Archives de Tag: Martin Page

Il faut parfois tendre un peu l’oreille (Marie Chartres, Florence Seyvos et Martin Page à Chateaubriant / Octobre 2016, podcast)

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Marie Chartres DR / Florence Seyvos (c) Patrice Normand (2) / martin page crédit Zoe Victoria Fischer

Il faut parfois tendre un peu l’oreille

(Marie Chartres, Florence SeyvoS, Martin Page, médiathèque de Chateaubriant  / Octobre 2016, podcast)

(Entretien avec Guénaël Boutouillet)

Il faut parfois tendre un peu l’oreille, oui, car l’enregistrement laisse un peu à désirer – veuillez m’en excuser et monter un peu le volume ou écouter au casque, vous ne le regretterez pas.

Il faut parfois tendre un peu l’oreille, avec la discrète Florence Seyvos, dont l’humilité parfois affecte l’écho de son travail – mais cela va de pair, car le travail de Florence Seyvos est discret, agissant parfois comme à retardement. Prenons l’exemple de cette Sainte Famille, paru à la rentrée 2016, dont elle nous lit un extrait durant cette rencontre, et dont la première lecture, pour peu qu’elle soit distraite, ne révèle pas toutes les tessitures, les angles, les modulations et discrets (encore) changements de focale comme de points de vue. Il faut la relire, Seyvos, pour bien entendre ce qui pourtant est assurément là-et-précisément-là, qui se diffuse en vous et perce — à plus large échelle, c’est aussi à retardement qu’est devenu un succès, ainsi qu’une manière de classique contemporain, son précédent Le garçon incassable : ce trajet en parallèle d’un inadapté (un idiot littéral) et de Buster Keaton (une figure de l’idiot, avec toute l’intelligence dont elle est porteuse, à retardement), traçant deux vies dont une célèbre, est un modèle de composition comme de cadrage.

La Sainte Famille, qui détourne et détoure le principe du roman familial pour en exhausser le paradoxe comme les possibles, est une formidable réussite — qui vous revient, également, qui reste en vous, qui restera.

De cela nous parlons, avec elle durant cet entretien, mais aussi, avec ses acolytes, les joyeux et tendres Martin Page et Marie Chartres, d’enfance, au sens large du terme, d’état enfant, comme un état de conscience supérieur, sans mièvrerie. Chacun lit un peu de son plus récent livre (L’art de revenir à la vie, de Martin Page au Seuil, Les petits orages de Marie Chartres, à l’Ecole des Loisirs), mais aussi d’un autre livre qui le porte et qu’il (elle) nous porte.

Extraits des livres :

(Florence Seyvos, La Sainte famille, pages 59-60, éditions de l’Olivier, août 2016)

Martin Page, L’art de revenir à la vie, éditions du Seuil, avril 2016

Marie Chartres, Les petits orages, l’école des loisirs, avril 2016

Vie de ma voisine (Geneviève Brisac, Grasset, 2017), en avant-première

Et là revient Seyvos qui nous fait ce présent de nous lire un peu du roman à venir de Geneviève Brisac (à paraître en janvier 2017 chez Grasset) : Vie de ma voisine. Dont on ne dira rien de plus que ce qu’elle nous en lit (à ce moment-là de la bande, à 1h05minutes du début) et qui émut, à juste titre, toute la salle.

Ce fut un grand (et doux, et discret) moment, qui fit écho à tout ce qui se dit au long de cet entretien du travail et de l’influence immenses de Geneviève Brisac sur ces trois auteurs (et avec eux, sur tellement d’autres), qui nous fut une absente des plus présentes, ce samedi 1er octobre à Châteaubriant — et ce même s’il faut parfois tendre l’oreille…

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Journée professionnelle : L’école des loisirs a 50 ans (avec Martin Page, Anaïs Vaugelade et les Enfants Terribles) | jeudi 24 septembre 2015, Saint-Jean-de-Monts

Journée professionnelle : L’école des loisirs a 50 ans

Jeudi 24 septembre 2015, à partir de 13h30, à la Médiathèque Espace culturel de Saint Jean de Monts, 23, boulevard du Maréchal Leclerc, 85160 ST JEAN DE MONTS, Tél : 02 51 58 91 12 Dans le cadre du cinquantenaire officielle de la maison d’édition – voir le site dédié http://50ans.ecoledesloisirs.fr/

« Et quand je réponds « je commence par l’histoire », ça les laisse perplexes. Où est l’histoire ? Dans le texte ? Dans les dessins ? Pour le genre d’albums que je cherche à faire, l’histoire est racontée par le texte et par les dessins, ou plus exactement, entre le texte et les dessins. Quand j’ai une histoire en tête, la première chose que je mets sur le papier ressemble à un storyboard de cinéma, c’est à dire, une suite d’esquisses et de phrases mises en regard. », dit Anaïs Vaugelade dans une belle intervention trouvée sur le web, et c’est ce genre de questions, simples en formulation mais immenses dans leur potentiel de discussion et réflexion, que j’aimerais lui poser. Que j’aimerais leur poser, à elle et Martin Page, des questions de comment qui éclairent mieux que des pourquois. Posons-nous les ensemble ce jeudi d’avril. L’entrée est libre et gratuite. (Guénaël Boutouillet)

En 2015, la maison d’édition jeunesse parmi les plus fameuses (sinon la plus fameuse), aura 50 ans.
Profitons-en pour explorer, avec Martin Page, Anaïs Vaugelade et Thierry Morice de la librairie Les Enfants Terribles (Nantes), quelques facettes d’un immense catalogue, et pour nous pencher avec eux sur leur métier, sur leur art, leur quotidien
Qu’est-ce qu’on imagine, qu’est-ce qu’on raconte et comment le raconte-t-on, en texte et/ou en images, lorsqu’on s’adresse à des enfants ? Quelle importance ce travail revêt-il pour eux ? Quelles spécificités, quelles évolutions de la littérature à destination de la jeunesse ? Quelques questions parmi toutes celles que nous nous poserons, ensemble, en partage.
Cette journée fait suite à celle que nous avions consacrée aux éditions Memo (à l’occasion de leur 20 ans), en novembre 2013. Jeudi 24 septembre 2015, à partir de 13h30, à la Médiathèque Espace culturel de Saint Jean de Monts, 23, boulevard du Maréchal Leclerc, 85160 ST JEAN DE MONTS, Tél : 02 51 58 91 12
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Les invités
Martin Page est né en 1975. Il est l’auteur entre autres de Comment je suis devenu stupide, L’Apiculture selon Samuel Beckett et Manuel d’écriture et de survie. Il écrit également pour la jeunesse. Il écrit parfois sous le pseudonyme de Pit Agarmen. Son dernier roman, Je suis un dragon, est paru en janvier 2015 aux éditions Robert Laffont. Son site : www.martin-page.fr – Il a publié sept livres à l’école de loisirs. J’en ai plusieurs fois parlé sur ce site.


Anaïs Vaugelade est née à Saint-Ouen en 1973. Elle a vécu dans les Basses-Pyrénées jusqu’à dix-sept ans, puis est venue à Paris pour faire de la photo à l’école des arts décoratifs, et, parallèlement, des livres pour enfants à l’école des loisirs. Outre son goût prononcé pour les loups (« Une soupe au caillou » et « L’anniversaire de Monsieur Guillaume ») et pour les crocodiles ( série des « Zuza »), et les cochons (série de la famille « Quichon »), Anaïs Vaugelade interroge comme nulle autre les mystères de la conscience enfantine.  (extrait révisé de sa présentation sur le site de l’école des loisirs – où l’on trouve aussi son imposante bibliographie)


Les enfants terribles, libraires nantais : « Aux enfants terribles, vous trouverez bien-sûr beaucoup de livres (albums, documentaires, bandes-dessinées, romans…) mais aussi une sélection de jeux, des marionnettes, des expositions et surtout cinq libraires exigeants et passionnés pour vous guider dans ce petit monde. » (extrait de leur blog) —– (Journée conçue et animée par Guénaël Boutouillet)

Rencontre avec Martin Page, Saint-Jean-de-Monts, samedi 8 avril 2015 (vidéo)

[Rencontre avec Martin Page, café littéraire, Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts, samedi 8 avril 2015]

De Martin Page j’ai eu plusieurs fois l’occasion de parler par ici, comme du grand « fictionneur » qu’il est, passé maître en détournement de zombies – mais le maître en fiction sait d’en servir pour des choses à propos du monde réel, et son essai « manuel de survie » le disait également très bien. Lire Martin Page, c’est aussi une reconquête des substantif « fantaisie » ou « imaginaire », réincorporés au coeur de la matière littéraire. Nous parlons de tout cela durant cet entretien réalisé au printemps 2015. (N’hésitez pas à monter le volume, la captation est un peu « juste »). A lire ci-dessous, une reprise augmentée d’une chronique de « Je suis un dragon », écrite pour (et publiée par) mobiLISONS, le magazine de Mobilis (dont j’ai la joie d’assurer la coordination éditoriale depuis ses récents débuts, en mai 2015).

Partie 1.

Partie 2.

Je suis un dragon, Martin Page (Robert Laffont, janvier 2015)

(reprise d’une chronique initialement parue sur mobiLISONS, mai 2015)

Martin Page, romancier prolifique (publié longtemps au Dilettante, puis à L’Olivier), originaire de Paris et installé à Nantes depuis quelques années prend un grand plaisir à s’affranchir des assignations et chapelles, à se jouer des genres, voire, comme ici, à jouer du genre pour y nicher son goût de la fiction.

Avec son double Pit Agarmen (en fait un pseudonyme très vite, et volontairement, dévoilé – les deux patronymes sont d’ailleurs en regard sur la première de couverture), il s’efforce de hisser le fantastiques hors du ghetto « page-turner pour ados » où souvent on le cantonne. La Nuit a dévoré le monde (Robert Laffont 2013, J’ai lu 2014) était une habile variation sur la figure du zombie ; Je suis un dragon constitue un bel hommage, autant qu’une habile critique, des super-héros.

Il s’agit en l’occurrence d’une super-héroïne – façon aussi pour Martin Page de ne rien céder de ce qui le constitue en tant qu’homme et auteur : un solide humanisme, doublé d’un féminisme à toute épreuve.

Margot est une enfant timide et solitaire, brutalement rendue orpheline, dont l’étendue des pouvoirs se révèle à l’orée de l’adolescence, face à la brutalité du monde social. L’armée, les services secrets, les pouvoirs politiques, se disputent les faveurs de celle qu’ils considèrent comme une arme absolue, tentent de canaliser cette immense force qui est la sienne – mais l’adolescente, se sentant enfermée, puis trahie, prendra un tout autre chemin, pour affirmer sa singularité : celle d’une jeune femme comme les autres, c’est-à-dire : unique.

Et l’art de Page/Agarmen est grand, pour ainsi jouer sur deux registres simultanément : tout est frontal, et les lecteurs friands de blockbusters seront servis, tant ça explose et accélère aux moments-clé ; et tout est subtil, possiblement métaphorique.

Ainsi le mot d’ordre de Margot, son viatique, emprunté à Nabokov, fait-il écho aux thèmes et principes de celui qui fut également, il y a quelques années, l’auteur d’un excellent Club des inadaptés, à l’école des loisirs : To be kind, to be proud, to be fearless. Douce, fière, et sans peur, est donc Margot – et fort stimulante, la lecture de ce roman.

Je suis un dragon, Matin Page, Robert Laffont Collection Médium (2015) EAN13 : 9782211216203 Prix : 14 €

Je suis un dragon de Martin Page (Robert Laffont, 2015)

(Chronique initialement parue dans la magazine mobiLISONS, mai 2015)

Martin Page, romancier prolifique (publié longtemps au Dilettante, puis à L’Olivier), originaire de Paris et installé à Nantes depuis quelques années prend un grand plaisir à s’affranchir des assignations et chapelles, à se jouer des genres, voire, comme ici, à jouer du genre pour y nicher son goût de la fiction.

Avec son double Pit Agarmen (en fait un pseudonyme très vite, et volontairement, dévoilé – les deux patronymes sont d’ailleurs en regard sur la première de couverture), il s’efforce de hisser le fantastiques hors du ghetto « page-turner pour ados » où souvent on le cantonne. La Nuit a dévoré le monde (Robert Laffont 2013, J’ai lu 2014) était une habile variation sur la figure du zombie ; Je suis un dragon constitue un bel hommage, autant qu’une habile critique, des super-héros.

Il s’agit en l’occurrence d’une super-héroïne – façon aussi pour Martin Page de ne rien céder de ce qui le constitue en tant qu’homme et auteur : un solide humanisme, doublé d’un féminisme à toute épreuve. Margot est une enfant timide et solitaire, brutalement rendue orpheline, dont l’étendue des pouvoirs se révèle à l’orée de l’adolescence, face à la brutalité du monde social.

L’armée, les services secrets, les pouvoirs politiques, se disputent les faveurs de celle qu’ils considèrent comme une arme absolue, tentent de canaliser cette immense force qui est la sienne – mais l’adolescente, se sentant enfermée, puis trahie, prendra un tout autre chemin, pour affirmer sa singularité : celle d’une jeune femme comme les autres, c’est-à-dire : unique.

Et l’art de Page/Agarmen est grand, pour ainsi jouer sur deux registres simultanément : tout est frontal, et les lecteurs friands de blockbusters seront servis, tant ça explose et accélère aux moments-clé ; et tout est subtil, possiblement métaphorique.

Ainsi le mot d’ordre de Margot, son viatique, emprunté à Nabokov, fait-il écho aux thèmes et principes de celui qui fut également, il y a quelques années, l’auteur d’un excellent Club des inadaptés, à l’école des loisirs : To be kind, to be proud, to be fearless. Douce, fière, et sans peur, est donc Margot – et fort stimulante, la lecture de ce roman.

Je suis un dragon, Matin Page, Robert Laffont Collection Médium (2015)
EAN13 : 9782211216203
Prix : 14 €
Liens :

Martin Page (Pit Agarmen), La nuit a dévoré le monde (Robert Laffont 2013, J’ai Lu 2014)

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Les zombies, ou : la ville depuis sa fenêtre

C’est un livre de genre qui porte en son sein un plaidoyer pour le(s) genre(s). Le narrateur, Antoine Verney, est un auteur de romans à l’eau de rose par défaut, mais ce à quoi il se trouve confronté pour mettre en abyme sa théorie (pratique, empirique) de la littérature de genre comme lieu paradoxal des possibilités fictionnelles et oniriques, n’est pas un intrigue amoureuse en chausse-trappes, mais une invasion, l’Invasion même, l’invasion-type : une attaque de zombies. Le moteur de l’action (essentiellement recluse, et donc essentiellement basée sur l’attente et l’observation inquiète qui tente de meubler celle-ci) est la survie. Et la survie, Antoine Verney, reclus seul dans les hauteurs d’un bel appartement de Pigalle, est armé pour :

 « Je pense aux raisons qui font que je m’en suis sorti. Pourquoi moi ? Sans doute mon asociabilité a été déterminante, je n’avais personne à sauver, je ne tenais même pas assez à ma vie pour tenter de m’enfuir. Plus profondément, je crois que j’ai survécu parce que j’étais à part. Être un survivant n’est pas autre chose qu’une nouvelle manière d’être en dehors de la norme. Encore et toujours, je suis étrange. On ne change pas. D’avoir été ignoré par les femmes, les lecteurs, les éditeurs, finalement m’a permis d’échapper aux zombies. L’angoisse et la peur sont sont mon atmosphère depuis toujours. J’étais bien entraîné. Quelle ironie : j’avais eu de la chance d’avoir une satanée malchance depuis ma naissance. »

Un misfit, précise-t-il, plus loin, est mieux armé pour survivre à cette mutation de l’altérité en danger. On retrouve au fil des errances mentales d’Antoine des thèmes chers à l’auteur, de ceux qu’il développait dans son Manuel d’écriture et de survie qu’on a tant aimé ce printemps : de cette habitude du manque, du peu, de l’isolement, cette forme d’éloge de l’ombre qu’il revendique, comme moyen de se concentrer mieux sur l’essentiel. Pas un hasard non plus que ce soit de sa position excentrée, isolé seul par dégoût de l’agitation mondaine régnant dans une fête parisienne, qui origine sa position de survivant. A tout endroit, la portée métaphorique du thème est forte, récurrente. Et c’est une gourmandise, un royaume de douces spéculations, pour Martin Page.

Mais le livre est aussi, répétons-le, une vraie variation zombie, avec ce qu’il faut de trouille, de sursauts, d’angoisse. Avec ce qu’il faut de syndrome de Stockholm, aussi – la plasticité fictionnelle du zombie est à l’image de sa faculté à se déliter, à partir en pièces détachées sans rien perdre de son apathie : il est un post-humain réduit à ses plus simples expressions, et par là une réplique amoindrie de l’individu qu’un jour il fut (et Romero l’a bien senti au fil de ses films, faisant peu à peu naître dans notre regard de spectateur sur le zombie une forme d’étrange émotion, sans empathie ordinaire mais empreinte d’une stupeur fugace, d’une parcelle d’attendrissement inexprimable). Et l’on s’attache à son ennemi, s’il est le seul Autre en présence – pour preuve, le manque qui saisit Antoine lorsque les monstres disparaissent :

 « Une semaine est passée et l’indifférence des zombies à mon égard n’est pas si simple. Le boulevard est vide, le silence est total, la seule animation ce sont des sacs en plastique poussés par le vent. L’été est chaud, il y a une lourdeur dans l’air. Cent fois par jour je vais sur le balcon pour guetter leur retour. Je colle les jumelles à mes yeux et je scrute sans relâche. Le moindre son m’alerte.la disparition des zombies n’est pas un cadeau. Je me suis trompé, la joie s’est dissipée. Plus personne ne me regarde et je me sens vide. En ne s’intéressant plus à moi, les zombies me font disparaître. »

La position d’attente, et l’imagination qu’elle libère. Les zombies dehors, et les expéditions qu’il faut monter pour leur échapper, dans des supermarchés vides, dans la ville offerte, à mettre à sac en solitaire, sont des concrétisations de rêves d’enfant – mais le fil sur lequel ils marchent est fragile et le cauchemar si proche. Fabuleux motif d’imaginaire(s) que le zombie (on se souvient de l’excellente théorie du roman-zombie élaborée par Charles Robinson dans Devenirs du roman), mais aussi incarnation immense des enjeux de l’écriture (le regard, le dehors, la survie), de sa puissance, de ses potentialités :

« La profusion des livres et des films sur les zombies ces dernières années aurait dû nous mettre sur la voie. Notre futur était sous nos yeux, il se trouvait dans nos salles de cinéma et dans nos librairies.

Les avoir baptisés leur a donné une forme, aussi folle soit-elle. Ils sont quelque chose, et pas seulement des ombres pour l’esprit. Ils existent et nous sommes en train de disparaître. Le rêve succède à la réalité.

Voir ces zombies, copies conformes de zombies de cinéma, a, à certains moments, une étonnante conséquence. Cela me donne l’impression d’être un personnage. »

Procrastination fabuleuse, égoïste et essentielle, la même absolument que celle qui s’empare de la magnifique Nora, dans le non moins remarquable L’éternité n’est pas si longue, de Fanny Chiarello. Méditation à la fenêtre, en tension et suspension – et pourtant, on le répète, vrai-de-vrai livre de zombies, ce roman valait bien de réunir deux auteurs, Martin Page et son alter ego/pseudonyme Pit Agarmen, dont le doublon en couverture est également symbolique de ce bel équilibre : 1/ ce roman fantastique est un roman, et 2/ il est plutôt assez fantastique.

Martin Page (Pit Agarmen), La nuit a dévoré le monde (Robert Laffont 2013, J’ai Lu 2014), voir aussi sur le site de l’éditeur ;

Le site de Martin Page /  le site de Pit Agarmen

Le réel est mon ennemi, mais je vis avec lui tous les jours | (Martin Page, Manuel d’écriture et de survie, éditions du Seuil, 2014)

Daria,
Tu penses à la mort : c’est une très bonne nouvelle. Pas agréable sans doute. Mais la mort est un puissant moteur créatif. On va essayer de s’en servir.
Je n’ai pas l’impression d’être pessimiste. J ‘aime ce monde simplement parce qu’il est là. Le réel est mon ennemi, mais je vis avec lui tous les jours, alors je l’aime pour que ce ne soit pas insupportable. L’amour est une force de conversion.
Enfin, permets-moi de préciser un point concernant le mot « désacraliser » que j’ai employé dans une lettre. Le sacré n’est pas un problème, il y a là de la beauté et du plaisir. Le problème est l’usage du sacré à des fins de prestige personnel et de pouvoir. Je n’ai pas envie de désacraliser la littérature et la figure d’écrivain mais de rendre leur sacré vivant, accessible et joyeux.
Bonne soirée,
Martin

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce livre, bâti sur le modèle épistolaire des Lettres à un jeune poète, de Rilke, où Martin Page répond à une jeune auteure en devenir, et l’accompagne à distance dans son chemin d’écriture, outre d’être un crucial outil de compréhension de ce métier-là, d’auteur (et par extension, d’artiste), dans ce qu’il a d’absolument-prosaïquement singulier, nous en apprenant en concision sur, ainsi que l’a écrit François bon dans son Tierslivre,

« tous les paramètres du « métier » qu’un par un on va faire défiler. Le nègre, le plagiat, l’enquête, le physique, les rêves, les refus, la traduction, le premier jet, la table, le journal, la mort, le service de presse, la ponctuation, ou de l’argent, ou de s’il faut vivre à Paris »,

chemine, aussi, loin ailleurs : j’ai repris un seul passage, car il fallait choisir, mais vous pouvez vous reporter à l’article suscité de François Bon, où les items « numérique » ou « jeunesse » (entre autres) sont repris, pour vous faire une belle idée de la pensée pratique et méta de Martin Page.

Et comme il fallait en choisir un, j’ai recopié ce bref passage, ci-dessus, lequel allie au moins deux aspects essentiels (selon MA lecture, s’entend) de ce livre, de cette façon-là : il est représentatif de cette vigueur et de cet humour dont Page ne se dépare pas (lire à ce propos les pages où il est question de l’humour, parfaites), via cette rupture de tons entre chacune des phrases du premier paragraphe, qui par ce qu’elle provoque de déport à chaque point, « allume » littéralement son lecteur (prendre ici allumer à tous sens du terme : il y a déclic, il y a combustion, il y a séduction, aussi) et le met en mouvement. Le boulot derrière, qu’il faut, pour parvenir à cette alliance de concision et de vigueur, qu’on imagine (parce qu’il en parle, des versions et re-versions innombrables de ses textes), ce boulot ne se voit pas, cette sueur on ne la sent pas : liquide, elle fluidifie, mais ne poisse pas.

Il est représentatif aussi de la douce complexité de sa pensée (comme est compliquée la position, sociale et intime, de l’auteure), de sa part de contradiction, induite, portée sans gêne, avec naturel, contradiction qui n’est autre que l’expression du vivant : rendre le sacré accessible et joyeux n’est pas oxymorique, non, c’est une nuance active. Un paradoxe activateur de mouvement. De désir, d’avancée, de pensée.

Ce qu’il dit aussi, ce livre en lettres,  de la joie de penser, m’est essentiel. Des représentations à ne pas cesser de bousculer. D’une défiance soutenue, à garder chevillée, à l’encontre des mortifères effets du pouvoir et de la centralité.

Mais enfin, et concernant ce passage-là, d’explication du terme « désacraliser » et son importance, belle lurette que j’attendais qu’on m’ôte ainsi ces mots de la bouche, enfin, qu’on s’empare (sans préméditation) d’une intention mienne pour la mettre en phrases, mieux que moi. (De cela aussi, il parle, Martin Page, citant Milena Jesenská, de ce que la littérature semble faire « à notre place », en notre nom) : cette horizontalisation qu’il me tient tant à cœur de prôner, dans toutes mes pratiques de lir&crire, d’ouvrir et de prôner des formes de partage, sans égalisation démagogique, qui soit une autorisation respectueuse (dont j’ai parlé tant de fois selon tant d’axes et mots-clés, comme accueillir, remercier, passer) – écho perso : j’apprends autant de l’amitié de Nicole Caligaris que de ses livres, les deux s’augmentent, m’augmentent – le respect pour l’auteure n’est pas amoindri chez moi par l’humilité de l’auteure, bien au contraire.

On y trouve de soi à chaque phrase et ce livre nous invente autant que nous l’écrivons en lisant, semble-t-il – un parcours en partage, c’est Page ou son double Pit Agarmen qui nous fait le coup,on s’y perdrait. En grande clarté.

Ce livre est court et plein,  qui porte bien son nom de « manuel de survie », tant il fait cabane, abri, et pistes exploratoires en dispersion.

Manuel d’écriture et de survie, Martin Page, éditions du Seuil, sortie le 2 mai 2014.