger alors même qu’il aurait dû être partout chez lui, dans son salon universel. Où que nous allions dans les villes, nous mettons toujours nos pieds dans les pas des autres, nous rencontrons des lieux et des choses qu’ils ont conçus, fabriqués, édifiés. La sensibilité urbaine est faite de cette capacité à percevoir les signes émis du passé par des auteurs multiples et absents, d’être réceptifs aux marques de nos prédécesseurs. Voilà pourquoi l’homme moderne, face à la croissance des mégalopoles, sait que tout ce qui l’entoure lui parle directement (car, en définitive, ce n’est rien d’autre que ce qu’il est, veut, pense, rêve, imagine, organise, etc.), mais il ne comprend plus en quelle langue. L’agnosie le gagne. Il entend, mais ne comprend plus. Il a l’intime conviction que les phénomènes urbains ne sont que les objectivations de besoins et de désirs humains très facilement compréhensibles, cependant les formes complexes, changeantes et paradoxales qu’ils prennent à l’âge industriel le troublent aussitôt comme des manifestations inconnues. La phénoménalité urbaine s’explique par ce retournement inexplicable de l’objectivé en objectivité. On pourrait nommer ce mécanisme de basculement du même dans l’autre aliénation, le devenir-étranger à soi-même. Non pas forcément une aliénation malheureuse et périlleuse qui nous dépossèderait de ce que nous sommes et nous arracherait à notre essence, mais une aliénation qui, nous confrontant à une part de nous-mêmes qui s’est détachée, nous ferait paraître tout autre, méconnaissable à nos propres yeux dans nos nouveaux habits. L’image dans le miroir s’est troublée. L’homme moderne est ainsi fasciné par les villes ; elles lui paraissent proches et lointaines, familières et étrangères, si prosaïques dans leur organisation et si poétique dans leurs écarts. Elles ne sont que des morceaux de nos esprits qui se sont fixés dans la matière et qui, vus de là-bas, nous paraissent incroyablement différents de ce qu’ils étaient lorsqu’ils vivaient auprès de nous sous la forme de vécus internes. Personne ne reconnaît sa voix enregistrée sur une bande. »

(Bruce Bégout, in Suburbia, p.116, éditions Inculte, 2013, ISBN : 978-2916940946).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

(Bruce Bégout,  Suburbia,  éditions Inculte, 2013, ISBN : 978-2916940946).

Ce week-end d’octobre, à Montélimar, j’aurai le plaisir d’interroger (Anthony Poiraudeau et) Bruce Bégout à propos de « nouvelles dérives urbaines ». Honneur et trouille tranquille, car Bégout, pour en avoir déjà mis en ligne une captation vidéo, je sais que j’aime à l’écouter comme à le lire, voire que je m’en contenterais bien, sagement assis dans la position de l’apprenant. (Et que d’animer un débat ne permet pas de se contenter d’écouter, il faut être présent, disponible, prêt à la relance, il faut aider à faire-passer). L’occasion et le prétexte de relire, de noter, de lier (notamment avec ce que je sais du travail, encore neuf en livre, mais plus ancré en web d’Anthony Poiraudeau, dont j’ai parlé par ailleurs). Un passage comme celui d’au-dessus, par exemple : pas moyen de couper, tailler dedans, tant tout cela s’écoule en limpidité. Une limpidité qui, même si toute autre (rythmiquement, lexicalement), me fait résonner celle de Jean-Christophe Bailly, une pensée en telle fluidité qu’elle fait musique. Il y a chez Bégout, et notamment dans cet essai (compilation d’articles, interventions, textes courts), des proximités thématiques avec Bailly (eh bien, pour le dire simple : la ville ; pour cadrer plus serré : l’exploration par le déplacement des lieux de la ville ; pour resserrer encore : une expérience de pensée de par, avec cette observation en mouvement) – mais aussi des écarts, modulations : un rapport autre au Centre-Ville, à la périphérie. Mais dans les deux cas, le regard se porte sur les interstices, une façon de percevoir et surtout de nous rendre perceptible des objets rendus invisibles, à force d’être inusités du regard. La ville fantôme de Poiraudeau est forcément, sinon dans le viseur de Bruce Bégout, du moins dans ses champs d’investigation potentiels.

Dimanche nous parlerons de cela : marcher et écrire ; comment regarder quoi ; et aussi de Philippe Vasset, qui devait être présent et  pris par ailleurs, ne pourra être parmi nous. En attendant, profiter de Suburbia.

une certaine expertise

« La direction de l’ADS a été créée au début de l’année par décret au Conseil des ministres. Il s’agit de la direction « Aide Don Service ». Le directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur, P, a tout de suite pensé à A, ils sont de la même promo, les autres candidatures sont de pure forme. Voilà donc A, affublé de ce B, chargé de faire un rapport de la plus haute importance délimitant les délits d’aide, de don et de service. Les pouvoirs publics ont pensé dans un premier temps rattacher cette direction au ministère de l’Economie et des Finances puisqu’il s’agit de traquer tout ce qui, dans le non-lucratif, peut fausser la libre concurrence. Mais la structure démographique de Bercy, une majorité de quinquas, posait problème. Il faut du sang neuf, des esprits purs, sans souvenirs, sans passé. C’est ainsi qu’il fut décidé que ce serait une direction interministérielle, sous la houlette de l’Intérieur qui, avec le délit d’aide aux sans-papiers, a une certaine expertise dans la définition du délit d’aide et la recherche de citoyens ordinaires, sans casier. « 

« Donc, il s’agit de résumer la façon dont les mutuelles de santé, organismes à but non lucratif, se sont retrouvées intégrées aux directives sur les assurances privées adoptées en 1992. Ce qui les a amenées à être assimilées à des assureurs, à reconnaître qu’elles exerçaient la même activité que des sociétés capitalistes, à cesser de brandir une quelconque spécificité éthique, à subir la même fiscalité. On ne peut laisser se développer et s’épanouir, en dehors du marché, des sociétés dont la finalité n’est pas le profit mais l’intérêt de leurs membres et qui se proposent «mener une action de prévoyance, de solidarité et d’entraide». Sous couvert de bonnes intentions, elles sont en compétition avec le secteur marchand. En 2001, la Commission européenne a ainsi souligné que «le caractère non lucratif d’un établissement n’est pas un critère pertinent» pour le soustraire aux règles de la concurrence. »
(Emmanuelle Heidsieck, à l’aide ou Le Rapport W, éditions Inculte/Laureli, 2013)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

Celui-ci, paru chez Inculte en cette rentrée, est une belle surprise : démarré comme un conte fantastique, il prend des allures de fable bureaucratique, puis d’anticipation à peine décalée de notre ordinaire. A deux ans d’ici, par le jeu d’influences du dogme ultra-libéral (tel qu’elles s’exercent absolument, réellement, voir au-dessus), le non-profit devient interdit. L’acte d’aide et de don devient un délit. Il y a du K.Dick, du Ballard, dans cette aptitude d’Emmanuelle Heidsieck à se saisir d’un point de dérive potentielle de l’état des choses et du monde, pour l’extrapoler en n’exagérant rien ou presque. La langue, elle, est autre, à grande distance, presque légère, comme de fabuliste mitteleuroppéen – ouvrage qui permet d’alterner les façons dans une grande limpidité : les rapports et explications strictement politiques et  juridiques alternent avec le récit des causes et conséquences des nouveautés législatives. Le rapport peut être fait avec de nombreuses applications terrifiantes et absurdes de la primauté du tout-profit : qu’on songe au brevetage du vivant (qu’il soit interdit de planter certaines semences !), ou aux dérives du copyright madness, on y est presque – il n’y a plus qu’à.

(Emmanuelle Heidsieck, à l’aide ou Le Rapport W, éditions Inculte/Laureli, 2013)

Projet El Pocero : dans une ville fantôme de la crise espagnole par Anthony Poiraudeau (éditions Inculte, février 2013)

« J’avais rêvé de villes loin dans la plaine. Leurs silhouettes distantes et dentelées de tours émergeaient au fond du paysage onctueux et ouvert, et l’étendue était toute entière devenue disponible – toute surface n’était que douceur cotonneuse. »

Fin février, il fait un froid hargneux et persistant sur Paris où je passe une semaine, les trajets (nombreux pour relier le Sud où je réside aux Nord et Est où vivent & agissent l’essentiel de mes connaissances) se font tous en métro, où j’aurai lu l’essentiel de ce livre : ma déambulation mentale dans cette Espagne aride aura été rythmée par le défilement des stations des lignes 6 et 9 du métro parisien.

Le livre Projet El Pocero : dans une ville fantôme de la crise espagnole (éditions Inculte, février 2013), de Anthony Poiraudeau, dont une forme de making-off a été publiée, en trois volets (lire le volet 1, le volet 2, le volet 3), sur remue.net, est enfin entre mes mains, je l’attendais j’avoue, comme une promesse – promesse tenue.

Le travail d’Anthony Poiraudeau, lisible sur son blog futiles et graves (mais aussi sur le site  Standards and more), questionne le paysage en tant que structure, observée debout, en marche – l’intérêt tout particulier qu’il porte à certains artistes de Land art ou artistes marcheurs en atteste. Et son écriture de fiction (lire pour exemples sa série intitulée Aperçus du Continent retiré, sur remue.net également), qui, même lorsque non « paysagère », non scrutatrice, non géographique, semblait pourtant passer le monde à travers un filtre très particulier, l’observant (le monde, tout comme la fiction, le récit en cours) en entomologiste déplacé, offrait matière à présage – présage tenu.

C’est une forme de commande, qui lui aura été passée (sur la base sans doute des mêmes présages et promesses) par l’éditeur Inculte : enquêter sur une ville qui n’existe pas. Ou plutôt, sur une ville qui n’existe pas vraiment. Ce voyage à El Quinon, ville nouvelle inachevée et quasi-déserte, au sud de Madrid, fait suite à l’excellent Paris est un leurre, de Xavier Boissel, paru l’an passé. Les deux ensemble constituent l’amorce d’une collection qui ne dit pas son nom (manière de demeurer ouverte et problématique), qu’on dirait consacrée à une ramification très spécifique de la fameuse psycho-géographie initiée par les situationnistes (« La psychogéographie se proposerait l’étude des lois exactes, et des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif des individus, Guy Debord, 1955) : le voyage, concretvers et dans la ville-paradoxe, la ville-fantôme, inachevée, morte-née, imaginaire. (Et ainsi, s’inscrivent dans les traces des pas divagant de Iain Sinclair, dont Inculte fut aussi l’éditeur du livre-monstre London Orbital, récit en plusieurs centaines de pages d’une errance totale, impossible et accomplie, autour de la M25, gigantesque autoroute ceinturant la mégalopole londonienne  (à l’écoute : cet entretien que m’accorda Philippe Vasset, écrivain et préfacier dudit livre, à ce sujet, au Lieu Unique)).

Poiraudeau est allé visiter El Quiñon (sur le web, puis sur les lieux, en Espagne), ville nouvelle jamais parvenue à terme et figée, comme ces animaux préhistoriques congelés en plein mouvement, comme ces habitants de Pompéi jamais revenus d’aller chercher du pain. Il est allé visiter : la ville, ses alentours, ses raisons, son contexte. El Quiñon est une aberration immobilière comme seul le capitalisme (ses bulles, ses crises, tout aussi structurelles) peut en produire. El Quiñon pourtant s’élève au milieu de la plaine, offre ses terrasses désertes à un front de mer imaginaire. El Quiñon se traverse – se traverse à l’infini, pour ainsi dire, tant l’hypothèse d’un centre-ville toujours s’échappe sous les pas de l’enquêteur. Le projet El Pocero est une enquête, sur ce qui demeure, quels que soient les angles sous lesquel l’envisager : un rêve.

« Il m’avait semble voir Aranjuez.Des collines et des déclivités avaient couru vers le sud jusqu’aux bordures du ciel, où des clochers noirs s’escaladaient les uns les autres pour former un bouquet d’ombres voilées. Sans rien savoir du visage d’Aranjuez, ni à peu près rien d’elle, sinon l’image sans contours de palais et jardins somptueux et ses airs de concerto pour guitare et orchestre, j’avais reçu dans le rêve la certitude que cet épaississement architecturé de l’horizon se nommait Aranjuez. Comme si, connaissant un mot sans en savoir le sens et rencontrant pour la première fois l’objet qu’il désigne, l’évidence s’imposait de faire de l’un le signe de l’autre, sans se tromper. »

Sans rien savoir, précise-t-il. Récurrence, au long du livre, de cette affirmation d’humilité, de limitation de l’horizon de la démarche : l’auteur le précise, il n’est ni urbaniste ni géographe, ni spécialiste de la crise financière, ni explorateur patenté, expert en rien. Cette modestie, qui l’honore, est aussi une vertu productrice. (Productrice d’humour, et d’empathie, face à ce nous-même mal armé pour la survie en désert urbain, comptant ses réserves de pépitos, gâteaux qui sont on le sait bien, les favoris d’Indiana Jones et de Corto Maltese). Ainsi chemine-t-il, l’œil aussi ouvert que possible, parmi les signes (signes déposés dans les livres & le web, signes visibles dans le monde dit réel), c’est une expérience de marcheur, menée à ras de terre, avec les moyens du bord. Anthony Poiraudeau nous raconte la ville, nous raconte sa visite de la ville, et la superposition des visions agrandit ce qui dans tous les cas constitue, toujours : un rêve.

Raconter El Quiñon, déjà :

Cet « énorme ensemble d’immeubles (…), construit en quelques années sur le territoire de Seseña, à environ trente-cinq kilomètres au sud de Madrid, (…) est une énormité très prompte. Entre 2003 et 2008, environ 5500 logements ont été construits ici, de quoi loger plus de 16000 personnes. Sa construction devait se poursuivre jusqu’à l’édification achevée de 13000 appartements, où 40000 personnes auraient pu résider – l’équivalent de la population de Chartres ou d’Angoulême. Mais ce n’est pas ce qui est arrivé ».

Ce qui est arrivé, c’est une chute, celle du démiurge, du géniteur de ce mirage mégalomane : Francisco Hernando, entrepreneur immobilier, plus connu dans son pays sous le surnom d’El Pocero (l’égouttier). Sa biographie, de self made man comme l’époque les vénère, aussi grossier qu’infatigable, caricature vivante d’entrepreneur couillu, est tranquillement épique. Des égouts qui lui valurent son surnom aux villas les plus luxueuses d’Espagne, le trajet ascensionnel, digne des mythologies contemporaines est rendu en quelques pages exemplaires… descente incluse. El Quinon est son dernier chantier d’ampleur, dont l’abandon en cours est, d’évidence, symbolique sur tellement de plans, qu’on sait gré, aussi, à Anthony Poiraudeau de ne pas trop en faire : décrire suffit, parfois, pour faire passer de très belles perspectives et potentialités. La chute et l’étiolement font aussi partie du rêve, le renforcent, l’agrandissent :

« Après avoir construit pour les pauvres parce qu’il ne l’était plus, après avoir construit pour les riches parce qu’il l’était devenu, après avoir construit pour personne, j’imagine que Francisco Hernando peut sans peine construire pour un dictateur, si c’est désormais sous la coupe des dictateurs que les villes continuent de s’étendre, avec ou sans habitants. Peut-être qu’El Pocero se prend à trouver là, en artiste, une sorte de pureté formaliste de villes absolues enfin possibles, tout à fait nues, que l’absence d’habitants n’empêcherait pas de toujours continuer à croître, comme elle n’empêcherait pas Francisco Hernando de toujours continuer à bâtir – un unique chantier, pour que la vie d’El Pocero perpétuellement grandisse. »

Le rêve d’une ville infinie, sans centre ni périphérie, sans début ni fin, absolument onirique, est ce qui préside à la construction d’El Quiñon. Une image mentale de ville. Une projection. C’est une projection qui demeure, une simple trace, un photogramme, que l’enquêteur traverse. Et c’est ce rêve que redouble l’auteur (caché, discret, dans l’enquêteur, lyophilisé pour le voyage), dont l’écriture, précise parfois jusqu’à l’extrême, d’une minutie de géomètre, penchée sur les structures, les formes, leur empilement, parvient à dégager de ce méticuleux examen de surface une béance. Un empêchement. Un manque.

Le manque se dénombre et peut se lister : il manque des gens pour peupler cet espace. Il manque un usage à ces lieux fonctionnels (magasins jamais investis, espaces libres vacants de tout flâneur). Il manque un centre à cette ville. Il manque le roulis des voitures, les ondes et l’électricité, il manque l’encombrement de matières qui forme ville, ordinairement. Il manque même, très concrètement,  l’irrigation nécessaire à faire vivre le nombre d’habitants initialement envisagés par El Pocero (cruelle ironie de comprendre que le projet mégalo de l’égoutier n’aurait de toutes façons pu aboutir, même achevée, même pourvue en habitants potentiels, qu’à une ville hors de tout usage et fatalement désertée). L’eau manque, elle manque en surface (l’environnement, aride au plus haut point, nous est rendu hostile) et manque en potentialité d’usage.

L’eau manque et souligne ce qui dans ce paysage est LA pièce manquante : la mer. On l’a dit plus haut, mais ce fantôme d’urbanisme, cette maquette échelle 1:1, cet agrégat d’habitat vidé de ses habitants, évoque immanquablement l’atmosphère régnant dans les stations balnéaires, hors saison. Tout à ce vertige que lui provoquent ces formes sans fonds, cet extérieur sans intérieur, Anthony Poiraudeau cherche la mer. Il la cherche en cette station plus orbitale que balnéaire, il la cherche et croit la trouver, il en hume les fragrances – et finira par en trouver l’origine, lors d’une conclusion qu’on taira.

Des surfaces scrutées émanent des mirages, qui sont une part de nous-même. Une poétique ici se rêve s’écrivant, discrètement, quelque chose se confirme – une promesse, un présage – la fin tant attendue de l’hiver, déjà.

« Alors, la ville qu’a rejoint le voyageur en lieu et place de celle qu’il est venu chercher est celle d’un autre lointain, un lointain qui est une proximité sans distance, une formulation de familiarité, sans être pour autant la réduction à rien de tout ailleurs, mais plutôt une transformation de l’ailleurs en un nulle part partout similaire, où se trouver revient à être également, au même moment, situé dans tous les autres lieux identiques du monde, aussi distants soient-ils. »

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Lire aussi le bel article consacré à ce livre, sur le tierslivre de François Bon.

Projet El Pocero (Dans une ville fantôme de la crise espagnole), de Anthony Poiraudeau, éditions Inculte / ISBN : 979-1-091887-06-9 / 13×18 | 128 p. | 13,90 €

Oliver Rohe, Châteaubriant, mardi 4 décembre, 20h30

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C’est écrit dans le journal, le Ouest-France, oui :

« L’écrivain Oliver Rohe sera présent à la médiathèque intercommunale de Châteaubriant mardi 4 décembre. Né en 1972, Olivier Rohe vit entre Berlin et Paris. Membre fondateur de la revue Inculte, il est l’auteur de quatre romans : Défaut d’origine, Terrain vague (Allia), Un peuple en petit (Gallimard) et Ma dernière création est un piège à taupes (Ed. Inculte) sur l’inventeur de la « kalachnikov ».« 

Et pour une fois, faisons confiance aux PQR – tout indique qu’il sera bien là, Oliver Rohe, à qui je poserai questions, demain soir, à l’invitation de Marie Chartres, à la Médiathèque de Châteaubriant. L’occasion de creuser encore (comme j’avais eu la chance de le faire aux cafés littéraires de Montelimar, en octobre) cette biographie en trompe l’œil, Ma dernière création est un piège à taupes (Ed. Inculte), un livre qui donne bien plus que son pitch (déjà alléchant) pourrait laisser imaginer.

L’occasion, à l’aune de ces surprises et contours-là, formels et diégétiques (qui offrent, par exemple, aux chapitres géopolitiques du livre une phrase des plus amples, romanesques), de questionner le geste et sa nécessité, cette nécessité-là d’écriture, qui fait que le rapport au monde (au monde en ses brisures, monde brutal, violent, guerrier, souvent) tel que nous le monte Rohe, ne se conçoit pas sans un renouvellement formel. Incessant, déroutant, aiguillonnant.

L’occasion de relire une nouvelle fois ce si troublant Peuple en petit, et quand même certainement, pour la route, de dire ne serait-ce que quelques mots d’hommage aux abeilles, parce que.

En résumé : venez.

Deux livres

Et environ 1200 pages à eux deux… Il s’agit du « London Orbital » de Ian Sainclair chez Inculte, et de « Renégat », de Reinhard Jirgl, chez Quidam, tout frais et joyeusement acquis.

c.c.C.C. (clavier, cannibale, Christophe, Claro) (« Clavier Cannibale », par Claro, Inculte essais, 2009)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 13 mai 2009)

Que ça circule. François Bon avait initialement suggéré, dans son article du tiers-livre consacré, début mars 2009 (et modifié deux mois plus tard, et de nombreuses fois depuis, comme quoi ça bouge, Internet) à ce livre de Claro, forme d’essai mélangé plutôt que thèse sur la traduction : il faudrait, disait-il en substance, tous en mettre un bout en ligne. Et créer une communauté Claro, en somme. Que ça circule.
Le livre alors j’ai commencé par aller l’acheter (comme quoi eh : ça circule. Et c’est ainsi pour tous les usages partagés, la circulation d’infos via web, écrits et sons c’est pareil, ne cesse de nous faire pousser encore les portes des librairies, a contrario de ce que voudrait nous faire avaler l’indigence Hadopie).
Le livre de Claro est saisissant, vivifiant, et puis vivant. Le livre, ses propos alertes et tournoyants (on n’en attendait pas moins du traducteur de Pynchon) ne nous déçoivent pas. On s’en régale, on pétille presque au contact de cette joueuse intelligence, qu’on aimerait contagieuse. Et l’on s’amuse qu’il ait le même titre que son blog, teinté de douce auto-ironie, renversement de la figure du bourreau de travail – Claro est de ces traducteurs écrivains, forcément écrivains, on pense à Markowicz dans un tout autre genre, à l’appétit gigantesque, chaque texte faisant question qui creuse encore la question précédente.

Et puis au fil d’une conversation avec Jean-Pascal Dubost, à propos d’une certaine spectacularisation parfois forcenée de la lecture publique (dont le Printemps des poètes est souvent symptomatique), m’est tombé sur le coin de, dont je vous laisse une trace, histoire d’en profiter et de vous faire aussi pousser la porte pour acquérir l’objet (superbement maquetté, par ailleurs), me fut donné à lire dans ce livre de Claro, ceci, euphorique, tonitruant et plein d’amour pour les livres, leur contenu, leurs auteurs – et l’amour exclut l’hommage pompeux, le compassé. Ceci qu’on vous livre passant, pour ce que ça dit de cet amour immense, et tout simplement, aussi, pour enfoncer le bon clou. Que ça circule :

Assurément, l’écrivain n’est pas à coup sûr son meilleur lecteur. Il lit contre lui même, s’interrompt inopinément, se connaît trop bien, trop mal. Trop humain. Mais je n’écoute pas Camus, Céline, Deleuze, Apollinaire, Burroughs etc. pour savoir s’ils lisent bien. Je n’espère pas des vocalises, je ne guette pas des trilles. Je n’ai que faire du ton juste, du phrasé, du respect du texte. Il existe un enregistrement fait par Artaud de Pour en finir avec le jugement de Dieu. Ce n’est pas franchement la Comédie- Française. C’est un cauchemar. C’est le dépeçage de nos illusions. Regardez les photos d’Artaud : jeune, attifé en Marat sous l’œil d’Abel Gance ; puis émacié à la sortie de Rodez, photographié par Denise Colomb ; écoutez alors sa voix commanditée par la Radiodiffusion française, et vite censurée : elle ne disparaîtra plus jamais du texte qui repose sur vos étagères. Elle engorge chaque syllabe. Fécale, furieuse, facétieuse. Prenez Deleuze. Vous l’avez lu, mais vous étiez trop jeunes pour fumer pendant ses cours à Vincennes. Écoutez-le. Servez-vous de l’oreille pour toucher la corde vocale, de la corde vocale pour faire vibrer le devenir. Ce n’est pas le petit grain de voix névrotique de Barthes, ce n’est pas le timbre policé et armé de Foucault, ce n’est pas l’ire stratégique de Sartre, ce n’est pas la faconde navrée d’Apollinaire. Deleuze, c’est encore autre chose : une voix faite de plis, de fractales, de fuites. Burroughs mitraille en sourdine ses nasales létales : mélopée du virus. Céline cabotine comme un sociétaire-concierge : dépité, revêche, forcené. Guyotat défriche / défie tout balbutiement : sévère, entier, ailleurs. Ezra Pound : Homère brûlé d’abjection et de sapience. Allen Ginsberg : debout, nu, rescapé. Cervantès ? Cherchez. Toutes ces voix existent. Elles sont exceptionnelles. Elles sont la traduction fidèle et trahie des corps qui ne meurent pas. Des voix qui mordent.

(Claro, in Clavier Cannibale, inculte essais, mars 2009.