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Elitza Gueorguieva, Nina Yargekov, Deux ordonnées hors de l’ordinaire

Ci-dessous, ce texte de présentation avant la rencontre (évoquée ici), organisée avec et pour la Maison de la poésie de Nantes, au lieu unique, jeudi 9 février 2017. Le podcast de nos entretiens est à venir dans quelques jours, et des moments des lectures seront eux à visionner sur le site tout neuf de la maison de la poésie. Je corrige le moins possible de ce texte qui fut lu hier, lequel a donc un statut spécifique, oral, adressé (aux auteurs présentes, aux gens présents face à nous). Mais il m’importait de l’écrire ainsi, ce compliment mêlé tant ces deux livres m’ont apporté cet automne. Ces présentations pour la maison de la poésie (qu’en général on retrouve, l’année suivante, dans l’anthologie gare maritime) me sont importantes : là encore, c’est l’écriture de ce texte, dans ces circonstances (quand il faut le lire le soir même, en public ; quand il constitue aussi une forme de salut à ces deux auteures que je ne connais alors que de loin, « électroniquement » et pour les avoir lues ; quand il s’insère dans un déroulé de soirée assez précis), c’est cette contrainte-là, je crois, qui permet à l’écriture de métaboliser un peu de tout ce que j’ai pensé de cette haute fantaisie commune à ces deux livres, laquelle leur permet de dire avec une telle élégance, une finesse partagée, de l’Étranger — de celle et celui d’ailleurs, d’un lointain trop déconsidéré, mai, et avec une grande habileté dans chaque cas, de dire surtout  l’Étranger en soi, en chacun d’entre nous.

Et puis aussi, c’est important, redire : que les gens étaient ravis, que donc la promesse fut tenue, de l’annonce que j’en faisais :

« ces deux fictions différentes (par leur volume, leur organisation d’ensemble et de détail) et pourtant liées par bien des points, et notamment de questionner (voire d’interpeller, en tutoyant ou vouvoyant) la « question identitaire », celle de l’accueil, celle de l’autre — et premièrement de l’autre en soi, irréductible — hors des sentiers battus et des tristes barrières habituelles, en envoyant tout valser, par la grâce de l’invention, de la langue. De le faire avec esprit et malice. Cette fantaisie-là, cette légèreté, singulières et partagées, ce goût des formes hybrides, des proses joueuses, font de cette association d’un soir, un truc spécial : quelque chose comme une fête. ».

Une douce fête, c’en fut une – et la promesse ainsi tenue, s’en retourner souriant, les lire.

photo par anthony poiraudeau

photo par anthony poiraudeau

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Elitza Gueorguieva, Nina Yargekov, Deux ordonnées hors de l’ordinaire (La deuxième personne singulière et la deuxième personne plurielle).

Rencontre croisée depuis deux livres, parus quasi simultanément fin août 2016, il y a quelques mois donc, dans le grand vrac de ce que l’on nomme « rentrée littéraire », massive mobilisation des tables de librairies, ordinairement vouée au genre qu’on nomme roman.

De ces deux, ouvrez les guillemets, romans, fermez les guillemets, Double nationalité de Nina Yargekov, (son troisième chez P.O.L), Les Cosmonautes ne font que passer, de Elitza Gueorguieva (son premier, chez Verticales), je ne saurais affirmer lequel des deux est le moins ordinaire (pas plus que je ne saurais affirmer lequel des deux est le mieux ordonné, chacun inventant son organisation formelle spécifique, chacun des livres, chacune des auteures, trouvant l’ordonnancement idoine pour régir au mieux le chemin du récit, dans/de/depuis la, les mémoires, individuelles et collective).

De ces deux livres, à la rentrée, je n’ai su choisir un « préféré » ;

parce que si, comme beaucoup d’entre nous, j’aime les inventaires et énumérations, j’aime moins les classements ou charts, en ce sens qu’ils réduisent considérablement la possibilité, l’espace, le vertige des taxonomies expansives ;

mais aussi parce que les deux se sont assez organiquement reliés dans mes choix ou sélections : sans le penser en amont, je n’ai cessé de toujours présenter l’un puis l’autre, ou l’autre puis l’un : ces deux livres se sont enchevêtrés dans mon discours, enchâssés sans se confondre, distincts mais toujours s’appelant. À cet appariement il y a, certainement, sinon des raisons, du moins des logiques, des liens, une constellation de points communs, de détail et d’ensemble.

Il y a des points communs, entre ces deux livres. Qui, sinon se ressemblent, du moins, s’assemblent. Par leur manière, de s’adresser, à la deuxième personne (à la deuxième personne singulière pour Elitza, à la deuxième personne plurielle pour Nina) ; par leur langue (leur invention d’une voix, et d’un regard porté sur les choses, dans et contre notre langue commune, d’usage) ; par leur haut degré de fantaisie et d’étrangement – haut estrangement, bien au-delà d’un effet d’exotisme, puisque inventant, dans les deux cas, une position d’énonciation qui regarde cet ici lointain comme un ici avant tout bizarre, qui rapproche ainsi le supposé proche et le supposé lointain, considérés à égal niveau de bizarrerie.

Ce sont ces rapports qui font le sens de cette proposition croisée, ce sont avec eux que nous avancerons, en dialogue avec ces deux auteures, avec leurs textes, qu’elles vous liront.

Deux auteures, donc :

photo anthony poiraudeau

photo anthony poiraudeau

Elitza Gueorgieva, née en 1983 en Bulgarie, vivant en France depuis quinze ans (ce qui ne fait sans doute pas d’elle une binationale, on n’osera lui demander ses papiers, mais la question se posera peut-être), écrit, filme, parle live (avec des malicieux complices comme Benoît Toqué), entreprend des travaux avec Olivia Rosenthal, qui fut sa professeure au sein du master de création de Paris VIII : pas de hasard, la question d’énonciation est au cœur du travail d’Olivia Rosenthal, structurant ses textes – la fantaisie aussi. Dans le livre d’Elitza Gueorguieva, le monde nous apparaît par le langage (c’est un peu le principe de la littérature, me direz-vous), mais dans la conscience de cette narratrice, enfant des années 80 d’un pays de l’Est nommé Bulgarie, le monde, il s’invente en même temps que le langage (officiel, notamment) le masque ou le découvre. Le malentendu prend ici sa pleine place, entre « conquêtes spéciales », « vrais » et faux communistes : ce que l’enfant entend ou distingue mal, ainsi retranscrit, permet d’entendre plusieurs choses à la fois. Et l’invention littéraire ouvre des possibles, multiples, dans la perception immédiate comme dans dans sa remémoration : possible individuels (voies qui s’ouvrent au personnage), et possibles partagés voies qui s’ouvrent à l’interprétation, à celle ou celui qui lit).

photo anthony poiraudeau

photo anthony poiraudeau

Nina Yargekov, née en France en 1980 de parents Hongrois, a publié deux romans chez P.O.L, Tuer Catherine puis Vous serez mes témoins, avant celui-ci. Elle y pose, fictionnellement, des questions d’identité, tangibles, proposant à la fiction d’agir dans le réel – en en renversant l’ordinaire représentation, par un usage interrogateur du langage (elle est traductrice, du Hongrois vers le Français, et notamment de textes juridiques). Lorsqu’elle se présente comme espionne velléitaire sur le site de son éditeur, c’est encore faire signe de cette fantaisie extrêmement sérieuse, on dirait pince-sans-rire quand c’est l’inverse – et le vertigineux Double nationalité dont elle va nous lire un extrait, nous le prouve sans cesse : à chaque page, à chaque rencontre ratée (avec autrui, avec son origine, avec aucun des deux pays dont elle ne parvient à élire un favori, un originel) qu’elle narre, elle nous pince et nous fait rire, les deux toujours simultanément. Etrangère toujours, étrangère de Yazigie en France puis étrangère de Lutringie en Hongrie, on n’en sort pas de ce vertige en lequel la narratrice franco-hongroise, hongro-française, se débat, cherchant sa place, et nous entraîne, qui souffrons (et rions) avec elle de cette impossible autant qu’obligée assignation — cherchant sa place quand elle est là d’emblée et toujours plus, cette place, là, entre les langues. C’est infernal, c’est merveilleux.

Elitza GUEORGUIEVA – Les cosmonautes ne font que passer   (Verticales), Date de parution : 25 août 2016, Présentation sur le site de l’éditeur / extrait à lire ici

Nina YARGEKOV — Double nationalité (P.O.L) / Date de parution :  8 sept 2016 / Présentation sur le site de l’éditeur / extrait à lire ici

« On a vécu du temps » | De quelques ateliers d’écriture en 2016 avec la Maison de la poésie de Nantes & de leurs traces

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« On a vécu du temps » | De quelques ateliers d’écriture en 2016, de leurs traces

Parler ateliers d’écriture je l’ai souvent fait par ici, la maison de la poésie de Nantes est évoquée souvent par là, et je n’avais jamais jusqu’à cette année 2016 (celle qui vient de se terminer, pour laisser s’ouvrir sa suivante, 2017, que je vous souhaite tout-terrain, il faudra résister aux chocs) agi en ateliers d’écriture pour la maison de la poésie de Nantes. De cette expérience, j’ai envie de rendre compte, en biais.

La question de la publication en ateliers, c’est par le prisme de leur conversion numérique (dans ma pratique) que je l’ai  souvent abordée, laquelle, la résolvant nativement (en atelier connecté, le texte a vocation publique), la décentre en fait pour l’ouvrir autre, en faisant une composante du geste (déjà composite) d’écriture « solitaire-à plusieurs » telle que l’atelier l’induit.
Les deux ateliers de 2016 pour la MaisonPo, poésie fm (atelier de production, avec Julie Auzou, des textes (de collégiens) composant deux émissions de radio diffusées puis podcastées sur les ondes de Jet fm), puis celui de la gazette ci-dessous feuilletable, produite pour, vers & avec le festival midi-minuit poésie (16eme édition, décembre 2016, le lieu unique, Nantes) étaient d’une densité à la hauteur de leur enjeu multiple : mettre en main, en bouche, en dialogue, des ouvrages du plus contemporain de la poésie d’aujourd’hui, à des collégiens (pour poésie fm) et des lycéens (pour la gazette), impulser une écriture avec & depuis ces livres et auteurs, et tenir en parallèle l’impulsion, garder la main sur tous les sous-groupes (chacun produisant sa pastille, sa note de lecture, son texte « à la manière de »), prolonger par l’écriture l’étonnement premier, le plus fécond, de leur rencontre avec ces textes.

Poésie fm – à l’écoute.

Sophie G.Lucas, poète excellente, que j’ai remplacée au pied levé, et qui demeure l’animatrice principale de ces ateliers radio, est interviewée à ce sujet pour la revue mobiLISONS.

Pésie fm 1 – classe de 4ème D du collège Salvador Allende de Rezé. ECOUTEZ LE PODCAST : ICI

Poésie fm 2 – classe de 5ème J du collège Saint Blaise de Vertou ECOUTEZ CETTE EMISSION EN PODCAST : ICI

La gazette des lycéens.

La gazette est disponible dans sa belle maquette et son format 8 pages A4, à la maison de la poésie de Nantes – et Télécharger la gazette 2016 en pdf, ici

Version feuilletable

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Edito

On a dit c’est quoi ces textes, de la poésie ?

On a ouvert les livres, on les a parcourus, on a tourné les pages, on les a refermés, énervé, intrigué ou inquiet — on a été surpris, ému, choqué, interrogé.

On a écrit : à plusieurs mains, des mots en majuscules, des mots en colonnes, des copier-coller, ce qui avait chagriné ou déconcerté, on a dessiné.

On a vu : des visages s’éclairer, des élèves s’engager et lire en silence, des élèves en désaccord, chacun défendant son idée du texte.

On a entendu : étrange, bizarre ,  » trop ouf », trop bien, ça change.

On a vécu une rencontre, des rencontres, des échanges, on a vécu du temps : une appropriation progressive (du c’est quoi, de ces textes, de la poésie).

Delphine Bouteloup, Béatrice Clergeau (avec l’aide de Guénaël Boutouillet, on s’est servi d’un aspect du travail de Frank Smith).

L’AVANT APRES

Poésie, pas poésie  ?

Poétique, ça dépend des fois.

Une fois  : Il y a des vers, et parfois des syllabes, il y a des fautes de frappe, il y a des numéros des fois, et les mots employés, les insultes tout ça  , c’est pas commun, c’est pas de la poésie, c’est des mots, juste des mots, on dirait qu’il prend des bouts de phrase, qu’il met bout à bout, et ça n’a aucun sens, ça a un peu la forme d’un roman, c’est spécial, on a l’impression qu’il a écrit n’importe quoi, la présentation elle ressemble pas à de la poésie, là on voit pas trop de poésie, mais ici oui, ça existe la poésie en prose, mais là, j’arrive pas à piger la logique on a l’impression que rien ne s’enchaîne, en fait on comprend rien, y’a plein plein de mots, y’a pas de phrases, c’est très saccadé, on a l’impression qu’elle a mis les mots au hasard, on dirait que c’est pas organisé, mais là y’a de la poésie, ce qui est poétique, c’est l’ensemble des phrases, de la poésie y‘en a pas là-dedans ! c’est des jeux de mots, ça veut rien dire, les mots n’ont pas trop de sens, y’a pas de ponctuation, on dirait surtout une succession de pensée, c’est dans l’énumération, c’est étrange étrange, très très très étrange, la forme, je ne vois pas ce qu’il y a de poétique, c’est déroutant, vraiment bizarre, ça n’a aucun sens, la personne a aboli toutes les règles de l’écriture traditionnelle, de la syntaxe, 6 pages sans ponctuation, c’est vraiment bizarre, de la poésie oui et non, c’est plein d’allégories et d’anaphores, il y a de la musicalité, c’est comme des fourche-langues, c’est des trucs truqués, y’a écrit au début. C’est elle qui les a inventés, y’a de la moquerie à moitié, ça se voit que c’est de la poésie de maintenant, y’en a ils sont un peu hardcore.

Une autre fois  : Oui c’est de la poésie enfin ça dépend de la perception de la chose, oui, en tout cas ça reste de l’art puisque ça provoque des sentiments chez les gens et du moment où on reste pas insensible on peut considérer que c’est de l’art, avec la partie lyrisme, les chants du début, certains passages s’apparentent à de la poésie, d’autres moins, je pense que c’est un mélange, je trouve que c’est pas de la poésie, au sens où il n’y aucun des indices poétiques qu’on nous a enseignés, après c’est son style à lui, mais moi je trouve que c’est de la poésie, contemporaine, moderne, je ne sais pas, il y a des moments qui sont beaux, quand même, et moi je pense que ce n’est pas de la poésie mais il y a des moments très intéressants, pour moi y’a quand même de la beauté dans ce qu’il dit, et la beauté c’est quand même la base de la poésie, non  ? Moi j’ai trouvé que c’était à la croisée de la méditation et de la poésie, un peu comme de l’hypnothérapie, pour moi oui, c’est de la poésie puisque ça me détend, la poésie c’est pas obligé d’avoir une forme fixe, et quant à ce dont ça parle, pour moi la poésie c’est pas supposé parler d’un thème précis dont ça ne me gêne pas plus que ça,

On s’attend absolument pas à lire ça, au début on se dit que c’est pas de la poésie et après réflexion on se dit que si, c’est juste que c’est pas une poésie habituelle, en fait, mais oui, je pense que c’est de la poésie,

en tout cas si c’est pas de la poésie, ça y ressemble.

Et l’ours :

 MIDIMINUITPOÉSIE#16 – du 7 au 11 décembre 2016 / NOTES DE LECTURE, CRÉATIONS
Écrite par les élèves de 1ère L du Lycée Jules Verne – Nantes et les élèves de 2nde B du Lycée St Joseph du Loquidy — Nantes.
Les gazettiers : Coordination éditoriale : Guénaël Boutouillet / Enseignants : Delphine Bouteloup & Béatrice Clergeau / Enseignantes documentalistes : Isabelle Lanta, Béatrice Millecamps & Claire Daguenet / Maquette : Arthur Escabasse
Classe de 1ère L du lycée Jules Verne :
Clara Blouet, Solenn Gargadennec-Taupin, Joanna Potet, Romane Averty Latouche, Lucie Malevialle, Niels le Moine, Emma Ducroux, Maïa Millot, Lucille Charpin, Johanna Pham, Clémence Deborde, Marianne Bazin, Alix Saint-Gilles, Maëliss Gauthier, Justine Cognard, Matéo Frisano, Jade Allami, Maud Dussart, Emma Bazile, Juliette Fournier, Charlène Guillot, Sara Micalizzi, Samuel Ballu, Emilie Fraise, Adrien Granjon, Zéia Foulongani, Emma Cassildé, Ayoub Battoy, Aurore Contassot, Dieynaba ba, Fatima Seye.
Classe de 2ndeB du lycée St Joseph de Loquidy :
Flavie Minier, Cyprien Jarry, Léo Tomasso, Yvan Sansoucy, Alix Le Hiboux, Capucine Pignolet, Margaux Jouret, Marius Bouffant, Elise Jadaud, Lisa Queinnec, Domitile de Blignières, Mathieu Bodereau, Baptiste Chaillou, Manon Mahé, Clémence Thorel, Françoise Mescheriakoff, Lucas René, Alfred Loquillard, Marie Lefebvre, Willy Mercier, Marie-Bertille Depardieu, Lise Salvador, Camille Lebreton, Antoine Labeyrie, Adrien Daniel Thezard, Émilie Craneguy, Justine Artusse, Maxime Bocquier, Marie Alègre, Juliette Naux, Jules Demars, Gauthier Cornuaille, Hugo De la Chapelle, Flore du Teilleul, Maeliss Guibert.

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MIDIMINUITPOÉSIE#16 invitait :

Marie Cosnay, Frank Smith, Thomas Vinau, Clémentine Mélois, Amandine André & Hélène Breschand, Samantha Barendson & Samir Aouad, Luc Bénazet, Deborah Lennie & Patrice Grente, Tone Škrjanec, Tina Darragh, Marcella Durand, Tonya Foster, Pierre Escot, Julien d’Abrigeon, Vanille Fiaux & Jonathan Seilman, Tapin2, Les Divisions de la joie, La Moitié du Fourbi, Vacarme, la Folie Kilomètre, le Label des Cousins crétins.

À propos de Julien d’Abrigeon | de tapin et de Sombre aux abords (Quidam, 2016) (présentations au festival Midi-Minuit 2016)

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(photo Christine Marzelière, Midi-Minuit)

Ces deux textes ont été lus durant l’édition 16 du festival Midi-Minuit poésie, Julien d’Abrigeon et Tapin au carré avant la présentation dudit site tapin2 par son auteur (samedi 10 décembre 2016, 14h, Lieu Unique), « Le Bronx dans le massif central, le bordel dans les creux, massif et décentré » avant la magnifique performance du même, dimanche 11 décembre 2016, 0h20, Lieu Unique.

« Le Bronx dans le massif central, le bordel dans les creux, massif et décentré »

Julien d’Abrigeon vous allez voir, vous allez plutôt entendre et voir, vous allez entendre ce que vous allez voir, ou vice-versa, en double même, car s’il a deux micros c’est pour la stéréo, stéréo oui mais bon pour ça on a les enceintes, pour la stéréo, on a un technicien, vous dites-vous, deux micros, c’est un peu à l’ancienne, sa stéréo, eh bien oui, à l’ancienne, ou du moins, tout comme la stéréo s’ouïe via deux enceintes, il la produit, via deux micros, car via deux bouches, via deux fois sa bouche,

parce que ça ne se contient pas cette énergie qui déferle, cette immanence toute de nerfs, cette parole qui crisse, hérisse, et forcément dévisse, déborde, au point qu’il faille parfois des élastiques, tendus comme tendeurs en travers de sa face, pour contenir–enfin–tenter–de, plutôt faire mine, car il s’agit de la dérouter la dite rage, pour qu’encore de nouvelles divergences arrivent pour que de nouveaux phénomènes entrent en action, et notamment, la poésie – cette poésie dite action.

Déjà auteur de plusieurs livres, d’un Pas Billy Le Kid mémorable chez Al Dante, d’un hommage effréné au comte Zaroff chez Laureli, d’absurdes et hilarants microfilms chez Laureli encore, Julien d’Abrigeon dans son grand dernier (Sombre aux abords, 2016), paru chez Quidam , sombre, sombre mais ne flanche pas, aux abords il se et nous décentre, aux abords de la ville, de la ville petit vé , sans majuscule, la ville, moyenne, limitée de partout, encerclée de rond-points, celle qui se meurt sans même permettre de démarrer de vivre, et c’est de cette rage-là, périphérique au plus bas point, de la rage que ça fait de ne pouvoir se mouvoir ailleurs, de ne pouvoir se mouvoir que de rond-point en rond-point, qu’il tire ce chant.

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Car voilà, il s’agit d’un chant, d’un ensemble de chants, songs en américain-dans-le-texte, il y en a dix, dix songs réparties sur deux faces (face à et beside, comme pour faire face mais toujours à côté, toujours périphérique) deux faces comme d’un trente-tours, car il y a un trente-trois tours à l’origine, d’un type mythique (d’Abrigeon ne dédaigne pas les mythiques, ne le branchez pas Godard ou Dylan, exemples en passant, il en connaît plus d’un rayon, limite possède le magasin, ne lui dites pas Godard, vraiment, vous rateriez vos prochains trains),

le disque donc d’un mythique de l’ordinaire, car c’est cela aussi Bruce Springsteen, et avant tout, un folk ou rock périphérique, un chanteur du récit ouvrier désœuvré, déclassé d’entrée sans même avoir jamais été classé – et ce livre, donc,

Sombre aux abords , rend très littéralement hommage au disque de Springsteen, Darkness on the edge of town , (traduction littérale, sauf que la ville y manque, la ville en ces contrées est comme un point aveugle, une absence névralgique), s’inscrit dans ce sillon-là,

sillon d’où il exsude, qu’il excède, le diamant vibre, tressaille, saute, revient – et comme tout hommage digne, ou utile, le livre dépasse, ou du moins déborde, ce qu’il projetait de citer.

Et c’est là une des merveilles de Sombre aux abords , qui contient dans sa matière une multitude, de formes comme il y a multitude d’appétits chez d’Abrigeon, cinéphile profond et-mais humoriste absurde (qu’on prétend même imitateur, mais je ne sais pas, je crois qu’il s’agit d’un autre, un de ses sosies collectionnés par Boxon), immense lecteur de la poésie contemporaine et des siècles passés mais-et hurleur d’intempestives rages ; il y a une multitude de formes disais-je, à l’œuvre dans ce livre, que certains ont perçu comme un roman, d’autres (ici, l’excellente Lou Darsan) comme un recueil de nouvelles (ce qui l’inscrit en continuité des grands albums de rock, suites de songs mais aussi œuvres en soi), mais on peut y voir aussi, une irruption de la poésie, hirsute et polyforme, dans l’enceinte de la page, qui peine à la contenir.

Le texte cavale d’une marge à l’autre, parfois en bloc ― comme dans un roman ―, parfois centré, troué, versifié, intenable ―comme un être, comme du vivant ―, la page se voit acculée dans ses limites, le roman dans ses contreforts, la ville dans ses bouts (tous ces rond-points qu’il faut franchir), on pense au slogan de tapin au carré , la revue web anthologique, dont il s’occupe, sous-titrée « la poésie hors du livre », c’est à dire partout, chair os image sons, rire larme, mots du système comme de l’anti-système, et dans ce livre il tient aussi ce pari-là : d’y mettre de sa virulence, de cette extraversion nécessaire de la poésie, d’y faire entrer, dans le livre, ce qui n’a de cesse d’en sortir, du livre (de la ville), sa voix circulant et massive, cette histoire de souffle que Claro à son sujet résume ainsi :

« Le souffle n’est pas la phrase, il n’est pas non plus son mouvement, il est plutôt comme un courant électrique qui permet, au prix de subtiles modulations, de faire vibrer la phrase dans la chambre aux échos du lecteur. C’est dire qu’il n’est pas du côté »

Le souffle est dans le livre, l’électricité dans ses variations crépitantes, lequel livre tient comme par alliance des contraires, un ensemble de tensions mises ensemble, tensions antagonistes qui se tiennent en joue, toutes prêtes à exploser, génial assemblage, d’où surgissent des phrases folles à chaque phrase, des mots qui claquent à chaque mot (pendant que les précédents résonnent encore à nos oreilles chauffées à blanc),

et c’est soudain-souvent tout cela,

et c’est soudain-souvent sublime, je cite :

« Je me meus dans le chaud de cette chose nuit et j’ai beau ne rien voir, on ne peut rien y voir, c’est opaque et compact, la lumière est bannie, j’ai beau ne rien pouvoir voir, je me meus lentement, en sécurité, je ne peux tomber, tout m’entoure et me tiens, debout, je peux peut-être même quitter le sol et prendre appui sur la nuit pour m’élever en elle. Je le peux. Je viens d’essayer, je le peux, je marche, si je soulève le genou et que je pose le pied en l’air, sur la nuit, je peux monter un peu, soutenu par la chose de la nuit, et grimper un peu, en l’air de quelques mètres, et glisser dans la nuit qui est dure, chaude, et brillante, oui, je sais, c’est étrange car il n’y a nulle lumière, mais elle brille, on ne le voit pas, mais on sent que c’est lisse à briller, ça ne peut être mat, ni rugueux, non, ça glisse et ça retient, ce truc de la nuit, c’est pas mal comme machin, cette nuit molle et mobile, j’évolue bien là-dedans, je me sens à l’aise, et rien ne presse, rien ne presse plus. On progresse calmement, on regarde à droite, à gauche, tout est tiède et lent, quelque chose nous porte, on se sent totalement approprié pour cette chose qui dans la nuit, fait que la nuit est nuit. »

Que cette électrocution vous soit douce.

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Julien d’Abrigeon et tapin au carré

Quand on ouvre la page tapin au carré sur Internet, car il s’agit d’un site Internet,

on y trouve peu d’explications, mais quelques entrées je les cite :

Totalement/totale Action/actuelle/a-poétique Poésie/poetry/poesia Internationale/inadmissible/inouïe/idiote Non-imprimée/not printed/nueva v.2.0

et les liens facebook et twitter pour y suivre les parutions tapineuses.

C’est donc un site de ressources, tapin au carré, tout à fait bien organisées, aux allures de bazar, pour un peu ainsi continuer l’idée de Boxon,

car BoXon c’est du papier, du papier plein de papiers pliés, déchirés, recollés, dazibaos stencils et polycopes, disons pour les citer, tels que présenté sur tapin.free.fr (l’ancêtre de tapin au carré) :

BoXoN est une revue poétique à périodicité aléatoire fondée en 1997 à Lyon par Gilles Cabut.

Très vite, et de façon informelle, un collectif de poètes s’est constitué à la fois pour réaliser la revue et pour agir lors de lectures publiques.

Alors je tente, étant sur scène ce jour un peu pour ça, présenter rapide et clair, de remettre en partie en ordre :

Il y a eu BoXon (il y a toujours, et ça fait bazar et boucan à l’occasion), ce collectif de poètes en action qu’on a déjà reçus par ici (en 2011) , dont Julien d’Abrigeon ci-présent est une partie et non des moindres, qui lui-même actionne glotte bras syntaxes et diverses mécaniques organiques, lors de lectures tonitruantes (la prochaine, ici même, à minuit),

Il y a eu BoXon , parutions anthologiques d’eux-mêmes et d’autres et de choses glanées et reconfigurées (ainsi une collection de photos de sosies approximatifs du sieur d’Abrigeon), partant du principe que la poésie est au monde, et qu’il suffit de bien la chercher de pour cela bien regarder, puis de mettre en ordre (ou désordre) certains principes, lettres, mots ou idées pour qu’apparaisse quelque chose (du poétique),

puis il y a eu Internet et tapin.free.fr , première anthologies de formes poétiques,

et maintenant tapin 2, nouvelle version, ouvroir à la façon d’un ubuweb d’ici et maintenant, l’ici ici incluant d’ailleurs beaucoup d’ailleurs (il est écrit poésie internationale, rappelons-le, en page de garde),

Tapin 2 ce serait alors mettre un tapin au carré pour que ce ne soit plus le boxon ? Non, il s’agit plutôt d’une reformulation-actualisation des choses, des forces, il est écrit sur la page de garde poésie hors du livre, et la poésie hors du livre est en live. C’est à dire, multiple : en images fixes, en images fixes témoignant d’actions continues, en images mouvementées, en images sonores, en sons tout aussi imagés, mais jamais imaginés, c’est à dire, live = a-live = en vie.

Un parcours aléatoire sera le plus adapté, pour commencer sans cesse.

Tapin au carré, c’est donc : un site internet de formes vives, c’est à dire, un espace comme un livre avec volumes, de dimensions multiples, pour que ça tienne, au-dedans, ce dont il s’agit, cette poésie hors du livre, poésie live qui pourtant ne manque pas d’air, comme ce Tarkos, Christophe, qui dès fois souffle, des fois articule, qui des fois même gonfle, comme cette Quintane qui avec Antonia va à la piscine et plonge, dit-elle, ce Blaine qui dévale l’escalier de la gare Saint-Charles, bref, du patrimoine des temps actuels,

poésie qui des fois s’écrit en grosses lettres, celles parmi les plus marquantes étant ce Syrie épelé rouge, lettres de sang, signé-daté Pierre Fraenkel 2012, qui résonne chaque jour plus abrasif, qui ne passe pas. Car la poésie de tapin, elle ne passe pas, enfin, pas une comme lettre à la poste, et puis elle ne passe pas, comme l’avant-garde, contrairement à ce d’aucuns aimeraient régulièrement faire recevoir, comme une idée, bien reçue, de l’avant-garde qui se mourrait et se mirerait seule dans son coin, l’avant-garde ne passe pas, pilule qui coince, active sans date de préemption. La poésie de tapin, la poésie que tapin nous offre à découvrir, toujours recommencée, toujours frappante, l’est absolument subjectivement – de sujets à sujets.

Tapin pour finir, c’est, si je cite d’Abrigeon lui-même sur son facebook il y a quelques jours,

« L’avantage de la subjectivité est alors flagrant. Vu que je n’y ai mis que des trucs que j’adore, il se trouve que j’adore tout ce que je vois et que, décidément, je trouve le site génial. Cela serait totalement arrogant si le contenu était le mien, mais non, ce sont des poètes islandais, irakiens, américains, français, chiliens, coréens, ukrainiens, anglais,…de tous âges, avec des pratiques différentes,…

Le prochain qui dit que la poésie est moribonde est un ignare, frappez-le, la poésie mondiale va très bien, elle est vivante et géniale. Il suffit de s’y intéresser pour le constater. »-

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Le site tapin2

(Sombre aux abords, 2016), paru chez Quidam.

Je connais Benoît Vincent, dit-il.

(Texte lu avant la lecture de Benoît Vincent lors de Autrement le monde, événement organisé par La Maison de la poésie de Nantes au Lieu unique, samedi 28 novembre 2015).

(à paraître dans Gare maritime 2016, en juin 2016)

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Je connais Benoit Vincent, dit-il.

 Je connais Benoit Vincent est une phrase qui sitôt énoncée me bascule dans une position paradoxe qu’on ne qualifiera pas de mensongère, mais d’au moins, pour partie, fictionnelle :

Benoit Vincent, ce patronyme, fait de deux prénoms accolés (je ne sais pas pour vous mais en moi ça induit toujours un trouble, cet effet de double au sein d’une même entité langagière), possédant de surcroit neuf lettres sur treize (dont un prénom entier) en commun avec son incroyable éditeur Benoît Virot, du nouvel Attila, et puis cet hétéronyme Farigoule Bastard, héros d’une étrange chanson de geste parue cette année chez le dit éditeur.

Farigoule Bastard, dont :

-la lecture me fut, hors connaissance (préalable, mais fatalement incertaine) du dit Benoit Vincent, une des plus étonnées et réjouies de cette année

-la poétique est, littéralement, inouïe (car si, même fort tenté, je n’affirmerai pas le –censément-de-moi-connu Benoit Vincent poète, par crainte d’une humeur réactive ; de la poétique à l’œuvre dans ce texte j’oserai dire qu’elle déjoue tout ce qu’on pourrait attendre, prédire, imaginer, ce même à la lecture de son curriculum, qui viendra un peu plus loin), inouïe donc cette prose titubante et décidée, que je cite, m’efforçant de rendre compte de la ponctuation telle qu’imprimée :

«Farigoule Bastard s’accapare l’intermittence du chaos, se faufile enfin en fabriquant son rythme N’est-il pas dédié à la marche Il pense. Ou l’inverse Il ajoute. Après le raidillon, la sente emprunte longuement le faîte d’une petite bête de colline La mer ici, elle est fossile. Jusqu’au petit poët, comme le téton d’un sein, on évacue d’un tour l’embrassé du regard. S’installe ici, proche le cairn qui marque le culminant Était-ce la peine de marquer l’évident Il pense. Déballe paquetage. Contrôle inventaire. Tâte le lapin, qui tend vers le rassis. Passe encore, il est conservé dans un matelas moelleux de thym et d’herbes fraîches. Régulièrement on le soustrait à l’air. Au vieillissement présumé. Ou à l’effondrement soudain. L’air est tant vorace. »

Et, plus loin :

« Tout ce qui rampe comme moi et les vers et les pourceaux les plus beaux étalons & les cloportes, nous, tous autant, c’est : Un pied devant l’Autre. C’est : (1) par (1). Je ne sais pas même si j’y arriverai, peut-être que cent mètres Presque je renifle un fumet de marmite éteinte de peu Une maison Une femme Un système Mais qui sait si jamais je pourrai me présenter au seuil Toquer gaillardement Peut-être appeler Sourire Faire face. une poignée d’herbes est tellement loin déjà. Soupire, Farigoule Bastard.»

Farigoule Bastard, long poème autant que promenade entêtée, fantaisie pastorale dissipant son et ses personnages dans leur sinueux mouvement, épaissit son mystère en l’énonçant, sans cesser de plaire, d’étrangement (d’estrangement) plaire à qui le lit qui l’écoute. Mais ce texte, paru en livre, s’il fait de Benoît Vincent un écrivain, ne le réduit pas à cette qualité, car c’est un peu plus compliqué chez BV, un peu plus difficile à suivre est Benoît Vincent, marcheur infatigable. Ecrivain est une qualité parmi d’autres, de celles qu’on peut accoler à ce prénom-prénom : Benoit Vincent est botaniste, instinien, webiste, développeur géographe, méridional, guitariste, rhizomal. Début de liste comme il les affectionne : en fait de listes, je ne saurais trancher entre deux hypothèses, tenez : la propension qui est la sienne, aux listes de végétaux (il y en a dans Climax, fiction collective qu’il mena avec notamment Nicole Caligaris et Patrick Chatelier pour le compte du projet collectif Général Instin ; il y en a dans certains de ses textes de réflexions paysagères et botaniques, que j’ai le bonheur d’éditer sur remue.net dans une série intitulée Bornes ; il y en eut dès le premier texte que j’ai vraiment lu de lui, il y a bientôt dix ans, parfaitement intitulé Végétal Instin, patronyme qui pourrait lui aller autant que Benoit Vincent), cette tendance taxinomique et végétale témoigne-t-elle d’un goût volodinien des listes, ou d’un goût des listes volodiniennes ? Plaisanterie en passant, car d’humour le gaillard, même coupant, même abrupt, même convexe, ne manque pas, mais signalement aussi de ce nom-là, Volodine, important pour ce qu’il porte de possibles multipliés dans la littérature autant que pour ses magnifiques livres, important dans ce panthéon subjectif qu’érige discrètement Benoit (discrètement, puisque sur le web, où l’on n’est pas un écrivain, expliqua-t-il dans un billet fameux qui m’importa tant qu’il m’importe encore de le citer ici), sous le générique de littérature inquiète (où l’on trouve aussi Caligaris, suscitée, où encore Blanchot, à propos de qui il travailla longtemps, mais Emaz, ou Claro), une œuvre d’essayiste méconnue comme elles le sont dans notre pays assez duplice pour entretenir un culte morbide à la littérature à Majuscule, tout en rechignant à doter les non-romanciers ou non-poètes, non-encartés en somme, du statut qui leur échappe – dont ils s’échappent, autant.

Pas un écrivain disais-je, dit-il, un jour, en un geste d’écriture affirmative, en énoncé performatif inversé ; mettons, alors quoi, plasticien, peut-être ? Tant l’écriture de Benoit Vincent, en textes courts comme en séries, au sein de l’espace du livre comme en une œuvre web telle son Genova, se déploie dans l’espace. Quand son rythme trompeur, pas chassés enchâssés déchaussés, défie par torsion rythmique quelques principes de temporalité.

Chez lui, l’espace prime sur le temps.

 

« Piétinant de la sorte — ou avançant à genoux comme un fidèle délirant de fièvre ou de foi (c’est pareil) — à proximité du sol, c’est-à-dire très très près de la terre, ce qui implique d’être très très près du temps, comme on dirait près du moyeu du temps, là où le mouvement est imperceptible, là où les secondes, les minutes, ne s’écoulent pas mais coagulent en une matière mélangée, un plasma élémentaire, alors tu comprends pourquoi il n’y a pas de temps. Qu’il n’y a plus que de l’espace — qu’il n’y a jamais eu que de l’espace — dont une part, plus volatile peut-être, nous fait croire à autre chose qu’aux saisons, qui sont les consolations répétées du monde. »

Pas un écrivain, peut-être, mais plus encore. Faites, vous aussi, sa connaissance – dit-il.

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Benoit Vincent est un auteur dont on peut suivre la (les) traces sur Internet essentiellement, via son blog Amboilati, la revue Hors-Sol qu’il co-anime, ou ses participations au projet du Général Instin.
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Ci-dessous, captation vidéo de cette présentation et de la performance-conférence, qui suivit, de Benoit Vincent. L’ensemble de la journée est à déguster sur cette chaine.

Dominique Quelen, mille et un coups de -dé

(Texte lu avant la lecture de Dominique Quelen avec Stéphane Fromentin à Midi Minuit poésie 15ème édition, octobre 2015 à Nantes.)

(à paraître dans Gare maritime 2016, en juin 2016)

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Dominique Quelen, mille et un coups de -dé

« Comme beaucoup, j’écris pour combler un manque ou plus exactement une perte, tout en étant conscient que les natures différentes du manque et du matériau, l’inadéquation de l’instrument pour le combler, rendent l’opération impossible. »

affirmait-il en 2010 au Matricule des Anges.

Est-ce alors pour tenter plus (en ré-ordonnant le bazar) ou pour tenter moins encore (en se perdant derechef) de le combler, ce manque, de recoller les bouts, que Dominique Quelen collabore tant et pour ainsi dire continûment avec des musiciens ? Si cette expérience avec Stéphane Fromentin, guitariste, est inédite, il a notamment créé un opéra, Villa des morts, avec le compositeur Aurélien Dumont, qui lui fit affirmer qu’« Écrire en n’étant pas le seul maître à bord est un petit plaisir assez infantile et pervers. Une légèreté naît de l’absence de responsabilité finale. De ce fait, étant plus contraint, on se permet davantage de libertés, c’est un paradoxe d’une grande banalité ».

Et c’est peu dire que Dominique Quelen aime autant les paradoxes que la banalité – dès leurs titres ses livres témoignent de cette importance accordée au minuscule, au dénigré, au moins-que-rien : De peu, son premier, dès 1990, Petites formes, Loques, le temps est un grand maigre.

De ces proses arrangées ou de ces vers déroutés qui font ses livres, par accumulation aussi titubante que décidée, naissent d’étranges coudes et tubercules, qui prolifèrent, c’est incessant. Lire Quelen, c’est une ivresse, mais une ivresse considérée dans son relief et dans son entier, gueule-de-bois incluse, fulgurances incessantes sitôt biffées, idée magique qui ne veut pas s’articuler qu’on demi-bredouille à peine que déjà une autre plus étonnante encore l’enjambe, détourage de réels et : dans le livre : affirmation du travail du texte, de son remâchage, comme absolu, comme impossible, repris sans cesse. Dévié toujours, repris encore.

Quelen fait son miel –et le nôtre – de ce qui – débloque, dérange, dévie, déroute, déjoue, dessert, démonte, démantibule, dépèce, dézingue.
Stéphane Fromentin, guitariste, opérant dans The trunks avec entre autres Laetitia Sheriff et Régis Boulard, ou solo en tant que Bougnat conçoit la musique comme terrain d’échange et d’expérimentation live, n’aime pas quand ça marche trop droit : on l’a vu par exemple accompagner une création du Discours aux animaux de Novarina avec le théâtre des Lucioles : dire si ça peut tituber énergique, par chez lui aussi. Les deux mis ensemble, c’est chimie amusante – ou terrifiante – les deux, plutôt : nous allons voir ce que nous allons entendre-voir.

Faire court alors puisque j’ai hâte : memo perso : C’est un de mes grands souvenirs, personnels, de Midi-Minuit, ce devait être 2007 et cela me fit événement, chacun sa mesure de ce qui fait événement – 2007, oui, déjà. Cette extrême énergie, il la donnait alors très vite, le pas de lecture à voix haute tenait haute cadence, qui s’est me semble-t-il calmée entre temps (le travail depuis et vers la musique ayant joué, peut-être) et l’impression ne m’a pas quitté, d’un Cadiot avec supplément terres, chairs et racines. Trépidant et limoneux. Un genou je crois se cassait sans cesse, des membres s’éparpillaient, mais la marche errante ne cessait pas – j’invente, je réinvente, je le revis, de toute façon c’est toujours repris autre. Je le cite, dans Enoncés-types, très étrange livre sous contrainte paru en 2014 chez Théatre typographique :

« Une très bonne confiance survient et nous retrouve. J’ai explosé cent fois dans le langage. Un vrai animal court autour du paysage pendant toute la durée. Faisons étape ici. Tu seras mieux dans un autre format. »

MidiMinuitPoésie #14

Santé !

(Note additive, post-scriptum, postface (lundi 13 octobre : après-coup)

J’y reviens par une note, c’est lundi estourbi et déjà pris par d’autres lectures et menues urgences, j’y reviens par une (courte, bien trop courte) note avant que le flux des choses reprenne la main, j’y reviens parce qu’il faut, quand même. Je parlais ci-dessous de fidélité, d’amitié, c’est essentiel et ça compte, on aime à y revenir et à fortifier ensemble cet Ouvert, il y a un pan de vie là-dedans (joie de revoir Jean-Pascal Dubost, qui me mena dans cette affaire de C.A, il y a huit ans, qu’il en soit ici, à nouveau, et inlassablement, remercié, tant cette commensalité-là m’a agrandi, formé, et continue de ; mais aussi d’apprécier les compétences d’Estelle, récente graphiste & et communicatrice de la Maison, en même temps que de partager l’agréable, solide, aidante compagnie de Richard, qui en fut aussi et y apporta beaucoup – et combien ailleurs, dans nos vies surchargées, reviennent aider bénévolement ce qu’ils ont quitté, ainsi ? Ces détails (qui n’en sont pas) de vie pro signifient aussi quelque chose).
C’est surtout, cet immense sourire qui nous prit quand, en pause après huit-dix heures d’écoute assidue (et de présentations enchaînées, pour ma part, les lire : François Matton, Charles Robinson), avec les chers ami(e)s de Ce qui Secret, vint le temps de boire à cette santé : de n’en toujours pas revenir, au bout d’une dizaine d’années pour ma part, de cette réinvention perpétuelle de ce festival, de constater qu’il fait toujours, intimement et collectivement, sens ; et qu’il le fait plus et mieux. Ne cédant à aucune sirène paresseuse et réductrice, ni à la dictature quantitative ni au tautologisme et prophéties auto-réalisatrices de l’événementiel majoritaire (je connais, j’ai donné, je pourrais détailler), Midi-Minuit existe et nous fait exister plus, et autres.
La force de l’habitude n’existe pas, l’habitude est un agent d’amoindrissement, si souvent, dans nos vies – ce que ce festival fait est exceptionnel (je pèse le mot, je n’exagère pas, je le souligne sciemment);  et cette amitié-socle, durant Midi-Minuit, est rejouée, relancée, solidifiée : car Midi-Minuit est unique, il ne ressemble à nul autre, par la diversité de ses propositions, leur cohérence de construction (voir la complicité tendrement vacharde de Claude Favre et de François Corneloup, qui ne se connaissaient pas avant de performer en duo ; participer à la rencontre de Robinson et Beurard-Valdoye, qui ne se connaissaient pas plus mais ont tant à se dire et le constataient ; ne sont pas qu’anecdote de vie festivalière, mais attestations de cette qualité de travail et d’invention-là, aussi, dont Magali Brazil sait faire preuve).
Alors, le redire, net, et bold : Bravo, merci – et à suivre.
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Midi-Minuit, c’est histoire de fidélité, personnelle (je, auteur de cet article, est dans la liste des noms ci-dessous, puisque dans ce festival nantais j’œuvre à mon échelle, interrogeant & ou présentant des auteurs, en voisinage et complicité, depuis des années). Ce travail de présentation qui nous demandé (proposé), aux bénévoles amis, a été essentiel dans mon chemin d’écriture (et pas seulement, puisqu’il s’agit de dire cette présentation debout sur une scène, l’écriture n’est donc pas seule en jeu, le corps y a sa part, puisqu’il faut écrire, puis dire, debout). À faire re-défiler ces présentation successives (et reprises sur le présent site, ainsi que dans l’anthologie Gare Maritime), de David Christoffel à Emmanuelle Pireyre, le partage entre ce que j’aurai proposé et ce qui m’aura été proposé est grosso modo équitable, en symbole de cet échange vital, force du travail en partage.
Midi-Minuit, c’est donc près de chez moi, c’est surtout de toujours plus haute tenue, fort inventif et généreux. Il n’est qu’à voir le programme (ci-dessous) et sa superbe affiche (ci-dessus) signée François Matton (dont on réécoutera l’ entretien avec Catherine Pomparat sur remue, ma foi, à cette occasion), où l’on lit les noms de Charles Robinson, Patrick Beurard-Valdoye ou Samuel Rochery. Programme éloquent, témoignant par son exigeante diversité  du renouvellement du champ de la poésie contemporaine, de son dialogue accru avec les autres arts, et ce loin de toute « chapelle » ou convention.
Et puis, d’ajouter, qu’en plein cœur d’une époque occupée (oui, littéralement occupée), par l’événementiel, n’est-il pas extrêmement important, émouvant, stimulant, de voir au fronton d’une affiche, un slogan tel que celui-ci (signé François Matton) :
Sieste à toute heure
Bon départ dans l’affection nouvelle
À jeudi, vendredi, samedi, à bientôt, vite et lent.

LE SITE : http://www.midiminuitpoesie.com/
LE PROGRAMME
Jeudi 9 octobre 15h30 | café-librairie les Bien-aimés. Lecture de Films en prose, de Jacques Sicard par Gilles Blaise, sur une création vidéo de Thomas Chatard. (Gratuit sur réservation, au 02 85 37 36 01 ou à la librairie Les Bien-aimés) De 16h30 à 19h30 | Cité des Voyageurs. Présence des éditions Héros-limite : livres et « Pavillon d’écoute », création sonore dans la cave voûtée. (gratuit) 19h30 | Cité des Voyageurs. Projection du film Berliner Trio pour stations et traversées d’Isabelle Vorle, sur une lecture performée en live dePatrick Beurard-Valdoyeet une musique de Jean-Jacques Benaily, suivie d’un entretien avec les invités, animé par Guénaël Boutouillet, et de la projection du film Tous se terrent, sur un texte de Patrick Dubost. (Entrée : 3€ / Abonnés, étudiants, demandeurs d’emploi : gratuit)
Vendredi 10 octobre De 11h30 à 14h30 | Cité des Voyageurs. Présence des éditions Héros-limite : livres et « Pavillon d’écoute », création sonore dans la cave voûtée. (gratuit) De 15h à 18h | Passage Sainte-Croix « Les cabines phoniques », installation-atelier pour les enfants. (Gratuit) 18h30 | café-librairie les Bien-aimés. Lecture de Films en prose, de Jacques Sicard par Gilles Blaise, sur une création vidéo de Thomas Chatard. (Gratuit sur réservation, au 02 85 37 36 01 ou à la librairie Les Bien-aimés) 21h00 | galerie de l’école des Beaux-Arts. Approches de la poésie actuelle : trois éditeurs présentent leurs travaux, et un auteur de leur catalogue pour une lecture. Avec les éditions Héros-Limite et Christophe Rey, leséditions La Barque et Ossip Mandelstam, les éditions Plaine Pageet Ritta Baddoura. Animé par Alain Girard-Daudon. (Entrée : 3€ / Abonnés, étudiants, demandeurs d’emploi : gratuit)
Dimanche 12 octobre 15h00 | au Cinématographe Projection du film Gare de Jade, de Yu Jian, et entretien avec l’auteur, Li Jinjia (traducteur) et Claude Mouchard, animé par Alain Nicolas. (Entrée : 5€ / Abonnés, étudiants, enfants, demandeurs d’emploi, Carts, Carte blanche : 3€)
Samedi 11 octobre | de midi à minuit | gratuit
11h00 | Les Bien-aimés. Lecture de Films en prose, de Jacques Sicard par Gilles Blaise, sur une création vidéo de Thomas Chatard. (Gratuit sur réservation, au 02 85 37 36 01 ou à la librairie Les Bien-aimés) 12h00 | Place Sainte-Croix. Inauguration. 12h30 | Place Sainte-Croix. Lecture-concert de Claude Favre et François Corneloup 14h00 | Le Cercle rouge. Performance d’Anne-Laure Pigache. 14h45 | Passage Sainte-Croix. Lecture de Marie Borel. 15h30 | Galerie de l’école des Beaux-Arts. Lecture-projection de François Matton. 16h15 | Place Sainte-Croix. Performance sonore de Charles Robinson. 17h00 | Le Cercle rouge. Performance de Mathias Richard. 17h45 | Galerie de l’école des Beaux-Arts. Projection commentée de Alphabet, de et avec Philippe Jaffeux. 18h30 | Passage Sainte-Croix. Performance poétique dePatrick Beurard Valdoye. 19h15 | Place Sainte-Croix. Performance musicale d’Anne Waldman et Will Guthrie. 20h00 | Les Bien-aimés. Entretien avec Jacques Sicard. 21h00 | Cité des Voyageurs. Lecture bilingue de Yu Jian (salle d’exposition). 21h45 | Place Sainte-Croix. Lecture-concert de Samuel Rochery et Cyril Secq. 22h30 | Passage Sainte-Croix. Lecture de Fabienne Raphoz. 23h15 | Galerie de l’école des Beaux-Arts.Stéphane Batsal : projection de vidéos et lecture par Fabienne Rocher et Véronique Rengeard (comédiennes). 00h00 | Galerie de l’école des Beaux-Arts. Bœuf poétique et musical, rencontres impromptues
Et aussi
De midi à minuit | Émission en direct sur Jet FM 91.2 De 11h à 22h | Les Bien-aimés. Présentation et vente de livres des éditions La Barque. De 12h à 22h | Cité des Voyageurs. Présence deséditions Héros-limite : livres et « Pavillon d’écoute », création sonore dans la cave voûtée. De 15h à 18h | Passage Sainte-Croix. Présence des éditions Plaine Page : livres et « Cabines phoniques », installation-atelier pour les enfants. De 14h à 18h | La Maison de la Poésie ouvre les portes de sa bibliothèque.
Du 3 au 12 octobre : Création textes et dessins de François Matton dans l’espace public et aux Galeries Lafayette.

Arno Calleja à La Maison de la Poésie de Nantes, Jeudi 13 décembre / 19h30

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Arno Calleja
Lecture-rencontre présentée par Guénaël Boutouillet, matériau composite de son état.

suivie d’un entretien entre Arno Calleja & Christophe François (Le Grand R, La Roche-sur-Yon, où Arno Calleja était en résidence cet automne).

En pleine lecture préalable à l’écriture de ce texte de présentation, je ne puis ajouter grand chose à cet instant – mais publierai ce dit texte ici même dès sa publication sur scène au Pannonica, jeudi 13.

Ci-dessous la présentation sur le site de la Maison de la Poésie.

Arno Calleja est né en 1975 et vit à Marseille. Après des études de philosophie, il collabore à de nombreuses revues dont Action Poétique, CCP, Hypercourt, If, ou Poésie Critique. Il participe régulièrement à des lectures publiques et performances. Il a notamment publié La Performance aux éditions Joca Seria dans la collection Extraction en 2012. « Dans La Performance, il y a des quantités et des qualités sans commune mesure, en vérité rien de commun avec le vulgaire mais rien non plus qui soit au-dessus ni même à côté ou un peu plus loin. Il n’y a vraiment rien de fumeux ni de fumant, ni calorifique ni calorifère, il y a du carcinogène et de l’oncologique, oncques il n’y a de petit enfant différent de l’adulte. » Noémie Lefebvre, Mediapart.
Pour cette lecture à Nantes, il présente des extraits de ses différents livres ainsi que ceux écrits lors de sa toute récente résidence à la Maison Gueffier (La Roche-sur-Yon). Lors d’un entretien avec Christophe François, responsable du centre de ressources Littérature & Écriture (Maison Gueffier) au Grand R à La Roche-sur-Yon, il évoque son expérience d’écriture en résidence.
Arno Calleja publie ses textes sur son blog depuis 2008 : http://jectile.blogspot.fr

Il étoile, ça brille – (Midi Minuit poésie 12, reportage)

Y revenir.

Difficile d’y revenir, quand on a aimé (midi-minuit), que ça compte qu’on ait aimé (midi-minuit) parce qu’il nous importe d’aimer (midi-minuit). Parce que, d’avoir fait partie quelques années durant du conseil artistique de la Maison de la Poésie de Nantes, lequel, parvenu à maturité, après des années de travail mutualisé, a su muer, sans briser ni perdre son atome (cet alliage amical et exigeant qui fait de la Maison, de sa programmation, de sa qualité d’accueil, un lieu d’exception pour la poésie (de fait, pour la littérature en son ensemble, dont la poésie est constitutive)) ; d’en avoir fait partie et d’en être demeuré proche est une joie, est une fierté, oui, les deux, une manière de joie fière d’être joie, irréductible joie.

Merci à toutes et tous, ceux qu’on cite mais aussi ceux qu’on ne citera pas, celles et ceux qu’on n’aura pas pu voir ou écouter, tant le programme fut dense.

Il y avait aussi pour ma part propre des obligations, de celles qui importent, à savoir : présenter par un texte produit pour l’occasion un ou plusieurs invités au festival – les textes sont ici : consacrés à Sebastian Dicenaire & Maja Jantar ; puis à Gilles Weinzaepflen et David Fenech. Textes centrés sur l’écrivain, c’est le propos c’est la commande c’est la destination (Gare maritime), c’est aussi mieux ma compétence. Mais, dans les deux cas, une large part de l’enchantement qui me saisit ensuite, une fois ma présentation accomplie, devenant auditeur, un auditeur tout de tension s’atténuant, doucement, d’avoir parlé dans le microphone, en concentration donc étrange, déplacée, comme revenu de ce travail d’écriture de l’écriture, me vient des musiciens : c’est doublement logique (dans cet état de descente, l’accident sonore perce aisément, physiquement ; prend comme à revers cette concentration au texte, élaboré puis lu, puis passé) ; c’est, en ces deux cas particuliers, à signaler.

J’y tiens aussi car mes deux présentations ne montrent que trop peu les musiciens :
Maja Jantar est une vocaliste improvisatrice étonnante, sylphide dotée de plug-ins inconnus, qui lui font produire du son littéralement inouï. Me reviennent un court passage de saturation, acier frotté sur pierre aurait-on dit, qui ferait peur aux plus méchantes machines, et ces kouloukoukou sussurés, quasi gazeux, mais surtout une extrême précision sonore et de montage, de sa part comme de la part de Sebastian Dicenaire. Et puis, accompagnant le désenchantement européen de Weinzaepflen, l’hallucinante virtuosité du mix de matières (disques, guitare, effets) de David Fenech, qui passa même en phase finale par des tremblements techno organiques (303, 101, comme quelque machine Roland, quoi), comme un écho non concerté à cette présentation que j’avais conclue par un éloge des Low Frequency Oscillators.

Durant un festival à la programmation si ventrue il y a à voir et entendre sans cesse, masse informative à quoi des petites pauses entre lectures, des discussions avec les amis, surgis du coin d’une des quelques rues du quartier Decré où tout ce débordement se propage durant un week-end s’ajoutent pour faire beaucoup et comme il y a beaucoup on rate, forcément, des choses – pensées ici à Sylvie Durbec et Thierry Rat dont je n’aurai pas vu les lectures, ainsi qu’au Camion orange de Frédéric Forte contemplé seulement quelques poignées de minutes (où l’on n’était pas seul, en dépit des gouttes). Une des autres raisons de réjouissance : il y a foule, du monde, partout, à chaque lecture, dans les bars, la petite école, la galerie de l’ERBAN, et qu’importe la pluie …

Se réjouir alors de ce qu’on n’aura pas raté, qui ne nous aura pas raté non plus, à dire vrai : l’explication de textes (au sens propre) en images et mots des incroyables conjugaisons de locutions ordinaires de David Poullard et Guillaume Rannou , permettant de prendre pleine mesure de la puissance imaginative de cette folle entreprise, de cet humour essentiel aussi, comme l’obsession est menée en logique à son terme et devient folle, alors, folle et belle et drôle. Cette tangence, territoire commun de ce qu’on nomme humour et de ce qu’on nomme poésie, embellie encore d’une potentialité politique (leur travail pour RESF, que je n’avais pas noté) qui ne gâche rien.

Puis Suzanne Doppelt lit La plus grande aberration, son livre d’images avec images (projetées, les photographies de formes de Suzanne), et ce qui se pose est de grand calme interogatif : elle nous raconte et spirale la figure, les figures du tableau de  Jacopo di Barbari appelé Luca Paccioli. Étrange sensation de ce mystère s’épaississant du tableau regardé, de ce qu’il montre et cache autant, impression d’illusions auditives, de clarté à double fond.

Puis, en fabuleux continuum, deux moments que j’attendais espérais fort, sans savoir encore. Savoir qu’on attend quelque chose, de l’ordre de l’événement intime, sans savoir ce que ce quelque chose sera.

Frédéric Werst est interrogé par Alain Nicolas à propos de Ward, son énorme livre paru chez Fictions et Cie, restitution par/depuis la langue d’un monde imaginaire, folle entreprise d’élaboration d’une culture (non pas d’une civilisation, précisera-t-il, j’évite ce mot, je voulais le fuir absolument), celle du wardwesân. C’est l’œuvre d’une vie, ce livre (qui n’est que le début d’un cycle), fabuleuse élaboration d’un univers énoncé depuis la langue, ses variantes, ses productions (Ward est présenté comme une anthologie des œuvres composées par ce peuple au premier et deuxième siècles après Zaragabal), ses périodes historiques. Le mouvement de Werst est singulier : quand les langues imaginaires dans les livres, notamment de fantasy, sont souvent un élément de décor, d’ambiance, ici c’est le socle d’où tout s’échafaude, la langue est l’origine du projet et l’accomplissement d’un livre. Et de l’entendre lire le wardwesân puis sa traduction nous projette de plain-pied dans ce monde, son mode, et nous submerge la beauté absolue de l’ensemble : l’idée (d’une langue), son élaboration (dans la langue). Il lit en wardwesân, puis en parle, et c’est formidablement émouvant d’être ainsi reçu dans un monde, c’est aussi (à l’inverse des clichés ordinaires quant au dedans et au dehors), étonnamment intime. En wardwesân le verbe être n’existe pas, nous dit-il, et c’est tout un rapport au monde, aussi, qui bascule.

Comme un continuum. La langue comme une question posée à l’être, une question fondamentale, une ouverture, un passage permanent. D’enchaîner, cavalant, ce moment de suspension-là avec la lecture par Camille de Toledo de son Inquiétude d’être au Monde (Verdier), ce chant provoqué par l’exécution massive de dizaines de personnes par le néo-nazi Breivik, sur l’île d’Utoya, à l’été 2011, est une évidence. L’Inquiétude d’être au Monde est un chant, qui, pose, aplanit la riche réflexion de Camille de Toledo. Du Flurkistan jusqu’aux Vies potentielles, De Toledo arpente les complexités conceptuelles du monde, sans jamais séparer arbitrairement analyses littéraire et sociale : la littérature est inquiète ; l’inquiétude est ce qui nous tient gorge nouée face aux abimes ; la littérature doit se tenir dans le monde, elle doit ‘s’y tenir d’elle-même, sans rien abdiquer de sa question : la langue). Sa parole, discrète et tenace, compte, et sa conversion dans le poème, ce chant de l’entre-les-langues, est bouleversante. Mot dont on use parfois trop légèrement, ce bouleversant, ici à sa belle place. Une émotion vive et tenue depuis les premières lignes (et la force de frappe des images, ce père, cette mère, attendant noués le retour de l’enfant), hors de toute sidération, hors de tout effet de sidération. Une belle manière aussi de n’en pas rajouter, belle confiance dans la force de son texte et passion des remises en perspective : De Toledo n’assène pas de thèse, n’a pas déniché son petit concept pré-emballé, répétons-le : De Toledo fluidifie les complexités, étoile les choses (du monde, de la langue), les nomme, nous les distinguons, et pendant que nous distinguons il propose de nouvelles associations, nombreuses, il étoile. Et ça brille.

Et ça brille (longtemps, encore).

MidiMinuit #12 | Du 11 au 14 octobre 2012, à Nantes

Début octobre, on y sera encore, avec quelle joie, nous midiminuiterons comme le dit l’affiche (qui conjugue comme une évidence la locution midiminuit, et qu’on doit aux excellents  David Poullard et Guillaume Rannou, auteurs de nombreuses locutions ordinaires, depuis leur inaugural  Précis de conjugaisons ordinaires (co-édition La Ferme du Buisson/EXB)).

J’y présenterai des auteurs, et tenterai de ne rien rater des autres -car de Suzanne Doppelt à Camille de Toledo, de Sylvie Durbec à Frédéric Werst (auteur lui de cet incroyable « Werst », sorti chez Fictions et Cie, invention d’un monde, d’une histoire et d’une langue), le programme est fastueux.

LE PROGRAMME

JEUDI 11 OCTOBRE
19h30 Lecture chez l’habitant par Rémi Checchetto (sur inscription)

VENDREDI 12 OCTOBRE / Galerie de l’École des beaux-arts de Nantes
19h00 : Projection du film « La Poésie s’appelle reviens » de Gilles Weinzaepflen suivie d’un débat avec Gilles Amalvi, Françoise Clédat, Jean-Michel Espitallier, Jean-Claude Pinson et Gilles Weinzaepflen, aminé par Alain Nicolas (critique littéraire et journaliste à L’Humanité).

SAMEDI 13 OCTOBRE DE MIDI À MINUIT
12h30 Lecture-concert avec Stéphanie Chaillou et Ryan Kernoa / Place Sainte-Croix

14h00 Lecture de Sebastian Dicenaire / Le Cercle rouge

14h45 Conférence-projection de David Poullard et Guillaume Rannou / Galerie de l’École de beaux-arts de Nantes

15h30 Lecture de Sylvie Durbec / École Molière

16h15 Lecture-concert avec Rémi Checchetto et Franck Vigroux / Place Saint-Croix

17h00 Lecture-projection de Suzanne Doppelt / Galerie de l’École de beaux-arts de Nantes

17h45 Le Camion orange (Frédéric Forte) /Place des Petits Murs

18h30 Lecture de Thierry Rat / Passage Sainte-Croix

19h15 Lecture-concert de Gilles Weinzaepflen et David Fenech / Place Saint-Croix

20h15 Lecture de Frédéric Werst/Cité des Voyageurs

21h00 Lecture de Camille de Toledo / École Molière

21h45 Lecture-concert de Pierre Alféri et Rodolphe Burger / Place Saint-Croix

22h30 Lecture de Christoph Bruneel et Thierry Ra t /Le Cercle rouge

23h15 Lecture de Arne Rautenberg / Cité des Voyageurs

00h00 Performance de Benoît Travers et Damien Marchal / Galerie de l’École supérieure des beaux-arts de Nantes

Et aussi : 13h00 – 21h00 Carte blanche à Histoire d’ondes / Cité des Voyageurs 13h00 – 19h00 Already made / Place du Change Vendredi et samedi Performance plastique de Laurence Gatti / Vitrines des Galeries Lafayette 15h-15h30 et 17h-17h30 Visites commentées de l’exposition L’Âne qui butine / Passage Sainte-Croix 14h00 – 18h00 Livres à l’envi(e) / Maison du Change (Maison de la Poésie) Dès mercredi 10 dans les rues du quartier Decré : Parcours d’affiches des locutions ordinaire de David Poullard et Guillaume Rannou