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Sebastian Dicenaire

(Texte lu lors de la lecture de Sebastian Dicenaire et Maja Jantar à Midi Minuit poésie 12ème édition, samedi 13 octobre 2012, 14h30, à Nantes.)

(à paraître dans Gare maritime 2013, en juin 2013)

Sebastian Dicenaire lit avec Maja Jantar Maja Jantar qui fait des sons des bruits de bouche des musiques ils procèdent ainsi ensemble souvent et parfois cet ensemble inclut Vincent Tholomé dans l’ensemble ça procède ainsi Sebastian Dicenaire écrit et Maja Jantar bruisse souffle invente le vent mais c’est ensemble c’est-à-dire qu’eux deux bruissent soufflent inventent le vent eux deux en un flux en un souffle partagé composé Maja Jantar elle dit d’elle-même que parfois aussi elle écrit et Sebastian Dicenaire dit de lui-même qu’il fait aussi des bruits de Sebastian Dicenaire on sait qu’il est né à Strasbourg en 1977 c’est ce qu’il dit enfin ce qu’il écrit ou plus exactement il écrit qu’il est né à midi un jour de neige en mil neuf cent septante-neuf dans la banlieue de Strasbourg et Sebastian Dicenaire fait des textes qui parfois font des livres et parfois des performances avec des bruits des sons du vent dedans il est une sorte de chercheur c’est ainsi qu’il nous apparaît en un endroit de son site pour présenter blouse blanche et schémas à l’appui une discipline scientifique de son tonneau qu’il a nommée potentiologie ou science des possibles méthode avec laquelle il ouvre le champ dit-il de l’exploitation des possibles parce que dit-il mon problème dans la vie c’est que je suis poète et donc pas rentable ce pourquoi cette méthode avec laquelle il résoud des nœuds de réalité pour parvenir à l’augmenter pour donner par exemple à fumer aux cheminées des taches d’humidité en forme d’ogive nucléaire

mais il est aussi Sebastian Dicenaire un personnologue car personnologue c’est ainsi qu’il nomma un de ses livres aux éditions le clou dans le fer un livre non ponctué où Sebastian Dicenaire parle au nom d’autres personnes et nomme ces monologues des personnologues précisons les personnologues dans le livre du personnologue sebastian Dicenaire sont des monologues de personne donnés à lire sous forme de blocs de textes non ponctués du moins dotés d’aucun autre signe de ponctuation que leur point final et qu’à ce qu’on prétend parfois à tort et répand à tort cumulé comme quoi la poésie de maintenant et d’ici et de là serait toujours la même et qu’on n’y comprend rien parce que déjà y’a pas de ponctuation nous répondrons

primo nous énervant qu’il y a tant de façons de ne pas ponctuer mais de ponctuer en fait puis nous calmant préciserons qu’il y a tant de façons de ponctuer une fois les signes de ponctuation ôtés qu’il y a Pennequin Tarkos Gellé Calleja Tholomé dont aucun ne sonne idem qu’il y a tant de manières rythmiquement de faire et intentions différenciées qu’il y a autant de voix qui ne sont pas mêmes et autant de porte-voix de marques et modèles différenciés une multiplicité de possibles qui répond à une nécessité non pas simplement littérale mais littéraire en fait puisque en somme non marqué par des signes de ponctuation implique à chaque fois autrement marqué dans l’ordonnancement des mots seuls

secundo que pour chacun des dits porte-voix il n’y a pas de systématisation du non-emploi des dits signes lesquels sont parfois embauchés comme saisonniers c’est selon c’est selon nécessité contextuelle

quant à Sébastian Dicenaire sa nécessité contextuelle de personollogue il l’affirme dans un entretien en postface de Personnologue comme nécessité de Parler en leur nom nécessité de Parler d’où ils parlent, leur emprunter leur corps de parole pour qu’ils me fassent parler en leur nom, en leur lieu et en leur heure. Parce que personne ne le faisait.

C´est parce que personne d’autre qu’eux deux ne le fera que eux le font, le bruit des mots le buit de leur ordonnancement le bruit du silence nécessaire entre, ce vent-là, parce que ne personne ne parlera d’où ils parlent puisque personne ne parle comme eux, tout de suite : Sebastien Dicenaire, Maja Jantar. Merci.

Gilles Weinzaepflen

(Texte lu lors de la lecture de Gilles Weinzaepflen avec David Fenech à Midi Minuit poésie 12ème édition, samedi 13 octobre 2012, 14h30, à Nantes.)

(à paraître dans Gare maritime 2013, en juin 2013)

mon déséquilibre

est une victoire

du voyage debout

Gilles Weinzaepflen filme, écrit, fait de la musique sous le patronyme de Toog. Il est aujourd’hui associé à David Fenech, guitariste, compositeur, électronicien, pour une lecture enrichie.

De lui vous avez pu apprécier le beau film documentaire intitulé « La poésie s’appelle reviens » et diffusé hier dans le cadre du festival, lequel, laissant entendre des voix et voir des êtres en mouvement (Ivar Ch’Vavar en maraude entre des bunkers de plage, Nathalie Quintane en son jardin) ne dresse pas un état des lieux, ne pose aucun enclos, non : ouvre un espace où quelques traces choisies sont laissées à vue. Route à prendre, ou ne pas.

Prudence. La poésie de Gilles Weinzaepflen, ainsi qu’on la découvre en livre, principalement dans le recueil « de dix années d’écriture » intitulé Noël Jivaro et paru au Clou dans le fer, est définie par Michaël Batalla (éditeur du dit clou)comme « à distance prudente des enjeux formels et critiques de la poésie contemporaine ».

Prudence, disait Batalla . nous serons prudents, et éviterons les égalités paresseuses, les musique=poésie, ou poésie=chanson, ou poésie=sonore, ce serait ici brutal, ce serait réduire. Car sa poésie, à bien l’observer, n’est pas plus sonore qu’elle n’est visuelle, n’est ni pop ni froide, elle sinue à sa façon, s’entête, furieux lépidoptère, ne se laisse pas aussi aisément prendre).

Il y a dans cette prudence, cette réserve, ce (relatif) isolement, une précaution d’emploi ; il y aussi un paradoxe, croirait-on – si l’homme connaît son monde, s’il lit ses pairs, s’il les écoute (va jusqu’à en choisir, pour les filmer), il saura forcément se dire. Se situer. Se positionner.

Sans doute. Sans doute oui saurait-il. Mais il ne le fera pas. Prudence, et :

je est l’objet

qui se déplace

à ta rencontre

sans mouvement

d’appartenance

Variable.

Je semble variable. La poésie chez lui est variable, agrégation de formes et de principes, modulation dans un ensemble de variables, attrape-tout à l’origine, peut-être, mais immensément condensé par la suite.

On trouve aussi des traces dans Noël Jivaro d’un vœu de bâtisseur, d’un rapport fort, récurrent, aux architectures, aux lieux en lesquels se tenir (instable) – un désir de structures en même temps que de les bouger. Un désir de structures variables.

Où sont les pierres où est le plan

il faut que cela soit mais comment

Je vois les portes mais les murs

Qui les fera

 ou

L’invisible et le silence assemblent, brique après brique, les cloisons du réel.

 Une des séquences de ce livre est intitulée low frequency oscillator : le low frequency oscillator ou LFO est, je cite, est un oscillateur très basse fréquence, qui permet de faire des modulations de signal sans que la fréquence modulante soit audible. Musique active sous la musique, travail des ondes, en filigrane.

Il est touchant (pas pour tous, mais pour moi, vivement, et peut-être ne suis-pas absolument seul en ce cas) de voir nommer des poèmes ainsi (c’est signe aussi des temps et d’une bascule discrète, d’une intégration de nouveaux rapports, d’apports d’éléments culturels jusque là extérieurs au poétique : cette référence à la conception électronique de la musique signe un passage). C’est touchant et ça dit quelque chose du rapport entretenu entre les disciplines artistiques qu’il pratique, que peut-être pour appréhender il faut observer en action, c’est à dire : les machines électroniques usitées pour produire ces vibrations encore neuves, audibles ou inaudibles, sont agrégats de variateurs et potentiomètres : ce sur quoi agit le musicien de machines sont des : variables. Et ainsi considéré, affairés aux machines, Gilles comme David font varier des patterns ou structures. Structures variables.

Quelque chose émerge, il y a un rapport, une association papillon, fugitive, vite enfuie, un signal : ce qui vous sera donné ainsi à entendre lu, avec sons ajoutés, modulés, est, résolument : variable.

 

 

Michaël Batalla

Texte lu lors d’une soirée “Voix nouvelles”, en février 2008 ; publié dans Gare maritime 2009, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

J’écris le mot paysage
Je regarde le mot paysage
J’écris le mot maintenant
Je regarde le mot maintenant
J’ai trouvé le nom de ce que je vois
Je vois un paysage maintenant.

Elle nous fait comme un art poétique, cette entrée en matière, clausule du premier poème paysage maintenant, du seul recueil publié à ce jour, chez Jean-Michel Place, de Michaël Batalla. Le poème est intitulé Voici – titre qui d’emblée aussi le positionne ailleurs, à côté des sept autres Poèmes paysages maintenant composant le recueil éponyme.
Nommons-les ainsi qu’il les dénomme, car l’addition : poèmes+paysages+maintenant les nomme effectivement, les poèmes de Batalla sont bien des poèmes-paysages-maintenant : Ce n’est pas maniérisme ni affèterie, ce n’est pas tarabiscotage, c’est : précis. Ça dit ce que ça est (plutôt, essaie : essaie de dire ce que ça essaie d’être, choses dans le, isolées du, et paysage).

Ce nom fait aussi leur titre, ce qui les présente à nous, les poèmes, chacun des éléments du recueil – ce titre, c’est ce qui les unit, les rassemble / ce qui les singularise, c’est le nombre. Les poèmes paysages maintenant sont numérotés de un à sept, et la série n’est pas scellée, se dit-on, puisque conclue ici par des premières subdivisions aux paysages. Le numéro distingue et l’élément de lieu (à la brouette à feu, à la balançoire, le mont Ventoux) en sous-titre détaille, précise – essaie.

Un sens certain de l’espace – sans être à proprement parler ni formaliste, ni lettriste, ni quoi-que-ce-soit-en-iste, Michaël Batalla ne craint pas de disposer les mots sur la page et d’en varier la disposition, mots qui disent ce que vu par les yeux – et au-delà des yeux, du corps et des sens ensemble du locuteur, ce que perçu par son entier.
Perçu entier, mais restitué vers l’entier, en un geste vers. Et la précision, ou volonté de précision, précision essayée, ici, préserve de trop d’élan lyrique. D’aller chercher la langue qui coupe et géométrise, et je pense au terme « slashe », et je revois « pi sur deux bosses », aide à trouver le nom de ce qu’on voit.
Car c’est aussi la singularité du travail de Michaël Batalla, de ne pas appartenir précisément à l’une ou l’autre famille en isme, de n’être ni lyrique ni formel, n’omettant pourtant ni l’éblouissement face à ce paysage (je pense et vois le terme d’épiphanie), ni l’usage insisté du mot en tant que mot : pas de mots justes, juste des mots.

Ce sens de l’espace, il le place aussi, comme le souligne Michel Collot, « dans une vénérable tradition : celle des traités de perspective, qui ont accompagné en Europe l’émergence d’un art du paysage qui a toujours été associé à l’architecture. ». On ne s’étonne pas, d’ailleurs, de trouver traces de collaborations de Michaël Batalla avec des architectes. On ne s’étonne pas non plus qu’il se prête à des exercices aussi périlleux, d’équilibre précaire (on nomme cela des performances), que l’échange de balles de ping pong et de vers et de mots et de phrases, avec une indécise précise comme Olivia Rosenthal.
On ne s’étonne guère, enfin, de savoir Batalla assez concerné par la chose poétique, par les poèmes et les paysages et l’inlassable retournement des deux, pour animer une collection exigeante chez un éditeur, de ceux qu’on dit petits, précis-et-mystérieusement nommé Le clou dans le fer – tout un poème, ce nom, mais aussi tout un paysage.

Poèmes paysages maintenant, Michaël Batalla, éd. Jean-Michel Place, ISBN : 978 2 858939 1, 2007 – 64 p. – 120 x 170 mm