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Eric Chauvier, entretien (mars 2017) | « Le texte doit toujours explorer les interstices de la vie sociale ; le non-éligible, le non-dicible, le presque visible »

 

Lecteur de fond, c’est une des rubriques de la revue en ligne mobilisons, rhizome essentiel de l’action et du site de Mobilis.

Pour la revue, j’ai eu cette année le plaisir de proposer et réaliser un entretien avec Eric Chauvier, dont il a plus d’une fois été question sur ce site – deux podcasts notamment sont disponibles en cliquant ici : https://materiaucomposite.wordpress.com/tag/eric-chauvier/

L’entretien Mobilis (Eric Chauvier, Je lis la nuit quand je ne peux pas dormir, ce qui arrive toutes les nuits, ) porte sur les trajets, usages et passions de lecture des interviewés – avec un réservoir de questionnements, un aiguillon expert des rapports entre intime et social comme l’est Chauvier, anthropologue de notre ordinaire, il était logique que les compartiments sautent – et que ses lectures comme son parcours de lecteur se trouvent passés au tamis de sa méthode teintée d’ironie.

Reprise ci-dessous de l’intégralité de ses propos, sans recontextualisation et rewriting. Un fleuve, donc, mais un fleuve de sagacité titillante :

GB — Peux-tu me dire l’intitulé de ton poste à l’école d’architecture de Nantes, ce qu’il recouvre et signifie, et l’intérêt que tu vois à la convergence des disciplines (archi, anthropo au sens général, mais particulièrement : mise en situation expérimentale, et utilisation de l’écriture (et donc, de la littérature) ?

« Je suis maître assistant associé à plein temps depuis 2015 à l’ENSA Nantes. J’y enseigne l’anthropologie urbaine. Je mesure la grande chance que j’ai d’enseigner dans cette institution où les disciplines se croisent naturellement pour tendre vers deux axes. Le premier recoupe une sorte d’ « urban studies » qui mêlent beaucoup de disciplines pour comprendre l’évolution actuelle des villes et, surtout, les territoires où la culture urbaine est absente (ma spécialité) : village post-ruraux ville post-industrielles et en bref pour ce qui est « post » ou « péri » quelque chose, soit l’impensé des villes ; là, l’expérimentation textuelle s’impose pour rendre compte d’une expérience de terrain marquée par l’étrangeté, une forme de dureté et d’une façon générale, d’anomie. Le texte doit toujours explorer, je pense, les interstices de la vie sociale – le non-éligible, le non-dicible, le presque visible… Le second axe concerne plutôt les studios de projet ; sur ce point, mon apport, que j’ai nommé « dispositifs littéraires », consiste à travailler avec les étudiants, par le biais du texte, la mise en forme de l’intuition née de l’expérience de terrain. Ces dispositifs cherchent à restituer formellement ce vécu premier, hypothèse faite que la trame textuelle contient déjà la trame architecturale. Ces deux axes de recherche se recoupent mais en poursuivant des objectifs différents. »

On le voit, l’écriture et la littérature sont au cœur de sa recherche, de son enseignement. La réflexivité dont ses livres font preuve (il s’y met souvent en scène en position d’enquêteur, y compris dans les moments de vacillement, de doute, avec une ironie juste et drôle) était un indice : ses réponses l’ont confirmé.

GB — Souvenir lointain, pour commencer : te rappelles-tu de ton « premier livre » (lu, possédé, aimé) ? D’où venait-il ; et s’il était à toi, l’est-il resté, ou s’est-il perdu ailleurs ?

Un livre pour enfant, fort logiquement, chez mes grands-parents, dans le guéridon d’une chambre où nous dormions quelquefois avec mon cousin. Un livre déjà usé, dans mon souvenir, datant des années 60 probablement, peuplés de sirènes qui m’éveillent alors à l’érotisme et à la monstruosité – plus proche d’Andersen version originale que de Disney donc. Les illustrations des grands fonds marins y sont troublantes, comme les protagonistes (roi-patriarche, reine-autoritaire, princesse en souffrance, poulpes géants). Rétroactivement, ce livre m’initie à l’âge de 7 ou 8 ans à ce que je poursuis depuis lors : les grands fonds marins du réel – peuplées de monstres érotiques. Ce livre s’est évidemment perdu avec le temps ; je l’ai souvent cherché lorsque je revenais dans cette pièce. Mais en vain. C’est peut-être mieux ainsi.

GB — Y avait-il des livres, beaucoup, autour de toi, dans l’enfance et l’adolescence, et lesquels ?

Oui, beaucoup de livres, bons et mauvais, très bons et très mauvais. J’ai grandi dans une incapacité certaine à discerner la qualité qu’aujourd’hui j’accorde à l’histoire littéraire. Mes parents s’étaient inscrits à France Loisir (quel beau titre !) ; ils possédaient des livres de poche des années 50 (Michel Déon, Henri Troyat) qui côtoyaient des œuvres ‘‘grand public’’ (Cavana, « Les ritals ») ou érotiques (Xaviera Hollander). Quand j’y repense, il s’agissait de puissants marqueurs de classes sociales. Nous étions situés entre ceux du lumpen et ceux qui savaient débattre de littérature et de lutte des classes avec les références ad hoc. Un jour ma mère m’a abonné à une revue, « Les grands écrivains ». Chaque magazine était accompagné d’un livre en faux cuir bleu nuit : Maupassant, Hugo, Flaubert, Rimbaud, Baudelaire, Poe. Chaque mois, j’en découvrais un nouveau. Aujourd’hui j’aurais honte de poser ces livres sur une de mes étagères de mon domicile (ils sont d’ailleurs restés chez mes parents). Comme si ce package littéraire, semblable à une sorte de mode d’emploi, me faisait passer pour quelqu’un qui n’a pas les références ad hoc pour parler de littérature et de lutte des classes (même si, quand j’y repense, c’était beaucoup mieux que « la littérature pour les nuls »). Mon adolescence a aussi était marquée par un cadeau que m’avait fait ma mère : René Char en Pléiade. J’avais entendu Pivot l’évoquer à Apostrophe. C’est le livre qui m’a véritablement fait débuter ce qu’il convient d’appeler une collection.

GB — Te rappelles-tu, à l’adolescence, d’un livre qui ait fait « déclic » vers une autre appropriation, vers une autre forme de lecture, et de pratiques – vers l’écriture, vers la recherche ?

J’aimerais répondre Thomas Bernhard ou Arno Schmidt, ça ferait hyper classe, mais ce n’est pas le cas. Il m’a fallu attendre d’avoir 20 ans et de rencontrer des gens cultivés pour lire Bernhard et Schmidt, qui ont réellement changé ma façon de concevoir la littérature, la recherche, et la vie en général. Avant, c’est un livre de cette fameuse collection bleu nuit, un livre de Joseph Conrad, Typhon (bon, c’est classe aussi), que j’ai lu vers 15 ans sans comprendre immédiatement son importance pour mes recherches à venir. Il faut comprendre : j’étais habitué à lire des œuvres narratives classiques du type : « Bob décida ce jour-là de se passer des services de Tom ». Je mis longtemps à comprendre qu’une phrase comme : « Bob m’a dit que ce jour-là il avait décidé de se passer des services de Tom » constituait un changement de paradigme majeur qui allait m’aguiller vers l’anthropologie. J’allais découvrir le « je-témoin » chez Conrad. Ce livre allait aussi me mener vers une posture littéraire qui me ferait douter progressivement de ce que j’appelle aujourd’hui « le pacte de fiction », soit, justement, quelque chose du type « Bob décida ce jour-là de se passer des services de Tom ».

GB — « Pacte de fiction vs position du témoin » : il y a dans ce clivage que je pose (rapide, artificiel) quelque chose qui pourrait faire penser à l’ambigüité volontaire de ta position et de ta pratique d’écriture (où comment le premier livre, intitulé « anthropologie », fait anthropologie déviée et littérature (voire fiction), où comment le deuxième « quand l’enfant ne réagit pas » voit l’observateur-anthropologue perturbé par une situation, puis happé par une épiphanie littéraire et émotionnelle – qui en retour fabrique de la littérature ; où un livre comme « Somaland » mêle enquête et identités réelles et projections fictionnelles (pour interroger les couches de fiction qui nous dirigent par le(s) langage(s)…)) ; mais le lecteur que tu es, comment se positionne-t-il ? procède-t-il de façon méthodique, et selon quelle méthode (ou contre-méthode) : y’a t-il une séparation arbitraire entre littérature de recherche, « utile », nécessaire, et littérature « dépensière », « « inutile » », poétique, fictionnelle ?

-En fait, je ne peux plus lire de livres qui débutent par un pacte de fiction qui n’est pas questionné ou mis en perspectives, voire haché menu (ce qui est encore le mieux) dans les pages suivantes. Ces livres sont-ils inutiles pour autant ? Je n’aurai pas la prétention de statuer, mais à titre personnel ils me semblent simplement relever d’un genre un peu obsolète. L’histoire de la littérature est à mon sens une histoire de la remise en question du pacte de fiction en tant qu’il propose un certain rapport au monde. Il n’est pas vécu chez les modernes (Junger par exemple) qui prétendaient maîtriser le monde et chez les post-modernes (De Lillo par exemple) qui prétendent écrire après la fin des grands récits (marxisme, psychanalyse, structuralisme, etc.). La question du pacte de fiction est épistémologique si l‘on veut ; elle nous fait une proposition pour comprendre le monde avec un certain paradigme ; elle nous outille pour affronter, déconstruire, aiguiser, etc. Si je débute un texte par une phrase comme « Jennifer grimpa dans la jeep que Bob venait de lustrer à fond », je peux décider de rester sur cette tonalité d’un pacte fictionnel omniscient et, in fine, signifier que la littérature peut dominer le monde. Par extension, j’instaure une habitude de lecture qui devient bien plus que cela : une façon d’être, une sorte d’éthos qui oblige culturellement le lecteur à se soumettre plus qu’à agir sur le monde. Si par contre j’écris : « Je ne sais ce qu’il s’est passé dans l’esprit de mon amie Jennifer, que je connais de longue date, lorsqu’elle a grimpé dans la jeep propre comme une sou neuf d’un dénommé Bob. Ce que je sais de cette situation, ce sont les quelques mots qu’elle a  prononcé avant de grimper dans ce véhicule …», alors j’introduis le doute inhérent à mon témoignage, la possibilité d’appuyer mon propos par des sources pas forcément évidentes à trouver, signifiant au lecteur que son rapport au monde est d’ordre sceptique ; je lui signifie qu’il a une marge de manœuvre, une possibilité d’agir. Ce serait cela le « je témoin » (qui fait du lecteur un témoin agissant) présent dans A la recherche du temps perdu  et dans des œuvres qui me sont bien plus qu’utiles, finalement, parce qu’elles renouvellent, de façon très diverses, mon rapport au monde par la lecture : L’âge d’homme de Michel Leiris, Thomas Bernhard encore… Elles font de moi une sorte de citoyen sceptique et actif.

GB — Bref : à l’heure actuelle, que lis-tu, comment, à quel rythme et selon quelle répartition ?

Je lis le dernier livre de mon ami Bruce Bégout, On ne dormira jamais, qui illustre assez bien ce que je viens de dire : il débute par un pacte de fiction assez classique avant de le torpiller par le choix parfaitement étrange des situations décrites, qui in fine, conduisent le lecteur à une expérience philosophique inédite et passionnante. Je le lis sur un petit bateau, à Nantes, où je vis une partie de la semaine. Je le lis la nuit quand je ne peux pas dormir, ce qui arrive toutes les nuits (le titre du livre de Bruce n’y est pour rien). J’alterne ces lectures littéraires avec des ouvrages de sciences humaines, en ce moment L’inconscient politique de Fredric Jameson. Je cherche des connexions improbables ; j’hybride, je ‘‘traficotte’’ des lectures pour créer, en tant que lecteur, des sortes de créatures littéraires. Et puis il y le plus grand écrivain Tchèque vivant qui accomplit ce miracle à chaque nouveau livre : Patrik Ourednik.

GB — A titre d’exemple : quels livres sont en ce moment sur ta table de nuit, sur ta table de travail, dans ta valise en déplacement, ou « en attente de traitement » (et j’en veux bien, en prévision d’illustration, une ou deux photos simples, si tu veux bien) ?

Sur la table de nuit, le dernier livre Daniel Clowes, Patience, qui est à mon avis un chef d’œuvre, le Journal de Jules Renard (ce genre introspectif produit spontanément de l’hybridation littéraire). Sur ma table de travail : des ouvrages de Walter Benjamin er d’Adorno, le ying et le yang de la négativité. Dans ma valise : Trans Atlantique de Gombrowicz. En attente de traitement, il y a des livres qui pourraient me réconcilier avec cette époque : le dernier d’Hélène Frappat (qui a traduit Adorno), le dernier de Philippe Vasset, ceux d’Arno Bertina.

GB — Pour poursuivre, comme tu dis très bien en quoi le livre de Bruce Bégout est fort et te nourrit, dans la continuité de ce que tu creuses au dessus ; je relance la question sur deux autres titres/auteurs mentionnés au dessus : Ourednik (je partage, et ma découverte est assez récente, par le dernier, et en suis très impressionné), tu le cites déjà ailleurs, comme un auteur miraculeux, génial. En quoi te nourrit-il, que t’apporte-t-il ?

L’écriture d’Ourednik me semble en partie mystérieuse ; ce que je sais cependant : il parle comme un conférencier de détails apparemment sans importance, il parle comme un poète de la fin du monde (l’inverse est possible et souhaitable selon lui) ; il perturbe mes repères en matière de science et de poétique ; aussi en matière d’échelles ; il est parfaitement drôle ; il régénère le champ littéraire ; son mauvais esprit m’émeut beaucoup ; je rêve de faire un cours très sérieux sur les analyses ourednikiennes ; je rêve que ce cours soit pris très sérieusement par les étudiants et que, dans les moments qui suivent, ils sentent leur métabolisme « s’ourednikiser ».

GB — Et Clowes, en quoi t’importe-t-il ?

Celui-ci, Patience, est génial, certes, mais les autres ne le sont pas moins, en particulier Un gant de velours pris dans la fonte, qui est selon moi son chef-d’œuvre. Comme Charles Burns ou, avant lui Robert Crumb, tous publiés chez l’excellente maison Cornélius, nous touchons à une forme de génie graphique ; mais ce qui m’intéresse ce n’est pas le génie en soi comme maîtrise immédiate, mais sa destruction (pour sa régénération) sous nos yeux, ce que fait Clowes qui met en péril sa forme graphique, la fait exploser pour mieux conduire son fil narratif.