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Le to be continued en appel au vivant | Camille de Toledo, « Le livre de la faim et de la soif », Gallimard, février 2017

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« Je dois revenir, s’exclame le livre en s’ouvrant, nulle part, ici, en me tombant des mains. Non pas à l’origine, poursuit-il, car je l’ai beau chercher, je ne la trouve pas, mais avant, dans le creux incandescent de l’informe, entre le créateur, c’est-à-dire son siège, et la créature, ou plutôt sa plaisanterie – Mais de quoi parle-t  il ?–, et raconter comment c’est arrivé depuis ce mobile idiot de l’orifice d’où nous sommes sortis, nous et notre colonie verbeuse.Ne pas contredire Darwin, ni Moïse, ni Mahomet, ni les signes, ni  les singes, ni tous ceux qui ont un jour porté la préoccupation de là d’où nous venons, mais les inviter à ma table pour les faire parler. Et qu’ils parlent, parlent, nous divertissent, qu’ils racontent leur version de l’Histoire, que personne ne les interrompe afin que le flot de leurs paroles nous berce. Et peu importe la langue en laquelle ils s’exprimeront pourvu que la combinaison de leurs voix, de leurs dogmes soit un bruit pétaradant.  »

C’est un livre que nous sommes quelques-uns à avoir longuement attendu, tellement curieux de ce qui allait se produire après, dans le travail de Camille de Toledo  ; après la trilogie européenne conclue par son terrible et pourtant allègre Oublier, trahir, et disparaître il y a trois ans (dont on trouve des traces ici sur remue, mais dont aussi nous avions longuement parlé avec Camille et Mathias Enard, il y a deux ans à la Maison de la Poésie de Paris)  ; après les fragments de puzzle par ici disséminés, matrices de potentialités éparses comme aussi en propage Les Potentiels du temps (avec Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros…)

L’Après est une question que nous pose chaque livre aimé, qui fait trace en nous et produit de l’envie, de la suite  ; question qui se redouble avec ceux de Toledo, qui, en sus de récuser affirmativement les théories déclinistes ou «  finalistes  » (cf. son opéra renversant Francis Fukuyama et sa « fin de l’Histoire  »), se plaît à entretenir des rapports de réversibilité fructueux, avec la mélancolie, la nostalgie, avec l’Histoire du Xxième siècle européen, d’où tirer matière et profit  ; à se servir des énergies paradoxales ainsi libérées pour aller de l’avant, pour faire de la marche une danse de retour à la vie  : Camille de Toledo, conteur paradoxal, danseur du vertige, est, en somme, l’exact inverse du joueur de flûte de Hamelin. Les morts sont mieux que ranimés, mieux que relevés, les fins sont mieux qu’annulées, ils sont repris, relancés, et surtout, entraînés à danser.

Le livre de la faim et de la soif est, avant toute autre de ses qualités (et il en recèle, en nombre), un livre d’histoires. Comme un pendant lumineux et mondial du tombeau européen que bâtissaient les «  ramifictions  » de «Vies potentielles  » (Seuil, 2010), ce livre (personnage principal) qui s’ouvre au fil de ses aventures, nous en narre d’autres, fables ouvertes qui se font signe – et auxquelles l’auteur continue de faire signe, rappelant les personnages inventés pour questionner leur devenir — un de ses motifs premiers, tels qu’il le rappelle dans les entretiens disponibles ici et là, est ce rapport d’enfance à la fiction  : que deviennent les personnages quand on referme le livre, s’interrogeait-il enfant  ? Et cette question initiale, dans sa naïveté admise, fait force motrice et courroie d’entraînement  : la liste des personnages accumulés, fait comptine, appel, et brèche. Le to be continued est un appel au mouvement, au vivant.

Le livre de la faim et de la soif, donc  : ce titre, déjà, frappe, par son association de figures élémentaires  : la faim, la soif (et à sa façon, déjà, le livre), ainsi triangulés, biaisent, se font aussi faussement désuets que faussement monumentaux. Et c’est ceci qui trouble d’emblée — rejouant en fait, si l’on y regarde de plus près, quelques options sus-évoquées  : la soif est en clausule, qui nous dit qu’il n’y a pas vraiment de fin (dont l’homophonie avec l’autre composante, la faim, appuie cet effet  : transformant la fin en faim et la doublant d’un renfort de soif est affirmer d’emblée que quelque chose ne finira pas de ce qui dans ce livre va se jouer). Il n’y a pas de retour regretté aux origines (que symboliserait le livre en tant que résistance aux flux, qu’objet idéal d’un Vrai en voix de dilution dans l’espace de l’écran), mais un aller vers… autre chose.

Car le livre, s’il est ici central (personnage principal de l’histoire qui nous est contée par son dactylographe  ; objet de digressions discrètes  ; figure symbolique car Le Livre c’est évidemment, aussi, le livre saint du culte monothéiste), est retors  : retors sont ses actes (le livre-personnage n’a de cesse de vouloir disparaître, s’autodétruire, sans y parvenir jamais), retorses ses interprétations  : la transgression, discrète et persistante, de certaines fixations du Religieux quand il se fait Politique (l’unité, la retour, la terre promise) sont un moyen plus qu’un objectif. Le renversement du texte saint le prolonge, le réinvente, l’augmente plutôt que de l’annuler. Prenons pour exemple une des fameuses histoires qui nous sont contées par le livre dans ce lvre.

«  Ce qui arriva aux poissons lorsque la mer fut fendue

Quand Moïse fendit la mer en deux, personne n’en parle, mais dans le désert, le désert qui avait brutalement remplacé la mer rouge, où étaient passés les poissons ? Sur la croûte de sable brutalement asséchée, les pieds de moïse foulèrent-­ ils un tapis de carpes, de loups, de soles, de mérous à l’agonie ? Est­ ce que les yeux des goujons, particulièrement ceux des mères grosses de leurs oeufs, maudissaient Dieu et toute sa lignée ? Est­ -ce qu’il y avait, par terre, entre les algues et les rochers qui avaient échappé au miracle, des moules, de fiers hippocampes qui criaient : « mer, reviens » ? Était­ -ce aussi effroyable que les restes de la mer d’Aral, en Russie, après que ses fleuves et affluents furent détournés pour les usines de la révolution ? Vit­ -on, abandonnées, des carcasses de chaloupes phéniciennes ? Découvrit­ -on une ville morte, l’Atlantide ou Troie, déportées ? Sur la plaine abyssale de la mer rouge, fut­ -ce un paradis pour les chercheurs d’or, les détecteurs de métaux ? Ou n’ était­ -ce que ça  : des poissons, victimes du miracle ? Des millions de poissons morts, une prophétie macabre ? De l’avis des meilleurs exégètes, aucun poisson, en fait, ne mourut. Les eaux étaient simplement retenues sur les côtés. C’était comme se promener dans les grands aquariums, Ocean Park ou Aquaworld. Le Peuple du livre pouvait voir, à travers les parois du miracle, les poissons nager. Ils pouvaient, au fil de l’exode, dénombrer les espèces, admirer ceux qui avaient les couleurs les plus vives et crier à l’approche des squales, lesquels se heurtaient aux parois du miracle comme s’il y avait eu, entre eux et la voix divine, un mur infranchissable. Les enfants, à la suite de moïse, se réjouissaient et criaient  : « Adonaï ! Adonaï !  », inconscients du danger, de la fin imminente du miracle qui aurait pu survenir. Les parois auraient bien pu exploser. L’eau de la mer retomber sur eux. une lame gigantesque les emporter tous. aveugles au danger, les enfants tiraient sur les bras de leurs parents qui, eux, souhaitaient se dépêcher pour suivre à la lettre ce qui était écrit. Ils cherchaient, les braves, des restes de la Loi parmi les pierres des fonds marins devenus, pour eux, le chemin d’Adonaï. Ils cherchaient à ramasser les pierres de la Loi éparpillée, pour la relire lorsqu’ils seraient, après bien des péripéties, arrivés dans la maison de leur foi. Ça donnait lieu à de fameuses disputes. « Regarde, maman, disaient les enfants, le joli squale. » Et la mère  : « Oui, très joli, mon chéri. mais il faut y aller maintenant. » Ce à quoi Moïse, autoritaire, répondait : « Dépêchez-­ vous, les armées de Pharaon arrivent. » « Mais ils veulent regarder les poissons, répliquaient les mères. Comment leur en vouloir ? » Alors Moïse, qui avait bien compris le pouvoir des sentences et de la peur, menaça  : « Bientôt, les parois du miracle se refermeront et la mer sera rouge de leur sang. »

Dans le cœur des mères, ce fut l’inquiétude, la terreur. elles tirèrent les bras de leurs enfants pour les faire avancer. Mais il y en eut un, le fils d’Ismaël, qui, de colère, s’arracha à la main de sa mère et se mit à courir. Ismaël, hélas, n’eut que le temps de crier à son fils  : « reviens ! reviens !  » Mais l’enfant courait, voulait rester auprès des poissons. Il l’avait dit à sa mère  : « Je ne veux pas aller à Jérusalem. » (…)

Esprit d’enfance, on l’a dit au-dessus. Mais formidable hypothèse, jonction, bifurcation depuis le texte saint, réinventé par ces idiots magiques que sont les mômes. Il y a une question posée au Livre, qui, loin de le récuser, réinstaure la Fable, le fabuleux comme possible nécessaire. La Terre perd de son pouvoir de fixation si l’on s’attarde à contempler la mer – et mieux, les poissons, leur si placide in-expressivité, cette béance formidable qu’ils disent, idiots inutiles essentiels. Il faut imaginer Moshe heureux, est-il écrit ailleurs. Et c’est ce bonheur-là, bonheur potentiel et bonheur du potentiel, bonheur du renversement des dogmes et des enclosures, par le jeu de la fiction, qui est offert au lecteur, lecteur souvent perdu mais jamais lassé de l’être, et sans cesse repris par la main – et par la fable.

Renversant Hamelin, Toledo joue l’air de flûte à l’envers, comme en antidote, et marche à l’envers (tel cet «  homme qui suivait ses pas  », un autre de ses personnages de fable), en un vertigineux mouvement de relance. Le livre de la faim de et de la soif, à la façon dont son livre-personnage ne parvient pas à en finir de lui-même, est une nouvelle maison des feuilles, qui s’agrandit de l’intérieur. Parce que le lecteur, perdu, guidé, pris par la main, contaminé par la fiction multiplicatrice, se voit insuffler cette faim et cette soif, faim d’ouvrir des brèches et potentialités neuves, soif de n’en pas finir d’imaginer, de produire  :

des images,

des mondes,

des enfances agrandies.

Camille de Toledo, Le livre de la faim et de la soif, éditions Gallimard, février 2017, à lire et consulter également le dossier spécial sur remue.net.

Ci-dessous, les ressources audio et vidéo déposées sur remue à cette occasion :

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Pour fêter la sortie de son roman – Le Livre de de la Faim et de la Soif (Gallimard, 2017) Camille de Toledo, avec remue.net, à la Maison de la Poésie de Paris, nous invitait chaleureusement à croiser nos mondes, hybrider nos histoires, entremêler nos mythes, nos langues — le 22 février 2016, entre 20h et 21h.

Cette soirée Remue.net, conduite par Guénaël Boutouillet, qui s’entretient avec l’auteur, aura été ouverte et close par deux lectures musicales de haute volée. Le tout en vidéo ci-dessous.

PART I / LES PREMIERS MOTS DU MONDE : lecture et percussion, avec Yi-Ping Yang.

https://player.vimeo.com/video/205764263

PART I / LES PREMIERS MOTS DU MONDE from Toledo Archives on Vimeo.

PART II / ENTRETIEN

https://player.vimeo.com/video/205775974

PART II / ENTRETIEN from Toledo Archives on Vimeo.

PART III / LE JOUR OÙ LE LIVRE FUT SAUVÉ / Clôture : lecture et violoncelle, Valentin Mussou…

https://player.vimeo.com/video/205769649

PART III / LE JOUR OÙ LE LIVRE FUT SAUVÉ from Toledo Archives on Vimeo.


PART IV — ENTRETIEN bis, à Nantes, à la librairie Vent d’Ouest, jeudi 23 février 2017 (AUDIO)

Poursuivre… Reprendre une conversation (tenue publiquement la veille) tout en en redisant certains éléments fondamentaux, est un drôle d’exercice ; il faut veiller à ne pas oublier certaines choses déjà dites (mais ailleurs) tout en laissant la place à un nouveau fil, de nouvelles logiques, un nouveau chemin… Mais ce livre est tellement vaste, vaste de possibilités narratives comme interprétatives (il gagne assurément à être re-lu), qu’il se joue aussi quelque chose dans la re-lance. Gageons que ces deux discussions en entraîneront encore d’autres, souhaitons-le, encourageons-le…

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Guénaël Boutouillet – 2 mars 2017
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