Archives de Tag: L’école des loisirs

Il faut parfois tendre un peu l’oreille (Marie Chartres, Florence Seyvos et Martin Page à Chateaubriant / Octobre 2016, podcast)

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Marie Chartres DR / Florence Seyvos (c) Patrice Normand (2) / martin page crédit Zoe Victoria Fischer

Il faut parfois tendre un peu l’oreille

(Marie Chartres, Florence SeyvoS, Martin Page, médiathèque de Chateaubriant  / Octobre 2016, podcast)

(Entretien avec Guénaël Boutouillet)

Il faut parfois tendre un peu l’oreille, oui, car l’enregistrement laisse un peu à désirer – veuillez m’en excuser et monter un peu le volume ou écouter au casque, vous ne le regretterez pas.

Il faut parfois tendre un peu l’oreille, avec la discrète Florence Seyvos, dont l’humilité parfois affecte l’écho de son travail – mais cela va de pair, car le travail de Florence Seyvos est discret, agissant parfois comme à retardement. Prenons l’exemple de cette Sainte Famille, paru à la rentrée 2016, dont elle nous lit un extrait durant cette rencontre, et dont la première lecture, pour peu qu’elle soit distraite, ne révèle pas toutes les tessitures, les angles, les modulations et discrets (encore) changements de focale comme de points de vue. Il faut la relire, Seyvos, pour bien entendre ce qui pourtant est assurément là-et-précisément-là, qui se diffuse en vous et perce — à plus large échelle, c’est aussi à retardement qu’est devenu un succès, ainsi qu’une manière de classique contemporain, son précédent Le garçon incassable : ce trajet en parallèle d’un inadapté (un idiot littéral) et de Buster Keaton (une figure de l’idiot, avec toute l’intelligence dont elle est porteuse, à retardement), traçant deux vies dont une célèbre, est un modèle de composition comme de cadrage.

La Sainte Famille, qui détourne et détoure le principe du roman familial pour en exhausser le paradoxe comme les possibles, est une formidable réussite — qui vous revient, également, qui reste en vous, qui restera.

De cela nous parlons, avec elle durant cet entretien, mais aussi, avec ses acolytes, les joyeux et tendres Martin Page et Marie Chartres, d’enfance, au sens large du terme, d’état enfant, comme un état de conscience supérieur, sans mièvrerie. Chacun lit un peu de son plus récent livre (L’art de revenir à la vie, de Martin Page au Seuil, Les petits orages de Marie Chartres, à l’Ecole des Loisirs), mais aussi d’un autre livre qui le porte et qu’il (elle) nous porte.

Extraits des livres :

(Florence Seyvos, La Sainte famille, pages 59-60, éditions de l’Olivier, août 2016)

Martin Page, L’art de revenir à la vie, éditions du Seuil, avril 2016

Marie Chartres, Les petits orages, l’école des loisirs, avril 2016

Vie de ma voisine (Geneviève Brisac, Grasset, 2017), en avant-première

Et là revient Seyvos qui nous fait ce présent de nous lire un peu du roman à venir de Geneviève Brisac (à paraître en janvier 2017 chez Grasset) : Vie de ma voisine. Dont on ne dira rien de plus que ce qu’elle nous en lit (à ce moment-là de la bande, à 1h05minutes du début) et qui émut, à juste titre, toute la salle.

Ce fut un grand (et doux, et discret) moment, qui fit écho à tout ce qui se dit au long de cet entretien du travail et de l’influence immenses de Geneviève Brisac sur ces trois auteurs (et avec eux, sur tellement d’autres), qui nous fut une absente des plus présentes, ce samedi 1er octobre à Châteaubriant — et ce même s’il faut parfois tendre l’oreille…

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Journée professionnelle : L’école des loisirs a 50 ans (avec Martin Page, Anaïs Vaugelade et les Enfants Terribles) | jeudi 24 septembre 2015, Saint-Jean-de-Monts

Journée professionnelle : L’école des loisirs a 50 ans

Jeudi 24 septembre 2015, à partir de 13h30, à la Médiathèque Espace culturel de Saint Jean de Monts, 23, boulevard du Maréchal Leclerc, 85160 ST JEAN DE MONTS, Tél : 02 51 58 91 12 Dans le cadre du cinquantenaire officielle de la maison d’édition – voir le site dédié http://50ans.ecoledesloisirs.fr/

« Et quand je réponds « je commence par l’histoire », ça les laisse perplexes. Où est l’histoire ? Dans le texte ? Dans les dessins ? Pour le genre d’albums que je cherche à faire, l’histoire est racontée par le texte et par les dessins, ou plus exactement, entre le texte et les dessins. Quand j’ai une histoire en tête, la première chose que je mets sur le papier ressemble à un storyboard de cinéma, c’est à dire, une suite d’esquisses et de phrases mises en regard. », dit Anaïs Vaugelade dans une belle intervention trouvée sur le web, et c’est ce genre de questions, simples en formulation mais immenses dans leur potentiel de discussion et réflexion, que j’aimerais lui poser. Que j’aimerais leur poser, à elle et Martin Page, des questions de comment qui éclairent mieux que des pourquois. Posons-nous les ensemble ce jeudi d’avril. L’entrée est libre et gratuite. (Guénaël Boutouillet)

En 2015, la maison d’édition jeunesse parmi les plus fameuses (sinon la plus fameuse), aura 50 ans.
Profitons-en pour explorer, avec Martin Page, Anaïs Vaugelade et Thierry Morice de la librairie Les Enfants Terribles (Nantes), quelques facettes d’un immense catalogue, et pour nous pencher avec eux sur leur métier, sur leur art, leur quotidien
Qu’est-ce qu’on imagine, qu’est-ce qu’on raconte et comment le raconte-t-on, en texte et/ou en images, lorsqu’on s’adresse à des enfants ? Quelle importance ce travail revêt-il pour eux ? Quelles spécificités, quelles évolutions de la littérature à destination de la jeunesse ? Quelques questions parmi toutes celles que nous nous poserons, ensemble, en partage.
Cette journée fait suite à celle que nous avions consacrée aux éditions Memo (à l’occasion de leur 20 ans), en novembre 2013. Jeudi 24 septembre 2015, à partir de 13h30, à la Médiathèque Espace culturel de Saint Jean de Monts, 23, boulevard du Maréchal Leclerc, 85160 ST JEAN DE MONTS, Tél : 02 51 58 91 12
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Les invités
Martin Page est né en 1975. Il est l’auteur entre autres de Comment je suis devenu stupide, L’Apiculture selon Samuel Beckett et Manuel d’écriture et de survie. Il écrit également pour la jeunesse. Il écrit parfois sous le pseudonyme de Pit Agarmen. Son dernier roman, Je suis un dragon, est paru en janvier 2015 aux éditions Robert Laffont. Son site : www.martin-page.fr – Il a publié sept livres à l’école de loisirs. J’en ai plusieurs fois parlé sur ce site.


Anaïs Vaugelade est née à Saint-Ouen en 1973. Elle a vécu dans les Basses-Pyrénées jusqu’à dix-sept ans, puis est venue à Paris pour faire de la photo à l’école des arts décoratifs, et, parallèlement, des livres pour enfants à l’école des loisirs. Outre son goût prononcé pour les loups (« Une soupe au caillou » et « L’anniversaire de Monsieur Guillaume ») et pour les crocodiles ( série des « Zuza »), et les cochons (série de la famille « Quichon »), Anaïs Vaugelade interroge comme nulle autre les mystères de la conscience enfantine.  (extrait révisé de sa présentation sur le site de l’école des loisirs – où l’on trouve aussi son imposante bibliographie)


Les enfants terribles, libraires nantais : « Aux enfants terribles, vous trouverez bien-sûr beaucoup de livres (albums, documentaires, bandes-dessinées, romans…) mais aussi une sélection de jeux, des marionnettes, des expositions et surtout cinq libraires exigeants et passionnés pour vous guider dans ce petit monde. » (extrait de leur blog) —– (Journée conçue et animée par Guénaël Boutouillet)

Comme un feu furieux de Marie Chartres

(Chronique initialement parue dans le magazine web mobiLISONS, mai 2015)

« Est-ce qu’on peut dire que je suis comme la plupart des gens  ? Je vis sur du plat. Du plat à perte de vue, du plat à ne plus savoir qu’en faire. Du plat à en perdre la tête, à confondre l’endroit et l’envers, le ciel et la terre.
Mais j’ai la mer.
Je l’aime prisonnière.
Je l’aime enfermée.
Je l’aime glacée.
Parce qu’il y aura toujours un moment où quelqu’un arrivera pour la libérer.  »

Galya Bolotine, la jeune fille qui dit (ou chante) cette longue attente maritime, vit à Tiksi, Sibérie septentrionale, au-delà du cercle polaire. Tiksi comme un grand Nord, un grand Lointain, qu’on imagine d’abord inventé, fictionnel, tant Marie Chartres sait rendre onirique la beauté de ce décor immobile, avant de le trouver sur la carte (ou sur «  un vieux globe terrestre  », comme le fit Clémentine Vongole sur son excellent blog Thérèse Ramequin).

Ce sont des photographies de là-bas, celles d’Evgenia Arbugaeva, qui ont servi de matrice à cette jeune auteure, native de Châteaubriant (où elle officia longtemps comme bibliothécaire, imprimant une dynamique d’animation toujours active un an après son départ vers d’autres contrées), pour construire ce beau conte nordique.

Galya Bolotine vit donc à Tiksi, au bord d’un océan gelé une partie de l’année, entourée d’un père bougon, de deux frères dissemblables, l’enfant insomniaque Lazar et Gavriil, le jeune poète mutique. Cette famille est amoindrie, elle est un collectif d’esseulés, depuis que la mère a disparu. On ne sait d’abord rien des détails de cette disparition, dont on imagine les ressorts dramatiques, avant qu’ils nous soient révélés, révélation qui constitue un des enjeux dramaturgiques du récit.

Le passage du brise-glace, le Yamal, son escale à Tiksi, font événement pour la population de ce port en déshérence. Cet événement sera le point nodal d’une crise aux causes aussi étonnantes que son dénouement. Le paysage arctique, cet habitat déshérité, ces «  maisons qu’on dirait construites par des enfants  », parfait support aux envies d’ailleurs de l’adolescente, sont magistralement reliés, avec douceur et subtilité.

Et ce roman, dense et minutieusement ouvragé, paru en collection médium de l’école des loisirs, s’il nourrira les jeunes lecteurs gourmands, ravira aussi leurs ainés plus gourmets.

Marie Chartres, Comme un feu furieux, L’école des loisirs, collection « médium », 2014
EAN13 : 9782211216203
Prix : 14,00  €

Et les lumières dansaient dans le ciel par Eric Pessan (L’école des loisirs, collection medium)

(Reprise augmentée d’une notice parue dans Encres de Loire n° 67)

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« J’ai lu que toutes les particules de l’Univers sont nées au moment du big bang, cela veut dire que l’hydrogène qui brûle au cœur du Soleil est cousin du carbone dont je suis composé. C’est peut-être une famille que je cherche dans le ciel. Mais ça, qui va le comprendre ? »

Elliot, un ado fugueur, organisé et déterminé, quitte régulièrement le domicile maternel, la nuit, dans un but précis : voir le ciel. Observer les étoiles, ainsi que son père (séparé de sa mère) le lui a appris, requiert des conditions météo optimales, une nuit bien claire. Certaines nuits d’hiver répondent à ces critères : les plus froides, souvent. Et Elliott frôle la congélation, avant de rentrer, un peu tard, d’une de ses escapades, et de se faire punir comme il se doit. Mais peut lui chaut, car il a vu quelque chose briller, là-haut, dans la nuit. Ovni, peut-être, ou plutôt PAN (phénomène aérospatial non identifié), comme le lui apprendra un chercheur du Geipan, authentique organisme d’étude basé à Toulouse. Cette nouvelle fugue lui vaudra un sérieux avertissement, mais qu’à cela ne tienne, seule importe sa quête de réponse : une autre forme de vie est-elle possible, ailleurs, dans l’univers ?
(Et seule vaut, pour nous, adultes, que la question perdure, c’est sa persistance en tant que question qui demeure un moteur – chez Pessan, moteur à fictions, béance à continuellement creuser – la possibilité d’un mystère vaut plus que le mystère en lui-même.)
Ce livre, paru en collection ado, saura ne pas se limiter à quelque public-cible. Pessan est effet un grand curieux, averti de ces phénomènes (comme en atteste par ailleurs sont travail régulier avec et pour la revue Espace(s), publiée par le CNES, dont remue.net a tiré cet entretien avec Laure Limongi). Déposant en ce roman, en son protagoniste, ses propres obsessions (mais aussi certains de ses motifs récurrents, comme la fugue, fuite hors du quotidien, et l’étrangeté en laquelle elle plonge les décors ordinaires), il parvient ainsi à se (et nous) poser à distance idéale, tout proche d’Elliot.

Pour avec lui, de longues nuits durant, interrogatifs et confiants, regarder le ciel – lequel nous regarde en retour, peut-être.

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Et les lumières dansaient dans le ciel, Eric Pessan, Collection : Médium 8,50 € (EAN13 : 9782211215466)
Photographie de couverture : Emma Johnson/Flickr/Getty Images

« La table » et « Questions d’importance », Claude Ponti chez publie.net

(Reprise d’un article paru sur livreaucentre le 30 novembre 2011)

Claude Ponti fait paraître deux livres chez publie.net, cet hiver 2011.

Vous avez bien lu : Claude Ponti, oui, l’auteur de tant d’albums majeurs, qui d’emblée furent aimés et reçus comme des classiques (pour approcher l’ampleur de cette œuvre, voir chez l’école des loisirs).  Mais ce n’est pas le Ponti des enfants, si l’on peut dire en guise d’avertissement,  il s’agit ici de deux textes “adultes”, à ne pas mettre entre de toutes jeunes mains donc ; avertissement qu’on modérera sitôt énoncé, car trop réducteur : dans ces deux textes, La Table et Questions d’importance, on retrouve, sans les dessins (et sans doute cette absence répare-t-elle une forme d’injustice : l’ombre dans laquelle l’illustrateur Ponti à parfois relégué, malgré lui, l’écrivain Ponti), mais avec la même acuité, la puissante faculté d’interrogation ouverte (ouverte : jamais creuse) des textes de l’auteur de Pétronille ou de L’ Arbre sans fin…

L’acuité est la même mais le relief est les résonances sont autres : plus directement graves, peut-être, parfois. Ainsi, Questions d’importance, qui comme son nom l’annonce, consiste en un amas de questions enchainées, enchâssées :

“Comment s’est appelée la première famille ?
Comment s’est appelée la première tribu ?
Combien étaient-ils ?
Y en avait-il d’autres ?
Quel fut le premier cri de ralliement de la première horde ?
Sur quel écran la première scène primitive ?
Dans quelle caverne le premier mythe de la caverne ?
Quand s’est posée pour la première fois la question primordiale de l’œuf et de la poule ?”

Derrière une fantaisie et un goût de l’hétéroclite, ces questions sont essentielles, et le sont justement par leur fantaisie, par leur mise en doute des évidences instituées comme des cheminements ordinairement logiques (ou institués comme tels) : Claude Ponti, assurément, pose une question puis toutes les questions qui dans celle-ci sourdent, et le fait en enfant – rapprochement à entendre sans simplification : le questionnement, comme les rafales de Pourquoi ? des enfants non encore formatés, est hors cadre, inlassable, croissant. Et son processus est créateur, entraînant : le son et le sens font alliance et boule de neige. Ce questionnement, qui s’engendre depuis une position d’énonciation “enfantine”, est nourri de la lucidité, du parcours, d’une mémoire, adultes et pleines. Cette posture, paradoxale a priori, s’avère formidablement fertile et littéraire.

J’ai eu l’occasion d’en exploiter une part infime des possibles, en atelier d’écriture numérique, l’an passé – une séance, qui outre, via la puissance de possibles induites par la posture du questionnement, demeure je m’en souviens un moment-clé, un moment de bascule, dans la vie du groupe et de ce qui advint durant cette saison-là. Une consigne étendue en jeu 2.0, dans une spirale de commentaires et questions ajoutées aux questions – souriantes toujours, avec d’immenses horizons au-delà – et ce possible-là vient de la force d’autorisation contenue dans le travail de Ponti, qu’il soit « jeunesse » ou « adultes ».

La Table, paru simultanément, est une pièce de théâtre (genre dans lequel, s’il le fallait se rangerait également Questions d’importance, mais ce serait sans doute en réduire la portée). Et son genre est franchement adulte : on y trouve même des chansons joyeusement paillardes (ô combien croustillantes, où l’on à plaisir à réentendre cette verve gourmande et sonore qui était celle de certains de ses textes jeunesse, ou des Pieds Bleus.)

Société de consommation, vie de famille, et vie qui passe et tout avec, y sont examinés, d’un œil ironique, amusé, autour et par le biais d’un objet : une table de salon.

“Elle

Comme nous cette table est la même et dans le même temps, dans la même pièce, elle n’est pas la même… Nous ne pouvons que changer, pour rester nous même…

Lui

Cette table…tu te souviens quand on l’a achetée…

Elle

Un jour, après notre mort, cette table parlera à nos enfants… elle leur dira tout ce qu’ils ont oublié et tout ce qu’ils savent, dans les couleurs du bois, tout ce qui coule dans ses veines immobiles et qui est aussi leur vie…”

Deux livres forts qui constituent deux pans non négligeables, non accessoires de cette œuvre majeure.

copyright Claude Ponti, La table, publie.net, 2011
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Claude Ponti : La Table, Publie.net, 2011. – 149 p. – ISBN : 978-2-81450-540-7. – Hors Collection  – prix : 3,99 €. Télécharger en multi-formats ; Questions d’importance,Publie.net, 2011. – 49 p. – ISBN : 978-2-81450-547-6. – Collection “Temps réel” – prix : 3,99 €. Télécharger en multi-formats.