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La sérendipité c’est avoir la vie devant soi (texte de soutien à la librairie nantaise de Charlotte Desmousseaux)

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Charlotte c’est une amie, mon amie libraire, on a galéré ensemble (passer l’hiver 2013-2014 en se serrant les coudes, il fallait), on s’enthousiasme en on se chamaille comme frères et sœurs (alors qu’on se connaît depuis pas tout à fait 5 ans), on bosse en fraternité et intelligence (et complémentarité, je pense notamment au travail avec Vent d’Ouest, en grande concertation avec elle, pour ne pas inviter des concurrences imbéciles quand tout dehors devrait nous inciter à se tenir chaud…) Charlotte a longtemps attendu avant de pouvoir monter sa librairie, c’est fait — La vie devant soi a un peu plus d’un an d’âge, et rayonne dans son quartier, dans Nantes et loin au-delà.

Elle a fait un livre de soutien (via ulule, via Bernard Martin et Joca pour la réal impec), j’y suis – avec plein d’autres amis & ou admirés, je reprends ici le texte que j’ai produit pour contribution, qui est un hommage à Charlotte (mais aux libraires qui comptent & ou comptèrent, comme Jean-Yves Bochet ou Alain Girard), et au-delà, aux libraires, aux espaces qu’ils occupent (mentaux et de circulation), un texte qui me tenait depuis longtemps.

La librairie est là : http://www.librairie-laviedevantsoi.fr/ mais aussi sur facebook (où j’ai rencontré Charlotte, comme pour beaucoup d’entre nous ; la liste non exhaustive des contrbuteurs reprise de son fil, ci-dessous, renvoie d’ailleurs à leur profil facebook à chacun).

Je cite Charlotte (sur facebook, bien entendu) :

« 50 auteurs, dessinateurs, éditeurs, libraires. acteurs du livre ont offert leur travail à La vie devant soi!
Le Livre de soutien que nous attendons depuis un an vient d’arriver il est en vente au prix de 35 € et sera offert aux clients fidèles lors de leur 30e passage en caisse.
Ce livre a été réalisé par Bernard Martin et les éditions Joca Seria – merci pour ce travail minutieux, attentionné & collectif.

avec Claude Ponti, Charlotte Des Ligneris, Marie Desmeures, Stéphane Pajot, Valérie Millet, Catherine Blondeau, Aude Le Corff, Coline Pierré, Benoit Laureau, Lark Ascending, Alain Nicolas, Daniel Morvan, Julien Delorme, Martin Page, Sylvain Coher, Arno Bertina, Sylvain Renard, Lionel Besnier, Delphine Bretesché, Alain Girard-Daudon, Sylvain Pattieu, Emmanuelle Collas Galaade, Brigitte Bouchard, Christian Garcin, Mathieu Larnaudie, Guénaël Boutouillet, Aurélien Blanchard, Claire Duvivier, Baptiste Liger, Suzanne Côté-Martin, Julia Kerninon, Attila Virot, Christophe Davy, Hélène Gaudy, Carole Zalberg, Eric Plamondon, Anthony Poiraudeau, Eric Pessan et Brigitte Martin.

(Ma contribution au livre de soutien)

Comme une princesse de Sérendip

Connaissez-vous la sérendipité ?

C’est une idée popularisée par le web, qui lui était préexistante (cherchez-en donc l’origine sur le dit web, et découvrez la jolie légende des princes de Sérendip, qui vous dira quelque chose, puis vous mènera ailleurs). La sérendipité qualifie une recherche qui ferait profit des hasards, pour aboutir à une trouvaille, obtenue sans calcul et sans, surtout, l’avoir initialement prévu. Cette notion est importante, m’est importante, c’est une des grâces que je trouve à l’usage quotidien des outils dits de « nouvelles » technologies : elle constitue une échappée, une trouée dans le programme, une possibilité autre. Possibilité d’ailleurs chaque jour plus menacée par les géants du web, google amazon facebook & friends, dont le socle économique est de vous tenir captifs.

Mais pourquoi, vous dites-vous, si vous n’avez par chance pas encore tourné la page pour y trouver proposition plus adaptée à ce que vous pensez être venu chercher dans ce recueil, pourquoi vient-il ici nous chanter sa scie techno-militante ? On devait pas causer libraire, librairie indé? (Ok, ok, opiné-je, je vous perds (manière de joindre le geste à la parole, en fait, de faire ce que je fais, d’écrire ce à propos de quoi j’écris) mais promis j’y viendrai bientôt).

(J’y viens, donc).

A chaque fois ou presque que j’ai posé le pied dans une librairie où officiait Charlotte Desmousseaux, j’ai acheté un livre – non, deux – voire, plus. Et s’il y a certes, dans ce geste, me diront les retors, une manière de scrupule, de bien-pensance, une gentille posture de belle âme, à quoi s’ajoutent l’amitié, la sympathie éprouvée pour la tenancière, dont je ne nierai pas les pouvoirs ; s’il y a une part, effective, de volonté, bien consciente, dans le geste, il y a surtout le constat, qu’à chaque fois que j’y ai acheté un livre – non, deux – voire, plus, aucun des titres en question n’était imaginé, investi en amont.

(Quand c’est chez Charlotte), je sors de cette librairie avec autre chose que ce que j’y cherchais, que ce je pensais y chercher.

Le constat ne vaut d’ailleurs pas que pour Charlotte, je pourrais en citer d’autres, comme mon cher Jean-Yves, à l’Iris Noir (XIe arrondissement, métro Ledru-Rollin) ; où ces samedis matin où je passais voir Alain (Girard) chez Vents d’Ouest, avec Elias souriant dans la poussette – poussette dont les pochettes latérales se garnissaient de livres, au retour : plus de place (plus de temps) pour passer au marché, même – beau prétexte pour se taper une frite en ville, passant.

Chez ces libraires-là, ce qui se passe et préside à mon acte d’achat(s), c’est une opération complexe, mêlée de : discussions interrompues (car le libraire fait commerce, pendant ce temps, et en bon ami que vous êtes, vous ne prenez pas la place d’autres clients potentiels), durant lesquelles vous furetez en attendant de reprendre ; de coqs à l’âne et digressions ambulatoires : la parole se déplace avec nous au gré des rayons, quand d’autres fois elle nous y guide, au gré d’incessants et partagés « tu l’as lu ça ? », « tu l’as vu ça ? », « tu l’as reçu, ça » ?

Et comme on partage, avec Charlotte, une forme de compulsion, un appétit sans cesse relancé, le jeu débouche toujours sur autre chose : le livre que je finis par saisir puis acquérir n’est quasiment jamais celui que j’envisageais, ni même un de ceux dont on a précisément parlé, mais un autre encore, celui sur lequel un index (celui de la libraire ou celui de l’acheteur, prescripteur ou interrogatif) s’est, à un moment de l’errance rebondissante, de nos paroles et de nos pas, posé.

Cet index, doigt ne désignant jamais la lune mais nombre d’astres inconnus, organe partagé du libraire indépendant, de son client curieux, trace je crois, dans l’air, les lettres du mot : SERENDIPITE.

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« Les Pronoms® vous remplacent par un mot. » | La Pharmacie des mots, de Morten Søndergaard, éditions Joca Seria

« Qu’est-ce que le langage ? Le langage est quelque chose en nous. Que sont les mots ? Immatériels, ce sont des groupes de neurones, des impulsions électriques, des choses que nous ne pouvons ni toucher ni saisir. Et c’est pourquoi la Pharmacie des mots touche les gens. Elle permet à quelque chose d’intérieur de rencontrer l’extérieur. L’intériorité invisible rendue visible. L’intangible peut se toucher ! Je crois que la Pharmacie fonctionne (elle est d’ailleurs ouverte) parce qu’elle rend ces choses que nous n’« aimons » pas digestibles. On n’a jamais vraiment envie de prendre des médicaments, et pour ce qui est de la grammaire, on ne peut pas dire que cela nous vienne facilement.

III

Je souhaitais aussi que la Pharmacie des mots comporte le signe ®, comme pour jouer avec l’idée de la possession du langage. Qui possède les mots ? Qui possède le langage ? Personne et tout le monde. Mais La pharmacie se joue de cela : ce serait évidemment merveilleux de posséder tous les noms au monde, mais c’est sans doute une ambition trop vaste pour la si petite entreprise qu’est la Pharmacie ! Peut-on même posséder les mots ? Les mots sont en fait vendus au meilleur enchérisseur. Une gare, un tournoi de football : au Danemark, nous avons la ligue Coca Cola, Eksperimentarium ® entre autres exemples. La marque allemande de voiture Mini Cooper a récemment voulu s’offrir une campagne de publicité en payant pour que le phénomène climatique de l’hiver 2012 porte son nom : l’institut allemand de météorologie permet en effet aux entreprises de sponsoriser un événement climatique et Cooper souhaitait voir son nom associé à la vague de froid balayant l’Europe, sans imaginer qu’elle serait violente au point de faire des centaines de victimes. »

(extrait du vade-mecum accompagnant la présentation de la Pharmacie des mots, de Morten Søndergaard, éditions Joca Seria, livre objet, ISBN 978-2-84809-226-3, 45 €, tirage limité à 150 exemplaires (numérotés), traduction Olivier Brossard.

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Ceux qui à l’édition 2014 de Ecrivains en bord de mer à La Baule le savent : l’entretien (disponible en dessous, filmé et mise en ligne par Joca Seria) de Morten Søndergaard et de son excellent -et valeureux- traducteur Olivier Brossard fut un moment-clé, comme il y en a dans un festival de qualité – où l’on ne fait pas de classement à la fin, quand les interventions sont pour l’essentiel extrêmement intelligentes et roboratives, mais dont l’une d’entre elles éveille un sourire spécifique chez celles et ceux qui y étaient. Il se passa quelque chose, durant la présentation de cet extraordinaire et singulier livre-objet : la découverte de l’objet en lui-même, mais aussi le dialogue d’explication de ces recherches cumulées (puisque la traduction aussi est une relance poétique, et dans des cas si particuliers en particulier…).

On ne le rejouera pas, ce dialogue, on ne saurait – et puis il est au-dessous, à visionner.
Mais pour résumer : cette objet est une boîte qui contient des boîtes, vides de tout à l’exception d’une notice indiquant la posologie du « médicament » considéré : chaque médicament est un type de mots : on y trouve donc dix boîtes, contenant des : noms (623), verbes (421), pronoms (44), interjections (111), prépositions (51), articles (9), numéraux (47), adverbes (100), conjonctions (31), et adjectifs (168).
Tout est mis en place selon les règles d’énonciation pharmaceutiques, reprenant (et détournant) à merveille cette bienveillance si inquiétante à force d’insistance et d’injonctions (les suites de ne pas précautionneux des posologies qui, lues par erreur, nous préviennent de tout usage – et bientôt de tout usage de tout – nous incitent à la prévention de tout, jusqu’à la prévention de la vie même) . Les formes infinitives et leur neutralité troublante sont ici reprises :
« De nouveaux Noms® apparaissent sans cesse. Ne pas s’inquiéter. Il y a tellement de Noms® que chacun se sent un peu plus seul avec les choses. Ne pas s’inquiéter. Les Noms® ont une vie intérieure riche. »
Mais ce sont parfois des formes infinitives :
« Criez. Murmurez. Chantez. Faites-en à votre tête. De toute façon les Interjections® n’ont vraiment rien à voir avec les autres mots. Ha ha, tant mieux. »
Et c’est toujours du ton docte, froid, machinique, que surgit le trouble. Ainsi de la fonction des pronoms, résumée en un lapidaire « Les Pronoms® vous remplacent par un mot. ».

Le frottement entre deux champs et langages (celui de la médecine et celui du langage), provoque nombre d’associations drôles et heureuses, souvent inquiétantes, toujours porteuses de sens – et si le texte produit, en lui-même est magnifique (« Les Prépositions® sont des mots qui situent les choses et les actions dans l’espace et le temps, par rapport à un point donné.(…) Elle ouvrent et ferment. Non que les Prépositions® soient égoïstes, elles sont discrètes, pour ne pas dire effacées ; mais ne vous y trompez pas, elles veulent dire le monde. »), sa contextualisation (formelle, graphique) multiplie l’effet.
L’abus est recommandé.

Morten Sondergaard et la Pharmacie des mots from Bernard Martin / joca seria on Vimeo.

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Le jour s’achève sur une nuit sans véritable commencement. | Sylvain Coher, « La forme empreinte », éditions Joca Seria, 2014

Le jour s’achève sur une nuit sans véritable commencement. La passée, c’est le meilleur moment de la journée. Lorsque les bécasses quittent leur remise diurne pour aller vermiller du bout du bec les terreaux humides du foutoir bocager. Le temps de sommeil offert par le changement d’heure hivernal est aussitôt dépensé et le froid accroche aux lèvres des foulards de proverbes figés. Des ombres prudentes prennent pied sur le faux sol des levis et les rats fouisseurs sortent leurs petits yeux brillants de la fange puante et des algues souveraines. Leurs abris tourbés ruinent le dessin sinué des rives et prolongent l’écoulement sur quelques mètres encombrés de ravines et d’éboulements. Des berges de boue tendre et de motte éparses dénuées du chahut des rocailles, des lagons limpides des fausses plages gravillonneuses. Ici depuis peu les rats sont devenus les rois. La bourbe noire leur plaque les poils contre les flancs comme la crasse urbaine des égouts lointains. Depuis toujours la nuit des friches humides forme la promesse d’un danger nourricier. Le chasseur sent les infimes grincements des dents et des griffes qui s’affûtent autour de lui. Il tient nonchalamment son fusil contre ses cuisses. Rien ne l’effraie sinon les vrais ennemis, qui se glissent dans les plaies et font la taille des bactéries.

(Sylvain Coher, La forme empreinte, éditions Joca Seria, 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce livre est un très beau livre et je tenterai de l’expliciter sans rien réduire, car il est encore plus beau que ce livre soit ET un beau livre en soi, ET le témoin d’un projet de résidence comme on en rencontre peu – les deux fonctions, livre en soi ET livre avec, se grandissant mutuellement.

Le livre tient seul, et cela agrandit le projet d’accueil qui le fit advenir ; le livre, en soi, est riche de mille tessitures (sons, images, mots – le travail sur le lexique est un de ses traits majeurs et caractéristiques), parfums qui disent le paysage, si étrange alors que proche (dix bornes, à vol d’oiseau, de mes fenêtres de ville), si étrange d’autant que proche (l’étrangeté nous saisit plus vivement encore quand elle surgit de, dans, notre quotidien périurbain), du lac de Grand Lieu ; le projet, préalable au livre, puisque de résidence d’écriture en ces lieux, est dit, autant qu’il est inventé, par la fiction qui en découle.

L’extrait ci-dessus, détaché, fait une page dans l’ouvrage, où le texte occupe les deux bons tiers de l’espace, et c’est un format quasi métronomique que celui-ci (on ne sait si il y eut une contrainte formelle précise pour mener à ces blocs-paysages), faisant du chapelet de textes une série de toiles – et leur aspect plastique est frappant également, chaque texte semblant faire vœu de tenir en son sein l’entièreté d’un moment, d’une scène, d’un mouvement (qu’il s’agisse de celui du chasseur, de l’animal, d’un avion dans le ciel) : des blocs et des paysages, forçant le passage pour faire tenir une réalité envisagée totalement, dans quelques lignes densément occupées. La langue est travaillée en ce sens, la langue est saisie de l’affaire, de cette question plastique et paysagère, et Coher la travaille comme on travaille une glaise, il extirpe du lexique des marais (lexique autant des omniprésentes activités que sont ici la chasse et la pêche que du parler local, français vulgaire patoisant, paysan, riche de contrastes) des éléments de réalisme autant que de légendaire.

Et c’est pour cela, aussi, qu’on a écrit fiction, plus haut – ce travail en profondeur (qu’on sait qu’il aime à produire, en s’investissant d’un lieu, ainsi qu’en témoignant cet autre livre, où sa place, autre, était plus celle d’un architecte, produite pour le CCP de Saint-Nazaire) se faisant depuis la langue, est investi d’une puissance documentaire, autant que d’invocation onirique : plus l’écrivain scrute (ce qu’il a fait, en immersion, plusieurs semaines, accueilli par Arnaud de la Cotte et l’association L’Esprit du Lieu, en 2013) et détaille les faits et gestes attachés spécifiquement en ce lieu, plus il convoque de détails, plus le climat s’épaissit. Plus le détail s’amasse, plus la fable l’emporte – les fable étant aussi partie prenante de cet enchâssement de récits, ou Coher narre les légendes du cru, des anecdotes de guerre, l’histoire de la maison du parfumeur…

Et c’est là tout le sens de ces démarches, d’immersion partagées (réellement partagées, souligne-t-on, encore, sachant de près, pour l’avoir constaté de visu, que l’Esprit du Lieu parvient au partage, effectif, entre l’auteur et les « gens », abstraction constituée de personnes réelles, qui agrégées constituent cette entité encore plus abstraitement définie comme « public », et que ce partage ne procède pas du hasard mais d’un travail, de fond), non factices, non touristiques : où l’échange entre un lieu (et tout ce qu’il convoque de nouveau et d’ancien, de connaissances et de mystères) et un auteur, singulier, arrive. Et produit.

Et il produit, en ces cas-là, de très belles choses. En l’espèce, un très beau livre.

(Sylvain Coher, La forme empreinte, éditions Joca Seria, 2014, ISBN 978-2-84809-230-0, 15 x 20 cm
64 pages, 11 €)

Re-devenirs (du roman) | débat à La Baule avec Emmanuel Adely, Hélène Gaudy et Joy Sorman (vidéo)

J’ai déjà parlé ici de cet essai collectif remarquable (Devenirs du roman, vol. 2,  , matériaux), ouvroir de possibilités conceptuelles, anthologie d’analyses de pratiques et recueil de faits littéraires. Une pépite.

En juillet de cette année (2014), Le festival Ecrivains en bord de mer (déjà présenté là) m’a permis de débattre avec trois des écrivains présents dans le recueil, belle occasion de plonger plus avant dans leur œuvre distincte : Emmanuel Adely, Hélène Gaudy et Joy Sorman.

Lectures, discussion, traversée des problématiques du livre, distinctions et convergences : comment envisager le réel, que faire en position de témoin, quelles questions de posture et de morale cela pose-t-il à l’écrivain, se demandent-ils, et  Joy Sorman (qui fait paraître en cette rentrée un très beau La peau de l’ours) pousse la question comme elle le fait dans le recueil, depuis les copeaux de matière non utilisés dans son Lit national (éditions Le Bec en l’air); et c’est une bascule de ce débat. En effet, il faut toujours quelques minutes avant qu’advienne réellement quelque chose de plus lors d’un débat collectif, que cette position étrange (que j’ai déjà évoquée dans cet article), de fabrication d’une parole, dans laquelle nous sommes mis, débouche quelque part ailleurs, au-delà du  territoire initialement assigné à ce débat. Ici, l’archive en tant que potentialité mélancolique, le trop-plein d’informations

C’est un copieux travail (comme nous le savons, avec Patrick Chatelier et Marjolaine Grandjean, pour remue.net) que de faire filmer, monter  puis donner ainsi à voir en ligne, après coup, des lectures, des débats (et cela, sans doute, la perspective de cette trace  à venir, constitue un discret agent mélioratif pendant le moment), ; c’est un travail utile — ainsi que le fait Bernard Martin sur le site du festival (entrepôt de ressources précieuses ainsi que je l’évoquais en reprenant cette vidéo de Stéphane Bouquet lors de l’édition 2013), mais d’ores et déjà sur sa page vimeo.

Et comme, on l’espère, la discussion débouche, ouvre, et lie, vous ne saurez vous empêcher d’écouter les entretiens personnalisés (Hélène Gaudy interrogée par Charlotte Desmousseaux ; Emmanuel Adely singulier et collectif tout ensemble, passé(s) au crible par Thierry Guichard ; mais aussi la lecture de La peau de l’ours par Joy Sorman et Olivier Rocheteau, un tissage intelligent et sensible, featuring Deleuze, Bartleby, ou Freaks).

Un travail utile, disais-je, que cette mise en ligne de captations, à au moins deux niveaux : en tant que matière sensée et sensible à partager (en tant que pierre posée à l’édification, permanente, de notre intelligence collective), ; mais également, plus symboliquement,  en tant que force de sédimentation au cœur des flux – ce à quoi nous sert aussi le web, puis le réseau social en tant qu’amplificateur), en tant que cut au milieu du régime du tout-évènementiel.

De beaux moments. Play it.

nos devenirs estivants | festival écrivains en bord de mer, du 16 au 20 juillet 2014, La Baule

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Ce festival est un rendez-vous personnel – j’y vais chaque été depuis des années (petit récit de l’édition 2010 sur remue.net, pour exemple), ai eu le plaisir d’en être community manager en 2013, pour une édition remarquable, intégralement filmée, dont, a minima, on conseillera le visionnage immédiat des rencontres autour de L’école de New York et de Joe Brainard, et de la conférence de Stéphane Bouquet. Et, pour rappel, la lecture des flux de réseaux sociaux ré-agrégés en épisodes via storify Jour 1 – mercredi 17 juillet / Jour 2 – jeudi 18 juillet / Jour 3 – vendredi 19 juillet / Jours 4 & 5 – samedi 20 et dimanche 21 juillet ) – cette expérience fut intense et unique, de tout noter, du moins tout ce qui pouvait se compacter en 140 signes…
Ma présence (car les Martin, Bernard et Brigitte, me font le plaisir de me convier à participer à ce moment, qu’ils en soient ici remerciés) sera cette année plus posée, ou concentrée – mais concentrée sur une matière extrêmement centrifuge, vivement divergente, à savoir l’essai collectif Devenirs du roman (vol.2, matériaux), auquel sera consacrée une rencontre, discussion avec trois des auteurs qui y ont participé : Hélène Gaudy, Emmanuel Adely et Joy Sorman.
L’occasion de plonger plus avant dans ce passionnant ouvrage, déjà lu une fois , en cours de relecture attentive, pour chronique prochaine (Lire ma critique du recueil en question sur matériau composite).
Mais aussi de savourer l’ensemble des autres moments du festival, ainsi que le font la plupart des auteurs en présence – car, une fameuse conjonction d’éléments (un cadre, un moment de ralentissement, un accueil & une convivialité, mais aussi une programmation curieuse, experte, ouverte – un regard gourmand et gourmet sur la production littéraire contemporaine) fait de ces quelques jours d’été une exception, alliant densité et vigueur, calme et intensité.
Le programme est ci-dessous, vous pourrez constater que l’ensemble vaut largement le déplacement – à très vite , on s’y retrouve, hein ?
(Guénaël Boutouillet)
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Mercredi 16 juillet
17 h 30
– lecture par Emmanuel Adely
d’extraits de La Très Bouleversante Confession de l’Homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la terre ait porté, 2014, Editions Inculte
18 h 30
– lecture d’extraits de Autour du monde par Laurent Mauvignier
le livre paraîtra fin août aux éditions de Minuit
20 h 00
inauguration
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• jeudi 17 juillet
11 h 30
les humeurs apéritives de Gérard Lambert
15 h 00
Julia Kerninon
entretien avec
Bernard Martin
16 h 00
Hélène Gaudy
entretien avec
Charlotte Desmousseaux
17 h 00
Emmanuel Adely
entretien avec
Thierry Guichard
18 h 00
Emmanuelle Pagano
lecture d’extraits de
Nouons-nous en compagnie de Laurent Mauvignier
20 h 00
Valérie Mrejen
entretien avec
Alain Nicolas

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• vendredi 18 juillet
11 h 30
– les humeurs apéritives de
Thierry Guichard
15 h 00
– Conférence
Constance Lewallen
conférence sur Joe Brainard peintre
16 h 00
Bill Berkson
lecture bilingue suivie d’un entretien avec
Olivier Brossard
17 h 00
Morten Sondergaard
Lecture en anglais
Wordpharmacy
lecture en français par
Olivier BrossardLa pharmacie des mots
18 h 00
Laurent Mauvignier
entretien avec
Bernard Martin
19 h 00
– table ronde autour de l’ouvrage Devenir du roman, paru aux éditions Inculte
avec des auteurs qui y ont participé :
Hélène Gaudy, Emmanuel Adelyet Joy Sorman
animée par
Guénaël Boutouillet

20 h 30
– cinéma Le Gulf Stream
projection de
I Wish I Knew (Histoires de Shanghai)
un film de
Jia Zhang-ke
Ce documentaire se concentre sur les habitants de Shanghai, leurs histoires, l’architecture spectaculaire de la ville.

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• samedi 19 juillet
11 h 30
– les humeurs apéritives de
Thierry Guichard
La Baule invite Shanghai
La mégapole chinoise sous le regard d’écrivains français et chinois.

15 h 00
Celia Levi
entretien avec
Bernard Martin
16 h 00
Chantal Pelletier
lecture suivie d’un entretien avec
Bernard Martin
17 h 00
– projection de photos de Shanghai
et lecture par
Sophie Merceron de textes sur Shanghai
17 h 30
Wang Zulinget Xue Shu
entretiens avec
Bernard Martin
18 h 30
Celia Levi,Chantal Pelletier, Wang ZulingetXue Shu
table ronde Shanghai littéraire
20 h 00
Joy Sorman et Olivier Rocheteau
Lecture
extraits de La peau de l’ours à paraître chez Gallimard en septembre 2014

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• Dimanche 20 juillet
11 h 30
Christine Morault des éditions MeMo et Anne Bertier
entretien avec Bernard Martin

 

La Baule – Écrivains en bord de mer, juillet 2013 (récit par Dominique Panchèvre)

Dominique Panchèvre, twitteur bucolique à La Baule

Dominique Panchèvre, twitteur bucolique à La Baule

(De comment les choses arrivent)

Érigeant, il y a environ un an, ce modeste site de fouilles et de tentatives qu’est Matériau composite, je n’avais alors pas prévu d’inviter à contributions, sur cet espace pensé en premier lieu comme celui de mon propre regroupement. Et puis, il y a eu La Baule, une très belle édition du festival, pour laquelle je me suis dépensé comme community manager, ou « scribe social », comme je le présente ici (avec tous les liens afférant). Une telle immersion, à cette place particulière d’enregistreur, méritait bien un bilan – mais les quelques centaines de tweets sont récapitulés dans les épisodes de storify Jour 1 – mercredi 17 juillet / Jour 2 – jeudi 18 juillet / Jour 3 – vendredi 19 juillet / Jours 4 & 5 – samedi 20 et dimanche 21 juillet ), et autant les relire me suffisait, nourrissait nombre d’articles à venir ; autant devoir les reprendre et repenser m’épuisait d’avance.  Et puis, l’ami  Dominique Panchèvre, qui était à La Baule, en a fait un article qu’il pensait publier sur facebook – mais les nombreux liens qui l’enrichissent ne passaient pas sur le réseau social. Après une brève discussion, je lui ai proposé de reprendre ce compte-rendu ici, manière d’accueil et d’écart – très heureux de donner à lire  de sa prose, ici même. En ne sachant pas si d’autres invités viendront, c’est aussi un intérêt de la construction éditoriale spécifique à ces objets de lecture que sont les sites, on peut changer les plans chemin faisant, en ouvrir de nouvelles pièces, où accueillir des amis. (Guénaël Boutouillet, hôte).

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La Baule – Écrivains en bord de mer, juillet 2013 (par Dominique Panchèvre)

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Du 17 au 21 juillet, s’est déroulée à La Baule la 17è édition de « Écrivains en bord de mer », rencontres, conférences, entretiens et lectures, organisées par Brigitte et Bernard Martin des éditions Joca Seria (Nantes).

Cette année, coup de projecteur sur la littérature américaine, et plus particulièrement sur la poésie des États-Unis, avec une vingtaine d’écrivains invités, dont six américains (États-Unis).
Toutes les rencontres se situent à la Chapelle Sainte-Anne, et se succèdent de 11h30 à 22h. Il est donc possible de tout voir et de tout écouter.

Les rencontres ont été enregistrées en vidéo et seront progressivement toutes visibles ici. Le détail de la programmation, les notices pour chaque écrivain et le storify élaboré par Guénaël Boutouillet sont à consulter sur le site d’Écrivains en bord de mer.

 

Cole Swensen par DoP

Cole Swensen, en lecture

À remarquer en premier lieu la réelle fluidité du déroulement de ces journées, rendue possible grâce à une organisation millimétrée et à une préparation minutieuse. Le choix des auteurs invités et des thématiques explorées est le fruit des lectures attentives qu’effectue Bernard Martin pendant plus d’une année. C’est lui qui présente les rencontres et en anime une bonne partie.

Ce qui est véritablement une aubaine, c’est d’avoir découvert les textes de Ron Padgett et ceux de Harry Matthews. Ceux des autres américain(e)s invité(e)s aussi, mais ces deux-là font figures de pépites dans un espace de relative ignorance de la littérature dite américaine. Bien sûr, certains d’entre nous ont lu Jim Harrison, John Fante, Frederick Exley et Philip Roth, tout comme Stewart O’Nan, Cormac McCarthy ou Rick Bass. Mais notre connaissance de cette littérature reste cependant très parcellaire et il est formidable d’avoir eu, sur un plateau, cet aréopage d’écrivains inconnus. Cela ouvre des perspectives, et notamment celle de lire les livres que Joca Seria a publiés dans cette veine.

oulipo par DoP

Jacques Roubaud, Harry Matthews,
Ron Padgett et Bernard Martin

En résonance à l’américanité (réelle ou supposée) de la littérature qu’il nous a été proposé de découvrir, ce fut un émerveillement d’entendre Ron Padgett évoquer son amitié avec Joe Brainard. « Nous nous souvenons de Joe et de l’école de New York » fut le sujet de la trèsintéressante discussion entre Ron Padgett, Jacques Roubaud et Harry Matthews sur la question de l’École de New York. On retrouvera également des précisions sur ce sujet lors d’une des « humeurs apéritives » que Bernard Martin a consacrée à cette amitié ainsi qu’à la « vraie » histoire du Bloody Mary et à sa « vraie » recette, goûtée sur place. Parmi les autres humeurs apéritives, Gérard Lambert nous a permis de découvrir des textes finement reliés aux vins issus de la région d’origine de l’illustre prédécesseur (Thierry Guichard) ; vins qui furent également goûtés.

TV et CF et Gb par DoP

Tanguy Viel, Christophe François et Guénaël Boutouillet

Les deux conférences de Stéphane Bouquet et de Tanguy Viel ont encore contribué à réduire notre ignorance sur le sujet. Elles étaient très complémentaires ; beaucoup d’images, des partis pris assumés et, au final, le sentiment de sortir de là un peu plus cultivé.

Jacques Roubaud fut le seul écrivain dont l’assiduité n’a pas fléchie au long des journées ; présent à toutes les rencontres, réagissant aux propos des intervenants par de vifs mouvements du chef. Il fut maintes fois cité par les autres auteurs, reconnaissant en lui une sorte de père spirituel et fantasque pratiquant la contrainte par plaisir, comme ses petits camarades de l’Oulipo, dont Harry Matthews fait partie, car, il y a fort longtemps, il a eu cette curiosité d’aller chercher les textes des poètes américains et de les traduire.

Écrivains en bord de mer est également l’occasion de discuter avec les écrivains déjà rencontrés ou tout nouvellement connus ; de croiser des éditeurs confirmés comme Joca Seria ou ceux qui démarrent comme Les inaperçus ; de découvrir d’infatigables acteurs du livre comme Charlotte Desmousseaux, libraire aux Machines de l’île et membre de la revue Répliques à Nantes ou encore Christophe François, responsable du centre de ressources (et médiateur très apprécié par les écrivains) à la Maison Gueffier sur le site du Grand R à La Roche-sur-Yon.

En clôture, François Bon a fait une communication relative au premier bilan d’un éditeur numérique : Publie.net, s’inspirant d’un article écrit précédemment pour le Tiers livre.

Pendant toute la durée des rencontres littéraires, c’est la librairie La Baule les pages qui a tenu boutique dans la Chapelle Sainte-Anne, proposant et conseillant autour d’un beau choix de textes : ceux des écrivains présents assortis d’une sélection des libraires.

 

harry mathews par DoP

Harry Matthews, non fumeur

Atout supplémentaire : les enregistrements vidéo impeccables qui permettent de découvrir ou de revoir des séquences fortes, comme par exemple la lecture inaugurale de Claro ou son mot de la fin.

Dire enfin que les financeurs ont bien compris l’intérêt d’Écrivains en bord de mer puisque les rencontres sont soutenues par les trois collectivités territoriales (Ville de La Baule, Département de Loire-Atlantique et Région Pays-de-la-Loire) ainsi que par le CNL.

Dominique Panchèvre.

Ce jour-là (par les élèves du lycée Nobel, Clichy-sous-Bois, avec Tanguy Viel (éditions Joca Seria)).

couv-ce-jour-là-1

(Reprise d’une chronique publiée dans Encres de Loire n°62, 15 décembre 2012)

« On a pris le RER D jusqu’à Saint-Michel puis le E qui mène tout droit à la gare du Raincy. On a vu le bus 603 arriver alors on a couru pour le prendre. On s’est assis tous les deux vers les places du fond, on papotait et on riait. C’est à l’arrêt Gambetta que j’ai aperçu une silhouette qui ressemblait à celle de mon frère. Il avait l’air de courir pour essayer de rattraper le bus. Mais Ryan m’a dit qu’il fallait que j’arrête de m’inquiéter pour rien. »

Du rythme, des images, des détails : l’art du roman tel que Tanguy Viel le pratique suppose d’embrasser, en une globalité, des éléments si hétérogènes qu’ils donnent à voir une copie du monde extérieur, une mimesis qui sache, dans le même mouvement s’absenter : tension entre une pratique de la représentation assez poussée pour nous faire voir (entendre, sentir) en même temps que de se faire oublier pour nous emporter, bouleverser, renverser littéralement (équilibre dans la tension dont Paris-Brestétait un magnifique exemple).

Ce jour-là est, littéralement, le cadre temporel de ce roman collectif, impulsé puis monté et orchestré par Tanguy Viel, écrit par les lycéens de Clichy-sous-Bois  : une journée passe, narrée par de multiples voix. Ce chœur est celui d’habitants de cette ville de banlieue dont le nom, seul, depuis 2005 et les événements tragiques qui s’y déroulèrent, charrie en nous son lot d’images forcément incomplètes, réductrices. Immense défi que de se prêter à ce jeu-là en collectif, celui de la conception d’une intrigue via les matériaux texte produits par les lycéens : Tanguy Viel, écrivain, est ici, de par ses exigences littéraires & romanesques, nécessairement posé à une place qui s’apparente à celle du cinéaste : à la fois monteur, directeur de la photographie (ainsi, le merveilleux apport au récit que constituent ces inserts contemplatifs, descriptions du jeu des marées, de la mer, des ciels normands) et producteur.

De ce jour-là, ce qui nous présenté, global, hétérogène, c’est la vie, c’est la ville – les deux observées au plus près  : s’y jouent des drames et de ces faits qu’on dit divers, cruels éclats dans la masse inerte du quotidien partagé. Les récits efficacement articulés produisent un machine narrative qui marche. Et les multiples points de vue du récit, subtilement tressés, jouent collectif, se mêlent, pour rendre une sorte de conscience globale, un point de vue circulant.

«  Donner forme à la ville ne participe pas tant d’une logique d’enracinement que d’une logique d’entrelacement, comme s’il s’agissait de rétablir un équilibre, en ouvrant un horizon, là où la verticalité des grands ensembles, semble obstruer durablement la perspective, pour donner à voir l’identité d’un lieu et des personnes qui le traversent, s’y croisent et l’habitent.  »,

écrit Viviane Vicente sur remue.net à propos de ce travail de longue haleine, pour lequel Viel s’est rendu hebdomadairement, une année durant, dans cette ville à lui inconnue. Il a fallu user de tout son art romanesque pour permettre à l’ensemble d’émerger, puis lui donner une forme tenue – tension entre les deux places, d’éveilleur et de producteur, comme en écho à cette tension entre récit et poiesis évoquée ci-dessus)

«  Fort de ce cadre narratif, il devenait soudain possible d’ausculter la ville ou d’en prendre un peu le pouls, en tout cas la perception par sa jeunesse, d’où elle vient, ce dont elle rêve.  »

Au résultat, au bout de l’exigence si composite et spécifique qui présida à ce travail de longue haleine, un livre à mettre entre toutes les mains, qui dépasse les objectifs assignés et rencontre un bel écho médiatique, dont on se réjouit.

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Ce jour-là (éditions joca seria, 2012), ISBN 978-2-84809-209-6 / Voir aussi la rubrique consacrée à cette résidence sur remue.net

Du mouvement dans une ligne de mots (à propos d’Arno Calleja)

(Texte lu lors de la lecture de Arno Calleja au Pannonica, jeudi 12 décembre 2012, à Nantes.)

(à paraître dans Gare maritime 2013, en juin 2013)

Du mouvement dans une ligne de mots

Arno Calleja

est de Marseille est né en 1975 est auteur de nombreux textes en revue et en livres et en blog est en résidence cet automne à La Maison Gueffier à La Roche-sur-Yon est accueilli par Christophe François qui en dit que :

« le lire c’est comme plonger la tête dans son propre corps pour l’entendre.»

Arno Calleja

donnera lecture ici même ce soir d’extraits de son livre intitulé La Performance

Arno Calleja,

de lui ont paru trois livres courts, en six années, Criture chez Inventaire-Invention, à la bétonnière au Quartanier, La Performance chez Joca Seria, collection extraction. Et puis son site, intitulé Jectile.

Arno Calleja, par lui passe et sort et se jette, aussi, beaucoup d’écriture incarnée, de parole portée, sur scène ou ailleurs, il se livre à la langue agitée à haute voix, secoue son texte dans l’air et laisse venir, chimiste amusé, puis s’emporte :

« je ne m’arrête pas sur ce que je dis et l’enfant dit les choses et il glisse à la salive et le sens roule le sens est ce qui ne s’arrête jamais et le sens de ce qui est dit roule aux glaviots dans la bétonnière et c’est maintenant qu’on commence dans le sens où on dit les choses on dit les choses pour que légen se rendent compte du sens boulé on est boulé aux roulis réguliers dans la bétonnière et on dit les choses cul par dessus soi (…) » (à la bétonnière)

Arno Calleja son premier livre est intitulé Criture, Criture comme ça sans é à l’initiale, le é disparu mangé par quelque chose qu’on ne sait pas bien nommer, mais qui tient de l’appétit. Le livre Criture je l’ai longtemps eu acheté, simplement acheté parce qu’il me fallait l’avoir à vue au cas où en cas de, enfin, sait-on jamais pourquoi certains livres on se les procure sans attendre pour sitôt eus, se les garder et : attendre.

Longtemps je l’ai eu à vue avant que d’enfin le lire, le titre déjà disait coupait, lui-même littéralement coupé : Criture et son é absent me faisait penser, en miroir, à la Lang de Fred Griot, langue privée de son e final. Sans doute n’y avait-il pas de rapport, dans cette symétrique assignation d’un territoire textuel, par élision d’un signe majoritaire et classé (en début, en fin), de concertation il n’y avait certainement pas mais, de rapport en fait, j’en vois – plutôt j’entends un rapport se faire : quelque chose de l’ordre de l’appétit oui, une manière pour le texte de faire corps oui. Peut-être la même quête d’un arrière-pays intérieur, d’un parcours au-dedans d’un soi encombré, entravé, d’un soi si encombré d’un vrac d’organes et de mots et de souvenirs; peut-être une manière en taillant coupant tranchant, de dégager la voie, de tailler la route vers une incarnation désirée quand même on la sait impossible : on ne fera pas vraiment corps avec son texte non, mais tentera d’aller vers et en route de produire ce complexe alliage son & sens, ce tournoiement qui énonce, qui parle (qui Paparle, pour le citer), qui se perd croit-on mais pas du tout, en fait, qui parvient s’énonçant à déplacer quelque chose. De nous, en nous.

« la phrase n’attend pas le sens elle se fait et c’est le commencement dit l’enfant et le commencement se donne mais ensuite le commencement il faut le faire et je sais quoi faire dit l’enfant je sais très bien quoi faire c’est les phrases je sais que c’est les phrases que je dois faire et je sais pas comment les faire ni je ne sais pour qui faire les phrases ni ne sais pourquoi les faire ni ne sais dans quel état les faire les phrases mais bon je sais que c’est les phrases qu’il me faut faire et c’est une ligne de mots dit l’enfant c’est du mouvement dans une ligne de mots voilà » (à la bétonnière)

Arno Calleja c’est drôle autant des fois, c’est drôle ça fait l’enfant c’est drôle puisque ça joue des mots en posture périlleuse, il est question par exemple de bras cassés et de couilles brassées, bref, c’est drôle au sens où ça ne joue pas les tragiques, ça ne prend pas de pose, ça voudrait que ça ne pourrait pas : ça va trop vite, la photo serait floue. Et puis ça fait l’enfant oui, c’est à dire : que la peur, l’angoisse sont ici aussi à l’échelle enfant, peur & angoisse immenses, vives.

Arno Calleja a fait trois livres, ils ont trois titres, un chacun : Criture / à la bétonnière / La Performance, énoncés à la file ils pourraient constituer programme, et s’ils étaient un programme, bétonnière alors pourrait étonner, en lieu et en place duquel on aurait imaginé un Paparle qui programmerait clair, cohérent, sauf que non : bétonnière, quoi. Mais la bétonnière fait un nœud, on croit la retrouver plus tard dans La performance, muée en centrifugeuse :

« Moi aussi j’ai peut-être parfois une centrifugeuse dans les couilles mais c’est quand même souvent dans le discours que tourne une centrifugeuse, une centrifugeuse folle au point de ne pouvoir faire tenir aucun mot dans la phrase, non. »

Bétonnière fait un nœud, entre les mots et la mort, entre bruit et silence, entre désir et absence, et Calleja en produit nombre, des nœuds, c’est son affaire, nœuds et boucles, spirales & cuts, livrés en bloc (la lecture par le site sera ici vivement conseillée, tant le bloc de texte déroulé vertical sied à cet enroulement, ce flux de crépitements innombrables).

Arno Calleja sa Criture tronque et troue et bourre d’un kapok taché de fluides, elle crépite, oui, elle ne tient pas en place. C’est vivant là-dedans, ça grouille, vivant ces mots comme le sont on le sait tous les épouvantails des contes, et comme certains d’entre eux, ça danse. Je danse, n’importe quoi mais vite et vif, je danse de traviole pour voir, voir de travers, voir à travers :

« Il y a toujours un revers à toute chose parce que la représentation que l’on a de toute chose a toujours un revers. La représentation d’une chose, en tant qu’elle est la représentation de la majorité des personnes, a toujours un revers, et elle est toujours fausse, c’est le revers qui est toujours vrai en définitive.

C’est le côté biaisé de la représentation, que personne ne perçoit, qui est toujours vrai. Et c’est sur ce côté biaisé, que personne ne perçoit, que se passe vraiment la chose en fait, que se passe l’évènement de la chose. » (La performance)

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Arno Calleja a notamment publié : Criture, éditions Inventaire/Invention, 2006 / À la bétonnière, éditions Le Quartanier, 2007, ISBN 978-2-923400-18-1 / La Performance, Joca Seria, 2012 (112 pages, ISBN 9782848091921).

Patrick Bouvet

Texte publié dans Gare maritime 2011, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)
Patrick Bouvet, depuis son premier livre, « In Situ », début 2000, a publié de nombreux courts (mais non petits) livres, aux éditions de L’Olivier, aux défuntes éditions Inventaire-Invention (quatre textes récemment repris en version numérique par e®e), chez Extraction/Joca Seria, et en un livre-disque en collaboration avec Eddie Ladoire, aux éditions Le Bleu du ciel.

Avant « In situ », Patrick Bouvet a longtemps cherché sa langue, avant de la rencontrer par des chemins détournés. Nourri de musique, d’art plastique, de vidéo, intéressé par les mutations des formes (toutes les formes : artistiques, corporelles, architecturales) sous l’influx de la technologie, en même temps que fasciné par les manifestations de terreur et de contrôle de l’individu par la dite technologie, il se tourne, au milieu des années 90, vers une façon de sampling textuel. S’inspirant des cut-up de William Burroughs, il échantillonne les journaux, en extrait les formules toutes faites – telle « Le risque zéro ça n’existe pas » qui ouvre « In situ » et les triture, mélange, répète, jusqu’à les perdre… et en retrouver, parfois, soudainement, des significations comme oubliées, effacées sous le sédiment informatif amassé.

Cette façon de sortir un idiome de son contexte, de le brutaliser pour en extraire et éclairer la brutalité mal visible, est partagée par certains de ses contemporains (de Jean-Charles Massera à Jérôme Mauche, entre autres). Mais Bouvet, obstinément musicien, poète a-théorique, fouille et répète, répète et scande, semblant ainsi (re)prendre le contrôle de la machine (renverser Hal), la pervertissant pour lui faire rendre l’âme dérobée. Court-circuits dans le tout-communication pour en faire exploser les possibles.

Et ce qui soudain apparaît, ce qui se lit dans les schrapnels et mots épars, c’est un récit, c’est une image. Une persistence rétinienne procède, qui fait récit. En 2010, dans « Open Space », le flux est violent et fluide, du cut-up on ne sait presque plus les tenants – en fait, il n’y a plus de tenants, ce n’est plus du « pur » cut-up, du mix a émergé une langue neuve, composite mais unifiée.

Patrick Bouvet est composite, Patrick Bouvet est mixte, Patrick Bouvet est solide.

D’écrire « Patrick Bouvet » ici, plutôt que « Le travail de Patrick Bouvet », sciemment, car : la forme frappe oui, et comment : agrégative, elle assemble des copeaux, des bris bien tranchants du réel de l’époque mais oui, cette forme frappe – éclate – tranche. Le dispositif initial résonne, encore, mais cela qui frappe c’est ce qui sourd, au fond : ce fond qui « contamine la forme » comme il aima à me répondre dans notre premier entretien, vers 2000. Choses dites à cette façon, via cette langue renversée qu’il agence, qui agit.

Une manière, répond-il souvent, de se tenir, un peu, debout.

Cut… Up !